SOUS LES DÉODARS
L’auteur et l’éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
Ce volume a été déposé au Ministère de l’Intérieur (section de la librairie) en septembre 1909.
DU MÊME AUTEUR ET DU MÊME TRADUCTEUR
- Simples Contes des Collines.
- Nouveaux Contes des Collines.
- Trois Troupiers.
- Autres Troupiers.
- Au blanc et noir.
DU MÊME TRADUCTEUR
- Juan Valera.—Le Commandeur Mendoza.
- Narcis Oller.—Le Papillon, préface d’Émile Zola.
- — Le Rapiat.
- Jacinto Verdaguer.—L’Atlantide.
- Emilia Pardo Bazan.—Le Naturalisme.
- Henryk Sienkiewicz.—Pages d’Amérique.
- Andrew Carnegie.—La Grande-Bretagne jugée par un Américain.
- Elisabeth Barrett Browning.—Poèmes et poésies.
- Th. de Quincey.—Souvenirs autobiographiques du Mangeur d’opium.
- Th. Roosevelt.—La Vie au Rancho.
- — Chasses et parties de chasse.
- — La Conquête de l’Ouest.
- — New-York.
- Percy Bysshe Shelley.—Œuvres en prose.
- Robert-L. Stevenson.—Enlevé!
- Algernon C. Swinburne.—Nouveaux Poèmes et Ballades.
- Oscar Wilde.—Le Crime de lord Arthur Savile.
- — Le Portrait de monsieur W. H.
- — Poèmes.
- — Le Prêtre et l’Acolyte.
- — Théâtre.—I.—Drames.
- — Théâtre.—II.—Comédies.
- A. Conan Doyle.—Mystères et Aventures.
- — Le Parasite.
- — La Grande Ombre.
- — Un Début en médecine.
- — Idylle de banlieue.
- — Nouveaux Mystères et Aventures.
EN PRÉPARATION
- Rudyard Kipling.—La Cité de l’épouvantable nuit.
- — Lettres de marque.
- — Au hasard de la vie.
- A. Conan Doyle.—Rodney Stone.
- — La merveilleuse Découverte de Raffles Haw.
- Henryk Sienkiewicz.—La Préférée.
- Armando Palacio Valdes.—L’Idylle d’un malade.
- José-Maria de Pereda.—Au premier Vol.
- Robert-L. Stevenson.—Les joyeux Drilles.
- Bret Harte.—Maruja.
BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE—Nº 38
RUDYARD KIPLING
Sous les Déodars
Traduction d’ALBERT SAVINE
Et comme il est incapable d’employer, d’utiliser
convenablement le court laps de temps qui
lui fut confié en dépôt et qu’il le gaspille d’une
façon ennuyeuse et morne en peines et sots
tourments, en querelles, en plaisirs, naturellement,
il réclame à grands cris l’héritage de
l’éternel avenir, pour que son mérite puisse se
donner libre carrière,—ce qui évidemment
est de toute justice.
(La Cité de l’épouvantable nuit.)
PARIS—Iᵉʳ
P.-V. STOCK, ÉDITEUR
155, RUE SAINT-HONORÉ, 155
DEVANT LE THÉATRE-FRANÇAIS
—
1910
De cet ouvrage il a été tiré à part,
sur papier de Hollande, huit exemplaires
numérotés et paraphés par l’éditeur.
A NONCE CASANOVA
20 Avril 1909.
Nous connaissons tous le cèdre du Liban. Les Poètes de la Bible l’ont chanté comme le plus altier et le plus superbe des arbres de l’Asie, et Jussieu, au siècle le moins créateur de légendes, a renouvelé la sienne en le rapportant à travers les flots de la Méditerranée et en le nourrissant de partie de sa ration d’eau.
Nous en savons bien moins long sur le Déodar ou Déodara, le cèdre de l’Himalaya. Bien qu’on l’ait acclimaté dans la forêt de Fontainebleau, ce conifère aux rameaux flexibles et inclinés, à la feuille glauque et blanchâtre, nous est à peu près inconnu.
Voici Kipling, qui va nous initier aux charmes des Déodars qui couvrent les pentes de l’Himalaya.
N’était-il pas naturel qu’il empruntât, lors de ses débuts, le titre d’un de ses recueils de nouvelles à un arbre aussi abondant au Jakko et aux bords de Simla.
C’est, en effet, à la période de sa vie ou il venait d’écrire les Simples Contes des Collines, Trois Troupiers et Au Blanc et Noir que se rattachent les pages que nous présentons aujourd’hui au public français.
Nos lecteurs y retrouveront Madame Hauksbee en compagnie de son amie Madame Mallowe, le Tertium quid dont Kipling leur a ailleurs promis l’histoire, la Colline de l’Illusion. Ce sont d’anciennes connaissances qu’on revoit volontiers.
L’ÉDUCATION D’OTIS YEERE
Dans les retraites du charmant verger, «que Dieu bénisse tout nos profits», disons-nous. Mais «que Dieu bénisse nos pertes», voilà un souhait qui convient mieux à notre situation.
(Le Berceau de verdure perdu[A].)
I
Cette histoire est celle d’un insuccès, mais la femme qui échoua disait qu’on en pourrait faire un récit instructif et qui mériterait d’être imprimé pour le plus grand profit de la génération nouvelle.
La génération nouvelle ne demande point à recevoir des leçons, étant tout à fait prête à en donner à quiconque voudra bien lui en demander.
Qu’importe! Voici l’histoire.
Elle commence où doit commencer une histoire qui se respecte, c’est-à-dire à Simla: c’est là que toutes commencent et que quelques-unes finissent d’une façon funeste.
La méprise vint de ce qu’une femme des plus intelligentes commit une maladresse, et ne la répara point.
Les hommes ont le droit reconnu de faire des faux pas; mais qu’une femme intelligente commette une erreur, c’est en dehors des voies régulières de la Nature et de la Providence.
Tous les braves gens savent en effet qu’une femme est la seule chose infaillible qu’il y ait au monde, excepté le titre d’emprunt émis par le gouvernement en 1879, et portant intérêt à quatre et demi pour cent.
Toutefois nous devons nous rappeler que six jours consécutifs passés à répéter le rôle principal de l’Ange Déchu au Nouveau Théâtre de la Gaîté, où les plâtres ne sont pas encore secs, c’était bien suffisant pour produire une certaine rupture d’équilibre intellectuel, capable à son tour de conduire à des excentricités.
Mistress Hauksbee arriva à la «fonderie» pour déjeuner avec mistress Mallowe, son unique amie intime, car elle n’était en aucune façon femme à frayer avec son sexe.
Et ce fut un déjeuner entre femmes, porté interdite à tout le monde.
Et toutes deux se mirent à parler chiffons, ce qui en français est équivalent de «mystères.»
—J’ai joui d’une période de santé parfaite, dit mistress Hauksbee, le déjeuner fini, et quand les deux dames furent confortablement installées dans le petit boudoir qui communiquait avec la chambre à coucher de mistress Mallowe:
—Ma chère petite, qu’est-ce qu’il a fait? dit avec douceur mistress Mallowe.
Il est à remarquer que les dames d’un certain âge se traitent mutuellement de «ma chère petite» tout comme des fonctionnaires qui ont vingt-huit ans de service se disent: «Mon garçon,» entre employés de même grade dans l’Annuaire.
—Il n’y a point de il dans l’affaire. Qui suis-je donc pour qu’on m’impute toujours gratuitement quelque conquête imaginaire? Suis-je un apache?
—Non, ma chère, mais il y a presque toujours un scalp en train de sécher à l’entrée de votre wigwam, et un scalp tout frais.
C’était une allusion au petit Hawley qui avait pris l’habitude de courir tout Simla à cheval, à la saison des pluies, pour aller rendre visite à mistress Hauksbee.
Cette dame se mit à rire.
—Pour mes péchés, l’aide-major de Tyrconnel m’a condamnée, l’autre soir, à me placer auprès du Mussuck. Chut! Ne riez pas. C’est un de mes admirateurs les plus dévoués. Quand on servit les entremets—il faudrait réellement que quelqu’un aille leur apprendre à faire les puddings, à Tyrconnel,—le Mussuck fut enfin libre de se consacrer à mon service.
—La bonne âme! Je connais son appétit, dit mistress Mallowe. Est-ce qu’il s’est mis, oh! est-ce qu’il s’est mis à faire sa cour?
—Grâce à une faveur spéciale de la Providence, non. Il a expliqué l’importance qu’il avait comme une des colonnes de l’Empire. Je n’ai point ri.
—Lucy, je ne vous crois pas.
—Demandez au capitaine Sangar. Il était en face de nous. Je disais donc que le Mussuck poitrinait.
—Il me semble que je le vois faisant la roue, dit d’un air pensif mistress Mallowe, en grattant les oreilles de son fox-terrier.
—Je fus impressionnée comme il convenait, tout à fait comme il convenait. Je bâillai franchement.
—Une surveillance sans trêve et l’art de jouer des uns contre les autres, disait le Mussuck en engloutissant sa glace par pelletées, je vous en réponds, mistress Hauksbee, voilà le secret de notre gouvernement.
Mistress Mallowe rit longtemps et gaîment:
—Et qu’avez-vous dit?
—M’avez-vous jamais vue embarrassée pour répondre? J’ai dit:
—C’est bien ce que j’ai remarqué dans mes relations avec vous.
Le Mussuck se gonfla d’orgueil.
Il va venir me voir demain. Le petit Hawley doit venir aussi.
—«Surveillance constante et l’art de jouer de l’un contre l’autre. Voilà, mistress Hauksbee, voilà le secret de notre gouvernement». Et j’irai jusqu’à dire que si nous pouvions pénétrer jusqu’au cœur du Mussuck, nous verrions qu’il se regarde comme un homme de génie.
—Comme il est des deux autres choses. Il me plaît le Mussuck, et je ne vous permettrai pas de lui donner des noms d’oiseau. Il m’amuse.
—Il vous a convertie vous aussi, à ce qu’il paraît. Parlez-moi de cette période de santé parfaite et, je vous en prie, donnez à Tim une tape sur le nez avec le coupe-papier. Ce chien aime trop le sucre. Prenez-vous du lait dans votre thé?
—Non, merci. Polly, je suis lasse de cette vie: elle est vide.
—Mettez-vous à la dévotion dans ce cas. J’ai toujours dit que vous finiriez par Rome.
—Cela se réduirait à planter là une demi-douzaine d’attachés en uniforme rouge pour un seul costume noir, et si je jeûnais, il me viendrait des rides, qui ne s’en iraient jamais, jamais. Avez-vous remarqué, ma chère, que je vieillis!
—Merci de cette courtoisie, mais je vais vous la rendre. Oui, nous ne sommes plus tout à fait, ni vous ni moi... comment dirai-je?
—Ce que nous avons été. «Je sens ça dans mes os,» pour parler comme mistress Crossley. Polly, j’ai gâché ma vie.
—Comment ça?
—Le comment importe peu; mais je le sens. Je prétends devenir une Puissance, avant de mourir.
—Alors soyez une Puissance. Vous avez de l’esprit assez pour faire n’importe quoi... et la beauté.
Mistress Hauksbee brandit une cuiller à thé dans la direction de son hôtesse.
—Polly, si vous m’accablez ainsi sous les compliments, j’en viendrai à ne plus croire que vous êtes femme. Dites-moi comment faire pour devenir une Puissance?
—Apprenez au Mussuck qu’il est le plus enchanteur et le plus svelte des hommes d’Asie, il vous dira tout ce qui vous plaira, en gros et en détail.
—Fi du Mussuck! Je vise à devenir une Puissance intellectuelle, et non une force motrice. Polly, je vais organiser un salon.
Mistress Mallowe se tourna languissamment sur le canapé et posa sa tête sur sa main.
—Écoutez les paroles du Prophète, le fils de Baruch, dit-elle.
—Vous déciderez-vous à parler raisonnablement?
—C’est mon intention, ma chère, car je vois que vous êtes sur le point de commettre une sottise.
—Je n’ai jamais de ma vie commis de sottise,—du moins de sottise pour laquelle je n’aie pu trouver une explication, après coup.
—Sur le point de commettre une sottise, reprit mistress Mallowe sans se déconcerter. A Simla, impossible d’organiser un salon. Un bar offrirait plus de chances de succès.
—Peut-être. Mais pourquoi? Cela semble si facile.
—C’est justement en cela que la chose est difficile. Combien y a-t-il de femmes intelligentes à Simla?
—Deux: vous et moi, dit mistress Hauksbee sans l’ombre d’une hésitation.
—Quelle modestie. Mistress Feardon vous en saurait gré. Et combien d’hommes intelligents?
—Oh! une... des centaines, dit mistress Hauksbee, d’un air vague.
—Voilà l’erreur fatale! Il n’y en a pas un seul. Ils sont tous engagés d’avance par le gouvernement. Voyez mon mari, par exemple. Jack a été un homme intelligent. Je le dis: d’autres le diraient aussi. Le gouvernement lui a mis le grappin dessus. Toutes ses idées, tous ses talents de causeur,—et jadis il était vraiment un causeur de talent, même aux yeux de sa femme—tout cela lui a été ôté par ce... cet évier de gouvernement. Il en est de même pour tous les hommes qui ont quelque emploi ici. Je ne suppose pas qu’un condamné russe sous le régime du knout soit fort propre à amuser le reste de son équipe, et tout notre monde masculin est une troupe de forçats en habits à dorures.
—Mais il y a des douzaines de...
—Je sais ce que vous allez dire: des douzaines de gens en congé, de gens désœuvrés. Je l’admets, mais ils se répartissent en deux catégories détestables: le civil qui serait enchanté de posséder la connaissance du monde et la distinction du militaire, et le militaire qui serait adorable s’il avait la culture du civil.
—Mot détestable. Les civils ont-ils de la culture? Je n’ai jamais étudié cette espèce à fond.
—Ne vous gaussez pas de l’emploi de Jack. Oui: ils sont comme les théières du bazar de Lakka, bonne matière, mais sans aucun chic. Ils n’en peuvent mais, les pauvres mignons. Un civil ne commence à devenir supportable qu’après avoir roulé par le monde une quinzaine d’années.
—Et un militaire?
—Quand il a servi pendant le même temps. Les jeunes de chaque catégorie sont affreux. Vous en auriez par douzaines dans votre salon.
—Je ne le souffrirais pas, dit mistress Hauksbee avec une résolution farouche, je dirais au portier de les balayer. Je mettrais leurs colonels et leurs commissaires de planton à la porte pour les empêcher d’entrer. Je les donnerais à la petite Topsham pour en faire joujou.
—La petite Topsham vous saurait gré de ce cadeau. Mais revenons au salon. Admettons que vous ayez réuni tous les hommes et toutes les femmes ensemble, qu’en ferez-vous? Les faire causer? Mais ils se mettraient à flirter d’un commun accord. Notre salon deviendrait un Peliti de bon ton, un Hôtel de la Médisance, éclairé par des lampes.
—Il y a une certaine dose de raison dans cette remarque.
—Il y a toute la sagesse de ce monde. Certes, douze saisons passées à Simla auraient dû vous apprendre qu’il est impossible de concentrer quoi que ce soit dans l’Inde, et un salon ne peut réussir qu’à la condition d’être permanent. En deux saisons, tout votre personnel serait dispersé d’un bout à l’autre de l’Asie. Nous ne sommes guère que de petites boules de terre sur les flancs des collines, et qu’un jour ou l’autre, la vallée aspirera de son souffle. Nous avons perdu l’art de causer—du moins nos hommes l’ont perdu.—Nous n’avons point de cohésion...
—George Eliot ressuscitée! interrompit malignement mistress Hauksbee.
—Et puis, ma chère railleuse, ni hommes, ni femmes n’ont collectivement d’influence. Venez à la vérandah et jetons un coup d’œil sur le Mail.
Les deux dames vinrent considérer la route qui se peuplait rapidement, car tout Simla était dehors pour profiter d’un entracte entre averse et brouillard.
—Que comptez-vous faire pour fixer ce flot? Regardez: voici le Mussuck, un homme, qui est la bonté même. C’est une puissance dans le pays, bien qu’il mange autant qu’un marchand des quatre saisons. Voici le colonel Blone, le général Grucher, sir Dugald Delane et sir Henry Haughton, et Mr. Jellalatty, tous des chefs de service, tous des gens puissants.
—Et tous mes fervents admirateurs, dit mistress Hauksbee avec onction. Sir Henry Haugton est fou de moi. Mais continuez.
—Pris à part, chacun d’eux est un homme de mérite. Réunis, ils ne sont plus qu’une cohue d’Anglo-Indiens?. Qui s’intéresse à des propos d’Anglo-Indiens? Votre Salon n’arriverait pas à souder ensemble les différents ministères et à vous rendre maîtresse de l’Inde, ma chère. Tous ces gens-là se mettraient à parler de leur boutique administrative et le feraient, en se groupant dans votre salon, tant ils ont peur que leurs propos ne soient surpris par les gens de condition inférieure. Ils ont oublié tout ce qu’ils ont pu savoir de littérature et d’art... Quant aux femmes...
—La seule chose dont elles puissent causer, ce sont les dernières Courses, ou les gaffes de leur dernière bonne. Ce matin, j’étais en visite chez mistress Derwills...
—Vous croyez cela? Elles savent causer avec les petits officiers et les petits officiers savent causer avec elles. Votre salon ferait admirablement leur affaire, si vous respectiez les préjugés religieux du pays, et que vous vous teniez amplement pourvue de Kala juggahs[B].
—Quantité de Kala juggahs! Oh! ma pauvre petite idée! Des Kala juggahs dans un salon politique! Mais qui donc vous en a appris aussi long?
—C’est peut-être que j’en ai essayé moi-même ou bien que je connais une femme qui en a essayé. J’ai fait un sermon en règle pour peser le pour et le contre. La conclusion, c’est...
—Inutile d’achever... c’est le mot: néant! Polly, je vous remercie. Ces maudites bêtes...
Et mistress Hauksbee, de la vérandah, montra de la main deux hommes fendant la foule qui passaient au-dessous, et qui la saluèrent d’un coup de chapeau.
—Ces mauvaises bêtes n’auront pas la joie de posséder un second hôtel des Potins, ou un Peliti d’extra. Je renonce à l’idée de tenir un salon. Cela me paraissait pourtant bien séduisant. Mais que faire? Il faut pourtant que je fasse quelque chose.
—Pourquoi? N’y a-t-il pas Abana et Pharpar?
—Jack vous a rendue presque aussi malicieuse que lui. Il me faut cela, naturellement. Je me lasse de tout et de tous, depuis une partie de campagne au clair de lune, à Seepee, jusqu’aux charmes du Mussuck.
—Oui, ces choses-là arrivent tôt ou tard. Avez-vous encore assez de vigueur pour tendre votre arc?
Mistress Hauksbee ferma la bouche d’un air rageur.
Puis elle se mit à rire.
—Je crois m’y voir. De grandes affiches rouges sur le Mail: «Mistress Hauksbee! Irrévocablement: sa dernière représentation sur quelque scène que ce soit. Qu’on se le dise!» Plus de danses, plus de promenades à cheval, plus de petits déjeuners, plus de représentations théâtrales suivies de soupers, plus de querelles à l’ami le plus aimé, le plus cher, plus d’escrime avec un partenaire mal choisi qui n’a pas assez d’esprit pour habiller d’un langage décent ce qu’il lui plaît d’appeler ses sentiments, plus d’exhibition publique du Mussuck pendant que mistress Tarkass va, de maison en maison, partout Simla, colporter d’horribles histoires sur mon compte! Plus aucune de ces choses si profondément assommantes, abominables, détestables, mais qui, tout de même, donnent tout son intérêt à l’existence! Oui, je vois tout! Ne m’interrompez pas, Polly, je suis inspirée. Un «nuage» à raies mauve et blanc sur mes superbes épaules, une place au cinquième rang à la Gaîté, et les deux chevaux vendus! Vision délicieuse. Un fauteuil confortable, où aboutissent trois courants d’air différents, dans chaque salle de bal, et de beaux souliers amples, raisonnables, qui permettent à tous les couples de trébucher en se rendant à la vérandah. Puis on va souper. Pouvez-vous vous imaginer la scène? La cohue gloutonne est partie. Un petit sous-lieutenant qui se fait prier, aussi rouge par tout son visage qu’un baby auquel on vient de mettre de la poudre... On ferait vraiment bien de tanner les petits sous-lieutenants avant de les exporter... Polly... La maîtresse de maison le renvoyant à son service, il traverse la pièce d’un pas furtif, dans ma direction, en tourmentant un gant deux fois trop grand pour lui,—je déteste les gens qui portent les gants à la façon d’un pardessus,—et tâche d’avoir l’air d’avoir pensé à cela pour la première fois: «Puis-je havoir le plaisir de vous offrir mon bras pour le souper?» Alors, je me lève avec le sourire que donne l’appétit. Tenez, comme ceci.
—Lucy, comment pouvez-vous être aussi absurde?
—Et je m’avance majestueusement à son bras. Comme cela! Après le souper, je partirais de bonne heure, vous savez, parce que je craindrais de m’enrhumer. Personne pour s’occuper de mon rickshaw, le mien, s’il vous plaît. Je resterais là, avec ce «nuage» mauve et blanc sur la tête, pendant que l’humidité trempe mes chers, mes vieux, mes respectables pieds, et que Tom appelle à force de jurons et de cris l’équipage de la memsahib. Puis, on rentre. On se couche à onze heures et demie. Voilà une vie vraiment excellente, où l’on est réconfortée par les visites du Padri, qui vient à l’instant même de conduire quelqu’un en terre quelque part là-bas.
Elle montra dans le lointain les pins qui cachaient le cimetière et reprit avec un geste violemment dramatique:
—Écoutez, je vois tout... tout jusqu’aux corsets! Quels corsets! Six roupies huit aunas la paire, Polly, avec de la flanelle rouge, ou bien de la lisière, n’est-ce pas? Ce qu’on met au bout de ces choses terribles! Je pourrais vous en faire un dessin.
—Lucy, au nom du Ciel, finissez donc d’agiter les bras de cette façon idiote. Songez qu’on peut vous voir de tout le Mail.
—Eh bien, qu’on voie! On croira que je m’exerce pour l’Ange Déchu. Tenez, voici le Mussuck. Comme il se tient mal à cheval! Voyez.
Elle envoya, avec une grâce infinie, un baiser au vénérable administrateur indien.
—A présent, voilà qui lui vaudra d’être blagué au Club, en ces termes délicats qu’affectent ces brutes d’hommes, et le petit Hawley me rapportera tout, en atténuant les détails de peur de me choquer. Ce garçon est trop bon pour vivre longtemps, Polly. Je songe sérieusement à lui recommander de donner sa démission et d’entrer dans le clergé. Dans l’état d’esprit où il se trouve présentement, il m’obéirait. Heureux, heureux enfant!
—Jamais, dit mistress Mallowe avec une indignation affectée, jamais vous ne déjeunerez plus ici, Lucinde, votre conduite est scandaleuse.
—C’est votre faute, répliqua mistress Hauksbee, pourquoi avoir voulu me suggérer d’abdiquer? Rien que cela! Non, jamais! ja-a-mais! Je jouerai, je danserai, je chevaucherai, je flirterai, je ferai des cancans, je dînerai en ville, je m’approprierai les prisonniers légitimes de toutes les femmes qu’il me plaira, jusqu’à ce que je tombe, ou qu’une femme plus forte que moi me confonde devant tout Simla, et ma bouche ne sera plus que poussière et cendres avant que je capitule ainsi.
Elle se dirigea vers le salon.
Mistress Mallowe la suivit et lui passa le bras autour de la taille.
—Il n’y a rien à redire à ma conduite, reprit mistress Hauksbee d’un air de défi, et cherchant son mouchoir. Voilà dix soirs que je dîne en ville et que je passe l’après-midi à répéter. Vous en seriez fatiguée vous-même. Je suis seulement fatiguée, rien que fatiguée.
Mistress Mallowe ne témoigna point de compassion à mistress Hauksbee et ne l’engagea point à aller se coucher. Elle lui donna une autre tasse de thé et renoua la conversation.
—J’ai passé par là, moi aussi, ma chère, dit-elle.
—Je m’en souviens, dit mistress Hauksbee, avec un rayonnement de malice sur les traits, en 84, n’est-ce pas? La saison suivante, vous vous êtes beaucoup moins surmenée.
Mistress Mallowe sourit d’un air de supériorité, d’un air de sphinx.
—Je suis devenue une Influence.
—Grands Dieux! mon enfant, vous ne vous êtes pas envolée parmi les Théosophistes, et vous n’avez pas baisé le gros orteil de Bouddha, n’est-ce pas? J’ai voulu m’affilier jadis, mais on m’a écartée comme sceptique—ce qui m’ôte toute chance de perfectionner ma pauvre petite intelligence.
—Non, je n’ai pas théosophisé. Jack dit...
—Ne parlez pas de Jack. Ce que dit un mari, on le sait d’avance. Qu’est-ce que vous avez fait?
—J’ai fait une impression durable.
—Et moi aussi... pendant quatre mois. Mais cela ne m’a pas le moins du monde consolée. J’avais pris l’homme en grippe. Est-ce que vous n’allez pas cesser de sourire de cet air insondable et me dire où vous voulez en venir?
Alors mistress Mallowe parla.
. . . . . . . . . . . . .
—Et vous prétendez soutenir que tout cela fut purement platonique de part et d’autre?
—Absolument; et dans le cas contraire, je ne m’y serais point embarquée.
—Et c’est à vous qu’il doit sa dernière promotion?
Mistress Mallowe affirma d’un signe de tête.
—Et vous l’avez mis en garde contre la petite Topsham?
Autre signe affirmatif.
—Et vous lui avez parlé du mémoire particulier envoyé sur son compte par sir Dugald Delane?
Troisième signe affirmatif.
—Pourquoi?
—Quelle question à faire à une femme? D’abord, parce que cela m’amusait. Aujourd’hui, je suis fière de ma conquête. Si je vis, il continuera à réussir. Oui, je le mettrai sur le chemin qui mène tout droit à la croix de Chevalier, à tout ce qui peut avoir quelque prix aux yeux d’un homme. Quant au reste, cela le regarde.
—Polly, vous êtes la plus extraordinaire des femmes.
—Pas le moins du monde. Je me concentre, voilà tout. Vous, vous vous éparpillez, ma chère, et bien que tout Simla connaisse votre habileté à conduire un attelage...
—Ne pourriez-vous pas employer un terme plus gracieux?
—Un attelage à six, depuis le Mussuck jusqu’au petit Hawley, vous n’y gagnez rien, pas même de vous amuser.
—Et vous?
—Essayez ma recette. Prenez un homme et non point un gamin, notez bien, un homme très mûr, sans attaches, et soyez pour lui un guide, un philosophe, une amie. Vous trouverez là l’occupation la plus intéressante à laquelle vous vous soyez jamais adonnée. C’est chose possible, vous n’avez pas besoin de me regarder comme cela—puisque je l’ai fait.
—Il y a là un élément de danger qui donne de l’attrait à l’aventure. Je chercherai un homme de ce genre et lui dirai: «Maintenant, il est bien entendu qu’il ne doit pas être question de flirt. Faites exactement ce que je vous dirai. Mettez à profit mes renseignements et mes conseils, et tout ira bien.» Est-ce là votre idée!
—Plus ou moins, dit mistress Mallowe avec un sourire énigmatique, mais assurez-vous que l’on vous comprend.
II
Pan! pan! Pouf! pouf! Quel nuage de poussière sale. Ma poupée a eu un accident. Et toute la sciure de bois est partie.
(Chanson de nourrice.)
Ainsi, à la Fonderie, d’où l’on voit tout le Mail de Simla, mistress Hauksbee était aux pieds de mistress Mallowe, et recueillait les leçons de la sagesse.
Le résultat de cet entretien fut la grande idée que mistress Hauksbee était fière de prendre à son compte.
—Je vous en avertis, dit mistress Mallowe, qui éprouvait déjà quelques remords de sa suggestion, la chose n’est pas aussi aisée qu’on le croirait. La première femme venue,—la petite Topsham elle-même—, conquérir un homme, mais il en est très peu, très peu qui sachent le manier quand il est pris.
—Mon enfant, j’ai été un Saint Siméon Stylite féminin, qui regardait d’en haut les hommes, pendant ces... ces dernières années. Demandez au Mussuck si je m’entends à les mener.
Mistress Hauksbee s’en alla en chantonnant: j’irai à lui et je lui dirai du ton le plus ironique, pendant que mistress Mallowe riait toute seule.
Puis, elle devint tout à coup sérieuse:
—Je me demande si j’ai bien fait de conseiller cette distraction. Lucy est une femme avisée, mais un peu trop étourdie.
Huit jours plus tard, elles se rencontrèrent à un concert du lundi.
—Eh bien? demanda mistress Mallowe.
—Je le tiens, dit mistress Hauksbee, les yeux pétillants de gaieté.
—Qui est-il, petite fille? Je suis désolée de vous avoir parlé de cela.
—Regardez entre les colonnes, au troisième rang, le quatrième à partir du bout. En ce moment, vous pouvez voir sa figure. Regardez.
—Otis Yeere! C’est bien le dernier auquel j’aurais songé. Je n’aurais jamais cru! Je ne vous crois pas.
—Ah! Eh bien, attendez que mistress Tarkass ait commencé à démolir Milton Wellings, alors je vous dirai tout. Chut! la voix de cette femme me rappelle toujours un train souterrain qui passe sous Earl’s court avec les freins serrés. Écoutez à présent. Il s’agit vraiment d’Otis Yeere?
—Oui, je le vois, mais il ne s’ensuit pas qu’il soit votre conquête.
—Il l’est, par droit de premier occupant. Je l’ai trouvé abandonné, sans amis, le soir même de notre entretien, au Burra Khana[C] de Dugald Delane. Ses yeux m’ont plu et j’ai causé avec lui. Le lendemain il m’a rendu visite. Le surlendemain, nous avons fait ensemble une promenade à cheval. Aujourd’hui il est attaché par les mains et les pieds aux roues de ma voiture. Vous verrez, quand le concert sera fini. Il ne sait pas encore que je suis ici.
—Grâce à Dieu, vous n’avez pas choisi un gamin. Qu’allez-vous faire de lui, en supposant que vous ayez fait sa conquête!
—En supposant!... Ah! vraiment, est-ce qu’une femme... est-ce que moi je puis me tromper en ces sortes de choses? En premier lieu...
Et mistress Hauksbee se mit à compter ses motifs sur le bout de ses petits doigts gantés.
—En premier lieu, je l’habillerai convenablement. Pour le moment, il est habillé comme un paquet, et son plastron de chemise a l’air d’un numéro du Pionnier qu’on aurait froissé. En second lieu, quand je l’aurai rendu présentable, je formerai ses manières. Quant à ses mœurs, elles sont irréprochables.
—Il paraît que vous avez découvert bien des choses sur son compte, depuis quelques jours à peine que vous le connaissez?
—Comme vous devez certainement le savoir, la première preuve de l’intérêt qu’un homme porte à une femme consiste à lui parler de sa charmante personne, sa personne à lui. Si la femme l’écoute sans bâiller, il commence à trouver qu’elle lui plaît. Et si elle continue à flatter l’animal dans sa vanité, il finit par l’adorer.
—Dans quelques cas.
—Laissons de côté les exceptions. Je connais celle à laquelle vous pensez. En troisième et dernier lieu, après qu’il aura été poli, rendu joli, je me propose, comme vous le disiez, d’être pour lui un guide, un philosophe, une amie, et il réussira, tout comme a réussi votre ami. Je me suis toujours demandé comment cet homme a eu de l’avancement. Le Mussuck est-il venu vous trouver l’annuaire civil à la main, et mettant un genou en terre, non, deux genoux—à la Gibbon—vous l’a-t-il tendu en disant: «Ange adorable, choisissez un emploi pour votre ami?»
—Lucy, vos longues expériences dans le monde militaire vous ont corrompue. On ne fait point de ces choses-là dans l’administration civile.
—Je n’entends point déprécier le corps dont Jack fait partie, ma chère. Je me bornais à me renseigner. Donnez-moi trois mois, et vous verrez quels changements je ferai subir à ma proie.
—Agissez à votre gré, puisqu’il le faut. Mais je suis désolée d’avoir eu la faiblesse de suggérer ce passe-temps.
—Je suis la discrétion même, et l’on peut avoir en moi une confiance il-li-mi-tée, dit mistress Hauksbee, empruntant ces mots au texte de l’Ange Déchu.
Et la conversation s’arrêta en même temps que cessait le long et sonore cri de guerre de mistress Tarkass.
Les ennemis les plus acharnés de mistress Hauksbee,—et ils étaient nombreux,—ne pouvaient guère l’accuser de perdre du temps.
Otis Yeere était un de ces personnages muets prédestinés à être toute leur vie la propriété du premier venu.
Dix ans passés dans les fonctions civiles au service de Sa Majesté, dans le Bengale, et, en des postes peu ambitionnés, n’avaient pas contribué à le rendre fier et n’avaient rien fait pour lui inspirer confiance.
Assez âgé pour avoir perdu cette première fleur d’enthousiasme insouciant qui fait pleuvoir sur l’assistant à son début les rêves de commissariat et de décorations, et qui lui fait tirer sur son collier avec le zèle et le désintéressement du jeune cheval;—trop jeune encore pour jeter un regard sur l’avancement réalisé, et pour remercier la Providence d’être allé aussi loin dans de telles circonstances, il était resté fixé au point mort de sa carrière.
Et l’homme qui est passé à l’immobilité cède à la plus légère impulsion du dehors.
La fortune avait statué que, pendant la première partie de sa carrière, Otis Yeere serait un de ces simples soldats sur lesquels passent les roues pesantes de l’administration, manœuvre qui leur coûte le cœur et l’âme, l’intelligence et la force.
Jusqu’au jour où la vapeur remplacera le travail manuel dans la direction de l’Empire, il y aura toujours cette proportion d’hommes à user, à consommer dans l’éternelle et machinale routine.
Pour eux, l’avancement est chose fort lointaine et l’usure de la friction journalière est constante, toujours présente.
Les secrétariats ne les connaissent que de nom. Ils ne constituent point l’élite des districts, où l’on va chercher les hommes pour les emplois de chefs de division et de collecteurs.
Ils sont uniquement les simples soldats,—chair à fièvre.—Ils partagent avec le ryot et le taureau de charrue l’honneur d’être la plinthe sur laquelle porte l’État.
Les anciens ont déjà renoncé à leurs ambitions. Les moins anciens y renoncent en soupirant. Les uns et les autres apprennent à attendre patiemment la fin de la journée.
Douze ans à servir comme simple soldat, c’est, dit-on, suffisant pour miner les cœurs des plus braves et émousser les intelligences les plus aiguisées.
Otis Yeere avait fui, pour quelques mois, cette existence et était venu chercher à Simla un peu de société masculine.
Son congé fini, il retournerait à son district marécageux, d’un vert amer, et mal peuplé du Bengale, où il retrouverait l’assistant indigène, le docteur indigène, le magistrat indigène, la gare fumante et brûlante, la ville malpropre, l’insolence effrontée de la municipalité, où des vies humaines s’usaient à ergoter.
Toutefois la vie foisonnait.
Le sol suintait les êtres humains, comme il fourmille de grenouilles après les pluies.
Les vides faits pendant une saison étaient remplis à déborder par la fécondité de la saison suivante.
Otis ne cachait nullement sa reconnaissance de pouvoir lâcher en peu de temps sa besogne, de fuir cette ruche chaude, geignante, maladive, incapable de se suffire à elle-même, mais toute-puissante pour démonter, paralyser, entraver l’homme aux yeux enfoncés qui dans l’ironique langage officiel «en avait la charge.»
*
* *
—Je savais qu’il y a des femmes fagotées au Bengale. Il nous en vient de temps en temps, mais je ne savais pas qu’il y eût aussi des hommes fagotés.
Alors, pour la première fois, Otis s’aperçut que ses habits montraient un peu trop leur âge.
Mistress Hauksbee ne fut pas longtemps à apprendre d’Otis lui-même tout ce qu’elle voulut savoir sur son sujet d’expérience.
Elle sut quelle existence il avait menée dans ces districts qu’elle désignait vaguement par ces mots: «Ces terribles pays du choléra».
Elle apprit aussi, mais cela seulement plus tard, quel genre de vie il avait compté mener, et quels rêves il avait faits dans l’an de grâce 1877, avant que la cruauté de la vie vint lui briser le cœur.
Les sentiers ombreux, où l’on chevauche autour de la colline de la Perspective, étaient très agréablement accommodés pour ce genre de confidences.
—Pas encore, disait mistress Hauksbee à mistress Mallowe. Pas encore, il faut que j’attende que l’homme soit au moins habillé convenablement. Grand Dieu, est-il possible qu’il ne se doute pas combien il est honorable pour lui que, moi, je me charge de lui?
Mistress Hauksbee ne comptait point parmi ses défauts la fausse modestie.
—Toujours avec mistress Hauksbee! disait mistress Mallowe, à demi-voix avec son plus doux sourire, à Otis. Oh! les hommes! Voici nos Punjabis qui murmurent sur ce que vous avez accaparé la femme la plus aimable de Simla. Un jour ou l’autre, ils vous mettront en pièces sur le Mail, monsieur Yerre.
Et mistress Mallowe descendit la côte à grand bruit, après s’être assurée, par un regard jeté par-dessous la frange de son ombrelle, de l’effet produit par ses paroles.
Le coup alla à son but.
C’était évident! Otis Yeere était un personnage dans ce tourbillon affolant de Simla. Il avait accaparé la femme la plus charmante de Simla et les Punjabis murmuraient.
Cette idée justifiait un léger éclair de vanité.
Otis n’avait jamais regardé sa liaison avec mistress Hauksbee comme un événement qui pût intéresser le public.
L’idée d’être un objet d’envie était une sensation agréable pour un homme sans importance reconnue.
Elle s’accrut par la suite le jour où quelqu’un qui déjeunait au club dit d’un ton de dépit: «Eh, Yeere, vous allez bien pour un terrassier affaibli! N’y a-t-il pas un ami pour vous dire que c’est la femme la plus dangereuse de Simla?»
Yeere rit en dedans et passa outre.
Quand donc enfin ses habits neufs seraient-ils prêts?
Il descendit au Mail pour s’informer et mistress Hauksbee, qui venait de monter en voiture la côte de l’église, lui jeta un coup d’œil approbateur:
—Il apprend à se tenir comme un homme au lieu de se regarder comme une pièce du mobilier.
Puis, fermant à demi les yeux pour mieux voir à travers l’éclat aveuglant du soleil, elle ajouta:
—C’est un homme, quand il se tient de cette façon-là. Bienfaisante satisfaction de soi-même, que serions-nous sans toi?
Les habits neufs firent naître une nouvelle provision d’assurance.
Otis Yeere s’aperçut qu’il était capable d’entrer dans une pièce, sans se sentir couvert d’une légère moiteur, qu’il pouvait la traverser, aller même s’entretenir avec mistress Hauksbee, tout comme si les chambres étaient faites pour qu’on les traversât.
Pour la première fois, depuis neuf ans, il fut fier de lui-même, content de son existence, satisfait de ses habits neufs et heureux de son amitié avec mistress Hauksbee.
—La présomption, voilà ce qui manque au pauvre garçon, disait-elle confidentiellement à mistress Mallowe. Je me figure que dans le Bas-Bengale on occupe les fonctionnaires à labourer la terre. Vous le voyez, il m’a fallu commencer par les rudiments, n’est-ce pas? mais vous reconnaîtrez, n’est-il pas vrai, ma chère, qu’il a fait d’immenses progrès, depuis que je me suis chargée de son éducation. Accordez-moi encore un peu de temps, et il ne se reconnaîtra plus lui-même.
En effet, Yeere oubliait déjà rapidement ce qu’il avait été.
Un de ses collègues lui remit avec brutalité la chose en mémoire en lui demandant, comme cela, à propos de rien:
—Ah! ça! mais on vous a donc nommé tout dernièrement membre du conseil? Vous vous tenez aussi raide qu’une demi-douzaine de ces gens-là.
—J’en... j’en suis bien fâché; je ne l’ai pas fait exprès, vous savez, dit Otis d’un ton d’excuse.
—Il n’y a plus moyen de vous tenir, reprit d’un ton grognon le vieux routier. Descendez, Otis, descendez de voire perchoir, et débarrassez-vous de cette folle affectation, en même temps que de votre fièvre. Trois mille roupies par mois ne suffiraient pas à la justifier.
Yeere rapporta l’incident à mistress Hauksbee.
Il en était venu à la regarder comme sa directrice de conscience.
—Et vous avez fait des excuses! Fi, que c’est vilain! Je déteste un homme qui s’excuse. Ne vous excusez jamais de ce que votre ami qualifie de raideur. Jamais! Il est dans le rôle d’un homme de se montrer insolent, arrogant jusqu’au jour où il rencontre plus fort que lui. Maintenant, polisson, écoutez-moi.
Simplement, carrément, pendant que la voiture faisait le tour de Jakko, mistress Hauksbee enseigna à Otis Yeere le grand Evangile de la présomption, en l’illustrant de tableaux vivants, d’après les gens rencontrés dans leur promenade de l’après-midi du dimanche.
—Grands Dieux! dit-elle en finissant par l’argument personnel, bientôt vous vous excuserez d’être mon attaché.
—Jamais, dit Otis Yeere. C’est là une tout autre affaire. Je serai toujours...
—Que va-t-il dire? pensa mistress Hauksbee.
—Fier de cela.
—Rien à craindre pour le moment, pensa encore mistress Hauksbee.
—Mais je crains d’être devenu fat. C’est comme Jeshurun, vous savez. Lorsqu’il eut engraissé, il se mit à ruer. Cela vient, sans doute, de ce qu’on n’a plus d’ennuis et de l’air de la montagne.
—L’air de la montagne! Ah vraiment? se dit à part soi mistress Hauksbee. Il serait resté à se tenir caché au club jusqu’au dernier jour de son congé, si je ne l’avais pas déniché.
Et, tout haut:
—Pourquoi ne le seriez-vous pas? Vous y avez tous les droits possibles.
—Moi? Comment?
—Oh! de cent façons. Je ne vais pas gaspiller cette charmante soirée en explications, mais je sais que vous les avez. Qu’est-ce que c’était ce tas de manuscrits que vous m’avez montrés sur la grammaire des aborigènes? Comment les appelle-t-on?
—Les Gullals. C’est un tas de sottises. J’ai bien trop de besogne à présent pour me casser la tête à propos de Gullals. Vous devriez venir voir mon district. Descendez par là un de ces jours avec votre mari, et je vous le ferai voir. Quel pays charmant dans la saison des pluies! Une nappe d’eau, sur laquelle effleure la voie du chemin de fer, avec des serpents qui sortent de partout, et en été des mouches vertes et de la limonade verte! Les indigènes mourraient de peur si vous faisiez seulement claquer un fouet de chien à leurs oreilles. Mais ils savent que cela vous est interdit, et en conséquence ils s’entendent pour vous rendre la vie insupportable. Mon district est surveillé par je ne sais qui, à Darjeeling, sur la foi des faux rapports d’un homme de loi indigène. Oh! c’est un coin du paradis.
Otis Yeere eut un rire amer.
—Il n’y a pas la moindre nécessité à ce que vous y restiez. Pourquoi y restez-vous?
—Parce qu’il le faut: que puis-je faire pour en sortir?
—Quoi? mais cent cinquante choses. S’il n’y avait pas tant de monde sur la route, j’aurais un vrai plaisir à vous gifler. Demandez, mon brave garçon, demandez. Tenez, voilà le jeune Hexarly qui a six ans de service et pas la moitié de vos talents. Il a demandé ce qu’il lui fallait et il l’a obtenu. Tenez, là-bas, près du couvent, voilà Mac Arthurson qui est arrivé à sa situation actuelle, en demandant,—en demandant carrément, franchement, après être sorti par lui-même du rang. Un homme en vaut un autre dans votre administration, croyez-moi. J’ai vu Simla pendant plus de saisons que je ne tiens à en compter sur mes doigts. Vous figurez-vous que les gens sont choisis pour leurs emplois parce qu’on connaît d’avance leurs aptitudes? Vous avez tous subi un examen difficile,—comment appelez-vous cela?... pour commencer, et à l’exception d’un petit nombre qui ont tout à fait mal tourné, vous êtes tous capables de travailler ferme. Pour le reste, cela dépend des sollicitations. Appelez cela de l’aplomb, de l’insolence. Appelez cela comme vous voudrez, mais demandez. Les gens font ce raisonnement,—oui, je sais ce que disent les gens,—que par la seule audace qu’on montre à demander, on prouve qu’on a de l’étoffe. Un homme faible ne dit point: «Donnez-moi ceci ou cela», il pleurniche: «Pourquoi ne m’a-t-on pas donné ceci ou cela?» Si vous étiez dans l’armée, je vous dirais: «Apprenez à faire tourner des assiettes ou à jouer du tambourin avec vos orteils.» Mais telles que sont les choses, demandez. Vous appartenez à une administration où l’on devrait être capable de commander la flotte du canal, ou de raccommoder une jambe vingt minutes après l’ordre donné, et pourtant vous hésitez à demander d’être délivré d’un district en marmelade verte, où vous n’êtes pas le maître, vous l’admettez vous-même. Lâchez complètement le gouvernement du Bengale. Darjeeling même est un petit trou perdu. J’y ai habité jadis et les loyers étaient d’une cherté fabuleuse. Faites-vous valoir. Adressez-vous au gouvernement de l’Inde pour qu’il se charge de vous. Tâchez d’obtenir un poste sur la frontière, où le premier venu a un grand avenir, s’il a confiance en soi. Allez quelque part. Faites quelque chose. Vous avez deux fois autant d’intelligence, et trois fois autant d’années de service que les gens d’ici, et... et...
Mistress Hauksbee s’interrompit pour reprendre haleine.
Puis, elle continua:
—De quelque façon que vous envisagiez la chose, ne la perdez pas de vue. Vous qui devriez aller si loin!
—Je ne sais, dit Otis Yeere un peu abasourdi par cette éloquence inattendue, je n’ai pas aussi bonne opinion de moi-même.
Ce que fit mistress Hauksbee n’était pas strictement platonique, mais c’était adroit.
Elle posa légèrement sa main sur la patte dégantée qui s’allongeait sur le bord de la capote rabattue de la voiture.
Elle regarda son homme bien en face, et lui dit d’une voix tendre, peut-être trop tendre:
—Si vous manquez de confiance en vous, moi j’en ai. Est-ce assez, mon ami?
—C’est assez, répondit Otis d’un ton solennel.
Il resta longtemps silencieux, à refaire les rêves qu’il avait faits huit ans auparavant, mais à travers ces rêves passait, comme l’éclair parmi des nuages dorés, la lueur des yeux violets de mistress Hauksbee.
C’est chose curieuse, chose impénétrable que les complications de l’existence qu’on mène à Simla, le seul endroit de ce pays désolé où la vie vaille la peine d’être vécue.
Peu à peu, entre les hommes et les femmes, dans les intervalles entre la danse, le jeu et les courses, on en vint à dire qu’Otis Yeere, l’homme aux yeux duquel venait de s’allumer la lueur d’une assurance tout récemment acquise, s’était conduit «d’une façon assez brillante» dans le désert d’où il venait.
Il avait ramené à la raison une municipalité égarée. Il avait employé le budget sous sa propre responsabilité, sauvé la vie à des centaines de gens.
Il en savait plus que personne au monde sur les Gullals. Il avait des connaissances très étendues sur les tribus aborigènes, et malgré sa jeunesse, il était l’autorité la plus considérable sur les Gullals indigènes.
Nul ne savait au juste ce qu’étaient, ce que faisaient les Gullals jusqu’au jour où le Mussuck, qui venait de faire une visite à mistress Hauksbee et se piquait de savoir discerner les intelligences, expliqua que c’était une tribu de féroces montagnards, située quelque part dans les environs de Sikkim, et dont le grand Empire lui-même jugeait utile de s’attacher l’amitié.
Or, nous savons déjà qu’Otis Yeere avait montré à mistress Hauksbee les notes manuscrites réunies par lui pendant six ans de séjour au sujet de ces mêmes Gullals.
Il lui avait aussi raconté comment, malade, abattu par la fièvre qu’avait produite leur négligence, réduit presque à l’impuissance par la perte de son employé préféré, plein d’une fureur sauvage à la vue du pays désolé dont il avait la charge, il avait un jour envoyé au diable la réunion d’yeux que composait son «intelligent bureau local» pour un assortiment de haramzadas.
Cet acte de brutale et tyrannique oppression lui avait valu une réprimande royale de la part du gouvernement du Bengale, mais la chronique ne parla que de phtisie du Nord et n’en fit nulle mention.
De là nous arrivons forcément à conclure que mistress Hauksbee publia ses souvenirs et les fit sonner aux oreilles de gens futiles et prêts, elle le savait bien, à exagérer le bien et le mal.
Et Otis Yeere lui-même se comporta ainsi qu’il convenait au héros de maints récits.
—Vous pouvez bien causer avec moi, quand vous n’êtes pas en train de broyer du noir. Causez donc, et faites de votre mieux pour briller, pour intéresser, dit mistress Hauksbee.
Otis Yeere n’avait pas besoin d’être stimulé.
Pensez à un homme qui a, pour le soutenir, les conseils d’une femme qui est femme du monde ou plus encore. Tant qu’il gardera sa possession de lui-même, il pourra s’entretenir avec les deux sexes sur un pied d’égalité.
C’est un avantage que la Providence ne voulut jamais imaginer, elle, qui créa l’homme certain jour, et la femme, le lendemain, afin de bien indiquer par là que l’un ne connaîtrait qu’un tout petit peu de la vie de l’autre.
Un tel homme va loin, ou bien, privé du conseil qui l’étayait, il s’affaisse brusquement, et les gens de son monde se mettent à chercher pourquoi.
Grâce à la savante stratégie de mistress Hauksbee, qui avait en outre à sa disposition la science de mistress Mallowe, Otis Yeere, fier de lui-même, et ayant fini par croire en lui-même parce que d’autres y croyaient, était prêt à s’élever à toutes les grandeurs qui pourraient lui advenir, et il était sûr que toutes choses tourneraient bien.
Il combattrait de ses propres armes. Il avait résolu que ce nouvel effort aboutirait à un résultat plus heureux que la première capitulation consentie par un «assistant» désespéré.
Qu’aurait-il pu arriver? Il est impossible de le dire. L’événement lamentable se produisit: il fut le résultat direct de l’assertion, émise par mistress Hauksbee, qu’elle passerait la saison suivante à Darjeeling.
—Êtes-vous absolument décidée à cela? dit Otis Yeere.
—Absolument. Nous écrivons maintenant pour retenir un logement.
Otis Yeere eut «un arrêt brusque», comme s’exprima mistress Hauksbee en discutant avec mistress Mallowe au sujet de la rechute.