AVIS
AU PEUPLE
SUR SA SANTÉ,
OU
TRAITÉ DES MALADIES
LES PLUS FRÉQUENTES,

Par M. Tissot, Médecin, Membre des Sociétés de Londres & de Bâle.

Nouvelle Éditon, augmentée de la Description & de la Cure de plusieurs Maladies, & principalement de celles qui demandent de prompts secours.

Ouvrage composé en faveur des Habitans de la Campagne, du Peuple des Villes, & de tous ceux qui ne peuvent avoir facilement les conseils des Médecins.

A PARIS,
AUX DÉPENS DE P. F. DIDOT LE JEUNE,
Quai des Augustins, à S. Augustin.

M. DCC. LXII.
Avec Approbation, & Privilege du Roi.

Se vend à Bordeaux, chez Louis-Guillaume Labottiere, Libraire, ruë St. Pierre, vis-à-vis le Puits de la Samaritaine.

A MONSIEUR
LE MARQUIS
DE MIRABEAU,
L'AMI DES HOMMES.

MONSIEUR,

Le motif qui vous a fait publier tant de vues & de réflexions sages & utiles sur la population (l'amour pour l'humanité) a engagé M. Tissot à composer cet Ouvrage, afin de diminuer l'effet d'une des principales causes de la dépopulation, qui est le mauvais traitement des maladies du Peuple. Le desir que j'ai que mes Compatriotes participent à la grande utilité de ce Livre, connu par plusieurs éditions & traductions en différens Pays, m'a porté à en conseiller la réimpression, & à y faire les changemens & additions nécessaires, pour qu'il soit d'un usage plus général. Je vous en fais hommage, MONSIEUR, & je vous prie de recevoir ce témoignage du profond respect que j'ai pour l'Ami des Hommes.

J'ai l'honneur d'être,

MONSIEUR,

Votre très humble serviteur,
***.

A MONSIEUR
TISSOT.

MONSIEUR,

Dès le moment de ma naissance, chacun de mes jours a été marqué par les bienfaits du meilleur des Peres, & m'a donné lieu de benir la Providence, qui m'a fait votre fils, & celui de la plus tendre des Meres.

Je ne dois point mettre de bornes à ma reconnoissance, pour qu'elle soit proportionnée aux obligations que je vous ai. Celle à laquelle je suis le plus sensible est le soin confiant que vous avez pris de m'inculquer des principes vertueux de conduite, dans un tems où ils commençoient déja à ne plus entrer dans le plan de l'éducation.

S'il en est un dont je sois pénétré autant que je dois l'être, c'est celui de cette bénéficence générale, dont vous m'avez donné l'exemple, plus encore que le précepte qui vous intéresse si vivement au bonheur de tous les hommes, & qui vous a, à juste titre, concilié le respect & l'estime de tous ceux qui vous connoissent.

Je ne vous appartiendrois pas, si je n'aimois pas mes semblables, de quelque ordre qu'ils soient, & si l'envie de leur être utile n'étoit pas ma principale affaire. C'est ce sentiment qui a dicté cet ouvrage, & qui vous le fera recevoir avec plaisir. Vous partagerez ma joie, si vous apprenez qu'il soit utile; & vous me rappellerez, si je pouvois l'oublier, cette vérité qu'il seroit si dangereux de perdre de vue, que s'il en résulte du bien, je n'en suis que l'instrument.

J'ai l'honneur d'être avec le plus respectueux & le plus tendre attachement,

Monsieur,

Votre très humble & très obéissant Fils,

Tissot.

A Lausanne, le 1 Août 1761.

AVIS.

Cet Ouvrage étoit presque entierement composé au mois d'Avril 1760; mais en le retouchant, avant que de l'envoyer à l'Imprimeur, j'ai fait plusieurs changemens, dont je n'ai point pu parler dans l'Introduction, parcequ'elle étoit imprimée avant que ces changemens se fissent. Ils portent sur deux objets principaux; les observations, & quelques explications des causes des maladies.

Je n'avois mis d'abord aucune observation particuliere, & je n'avois donné aucune théorie: l'ouvrage étoit plus court; mais il étoit extrêmement sec. J'ai senti que quelques observations, non point détaillées, ce qui auroit trop allongé, mais simplement indiquées, seroient utiles; ce sont des exemples parlans, qui servent à inculquer les préceptes. Par rapport aux explications de théorie, il m'a paru que l'on suivroit plus volontiers une pratique, quand on connoîtroit les raisons sur lesquelles elle est fondée. Cette espérance m'a déterminé à donner ces raisons, toutes les fois que j'ai pû le faire, sans sortir du plan de simplicité, que la nature de cet ouvrage m'imposoit: & je suis persuadé qu'il n'y a pas une phrase qui soit hors de la portée des principaux Lecteurs auxquels cet ouvrage est destiné.

Mais l'augmentation qui vient de ces deux articles, est peu considérable; & ce qui a allongé l'ouvrage, un tiers peut-être au-delà de sa premiere étendue, c'est l'addition de cinq ou six chapitres, qui n'entroient point dans ma premiere distribution, & qui me paroissent aujourd'hui aussi nécessaires que les autres.

Je crains cependant que l'ensemble ne paroisse trop long, & je voudrois avoir eu les conseils de ceux qui le trouveront tel, pour déterminer les retranchemens que je devois faire.

Il y a un article important; c'est le style, sur lequel je dois me justifier devant ceux de mes Lecteurs qui peuvent en juger, & qui le trouveront mauvais. Ce défaut vient de plusieurs causes; la premiere, & peut être la principale, est inhérente à l'Auteur. Les autres sont, 1. les interruptions fréquentes de la composition, occasionnées par les occupations plus pressantes de la pratique. 2. Les additions dont je viens de parler. 3. Le peu de tems que j'ai pû donner à la révision de la copie, avant que de l'envoyer à l'Imprimeur. 4. J'ai volontairement employé plusieurs répétitions de phrases & de mots, & même plusieurs phrases très communes parmi la plus grande partie des Habitans de ce pays, mais qui ne sont point autorisées par les regles, toutes les fois, que j'ai cru ces négligences nécessaires pour me faire entendre aux Lecteurs d'un certain ordre. Dans un ouvrage comme celui-ci, la clarté est le premier mérite du style.

L'on trouvera, sans doute, que dans quelques endroits il y a des directions dont le Peuple a peu besoin, & quelques conseils dont l'exécution seroit difficile pour lui. Je n'en disconviens point; mais je crois avoir averti, que je n'ai pas exclu du plan de cet ouvrage, les personnes riches, qui vivent toute l'année dans des campagnes éloignées du séjour des Médecins.

Les endroits marqués par des guillemets «», ou des crochets [], sont pris, mot à mot, dans quelque Auteur estimé. Le Chapitre [XXIX], n'est presque que l'extrait d'un long ouvrage sur cette matiere.

Je déclare très expressément que les prix indiqués sont, il est vrai, ceux auxquels les Apoticaires peuvent donner les remedes au paysan pauvre, sans y perdre, mais que ce n'est point ceux auxquels tout le monde est en droit de les exiger d'eux. Il n'y a point de taxe dans ce Pays.

J'avertis, en finissant, que je n'ai donné aucun conseil, & aucun remede, dont je n'aie vérifié l'efficacité moi-même; & j'ose espérer qu'ils réussiront, toutes les fois qu'on les emploiera dans les circonstances & avec les précautions que j'indique, si la maladie n'est pas incurable; mais j'ajoute en même-tems, que les remedes les plus simples, donnés dans des circonstances différentes, ou sans précautions, peuvent occasionner des maux affreux. Je serois vivement affligé, si ce malheur arrivoit.

Je me trouverai heureux, si cet Ouvrage peut faire, au moins, une partie du bien que je desire.

AVERTISSEMENT
Sur la présente Edition.

Il n'est pas de Médecin sensible au plaisir de faire du bien aux hommes, qui ne voulût être Auteur d'un Ouvrage comme celui-ci, qui tend au soulagement & à la conservation du Peuple. Dès qu'il a paru, on a été frappé de son utilité, & de la nécessité de le multiplier; c'est ce qui en a fait publier en moins d'un an plusieurs éditions & traductions en diverses Langues: ainsi M. Tissot devient le bienfaiteur du Peuple des campagnes, cette partie la plus nombreuse & la plus utile de l'humanité.

J'ai souhaité que ma Patrie profitât du travail de cet habile Praticien; mais il falloit pour cela faire à son Ouvrage quelques changemens que la différence des Pays rendoit nécessaires. Ces changemens se réduisent aux mesures, au prix des drogues & à quelques termes particuliers au Pays de l'Auteur. Du reste, l'ouvrage de M. Tissot est tel qu'il l'a donné.

Pour ne rien laisser à desirer dans ce Livre, j'ai cru devoir y faire quelques additions, en me conformant au Plan de l'Auteur. Elles sont de deux especes:

1o. Il m'a paru qu'il y avoit quelques maladies fréquentes à la campagne parmi le Peuple, & dont M. Tissot n'a point parlé; c'est sans doute parcequ'elles ne le sont point autant dans son Pays; mais il devenoit indispensable de les ajouter à une Edition faite pour ce Pays-ci. Ces maladies sont les hydropisies générales & du bas ventre, les aphtes, la coqueluche, la suette, l'ergot, les engelures, le carreau, les écrouelles, &c.

2o. On trouvera encore dans cette nouvelle édition des additions d'un second genre, qui, sans sortir du plan de l'Auteur, augmentent l'utilité de cet Ouvrage, & qui sont nécessaires à ceux qui se serviront de ce Livre. Dans le grand nombre de maladies dont M. Tissot n'a point parlé, soit parcequ'elles ne sont pas fréquentes à la campagne, soit parcequ'elles exigent absolument les soins d'un Médecin; il y en a quelques-unes, qui, lorsqu'elles se présentent, demandent des secours très prompts, qu'il seroit dangereux de différer jusqu'à l'arrivée du Médecin, lorsqu'il lui faut plusieurs heures pour venir. Du nombre de ces maladies sont les accès d'asthme, les attaques d'épilepsie, le catharre suffocant, les hémorrhagies, l'étouffement ou suffocation, les accidens produits par la goutte remontée, les éruptions rentrées, la suppression, les hémorrhagies, les poisons, &c.

TABLE
DES
CHAPITRES
ET DES
PRINCIPAUX ARTICLES.

Introduction, [pag. xxiv]
Première cause de dépopulation. Les émigrations, [ibid.]
Seconde cause. Le Luxe & la Débauche, [xxvij]
Troisieme cause. L'Agriculture négligée, [xxx]
Quatrieme cause. Mauvais traitement des maladies, [xxxij]
Moyens de rendre ce Livre utile, [xxxv]
Définition de quelques termes, [xlij]
CHAPITRE I. Causes des maladies les plus fréquentes parmi le Peuple, [pag. 1]
Premiere cause. Excès du travail, [ibid.]
Seconde cause. Air froid quand on a chaud, [2]
Troisieme cause. Boisson froide, quand on a chaud, [4]
Quatrieme cause. Inconstance des tems, [5]
Cinquieme cause. L'emplacement des fumiers & des Mares, [7]
Sixieme cause. L'ivrognerie, [9]
Septieme cause. Les alimens, [10]
Huitieme cause. La boisson, [12]
Neuvieme cause. L'emplacement des maisons, [13]
CHAPITRE II. Causes qui augmentent les maladies du Peuple. Attentions générales, [16]
Premiere cause. Les soins qu'on prend pour faire suer, & les moyens qu'on emploie pour cela, [17]
Danger des chambres chaudes, [18]
Danger des choses échauffantes, [ibid.]
Seconde cause. La quantité & la qualité des alimens qu'on donne, [23]
Troisieme cause. Les émétiques & les purgatifs au commencement de la maladie, [27]
CHAPITRE III. Ce qu'il faut faire dans les commencemens des maladies. Diette des maladies aigües, [32]
Signes qui annoncent les maladies. Moyens de les prévenir, [33]
Régime des malades, [36]
Utilité des fruits, [39]
Soins dans la convalescence, [43]
CHAPITRE IV. Inflammation de poitrine, Symptômes de la maladie, [51]
Usage de la saignée, [52]
Signes d'amandement, [55]
Crises, symptômes qui les précedent, [ibid.]
Danger des émétiques, des purgatifs, des anodins, [58]
Suppression des crachats, moyens d'y remédier, [59]
Formation des abcès dans le poumon, ou vomiques, [60]
Danger des remedes balsamiques, [73]
Inutilité de l'antihectique, [75]
L'Empyeme, [76]
Gangrene du poumon, [77]
Squirrhe, [77]
CHAPITRE V. De la pleurésie, [79]
Danger des remedes chauds, [83]
Pleurésies habituelles, [86]
Le sang de bouquetin, la suie, le Genipi, [88]
CHAPITRE VI. Des maux de gorge, [90]
Traitement qu'on doit employer, [94]
Formation de l'abcès, [98]
Les ourles ou oreillons, [102]
Epidémie des maux de gorge putrides, qui a regné à Lausanne, [103]
CHAPITRE VII. Des rhumes, [110]
Différens préjugés sur les rhumes, [ibid.]
Danger des boissons échauffantes, [117]
Moyens de guérir les personnes catharreuses ou fluxionnaires, [118]
CHAPITRE VIII. Des maux de dents, [121]
CHAPITRE IX. De l'Apoplexie, [129]
Apoplexie sanguine, coup de sang, [130]
Apoplexie séreuse, [133]
Moyens de prévenir les rechutes, [134]
CHAPITRE X. Coups de Soleil, [137]
CHAPITRE XI. Du Rhumatisme, [146]
Rhumatisme aigu, ou avec fievre, [ibid.]
Rhumatisme chronique, sans fievre, [155]
Danger des remedes spiritueux & gras, [160]
CHAPITRE XII. De la rage, [163]
CHAPITRE XIII. De la petite vérole, [174]
Symptômes de cette maladie, [175]
Danger des remedes sudorifiques, [184]
Traitement de la petite vérole benigne, [188]
Usage de la saignée, [188]
Fievre de suppuration, [189]
Nécessité d'ouvrir les boutons, [191]
Danger des remedes qui font dormir, [193]
CHAPITRE XIV. De la rougeole, [195]
Moyens de remédier aux suites qu'elle laisse, [201]
CHAPITRE XV. De la fievre ardente ou chaude, [203]
CHAPITRE XVI. Des fievres putrides, [207]
CHAPITRE XVII. Des fievres malignes, [216]
Danger de l'application des animaux vivans, [225]
CHAPITRE XVIII. Des fievres d'accès, [228]
Fievres de Printems, & Fievres d'Automne, [230]
Moyens de guérir par le Quinquina, [233]
Façon de conduire pendant l'accès, [238]
Remedes fébrifuges différens du Quinquina, [240]
Traitement des Fievres invétérées, [241]
Fievres pernicieuses, [242]
Maux périodiques, qui sont des Fievres déguisées, [ibid.]
Préservatif dans les airs mal-sains, [244]
CHAPITRE XIX. Des Erésipelles, [245]
Erésipelles habituelles, [252]
Piquûres d'Animaux, [253]
CHAPITRE XX. Des inflammations de poitrine, & des pleurésies fausses & bilieuses, [255]
Fausse inflammation de poitrine, [256]
Fausse pleuresie, [260]
CHAPITRE XXI. Des coliques, [263]
Colique inflammatoire, [264]
Colique bilieuse, [269]
Colique d'indigestion, [273]
Colique venteuse, [274]
Coliques après le froid, [276]
CHAPITRE XXII. Du Miserere & du cholera morbus, [278]
Miserere, ou passion iliaque, [ibid.]
Cholera morbus, ou trousse-galant, [283]
CHAPITRE XXIII. De la Diarhée, [288]
CHAPITRE XXIV. De la Dyssenterie, ou Flux de sang, [291]
Symptômes de la maladie, [293]
Remedes, [294]
Usage des fruits, [297]
Danger de plusieurs remedes, [300]
CHAPITRE XXV. De la Galle, [303]
CHAPITRE XXVI. Avis pour les Femmes, [308]
Les regles, [ibid.]
Les pâles-couleurs, [ibid.]
Suppression des regles, [312]
Cessation des regles, [ibid.]
Grossesse, [317]
Accidens dans la grossesse, [318]
Couches, [319]
Suite de Couches, [322]
Pertes, [323]
Inflammation de matrice, [ibid.]
Suppression des lochies, [324]
Fievre de lait, [ibid.]
Lait répandu, [ibid.]
Maladies du sein. Poil. Cancer, [326]
CHAPITRE XXVII. Avis pour les Enfans, [326]
Premiere cause de leurs maux. Le Meconium, [328]
Seconde cause. Le lait aigri, [329]
Danger de l'huile, [329]
Dérangemens de la transpiration. Moyens de l'entretenir. Lavage à l'eau froide, [332]
Troisieme cause. La sortie des dents, [335]
Quatrieme cause. Les vers, [336]
Convulsions, [341]
Soins nécessaires pour les rendre robustes, [342]
CHAPITRE XXVIII. Secours pour les noyés, [346]
CHAPITRE XXIX. Des corps arrêtés entre la bouche & l'estomac, [355]
CHAPITRE XXX. Maladies chirurgicales, [378]
Des Brûlures, [379]
Des Plaies, [380]
Des meurtrissures, [386]
Des chûtes, [393]
Des entorses ou foulures, [395]
Des Ulceres, [397]
Des Membres gelés, [401]
Des Hernies, [406]
Des Furoncles ou Clous, [410]
Des Panaris, [412]
Des verrues, [417]
Des cors, [419]
ADDITIONS, [420]
Anasarque, Bouffissure, ou Hydropisie générale, [420]
Aphtes, [428]
Ascite, ou Hydropisie du bas ventre, [434]
Accès d'Asthme, [437]
Carreau, [443]
Catharre suffocant, [446]
Colique néphretique & inflammation des reins, [448]
Coqueluche, [450]
Dartres & maladies de la peau, [453]
Ecrouelles, ou humeurs froides, [455]
Enflure des jambes, des mains, [461]
Engelure, [464]
Epilepsie, ou Mal-caduc, [466]
Epreintes ou Tenesme, [471]
Eruptions rentrées. Ecoulemens supprimés, [472]
Etouffement. Suffocation, [475]
Goutte remontée, [476]
Hémorrhagies en général, [478]
Crachement de sang, [481]
Hemorrhoïdes fluentes & non fluentes, [482]
Pissement de sang, [484]
Saignement de nez, [ibid.]
Vomissement de sang, [485]
Hémorrhagies supprimées, [486]
Jaunisse, [487]
Inflammation en général, [489]
Incontinence d'urine. Diabete, [492]
Maladies épidémiques, [493]
Suette, [493]
Ergot, [495]
Ophtalmie. Inflammation des yeux, [498]
Poisons. Coliques, [499]
Vomissement, [503]
Des Remedes de Précaution, [504]
De la Saignée, [505]
Des Purgations, [513]
Remarques sur quelques autres remedes, [520]
Des Charlatans & des Maîges, [523]
Questions auxquelles il est absolument nécessaire de savoir répondre, quand on va consulter un Médecin, [543]
Questions communes, [544]
Questions relatives aux Femmes, [545]
Questions relatives aux Enfans, [546]
Table des Remedes, avec des Notes pour se servir du Remede auquel elles se rapportent, [548]
Prix des Drogues recommandées dans cet Ouvrage, [569]

Fin de la Table des Chapitres.

FAUTES D'IMPRESSION
Qu'il est nécessaire de corriger avant de se servir de l'Ouvrage.

INTRODUCTION.

La diminution du nombre des habitans dans la plûpart des Etats de l'Europe, est une vérité de fait, qui frappe tout le monde, dont on se plaint par-tout, & que les dénombremens démontrent. Cette dépopulation se remarque principalement dans les campagnes. Elle a plusieurs causes; je me croirois heureux, si je pouvois contribuer à remédier à une des principales, qui est la mauvaise méthode employée dans les campagnes pour traiter les malades; c'est-là mon unique objet: mais l'on me permettra d'indiquer les autres causes concourantes. On peut les réduire à deux classes générales. Il sort plus de monde des campagnes qu'autrefois, & l'on peuple moins par-tout.

Il y a plusieurs especes d'émigration: l'on sort pour se mettre dans les troupes de terre & de mer, ou pour prendre différens états hors de son pays; on se fait domestique, commerçant, &c.

Le service, tant de terre que de mer, nuit à la population, de plusieurs façons. Premierement il ne rentre pas autant d'hommes qu'il en sort; les combats, les dangers & les fatigues de la guerre, les affaires particulieres, les mauvaises nourritures, les excès dans le boire & le manger, la débauche & les maladies qui en sont les suites, le mal du pays; les maladies épidémiques pestilentielles ou contagieuses, causées par l'air pernicieux de Flandres, de Hollande, d'Italie, de Hongrie, les longues croisieres, les voyages aux Indes Orientales & Occidentales, en Guinée, &c. en emportent un grand nombre. La désertion d'ailleurs, dont ils craignent les suites en rentrant chez eux, en oblige plusieurs à s'expatrier pour toujours. D'autres, au sortir du service, embrassent des établissemens, dont le service leur a fourni l'occasion, & qui les éloignent de tout retour. En second lieu, en supposant même qu'ils revinssent tous, le pays souffriroit également de leur absence, parcequ'ils sont absens dans le tems de la plus grande aptitude à la population; parceque, quand ils reviennent, ils ont perdu cette aptitude par l'âge, les infirmités, les débauches; parceque souvent, s'ils se marient, leurs enfans, victimes des déréglemens paternels, sont foibles, languissans, maladifs, meurent jeunes, ou vivent incapables d'être utiles à la société; enfin, parceque le goût du libertinage qu'ils ont contracté en empêche plusieurs de se marier. Mais quoique ces inconveniens soient réels & très connus, cependant, comme le nombre de ceux qui peuvent sortir de cette façon est borné, qu'il est même peu considérable, relativement au nombre des habitans que le pays devroit avoir, que cette expatriation a peut-être été nécessaire dans un tems, & pourroit le redevenir si les autres causes de dépeuplement finissoient, c'est, sans doute, la moins fâcheuse, & la derniere qui demandera quelque considération.

L'expatriation, qui a pour objet le changement d'état, est encore plus considérable ou plus nombreuse; elle a ses inconvéniens particuliers qui sont en grand nombre, & malheureusement c'est une épidémie, dont les ravages vont en croissant; par une raison simple: c'est que le succès d'un seul en détermine cent à aller courir les mêmes hazards, & que peut-être quatre-vingt-dix-huit échoueront. L'on est frappé du bien, l'on ignore le mal. Je suppose qu'il soit parti, il y a dix ans, cent personnes pour aller ce qu'on appelle chercher fortune; au bout de six mois ils étoient tous oubliés, excepté de leurs parents: qu'il en soit revenu un cette année avec quelques biens au-dessus de son patrimoine, ou qu'il y en ait un qui ait une place où il y ait peu à travailler, tout le pays en est instruit, & s'en occupe; une foule de jeunes gens sont séduits & partent, parceque personne ne pense que des quatre-vingt-dix-neuf, qui étoient partis avec lui, la moitié a péri; une partie est misérable, & le reste est de retour, sans avoir gagné autre chose que l'incapacité de s'occuper utilement dans son pays & dans sa premiere vocation: & ayant privé le pays d'un grand nombre de cultivateurs, qui, en faisant valoir les terres, y auroient attiré beaucoup d'argent & l'aisance. Le petit nombre qui réussit est publié; la foule qui échoue reste dans un profond oubli. Le mal est très grand & très réel. Quel pourroit en être le remede? Il suffiroit peut-être de faire connoître le danger, & le moyen est aisé: il n'y auroit qu'à tenir annuellement un registre exact de ceux qui sortent, & au bout de six, huit, dix ans, en publier la liste avec le succès de leur voyage. Je suis trompé, ou, au bout d'un certain nombre d'années, l'on ne verroit pas autant de gens quitter leur lieu natal, dans lequel ils peuvent vivre heureux en travaillant, pour aller dans les pays étrangers chercher des établissemens, dont les listes que je propose leur démontreroient l'incertitude, & combien l'état qu'ils auroient eu dans leur patrie est préférable à celui qu'ils ont eu. L'on ne partiroit qu'avec des avantages presque sûrs; il sortiroit beaucoup moins de gens; trouvant moins de concurrens, ils réussiroient mieux; trouvant moins de leurs compatriotes hors de chez eux, ils y reviendroient plus souvent; par-là même il resteroit plus d'habitans au pays, il en rentreroit davantage, & ils y rapporteroient plus d'argent. Le pays seroit plus peuplé, plus riche & plus heureux, parceque le bonheur d'un peuple, qui vit sur un sol fertile, dépend beaucoup de la population, & un peu des richesses pécuniaires.

Non-seulement l'on sort beaucoup du pays, & par-là même il y a moins de gens pour le peupler; mais ceux qui y restent, peuplent, à nombre égal, moins qu'autrefois; ou, ce qui revient au même, parmi le même nombre de personnes, il y a moins de mariages; & le même nombre de mariages fournit moins de baptêmes. Je n'entre point dans le détail des preuves; il ne faut que regarder autour de soi pour en être convaincu. Quelles en sont les causes? Il y en a deux principales; le luxe & la débauche, qui nuisent à la population par plusieurs endroits.

Le luxe oblige le riche qui veut figurer, & l'homme à revenus médiocres, mais son égal au moins à tout autre égard, & qui veut l'imiter, à craindre une nombreuse famille, dont l'éducation consumeroit des revenus consacrés aux dépenses d'apparat; & d'ailleurs s'il falloit partager son bien entre plusieurs enfans, ils en auroient tous très peu, & seroient hors d'état de soutenir le train des peres. Quand le mérite est apprécié par la dépense extérieure, l'on doit nécessairement tâcher de se mettre, & de laisser ses enfans, dans une situation propre à soutenir cette dépense. De-là peu de mariages quand on n'est pas riche; peu d'enfans quand on est marié.

Le luxe nuit d'une autre façon. La vie déréglée qu'il a introduite, affoiblit la santé, ruine le tempérament, & la propagation s'en ressent nécessairement. La génération qui passe, compte des familles de plus de vingt enfans; celle qui vit, ne compte pas vingt germains: malheureusement ce raisonnement contraire à la population, se fait jusques dans les villages; & on n'y est plus convaincu, que le nombre des enfans fait la richesse du cultivateur, celle qui vient ne connoîtra plus les freres.

Un troisieme inconvénient du luxe; c'est que le riche se retire des campagnes pour vivre en ville, & qu'il augmente son domestique, en le tirant de la campagne; cette augmentation de domestiques est préjudiciable aux campagnes qu'elle prive de cultivateurs, & à la population: ces domestiques n'étant pas à l'ordinaire, occupés suffisamment, ils prennent le goût de la vie oisive; ils deviennent incapables de reprendre le labeur de la campagne, pour lequel ils étoient nés; étant privés de cette ressource, ils ne se marient pas, soit parcequ'ils craignent d'avoir des enfans, soit par libertinage, & parceque beaucoup de maîtres ne veulent pas de gens mariés; ou ils se marient tard, ainsi il nait moins de citoyens.

L'oisiveté les affoiblit par elle-même, & les conduit à la débauche, qui les affoiblit encore davantage; ils n'auront jamais que peu d'enfans mal sains, qui ne seront point en état de fournir des bras aux terres; ou qui, élevés dans les villes, ne voudront pas aller à la campagne.

Ceux qui se conduisent le plus sagement, qui conservent des mœurs, qui font quelques épargnes, accoutumés à la vie de la ville, & craignant la peine de celle des champs, dont ils ignorent d'ailleurs la conduite, veulent devenir petits marchands ou artisans, & c'est une perte pour le peuplement, parcequ'un nombre de laboureurs crée plus d'enfans qu'un nombre égal de citadins, & que, sur un nombre donné, il meurt plus d'enfans à la ville qu'à la campagne.

Les mêmes maux ont lieu pour les domestiques du sexe. Après dix ou douze ans de service, les servantes de la ville ne peuvent pas redevenir de bonnes campagnardes; & celles qui embrassent cet état, succombent bientôt à ce travail, pour lequel elles ne sont plus faites. Si l'on revoit une femme mariée à la campagne, un an après qu'elle a quitté la ville, il est aisé de remarquer combien ce genre de vie l'a vieillie; souvent la premiere couche, dans laquelle elles n'ont pas tous les soins que leur délicatesse exigeroit, est l'écueil de leur santé; elles restent dans un état de langueur, de foiblesse, de dépérissement; elles n'ont plus d'enfans; elles deviennent, & elles rendent leurs maris des membres inutiles à l'augmentation du peuple.

Les avortemens, les enfans dépaysés après une grossesse cachée, l'impossibilité de trouver des épouseurs, sont souvent les effets de leur libertinage.

Il est à craindre que ces maux n'aillent en croissant depuis que, manque de sujets, ou par des vues d'œconomie, on commence à prendre pour domestiques des enfans, dont les mœurs & le tempérament ne sont point formés, & se ruinent d'un pas égal par le séjour de la ville, la fainéantise, le mauvais exemple & les mauvaises compagnies.

Il resteroit, sans doute, bien des choses à dire sur ces importans objets; mais outre que je ne veux point trop allonger cet ouvrage, & que beaucoup d'autres occupations ne me laissent point de tems pour tout ce qui n'est pas Médecine, je craindrois de sortir de mon sujet: tout ce que j'ai dit jusqu'à présent en fait partie, puisqu'en donnant au peuple des avis sur sa santé, il falloit lui indiquer les causes qui la corrompent; mais ce que je pourrois dire de plus, paroîtroit peut-être étranger.

Je n'ajoute qu'un mot. Ne pourroit-on pas, pour remédier à des maux qu'il est impossible de prévenir, choisir quelque canton du pays, dans lequel on chercheroit, par des récompenses, 1o. à arrêter tous ses habitans; 2o. à les encourager par d'autres récompenses, à une population plus abondante. Ils n'en sortiroient point; ainsi ils n'iroient pas s'exposer à tous les maux dont j'ai parlé; on ne s'y marieroit point à des étrangers qui pourroient y apporter le désordre; ainsi vraisemblablement ce quartier, au bout d'un certain tems, seroit trop peuplé, & pourroit fournir des colonies pour les autres.

Une cause plus puissante que celles que l'on a rapportées, a produit jusqu'à ce moment en France, la dépopulation; c'est la décadence de l'agriculture, les habitans de la campagne fuyant la milice: les corvées, les impôts, & attirés à la ville par l'intérêt, la paresse & le libertinage, ont laissé les campagnes presque désertes. Ceux qui y sont restés, n'étant point encouragés au travail, ou ne suffisant pas pour ce qu'il y a à faire, se sont contentés de cultiver ce qu'il leur falloit absolument pour subsister; ils ont gardé le célibat, ou se sont mariés tard; ou, à l'exemple des habitans des villes, ils ont refusé à l'Etat, à leur femme, à la nature, ce qu'ils leur devoient. La terre privée de cultivateurs par cette expatriation & cette inaction, n'a point rapporté, & la dépopulation des campagnes a augmenté tous les jours, parceque la mesure de la subsistance est celle de la population, & que l'agriculture peut seule multiplier les subsistances. Une seule comparaison fera sentir l'importance & la vérité de ces principes, à ceux qui n'en ont pas vu le développement & la démonstration dans les ouvrages de l'ami des hommes. «Un ancien Romain, toujours prêt à retourner labourer son champ, vivoit lui & sa famille d'un arpent de terre: un sauvage qui ne seme ni ne laboure, consume seul le gibier que cinquante arpens de terre peuvent nourrir; conséquemment Tullus Hostilius avec mille arpens de terre, pouvoit avoir cinq mille sujets; tandis qu'un chef de Sauvage, borné au même territoire, auroit à peine vingt hommes: telle est la disproportion immense que l'agriculture peut établir dans la population; c'en sont ici les deux extrémités. Un Etat se dépeuple en proportion de ce qu'il s'éloigne de l'une & se rapproche de l'autre.» On voit évidemment, que s'il y a quelque part augmentation de subsistances, il y aura bientôt augmentation de population, qui, à son tour, facilitera encore l'augmentation de la subsistance. Dans un tel pays, il y aura abondance d'hommes, qui, après avoir fourni le nombre nécessaire au service des armes, au commerce, à la Religion, aux arts, & aux professions de toute espece, &c. donnera encore des colonies qui iront porter au loin le nom & le bonheur de leur Nation: il y aura abondance de choses, dont le supperflu sera transporté chez l'étranger, pour en avoir d'autres que le pays ne fournit point; & l'excédent de l'échange, donné en argent, rendra la Nation riche, & par-là redoutable à ses voisins & heureuse. L'agriculture en vigueur peut produire tant d'avantages, & ce siecle aura la gloire de l'avoir renouvellée en favorisant les Agriculteurs, en les encourageant, & en établissant les sociétés d'agriculture.

Je passe enfin à la quatrieme cause de dépopulation; c'est la façon dont le peuple est conduit dans les campagnes quand il est malade. J'en ai été pénétré de douleur plusieurs fois. J'ai été témoin, que des maladies qui auroient été très legeres, devenoient mortelles par le traitement: & je suis convaincu, que cette cause fait seule autant de ravages que les précédentes; elle mérite bien, sans doute, toute l'attention des Médecins, dont la vocation est de travailler à la conservation de l'humanité. Pendant que nous donnons nos soins à sa partie la plus brillante dans les villes, sa moitié la plus nombreuse & la plus utile périt misérablement dans les campagnes, ou par des maux particuliers, ou par des épidémies générales, qui, depuis quelques années, paroissent dans différens villages, & y font des ravages considérables. Cette réflexion affligeante m'a déterminé à donner ce petit Ouvrage, qui est uniquement destiné pour ceux que leur éloignement des Médecins met dans le cas d'être privés de leurs secours. Je ne détaillerai point ici mon plan, qui est fort simple; je me contente de dire, que j'ai donné tous mes soins à le rendre le plus utile qu'il m'a été possible; & j'ose espérer que, si je n'ai pas montré tout le bien qu'on peut faire, au moins j'ai fait connoître les traitemens pernicieux qu'il faut éviter. Je suis intimement convaincu qu'on peut faire mieux que moi; mais ceux qui seroient en état, ne l'entreprennent pas: j'ai plus de courage, & j'espere que les gens qui pensent, me sauront quelque gré d'avoir donné un Ouvrage, dont la composition est rebutante par sa facilité même, par les détails minutieux qu'il exige, par la nécessité de ne dire que les choses les plus connues, & par l'impossibilité d'y traiter aucune matiere à fond, ou d'y développer aucune vue nouvelle & utile; c'est le travail d'un Pasteur, qui écriroit un catéchisme pour de petits enfans.

Je n'ignore pas cependant, que l'on a déja quelques ouvrages destinés pour les malades de la campagne, qui sont privés de secours; mais les uns, quoique faits dans un bon but, produisent un mauvais effet: de cette espece sont tous les recueils de remedes, sans description de maladie, & par-là même sans aucune regle sûre pour l'application; tels, par exemple, que le fameux recueil de Madame Fouquet, & quelques autres dans le même goût. Les autres se rapprochent du plan du mien; mais plusieurs ont embrassé trop de maladies, & par-là même sont devenus trop volumineux; d'autres ont été trop courts sur chaque article: d'ailleurs ils n'ont point insisté assez sur les causes des maladies, sur le régime général, les mauvais traitemens & les signes des maladies; leurs recettes ne sont point généralement aussi simples & aussi aisées à préparer qu'elles doivent l'être; enfin ils paroissent la plûpart s'être ennuyés de cet ouvrage vraiment triste, & l'avoir expédié trop promptement. Il n'y en a que deux, que je dois nommer avec respect, & qui, s'étant proposé un plan fort semblable au mien, l'ont rempli avec une supériorité qui mérite toute la reconnoissance du public. L'un est M. Rosen, premier Médecin du Royaume de Suede, qui, depuis quelques années, s'est servi de son crédit pour faire le plus grand bien aux peuples. Il a fait retrancher dans les almanachs, ces contes ridicules, ces avantures extraordinaires, ces conseils d'astrologie pernicieux, qui, en Suede, comme ici, ne servent qu'à entretenir l'ignorance, la crédulité, la superstition, & les préjugés les plus faux sur la santé, les maladies & les remedes; & il a pris la peine de composer sur les maladies populaires des traités simples, qu'il a substitués à ces tas de sottises: mais ces petits ouvrages, qui paroissent annuellement dans chaque almanach, n'ont point encore été traduits du Suedois, & par-là même, je n'ai pu en tirer aucun parti. L'autre est M. le Baron de Swieten, premier Médecin de Leurs Majestés Impériales, qui a bien voulu se donner les soins de faire, il y a deux ans, pour les armées, ce que je fais aujourd'hui pour les campagnes. Quoique mon ouvrage fût en grande partie composé quand le sien m'est parvenu, j'en ai pris différens morceaux; & si nos vues eussent été précisément les mêmes, j'aurois cru rendre un plus grand service en cherchant à répandre son livre, qu'en en publiant un nouveau; mais comme il n'a rien dit sur plusieurs articles que je traite fort au long, qu'il a traité de plusieurs maladies qui n'entrent pas dans mon plan; qu'il ne dit rien de quelques autres, dont je suis obligé de traiter: nos deux ouvrages, sans parler de la supériorité du sien, sont très différens relativement au fond des maladies; mais dans les maladies que nous examinons l'un & l'autre, je me fais une gloire d'être presque toujours dans ses principes.

Cet Ouvrage n'est point fait pour les vrais Médecins; mais peut être, outre mes amis, quelques-uns le liront. Je leur demande une grace, c'est de vouloir bien entrer dans l'esprit de l'Auteur, & ne point le juger comme Médecin d'après ce livre: je les avertis même ici, qu'ils feront mieux d'en quitter la lecture, qui ne doit rien leur apprendre. Ceux qui lisent pour critiquer, trouveront un plus vaste champ dans les autres brochures que j'ai publiées. Il n'est pas juste qu'un Ouvrage, qui n'a de but que l'utilité de mes compatriottes, me procure du désagrément: l'on doit être exempt de la critique, quand on a eu le courage d'entreprendre un travail qui ne peut mériter aucun éloge.

Après ces généralités, je dois entrer dans quelques détails sur les moyens qui me paroissent les plus propres à faciliter les bons effets que j'espere de mes soins. Je donnerai ensuite l'explication de quelques termes dont j'ai été obligé de me servir, & qui ne sont peut-être pas généralement connus.

Le titre d'avis au peuple, n'est point l'effet d'une illusion qui me persuade que ce livre va devenir une piece de ménage dans la maison de chaque paysan. Les dix-neuf vingtiemes ne sauront, sans doute, jamais qu'il existe; plusieurs ne sauroient pas le lire; un plus grand nombre, quelque simple qu'il soit, ne le comprendroit pas: mais je le destine aux personnes intelligentes & charitables qui vivent dans les campagnes, & qui, par une espece de vocation de la Providence, sont appellées à aider de leurs conseils tout le peuple qui les environne.

L'on sent aisément que j'ai en vue premierement, Messieurs les Curés: il n'y a point de village, de hameau, de maison foraine dans tout le pays, qui n'ait droit à la bienfaisance d'un d'entr'eux; & je sais qu'il en est un grand nombre, qui, touchés du triste sort de leurs ouailles malades, & effrayés des horreurs de leur situation, ont desiré cent fois d'être à même de pouvoir leur donner des soins pour le corps, dans le tems même qu'ils les disposent à se préparer à la mort, ou à tirer parti de la maladie, pour vivre dans la suite plus saintement. Je me féliciterai si ces Ecclésiastiques respectables trouvent ici quelques secours, qui puissent leur aider à satisfaire leurs intentions bienfaisantes. Le respect, l'amour de leur troupeau, leur vocation à de fréquentes visites dans les maisons, le devoir qui leur est imposé de détruire les préjugés fâcheux & la superstition, leur charité, leurs lumieres, la facilité que leurs connoissances physiques leur donnent à saisir toutes les vérités de ce petit Ouvrage, sont autant de raisons qui me persuadent qu'ils auront toute l'influence possible sur la réforme qu'il est à souhaiter de faire dans la Médecine du peuple.

J'ose en second lieu, compter sur les Seigneurs de Paroisse, dont les conseils, extrêmement respectés par leurs paroissiens, sont si propres à décréditer une mauvaise méthode, & à en accréditer une nouvelle, dont ils saisiront aisément tous les avantages. Les fréquents exemples que j'ai vu de la facilité avec laquelle ils entroient dans le plan d'un Curé, l'empressement qu'ils ont à faire soulager les malades de leurs villages, la générosité avec laquelle ils pourvoient à leurs besoins, me font espérer, en jugeant de ceux que je ne connois point, par ceux que je connois, qu'ils saisiront avec empressement un nouveau moyen de faire du bien dans leur voisinage. La vraie charité sent, que, manque de lumieres, elle peut nuire, & cette crainte la tient en suspens; mais elle saisit avidemment toutes les lueurs qui peuvent la diriger.

En troisieme lieu, les personnes riches ou au moins aisées, que leur goût, leurs emplois, ou la nature de leurs fonds fixent à la campagne, où elles se réjouissent en faisant du bien, seront charmées d'avoir quelques directions dans l'emploi de leurs soins charitables.

Dans tous les villages où il y a quelques membres des trois classes que je viens d'indiquer, ils sont presque toujours informés très promptement des maladies du lieu, parcequ'on s'adresse à eux pour du bouillon, de la thériaque, du vin, des biscuits, en un mot pour tout ce dont on croit que les malades ont besoin. A l'aide de quelques questions aux assistans, ou d'une visite au malade, ils jugeront au moins du genre de la maladie; & par une sage direction, ils préviendront une foule de malheurs. Ils donneront du nitre, au lieu de thériaque; de l'orge ou du petit lait, au lieu de bouillon; ils ordonneront des lavemens ou des bains de pied, au lieu de vin; & des grus à l'eau, au lieu de biscuits. L'on ne croira qu'au bout de quelques années le bien qui peut résulter de ces attentions si aisées & souvent répétées. L'on aura d'abord un peu de peine à changer une vieille habitude; mais quand elle sera détruite, la bonne s'enracinera tout aussi fortement, & j'espere que personne ne fera d'efforts pour la détruire.

Il est inutile de dire que je fonde plus d'espérance sur les soins des dames, que sur ceux de leurs époux, de leurs peres, ou de leurs freres: une charité plus active; une patience plus soutenue; une vie moins ambulante; une sagacité que j'ai admirée chez plusieurs à la ville & à la campagne, & qui fait qu'elles observent avec une grande exactitude, & qu'elles démêlent les causes cachées des symptomes, avec une facilité qui feroit honneur aux meilleurs Praticiens; enfin un don marqué pour s'attirer la confiance du malade, sont autant de caracteres, qui établissent leur vocation; & il y en a un grand nombre, qui la remplissent avec un zele digne des plus grands éloges, & qui devroient servir de modeles.

Les Maîtres d'école doivent encore être tous supposés avoir un degré d'intelligence suffisant, pour tirer parti de cet ouvrage; & je suis persuadé qu'ils pourroient faire un très grand bien. Je voudrois que, non seulement ils cherchassent à connoître la maladie, c'est la seule chose un peu difficile, & je crois l'avoir applanie autant qu'on le peut; mais encore qu'ils apprissent à appliquer les remedes. Un très grand nombre rasent: j'en ai vu qui saignoient, & qui donnoient des lavemens avec beaucoup d'adresse; tous apprendroient aisément à le faire, & il ne seroit peut-être pas hors de place d'introduire l'usage d'exiger, dans leurs examens, qu'ils sussent saigner. Ces talens, celui de juger du degré de la fievre, d'appliquer les vésicatoires & de les panser, seroient du plus grand usage dans les lieux où ils demeurent. Leurs écoles, souvent peu nombreuses, ne les occupent qu'un petit nombre d'heures par jour, la plûpart n'ont point de domaines à cultiver; quel meilleur usage pourroient-ils faire de leur loisir, que de l'employer au soulagement des malades? Leurs opérations pourroient être taxées à un prix assez modique, pour n'incommoder personne; & ce petit revenant bon rendroit leur situation encore plus douce: outre que cette distraction les préserveroit d'être entraînés quelquefois, par facilité & par désœuvrement, à prendre le goût de la boisson. Il y auroit encore un avantage à les accoutumer à cette espece de pratique, c'est que, soignant les malades, & ayant l'habitude d'écrire, ils seroient à même, dans les cas graves, de consulter ceux dont on croiroit avoir besoin.

Je ne doute point que parmi les laboureurs mêmes, il ne s'en trouve plusieurs tels que j'en connois, qui, remplis de sens, de jugement, & de bonne volonté, liront avec plaisir ce livre, le saisiront & en répandront avec empressement les maximes.

Enfin, j'espere que plusieurs Chirurgiens, répandus dans les campagnes, & qui exercent la Médecine dans leur voisinage, voudront le lire, entreront dans les principes que j'y établis, & en adopteront les conseils, quoiqu'un peu différens peut-être de ceux qu'ils ont suivis jusqu'à présent. Ils sentiront qu'on peut apprendre à tout âge, & de tout le monde; & ils ne se feront pas de peine de réformer quelques-unes de leurs idées, dans une science, qui, proprement, n'est pas la leur, & à l'étude de laquelle ils ne se sont jamais livrés, sur celles d'un homme qui s'en est uniquement occupé, & qui a eu plusieurs secours qui leur manquent.

Les sages-femmes pourront aussi rendre leurs soins plus efficaces, dès qu'elles voudront bien s'éclairer. Il seroit à souhaiter que généralement elles le fussent davantage, sur l'art même qu'elles exercent: les exemples de maux qu'on auroit évités avec plus d'habileté, sont assez fréquens pour faire desirer qu'on pût les prévenir; & cela ne seroit pas impossible: rien ne l'est, quand ceux qui ont l'autorité, veulent fortement; mais il faudroit qu'ils fussent instruits du mal, & il est très pressant.

J'ai donné les recettes des remedes les plus simples, & j'ai indiqué la façon de les préparer, avec assez de détail pour espérer que personne ne sera embarrassé à cet égard; mais qu'on ne croie point que cette simplicité nuit à l'utilité, & qu'ils sont moins efficaces: je déclare que ce sont les mêmes dont je me sers dans la ville, pour les malades les plus opulens. Cette simplicité est fondée en nature: le mêlange d'un grand nombre de drogues est ridicule. Si elles ont les mêmes vertus, pourquoi les mêler? Il vaut bien mieux se borner à celle qui est la plus efficace. Si elles ont des vertus différentes, l'effet de l'une détruit l'effet de l'autre, & le remede devient inutile.

Je n'ai donné aucun conseil, dont l'exécution ne fût aisée & très pratiquable. L'on trouvera cependant, que quelques-uns sont peu faits pour le gros du peuple, & je n'en disconviens pas; mais je les ai mis, parceque je n'ai point perdu de vue les personnes, qui, sans être peuple, vivent à la campagne, & qui ne peuvent pas toujours se procurer un Médecin, aussi-tot, aussi souvent, ou aussi long-tems qu'elles le voudroient.

Un grand nombre des remedes se tire uniquement de la campagne, & peut s'y préparer; mais il y en a cependant qui doivent se prendre chez les Apoticaires. J'ai marqué les prix auxquels je suis persuadé que tous les Apoticaires du pays les donneront au paysan peu riche; &, en les marquant, je ne l'ai point fait pour éviter qu'on ne les lui fît payer trop cher; je n'avois point cette crainte, mais pour que, voyant la modicité du prix, il ne craignît point d'aller à l'emplette. Il aura presque toujours la dose de remede nécessaire à chaque maladie, pour moins d'argent qu'il n'en mettoit à acheter de la viande, du vin, des biscuits, & d'autres choses qui le tuoient. Si le prix des remedes, tout modique qu'il est, excédoit ses facultés, sans doute les bourses des communes & des pauvres y suppléeroient; enfin il y a dans beaucoup de pays des maisons de Seigneurs, de particuliers qui font annuellement une certaine dépense charitable en remedes; sans l'augmenter, je ne leur demanderai que d'en changer l'objet, & de vouloir bien distribuer les remedes indiqués ici, au lieu de ceux qu'ils distribuoient auparavant.

L'on objectera encore, que la plûpart des campagnes sont très éloignées des villes, & que le paysan n'est pas à portée, par-là même, de se procurer d'abord ce dont il a besoin. Je réponds, qu'il y a effectivement plusieurs villages très éloignés des villes où il y a des Apoticaires; mais si l'on en excepte certains endroits des montagnes, il y en a peu qui soient à plus de trois ou quatre lieues de quelque petite ville, où il se trouve toujours quelque Chirurgien, ou quelque Marchand qui vend des drogues. Ce n'a peut-être pas été, jusques à présent, celles que j'indique; mais ils s'en fourniront dès qu'ils pourront en espérer le débit; & ce sera pour eux une nouvelle branche de commerce. J'ai eu soin d'indiquer le tems que chaque remede pouvoit se garder sans risque. Il y en a d'un usage très fréquent, dont les Maîtres d'école pourroient eux-mêmes avoir une certaine provision. Je suppose aussi, s'ils veulent bien entrer dans mes vues, qu'ils seront munis des instrumens nécessaires aux soins qu'ils rendront. S'il s'en trouve pour qui des lancettes, un instrument propre à ventouser, une seringue, (qui peut être remplacée par des vessies,) fussent une emplette trop considérable, les communes pourroient la faire, & les instrumens passeroient au successeur. Il ne faut pas espérer que tous puissent ou veuillent apprendre à en faire usage; mais un seul peut suffire aux besoins de quelques villages voisins, sans que ses devoirs en souffrent.

L'exemple journalier de gens qui viennent me consulter du-dehors, sans pouvoir répondre aux questions que je leur fais, & les plaintes de plusieurs Médecins à cet égard, m'ont engagé à donner le dernier chapitre. Je finirai celui-ci par quelques remarques, propres à faciliter l'intelligence de quelques termes qu'il a fallu employer dans l'ouvrage.

Le pouls bat ordinairement chez une personne bien portante, depuis l'âge de dix-huit ou vingt ans, jusques à soixante-dix, entre soixante & soixante-dix fois par minutes: il se rallentit un peu quelquefois, chez les vieillards; & chez les enfans, il bat plus vite: jusques à trois ou quatre ans, cette différence va au moins à un tiers; elle diminue ensuite peu-à-peu.

Une personne intelligente, qui aura touché souvent son pouls, & souvent celui des autres, jugera assez exactement du degré de fievre d'un malade. Si le pouls n'est que d'un tiers plus vite, elle n'est pas extrêmement forte: elle est forte quand cette augmentation est d'une moitié; très dangereuse, l'on peut presque dire mortelle, quand on est parvenu au point d'avoir deux battemens au lieu d'un. Il ne faut pas juger du pouls seulement par la vitesse, mais encore par la force ou la foiblesse, la dureté ou la molesse, la régularité ou l'irrégularité.

Il n'y a pas besoin de définir le pouls fort & le pouls foible: le fort est presque toujours d'un bon augure; &, s'il l'est trop, on peut l'affoiblir: le foible est souvent fâcheux.

Si le pouls, en frappant le doigt, fait sentir un coup sec, comme si l'artere étoit de bois ou de quelque métal, on l'appelle dur; l'opposé s'appelle mou; le dernier vaut généralement mieux. Si le pouls est fort & mou, encore qu'il soit vite, on doit conserver beaucoup d'espérances. S'il est fort & dur, cela indique ordinairement une inflammation, & demande la saignée & le régime rafraichissant. S'il est petit, vite & dur, le danger est très grand.

L'on appelle pouls régulier, celui dont tous les battemens sont à des distances égales, dont il ne manque point de battemens, (s'il en manque il est intermittent,) & dont tous les battemens se ressemblent, de façon qu'il n'y en a pas alternativement un fort & un foible.

Tant que le pouls est bon, que la respiration n'est pas embarrassée, que le cerveau ne paroît pas fortement attaqué, que le malade prend les remedes, qu'ils produisent l'effet qu'on en attend, qu'il conserve des forces, qu'il sent son état, l'on doit espérer de le guérir: quand tous, ou le plus grand nombre de ces caracteres manquent, il est dans un pressant danger.

Il est souvent question de la transpiration arrêtée. L'on appelle transpiration, cette humeur qui sort continuellement par les pores de la peau, & qui, quoiqu'elle soit peu visible, est cependant très considérable; puisque, si une personne bien portante a mangé ou bu huit liv. dans un jour, il n'en sort pas quatre par les selles ou par les urines, & que le reste se dissipe par la transpiration insensible. L'on sent aisément, que si une telle évacuation vient à s'arrêter, & si cette humeur, qui devoit sortir par la peau, se jette sur quelque partie intérieure, il peut en résulter des maux fâcheux: c'est une des causes les plus fréquentes des maladies.

Je n'ajoute qu'un mot; toutes ces directions sont destinées uniquement pour ceux qui ne peuvent point avoir de Médecin. Je suis bien éloigné de croire, qu'elles puissent en tenir lieu, même dans les maladies que j'ai traitées le plus au long, & au moment où il arrive, elles doivent être mises de côté. La confiance doit être nulle ou entiere; sur elle sont fondés les succès: c'est au Médecin à juger du mal, & à choisir les remedes; & l'on doit sentir le peu de convenance qu'il y a, à lui proposer d'en employer quelques autres préférablement à ceux qu'il conseille, uniquement parcequ'ils ont réussi chez un autre malade, dans un cas qu'on croit à peu près semblable: c'est proposer à un cordonnier de faire un soulier pour un pied, sur le modele d'un autre, plutôt que sur la mesure qu'il a prise.

AVIS
AU PEUPLE
SUR SA SANTÉ.

CHAPITRE PREMIER.
Causes communes des Maladies du Peuple.

§. 1. Les causes des maladies les plus fréquentes parmi les gens de la campagne sont 1o. l'excès du travail pendant long-tems. Quelquefois ils tombent tout d'un coup dans l'épuisement, & dans un état de langueur, dont ils se guérissent rarement: plus souvent ils sont attaqués de quelque maladie inflammatoire, comme esquinancie, pleurésie, inflammation de poitrine.

Il y a deux moyens de prévenir ces maladies; l'un est, d'éviter la cause qui les produit, mais souvent il est impossible: l'autre, est, lorsqu'on est obligé à ces excès, de diminuer leurs effets par un grand usage de quelque boisson rafraichissante, & surtout par du petit lait, ou du lait de beure (de la battue), ou par de l'eau, dans chaque pinte de laquelle on met un verre de vinaigre, ou même de jus de raisins encore verds, de groseilles, de cerises: cette boisson salutaire & agréable rafraichit & soutient les forces. Si on n'a pas pris ces précautions, ou qu'elles n'aient point été suffisantes pour empêcher l'effet des excès, il en résulte ou des maladies inflammatoires ou l'épuisement qui ayant, dans ce cas là, pour cause un dessechement général des parties solides du corps & un épaississement du sang, se rapproche par là des maladies inflammatoires. Les symptomes ni la cure ne sont cependant pas les mêmes; j'ai vu guerir l'épuisement par l'usage du petit lait, ensuite des bains tiedes, & enfin du lait de vache. Dans ce cas, les remedes échauffans, & les nourritures trop succulentes tuent.

§. 2. Une seconde cause très ordinaire de maladie, c'est de se reposer dans un endroit froid, ayant extrêmement chaud, ou de se coucher sur la terre humide & même sur celle qui paroît seche dont il s'éleve continuellement une humidité froide: l'on arrête, tout à coup, la transpiration; & cette humeur, se rejettant sur quelque partie intérieure, occasionne plusieurs maladies très violentes; surtout des esquinancies, des Rhumatismes, des inflammations de poitrine, des pleurésies & des coliques inflammatoires[1]. L'on est toujours maître de prévenir le mal en évitant la cause, qui est une de celles qui tuent le plus de gens: mais quand il est fait, dès qu'on commence à sentir les premiers symptomes de maladie, ce qui n'arrive quelquefois qu'au bout de plusieurs jours, il faut sur-le-champ se faire saigner, mettre les jambes dans de l'eau médiocrement chaude, se frotter près du feu avec des linges secs & chauds, & boire abondamment de l'infusion tiede [No. 1]. Ces secours préviennent souvent la maladie, qui devient au contraire plus facheuse, si l'on cherche à se faire suer par des choses chaudes.

[1] Il arrive aussi que le sang, qui dans de grandes chaleurs & pendant de violens travaux du corps est poussé dans de petits vaisseaux, où il ne pénetre pas quand la circulation n'est pas très accélerée, s'y trouve arrêté par l'effet du froid, & donne lieu à des inflammations dans ces parties.

§. 3. Une troisieme cause; c'est l'eau froide, qu'on boit quand on a fort chaud: cette cause agit comme la précédente; mais ses suites facheuses sont ordinairement plus promptes & plus violentes. J'en ai vu les plus terribles exemples; des esquinancies, des inflammations de poitrine les plus fortes, des coliques, des inflammations du foie, & de toutes les parties contenues dans le ventre, avec un gonflement prodigieux, des vomissemens, des suppressions d'urine & des angoisses inexprimables. Les meilleurs remedes sont, une ample saignée dès le commencement du mal, une abondance d'eau tiede, à laquelle on joint une cinquieme partie de lait, ou la tisane [No. 2], ou les laits d'amandes [No. 4], le tout bu tiede; des fomentations d'eau tiede, sur la gorge, la poitrine, le ventre; des lavemens d'eau tiede & d'un peu de lait. Dans ce cas, & dans le précédent, un demi bain tiede, après la saignée, a quelquefois soulagé très promptement.

§. 4. Il est bien étonnant, que les laboureurs se livrent si souvent à cette mauvaise coutume, dont ils connoissent le danger, même pour leurs bêtes. Il n'y en a point, qui n'empêche ses chevaux de boire quand ils ont chaud, surtout s'ils doivent se reposer: il sait que, s'il les laissoit boire, peut-être ils en creveroient; mais il ne craint point de s'exposer au même danger. Ce n'est pas, au reste, le seul exemple, dans lequel il paroisse faire plus de cas de la santé de ses bêtes que de la sienne.

§. 5. Une quatrieme cause, qui influe sur tout le monde, mais plus cependant sur le laboureur, c'est l'inconstance des tems. Nous passons tout-à-coup, quelquefois plusieurs fois par jour, du chaud au froid, & du froid au chaud, d'une façon plus marquée & plus prompte que dans le plus grand nombre des autres pays. C'est là ce qui rend les maladies catharales & rhumatismales si fréquentes. La grande précaution qu'on doit avoir, c'est d'être ordinairement un peu plus vêtu que la saison ne l'exige, de prendre les habits d'hiver de bonne heure en automme, & de ne pas se presser de les quitter au printems. Les ouvriers prudens, qui se déshabillent pendant le tems du travail, ont soin de remettre leurs habits le soir en se retirant[2]. Ceux qui, par négligence, se contentent de les remporter perchés sur leurs outils, s'en trouvent quelquefois très mal[3].

[2] Les variations dans la température de l'air, ou les changemens du chaud au froid & à l'humide, qui sont très fréquens & subits dans ce pays-ci, doivent faire suivre aux Ouvriers de tout genre le conseil que l'on donne ici sur les habillemens: cela est encore plus important dans les lieux où des rivieres, des bois, des montagnes entretiennent une humidité considérable, & où les soirées sont froides & humides en tout tems.

[3] Il y a beaucoup d'endroits dans ce royaume où l'air est très mal sain, soit parcequ'il y a beaucoup d'eau qui étant sans mouvement, se corrompt, & infecte l'air d'exhalaisons putrides; soit parceque des montagnes ou des bois y entretiennent l'humidité, empêchent que l'air ne se renouvelle, & mettent ces lieux à l'abri des vents salutaires du Nord & de l'Est, qui pourroient dissiper les exhalaisons & l'humidité.

§. 6. Ces variations promptes amenent souvent des ondées de pluie, & même de pluie froide, au milieu du jour le plus chaud; & l'ouvrier, baigné dans une sueur chaude, est tout à coup trempé dans l'eau fraiche; ce qui occasionne les mêmes maux, que le passage prompt du chaud au froid, & exige les mêmes remedes. Si le soleil, ou un air chaud, revient d'abord, il n'y a pas un grand mal; si le froid dure, souvent plusieurs en sont incommodés.

Un voyageur est quelquefois mouillé en route, sans pouvoir l'empêcher; le mal n'est pas fort grand, moyennant, qu'en arrivant, il quitte ses habits: mais j'ai vû des pleurésies mortelles, pour avoir négligé cette précaution. Quand on a eu le corps ou les jambes mouillés, il n'y a rien de plus utile, que de se laver avec de l'eau tiede, ou du moins de se frotter devant le feu avec des linges secs & fort chauds. Quand il n'y a eu que les jambes mouillées un bain tiede de jambes est très utile. J'ai gueri radicalement des personnes sujettes à avoir des coliques violentes, toutes les fois qu'elles avoient eu les pieds mouillés, en leur donnant ce conseil. Le bain est encore plus efficace, si l'on fait fondre dans l'eau un peu de savon.

§. 7. La cinquieme cause à laquelle on ne pense gueres, & qui produit en effet des accidens moins violens, mais qui nuit cependant très réellement, c'est l'usage ordinaire, dans presque tous les villages, d'avoir les courtines ou fumiers précisément dessous les fenêtres; il s'en exhale continuellement des vapeurs corrompues, qui, à la longue, ne peuvent que nuire & contribuer à produire des maladies putrides. Ceux qui sont accoutumés à cette odeur, ne s'en apperçoivent plus; mais la cause n'en agit pas moins: & ceux qui n'y sont pas accoutumés, jugent de toute la force de l'impression.

§. 8. Il y a des villages dans lesquels, après que les courtines ou fumiers sont enlevées, on conserve des mares dans la même place. L'effet en est encore plus dangereux; parceque cette eau pourrie, qui croupit pendant toutes les chaleurs, laisse exhaler ses vapeurs avec plus de facilité, & plus abondamment que les fumiers. Etant allé à Pully le grand en 1759, à l'occasion d'une fievre putride épidémique, qui y faisoit des ravages, je sentois, en traversant le village, l'infection de ces mares, & je ne pus pas douter qu'elles ne fussent la principale cause de cette maladie, & d'une semblable, qui y avoit regné cinq ans auparavant. Le village est d'ailleurs dans une exposition saine. Il seroit à souhaiter qu'on prévînt ces accidens en renonçant aux mares, ou du moins en les éloignant, ainsi que les fumiers, le plus qu'il est possible du lieu que l'on habite & où l'on couche.

L'on peut joindre à cette cause, le peu de soin que le paysan a d'airer sa chambre. L'on sait qu'un air trop renfermé, occasionne les fievres malignes les plus facheuses; & le paysan ne respire jamais chez lui, qu'un air de cette espece. Il y a de très petites chambres, qui renferment jour & nuit, le pere, la mere, sept ou huit enfans & quelques animaux, qui ne s'ouvrent jamais pendant six mois de l'année, & très rarement pendant les six autres. J'ai trouvé l'air si mauvais, dans plusieurs de ces chambres, que je suis persuadé, que si ceux qui les habitent n'alloient pas souvent au grand air, ils périroient tous en peu de tems: on y voit presque partout de la moisissure qui est un indice de corruption. Il est aisé de prévenir les maux que cette cause produit, en faisant deux croisées opposées, ou une seule, mais qui se trouvât vis-à-vis la porte, & en ouvrant journellement les fenêtres. Cette précaution, si simple, auroit les plus heureux effets.

§. 9. Je mets, pour sixieme cause, l'ivrognerie, qui ne produit pas les épidémies, mais qui tue, dans tous les tems, & partout. Les misérables qui s'y livrent sont sujets à de fréquentes inflammations de poitrine, & pleurésies, qui souvent les emportent à la fleur de l'âge: s'ils réchappent quelquefois de ces maladies violentes, ils tombent long-tems avant l'âge de la vieillesse, dans toutes ses infirmités, & surtout dans l'asthme, qui les conduit à l'hydropisie de poitrine. Leurs corps, usés par les excès, ne répondent point à l'action des remedes, & les maladies de langueur qui dépendent de cette cause sont presque toujours incurables. Heureusement la société ne perd rien, en perdant ces sujets qui la déshonorent, & dont l'ame abrutie est, en quelque façon, morte long-tems avant leur corps.

§. 10. Les alimens sont aussi souvent une cause de maladie pour le peuple; cela arrive, 1o. quand les grains, mal mûrs, ou recueillis encore humides dans les étés facheux, ont acquis une mauvaise qualité: heureusement cela est rare, & l'on peut diminuer le danger par quelques précautions, telles que celles de laver & de secher exactement la graine, de mêler un peu de vin à la pâte en la pêtrissant, de la laisser lever un peu plus long-tems, & de faire cuire davantage le pain. 2o. Les graines les plus belles & les mieux recueillies, s'alterent très souvent dans la maison du paysan, ou parcequ'il ne se donne pas les soins qu'il devroit se donner, ou parcequ'il n'a pas d'endroit propre à les conserver, même d'un été à l'autre. Il m'est très souvent arrivé, en entrant dans quelqu'une de ces maisons, d'être frappé d'une odeur de graine mal conservée. Il y a des moyens aisés & connus de parer à cela avec un peu de soin; mais je n'entrerai là-dessus dans aucun détail, il suffit de faire sentir, que la graine étant notre principale nourriture, la santé souffre nécessairement, quand elle n'est pas bonne. 3o. Avec de bonne graine, on fait souvent de mauvais pain, en ne le laissant pas assez lever, en le cuisant trop peu, & en le gardant trop longtems dans des lieux humides. Tous ces défauts ont des suites facheuses, pour tous ceux qui en mangent, mais d'une façon plus marquée chez les enfans & les gens qui sont malades, sujets à l'être, ou qui sont convalescens[4].

[4] On a vu plusieurs fois dans quelques Provinces de France des maladies Epidémiques accompagnées des symptomes les plus terribles causées par l'usage du seigle ergoté; voyez le supplément à l'article des [maladies Epidémiques], ou à la table le mot [Ergot].

Il y a quelques autres causes de maladies, tirées des alimens, mais moins facheuses ou moins générales, & dans lesquelles il est impossible d'entrer[5]. Je finirai par cette remarque générale; c'est que l'attention que le paysan a de manger lentement, & de mâcher avec beaucoup de soin, diminue infiniment les dangers d'un mauvais régime; & je suis convaincu, que c'est une des plus grandes causes de la santé dont il jouit. Il faut y ajouter l'exercice qu'il prend; le long séjour qu'il fait au grand air, où il passe les trois quarts de sa vie, &, ce qui est aussi un avantage très considérable, l'heureuse habitude de se coucher de très bonne heure, & de se lever de grand matin. Il seroit à souhaiter, qu'à tous ces égards, & peut-être à bien d'autres, les gens de la campagne servissent de modele à ceux des villes.

[5] La mauvaise qualité de l'eau est encore une cause ordinaire des maladies dans les campagnes, où les eaux sont mauvaises par le terrein dans lequel elles se trouvent, comme lorsqu'elles coulent & reposent sur des bancs de coquilles, ou elles le deviennent par le voisinage ou l'égout des fumiers & des mares.

Lorsque l'on a de l'eau trouble, il suffit le plus souvent de la laisser en repos pour qu'elle s'éclaircisse en déposant; si cela n'arrive pas, ou si on a de l'eau limoneuse, bourbeuse, il n'y a qu'à la jetter dans un vaisseau rempli à moitié de sable fin, ou, à son défaut, de craie, & l'y agiter & remuer violemment pendant quelques minutes. Quand l'agitation sera cessée, le sable en retombant au fond du vaisseau y entraînera les saletés que l'eau tient suspendues: ou ce qui est encore mieux & très facile, on peut approcher deux tonneaux, dont l'un sera beaucoup plus élevé que l'autre, le plus élevé sera rempli de sable à moitié, on y mettra l'eau trouble, bourbeuse, limoneuse, elle se filtrera à travers ce sable, sortira claire par une ouverture pratiquée au fond du tonneau, & tombera dans celui qui est plus bas, & qui servira de réservoir. Lorsque l'on a de l'eau seleniteuse, c'est ce qu'on nomme ordinairement de l'eau dure, parceque le savon s'y fond difficilement, & que les semences farineuses & les legumes y deviennent dures au lieu de s'amollir, il faut exposer cette eau au soleil, ou la faire bouillir, & y mettre quelques légumes ou du pain grillé ou non grillé. Quand on a de l'eau corrompue, on peut la garder jusqu'à ce qu'elle ait repris son état naturel qui succedera à la putréfaction; si on ne peut attendre, on y fera fondre un peu de sel marin, on y mêlera du vinaigre, ou on y fera cuire quelque plante aromatique. Il arrive fort souvent que les eaux des puits publics sont infectées par un limon qui est au fond, & par des animaux qui y tombent & s'y putrefient. Il faut éviter de boire l'eau de neige aussitôt qu'elle est tombée, il paroît que c'est cette eau qui cause les goitres aux Habitans de quelques montagnes, & des coliques à beaucoup de personnes. L'eau étant d'un usage si fréquent, on doit être attentif à en avoir de bonne: la mauvaise est, après l'air, la cause la plus commune des maladies, & celle qui en produit davantage & de plus facheuses, elle cause souvent des Epidémies.

§. 11. L'on ne doit point omettre, dans le dénombrement des causes des maladies du peuple, la construction de leurs maisons, dont un grand nombre sont, ou appuyées contre un terrein élevé, ou un peu creusées en terre. L'une ou l'autre de ces situations les rend humides; ceux qui les habitent en sont incommodés, & s'ils ont quelques provisions, elles se gâtent & deviennent une nouvelle source de maladies. Le Manœuvre robuste ne sent pas d'abord les influences de cette habitation marecageuse; mais elles agissent à la longue, & j'en ai vu surtout les mauvais effets les plus sensibles sur les femmes en couche & les enfans. Il seroit fort aisé de remedier à cet inconvénient, en élevant le sol de la maison de quelques pouces au-dessus du niveau du voisinage, par une couche de sable, de petits cailloux, de brique pilée, de charbon, ou d'autres choses semblables, & en évitant de bâtir contre un terrain plus élevé. Cet objet mériteroit peut-être l'attention de la police; & j'exhorte fortement tous ceux qui bâtissent à prendre les précautions nécessaires à cet égard. Une autre attention, qui couteroit encore moins, c'est de tourner leur maison au midi oriental, c'est l'exposition, toutes choses d'ailleurs égales, la plus salutaire & la plus avantageuse: cependant je l'ai vue très souvent négligée, sans qu'on pût assigner la moindre raison pour ne l'avoir pas choisie.

Ces conseils paroîtront peu importans aux trois quarts du public. J'avertis qu'ils sont plus de conséquence qu'on ne pense, & tant de causes contribuent à détruire les hommes, qu'il ne faut négliger aucun des moyens qui peuvent contribuer à leur conservation[6].

[6] Le fréquent usage que le peuple fait du vin, de la bierre, du cidre, doit faire regarder ces différentes boissons comme des causes communes des maladies, lorsque ces liqueurs deviennent nuisibles au corps humain par des qualités qu'elles ont reçues de la nature ou de l'art; mais souvent il ne peut les connoître, d'autres fois son gout est plus fort que sa raison: ainsi c'est à la Police générale à empêcher la vente du vin, de la bierre, du cidre, lorsqu'ils peuvent causer des maladies.

CHAPITRE II.
Causes qui augmentent les Maladies du Peuple. Attentions générales à avoir.

§. 12. Les causes, que j'ai détaillées dans le premier chapitre, produisent les maladies; & le mauvais régime, que le peuple observe quand il en est attaqué, les rend beaucoup plus facheuses, & beaucoup plus souvent mortelles. Il est imbu d'un préjugé, qui coute toutes les années la vie, dans ce pays, à beaucoup de ceux qui sont attaqués de maladies aigües, & qui n'ont point de Medecin; c'est que toutes les maladies se guérissent par la sueur, & que, pour procurer la sueur, il faut prendre beaucoup de choses chaudes & échauffantes, se tenir dans un endroit très chaud, & être excessivement couvert. Ce sont des erreurs funestes à la population de l'état; & l'on ne peut trop inculquer aux gens de la campagne, qu'en cherchant à se faire suer au commencement de la maladie, ils se tuent. J'ai vu des cas dans lesquels les soins qu'on s'étoit donnés pour forcer cette sueur, avoient procuré la mort du malade, aussi évidemment que si on lui avoit cassé la tête d'un coup de pistolet. La sueur emmene ce qu'il y a de plus liquide dans le sang; elle le laisse plus sec, plus épais, plus inflammatoire; & comme dans toutes les maladies aigües, excepté un très petit nombre qui sont très rares, il est déja trop épais, la sueur augmente évidemment le mal. Bien loin d'ôter l'eau du sang, l'on doit chercher à lui en donner. Il n'y a point de paysan, qui ne dise, quand il a une pleurésie, ou une inflammation de poitrine, que son sang est trop épais, & qu'il ne peut pas circuler. En le voyant dans le vase, il le trouve noir, sec, brulé. Comment le sens commun ne lui dit-il pas, que, bien loin de faire sortir l'eau d'un tel sang par les sueurs, il faut y en ajouter?

§. 13. Mais quand il seroit aussi vrai, qu'il l'est peu, que la sueur est utile au commencement des maladies, les moyens qu'on emploie pour la procurer, n'en seroient pas moins mortels. Ces moyens sont, 1o. d'étouffer le malade par la chaleur de l'air & des couvertures. L'on redouble de soins, pour empêcher qu'il n'entre de l'air, qui, par là même, est bientôt extrêmement corrompu; & l'on procure une telle chaleur, par le poids des couvertures, que ces deux causes seules sont capables de produire, dans un homme sain, la fievre la plus ardente, & une inflammation de poitrine. Plus d'une fois je me suis senti saisi en entrant dans ces chambres, d'une difficulté de respirer, que je dissipois en faisant ouvrir. Les gens instruits devroient se faire un plaisir de faire comprendre au peuple, dans les fréquentes occasions qui s'en présentent, que l'air nous étant plus nécessaire, que l'eau ne l'est au poisson, dès qu'il cesse d'être pur, notre santé souffre nécessairement; & rien ne le corrompt plus promptement, que les vapeurs qui sortent du corps de plusieurs personnes, renfermées dans une petite chambre qu'on n'aire point. Il n'y a qu'à vouloir ouvrir les yeux, pour sentir le danger de cette conduite. Si l'on donne de l'air frais à ces pauvres malades, & qu'on les découvre, on voit sur-le-champ la fievre, l'oppression, l'angoisse, les rêveries, diminuer.

§. 14. 2o. On ne leur donne que des choses chaudes, & surtout de la thériaque, du vin, du faltran ou des vulneraires de suisse (dont la plupart des herbes ou fleurs sont dangereuses dès qu'il y a de la fievre) & du safran, qui est encore plus dangereux. Dans toutes les maladies fievreuses, il faut rafraichir & tenir le ventre libre. Tous ces remedes échauffent & resserrent: l'on peut juger quel mauvais effet ils produisent. Un homme bien portant, tomberoit infailliblement dans une fievre inflammatoire, s'il prenoit la quantité de vin, de thériaque, de faltran, que le paysan prend quelquefois, lorsqu'il est déja attaqué d'une de ces maladies. Comment pourroit-il n'en pas mourir? Aussi il en meurt, & quelquefois avec une promptitude étonnante. Malheureusement, chacun peut en voir autour de soi de terribles & fréquens exemples.

§. 15. L'on me dira peut-être, que souvent les maladies se guerissent par la sueur, & que l'expérience doit guider. Je réponds, que la sueur guerit, il est vrai, quelques maladies dès le commencement, comme ces points qu'on appelle fausses pleurésies, quelques douleurs de rhumatisme, quelques fluxions: mais c'est seulement quand ces maladies dépendent d'une transpiration arrêtée, que la douleur se déclare tout de suite, & que, sur-le-champ, avant que la fievre ait épaissi les humeurs & enflammé quelque partie, on donne quelque boisson chaude, comme du faltran & du miel, qui, en rétablissant la transpiration, enleve la cause du mal[7]. La sueur est aussi utile dans les maladies, quand à force de boire, on en a détruit les causes: elle sert à entraîner avec elle, une partie des humeurs qui causent les maladies, après que les plus grossieres ont passé par les selles & par les urines, & à emmener cette quantité d'eau qu'on avoit été obligé de mettre dans le sang, & qui y est devenue superflue. Il est, à cette époque extrêmement important, de ne pas l'empêcher volontairement ou par imprudence; il y auroit souvent autant de danger à le faire, qu'il y en a à vouloir faire suer dans les commencemens; & cette sueur, si on l'arrête, se rejettant sur quelque partie intérieure produit souvent une nouvelle maladie plus dangereuse que la premiere. Il faut donc être aussi attentif à ne pas arrêter imprudemment la sueur, qui vient naturellement à la fin des maladies, qu'à ne pas l'exciter au commencement: celle-là est presque toujours utile; celle-ci presque toujours dangereuse. D'ailleurs, si elle étoit nécessaire, on s'y prendroit très mal pour la faire venir, puisqu'en échauffant si fort les malades, on allume une fievre prodigieuse; on les met en feu, & la peau reste extrêmement seche. L'eau tiede est le meilleur des sudorifiques. Si les malades suent abondamment & par un effort de la nature seule pendant un ou deux jours, cela leur procure un soulagement de quelques heures: bientôt ces sueurs finissent, on croit alors reconnoître la nécessité de l'exciter de nouveau pour augmenter le soulagement, on réitere les mêmes remedes sans qu'ils rappellent les sueurs. On double les doses, on augmente l'inflammation; le malade meurt dans des angoisses horribles, & avec une inflammation générale. L'on attribue la mort à ce qu'il n'a pas sué assez, pendant qu'elle dépend réellement de ce qu'il a trop sué au commencement, & de ce qu'il a pris des remedes sudorifiques & du vin. Il y a long-tems qu'un habile Medecin Suisse a averti ses compatriotes, que le vin leur étoit mortel dans les fievres. Je le réitere; mais je crains fort que ce ne soit avec aussi peu de succès. Le paysan, qui naturellement n'aime pas le vin rouge, le boit en maladie par préférence; & c'est un grand mal, parceque le vin rouge empêche les selles plus que le vin blanc, n'aide pas autant les urines, & augmente l'épaississement du sang, qui est déja trop considérable.

[7] Alors même, il faut éviter de produire un trop grand mouvement dans le sang, qui empêcheroit plus qu'il n'aideroit la sueur.

§. 16. L'on augmente encore leurs maux, par les alimens qu'on donne trop tôt ou en trop grande quantité, ou de mauvaise nature. La maladie affoiblit nécessairement, & la folle crainte, que l'on a que le malade ne meure de foiblesse, porte à lui donner des alimens, qui, en augmentant sa maladie, le tuent en augmentant ou en redonnant la fievre. Cette crainte que l'on a que ce défaut de nourriture ne donne la mort, est absolument chimerique; jamais cette cause n'a tué aucun fievreux. Ils peuvent être plusieurs semaines à l'eau, & n'en sont que plus forts au bout de ce terme; au lieu qu'en cherchant à les nourrir, bien loin de les fortifier, la nourriture augmente la maladie, & par-là-même le malade est plus foible.

§. 17. Dès qu'il y a de la fievre, l'estomac ne digere plus; tout ce qu'on avale se corrompt, & devient une source de pourriture, qui n'ajoute rien aux forces du malade, mais qui augmente beaucoup celles de la maladie; ainsi, tout ce qu'on prend devient un vrai poison, qui détruit les forces: mille exemples le prouvent. On voit ces pauvres malheureux, qu'on oblige à prendre de la nourriture, perdre leurs forces, & tomber dans l'angoisse & dans les rêveries, à mesure qu'ils avalent.

§. 18. On leur fait du mal, non-seulement par la quantité de la nourriture, mais aussi par sa qualité. On leur fait avaller des bouillons de viande les plus forts, des œufs, des biscuits, & de la viande, s'il leur reste la force de la mâcher. Il faut absolument que les malades succombent sous le poids de ces choses données mal-à-propos. Si l'on donne à un homme sain de la viande corrompue, des œufs pourris, du bouillon gâté, il est attaqué par des accidens violens, comme s'il avoit pris du poison, & c'en est réellement; il a des vomissemens, des angoisses, une diarrhée horrible, de la fievre, du délire, le pourpre. Quand on donne ces alimens en bon état à un fiévreux, la chaleur & les matieres corrompues qui sont déja dans son estomac, les ont bien-tôt pourris, & au bout de quelques heures ils produisent tous les effets dont je viens de parler. Qu'on juge s'ils peuvent convenir.

§. 19. C'est une vérité établie par le plus grand Médecin, il y a plus de deux mille ans, & constatée par ses successeurs, que tant qu'un malade a de mauvais levains dans l'estomac, plus on lui donne d'alimens, plus on l'affoiblit. Ces alimens, gâtés par les matieres infectes qu'ils trouvent, sont incapables de nourrir, & deviennent un nouveau germe de maladie: aussi ceux qui savent observer, remarquent constamment, que quand un fiévreux a pris ce qu'on appelle un bon bouillon, il a plus de fievre, & il est par-là même plus foible. Donner un bouillon à la viande bien frais, à un homme qui a beaucoup de fievre ou des matieres corrompues dans l'estomac, c'est précisément lui rendre le même service que si on lui donnoit deux ou trois heures plûtard un bouillon corrompu.

§. 20. Je dois le dire: ce préjugé mortel, qu'il faut soutenir les malades par de la nourriture, est encore trop répandu parmi les personnes même que leurs talens & leur éducation devroient soustraire à des erreurs aussi grossieres que celles-là. Il seroit bienheureux pour le genre humain, & le terme de ses jours seroit en général bien plus long, si l'on pouvoit lui persuader cette vérité si bien démontrée en médecine; c'est que les seules choses qui puissent fortifier un malade, sont celles qui peuvent affoiblir la maladie. Mais l'opiniâtreté est inconcevable à cet égard; elle est un second fléau attaché à la maladie, & plus fâcheux qu'elle. De vingt malades qui périssent dans les campagnes, il y en a souvent plus des deux tiers qui auroient guéri, si, mis simplement dans un endroit où ils fussent à l'abri des injures de l'air, ils eussent eu de l'eau fraîche en abondance; mais les soins mal entendus dont je viens de parler, n'en laissent réchaper aucun.

§. 21. Ce qu'il y a de plus horrible dans cet acharnement à échauffer, dessecher & nourrir les malades, c'est qu'il est totalement opposé à ce que la nature indique. Le feu, l'ardeur dont ils se plaignent, la sécheresse de la peau, des lévres, de la langue, de la gorge; la rougeur des urines, l'ardeur qu'ils ont pour les choses rafraîchissantes, le plaisir, le bien que leur fait l'air frais, sont des signes qui nous crient à haute voix, que nous devons les rafraîchir par toutes sortes de moyens. Leur langue sale, qui prouve que l'estomac est dans le même état, leur dégoût, leur envie de vomir, leur horreur pour les alimens, & surtout pour la viande, la puanteur de leur haleine, celle des vents qu'ils rendent par haut & par bas, souvent celle de leurs selles, prouvent que tout leur intérieur est plein de matieres corrompues, qui corromproient tous les alimens qu'on y mettroit; & que tout ce qu'il y a à faire, c'est de délayer ces matieres par des torrens de boissons rafraîchissantes, qui les disposent à être évacuées aisément. Je le redis, & je souhaite qu'on y fasse attention, tant qu'on a un goût d'amertume ou de pourriture, qu'on a du dégoût, ou que l'haleine est mauvaise, qu'on a de la chaleur & de la fievre, que les selles sont puantes & les urines rouges, la viande, le bouillon à la viande, les œufs, tout ce dans quoi l'une ou l'autre de ces choses entrent, la thériaque, le vin pur, toutes les choses chaudes, sont de vrais poisons.

§. 22. Je paroîtrai peut-être outré au public, & à quelques Médecins; mais les Médecins éclairés, les vrais Médecins, ceux qui observent les effets de chaque chose, trouveront au contraire que bien loin d'outrer, j'expose foiblement leur sentiment, qui est celui de tous les bons Médecins depuis plus de deux mille ans; celui que la raison approuve, & que l'expérience confirme tous les jours. Les erreurs que je viens de combattre coûtent des millions d'hommes à l'Europe.

§. 23. Il ne faut pas omettre que, lors même que le malade a le bonheur de ne pas mourir, malgré tout ce qu'il a fait pour cela, le mal n'est pas fini, & les effets des alimens & des remedes échauffans sont de lui laisser le germe de quelque maladie de langueur, qui, se fortifiant peu à peu, éclate au bout de quelque tems, & lui fait acheter, par de longues souffrances, la mort qu'il desire.

§. 24. Je dois encore montrer le danger d'une autre pratique; c'est de purger un malade, ou de lui donner l'émétique dès les commencemens de la maladie. L'on fait par-là des maux infinis. Il y a des cas dans lesquels les évacuans, au commencement du mal, conviennent; ils seront indiqués dans d'autres chapitres: mais tant qu'on ne les connoît pas, il faut établir comme une regle générale, que ces remedes sont nuisibles; ce qui est vrai le plus souvent, & toujours quand les maladies sont inflammatoires.

§. 25. L'on espere, par leurs secours d'enlever les embarras de l'estomac, la cause des envies de vomir, de la mauvaise bouche, de la soif, du mal-aise, & de diminuer le levain de la fievre. L'on se trompe le plus souvent; parceque les causes de ces accidens ne sont point ordinairement de nature à céder à ces évacuations. La tenacité des ordures qui sont sur la langue, doit nous faire juger de celles qui tapissent l'estomac & les intestins. L'on a beau la laver, la gargariser, la racler; tout est inutile: ce n'est qu'après avoir fait boire le malade pendant plusieurs jours, & avoir diminué la chaleur, la fievre, & la viscosité des humeurs, qu'on peut enlever ce sédiment, qui se détache même peu à peu de lui-même; le mauvais goût se dissipe, la langue redevient belle, la soif cesse. L'histoire de l'estomac, est la même que celle de la langue; aucun secours ne peut le nettoyer dans les commencemens. En donnant beaucoup de remedes délayans & rafraichissans, il se nettoie lui-même; & les envies de vomir, les rapports, l'inquiétude passent naturellement & sans purgatif.

§. 26. Non-seulement on ne fait point de bien par ces remedes, mais on fait un mal très considérable, en appliquant des remedes acres & irritans, qui augmentent la douleur & l'inflammation; qui attirent les humeurs sur ces parties, où il y en a déja trop; qui n'évacuent point la cause de la maladie, parcequ'elle n'est pas prête à être évacuée, qu'elle n'est pas mûre; mais qui évacuent ce qu'il y a de plus liquide dans le sang qui par-là même reste plus épais; qui évacuent la partie utile, & laissent la nuisible.

§. 27. L'émétique, surtout donné dans une maladie inflammatoire, & même inconsidérément dans toutes les maladies aigües, avant que d'avoir diminué les humeurs par la saignée, & les avoir délayées par d'abondantes boissons, produit les plus grands maux; les inflammations de l'estomac, des poulmons, du foie; les suffocations, les phrénésies. Les purgatifs occasionnent quelquefois une inflammation générale des boyaux, qui conduit à la mort. Il n'y a point de ces cas dont l'étourderie, l'imprudence & l'ignorance ne m'aient fait voir quelques exemples. L'effet de ces remedes, dans ces circonstances, est le même que celui du sel & du poivre, qu'on mettroit sur une langue séche, enflammée & sale, pour l'humecter & la nettoyer.

§. 28. Il n'y a personne qui, avec du bon sens, ne soit en état de sentir la vérité de tout ce que j'ai dit dans ce chapitre; & il y auroit de la prudence, pour ceux mêmes qui ne sentiroient pas la solidité de ces avis, à ne pas les braver, & à ne pas les heurter trop hardiment. Il s'agit d'un objet important; & dans une matiere qui leur est étrangere, ils doivent, sans doute, quelque déférence aux avis des gens qui en ont fait l'étude de toute leur vie. Ce n'est pas moi que je veux qu'on écoute, ce sont les plus grands Médecins, dont je ne suis dans ce cas que le foible organe. Quel intérêt avons-nous tous à défendre aux malades de manger, de s'étouffer, & de boire des choses chaudes qui enflamment leur fievre? Quel avantage peut-il nous en revenir, de nous opposer au fatal torrent qui les entraîne? Quelle raison peut persuader que des milliers de gens, pleins de génie, de savoir, d'expérience, qui passent leur vie au milieu des malades, uniquement occupés à les soigner & à observer tout ce qui leur arrive, se font illusion & se trompent sur l'effet des alimens, du régime, des remedes? Peut-il entrer dans des têtes sensées, qu'une garde qui conseille un bouillon, un œuf, un biscuit, mérite plus d'être crue, qu'un Médecin qui les défend? Il n'y a rien de plus désagréable pour celui-ci, que d'être obligé de disputer continuellement pour ces miseres, & de craindre toujours que des soins mortellement officieux ne détruisent, par des alimens qui augmentent toutes les causes du mal, l'effet de tous les remedes qu'il emploie pour les combattre, & n'enveniment la plaie à mesure qu'il la panse. Plus on aime un malade, plus on veut le faire manger; c'est l'assassiner par tendresse.

CHAPITRE III.
Ce qu'il faut faire dans les commencemens des maladies. Diete des maladies aiguës.

§. 29. J'ai fait voir les dangers du régime, & des principaux remedes qu'on emploie généralement parmi le peuple. Je dois indiquer actuellement ce qu'on peut faire, sans aucun risque, dans les commencemens des maladies aigües quelconques, & le régime général qui convient à toutes. Ceux qui auront envie de tirer quelque fruit de ce Traité, doivent faire attention à ce chapitre, parceque dans le reste de l'ouvrage, pour éviter les répétitions, je ne parlerai du régime, que quand la maladie en exigera un différent de celui que je détaillerai actuellement; & quand je dirai qu'il faut mettre un malade au régime, cela signifiera qu'il faut le traiter de la façon prescrite dans ce chapitre; & l'on fera ce que je vais indiquer relativement à l'air, aux alimens, à la boisson, aux lavemens, excepté quand je prescrirai expressément autre chose, comme d'autres ptisanes, ou d'autres lavemens.

§. 30. La plûpart des maladies (j'entens toujours aigües ou fiévreuses) s'annoncent souvent, quelques semaines, ordinairement quelques jours à l'avance, par quelques dérangemens dans la santé, comme un leger engourdissement, un peu moins d'agilité, moins d'appétit, un peu de pesanteur d'estomac, plus de facilité à se fatiguer, quelques embarras de tête, un sommeil plus pesant, mais moins tranquille, & qui ne répare pas les forces comme auparavant, moins de gaieté, quelquefois un peu d'embarras dans la poitrine, un pouls moins régulier, une disposition au froid, plus de facilité à suer, quelquefois la cessation des sueurs ordinaires. L'on peut à cette époque prévenir ou, au moins, diminuer considérablement les maux les plus fâcheux, par des attentions aisées, que je réduis à quatre. 1o. Renoncer à tout travail violent; mais continuer cependant un exercice très doux. 2o. Se réduire à très peu, ou à point d'alimens solides; renoncer surtout entiérement à la viande, au bouillon, aux œufs & au vin. 3o. Boire abondamment, c'est-à-dire, une couple de pintes par jour, par petits verres, de demi-heure en demi-heure, de la ptisane ([No. 1], ou [2].), & même de l'eau tiede, sur chaque pinte de laquelle on mettra un demi verre de vinaigre. Il n'y a personne à qui ce secours puisse manquer. Si l'on n'avoit pas de vinaigre, on boiroit l'eau tiede pure, & l'on mettroit sur chaque pinte quinze ou vingt grains de sel de cuisine. Ceux qui auroient du miel, feroient très bien d'en mettre deux ou trois cuillerées dans l'eau. L'on pourroit aussi employer avec succès une infusion de fleurs de sureau ou de tilleul. Le petit lait bien clair, peut également servir. 4o. Prendre des lavemens. En suivant cette méthode, on a souvent coupé racine aux maladies les plus graves; & lorsqu'on ne peut pas les empêcher de paroître, au moins on les rend plus douces, & l'on diminue beaucoup le danger.

§. 31. Malheureusement l'on suit une méthode toute contraire; & quand on sent ces dérangemens, l'on se borne à ne manger que de la viande, des œufs, du bouillon, l'on renonce aux légumes & aux fruits, qui seroient si utiles; & l'on boit, pour se fortifier l'estomac & chasser les vents, du vin ou quelques liqueurs, qui ne fortifient que la fievre, & ne chassent que les restes de la santé. L'on empêche par-là toutes les évacuations; l'on ne détrempe point les matieres qui occasionnent la maladie; on ne les rend point propres à être évacuées; au contraire, elles deviennent plus acres & plus difficiles à être emmenées; au lieu que la quantité d'une boisson délayante & rafraîchissante, détrempe & détache toutes les matieres étrangeres; elle délaie le sang; & au bout de quelques jours, tout ce qu'il y avoit de nuisible s'évacue par les selles, par les urines, ou par la sueur.

§. 32. Quand la maladie a fait de plus grands progrès, & que le malade est déja saisi par ce froid plus ou moins violent, qui précede presque toutes les maladies, & qui est ordinairement accompagné d'un accablement total & de douleurs dans tout l'extérieur du corps, il faut ou le mettre au lit, s'il ne peut pas rester debout; ou qu'il se tienne tranquillement assis un peu plus couvert que de coutume, & qu'il boive tous les quarts-d'heure un petit verre chaud, de la boisson ([No. 1], [2]); ou si elle manque, de quelqu'une de celle dont je viens de parler.

§. 33. Les malades veulent qu'on les couvre beaucoup pendant le froid; il faut être extrêmement attentif à les découvrir dès qu'il diminue, afin que quand la chaleur commence, ils n'aient rien de plus que les couvertures ordinaires; il seroit même à souhaiter qu'ils en eussent moins. Les paysans couchent sur un lit de plume, & sous des couvertures de laine qui sont ordinairement d'un poids immense. La chaleur que donne la plume est très fâcheuse pour les fiévreux; cependant comme ils y sont accoûtumés, on peut tolérer cette coutume pendant une partie de l'année; mais pendant les chaleurs, ou toutes les fois que la fievre est extrêmement forte, ils doivent coucher sur la paillasse, ils en seront infiniment mieux, & rejetter les couvertures de laine trop épaisses, pour ne se couvrir que de draps, de couvertures de laine moins lourdes, ou même de quelqu'autre chose moins chaude. L'on ne peut croire, comme moi, que quand l'on en a été témoin combien l'on soulage le malade en lui ôtant son lit de plumes; le mal prend sur le champ une nouvelle face.

§. 34. Dès que la chaleur est venue, & que la fievre est bien déclarée, l'on doit pourvoir au régime du malade. 1o. Il faut avoir soin que l'air de la chambre ne s'échauffe pas trop; qu'il y ait le moins de monde, & qu'on y fasse le moins de bruit possible; que personne ne parle au malade sans nécessité. Il n'y a rien qui augmente plus la fievre & fasse plus rêver, que la multitude des gens qui sont au tour du malade, & qui font du bruit. Il faut, quand il a été à la selle ou qu'il a uriné, emporter ces excrémens le plutôt possible. Il faut nécessairement ouvrir les fenêtres soir & matin, au moins un quart-d'heure chaque fois, & ouvrir en même-tems une porte, afin que l'air se renouvelle. Mais, comme il ne faut pas qu'il y ait un courant d'air sur le malade, on tirera, dans le même-tems, les rideaux de son lit; & s'il n'en avoit point, on en fait dans le moment, en mettant au tour de lui des chaises, avec quelques habits qui le garantissent. Si la saison est extrêmement rigoureuse, il suffit de l'ouvrir une fois le jour. Il est aussi très utile de brûler du genievre ou autre bois aromatique; ou bien, on jettera un peu de vinaigre sur une pelle rouge; cette fumée corrige la putridité de l'air. Dans les grandes chaleurs, quand l'air de la chambre est brûlant, & que le malade en est fort incommodé, on peut arroser de tems en tems le plancher, & mettre dans la chambre quelques grosses branches de saule, ou d'aulne, ou de fresne, qui trempent dans des seaux d'eau.

§. 35. 2o. Par rapport à la nourriture du malade, il ne prendra rien du tout de solide; mais on peut lui préparer, par tout & en tout tems, la nourriture suivante, qui est une des plus saines, &, sans contredit, la plus simple. Prenez une demi-livre de pain, la grosseur d'une noisette de beurre, ou même point, & un pot d'eau; faites cuire le tout jusqu'à ce que le pain soit presque entierement défait: on le passe, & l'on en donne un demi-septier au malade, de trois en trois, ou de quatre en quatre heures, et même plus rarement, si la fievre étoit extrêmement forte. Ceux qui ont des gruaux, de l'orge, des pois, des feves, de l'aveine, du ris peuvent en prendre, cuits de la même façon, avec quelques grains de sel[8].

[8] On donne, ici, des bouillons de viande: on ne peut trop recommander de les faire legers avec le veau, le poulet; mais il seroit encore mieux d'user de ce que l'on prescrit dans ce livre.

§. 36. L'on peut aussi leur permettre, au lieu de ces especes de soupe, des fruits d'été cruds, & en hiver des pommes cuites, ou des prunes & des cerises sechées que l'on fera cuire. Les gens instruits ne seront pas surpris de voir ordonner les fruits dans les maladies aigües; ils en voient les succès tous les jours. Ce conseil ne révoltera que ceux qui sont encore trop imbus des anciens préjugés; mais, en réflechissant, ils sentiront que ces fruits, qui desalterent, rafraîchissent, abbattent la fievre, corrigent la bile corrompue & échauffée, entretiennent la liberté du ventre, font couler les urines, & sont l'aliment le plus convenable pour les fievreux. Aussi ils les desirent ardemment; & j'en ai vu plusieurs qui ne s'étoient guéris, qu'en mangeant en cachette une grande quantité de ces fruits qu'ils desiroient ardemment, & qu'on leur refusoit. Ceux qui ne sentiront pas ces raisons, peuvent au moins hazarder un essai sur ma parole; leur propre expérience les convaincra bientôt de l'utilité de cette espece d'aliment. L'on peut donc hardiment donner, dans toutes les fievres continues, des cerises, des griottes, des fraises, des raisins de mars, des framboises, des mûres; mais il faut que tous ces fruits soient très mûrs. Les pommes, les poires, les prunes sont moins fondantes, moins remplies de jus, & conviennent moins. Il y a cependant quelques especes de poires, extrêmement aqueuses, qu'on peut employer[9]: on peut aussi prendre un peu de jus de prunes bien mûres, avec de l'eau. J'ai vu cette boisson désaltérer un malade, mieux qu'aucune autre. L'attention qu'on doit avoir, c'est de n'en pas prendre une grosse quantité à la fois, sans quoi l'estomac seroit surchargé, & le malade souffriroit; mais si l'on en prend souvent & peu, il n'y a rien de plus salutaire. Ceux que leur situation met à même d'avoir des oranges douces ou des citrons, peuvent également en manger les cœurs avec succès; il faut rejetter l'écorce qui échauffe.

[9] Comme les différentes especes de beurré, de bon-chrétien, le doyenné, le S. Germain, la virgouleuse, la royale d'été, la bergamote, l'angleterre.

§. 37. 3o. Il faut faire usage d'une boisson qui desaltere, abatte la fiévre, délaie, relâche & aide les évacuations par les selles, les urines & la transpiration. Toutes celles dont j'ai parlé, réunissent toutes ces qualités. L'on peut aussi mettre un verre, ou un verre & demi, du jus des fruits dont je viens de parler, dans une pinte d'eau.

§. 38. Les malades doivent beaucoup boire. Il seroit à souhaiter qu'ils bussent au moins deux ou trois pintes par jour, souvent & peu à la fois; c'est-à-dire un verre à chaque quart d'heure. Il faut que la boisson ait perdu le grand froid.

§. 39. 4o. Si le malade ne va pas tous les jours deux fois à la selle, si les urines ne sont pas abondantes, ou si elles sont rouges, si le malade rêve, si la fievre est forte, le mal de tête & de reins considérable, le ventre douloureux, les envies de dormir fréquentes, il faut donner un lavement ([No. 5].), au moins une fois par jour. Le peuple n'aime pas ce remede; il n'y en a cependant point de plus utile dans les maladies violentes, surtout dans les cas que je viens d'indiquer; & un lavement soulage ordinairement plus, que si on buvoit sept ou huit fois la même quantité de liqueur. L'usage des lavemens dans les différentes maladies, sera déterminé en parlant de chacune. Mais il ne faut jamais les donner dans le moment où le malade a une sueur qui le soulage.

§. 40. 5o. Tant que le malade en aura la force, il faut qu'il se tienne tous les jours hors du lit une heure, & plus s'il peut; mais au moins une demi-heure: cela diminue la fievre, le mal de tête, les rêveries. Il faut éviter de lever le malade pendant qu'il auroit une sueur de nature à le soulager; mais ces sueurs ne viennent jamais que sur la fin des maux, & après que le malade a eu beaucoup d'autres évacuations.

§. 41. 6o. On lui raccommodera son lit tous les jours, pendant qu'il sera levé, & l'on changera les linges, tant du lit que du malade, le plus souvent qu'on le pourra. Un préjugé pernicieux établit une pratique contraire, qui est très dangereuse. On craint de sortir le malade du lit, on le laisse dans des linges pourris, chargés de corruption, & qui par-là non-seulement entretiennent la maladie, mais peuvent même lui donner un caractere de malignité. Je le réitere, rien n'entretient la fievre & les rêveries, comme de ne point sortir du lit & de ne point changer de linge; & j'ai fait cesser, par ce double moyen & sans autre secours, des rêveries qui duroient depuis douze jours sans interruption. L'on dit que le malade est trop foible, c'est une mauvaise raison: il faut qu'un malade soit presque mourant pour ne pas soutenir cette opération, qui, lors même qu'il l'éprouve pour le moment, augmente ses forces & diminue aussi-tôt ses maux. Un avantage que les malades retirent du séjour hors du lit, c'est que les urines coulent plus abondamment & avec facilité. L'on en voit quelquefois qui n'urinent point du tout, si on ne les sort pas du lit.

Il y a un grand nombre de maladies aigües que ce seul régime guérit radicalement, & il les adoucit toutes. Si on ne l'emploie pas, les remedes sont le plus souvent inutiles. Il seroit à souhaiter que le peuple sût que l'on ne peut pas brusquer les maladies; que chacune doit avoir un certain cours, & que l'usage des remedes violens qu'il aime à employer, peut bien les abreger en tuant le malade: mais cet usage ne guérit jamais plus vîte, & au contraire il rend la maladie plus fâcheuse, plus longue, plus opiniâtre, & laisse souvent des suites qui font languir toute sa vie celui qui a été traité avec des remedes violens.

§. 42. Ce n'est pas assez de bien conduire la maladie, il faut encore soigner la convalescence, qui est toujours un état de foiblesse, & par-là même de langueur. Le même préjugé qui tue les malades en les forçant à manger, s'étend sur la convalescence, & la rend fâcheuse & longue: on produit des rechûtes quelquefois mortelles, souvent des maux chroniques, en faisant manger les convalescens trop, ou trop tôt. A mesure que la fievre diminue, on peut insensiblement augmenter la quantité de nourriture; mais tant qu'il en reste, il convient de s'en tenir aux alimens que j'ai indiqués. Dès qu'elle est finie, on peut passer à des alimens différens, & prendre un peu de viande, mais il faut qu'elle soit tendre, du poisson, un peu de bouillon, quelques œufs, du vin avec de l'eau, du pain trempé dans le vin: ces alimens sont utiles, & servent à réparer les forces quand on en use modérément. Ils retardent la guérison dès qu'on en prend un peu trop; parceque l'estomac extrêmement affoibli par la maladie & par les remedes, n'est capable que d'une très petite digestion, & si on lui donne au-delà de ses forces, tout ce qu'on prend ne se digere point, mais se corrompt. Il survient de fréquens retours de fievre, un abattement continuel, des maux de tête, un assoupissement sans pouvoir dormir, des douleurs & des chaleurs dans les bras & dans les jambes, de l'inquiétude, de la mauvaise humeur, des vomissemens, des diarrhées, des obstructions.

§. 43. L'on prévient tous ces maux en se contentant de très peu d'alimens. Je le réitere, si l'on veut fortifier un convalescent, il faut lui donner peu: ce n'est pas ce qu'on avale qui nourrit, ce n'est que ce qu'on digere. Le convalescent qui avale peu, le digere & est nourri; celui qui avale beaucoup ne le digere pas, & bien loin d'être nourri & fortifié, il périt peu à peu.

§. 44. Il faut, 1o. que les convalescens, comme les malades, prennent très peu d'alimens à la fois, & fréquemment. 2o. Qu'ils ne prennent jamais qu'une sorte d'aliment dans un repas, & qu'ils n'en changent pas trop souvent. 3o. Qu'ils mâchent avec beaucoup de soin tout ce qu'ils prennent de solide. 4o. Qu'ils diminuent la quantité de boisson: la meilleure, pour le général, est de l'eau avec un quart ou un tiers de vin blanc. 5o. Qu'ils se promenent le plus souvent qu'ils pourront à pied, en voiture, à cheval: ils auront attention, surtout les premieres sorties, de faire leur promenade dans des endroits qui soient à l'abri du vent & qui ne soient pas humides. Ce dernier exercice est le plus salutaire de tous. Les trois quarts des gens de la campagne sont à même de se procurer cet avantage sans qu'il leur en coûte rien; ils ont grand tort de le négliger. Ceux qui voudront en user, doivent le faire avant leur plus grand repas, qui doit être celui du milieu du jour, & jamais après. L'exercice pris avant le repas, fortifie les organes de la digestion, qui ensuite se fait mieux: si on le prend après, il la trouble. 6o. Comme ordinairement les convalescens sont moins bien le soir, ils doivent rentrer chez eux avant le coucher du soleil, & lorsqu'il s'éleve un vent froid ou humide. Il faut qu'à ces heures ils prennent très peu d'alimens: leur sommeil en sera plus tranquille, & les reparera mieux. 7o. Ils ne doivent rester au lit que sept ou huit heures. 8o. L'enflure des jambes qui survient presque à tous, n'est pas dangereuse, & se dissipe d'elle-même quand ils sont sobres & qu'ils prennent du mouvement. 9o. Il n'est pas nécessaire qu'ils aillent tous les jours à la selle; mais il ne faut pas qu'ils soient resserrés plus de deux ou trois jours; & si cela arrivoit, il faudroit leur donner un lavement le troisieme jour, & même plutôt si l'on voyoit que la constipation leur occasionnât de la chaleur, des gonflemens, de l'inquiétude, des maux de tête. 10o. S'il leur reste beaucoup de foiblesse, si l'estomac est dérangé, s'ils ont de tems en tems un peu de fievre, ils prendront trois prises par jour du remede ([No. 14].) qui rétablit les digestions, rappelle les forces & chasse la fievre. 11o. Il ne faut pas qu'ils reprennent trop tôt le travail; cette mauvaise coutume empêche journellement plusieurs paysans de se remettre jamais parfaitement bien, & de reprendre leurs premieres forces: pour n'avoir pas su se reposer pendant quelques jours, ils ne redeviendront jamais aussi robustes ouvriers qu'ils l'étoient auparavant, & ce travail précoce leur fera perdre dans la suite, chaque semaine de leur vie, plus de tems qu'ils n'en ont gagné une seule fois. Je vois tous les jours des laboureurs, des vignerons, des manœuvres languissans; presque tous datent le commencement de leur langueur depuis quelque maladie aigüe, qui, par le manque de ménagement dans la convalescence, n'a pas été bien guérie: un repos de sept ou huit jours de plus leur auroit épargné toutes ces infirmités; mais c'est ce qu'on a peine à leur faire comprendre. Le peuple, dans ce cas & dans beaucoup d'autres, ne sait calculer que pour le jour, & n'étend point ses vues au lendemain; il ne sait faire aucun sacrifice à l'avenir; il en faut cependant pour se le rendre favorable.

CHAPITRE IV.
Inflammation de Poitrine.

§. 45. L'inflammation de poitrine, ou Peripneumonie, ou Fluxion de poitrine, est une inflammation du poulmon, & plus ordinairement d'un seul de ses côtés. Les signes qui la font connoître sont, un frisson plus ou moins long, pendant lequel le malade est quelquefois fort inquiet & angoissé, symptome essentiel, & qui m'a servi plus d'une fois à distinguer cette maladie à coup sûr, dès son premier moment; la chaleur qui suit le frisson, & qui, pendant quelques heures, est souvent mêlée de retour de froid; le pouls est vite, assez fort, médiocrement plein, dur, & reglé quand le mal est médiocre; petit, mol, irrégulier quand la maladie est très grave; un sentiment legerement douloureux dans l'un des côtés de la poitrine; quelquefois, une espece de serrement sur le cœur; quelquefois, des douleurs dans tout le corps, surtout le long des reins; de l'oppression, au moins le plus souvent, car quelquefois il y en a peu; la nécessité d'être presque toujours couché sur le dos, ne pouvant l'être que très rarement sur les côtés; une toux, quelquefois seche, & alors elle est plus douloureuse, d'autres fois accompagnée de crachats plus ou moins pleins de sang, souvent de sang pur; une douleur ou au moins une pesanteur de tête, souvent des rêveries, presque toujours le visage rouge; d'autres fois de la pâleur & un air étonné dès le commencement, ce qui est d'un facheux présage; les levres, la langue, le palais, la peau seches; l'haleine chaude, les urines peu abondantes & rouges dans les commencemens, plus abondantes moins rouges & déposant beaucoup de sediment dans la suite; fréquemment de l'altération; quelquefois des envies de vomir, dans le commencement, qui, en en imposant à gens peu instruits, ont souvent porté à donner un émétique, qui est mortel, surtout à cette époque; une chaleur universelle, un redoublement presque tous les soirs, pendant lequel la toux est plus aigre, & les crachats moins abondans. Les meilleurs crachats sont ceux qui ne sont ni trop liquides ni trop durs; mais d'une consistance médiocre, ressemblant à ce qu'on crache sur la fin d'un rhume, mais plus jaunes, & mêlés d'un peu de sang, qui diminue peu à peu, & disparoît ordinairement avant le septieme jour. Quelquefois l'inflammation monte le long de la trachée artére, & occasionne au malade une suffocation & un sentiment douloureux, quand il avale, qui lui persuade qu'il a un mal de gorge.

§. 46. Quand le mal est très violent, ou quand il le devient; le malade ne peut respirer qu'assis. Le pouls devient très petit & très vite; le visage devient livide, la langue noire, les yeux s'égarent, le malade a une angoisse inexprimable, il s'agite continuellement dans son lit; quelquefois un bras est dans une espece de paralysie; les réveries ne le quittent point, il ne peut ni veiller ni dormir; la peau de la poitrine & du col se couvrent quelquefois, surtout quand l'air est étouffé & le mal extrême & violent, de taches livides, plus ou moins considérables; les forces s'épuisent, la difficulté de respirer augmente d'un moment à l'autre; le malade tombe dans une léthargie, & meurt bientôt, d'une mort affreuse & assez commune dans les campagnes par l'effet des remedes échauffans, qu'on emploie dans ce cas. L'on a vu l'usage de ces remedes augmenter la maladie à un tel point, que le cœur se fendoit, comme l'ouverture du cadavre l'a prouvé.

Si la maladie attaque tout-à-coup & avec violence, si le froid dure plusieurs heures, & s'il est suivi d'une chaleur brulante, si le cerveau s'embarrasse dès le commencement, si le malade a une petite diarrhée avec tenesme, s'il craint le lit, s'il sue trop, ou s'il a la peau extrêmement aride, si son caractere paroît changé, s'il a beaucoup de peine à cracher, la maladie est très dangereuse.

§. 47. Il faut d'abord mettre le malade au régime, & avoir soin qu'il ne boive jamais trop froid. Sa boisson doit être la ptisane d'orge [No. 2], ou le lait d'amande [No. 4], ou celle [No. 7]. Les jus d'herbes, qui entrent dans cette derniere, sont un excellent remede dans ce cas; parcequ'ils fondent puissamment ce sang épais qui forme l'inflammation. Pendant que la fievre est extrêmement violente, que le malade ne crache pas suffisamment, qu'il rêve, qu'il a très mal à la tête, ou qu'il crache le sang pur, il faut donner le lavement [No. 5], trois fois, ou au moins deux fois dans vingt-quatre heures. Mais le remede principal c'est la saignée. Dès que le froid a fini, il faut tirer tout à la fois douze onces de sang du bras, & même, si le malade est jeune & robuste, quatorze ou seize. Cette forte saignée soulage plus, que si on tiroit vingt-quatre onces en trois fois.

§. 48. Quand la maladie est telle qu'elle est décrite [§. 45], cette saignée soulage considérablement le malade, pendant quelques heures; mais le mal revient, & pour prévenir cela, il faut, à moins que tout n'aille extrêmement bien, réiterer la saignée au bout de quatre heures, & tirer encore douze onces de sang. Souvent cela suffit. Mais si au bout de huit ou dix heures, la maladie paroissoit se ranimer, il faudroit réiterer une troisieme, même une quatrieme fois. Mais en employant les autres secours nécessaires, j'ai rarement eu besoin de cette quatrieme saignée, & fréquemment je m'en tiens aux deux premieres. S'il y a plusieurs jours que la maladie a commencé, si la fievre est encore forte, la respiration difficile, si le malade ne crache pas, ou s'il crache trop de sang, il faut, sans s'embarrasser du jour, faire une saignée, fût-ce le dixieme. Le sang dans cette maladie, & dans toutes les autres maladies inflammatoires, est extrêmement épais; &, presque d'abord qu'on l'a tiré, il se forme dessus, cette peau blanche, coriace, que chacun connoît, & qu'on appelle croute pleurétique. L'on regarde comme un bien, lorsque dans chaque saignée, elle devient moins dure & moins épaisse que dans les précédentes. Cela est généralement vrai, si en même tems le malade se trouve mieux; mais si l'on ne faisoit attention qu'au sang seul, on se tromperoit souvent. Il arrive même, que dans l'inflammation de poitrine la plus violente, cette croute ne se forme point; ce qu'on regarde comme un signe très dangereux. Il y a d'ailleurs, à cet égard plusieurs bisarreries, qui dépendent des plus petites circonstances: ainsi il ne faut point se fonder uniquement sur cette croute, pour regler les saignées; &, en général, il ne faut pas trop croire que l'état du sang dans la palette, puisse nous faire juger avec certitude de son véritable état dans le corps.

§. 49. Quand le malade est dans l'état décrit ([§. 46].) non seulement la saignée ne sert à rien; mais quelquefois même elle est nuisible, par le prompt affoiblissement dans lequel elle jette; &, en général, dans ce cas, tous les remedes sont inutiles; & c'est toujours une très mauvaise marque, dans cette maladie, quand la saignée ne soulage pas, ou quand il y a des circonstances qui obligent à la menager.

§. 50. Tous les jours l'on mettra les jambes, une demi heure, dans un bain d'eau tiede, en envelopant exactement le malade, afin que le froid n'arrête pas la transpiration que le bain favorise.

§. 51. De deux en deux heures, il prendra une tasse de la potion [No. 8], qui facilite toutes les évacuations, & principalement les crachats.

§. 52. Quand l'oppression est considérable, & la toux seche, l'on fait respirer au malade la vapeur de l'eau bouillante, dans laquelle on a mis un peu de vinaigre. Pour cela on s'y prend de deux façons; ou en mettant sous le visage du malade, qui doit être assis, un vase rempli de cette eau chaude, & en envelopant la tête du malade, & le vase avec un linge qui retient la vapeur; ou en lui tenant devant la bouche, une éponge trempée dans cette même liqueur bouillante. La seconde méthode est moins efficace, mais elle fatigue moins le malade. Quand le mal est très pressant, on emploie au lieu d'eau, le vinaigre pur; & souvent cette vapeur a sauvé des malades, qui paroissoient au bord du tombeau: mais il faut qu'elle soit continuée pendant plusieurs heures.

§. 53. L'on applique aussi avec succès, sur la gorge & sur la poitrine, les remedes [No. 9].

§. 54. Quand la fievre est extrêmement forte, il faut donner toutes les heures, une cuillerée de la potion [No. 10]; mais sans que cela fasse rien diminuer de la quantité des autres boissons qu'on peut prendre immédiatement après, ou auxquelles on peut la mêler.

§. 55. Tant que le mal empire, ou reste dans le même état, il faut continuer les mêmes secours; mais si le troisieme (ce qui est rare), le quatrieme, le cinquieme jour, le mal prend une tournure plus favorable, si les redoublemens sont moins violens, la toux moins forte, les crachats moins sanglans, la respiration plus aisée, la tête plus dégagée, la langue un peu moins seche, les urines moins rouges, & plus abondantes; il suffit alors de se tenir au regime, & de prendre un lavement tous les soirs. Souvent le redoublement du quatrieme jour est le plus fort.

§. 56. La maladie acheve de se dissiper par les crachats; souvent par les urines, qui, le sept, ou le neuf, ou le onzieme jour, quelquefois dans les jours intermediaires, commencent à déposer un sédiment d'un blanc roux très abondant, quelquefois un vrai pus. Ensuite il survient des sueurs, qui alors sont favorables autant qu'elles étoient nuisibles au commencement. Quelques heures avant que les évacuations dont je parle viennent, il survient quelquefois différens accidens très effrayans, comme de l'angoisse, des palpitations, de l'irrégularité dans le pouls, plus d'oppression, des mouvemens convulsifs, (c'est ce qu'on appelle l'état critique); mais ils ne sont pas dangereux, moyennant qu'on ne fasse rien mal-à-propos. Ces accidens dépendent de l'humeur purulente qui se déplace, circule dans les humeurs, & irrite différentes parties, jusqu'à ce que l'évacuation ait commencé; alors tous les accidens finissent, & ordinairement le sommeil revient. Mais je dois insister sur la nécessité de la prudence dans ces circonstances. Quelquefois c'est la foiblesse, d'autres fois les convulsions, ou quelques autres accidens, qui effraient. Si l'on fait, comme il arrive tous les jours, la sottise d'ordonner des remedes particuliers pour ces accidens, comme des cordiaux spiritueux, de la thériaque, des confections, du castor, de la rue, l'on trouble la nature dans ses opérations; la crise ne se fait point; la matiere qui devoit s'évacuer, ou par les selles, ou par les urines, ou par la sueur, ne s'évacue point; mais elle se dépose sur quelque partie interne ou externe. Si c'est sur une partie interne, le malade meurt d'abord, ou il se forme une nouvelle maladie plus facheuse, & moins guerissable que la premiere. Si c'est sur l'extérieur du corps, le malheur est moins grand, & il faut, dès qu'on s'en apperçoit, mettre sur cette partie des cataplasmes émolliens, qui l'amenent à maturité, & l'ouvrir dès qu'on le peut.

§. 57. Pour prévenir ces accidens, il faut quand les symptomes effrayans, dont j'ai parlé surviennent, ne rien changer du tout au traitement, excepté qu'on doit donner le lavement émollient [No. 5], & appliquer de deux en deux heures, une flannelle trempée dans l'eau tiede, qui couvre tout le ventre, & fasse presque tout le tour du corps, derriere les reins. L'on peut aussi augmenter un peu la quantité de la boisson, & diminuer celle de la nourriture pendant tout le tems que cet état violent dure.

§. 58. Je n'ai point parlé d'émétique, ni de purgatifs; parcequ'ils sont tout-à-fait contraires dans cette maladie. Les anodins, ou remedes propres à faire dormir, sont aussi généralement mauvais. Il y a quelques cas cependant, dans lesquels ils peuvent être utiles; mais ils sont si difficiles à connoître, qu'on ne doit jamais se les permettre, quand on n'a pas un Medecin. J'ai vu plusieurs malades, que ces remedes pris mal-à-propos, ont jettés dans une étisie incurable. Lorsque tout a bien été, ordinairement le malade est très bien le quatorzieme jour; & alors on peut, s'il a appetit, le mettre au regime des convalescens [§. 42]. S'il a encore du dégoût, la bouche mauvaise, la tête pesante, on doit le purger avec la potion [No. 11].

§. 59. Il survient quelquefois des saignemens de nez, même après plusieurs saignées, qui sont très favorables, & soulagent ordinairement beaucoup plus que les saignées. On doit s'attendre à ces saignemens, lorsqu'après les saignées, le malade est mieux à plusieurs égards, & qu'il reste encore un grand mal de tête, avec les yeux vifs & le nez rouge. Il ne faut rien faire pour les arrêter; ce qui seroit très dangereux. Ils s'arrêtent d'eux-mêmes. D'autres fois, mais plus rarement, la maladie se dissipe par une diarrhée, legerement douloureuse, de matieres bilieuses.

§. 60. Si les crachats se suppriment tout-à-coup sans qu'il survienne aucune autre évacuation, l'oppression & l'angoisse reviennent d'abord, & le danger est pressant. Si la maladie n'est pas fort avancée, si le malade est robuste, s'il n'a pas été beaucoup saigné, s'il y avoit encore du sang dans les crachats, si le pouls est fort ou dur, il faut sur-le-champ saigner, faire respirer continuellement la vapeur d'eau chaude & de vinaigre, & faire boire beaucoup de la ptisane [No. 2], plus chaude qu'à l'ordinaire. Si les circonstances sont opposées; au lieu de la saignée, il faut appliquer deux vesicatoires aux jambes, & faire boire beaucoup de la ptisane [No. 12]. Les causes qui produisent le plus souvent cette suppression des crachats, sont 1. un refroidissement subit; 2. l'air trop chaud; 3. les remedes trop échauffans; 4. les sueurs trop abondantes; 5. un purgatif pris mal à propos; 6. quelque passion trop vive.

§. 61. Quand on n'a pas saigné suffisamment, ou assez tôt, quelquefois même, comme je l'ai vu, quand on a si fort affoibli le malade, par trop de saignées, que les évacuations par les selles, les urines, les crachats, la transpiration, ne sont pas bien faites; quand ces évacuations ont été dérangées par quelqu'autre cause, ou que la maladie n'a pas été bien traitée, les vaisseaux enflammés ne se débarrassent pas de l'humeur qui les engorge; mais il arrive, dans le poulmon, ce que chacun voit arriver tous les jours sur la peau. Si une tumeur inflammatoire ne se résout pas, si elle ne se dissipe pas insensiblement, elle devient abcès. Il en est de même du poulmon; si l'inflammation ne se dissipe pas, elle se change en abcès, qu'on appelle vomique; & cet abcès, comme ceux qu'on voit à l'extérieur, reste souvent enfermé long-tems dans son sac, sans que ce sac se creve & que le pus s'épanche.

§. 62. Si l'inflammation n'étoit pas extrêmement profonde dans le poulmon, & qu'elle s'étendît jusques à sa surface, c'est-à-dire près des côtes, le sac creve à l'extérieur du poulmon, & le pus se répand dans la cavité de la poitrine, entre le poulmon, les côtes & le diaphragme (c'est cette membrane qui sépare la poitrine du ventre). Quand l'inflammation est plus profonde, alors l'abcès se creve dans l'intérieur même du poulmon. Si l'ouverture est petite, de façon qu'il ne puisse sortir que peu de pus à la fois, si la quantité totale du pus n'est pas considérable, si le malade est encore fort, il crache ce pus & se trouve soulagé. Mais si la vomique est considérable, ou si l'ouverture est grande, & qu'il se répande une grande quantité de pus à la fois, ou si le malade est très foible, il meurt dans le moment où la vomique s'ouvre, & cela quelquefois lorsqu'on s'y attend le moins. J'ai vu un malade mourir, en portant une cuilleree de soupe à sa bouche; un autre en se mouchant. Il n'y avoit aucun symptome, qui pût faire croire leur mort plus prochaine dans ce moment que quelques heures auparavant. Le pus sort ordinairement par la bouche, après la mort; & les cadavres sont très promptement corrompus.

L'on appelle vomique couverte, celle qui n'a pas percé; ouverte celle qui est rompue. Il est important de traiter exactement cette matiere, parceque ces vomiques tuent beaucoup de gens dans les campagnes, sans qu'on soupçonne même dequoi ils meurent. J'en ai eu un exemple, il n'y a que quelques jours, chez un Regent de village. Il avoit une vomique couverte, très considérable dans le poulmon gauche, qui étoit la suite d'une inflammation de poitrine mal conduite dans les commencemens. Il me parut qu'il ne pouvoit pas vivre vingt-quatre heures; & il mourut en effet dans des angoisses inexprimables. J'ai lieu de croire, qu'il mourut quand la vomique creva; il sortit beaucoup de pus de sa bouche après sa mort.

§. 63. L'on ne peut ni voir, ni toucher, ce qu'il y a dans la poitrine; c'est ce qui fait que souvent l'on n'a pas connu les vomiques. Les signes suivans font présumer qu'elles se forment. Les évacuations qui sont nécessaires pour la guerison n'ont pas eu lieu dans les quatorze premiers jours. Au bout de ces quatorze jours, le malade n'est pas gueri, ni même considérablement soulagé; mais au contraire, la fievre continue d'être assez forte, avec un pouls toujours vite, ordinairement mol & foible, quelquefois cependant assez dur, souvent ondoyant; la respiration est encore gênée, avec de petits frissons de tems en tems, un redoublement de fievre le soir, les joues rouges, les levres seches, de l'altération.

L'augmentation de ces mêmes symptomes, annonce que le pus est tout formé; la toux est plus continue; elle redouble au moindre mouvement, ou dès que le malade a pris quelque nourriture; il ne peut se coucher que du côté malade, souvent il ne peut point se coucher du tout; mais il est obligé d'être tout le jour assis, quelquefois même sans oser s'appuyer sur les reins, crainte d'augmenter la toux & l'oppression; il ne peut point dormir; il a une fievre continue, & souvent des intermittences dans le pouls. Non-seulement la fievre augmente tous les soirs; mais la plus petite dose d'alimens, le plus leger mouvement, un peu de toux, une legere agitation de l'ame, un peu de chaleur dans la chambre, un bouillon un peu trop fort ou un peu trop salé, augmentent dans le moment la vitesse du pouls. Le malade est inquiet, il a des momens d'angoisse terribles, accompagnés & suivis de sueurs sur la poitrine, & surtout au visage. Il sue pendant la nuit; ses urines sont rougeâtres, quelquefois écumeuses, d'autres fois huileuses. Il lui monte tout à coup des feux au visage; il a ordinairement un gout horrible dans la bouche, chez les uns, de vieux fromage, chez les autres, d'œufs pourris ou de viande corrompue: ils maigrissent considérablement. Il y en a que rien ne désaltere, ils ont la bouche & la langue seches, la voix foible & rauque, les yeux enfoncés, souvent quelque chose d'un peu égaré dans la vue; ils ont un dégout général; & s'ils desirent certains alimens avant que de les voir, ils les rebutent dès qu'on les leur offre; les forces se perdent.

Outre ces symptomes, l'on remarque quelquefois, du côté malade, une très legere enflure, & un changement de couleur presqu'insensible. Si la vomique est placée tout à fait au bas du poulmon, dans la partie intérieure, c'est-à-dire, près du milieu de la poitrine, on peut sentir, dans quelques sujets, du gonflement, en pressant le creux de l'estomac, surtout quand le malade tousse.

§. 64. Quand une vomique est formée, tant qu'elle ne se vuide pas, tous les accidens que j'ai détaillés augmentent, & la vomique s'étend; tout le côté du poulmon malade devient quelquefois un sac de pus; le côté sain est comprimé; le malade meurt suffoqué, après des angoisses terribles, avec le poulmon plein de pus, sans en avoir jamais craché.

Il est important, pour éviter ces malheurs, de procurer la rupture de la vomique, dès que l'on est sûr qu'elle existe; & comme il vaut mieux qu'elle se rompe dans le poulmon, parcequ'alors on peut la cracher, que dans la cavité de la poitrine, par les raisons que je détaillerai plus bas, il faut faire en sorte que cette rupture se fasse intérieurement.

§. 65. Les moyens les plus efficaces pour cela, sont 1. de faire respirer continuellement au malade la vapeur d'eau chaude. 2. Quand on a, par ce moyen, ramolli la partie du sac de l'abcès, où l'on souhaite que la rupture se fasse, on donne au malade une grande quantité de liquide, & d'un liquide fort émollient; comme ptisane d'orge, lait d'amande, bouillon gras, eau & lait. Par là on tient l'estomac toujours plein, & la résistance au poulmon étant considérable de ce côté, les matieres se portent naturellement du côté de la trachée artère, ou conduit de l'air, où il y a moins de résistance. D'ailleurs, cette plénitude de l'estomac contribue à exciter la toux; ce qui est un bien. 3. On cherche à faire tousser le malade, en lui faisant flairer du vinaigre chaud, ou en injectant, dans la gorge, au moyen d'une petite seringue, telle que les enfans en font partout avec du sureau, un peu d'eau ou de vinaigre. 4. On le fait crier, lire, rire; tous ces moyens contribuent à faire rompre l'abcès, aussi bien que le suivant. 5. On le met dans une voiture qui le secoue, mais après avoir eu le soin de lui faire prendre beaucoup des boissons que je viens d'indiquer. Les secousses décident quelquefois tout-à-coup cette rupture.

§. 66. J'ai vu, il y a quelques années, une servante de campagne, qui après une inflammation de poitrine, restoit languissante, sans qu'on soupçonnât son mal; s'étant mise sur une charrette, qui alloit chercher du foin, la roue heurta violemment contre un arbre; elle s'évanouit, & au même instant, rendit beaucoup de pus. Elle continuoit à en cracher; c'est alors que je fus instruit de son mal, & de ce qui lui étoit arrivé. Elle guerit très bien.

Un Officier de ce pays, servant en Piemont, languissoit depuis quelques mois, & venoit chez lui pour essayer de se remettre, sans l'esperer beaucoup. En entrant au pays, par la route de S. Bernard, étant obligé de faire quelques pas à pied, il fit une chute, resta évanoui pendant plus d'un quart d'heure, rendit une grande quantité de pus, & se trouva dans le moment même extrêmement soulagé. Je lui ordonnai un regime, & des remedes, il se rétablit parfaitement, & dut peut-être la vie à cet accident. 6. On fait prendre de deux en deux heures une cuillerée à soupe de la potion [No. 8].

§. 67. Plusieurs malades ont un évanouissement au moment où la vomique s'ouvre. On peut leur faire flairer un peu de vinaigre.

§. 68. Si le malade n'étoit pas trop affoibli avant la rupture de l'abcès, si le pus est blanc, bien conditionné, si la fievre diminue, si l'angoisse, l'oppression, les sueurs finissent, si la toux est moins violente, si le malade a plus d'aisance dans sa situation, s'il recouvre le sommeil, & l'appetit, si ses forces reviennent, si la quantité des crachats diminue journellement par degrés, si les urines redeviennent meilleures; l'on doit espérer, qu'en employant les secours que je vais prescrire, le malade se guerira radicalement.

§. 69. Mais, au contraire, quand les forces sont épuisées avant la rupture, que la matiere est trop claire, brune, verte, jaune, sanglante, puante; que le pouls reste vîte & foible; que l'appétit, les forces, le sommeil ne reviennent pas, l'on ne doit point espérer de guérison, & les meilleurs remedes sont inutiles: l'on doit cependant les tenter.

§. 70. Ces remedes sont: 1o. Si la matiere paroit épaisse, gluante, qu'elle ait de la peine à se détacher, il faut donner de deux en deux heures, une cuillerée à soupe de la potion [No. 8], & boire entre deux, de demi-heure en demi-heure, une tasse de la boisson [No. 13]. L'on prend de quatre heures en quatre heures, un peu de crême d'orge, ou de ris. 2o. Quand la matiere n'a pas besoin de ces remedes pour être évacuée, on ne les emploie pas, mais on continue la même nourriture qu'on mêle avec parties égales de lait, ou à laquelle, ce qui est beaucoup plus efficace, on substitue la même quantité de lait fraîchement tiré d'une bonne vache, qui dans ce cas fait la seule nourriture du malade. 3o. On lui donne quatre fois par jour, de deux en deux heures, en commençant de bon matin, une prise de la poudre [No. 14], délayée dans un peu d'eau, ou réduite en bol avec un peu de syrop ou de miel. Sa boisson ordinaire est, ou un lait d'amande, ou une ptisane d'orge, ou de l'eau avec un quart de lait. 4o. Il faut se promener tous les jours à cheval, en voiture, en charrette, suivant que les forces & les circonstances le permettent. Mais de tous ces exercices, celui du trot du cheval est sans comparaison le plus utile & le plus à la portée de tout le monde.

§. 71. Le peuple, peu instruit, ne regarde comme reméde, que ce qu'on avale. Il a peu de foi au régime & aux autres secours diététiques; il regardera l'exercice du cheval comme inutile. C'est une erreur dangereuse, dont je voudrois le désabuser. Ce secours est le plus efficace de tous; celui sans lequel on ne doit point espérer de guérir ce mal, quand il est grave; celui qui peut presque le guérir seul, moyennant qu'on ne prenne point d'alimens contraires; enfin on l'a regardé, avec raison, comme le vrai spécifique de cette maladie.

§. 72. 5o. Les influences de l'air sont plus considérables dans cette maladie que dans aucune autre; ainsi l'on doit chercher à le rendre bon dans la chambre du malade. Pour cela il faut l'airer très souvent, la parfumer de tems en tems, mais très legerement, avec un peu de vinaigre, & y mettre dans la saison le plus d'herbes, de fleurs, de fruits qu'il sera possible. Si l'on a le malheur d'être dans un air mal-sain, il y a peu d'espoir de guérir, à moins qu'on n'en change.

§. 73. Il y a des malades qui se sont guéris de ces maladies, les uns en ne prenant quoi que ce soit que du petit lait de beure, (de la battue); les autres, des melons & des concombres, ou des fruits d'été de toute espece. Mais je conseille de s'en tenir à la méthode que je viens d'indiquer, comme la plus sûre.

§. 74. Il suffit que le malade aille à la selle de deux, ou même de trois jours l'un: ainsi il ne faut pas prodiguer les lavemens, ils pourroient procurer une diarrhée qui seroit très à craindre. Quand le pus diminue, & que le malade se trouve mieux à tous égards, c'est une preuve que la plaie se nettoie & se cicatrise peu à peu. Si la suppuration continue à être abondante, si le pus paroît moins beau, si la fievre revient tous les soirs, il est à craindre que la plaie, au lieu de se cicatriser, ne dégénere en ulcere; ce qui est très fâcheux. Le malade tombe alors dans l'étisie confirmée, & meurt au bout de quelques mois.

§. 75. Je ne connois point de meilleur remede, dans ce cas, que la continuation des mêmes [§. 70]. & sur-tout le cheval. On peut, dans quelque cas, employer les parfums d'eau chaude avec les herbes vulnéraires & un peu d'huile de térébenthine [No. 15]. Je les ai vu réussir; mais le plus sûr est de consulter un Médecin, qui examine s'il n'y a point quelque complication qui met obstacle à la guérison. Si la toux empêche le malade de dormir, on peut lui donner le soir deux ou trois cuillerées à soupe du remede [No. 16], dans un verre de lait d'amande ou de ptisane d'orge.

§. 76. Les mêmes causes qui suppriment tout-à-coup les crachats dans l'inflammation de poitrine, peuvent aussi arrêter l'expectoration commencée d'une vomique; alors le malade tombe dans l'oppression, l'angoisse, la fievre, la foiblesse. Il faut remédier sur le champ à cet état par la vapeur de l'eau chaude, une cuillerée de la potion [No. 8], toutes les heures; une grande quantité de ptisane [No. 12], & de l'exercice. Dès que l'expectoration revient, la fievre & les autres accidens cessent. J'ai vu cette suppression, chez des sujets robustes, occasionner promptement une inflammation au tour de la vomique, qui m'obligeoit à faire une saignée, après laquelle le crachement revenoit d'abord.

§. 77. Il arrive souvent que la vomique se nettoie entierement; les crachats tarissent presque tout à fait, le malade est bien, il se croit guéri; bien-tôt le mal-aise, l'oppression, la toux, la fievre recommencent; il vuide une nouvelle vomique, crache pendant quelques jours, & se remet. Au bout de quelque tems la même scene reparoit, & cette alternative de bien & de mal dure souvent pendant des mois & des années: ce cas a lieu quand la vomique se nettoie peu à peu & que ses parois se rapprochent sans se cicatriser, alors il suinte insensiblement une nouvelle matiere. Pendant quelques jours, le malade n'en est point incommodé; mais dès qu'il y en a une certaine quantité, il est mal jusqu'à ce que l'évacuation soit faite. L'on voit des gens, avec ce mal, jouir en apparence d'une assez bonne santé. On peut le regarder comme une espece de cautere intérieur qui se nettoie de lui-même de tems en tems, chez les uns souvent, chez les autres rarement, & avec lequel on peut vivre assez long-tems. Quand il a duré un certain tems, il est incurable. Dans les commencemens il cede au lait, à l'exercice du cheval, & à l'usage du remede [No. 14].

§. 78. L'on sera surpris que je ne parle point, dans le traitement d'un abcès au poulmon, & de l'étisie ou phtysie qui en est la suite, des remedes qu'on appelle balsamiques, qu'on emploie si fréquemment, comme la térébenthine, le baume du Pérou, celui de la Mecque, l'encens, le mastic, la myrrhe, le storax, le baume de soufre. J'en dirai un mot, parcequ'il est autant de mon objet de détruire les préjugés favorables aux mauvais remedes, que d'accréditer les bons.

Je dis donc que si je n'ai point employé ces remedes, c'est que je suis convaincu que les effets en sont généralement fâcheux dans ces cas; que je vois tous les jours qu'ils font un mal très réel; qu'ils retardent la guérison, & que souvent ils rendent mortelle une maladie très guérissable. Ils ne se digerent point; ils obstruent les petits vaisseaux du poulmon, qu'il faudroit désobstruer; ils occasionnent évidemment, à moins que la dose ne soit extrêmement petite, de la chaleur & de l'oppression. J'ai vu plusieurs fois, aussi clairement qu'il étoit possible, que des pilules dans lesquelles entroient la myrrhe, la térébenthine & le baume du Pérou, occasionnoient, au bout d'une heure, de l'agitation dans le pouls, de la rougeur, de l'altération & de l'oppression. Enfin l'on pourroit démontrer à toute personne non prévenue, que ces remedes sont réellement nuisibles dans ce cas; & je souhaite ardemment qu'on se désabuse sur leur compte, & qu'ils perdent cette réputation qu'ils ont malheureusement usurpée. Je sais qu'un grand nombre de très habiles gens les emploient journellement dans ces maladies; mais ils les quitteront dès qu'ils se donneront la peine d'observer leurs effets, indépendamment de ceux des autres remedes auxquels ils les mêlent, & qui en corrigent le danger. J'ai vu un malade qu'un Chirurgien étranger, qui demeuroit à Orbe, avoit voulu guérir d'une étisie, en lui faisant prendre du lard fondu, qui avoit augmenté le mal. Ce conseil paroît absurde, & il l'est: cependant les balsamiques qu'on ordonne ne se digerent peut-être gueres mieux que le lard. La poudre [No. 14] tient tout ce que les balsamiques promettent; elle n'a aucun de leurs inconvéniens, & elle a toutes les qualités qu'on leur prête; mais il ne faut pas la donner dans le tems qu'il y a encore inflammation, ou qu'elle survient de nouveau, & il ne faut mêler aucun autre aliment au lait.

Ce fameux remede nommé l'antihectique, n'a point non-plus, dans ces cas, les vertus qu'on lui suppose. Je m'en sers très souvent dans quelques toux opiniâtres des enfans avec le lait, & alors il est très utile: mais j'en ai rarement vu des effets sensibles chez les grandes personnes, & dans ces cas je craindrois qu'il ne fît du mal.

§. 79. Si au lieu de créver intérieurement, la vomique creve extérieurement, le pus s'épanche dans la poitrine. L'on connoît que cela est arrivé par le sentiment du malade, qui s'apperçoit d'un mouvement singulier, accompagné assez ordinairement d'une défaillance; l'oppression & l'angoisse finissent sur le champ, la fievre diminue; la toux continue cependant ordinairement, mais moins violente & sans aucune expectoration. L'amandement ne dure pas long-tems, parceque le pus augmentant tous les jours & devenant plus âcre, le poulmon se trouve gêné, irrité, rongé; la difficulté de respirer, la fievre, la chaleur, la soif, l'insomnie, le dégoût, la maigreur reviennent avec plusieurs autres accidens qu'il est inutile de détailler ici, & sur-tout de fréquentes foiblesses. Le malade doit être au régime, qui retarde le progrès du mal aussi long-tems qu'il est possible, mais il n'y a point de remede, que d'ouvrir la poitrine entre deux côtes, pour évacuer par ce moyen ce pus, & arrêter les desordres qu'il occasionne, c'est ce qu'on appelle l'opération de l'Empyeme. Je n'en parlerai pas, parcequ'elle ne doit être faite que par d'habiles gens, & ce n'est pas pour eux que j'écris. J'avertis seulement qu'elle est moins douloureuse qu'effrayante, & que si l'on attend trop long-tems à la faire, elle devient inutile, & le malade meurt misérablement.

§. 80. L'on voit tous les jours que les inflammations extérieures se gangrennent. La même chose arrive au poulmon, quand la fievre est excessive, l'inflammation naturellement très violente, ou qu'on l'augmente par des remedes chauds. Une angoisse insoutenable, une très grande foiblesse, des défaillances fréquentes, le froid des extrémités, une eau livide & puante, qui sort au lieu de crachat, quelquefois des plaques noirâtres sur la poitrine, font connoître ce triste état. J'ai vu dans un cas de cette espece, chez un homme qui avoit été attaqué de cette maladie après une marche forcée à pied, & à qui l'on avoit donné un vin avec des aromates pour le faire suer, l'haleine si horriblement puante, que sa femme eut plusieurs foiblesses en le servant; je ne trouvai plus de pouls ni de raison, & je ne lui ordonnai rien. Il mourut une heure après, au commencement du troisieme jour.

§. 81. L'Inflammation peut aussi se durcir, & il se forme alors ce qu'on appelle un squirrhe; c'est une tumeur fort dure, qui ne fait pas de douleur. On connoît que cela arrive, quand la maladie ne se termine d'aucune des façons dont j'ai parlé; que cependant la fievre & les autres accidens se dissipent; mais que la respiration reste toujours un peu gênée; que cependant le malade conserve un sentiment incommode dans un côté de la poitrine, & qu'il a de tems en tems une toux séche qui augmente après l'exercice & après le repas. Ce mal ne se guérit que bien rarement; mais on voit des gens qui en sont atteints & qui vivent longues années, sans de grands maux. Ils doivent éviter toutes les occasions d'échauffement qui pourroient aisément procurer une nouvelle inflammation au tour de cette tumeur, & les suites en seroient très dangereuses.

§. 82. Les remedes les plus propres à détruire ce mal, & dont j'ai vu quelques bons effets, sont le petit lait [No. 17], & les pilules [No. 18]. L'on prend vingt pilules, & une pinte de petit lait tous les matins pendant long-tems, & l'on respire de tems en tems la vapeur de l'eau chaude.

§. 83. Le poulmon, dans l'état naturel de parfaite santé, touche la membrane qui tapisse l'intérieur de la poitrine, mais qui ne lui est pas attachée. Il arrive souvent, après l'inflammation de poitrine, la pleurésie, & dans d'autres cas, que ces deux parties se colent l'une à l'autre, & ne se détachent jamais; mais c'est à peine un mal. On l'ignore ordinairement, parceque la santé n'en est point dérangée, & l'on ne fait jamais rien pour y remédier. J'ai vu cependant quelques cas dans lesquels cette adhérence nuisoit évidemment.

CHAPITRE V.
De la Pleurésie.

§. 84. La pleurésie, qu'on reconnoît principalement à ces quatre caracteres; une forte fiévre, de la peine à respirer, de la toux, & une vive douleur dans l'enceinte de la poitrine; la pleurésie, dis-je, n'est point une maladie différente de la péripneumonie dont je viens de parler; ainsi je n'ai presque rien à en dire de particulier.

§. 85. La cause en est, tout comme de la premiere, une inflammation du poulmon; mais une inflammation peut-être plus extérieure. La seule différence considérable dans les symptômes, c'est que la pleurésie est accompagnée d'une douleur très vive que l'on sent sur les côtes, & que l'on appelle ordinairement point. Cette douleur se fait sentir indifféremment sur toutes les parties de la poitrine, mais plus ordinairement sur les côtes sous les mammelles, & peut-être plus souvent du côté droit. La douleur redouble quand on tousse & quand on inspire, c'est-à-dire, quand on tire l'air; & la crainte de l'augmenter, fait que quelques malades s'empêchant machinalement, autant qu'ils le peuvent, de tousser & de respirer, empirent leur état en arrêtant le sang dans le poulmon, qui bien-tôt en est rempli; l'inflammation devient générale, le sang se porte à la tête, le visage devient livide, le malade suffoque & tombe dans l'état décrit [§. 46].

Quelquefois la douleur est si violente, que si la toux est forte en même-tems, & que les malades ne puissent pas l'arrêter, ils ont des convulsions. Je l'ai vu plusieurs fois; mais presque toujours chez des femmes qui sont d'ailleurs beaucoup moins sujettes que les hommes à cette maladie & à tous les maux inflammatoires. Je dois avertir ici que si elles en sont attaquées dans le tems de leurs regles, cela ne doit ni empêcher les saignées réitérées, ni rien changer du tout au traitement. L'on voit par-là que la pleurésie n'est qu'une inflammation de poitrine, accompagnée d'une vive douleur.

§. 86. Je sais que quelquefois l'inflammation du poulmon se communique à cette membrane qui tapisse intérieurement la poitrine, & qu'on appelle la pleure, & de-là aux muscles ou chairs qui sont sur les côtes; mais cela n'est pas ordinaire.

§. 87. Le printems est la saison qui produit le plus de pleurésies[10]. Le mal commence par un frisson ordinairement très fort, suivi de chaleur, de toux, d'oppression, quelquefois d'un sentiment de resserrement dans toute la poitrine, de mal de tête, de rougeur de joues, d'envies de vomir. Le point ne se fait pas toujours sentir d'abord; souvent ce n'est qu'après plusieurs heures, quelquefois le second & même le troisieme jour. Le malade sent quelquefois deux points; mais il est rare qu'ils soient également forts, & le plus leger disparoit bien-tôt: d'autrefois le point change de place; ce qui est un bien si le premier se dissipe parfaitement, un mal s'ils subsistent tous deux. Le pouls est ordinairement très dur dans cette maladie; mais dans le cas fâcheux du [§. 85], il devient mol & petit. Il vient souvent des crachats tels que dans l'inflammation de poitrine, dès les commencemens, d'autrefois il n'en vient point du tout: c'est ce qu'on appelle pleurésie séche, qui n'est pas rare. Quelquefois le malade tousse peu ou point: il se couche souvent plus aisément sur le côté malade que sur le sain. La marche de la maladie est la même que dans la maladie précédente. Comment seroit-elle différente, & les moyens de guérison les mêmes? Il survient souvent des saignemens de nez très considérables, & qui soulagent beaucoup; mais il en survient quelquefois d'une espece de sang corrompu, quand le malade est très mal, qui annoncent la mort.

[10] Ces Pleurésies sont très communes ici lorsque les vents de Nord, d'Est, de Nord-Est regnent long-tems de suite dans l'hiver, & les vents de Sud, d'Est, de Sud-Est dans l'été.

§. 88. Cette maladie est fréquemment produite par la boisson froide, que l'on prend ayant fort chaud, & alors elle est quelquefois si violente, qu'on l'a vue tuer le malade en trois heures. Un jeune homme mourut au pied de la fontaine même où il s'étoit désaltéré. Il n'est pas rare que les pleurésies tuent en trois jours.

Le point disparoît quelquefois, & le malade se plaint moins; mais en même-tems son visage change & devient pâle & triste, ses yeux se troublent, le pouls s'affoiblit, c'est un transport de l'humeur au cerveau; ce cas est presque toujours mortel. Il n'y a point de maladie dans laquelle les symptômes critiques soient plus violens & plus marqués que dans celle-ci: il est bon d'en être averti pour ne pas trop s'effrayer. La guérison survient souvent au moment où l'on attendoit la mort.

§. 89. Cette maladie est une des plus fréquentes & des plus meurtrieres, tant par elle-même, que dans nos campagnes par le mauvais traitement. Le préjugé qui veut que toutes les maladies se guérissent par les sueurs, regle tout le traitement de la pleurésie; & dès qu'un malade a un point, sur-le-champ on met en œuvre tous les remedes chauds. Cette funeste erreur tue plus de gens que la poudre à canon, & elle est d'autant plus fâcheuse, que la maladie est plus violente. Dans celle-ci il n'y a pas un moment à perdre, tout dépend des premieres heures.

§. 90. Le traitement est précisément le même, à tous égards, que dans la péripneumonie, parceque, je le répete, c'est la même maladie; ainsi les saignées, les boissons émollientes & délayantes, les vapeurs, les lavemens, la potion [No. 8], les cataplasmes émolliens & les autres topiques [No. 9], sont les vrais remedes; peut-être ces derniers sont-ils encore plus efficaces dans ce cas, & l'on doit en appliquer continuellement sur l'endroit où le point se fait sentir.

La premiere saignée, surtout si elle est considérable, diminue presque toujours le point, & souvent le dissipe entierement; mais il revient ordinairement au bout de quelques heures, ou dans le même endroit, ou quelquefois ailleurs, ce qui est assez favorable, surtout si la douleur qui se faisoit d'abord sentir sous la mammelle, se jette aux épaules, au dos, à l'omoplate, à la nuque.

Quand la douleur ne diminue point, ou peu; ou, si après avoir diminué, elle revient aussi violente que la premiere, surtout si elle revient dans le même endroit, & si la violence des autres symptômes dure, il faut réitérer la saignée; mais si la diminution du point subsiste, s'il ne revient que foiblement, de tems en tems, ou dans les parties dont je viens de parler; si la fréquence ou la dureté du pouls & tous les autres symptômes ont diminué, on peut quelquefois s'en passer. Il est cependant plus prudent, dans un sujet fort & robuste, de la faire; elle ne peut point faire de mal, & on court de grands risques en l'omettant. Dans les cas graves, on la réitere fréquemment, à moins qu'on ne trouve quelque obstacle dans la constitution du malade, ou dans son âge, ou dans quelques autres circonstances. Si dès le commencement, le pouls n'est que peu fréquent & peu dur, s'il n'est pas extrêmement fort, si le mal de tête & le point sont supportables, si la toux n'est pas trop violente, & si le malade crache, on peut se passer de la saignée. L'usage des autres remedes est précisément le même que dans le chapitre précédent, qu'il faut consulter depuis [§. 50] jusqu'au [§. 62].

§. 91. Quand le mal n'est pas fort grave, j'ai guéri souvent en peu de jours par une seule saignée & une grande quantité d'infusion de fleurs de sureau préparée comme du thé, à laquelle on ajoutoit du miel. C'est dans des cas de cette espece qu'on a vu réussir quelquefois le faltran, ou les vulneraires de Suisse infusés comme du thé dans de l'eau, avec du miel & même de l'huile; mais la boisson précédente que j'indique est fort à préferer. La boisson qu'on fait avec parties égales d'eau & de vin, & à laquelle on ajoute beaucoup de thériaque, du poivre, de la canelle &c. tue toutes les années plusieurs paysans.

§. 92. Dans les pleurésies seches, dans lesquelles le point, la fievre, le mal de tête sont très forts, le pouls très dur, très plein, avec une secheresse prodigieuse de la peau, & de la langue; il faut faire les saignées très près les unes des autres. Elles emportent souvent la maladie sans aucune autre évacuation.

§. 93. La pleurésie se termine, tout comme l'inflammation plus profonde, par quelque évacuation, par un abcès, par la gangrene, ou par un endurcissement; & elle laisse très fréquemment des adhérences.

La gangrene se manifeste quelquefois dès le troisieme jour, sans avoir été précédée par de grandes douleurs. Le cadavre, dans ce cas, noircit souvent beaucoup, surtout dans le voisinage du mal; & le peuple superstitieux attribue la maladie à quelque cause surnaturelle, ou en tire quelque présage facheux pour les restans. Ce cas est un effet tout naturel, tout simple, & ne peut pas être autrement. Le traitement chaud produit ordinairement ce malheur. Je l'ai vu chez un homme à la fleur de l'âge, qui avoit pris de la thériaque avec de l'eau de cerise, & du faltran au vin.

§. 94. Il se forme des vomiques, mais leur situation leur donne plus de facilité à s'ouvrir en dehors, & de là résulte plus souvent l'empyeme, [§. 79]. Pour prévenir cet accident, «il est très bien de placer, dès le commencement de la maladie, à l'endroit le plus douloureux, une petite emplâtre, qui tienne exactement, parceque si la pleurésie dégénere en abcès, l'amas du pus se fera de ce côté-là.

«Lors donc que l'on connoîtra qu'il se forme un abcès, (voyez [§. 63]) on rongera, par un caustique leger, l'endroit qu'on aura marqué, & dès qu'il sera ouvert, on aura soin d'y entretenir la suppuration. On peut alors avoir un espoir fondé, que l'amas du pus prendra son cours par cet endroit où il trouvera moins de resistance, & qu'il sortira; car l'amas de matiere s'arrête souvent entre la pleure, & les parties qui y sont adhérentes.»

Il n'y a à dire, de l'endurcissement ou squirrhe & de l'adhérence, que ce que j'en ai dit [§. 81], [82].

§. 95. L'on remarque que quelques personnes, qui ont eu une attaque de cette maladie, ont souvent des rechûtes, surtout les ivrognes. J'en ai vu un qui les comptoit par douzaines. Quelques saignées, de tems en tems, pourroient prévenir ces retours fréquens, qui, joints à l'ivrognerie, les rendent languissans & stupides à la fleur de l'âge. Ils tombent dans une espece d'asthme, & de-là dans l'hydropisie; triste fin, digne de leur vie. Ceux qui peuvent s'astreindre à quelques soins, peuvent aussi les prévenir sans saignées, par un regime raffraichissant, en se privant de tems en tems de viande & de vin; en buvant du petit lait, ou d'une des boissons [No. 1], [2], [4], & en prenant quelques bains de pied tiedes, surtout dans les saisons dans lesquelles ces maux ont accoutumé de revenir.

§. 96. Il y a des remedes très usités dans cette maladie parmi le paysan, & vantés par quelques Medecins; le sang de bouquetin, & la suie dans un œuf[11]. Je ne nie point, que bien des gens n'aient été gueris après l'usage de ces remedes; mais il n'en est pas moins vrai, qu'ils sont dangereux; ainsi il est prudent de ne jamais les employer, puisqu'il y a beaucoup de probabilité qu'ils feront un peu de mal, & une certitude qu'ils ne peuvent point faire de bien. On doit penser de même du genipi, ou absinthe des Alpes, qui s'est aussi acquis beaucoup de réputation. Il est aisé d'en déterminer l'usage. Le genipi, est puissamment amer; il échauffe & fait suer. L'on ne doit donc jamais l'employer dans une pleurésie, tant que les vaisseaux sont pleins, le pouls dur, la fievre forte, le sang enflammé. Dans tous ces cas il augmenteroit le mal; mais sur la fin de la maladie, quand les vaisseaux sont désemplis, le sang délayé, la fievre diminuée, alors on peut s'en servir, en se souvenant toujours qu'il est chaud, & qu'il faut l'employer sobrement.

[11] Les fientes ou excrémens de cheval, de mulet, de poule, de coq. Le poivre & les autres épices & aromates dans de l'eau ou du vin.

CHAPITRE VI.
Des maux de gorge, ou Esquinancies.

§. 97. La gorge est sujette à plusieurs maladies. L'une des plus fréquentes & des plus dangereuses, c'est l'inflammation, qu'on appelle ordinairement Esquinancie; qui est la même maladie, que l'inflammation de poitrine; mais dans une partie différente; ce qui fait que les symptomes sont fort différens. Ils varient même suivant les différentes parties de la gorge qui sont enflammées.

§. 98. Les symptomes généraux de l'inflammation à la gorge sont, le frisson, la chaleur, la fievre, le mal de tête, les urines rouges, la difficulté, & quelquefois l'impossibilité d'avaler quoi que ce soit. Mais si les parties les plus voisines de la glotte, c'est-à-dire, de l'entrée du canal de la respiration, sont attaquées, il est très difficile de respirer. Le malade sent de l'angoisse, des suffocations; le mal gagne quelquefois la glotte, la trachée-artere, le poulmon, & la maladie est promptement mortelle. L'inflammation des autres parties est moins dangereuse, & elle l'est d'autant moins, que le mal est plus extérieur. Quand l'inflammation est générale, & qu'elle occupe toutes ces parties, & de plus, les amigdales, la luette, la base de la langue; c'est une des maladies les plus dangereuses, & les plus horribles. Le visage est enflé & enflammé; tout l'intérieur de la gorge l'est également; le malade n'avale quoi que ce soit; il respire avec une peine & une angoisse, qui, jointes à l'engorgement du cerveau, le jettent dans une espece de délire furieux; la langue enfle & sort de la bouche; les narines sont dilatées pour respirer; tout le col, jusques au-dessus de la poitrine, est d'un gonflement prodigieux; le pouls est fréquent & très foible, & souvent intermittent; le malade n'a point de forces, & meurt ordinairement le second ou le troisieme jour.

§. 99. Quelquefois le mal quitte les parties intérieures, & se jette à l'extérieur; la peau du col & de la poitrine rougit & devient douloureuse, & le malade se sent mieux. D'autres fois le mal quitte la gorge, mais c'est pour se porter au cerveau, ou sur le poulmon. L'un & l'autre de ces deux derniers cas sont mortels, quand on n'a pas sur-le-champ de très bons secours, qui sont même très souvent inutiles.

§. 100. L'espece la plus fréquente est celle qui attaque les amigdales & la luette. Le mal commence ordinairement par une des amigdales, qui devient grosse, rouge, douloureuse, & ne permet d'avaler qu'avec une très grande peine. Quelquefois le mal se borne à un seul côté; mais plus ordinairement il passe à la luette, & de là, à l'autre amigdale. Si le mal n'est pas grave, la premiere est ordinairement mieux, quand la seconde est attaquée. Lorsqu'elles le sont toutes deux ensemble, la douleur & le malaise sont très considérables, le malade ne peut avaler qu'avec la plus grande peine; & la sensibilité est si grande, que j'ai vu des femmes avoir des convulsions. L'on est même quelquefois plusieurs heures sans pouvoir rien prendre; tout le dessus de la bouche, le fonds du palais, un peu de la base de la langue sont legerement rouges. Plusieurs malades avalent le liquide plus difficilement que le solide, parceque le liquide a besoin de plus d'action de la part des muscles pour être dirigé. La salive est encore plus pénible que les autres liquides; parcequ'elle est un peu visqueuse, & coule moins aisément. Cette difficulté à l'avaler, jointe à la quantité qu'il s'en forme, produit ce crachement presque continuel, qui incommode beaucoup quelques malades; d'autant plus que l'intérieur des joues, les côtés & le bout de la langue, & les levres s'écorchent souvent. Cela les empêche aussi de dormir; mais ce n'est pas un mal; le sommeil est peu utile dans les maladies fievreuses. J'ai vu souvent que ceux qui avoient cru leur gorge presqu'entierement guerie le soir, y avoient très mal après quelques heures de sommeil.

La fievre, dans cette espece, est quelquefois très forte, & le frisson dure souvent plusieurs heures; il est suivi d'une chaleur considérable, & d'un violent mal de tête, accompagné quelquefois d'assoupissement. Il y a ordinairement assez de fievre le soir; mais quelquefois très peu, & même point le matin.

Un leger commencement de mal de gorge précede souvent le frisson; mais plus ordinairement, il ne se manifeste qu'après, en même tems que la chaleur.

Le col est quelquefois un peu enflé, & plusieurs malades se plaignent d'une douleur assez vive dans l'oreille, du côté le plus malade. J'ai rarement vu qu'on en eût dans les deux.

§. 101. Ou l'inflammation se dissipe peu à peu, ou il se forme un abcès dans la partie qui étoit la plus attaquée. Il n'est jamais arrivé, au moins je l'ignore, que cette espece bien conduite se terminât par la gangrene, ou par le durcissement; mais j'ai été témoin, que l'un & l'autre arrivent, quand on veut forcer les sueurs dans le commencement par des remedes chauds.

Il est aussi très rare qu'il se fasse ces transports facheux sur le poulmon, comme dans l'espece des [§. 98], [99]. Il est vrai qu'il n'arrive pas fréquemment non plus que le mal se jette au-dehors, comme dans la même espece.

§. 102. Le traitement de l'esquinancie est, aussi bien que celui de toutes les autres maladies inflammatoires, le même que celui de l'inflammation de poitrine.

L'on met d'abord au regime [§. 29]; & dans l'espece ([§. 98]) il faut faire quatre ou cinq saignées dans peu d'heures, & quelquefois on est obligé d'y revenir. Quand elle est au degré le plus considérable, tous les remedes sont le plus souvent inutiles; mais il faut les tenter. L'on doit donner autant qu'il est possible, des boissons [No. 2] & [4]. Mais comme souvent la quantité qu'ils en peuvent avaler, est très petite, il faut donner des lavemens [No. 5], de trois en trois heures, & mettre trois fois par jour, pendant une demi heure, les jambes dans l'eau tiede.

§. 103. Les ventouses scarifiées, appliquées autour du col, après deux ou trois saignées, sont souvent extrêmement utiles. Dans des cas presque désespérés, quand le col est extrêmement gonflé, une ou deux incisions profondes, faites avec un rasoir, sur cette enflure extérieure, ont sauvé le malade.

§. 104. Dans l'espece ([§. 100]) il faut très souvent en venir à la saignée; & il ne faut jamais l'omettre quand on trouve le pouls dur & plein. Il est très important de la faire d'abord; c'est le seul moyen de prévenir l'abcès, qui se forme avec une grande facilité, si l'on la différe seulement de quelques heures. Quelquefois il faut la réiterer. Il est rarement nécessaire d'en faire trois.

Souvent le mal est assez leger pour pouvoir guérir sans saignées, moyennant beaucoup de menagement; mais ceux qui ne sont ni maîtres de leurs tems, ni en situation d'être soignés, doivent, sans hésiter, faire d'abord une saignée, qui emporte souvent le mal; surtout, si après l'avoir faite, le malade boit beaucoup d'infusion [No. 2].

Il suffit, dans cette espece, de prendre un bain de jambes, & un lavement par jour. On prend l'un le matin, & l'autre le soir. Outre les remedes généraux de l'inflammation, on en applique de particuliers sur le mal, dans l'une & l'autre espece. Les meilleurs sont, 1. des cataplasmes émolliens [No. 9]. sur tout le col. L'on vante beaucoup le cataplasme de nid d'hirondelles. Je ne le blâme pas; mais il est certainement moins efficace que tous ceux que j'indique. 2. Des gargarismes [No. 19]. L'on peut en faire plusieurs, qui ont à-peu-près les mêmes propriétés, & la même efficace. Ceux que j'indique, sont ceux qui m'ont le mieux réussi; & ils sont très simples. 3. La vapeur de l'eau chaude, comme dans le [§. 52]; l'on doit réiterer la vapeur, cinq ou six fois jour; avoir toujours un cataplasme, & se gargariser très souvent.

Il y a des personnes, sans parler des enfans, qui ne savent pas se gargariser; la douleur rend même la chose difficile. Alors, au lieu de gargarismes, on peut injecter la même liqueur [No. 19], avec une petite seringue. L'injection va bien plus avant que le gargarisme, & elle fait souvent cracher une quantité considérable de matieres glaireuses, épaissies au fond de la gorge; ce qui soulage sensiblement le malade. Il faut les réitérer souvent. L'on peut commodément employer à cet usage, une de ces petites seringues de sureau, que tous les enfans de village savent faire.

§. 105. Quand le mal peut se guerir sans suppuration, la fievre, le mal de tête, la chaleur dans la gorge, la douleur en avalant, commencent à diminuer dès le quatrieme jour; quelquefois déja le troisieme, souvent seulement le cinquieme, & cette diminution augmente à grands pas; & au bout de deux, trois ou quatre jours, le malade est très bien. Il y en a cependant quelques-uns, qui conservent une très legere douleur, seulement d'un côté, pendant quatre ou cinq jours, mais sans fievre, & sans mal-aise.

§. 106. Quelquefois la fievre, & ses accidens diminuent après la saignée & les autres remedes, sans qu'il survienne d'amandement dans la gorge, ni de signes de suppuration. Dans ces cas, il faut insister principalement sur les gargarismes & les vapeurs [§. 104]; & si l'on peut avoir un Chirurgien un peu adroit, il faut qu'il fasse une scarification sur les amigdales malades. Il en sort une certaine quantité de sang, & ce remede soulage très promptement presque tous ceux qui l'emploient.

§. 107. Si l'inflammation ne se résout pas, mais qu'il se forme un abcès, ce qui arrive presque toujours si l'on a négligé les commencemens du mal; alors les accidens de la fievre continuent, quoiqu'un peu moins fortement après le quatrieme jour; la gorge reste rouge, mais cependant d'un rouge un peu moins vif; l'on conserve une douleur, mais plus sourde & accompagnée quelquefois de pulsations; d'autres fois il n'y en a point, ce dont il est bon d'être averti; le pouls devient ordinairement un peu plus mol, & le cinquieme ou le sixieme jour, quelquefois plutôt, l'abcès est prêt à s'ouvrir. On le connoît par une petite tumeur blanche & molle, quand on ouvre la bouche, qui paroit ordinairement au centre de l'inflammation. L'abcès se creve de lui-même, ou s'il ne s'ouvre pas, il faut l'ouvrir; ce qu'on fait en assujettissant fortement une lancette au bout d'un petit bâton, & l'enveloppant toute, excepté la pointe de la longueur d'un quart ou d'un tiers de pouce, avec un linge doux. L'on perce l'abcès avec la pointe de cette lancette. Au moment où l'abcès s'ouvre, la bouche est inondée d'un pus d'un gout & d'une odeur insoutenables. Il faut se gargariser avec le gargarisme détersif [No. 19]. L'on est quelquefois surpris de la quantité de pus qui sort de l'abcès. Il ne s'en forme ordinairement qu'un: j'en ai cependant vu quelquefois deux.

§. 108. Il arrive, & ce cas n'est même pas rare, que le pus ne s'amasse pas précisément dans l'endroit où paroissoit la forte inflammation, mais dans quelque partie plus cachée; de façon que la facilité d'avaler revient presqu'entierement, la fievre diminue, le malade dort. L'on se persuade que l'on est gueri, & qu'il ne reste que les incommodités de la convalescence. Quand on n'est pas Medecin ou Chirurgien, il est aisé de s'y tromper. Voici les signes qui peuvent faire juger qu'il y a un abcès. Une inquiétude, & un mal-aise général, une douleur dans toute la bouche, quelques frissons de tems en tems, souvent des chaleurs vives & passageres, un pouls assez mou sans être naturel, un sentiment d'épaisseur & de pesanteur dans la langue, de petits boutons blancs sur les gencives, sur l'intérieur des joues, sur l'intérieur & l'extérieur des levres, un gout & une odeur désagréables.

§. 109. Dans ces cas, il faut tenir souvent dans la bouche du lait, ou de l'eau, tiedes; recevoir la vapeur d'eau chaude, mettre autour du col des émolliens; tous ces secours disposent l'abcès à s'ouvrir. Il faut aussi chercher avec le doigt l'endroit où il est; & alors le Chirurgien peut aisément l'ouvrir. Il m'est arrivé une fois qu'il s'en perça un sous mon doigt, sans que je fisse aucun effort pour cela. On peut injecter de l'eau tiede par la bouche, ou par les narines, un peu fortement; cela occasionne quelquefois une espece de toux, ou des efforts qui le font ouvrir. J'en ai vu s'ouvrir en riant. L'on ne doit au reste point être inquiet de l'évenement. Je ne sache point d'exemple, qu'on soit mort d'une esquinancie, dès que la suppuration est formée, ni peut-être même, dès qu'elle a commencé à se former.

§. 110. Les glaires, dont la gorge est remplie, & l'inflammation même de cette partie, qui, en irritant, produit le même effet que quand on porte le doigt, ou quelqu'autre corps, au fond de la gorge, font que le malade se plaint d'envies continuelles de vomir. Il faut être sur ses gardes, & ne pas croire que ce mal de cœur vienne d'embarras d'estomac, & exige un émétique. Ce seroit une grande faute, souvent, que d'en donner un; il peut, quand l'inflammation est forte, la rendre mortelle; ou l'on est obligé de faire une saignée pendant qu'il agit, pour diminuer sa violence; & cette imprudence laisse souvent le malade, lors même qu'il guerit, dans un état de langueur pendant long-tems. Il y a cependant quelques maux de gorge avec fievre, dans lesquels on peut faire vomir; mais c'est quand il n'y a point d'inflammation, ou quand on l'a dissipée, & qu'il reste des matieres putrides dans les premieres voies. J'en parlerai.

§. 111. L'on voit souvent, dans ce pays, une maladie différente des maux de gorge dont je viens de parler, mais qui, comme eux, fait qu'on avalle difficilement. On l'appelle en françois les oreillons, & assez généralement, les ourles. C'est un engorgement des glandes qui servent à former la salive, & surtout des deux grosses, qui sont entre l'oreille & la machoire, qu'on appelle parotides, & des deux qui sont dessous la machoire, qu'on appelle maxillaires: elles se gonflent considérablement, & empêchent non-seulement d'avaler, mais même d'ouvrir la bouche; parceque les mouvemens sont très douloureux. Les enfans y sont beaucoup plus exposés que les grandes personnes. Comme ordinairement il n'y a pas de fievre, il ne faut point de remede. Il suffit de tenir les parties malades à l'abri du grand air, & d'y appliquer, si l'on veut, quelque cataplasme; de diminuer beaucoup la quantité de ses alimens, de se priver de viande & de vin, & de faire un usage abondant de quelque liqueur chaude, qui délaie les humeurs & rétablisse la transpiration. Je me gueris de ce mal, il y a sept ans, en ne buvant, pendant quatre jours, que du thé de melisse, auquel je joignis un quart de lait, & très peu de pain. Le même regime m'a gueri souvent de legers maux de gorge.

§. 112. Il y a eu ici, ce printems, une quantité étonnante de maux de gorge, de deux especes. Les uns, dont je ne dirai rien, étoient des maux de gorge ordinaires, tels que je les ai décrits. Sans avoir rien de particulier, ils ont été fréquens parmi les adultes, & ont très bien gueri par la méthode que j'ai proposée. Les autres, dont je dirai quelque chose, parceque je sais qu'ils ont regné dans quelques villages, & qu'ils y ont fait du ravage, attaquoient aussi les adultes, mais surtout les enfans, depuis l'âge d'un an, même au dessous, jusques à douze ou treize.

Les premiers symptomes étoient, comme dans les maux ordinaires, le frisson, la chaleur, l'abbattement, le mal de tête, le mal de gorge: mais ce qui les distinguoit; c'est 1. que, souvent les malades avoient de la toux, & un peu d'oppression. 2. Le pouls étoit plus vite, mais moins dur & moins fort, qu'il ne l'est ordinairement dans les maux de gorge. 3. Ils avoient une chaleur acre, seche, & une grande inquiétude. 4. Ils crachoient moins qu'on ne crache ordinairement dans le mal de gorge, & avoient la langue très seche. 5. Quoiqu'ils eussent de la peine à avaler, cependant ce n'est pas ce qui les incommodoit le plus, & ils pouvoient boire suffisamment. 6. Le gonflement & la rougeur des amigdales, de la luette, & du fond du palais, n'étant que peu considérables, mais les glandes parotides & maxillaires, & surtout les premieres, étant extrêmement gonflées, & enflammées, la douleur dont ils se plaignoient le plus, étoit cette douleur extérieure. 7. Quand le mal étoit grave, tout le col se gonfloit; & quelquefois même les vaisseaux qui rapportent le sang du cerveau étant gênés, les malades avoient de l'assoupissement & du délire. 8. Les redoublemens de la fievre étoient assez irreguliers. 9. Les urines n'étoient pas aussi enflammées que dans les autres maux de gorge. 10. La saignée & les autres remedes ne les soulageoient pas aussi promptement, & le mal étoit plus long. 11. Il ne venoit pas à suppuration, comme les autres especes, mais quelquefois les amigdales s'ulceroient. 12. Presque tous les enfans, & un très grand nombre d'adultes poussoient, ou dès le premier jour, ou seulement les jours suivans, jusques au sixieme, une ébullition, qui, chez quelques-uns, ressembloit assez à la rougeole; mais d'une couleur moins vive, & sans aucune élevation. Elle commençoit au visage, au bras, de-là aux jambes, aux cuisses, au corps, & se retiroit peu-à-peu, au bout de deux ou trois jours, dans le même ordre qu'elle avoit observé en poussant. D'autres, en très petit nombre (je n'en ai vu que cinq), éprouvoient tous des accidens plus graves avant l'éruption, & poussoient le vrai pourpre ou milliaire blanc. 13. Quand ces ébullitions avoient poussé, ils se trouvoient ordinairement mieux. La derniere duroit quatre, cinq, ou six jours, & se terminoit souvent par des sueurs. Ceux qui ne les ont pas eues, & c'est le cas de plusieurs adultes, n'ont pu se guerir que par des sueurs abondantes sur la fin: car au commencement elles étoient inutiles, & même nuisibles. 14. J'ai vu quelques personnes, chez lesquelles le mal de gorge s'est dissipé entierement, sans qu'il eût rien poussé, & sans suer; mais qui restoient dans une inquiétude & dans une angoisse très fortes, avec un pouls vite & petit. Je leur ordonnois une boisson sudorifique: alors l'éruption, ou les sueurs venant, elles se trouvoient bien. 15. Soit qu'elles aient eu l'ébullition ou qu'ils ne l'aient pas eue, tous ont perdu la premiere peau par grandes écailles, dans tout le corps; tant ce venin, qui devoit s'évacuer par la peau, avoit d'âcreté. 16. Un grand nombre éprouvoient un changement singulier dans la voix, différent de celui des maux de gorge ordinaires; l'intérieur des narines étoit extrêmement sec. L'on a eu plus de peine à se remettre qu'après les maux de gorge ordinaires; & si l'on se négligeoit dans la convalescence, surtout si l'on s'exposoit trop tôt au froid, il survenoit une rechûte, ou différens accidens, tels que de l'oppression, un gonflement de ventre, différentes enflures, de la langueur, du dégout, des écoulemens derriere les oreilles, de la toux, de l'enroueüre. 17. J'ai été appellé pour des enfans, & même quelques jeunes gens, qui, au bout de quelques semaines étoient tombés dans une enflure générale de tout le corps, avec une forte oppression, & une diminution considérable dans les urines, qui étoient rouges & troubles; ils étoient aussi dans un état singulier d'indifférence pour tout. Je les ai tous gueris avec des vesicatoires, & la poudre [No. 24]. Ce remede commençoit par les faire vomir; il survenoit ensuite des urines, & surtout des sueurs abondantes, qui les guerissoient. Deux seuls, d'un mauvais temperamment, & un peu rachitiques ou noués, après avoir été rétablis pendant quelques jours, sont retombés, & ont péri.

§. 113. Chez les adultes, j'ai employé la saignée, & les rafraichissans, tant qu'il y avoit inflammation; ensuite il falloit évacuer les premieres voies, & après cela faire suer doucement. Les poudres [No. 24] ont souvent produit, avec grand succès, l'un & l'autre effet. Dans d'autres cas, j'ai employé l'ipécacuana [No. 34]. Dans quelques sujets, il n'y avoit pas de symptomes inflammatoires, & le mal dépendoit uniquement d'embarras putrides dans les premieres voies; quelques malades même rendoient des vers: alors je n'ai point fait de saignées; mais le remede vomitif produisoit, dans le commencement, un excellent effet, & tous les symptomes diminuoient sensiblement; la sueur survenoit naturellement, & le malade guerissoit au bout de quelques jours. Il y a eu quelques endroits, dans lesquels il n'y avoit aucun caractere d'inflammation, & où il ne falloit aucune saignée; celles qu'on faisoit réussissoient mal. Je n'ai point fait saigner d'enfans. Les vesicatoires, après l'évacuation des premieres voies, & beaucoup de délayans, étoient leurs remedes. Une simple infusion de sureau & de tilleul a fait beaucoup de bien à ceux qui en ont bû abondamment. Je sais qu'il est mort, dans quelques villages, un grand nombre de malades, avec une enflure de col prodigieuse. Il en est aussi mort quelques uns en ville; entr'autres une fille de vingt ans, qui n'avoit pris que des sudorifiques chauds, & du vin rouge, & qui mourut dès le quatrieme jour, avec des suffocations violentes, & perdant beaucoup de sang par le nez. Du grand nombre que j'ai vû, il n'en est mort que deux. L'un étoit une petite fille de dix mois; elle avoit eu l'ébullition qui rentra tout-à-coup. Ce fut alors qu'on m'appella. Il s'étoit fait un dépôt sur la poitrine; rien ne put la sauver. L'autre étoit un garçon robuste, de dix-sept à dix-huit ans, chez lequel la maladie s'annonça d'abord assez violemment. Elle se calma cependant; & la fievre étant presque entierement finie, les sueurs qui commençoient à venir, l'auroient gueri; mais il ne voulut jamais les soutenir, & se mettoit à chaque instant nud. Il se fit tout-à-coup un dépôt sur le poulmon, qui l'emporta trente heures après. Je n'ai jamais vu mourir avec une peau aussi seche. Le vomitif chez lui n'avoit fait que peu d'effet, & avoit procuré une diarrhée. Sa mauvaise façon de se conduire paroit avoir été la cause de sa mort. C'est un exemple.

§. 114. Je me suis étendu sur cette maladie, parcequ'il pourroit arriver qu'elle se répandît dans d'autres endroits[12]; & il est utile qu'on soit prévenu de ses caracteres, & du traitement, qui a autant de rapport avec celui des fievres putrides, dont je parlerai plus bas, qu'avec celui des maladies inflammatoires, dont j'ai parlé. Dans quelques personnes, le mal de gorge a été un symptome de fievre putride, plutôt que la maladie principale.

[12] Cette description convient à la maladie connue en France & en Angleterre, où elle a été épidémique, sous le nom de mal de gorge malin, ulceré ou gangreneux: Huxham qui l'a si bien décrite, la regarde comme une fievre maligne & pestilentielle.

§. 115. Les maux de gorge sont, pour bien des personnes, une maladie habituelle, qui revient toutes les années, & même plus souvent. On les prévient par les mêmes moyens que j'ai indiqués [§. 95], pour prévenir les pleurésies habituelles[13].

[13] Et en garantissant du froid le cou & la tête pendant le jour & surtout la nuit.

CHAPITRE VII.
Des Rhumes.

§. 116. Il regne plusieurs préjugés sur les rhumes, qui tous peuvent avoir des conséquences facheuses. Le premier c'est qu'un rhume n'est jamais dangereux. Cette erreur coûte tous les jours la vie à plusieurs personnes. Je m'en suis déja plaint il y a sept ans; & j'ai vu dès-lors une foule de nouveaux exemples, qui n'ont que trop justifié mes plaintes. L'on ne meurt effectivement pas d'un rhume, tant qu'il n'est que rhume; mais quand on le néglige, il jette dans des maladies de poitrine, qui tuent. Les rhumes emportent plus de gens que la peste, répondit un très habile Medecin, qui avoit beaucoup vu, à un de ses amis qui lui disoit, je me porte bien, je n'ai qu'un rhume. Un second préjugé, c'est que les rhumes ne veulent point de remedes, & que plus on en fait, plus ils durent. Cela peut être vrai, vu la mauvaise façon dont on les traite; mais c'est un principe faux en soi. Les rhumes ont leurs remedes tout comme les autres maux, & se guerissent avec plus ou moins de facilité, suivant qu'ils sont mieux ou moins bien conduits.

§. 117. Une troisieme erreur; c'est que, non-seulement on ne les regarde pas comme dangereux, mais on les croit même salutaires. Il vaut mieux, sans doute, avoir un rhume, qu'une maladie plus facheuse; mais il vaudroit beaucoup mieux n'en avoir aucune. Tout ce qu'on peut raisonnablement dire; c'est que quand une transpiration arrêtée devient cause de maladie, il est heureux qu'elle produise un rhume, plutôt que quelque maladie très grave, comme il arrive souvent; mais il seroit à préférer, que ni la cause, ni l'effet, n'eussent existé. Un rhume prouve toujours un dérangement dans les fonctions de notre corps, une cause de maladie; il est une maladie réelle, qui, quand elle est violente, porte une atteinte sensible à toute la machine. Les rhumes affoiblissent considérablement la poitrine; & la santé en est tôt ou tard altérée. Les personnes souvent enrhumées, ne sont jamais robustes, & tombent souvent dans la langueur. Et la facilité à s'enrhumer est une preuve de la facilité avec laquelle la transpiration se dérange, & le poulmon s'engorge, ce qui est toujours dangereux.

§. 118. L'on conviendra de la fausseté de ces préjugés, en examinant la nature des rhumes, qui ne sont autre chose que les maladies que je viens de décrire, mais dans un degré fort leger.

Un rhume est véritablement presque toujours, une maladie inflammatoire; c'est une legere inflammation du poulmon, ou de la gorge, ou d'une membrane qui garnit intérieurement les narines & l'intérieur de quelques cavités qui se trouvent dans les os de la joue & du front; cavités, qui toutes communiquent avec le nez; de façon que quand l'inflammation a attaqué une partie de cette membrane, elle se communique aisément aux autres.

§. 119. Il est presque inutile de décrire les symptomes du rhume; il suffira de faire remarquer 1. que la principale cause des rhumes est la même que celle qui produit le plus ordinairement les maladies dont j'ai parlé; c'est-à-dire, la transpiration arrêtée. 2. Que quand ces maladies regnent, il y a en même-tems beaucoup de rhumes. 3. Que les symptômes qui annoncent un rhume violent, ressemblent beaucoup à ceux qui précedent ces maladies. L'on a rarement de gros rhumes sans frisson & sans fievre, quelquefois même elle dure plusieurs jours. L'on tousse, la toux reste seche pendant quelque tems, ensuite il vient des crachats qui diminuent la toux, & l'oppression. C'est alors qu'on peut dire que le rhume est mûr. L'on a souvent de legers points, mais passagers, & un peu de mal de gorge. Quand les narines sont le siege du mal, ce qu'on appelle fort mal à propos rhume de cerveau, on a souvent un mal de tête très violent. Le mal de tête dépend souvent de l'irritation de la membrane qui tapisse les cavités de l'os du front, ou Sinus maxillaires. L'on ne mouche, dans les commencemens, qu'une eau fort claire, & fort âcre; ensuite, à mesure que l'inflammation diminue, elle s'épaissit, & l'on mouche une matiere semblable à celle qu'on crache. L'on perd ordinairement l'odorat, le gout, l'appetit.

§. 120. Les rhumes n'ont point de durée fixe. Ceux de cerveau durent ordinairement très peu de jours; ceux de poitrine sont plus longs. Il y en a cependant beaucoup qui se dissipent au bout de quatre à cinq jours. S'ils durent trop long tems, ils nuisent; 1. parceque la toux violente dérange toute la machine, & surtout qu'elle porte le sang à la tête. 2. En privant du sommeil, qui est presque toujours diminué par un rhume. 3. En ôtant l'appetit, & en troublant la digestion; ce qui affoiblit nécessairement. 4. En affoiblissant le poulmon même, par les secousses continuelles qu'il reçoit; de façon que, peu à peu, toutes les humeurs s'y jettant, comme sur la partie la plus foible, il reste une toux continuelle; il est toujours surchargé d'humeurs, qui, s'y épaississant, gênent la respiration, oppressent & donnent une fievre lente; le corps ne se nourrit pas; le malade tombe dans la foiblesse, le déperissement, l'insomnie, l'angoisse, & meurt souvent assez promptement.

§. 121. Puisque le rhume est une maladie de la même espece que les esquinancies, les peripneumonies, les inflammations de poitrine; le traitement doit être de la même espece. Si le rhume est fort, il faut faire une saignée au bras, ce qui l'abrege beaucoup; & elle est convenable toutes les fois que le malade est sanguin, qu'il a une forte toux, & un grand mal de tête. L'on doit faire un usage abondant des ptisanes [No. 1], [2], [4]. Il est utile de prendre tous les soirs, des bains de pied en se couchant. En un mot, si l'on met le malade au régime [§. 29], on le guerit très promptement.

§. 122. Mais souvent le mal est si leger, qu'on ne croit pas devoir y faire des remedes; & sans remede, on guerit aisément, en se privant pendant quelques jours de viande, d'œufs, de bouillon, de vin, de tout ce qui est acre, gras ou pesant; en vivant de pain, de legume, & d'eau, & surtout en soupant peu ou point, & en buvant, si l'on est altéré, une simple ptisane d'orge, ou une infusion de sureau, à laquelle on peut joindre un quart ou un tiers de lait. Les bains de pied, & la poudre [No. 20], contribuent à faire dormir. L'on peut aussi, sans danger, prendre quelques tasses d'infusion de fleurs de coquelicot ou pavot rouge, faite comme du thé.

Quand il n'y a plus de fievre, de chaleur, d'inflammation; que le malade a été à la diete pendant quelques jours, & qu'il s'est bien délayé; si la toux & l'insomnie continuent, on peut donner le soir une pilule de stirax, ou une prise de thériaque, avec un peu d'infusion de fleurs de sureau, en sortant d'un bain de pied; alors ces remedes, en calmant la toux, & en rétablissant la transpiration, guerissent souvent dans une nuit: mais j'en ai vu de mauvais effets, quand on les donnoit trop tôt, & il faut toujours, quand on les prend, n'avoir que très peu soupé, & que le soupé soit digéré.

§. 123. Il y a un très grand nombre de remedes vantés pour les rhumes, des ptisanes de pommes, de reglisse, de figues, de raisins secs, de bourache, de lierre terrestre, de veronique, d'hysope, d'orties. Je ne veux rien leur ôter de leur prix: elles peuvent toutes avoir été utiles; & ceux qui en ont vû réussir une dans un cas, la croient la plus excellente de toutes. C'est une erreur. Ce n'est point sur un seul cas qu'on doit décider; c'est à ceux qui en voient journellement un grand nombre, & qui observent attentivement l'effet des différens remedes, à juger de ceux qui conviennent le plus généralement; & ce sont ceux que j'ai indiqués. Je sais qu'un thé de queues de cerises, qui est une boisson assez agréable, a guéri un rhume fort invétéré.

Dans les rhumes de cerveau, la vapeur de l'eau chaude toute simple, ou dans laquelle on a mis des fleurs de sureau, ou quelques autres herbes un peu aromatiques, procurent ordinairement un soulagement très prompt. Elle fait aussi du bien dans les rhumes de poitrine (voyez [§. 52]). L'on étoit fort en usage d'employer le blanc de baleine; mais c'est une huile très indigeste; & les huiles ne conviennent que très rarement dans les rhumes. D'ailleurs le blanc de baleine est presque toujours rance; ainsi il vaut mieux le bannir.

§. 124. Ceux qui ne diminuent point la quantité des alimens, & qui boivent de grandes quantités d'eau chaude, ruinent leur santé. Ils ne font plus de digestion, la toux devient stomachale sans cesser d'être pectorale; & ils courent risque de tomber dans l'état décrit [§. 120], No. 4. Les eaux-de-vie brûlées, les vins aromatisés, font les plus grands maux pris dans les commencemens, & l'on feroit mieux de n'en jamais prendre. Si l'on en a vu quelques bons effets, ce n'est que sur la fin, quand la maladie étoit entretenue uniquement par la foiblesse des organes. Dans ce cas, il faut quitter les relachans, prendre tous les jours quelques prises de la poudre [No. 14], avec un peu de vin, & si les humeurs paroissoient se jetter trop sur le poulmon, appliquer des vesicatoires aux gras des jambes.

§. 125. Les liqueurs conviennent si peu, que souvent une très petite quantité ranime un rhume qui finissoit. Il y a même des personnes qui n'en boivent jamais sans s'enrhumer, & cela n'est point étonnant. Elles occasionnent une très legere inflammation de poitrine, qui est un rhume. Il ne faut pas, dans cette maladie, s'exposer sans nécessité à un grand froid; mais il faut également se garder de trop de chaleur. Ceux qui s'enferment dans des chambres fort chaudes, ne guérissent point: & comment y guérir? ces chambres, indépendamment du danger qu'on court en les quittant, enrhument comme les liqueurs, en produisant une legere inflammation de poitrine.

§. 126. Les personnes sujettes aux fréquens rhumes, celles qu'on appelle catharreuses, croient devoir se tenir fort au chaud. C'est une erreur qui acheve de ruiner leur santé. Cette disposition vient de deux causes; ou de ce que la transpiration se dérange aisément, ou quelquefois de la foiblesse d'estomac, ou de celle du poulmon, qui demandent des remedes particuliers. Quand le mal vient de ce que la transpiration se dérange aisément, plus elles se tiennent au chaud, plus elles se font suer, & plus le mal augmente. Cet air continuellement tiede, affoiblit tout le corps, & sur-tout le poulmon; les humeurs s'y jettent toujours plus. La peau sans cesse baignée par une petite sueur, se relâche, s'amollit, devient incapable de faire ses fonctions; la moindre chose arrête alors toute transpiration, & il naît une foule de maux de langueurs. Ils redoublent de précaution pour se préserver de l'air froid, & tous leurs soins sont autant de moyens efficaces pour rendre leur santé plus foible; & cela d'autant plus surement, que la crainte de l'air assujettit nécessairement à une vie sédentaire qui augmente tous leurs maux, auxquels les boissons chaudes, dont ils font usage, mettent le comble. Ils n'ont qu'un moyen de guérir; c'est de se familiariser avec l'air, de fuir les chambres chaudes, de diminuer peu à peu leurs vêtemens, de coucher au froid, de ne rien manger & de ne rien boire qui ne soit froid, les boissons même à la glace leur sont salutaires; de prendre beaucoup d'exercice; & enfin si le mal est invétéré, de faire usage pendant long-tems de la poudre [No. 14], & des bains froids. Cette méthode réussit aussi très bien pour ceux chez qui le mal dépend primitivement d'une foiblesse d'estomac ou de poulmon, & au bout d'un certain tems ces trois causes se réunissent toujours.

§. 127. L'on est plus en usage, il est vrai, à la ville qu'à la campagne, de tenir souvent à la bouche différentes tablettes, pâtes, &c. Je n'en exclus point l'usage; mais il n'y a rien d'aussi efficace que le jus de réglisse, & moyennant qu'on le prenne à dose suffisante, il procure un vrai soulagement. J'en ai pris moi-même une once & demie dans un jour, & j'en ressentis les bons effets d'une façon marquée.

CHAPITRE VIII.
Des maux de Dents.

§. 128. Les maux de dents qui sont quelquefois si longs & si violens, qu'ils occasionnent des insomnies opiniâtres, beaucoup de fievre, des rêveries, des inflammations, des abcès, des ulceres, des caries, des convulsions, des syncopes, dépendent de trois causes principales. 1o. De la carie des dents. 2o. De l'inflammation du nerf des dents, ou de la membrane qui les enveloppe; ce qui entraîne celle de la gencive. 3o. D'une humeur catharrale, froide, qui se jette sur ces parties.

§. 129. Dans le premier cas, la carie ayant mis le nerf à nud, l'air, les alimens, les boissons, l'humeur même de la carie l'irritent, & cette irritation produit des douleurs plus ou moins violentes. Quand la dent est extrêmement gâtée, il n'y a point de remede que de l'arracher, sans quoi les douleurs continuent, l'haleine devient puante, la gencive se perd, les autres dents, & souvent même la machoire se carient: d'ailleurs elle empêche l'usage des dents voisines, qui se couvrent de tartre, & périssent. Quand le mal est moins considérable, on peut quelquefois en arrêter les progrès en brûlant la dent avec un fer chaud, ou en la plombant si elle en est susceptible. L'on se sert aussi de différentes liqueurs, & même d'eau forte & d'esprit de vitriol; mais ces remedes sont extrêmement dangereux & doivent être bannis. Si l'on craint les opérations que je viens d'indiquer, on peut se servir d'essence de gérofle, dans laquelle on trempe un coton qu'on applique sur la carie; ce qui soulage souvent pour assez longtems. L'on emploie aussi une teinture d'opium appliquée de la même façon. On peut mêler ces deux remedes ensemble à doses égales. J'ai réussi plusieurs fois avec la liqueur minérale anodine d'Hoffman; elle paroît pendant quelques instans augmenter la douleur; mais le soulagement vient ordinairement après qu'on a craché quelquefois. Un gargarisme fait avec l'argentine bouillie dans de l'eau, soulage souvent les douleurs qui viennent de carie, & plusieurs personnes dans ce cas se sont bien trouvées d'en faire un usage habituel. Ce remede ne peut point nuire; il est même utile pour les gencives. D'autres se soulagent en frottant tout le visage avec du miel.

§. 130. La seconde cause, c'est l'inflammation du nerf dans l'intérieur, ou de la membrane à l'extérieur de la dent; on la connoît par le tempéramment, l'âge, le genre de vie du malade. Ceux qui sont jeunes, sanguins, qui s'échauffent beaucoup, ou par le travail, ou par les alimens & les boissons, ou par les veilles, ou par d'autres excès, ceux qui étoient accoûtumés à quelques hémorragies, ou naturelles, ou artificielles, & qui ne les ont plus, y sont très exposés. La douleur vient ordinairement promptement, & souvent après quelque cause d'échauffement. Le pouls est fort & plein, le visage assez rouge, la bouche extrêmement chaude; l'on a souvent beaucoup de fievre & un violent mal de tête, la gencive s'enflamme, se gonfle, & quelquefois il s'y forme un abcès, d'autrefois il arrive que l'humeur se jette à l'extérieur, la joue enfle & la douleur diminue. Quand la joue enfle, mais sans que la douleur diminue, c'est alors une augmentation, & non pas un changement de mal. Dans cette espece, il faut employer le traitement des maladies inflammatoires, & recourir à la saignée, qui ordinairement soulage sur-le-champ. Après la saignée, on emploie le régime rafraîchissant, les bains de pied, les lavemens; on se gargarise avec l'eau d'orge, l'eau & le lait; on applique sur la joue des cataplasmes émolliens. S'il survient un abcès, on le fait meurir en tenant presque continuellement dans la bouche du lait chaud, ou des figues cuites dans du lait; & dès qu'il paroît mûr, on le fait ouvrir, ce qui est aisé & point douloureux. Quelquefois le mal, quoiqu'il dépende de cette cause, n'est pas si violent; mais il dure fort long-tems, & revient dès qu'on s'est échauffé, dès qu'on est au lit, dès qu'on prend quelque mets échauffant, quelque liqueur, du vin, du caffé. Il faut dans ces cas faire une saignée, sans laquelle les autres remedes sont inutiles, & prendre quelques soirs de suite des bains de pied tiedes, & une prise de la poudre [No. 20]. La privation totale de vin & celle de viande, surtout le soir, ont guéri plusieurs personnes qui avoient des maux de dents très opiniâtres.

Tous les remedes chauds dans cette espece sont pernicieux, & souvent l'opium, la thériaque, les pilules de styrax, bien loin de produire l'effet qu'on en attend, ont empiré les douleurs.

§. 131. Quand le mal dépend d'une transpiration arrêtée, qui se jette sur les mêmes parties, le mal est ordinairement, quoiqu'aussi douloureux, accompagné de symptômes moins violens. Le pouls n'est ni fort, ni plein, ni fréquent, la bouche est moins chaude, l'on enfle moins. Dans ces cas il faut purger avec la poudre [No. 21]; ce qui guérit quelquefois radicalement des maux très invétérés. Ensuite on peut faire usage de la ptisane des bois [No. 71]; elle a guéri des maux de dents qui avoient résisté à d'autres cures pendant plusieurs années; mais elle seroit pernicieuse dans l'autre espece. Les vesicatoires à la nuque ou ailleurs, il n'importe trop où, ont fait souvent un très bon effet, en détournant l'humeur & en rétablissant la transpiration. Enfin l'on peut employer avec le plus grand succès dans cette espece, surtout après la purgation, les pilules de styrax, l'opium, la thériaque. Les remedes âcres, comme le tabac ficelé ou en corde, la racine de piretre en faisant saliver, évacuent une partie de l'humeur qui cause la maladie & diminuent la douleur. La fumée de tabac guérit aussi quelquefois dans cette espece, soit en faisant cracher, soit parcequ'elle a quelque chose d'anodin qui participe des vertus de l'opium.

§. 132. Comme cette cause est souvent l'effet d'une foiblesse d'estomac, il arrive tous les jours qu'on voit des personnes dont le mal augmente à mesure qu'elles prennent des rafraîchissans. L'augmentation du mal fait qu'elles doublent la dose du remede, & les douleurs croissent à proportion. Il faut nécessairement quitter cette méthode, & employer les remedes stomachiques & propres à rétablir la transpiration. La poudre [No. 14] a produit souvent d'excellens effets, quand je l'ai ordonnée dans ces cas, & elle ne manque jamais d'emporter très promptement les maux de dents, qui reviennent périodiquement à certains jours & à certaines heures. J'ai guéri quelques personnes en leur conseillant l'usage du vin, dont elles ne buvoient point.

§. 133. Outre les maux de dents qui dépendent des trois causes principales que j'ai indiquées, & qui sont les plus fréquens: il y en a de très longs & de très cruels, qui sont occasionnés par une acreté générale de la masse du sang, & qui ne se guérissent que par les remedes propres à corriger cette âcreté. Quand elle est de nature scorbutique, le raifort sauvage, (la poivrée), le cresson, le beccabunga, (la fava), l'oseille, l'alleluya la détruisent. Si elle est d'une nature différente, elle demande d'autres remedes; mais le plan de cet ouvrage ne permet point d'entrer dans ces détails. Comme le mal est long, il donne le tems d'aller consulter.

La goutte & le rhumatisme se jettent quelquefois sur les dents, & occasionnent les douleurs les plus cruelles, qu'il faut traiter comme les maladies dont elles dépendent.

§. 134. L'on comprend par ce qu'on vient de dire, ce que c'est que cette bisarrerie imaginaire qu'on attribue aux maux de dents, parcequ'un remede qui a soulagé l'un, ne soulage pas l'autre. Cela vient de ce que ces remedes sont toujours ordonnés sans connoissance de cause, qu'on ne fait point attention à la nature du mal; qu'on traite une douleur de carie, comme une douleur d'inflammation; celle-ci comme une douleur de fluxion froide, & cette derniere comme une douleur causée par l'âcreté scorbutique. Ainsi il n'est point étonnant que l'on échoue. Les Médecins eux-mêmes ne donnent peut-être pas toujours assez d'attention à la nature du mal, & lorsqu'ils la connoissent, ils se bornent trop à des remedes foibles & incapables de produire l'effet nécessaire. Si le mal est de nature inflammatoire, rien ne peut le soulager que la saignée.

Il en est des maux de dents comme de tous les autres, ils dépendent de plusieurs causes, & si l'on ne combat pas cette cause par les remedes, bien loin de guérir, l'on augmente le mal.

J'ai guéri de violens maux de dents de la machoire inférieure, en appliquant une emplâtre composée de farine, de blanc d'œuf, d'eau-de-vie & de mastic, à l'angle de cette machoire, dans l'endroit où l'on sent battre l'artere. J'ai aussi soulagé des maux de tête extrêmement violens, en appliquant la même emplâtre sur l'artere des tempes.

CHAPITRE IX.
De l'Apoplexie.

§. 135. Tout le monde connoît l'apoplexie, qui est une perte subite de tous les sens, & de tous les mouvemens volontaires, pendant laquelle le pouls se conserve, & la respiration est gênée. Je m'étendrai peu sur cette maladie, qui n'est pas fréquente dans les campagnes, & dont j'ai parlé fort au long dans une lettre à Monsieur de Haller, qui vient de paroître.

§. 136. L'on en distingue ordinairement deux especes; l'apoplexie sanguine, & l'apoplexie séreuse. Elles dépendent l'une & l'autre, de ce que les vaisseaux du cerveau s'engorgent, & qu'alors ils empêchent les fonctions des nerfs. Toute la différence qu'il y a entre l'une & l'autre, c'est que la premiere a lieu chez les personnes qui sont fortes, robustes, qui ont un vrai sang, pesant, épais, inflammatoire, & qui en ont beaucoup: c'est alors une vraie maladie inflammatoire. L'autre attaque les personnes moins robustes, dont le sang est plus aqueux, plutôt visqueux que dense ou épais, dont les vaisseaux sont lâches, qui ont beaucoup d'humeurs.

§. 137. Quand la premiere est à son plus haut degré; c'est ce qu'on appelle coup de sang, ou apoplexie foudroyante, elle tue dans la minute. Ce cas n'est pas susceptible de remede. Quand le mal est moins violent, & qu'on trouve le malade avec un pouls fort, plein, élevé, le visage rouge, & enflé, le col gonflé, la respiration gênée & bruyante, ne sentant rien, n'ayant d'autre mouvement, que quelques efforts pour vomir, il n'y en a même pas toujours, il faut sur-le-champ, 1. découvrir entierement la tête du malade, lui couvrir très peu le reste du corps, lui procurer un air très frais, & lui desserrer entierement le col. 2. Le mettre autant qu'il est possible; la tête haute & les pieds pendans. 3. Lui faire une saignée au bras, par une très grosse ouverture, de douze à seize onces, suivant la force avec laquelle le sang vient. On la réiterera jusques à trois & quatre fois, si les circonstances le demandent, ou au bras ou au pied. 4. Donner un lavement avec la décoction des premieres herbes émollientes qui se présenteront, quatre cuillerées d'huile, & une cuillerée de sel. On le réiterera de trois en trois heures. 5. S'il est possible, lui faire avaler beaucoup d'eau, sur chaque pot de laquelle on auroit mis trois dragmes de nitre. 6. Dès que la violence du pouls a diminué, que la respiration est moins embarrassée, & le visage moins enflammé, il faut faire prendre la décoction [No. 22]; ou, si l'on ne pouvoit pas l'avoir à tems, trois quarts d'once, ou une once de crême de tartre, & beaucoup de petit lait; remede qui m'a très bien réussi dans un cas, où je n'en avois point d'autre. 7. Eviter toute liqueur spiritueuse, vin, eaux distillées, soit en boisson, en application, ou même en senteur. L'on ne doit toucher, irriter, remuer le malade, que le moins qu'il est possible; en un mot on doit éviter, tout ce qui peut agiter. Ce conseil est absolument contraire aux usages communs; mais il est cependant fondé en raison, confirmé par l'expérience, & absolument nécessaire. En effet tout le mal vient de ce que le sang se porte en trop grande quantité, & avec trop de force au cerveau, qui étant comprimé empêche tout mouvement des nerfs. Pour rétablir ces mouvemens, il faut donc débarrasser le cerveau, en diminuant la force du sang; mais les liqueurs, les vins, les esprits, les sels volatils, l'agitation, les frictions l'augmentent, & par-là même, elles augmentent l'embarras du cerveau & la maladie; au lieu que tout ce qui calme la circulation, contribue à rappeller plutôt le mouvement. 8. On doit lier fortement les cuisses sous le jarret; par-là on empêche le sang de revenir des jambes, & il s'en porte moins à la tête. Si le malade paroît peu à peu, & à mesure qu'il prend des remedes, passer dans un état moins violent, l'on peut espérer. Si après les premieres évacuations générales, son état empire; il est tout-à-fait mal.

§. 138. Quand il se guérit, l'usage des sens revient; mais il reste souvent un peu de délire pendant quelque tems, & presque toujours une paralysie sur la langue, un bras, une jambe, & les muscles du même côté du visage. Cette paralysie se guerit quelquefois peu à peu, par des purgations rafraichissantes de tems en tems, & une diete très peu nourrissante. Tous les remedes chauds sont extrêmement nuisibles, & peuvent occasionner une nouvelle attaque. L'émetique pourroit être mortel, & l'a été plus d'une fois. L'on doit absolument l'éviter; il ne faut pas même aider, par de l'eau tiede, les efforts que le malade fait pour vomir. Ils ne dépendent point des matieres qui sont dans l'estomac, mais de l'embarras du cerveau; & plus ils sont considérables, plus cet embarras augmente; parceque, pendant qu'ils ont lieu, le sang ne peut pas revenir de la tête, & par-là-même le cerveau en est surchargé.

§. 139. L'autre espece a les mêmes symptomes; excepté que le pouls n'est ni si élevé, ni si fort; que le visage est moins rouge, quelquefois même pâle; la respiration paroit moins gênée, & il y a quelquefois plus de facilité & plus d'abondance dans les vomissemens. Comme elle attaque des personnes moins sanguines, moins fortes, moins échauffées, la saignée n'est souvent point nécessaire. Il n'est au moins jamais nécessaire de la réitérer; & si le pouls est peu plein & point dur, elle pourroit être nuisible. Il faut au reste 1. situer le malade comme dans l'autre espece, quoique cela soit un peu moins nécessaire. 2. Lui donner un lavement; mais sans huile, avec le double de sel, & la grosseur d'un petit œuf de savon; ou avec quatre ou cinq tiges de gratiole, ou herbe au pauvre homme. 3. On purge avec la poudre [No. 21]. 4. L'on peut, pour boisson, donner une forte infusion de melisse, & réitérer deux fois par jour le lavement. 5. Purger derechef le troisieme jour. 6. Appliquer d'abord au gras des jambes des vesicatoires. 7. Si la nature paroit vouloir se dégager par les sueurs, on doit l'aider; & j'ai vu souvent qu'un thé de chardon bénit produisoit très bien cet effet. Si l'on prend ce parti, il faut soutenir la sueur, sans bouger s'il est possible pendant plusieurs jours: il est arrivé alors qu'au bout de neuf jours, le malade étoit délivré de toute paralysie, qui survient ordinairement après cette apoplexie tout comme après l'autre.

§. 140. Les apoplexies sont sujettes à des rechûtes; & chaque nouvelle attaque est plus dangereuse que la précédente, ainsi il est extrêmement important de chercher à les prévenir. On prévient l'une & l'autre espece par une diete severe, & en retranchant beaucoup de la quantité ordinaire des alimens; & la précaution la plus essentielle, pour quiconque a eu une attaque, c'est de renoncer au souper. Ceux qui ont eu une attaque de la premiere espece, doivent être encore plus exacts que les autres; ils doivent se priver de tout ce qui est succulent, aromatique, âcre; du vin, des liqueurs, du caffé. Ils doivent faire un grand usage des jardinages, des fruits, des acides; manger peu de viande, & point de noire; prendre toutes les semaines deux ou trois prises de la poudre [No. 23], le matin à jeun, dans un verre d'eau; se purger deux ou trois fois par an, avec la potion [No. 22]; prendre journellement de l'exercice; éviter les chambres trop chaudes, & l'ardeur du soleil; se coucher de bonheur, se lever matin; n'être jamais plus de huit heures au lit; & si l'on remarque qu'il se forme beaucoup de sang, & qu'il se porte à la tête, il faut sans hésiter, faire une saignée, & se mettre perdant quelques jours, à une diete totale, sans aucun aliment solide. Les bains chauds sont pernicieux dans ces cas. Dans l'autre espece, [§. 139], au lieu de se purger avec le remede [No. 22], il faut se purger avec le [No. 21].

§. 141. Les mêmes secours propres à prévenir une rechûte, peuvent empêcher une premiere attaque, si on les emploie à tems; car quoique l'attaque d'apoplexie soit très prompte, cependant la maladie s'annonce plusieurs semaines, quelquefois plusieurs mois, même des années, à l'avance; par des vertiges, des pesanteurs de tête, de legers embarras de langue, des paralysies momentanées, tantôt d'une partie, tantôt d'une autre; quelquefois des dégoûts & des envies de vomir, sans qu'on puisse soupçonner aucun embarras dans les premieres voies, ou aucune autre cause dans l'estomac ou dans le voisinage; un changement difficile à décrire, dans la physionomie; des douleurs vives & passageres près du cœur; une diminution dans les forces, sans cause sensible; & quelques autres signes, qui marquent que les humeurs se portent trop à la tête, & que les fonctions du cerveau sont gênées.

Il y a des personnes qui sont sujettes à des attaques, qui dépendent de la même cause que l'apoplexie, & qu'on peut regarder comme de très legeres apoplexies, dont on soutient plusieurs attaques, & qui ne dérangent que très peu la santé. Tout-à-coup le sang se porte à la tête, le malade est étourdi, il perd toutes ses forces, il a quelquefois des nausées, sans cependant que la connoissance, le sentiment & le mouvement se perdent tout-à-fait. La tranquillité, une saignée, des lavemens dissipent l'accès: on en prévient les retours par le régime ordonné [§. 140]. & sur-tout par un usage abondant de la poudre [No. 23]. A la fin, un de ces accès dégénere en apoplexie mortelle; mais on peut la retarder très long-tems, par un régime exact, & en évitant toutes les passions fortes, & sur tout la colere.

CHAPITRE X.
Des coups de Soleil.

§. 142. L'on appelle coup de Soleil, les maux qui résultent d'une trop forte action du soleil sur la tête: c'est la même chose que insolation.

Si l'on fait attention que le bois, la pierre, les métaux, exposés à l'action du soleil, s'échauffent, même dans les climats tempérés, au point qu'on ne peut pas les toucher sans se brûler, on comprendra tout le danger qu'on court, si la tête est exposée à une telle chaleur. Les vaisseaux se desséchent, le sang s'épaissit; il se forme une véritable inflammation, qui quelquefois, tue en très peu de tems. C'est un coup de soleil qui tua Manassés, mari de Judith; car comme il étoit auprès de ceux qui lioient les gerbes aux champs, la chaleur lui donna sur la tête, & il tomba malade, & il se mit au lit, & il mourut. Les signes qui caractérisent un coup de soleil, sont le séjour dans un endroit où il donnoit fortement; un violent mal de tête, avec la peau chaude, & extrêmement séche; les yeux rouges & secs, ne pouvant ni rester ouverts, ni soutenir la lumiere; quelquefois un mouvement continuel dans la paupiere, du soulagement par l'application de quelque liqueur fraiche; souvent une impossibilité de dormir; d'autres fois un grand assoupissement, mais accompagné de réveils violens: une fiévre très forte; un abbatement & un dégoût total; quelquefois beaucoup d'altération, d'autres fois point; la peau du visage est souvent brûlée.

§. 143. L'on est exposé aux coups de soleil dans deux saisons de l'année, ou au printems, ou dans les grandes chaleurs; mais ils sont bien différens dans leurs effets. Au printems, les gens de la campagne, les ouvriers, y sont peu sujets; ce sont les gens de la ville, les personnes délicates, qui ont pris peu de mouvement pendant l'hiver, & qui ont acquis beaucoup d'humeurs. Si dans ces circonstances elles vont au soleil, comme il a déja une certaine force; que par le genre de vie qu'elles ont mené, les humeurs sont déja plus disposées à se porter à la tête; que le fraicheur du terrein, sur-tout quand il a plû, fait qu'on ne se réchauffe pas aussi aisément les pieds, il agit sur leur tête comme un vésicatoire, & il détermine une plus grande quantité d'humeur; ce qui procure de violens maux de tête, accompagnés souvent d'élancemens vifs & fréquens, & de douleur dans les yeux; mais ce mal est rarement dangereux. Les gens de la campagne, les personnes de la ville, qui n'ont point discontinué l'exercice pendant l'hiver, ne craignent point ces soleils de printems. Les coups de soleil en été sont bien plus fâcheux, & ils attaquent les ouvriers ou les voyageurs, qui sont long-tems exposés à l'ardeur: c'est alors que le mal est porté à son plus haut dégré, & que les malades meurent souvent sur la place. Dans les pays chauds, cette cause tue plusieurs personnes dans les rues, & fait de grands ravages dans les armées en marche. L'on en voit, dans les pays tempérés, de tristes effets. Après avoir marché tout le jour au soleil, un homme tomba en léthargie, & au bout de quelques heures mourut avec des symptomes de rage. J'ai vu un couvreur, un jour très chaud, se plaindre à son camarade d'un violent mal de tête, qui augmentoit de minute en minute. Au moment où il voulut se retirer, il tomba mort, & fut précipité. Cette cause produit très fréquemment dans les campagnes, des phrénésies très dangereuses, que le peuple appelle fiévres chaudes. L'on en voit plusieurs toutes les années.

§. 144. L'effet du soleil est encore plus dangereux, si l'on y est exposé pendant le sommeil. Deux faucheurs s'endormirent sur un tas de foin la tête nue; ayant été réveillés par les autres, ils chancelerent, prononcerent quelques mots qui n'avoient point de bon sens, & moururent. Quand l'effet du vin & celui du soleil se réunissent, ils tuent très promptement, & il n'y a pas d'années, qu'on ne trouve morts dans les chemins des paysans, qui, étant ivres, vont tomber dans quelques coins, où ils périssent par une apoplexie vineuse & solaire. Ceux qui réchappent, conservent souvent toute leur vie des maux de tête, & même quelque léger dérangement dans les idées. J'ai vu qu'après quelques jours de violens maux de tête, le mal se jettoit sur les paupieres, qui restoient longtems rouges & fort tendues, sans qu'on pût les ouvrir. L'on a vu des personnes, chez lesquelles un coup de soleil occasionnoit un délire continuel, sans fiévre, & sans qu'ils se plaignissent d'un mal de tête. Quelquefois la goutte sereine en a été la suite; & il est fort commun de voir des personnes, chez lesquelles un long séjour au soleil, laisse une impression dans l'œil qui leur fait appercevoir différens corps voltigeants en l'air, & qui troublent la vision.

§. 145. Chez les enfans fort jeunes, qui ne sont jamais exposés si long-tems à une si violente ardeur, mais sur lesquels une petite cause agit, le mal se manifeste, ou par un assoupissement profond, qui dure plusieurs jours, ou par des réveries continuelles, mêlées de fureur & de frayeur, presque comme quand ils ont eu quelque violente peur, par des mouvemens convulsifs, par des maux de tête qui redoublent par accès, & leur font pousser de hauts cris, par des vomissemens continuels. J'ai vu des enfans qui, après un coup de soleil, ont conservé long-tems une petite toux.

§. 146. Les vieillards qui s'exposent souvent imprudemment au soleil, ne savent pas tout le danger qu'ils courent. On a vu un homme qui, s'étant tenu à dessein fort long-tems au soleil, le jour libre d'une fiévre tierce, eût une attaque d'apoplexie qui l'emporta le lendemain. Lors même que le mal n'est pas prompt, cependant cette habitude dispose certainement à l'apoplexie & aux maux de tête. Un des plus légers effets du soleil sur la tête, c'est de procurer un rhume de cerveau, un mal de gorge, un enroument, un gonflement des glandes du col, une sécheresse dans les yeux, qui se fait quelquefois sentir long-tems.