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LES FILLEULES DE RUBENS
Histoire Flamande
Tome Premier
par
S. HENRY BERTHOUD
Bruxelles,
Librairie Allemande, Française et Étrangère
De Mayer et Flatau,
Rue de la Madeleine, 5
1849
CHAPITRE Ier.
MYNHEER BORREKENS.
Vers la fin du mois de juin de l'année 16.., au moment où les cloches de l'église Notre-Dame d'Anvers sonnaient quatre heures du matin, un homme jeune encore entr'ouvrit les riches courtines qui fermaient son lit et sortit de sa chambre, en marchant avec précaution sur la pointe du pied.
Après avoir descendu un escalier dont les derniers ornements n'étaient pas encore tout-à-fait terminés, il entra dans une petite salle ou se trouvait une baignoire de marbre blanc rapportée d'Italie, et l'un des chefs-d'oeuvre les plus admirables de l'antiquité. Il jeta le manteau qui l'enveloppait, se plongea pendant quelques minutes, dans la baignoire pleine d'eau fraîche, et termina ensuite sa toilette avec une promptitude qui n'excluait pourtant point les soins les plus minutieux.
Après quoi, il couvrit sa tête d'un feutre gris à larges bords et se rendit à l'église voisine de Notre-Dame.
Quatre heures et demie sonnaient au moment où il franchissait le seuil de l'église, et où un prêtre montait à l'autel pour célébrer le saint sacrifice de la messe.
Le jeune homme s'agenouilla humblement sur les dalles, au milieu de la foule, se signa dévotement et pria avec ferveur pendant toute la durée de la cérémonie catholique. Après quoi, il se releva, n'oublia point de tremper ses doigts dans l'eau du bénitier et reprit le chemin de son logis.
Chemin faisant, il rencontra une pauvre femme qui s'en revenait, comme lui, de la messe. Enveloppée de sa cape noire, d'une grande propreté, quoique usée et raccommodée en plusieurs endroits, elle tenait par la main deux petits enfants; on lisait, rien que dans l'allure de cette femme, une misère honnête.
—Vous avez là un beau garçon bien éveillé, dit le jeune homme à la femme.
—Un pauvre orphelin! répondit-elle en soupirant. J'ai perdu mon mari il y a un an.
Et la douleur lui fit, sans qu'elle s'en aperçût, accélérer convulsivement le pas pendant quelques secondes.
—Que la volonté de Dieu soit faite! ajouta-t-elle avec une résignation qui se trouvait plus dans ses paroles que dans son coeur. Si j'étais seule à souffrir, je ne me plaindrais point, mais ces deux pauvres innocents!…
Elle s'interrompit et se remit à marcher avec vitesse, car des larmes remplissaient ses yeux, et ses sanglots étaient prêts à éclater.
Le jeune homme avait pris le petit garçon par la main.
—Demeures-tu bien loin d'ici? lui demanda-t-il en tapant sur ses grosses joues roses.
—A la place de Meir, répondit ce petit garçon en regardant le beau cavalier si bravement vêtu, et qui portait à ses bottes des éperons d'argent qui résonnaient d'une manière fort agréable pour l'oreille d'un bambin.
—Et comment te nommes-tu?
—Claes, mynheer.
—Eh bien! Claes, tu ne refuseras pas de ton compagnon de route ces deux morceaux de pain d'épice qui font si bon effet à la boutique devant laquelle nous passons! Embrasse-moi, partage avec ta soeur, et au revoir!
En achevant ces mots, il s'éloigna, non sans écrire, sur ses tablettes, le nom et l'adresse de la veuve Claes.—Ma chère Isabelle me saura gré de lui apporter, à son réveil, cette infortune à soulager, se dit-il.
Il ne se trouvait plus qu'à peu de distance de sa maison, lorsqu'une voix forte et mielleuse, tout à la fois, le salua d'un bonjour mynheer Rubens, qui lui fit tourner la tête.
—Ah! c'est vous, mynheer Borrekens, dit-il en s'arrêtant devant une porte, sur le seuil de laquelle se tenait appuyé un homme d'une soixantaine d'années environ, et qui souleva sur sa tête son bonnet pour saluer le peintre célèbre.
—Moi-même, répondit le bourgeois, et je suis charmé de vous voir, car je devais me rendre chez vous aujourd'hui.
—Vous m'auriez fait honneur et plaisir, voisin.
—L'honneur eût été pour moi, et vous y auriez trouvé peu de plaisir, mynheer Rubens, car il devait s'agir, dans ma visite, d'un bout de terrain qu'en creusant les fondations d'un mur vous avez pris sur le jardin du Serment des Arquebusiers, dont j'ai l'honneur d'être le roi.
—Par saint Pierre et saint Paul, mes patrons! si je l'ai fait, c'est bien sans m'en douter, s'écria l'artiste.
—C'est aussi ce que j'ai dit aux arquebusiers, répondit mynheer Borrekens; mais ils n'ont point voulu entendre raison, et ils prétendent que c'est aux hommes de loi à vider cette affaire. L'assignation vous sera remise aujourd'hui par entremise de procureur.
—Eh bien! nous plaiderons, s'il le faut, répliqua Rubens, à qui cette nouvelle, néanmoins, était visiblement désagréable.
—Par saint Christophe, notre patron! c'est ce que je voudrais empêcher! Quoi! il sera dit que le chevalier Pierre-Paul Rubens, l'honneur de notre cité, aura maille à partir avec le serment dont je suis roi! Ah! mynheer, au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre!
—Comment puis-je m'entendre avec de mauvaises têtes qui m'assignent par procureur avant de m'avoir entretenu du tort involontaire qu'ils prétendent que je leur ai causé? C'est là un mauvais procédé, voisin!
—Vous répétez les mêmes paroles que je leur ai dites, mynheer Rubens. Mais il y a parmi les arquebusiers un diable de gribouilleur de papier, de son état maître clerc de procureur, et qui a mené la chose plus vite qu'il ne seyait. J'ai obtenu à grand'peine d'être autorisé à vous parler de l'affaire ce matin, avant la dénonciation légale.
—Eh bien! nous plaiderons, puisque le Serment des Arquebusiers le veut.
—Au lieu de plaider, nous ferions bien mieux de nous entendre, je vous le répète.
—Et comment m'entendre avec des gaillards qui frappent sans dire: Gare! Je leur aurais donné d'excellentes et irrécusables raisons pour leur prouver qu'ils ont tort.
—Ils n'eussent point manqué non plus de ces bonnes raisons, répliqua mynheer Borrekens, en riant. Qui discute croit toujours avoir bon droit. A vrai dire, un argument d'écus ferait plus dans cette circonstance que cent mille belles paroles d'or, quoique le procès soit plutôt une affaire d'amour-propre qu'une affaire d'argent.
—Les juges décideront, puisqu'on me force à plaider!
—Plaider! Vous laisserez dire par la ville que le chevalier Rubens, dont chacun aime la générosité, le talent et la personne, a contesté à un Serment de ses compatriotes un droit qu'il est de leur devoir de défendre?
—Eh! que voulez-vous donc que je fasse? demanda Rubens non sans quelque impatience, car la pensée de ce procès lui était odieuse, et maître Borrekens ne s'était que trop bien appliqué à lui en faire sentir les inconvénients.
—Il n'appartient point à un pauvre marchand de dentelles de donner un conseil à plus habile et plus éclairé que soi, répartit Borrekens en se réfugiant dans une hypocrite humilité; cependant, si vous me permettiez d'émettre mon opinion…
—Mais puisque je vous la demande! s'écria Rubens en se croisant les bras.
—Je disais hier aux arquebusiers: Vous avez envie d'un tableau de saint Christophe, pour la chapelle de votre Serment: eh bien! je vais prier le chevalier Rubens de vous faire ce saint Christophe, et qu'il ne soit plus question de rien entre nous!
—-Soit! j'accepte. Vous aurez votre saint Christophe, quoiqu'un pareil sujet ne me plaise pas trop à traiter. D'autant plus que le géant me paraît un saint quelque peu apocryphe.
—Le patron des arquebusiers! Ne dites point de pareilles choses, mynheer Rubens… ne dites point de pareilles choses!… Au revoir, j'ai votre parole et je tiens l'affaire pour arrangée et convenue entre les deux parties.
Borrekens laissa s'éloigner Rubens et se prit à rire.
—Oh! la bonne idée qui m'est passée par la tête! Voici le Serment des arquebusiers qui va posséder un beau tableau de Rubens sans qu'il lui en coûte un cromsleers[1]. Allons vite prévenir mes collègues de ce que j'ai fait! Car, en vérité, mynheer Rubens ne nous a pas pris grand comme le pouce de terrain, aussi vrai que le procès que les arquebusiers veulent lui intenter n'existe que dans ma tête.
[Note 1: Petite monnaie du pays.]
En se parlant ainsi, ce mynheer Borrekens rentra dans son logis, et après avoir traversé un long corridor dallé en marbre, entra dans une vaste pièce d'un aspect assez froid et qui servait à la fois de salon, de salle à manger et de parloir.
L'unique fenêtre de cette chambre affectait une forme ogivale et prenait un jour papillotant à travers des centaines de vitres coloriées diversement et unies entre elles par un mince réseau de lamelles de plomb. Près de cette fenêtre, se tenait assise une jeune femme tellement absorbée dans sa profonde rêverie, que ses mains avaient laissé échapper le carreau à dentelles placé sur ses genoux, et qu'elle n'entendit point entrer le roi des arquebusiers.
C'était une de ces figures blondes et suaves telles que la Frise seule en produit; on eût deviné que la jeune femme était née de l'autre côté du Zuiderzée, quand bien même elle n'eut point porté la coiffure nationale des femmes léwardennes. Le front ceint de cette riche couronne d'or et enveloppée de voiles de dentelles, la tête penchée par un mouvement plein d'abandon, elle ressemblait ainsi à ces naïves miniatures de reine que les rubricateurs du moyen âge se complaisaient à tracer sur le vélin de leurs manuscrits.
—Toujours triste, toujours rêveuse! Thrée, fit mynheer Borrekens avec plus de tendresse qu'on n'aurait cru capables d'en exprimer ses traits finauds et le son de sa voix vulgaire. Je suis sûr que tu penses encore aux brouillards et aux traîneaux de ton pays!
La jeune femme tressaillit à la voix de Borrekens.
—Pardonnez-moi! dit-elle; oui, vous avez raison, je retournais en imagination dans cette douce contrée où je suis née, où se sont écoulés les jours heureux de ma jeunesse, où dorment dans la paix du tombeau mon père, ma mère, et celui dont la tendresse était venue me consoler de leur perte!
Elle essuya les larmes qui coulaient de ses yeux.
—Allons! allons! Thrée, ne vous laissez point abattre par votre juste douleur. Oui, ce fut un coup terrible pour vous et pour moi que la mort imprévue du pauvre Ians, qui vous laissa sans mari et moi sans fils! Mais pensez à la consolation qui vous est réservée, puisque dans quelques jours vous serez mère.
—Vous avez raison, mon père, dit-elle.
—Sans compter que je veux que le fils auquel vous donnerez le jour ait un parrain qui fasse honneur à la corporation dont j'ai l'honneur d'avoir été élu roi depuis huit jours. Ah! par saint Christophe! les arquebusiers d'Anvers ne se repentiront pas de m'avoir nommé leur chef. Ils ne tarderont pas à reconnaître si maître Borrekens possède de l'habileté, sait faire valoir leurs droits et s'entend à défendre les privilèges de ceux qui l'ont choisi.
Là-dessus, il prit son feutre à larges bords, et laissant seule sa belle-fille, il se dirigea vers la maison du Serment des Arquebusiers pour donner l'ordre au secrétaire de cette association de convoquer tous les membres pour le soir même.
Le soir, en effet, après le salut, chacun des arquebusiers, au sortir de l'église, se rendit dans la grande salle de l'hôtel où depuis deux cents ans se réunissaient les membres du Serment.
On avait tout disposé comme pour les jours de grande solennité; les lustres en cuivre, élégamment découpés, jetaient dans l'immense salle les clartés un peu vacillantes des lampes qu'ils supportaient; des bougies roses et bleues brûlaient dans des torchères dorées, sur le bureau du roi du Serment; et le fou de la corporation, en grand costume, et sa marotte en main, se tenait assis sur un escabeau devant cette table.
A voir tous ces bourgeois vêtus de leurs habits de fête, qui prenaient place sur les gradins de velours disposés dans la salle immense, tendue en cuir de Cordoue, on eût dit un de ces congrès décidant des destinées des pays, qui se succédèrent à diverses reprises au dix-septième siècle, et dont un des grands maîtres flamands, Terburg, a si bien reproduit la physionomie, dans cette admirable page de peinture qu'on nomme le Congrès de Munster.
Mynheer Borrekens, accompagné de deux anciens du Serment, monta au bureau et prit place dans le fauteuil présidentiel, surmonté d'un riche dais de velours.
—Mes chers et féaux confrères, dit-il, je viens vous faire à savoir que j'ai cru devoir, en votre nom, et sauf votre ratification, comme de droit, traiter d'une affaire importante avec le chevalier Rubens.
Il s'interrompit un moment.
—Parlez! parlez! nous vous écoutons, lui cria-t-on de plusieurs côtés.
—Le dit et honorable chevalier Rubens, reprit-il, en faisant creuser les fondations d'un mûr de son jardin, avait, du moins j'ai cru le remarquer, légèrement empiété sur le terrain mitoyen de notre jardin; j'ai réclamé de la loyauté de Rubens une indemnité, et il m'a promis, en échange du dommage causé, ou non causé, de peindre et de donner au Serment un tableau représentant en pied notre bienheureux patron, saint Christophe.
A cette nouvelle inattendue, un murmure de surprise et d'approbation se répandit dans l'assemblée et fit naître, sur les lèvres de maître Borrekens, un sourire d'orgueil.
—Ah! ah! se dit-il en lui-même, je pense que les arquebusiers ne sont point fâchés de m'avoir élu pour leur roi! A peine leur chef depuis huit jours, voici une magnifique affaire que je conclus pour eux; voici un de leurs plus ardents désirs gue je réalise.
Maître Borrekens n'avait point encore achevé de se formuler cette pensée, qu'un de ses voisins, mynheer Van Kniff, se leva brusquement, et de la voix la plus aiguë qu'il pût trouver dans sa poitrine de bossu, demanda de quel droit le roi des arquebusiers s'était permis de conclure une affaire du Serment sans avoir, au préalable, pris l'avis du conseil et soumis la chose à la délibération de la corporation.
Il cita des articles du règlement, des délibérations, des arrêtés, et finit par conclure à ce que maître Borrekens fût soumis à la réprimande, et ladite réprimande ensuite mentionnée au procès-verbal des séances.
Maître Kniff, comme toutes les méchantes langues, était généralement détesté de tous ses collègues qui ne lui en montraient que plus de déférence, car ils redoutaient son bec effilé. Le fait est qu'il était toujours prêt à dauber sur tous et sur tout. La philippique qu'il prononça contre Borrekens fut donc accueillie avec attention; et les esprits faibles et flottants, c'est-à-dire la majorité, se mirent à crier que les droits et les privilèges du Serment avaient été violés; la discussion s'alluma, s'anima, s'envenima, d'autant plus que la bière circulait partout: de pot en pot, et de verre en verre, elle ne contribuait point médiocrement à exaspérer les esprits et à donner de la violence à la discussion.
Après avoir subi ces orages pendant trois grandes heures, Borrekens allait succomber et Ians Kniff triompher, lorsqu'un jeune homme, qui s'était tenu à l'écart jusqu'alors, prit la parole et démontra si clairement les avantages que le Serment recueillait du marché conclu par maître Borrekens, qu'il ramena à son avis cette majorité flottante, irrésolue, qui, nous l'avons dit, s'était ralliée tout d'abord à Ians Kniff.
Un incident vint servir le jeune homme plus encore que sa bonne mine, son éloquence naturelle et sa logique serrée: ce fut la violence avec laquelle Kniff s'élança à la tribune pour interrompre l'orateur.
Celui-ci, sans perdre rien de son sang-froid, déclara qu'il avait la parole; qu'il avait écouté patiemment mynheer Kniff, et qu'il avait le droit d'être écouté de la même manière par ledit maître Kniff. Mais comme celui-ci, excité par la colère et surtout par les vapeurs de la bière, se cramponnait à la tribune et cherchait à couvrir de ses cris la voix de son adversaire, le jeune arquebusier, doué d'une force herculéenne, prit le récalcitrant dans ses bras, le descendit de la tribune, et reprit paisiblement la parole, comme si rien ne se fût passé.
Il en fallait beaucoup moins pour démoraliser le bossu, dont chacun, nous l'avons dit, détestait l'outrecuidance insolente. Des rires et même des huées le réduisirent au silence, et il fut décidé à l'unanimité que mynheer Borrekens avait bien mérité du Serment des Arquebusiers.
—Vous m'avez donné un bon coup d'épaule, jeune homme, dit, au sortir de la séance, Borrekens, qui frappa gaîment sur le bras de son auxiliaire. Merci et à charge de revanche!
Le jeune homme sourit.
—Personne ne vous connaissait tout à l'heure parmi les arquebusiers, mais je puis vous affirmer que désormais vous voici populaire parmi eux. Quant à moi, je n'oublierai point votre nom quand je le saurai.
—Je ne fais partie du serment que depuis un mois, répondit le jeune homme avec modestie. Quand je vous aurai dit que je m'appelle Simon van Maast, vous n'en serez guère plus avancé; mon nom et ma personne sont trop obscurs pour qu'on se souvienne de l'une ou de l'autre.
—Je sais quelqu'un qui ne les oubliera pas, reprit maître Borrekens. Je n'oublie jamais mes amis, et vous êtes désormais des miens, Simon van Maast! et pour me prouver que je dis vrai, vous allez venir souper avec moi sans me faire une seule objection. Nous boirons à la santé de saint-Christophe, une ou deux bonnes bouteilles de Claret qui, depuis longues années, se couvrent de poussière dans ma cave.
En disant cela, maître Borrekens prenait une clé à sa ceinture, ouvrait la porte de sa maison, et introduisait Simon dans le parloir dont nous ayons déjà parlé, et où le couvert du souper était dressé.
—Allons! Thrée, dit-il en entrant à la jeune veuve, allons! ma chère, fais mettre un couvert de plus! Simon van Maast soupe avec nous! C'est un garçon qui parle à ravir, et qui est fort comme l'Hercule que mynheer Rubens vient de peindre dans la salle du conseil. Ce brave Simon m'a tiré du pied, comme on dit, une fâcheuse épine, attendu que cette épine n'était rien moins que ce damné Ians Kniff! Ah! ah! je rirai longtemps de la manière dont vous l'avez réduit au silence, mon honnête Simon.
Tandis qu'il exprimait ainsi de nouveau sa joie et sa reconnaissance au jeune homme, Thrée, dont les joues s'étaient couvertes d'une légère rougeur à la vue d'un étranger, allait et venait, pour remplir les ordres de son beau-père.
Les joues de Simon reflétèrent la rougeur de la jeune femme, lorsqu'il eut remarqué cette créature angélique, à laquelle ses vêtements de deuil semblaient donner je ne sais quel charme mélancolique qui allait au coeur.
Aussi fut-ce avec un véritable sentiment de chagrin que, vers la fin du repas, et lorsque les épices apparurent sur la table, il la vit placer deux bouteilles devant son beau-frère, se lever, présenter son front à baiser à mynheer Borrekens, et adresser une profonde révérence à son hôte.
—Pauvre Thrée! dit après le départ de la jeune femme mynheer Borrekens, que les émotions de la journée et le vin de Claret avaient rendu communicatif plus que d'habitude. Après huit mois de mariage, perdre, par un fatal accident, son mari! mon fils unique! Un beau et brave jeune homme comme vous, Simon! Il s'est aventuré follement sur une mauvaise barque pour sauver la vie à des malheureux naufragés, et il a péri avec eux, laissant son père sans enfant pour consoler ses vieux jours, et sa femme veuve! L'enfant du pauvre Nick ne connaîtra jamais son père!
Mynheer Borrekens essuya une larme et acheva de vider le dernier verre de la seconde bouteille de Claret.
Simon van Maast, qui, malgré ses habitudes de sobriété, avait lui-même bu plus qu'il ne l'avait voulu, profita de la mort de cette dernière bouteille pour se lever de table, serrer la main à son hôte et regagner son logis.
Lorsqu'il eut reposé la tête sur son oreiller, il se répéta encore, comme il se l'était dit plusieurs fois chemin faisant:
—Quelle charmante veuve que la bru de maître Borrekens, et comme son regard doux et triste va droit au coeur!
CHAPITRE II.
LES JUMELLES.
Huit jours après l'entrevue de Rubens et de maître Borrekens, le peintre célèbre s'arrêtait, à la même heure pour ainsi dire, devant la porte du roi des arquebusiers.
Assis comme d'habitude sur le seuil de sa maison, mynheer Borrekens ôta son chapeau avec un empressement qui tenait à la fois du respect et de la familiarité.
—Votre tableau est terminé, mynheer Borrekens, lui annonçait-il; faites-moi le plaisir de venir le voir aujourd'hui vers onze heures; vous me direz si le Serment dont vous êtes le chef aura lieu de se montrer satisfait de l'échange que nous avons fait.
Maître Borrekens se garda bien de manquer au rendez-vous donné.
Il arriva ponctuellement, à l'heure dite, vêtu d'un beau pourpoint de velours noir, sur lequel brillait une riche chaîne d'or et un large médaillon de même métal qui renfermait l'image du saint patron de sa confrérie.
La maison de Rubens, quoique inachevée encore, nous l'avons dit, était un palais vaste et d'une magnificence presque royale. Un valet richement vêtu introduisit le bourgeois dans une galerie où se trouvaient rassemblées les antiquités que Rubens avait recueillis pendant le long séjour qu'il avait fait en Italie, et qui formaient une collection déjà justement célèbre en Europe.
Un étranger de distinction visitait cette galerie, et, appuyé familièrement sur le bras de l'artiste, s'arrêtait de temps à autre pour mieux admirer quelque chef-d'oeuvre, dont il parlait du reste en connaisseur expert et surtout en amateur enthousiaste.
—Mylord duc, dit Rubens lorsqu'il aperçut le bourgeois, permettez-moi de vous présenter mon voisin et mon ami, le roi du Serment des Arquebusiers d'Anvers.
L'étranger, jeune encore, salua d'une légère inclination de tête mynheer Borrekens, et regarda avec curiosité ce bon visage où se trouvaient exprimées à la fois, d'une manière significative, la naïveté et sa ruse.
Rubens, qui suivait de l'oeil les impressions du duc, et qui voulait s'amuser de ce qui allait se passer, adressa de nouveau la parole au seigneur anglais, pour mieux exciter sa curiosité et son attention.
—Si Sa Grâce le duc de Buckingham veut bien le permettre, continua-t-il, je vais montrer à mon voisin Borrekens le tableau que je viens de terminer pour le Serment des Arquebusiers, en échange de quatorze pieds de terrain contestés, entre lesdits arquebusiers et moi.
Il fit un signe de la main, et deux valets, portant la même livrée que celui qui avait introduit Borrekens, ouvrirent à deux battants les portes d'un immense atelier.
Une toile complètement terminée occupait le fond de cet atelier: c'était la célèbre Descente de Croix.
Buckingham jeta un cri d'admiration, et le bourgeois ébloui se demanda un moment si Rubens ne raillait point, en lui offrant un pareil chef-d'oeuvre en échange de quelques pieds de terre, d'une propriété fort peu établie d'ailleurs. Cependant il tint ferme, et ne laissa voir ni embarras ni doute sur son visage. Il plaça en abat-jour sa grosse main au-dessus de ses yeux, pour mieux voir la magique toile, dont, en sa qualité d'enfant de la Flandre, il était organisé à comprendre la sublimité.
—Eh bien! êtes-vous satisfait, mynheer Borrekens? demanda-le peintre en riant.
—Vous vous êtes montré, en cette circonstance comme en toute autre, d'une munificence sans égale, mynheer Rubens. Ce don que vous faites est de beaucoup, beaucoup au-dessus de la valeur du mauvais bout de terrain que nous vous avons cédé!… Et cependant…
—Et cependant? reprit Rubens qui regardait toujours Buckingham en riant.
—Vous avez promis au Serment des Arquebusiers un portrait de leur patron saint Christophe.
—Vous avez raison, mon maître; mais, objecta Rubens, qui se plaisait à ces sortes de controverses, ne savez-vous point que le géant Christophe, portant le Christ enfant sur son épaule, est un saint apocryphe que le Martyrologe n'admet qu'avec défiance? Voyez dans ce tableau, cinq figures portant le corps de notre divin Maître. Je vous ai fait cinq Christophe au lieu d'un. Il me semble que le Serment des Arquebusiers a lieu d'être satisfait.
Mynheer Borrekens hocha la tête.
—Il y a moyen de tout concilier, objecta Buckingham. Rubens, laissez-moi acquérir ce chef-d'oeuvre, et vous peindrez à mynheer Borrekens le géant qu'il désire.
—Non, Seigneur! s'écria Borrekens, dont les joues s'empourprèrent d'indignation; Monseigneur croit-il donc que j'ai si peu de sang flamand dans les veines, que je puisse consentir à laisser Londres dépouiller Anvers d'un pareil chef-d'oeuvre!
—Mais puisqu'il ne vous satisfait point?
—Ah! fit le bourgeois, sans se déconcerter et reprenant son ton doux et modeste, Monseigneur ne sait-il pas que tous les hommes sont des enfants? Il faut bien peu de choses pour mécontenter les bourgeois du Serment. La fatalité veut qu'il y ait une objection à faire contre l'admirable toile que voici. Eh bien! si j'étais le chevalier Pierre-Paul Rubens, si je donnais à d'honnêtes bourgeois, en échange d'un coin de terrain en litige, un tableau que le lord-duc de Buckingham paierait, au prix de dix fois plus de terrain qu'il n'en appartient dans toute la ville d'Anvers au Serment des Arquebusiers, si je montrais tant de magnificence, dis-je, je ne voudrais pas laisser à personne le droit d'adresser à mon oeuvre une critique, si misérable qu'elle fût.
—Mais quel moyen voyez-vous de contenter votre Serment, mynheer
Borrekens? Je ne m'en doute pas.
—Si fait, mynheer Rubens, vous le voyez.
—Je vous jure que non, sur mon âme!
—Si un pauvre bourgeois sans esprit l'a trouvé de suite, mynheer
Rubens, à plus forte raison ne peut être embarrassé à ce sujet.
—Vous me rendrez service en me l'apprenant.
—Eh bien! un pareil chef-d'oeuvre ne peut être exposé à l'air et à ses injures; il faut des volets pour le recouvrir: le saint Christophe apocryphe de la légende dorée ne peut-il trouver place sur ces volets?
—Mais c'est tout bonnement quatre nouveaux tableaux que vous demandez à
Rubens; chaque volet a deux faces.
—Mylord, répliqua le bourgeois, je ne m'attendais point à cette objection de la part du grand seigneur dont l'Europe entière est tant habituée à admirer la munificence, que la renommée en est arrivée jusqu'à un pauvre marchand d'Anvers comme moi.
—Bien riposté, sur mon âme! Ah! ah! mylord il ne fait pas bon à entreprendre une controverse avec nous autres Belges. Nous opinons de la tête et du bonnet, au besoin.
—Allons! mynheer Borrekens, vous aurez vos volets et votre saint Christophe; un vrai géant, un bâton à la main, un petit Jésus sur l'épaule, et passant une rivière à gué. Toutefois, je ne le ferai qu'à une condition.
—Demandez-moi mon sang, demandez-moi ma vie! s'écria Borrekens dont les yeux étincelaient de joie.
—Il s'agit de choses moins précieuses, rassurez-vous! Mylord-duc me fait aujourd'hui l'honneur de souper avez moi: soyez des nôtres, et venez nous tenir compagnie, le verre à la main.
—J'accepte avec reconnaissance cet honneur! Ah! mynheer Rubens, comment ne voulez-vous pas qu'on vous aime!
Et, saluant jusqu'à terre, il sortit le bourgeois le plus heureux de la ville d'Anvers.
Tandis qu'il se retirait, Buckingham échangea un sourire avec Rubens.
—Oui, mylord, dit le peintre, vous venez de voir un de ces types les plus naïfs et les plus complets du bourgeois flamand. Cet homme, la loyauté en personne, m'a, par dévouement au Serment auquel il appartient, extorqué un tableau par des moyens que ne désavouerait point le plus habile procureur, et ces moyens, il les a improvisés, un beau matin, en me rencontrant par hasard. Je n'en ai pas été longtemps la dupe; mais l'excellence du tour valait bien un tableau, et puis, à parler sérieusement, je n'étais pas fâché d'être agréable au Serment des Arquebusiers, dont mon père a plus d'une fois éprouvé la fidélité, lorsqu'il était conseiller au sénat d'Anvers.
—Rubens, Rubens, vous êtes plus grand seigneur que moi!
—Cet homme, continua Rubens, dont l'âpreté nous amuse, a, je le tiens pour certain, quelque bonne oeuvre secrète, quelque grande et noble action inconnue à laquelle il dévoue sa fortune et sa vie.
Cependant, et tandis qu'on parlait ainsi de lui, mynheer Borrekens se rendait à son logis pour annoncer à sa belle-fille l'honneur qu'il allait avoir de dîner avec le grand seigneur anglais, chez l'artiste qui faisait l'orgueil de la ville d'Anvers.
Il trouva Thrée, comme d'habitude, assise près de la fenêtre, dans son grand fauteuil, et rêvant tour à tour aux chagrins du passé et aux joies de sa maternité prochaine.
L'oeil du vieux bourgeois étincelait tellement de satisfaction que la jeune femme lui dit, avec le sourire mélancolique et tendre qui séyait si bien à ses traits pâles:
—Il vous est advenu quelque bonne nouvelle, mon père?
—Un grand honneur, du moins, répliqua Borrekens, sans songer à dissimuler sa joie. D'abord j'ai l'honneur de dîner aujourd'hui chez le chevalier Rubens! Ensuite, ce grand artiste consent à peindre des volets pour notre tableau du Serment. Je t'ai déjà parlé de cette affaire, je te dirai le reste plus tard. En attendant, donne-moi mes dentelles de Malines, que je fasse honneur à mon hôte.
En ce moment, Simon van Maast passa devant les fenêtres de Thrée, et lui ôta respectueusement son chapeau; elle lui répondit par un signe affectueux de la tête.
Mynheer Borrekens, qui brossait son chapeau de feutre, dit bonsoir de la main à son ami, sans que celui-ci répondît.
—Tiens! tiens! il ne me voit pas! dit-il.
Et il se revêtit, dans sa chambre, de ses vêtements de fête.
Quand il redescendit radieusement paré, Simon van Maast retraversait de nouveau la rue, et de nouveau il saluait Thrée, sans apercevoir mynheer Borrekens.
—Par saint Christophe! voici un compère bien distrait! remarqua le bourgeois. Adieu, ma chère bru.
Et il s'élança dans la rue avec une légèreté de jeune homme! En quatre enjambées, il avait rejoint Simon, sur l'épaule duquel il frappa vivement.
Simon tressaillit et laissa voir quelque chose du trouble d'un homme pris en faute.
—Tu deviens donc aveugle? demanda Borrekens, en passant son bras sous le bras de son nouvel ami: voici deux fois que tu passes devant moi sans me voir.
—Pardon, mynheer Borrekens, mais j'étais préoccupé et distrait.
—Il paraît toutefois que la préoccupation et les distractions ne sont que pour les hommes, et non pour les femmes, reprit Borrekens en riant.
Le rouge monta au visage de Simon; mais Borrekens était trop heureux ce jour-là, pour montrer même un peu de cruauté à l'égard du pauvre garçon.
—Ecoute, dit-il, parlons sérieusement. Nos veuves flamandes ne sont point si promptes que tu le crois à se consoler en secondes noces. Mon pauvre fils était le premier, le seul amour de Thrée; ils s'étaient fiancés l'un à l'autre cinq ans avant de s'épouser, et il n'a pas fallu moins de tant d'amour pour me décider à laisser partir mon fils pour la Frise. Plût à Dieu même que je n'y eusse jamais consenti! Peut-être en ce moment Thrée et moi nous ne pleurerions point sur un tombeau! Tant il y a, mon cher Simon, que tu es un brave garçon que j'aime et que je ne voudrais point voir s'enferrer dans un amour sans espoir. Un homme averti en vaut deux. Te voilà averti, arrange-toi donc pour valoir deux hommes.
Là-dessus, comme il était arrivé devant l'hôtel de Rubens, il serra la main à Simon van Maast et le laissa là un peu étourdi et fort déconcerté.
Rien n'échappe à ce diable d'homme, dit-il: il a déjà lu mieux que moi dans mon coeur! Il a raison, Thrée ne saurait jamais m'aimer. Allons! je n'ai pas de bonheur, je ne puis réussir à rien. Il en sera de cet amour comme du reste de ma vie!
Notez que l'ingrat qui parlait ainsi était jeune, l'un des garçons les mieux tournés d'Anvers, d'une santé à toute épreuve, et qu'il jouissait d'une honnête aisance qui ne lui laissait aucun des soucis de la vie matérielle. Et il se plaignait du sort!
Tandis que Simon van Maast calomniait ainsi la destinée, le coeur de mynheer Borrekens nageait dans la joie, sans que toutefois son visage en trahît rien. Au milieu de ce monde brillant d'artistes et de grands seigneurs, où sa bonne figure n'était certes pas la plus mal encadrée, sans prétentions exagérées comme sans fausse humilité, il faisait preuve d'un tact extrême, ne se fourvoyait pas un seul instant, tout en montrant le rare mérite de rester fidèle à son caractère de bourgeois. Il ne s'en départit point un seul instant, et il sut si bien se gagner les bonnes grâces de lord Buckingham, que ce dernier voulut l'avoir à table, placé à ses côtés.
Il réussit aussi bien près de madame Rubens, cette belle et poétique Isabelle Brandt, sortie elle-même de la bourgeoisie anversoise, et dont la merveilleuse beauté a été immortalisée tant de fois par le pinceau de son mari.
Le dîner touchait à sa fin, et déjà des choeurs de chanteurs et de musiciens commençaient à se faire entendre, lorsque tout à coup un des serviteurs de Rubens se pencha à l'oreille de mynheer Borrekens et lui dit quelques mots. Borrekens se leva brusquement de table, et sortit de la salle à manger dans un trouble extrême et sans même adresser ses excuses au maître de la maison.
Tandis que les convives de Rubens se préoccupaient d'un départ aussi prompt qu'imprévu, mynheer Borrekens, sans même se donner le temps de reprendre son chapeau et son manteau, rejoignait son logis au pas de course et avec une légèreté toute juvénile. Il entra haletant dans le parloir et demanda d'une voix à la fois douce et joyeuse à une petite vieille vêtue de noir:
—Eh bien! tout s'est-il heureusement passé, dame Pétronille?
Celle-ci, qui tranchait de l'importante, soupira, baissa les yeux, détourna la tête et ne répondit point.
—Par le bienheureux saint Christophe! reprit Borrekens, serait-il arrivé malheur à ma bien-aimée Thrée?
—Rassurez-vous, répondit la vieille, la mère se porte aussi bien que son état le comporte.
—Ah! je ne le vois que trop, il faut que je renonce à l'espoir qui m'a si longtemps consolé de voir mon pauvre fils renaître dans un enfant!
Il parlait encore qu'un vagissement se fit entendre dans un coin de la chambre.
Aussitôt mynheer Borrekens s'élança vers un petit berceau qu'il n'avait point remarqué dans son trouble, en souleva les rideaux, et vit deux jumeaux, au lieu d'un seul enfant qu'il s'attendait à trouver.
—Vous m'avez fait une belle peur, dame Pétronille, avec vos airs mystérieux! Pensez-vous que deux enfants ne soient pas autant les bienvenus qu'un seul? Dieu soit béni de me les avoir envoyés! Hélas! ce sont les seuls qui naîtront de mon pauvre fils.
En achevant ces mots, mynheer Borrekens voulut prendre un des deux enfants pour l'embrasser, mais, à sa grande surprise, on les avait placés dans le même maillot.
—Que signifie cela? demanda-t-il à la garde: le linge et la layette manquent-ils chez le roi des Arquebusiers, qu'on enveloppe ces deux enfants dans le même lange? Voilà une singulière idée!
—On l'a fait ainsi parce qu'on ne pouvait faire autrement, dit de sa voix moitié miel et moitié vinaigre dame Pétronille.
—Mais vous me parlerez donc en paraboles jusqu'au bout? s'écria Borrekens avec une voix passablement irrévérencieuse pour la sage-femme; car telle était la profession de la digne matrone. Vous feriez perdre patience à un saint. Voyons! dites-moi une bonne fois quel est le sexe de ces enfants, et pourquoi ils sont emmaillotés ensemble. D'habitude, on ne peut obtenir de vous le silence, et aujourd'hui qu'on veut vous faire parler, vous restez muette comme un poisson.
—Votre fille a mis au monde deux filles, et ces deux filles sont un monstre! riposta aigrement la sage-femme.
Mynheer Borrekens, par un mouvement plein de désespoir, écarta les langes des jumelles. Elles étaient parfaitement conformées; seulement un ligament qui partait du coude gauche de l'une au coude droit de l'autre les unissait entre elles.
A cette vue, le brave homme pâlit, et il lui fallut quelques instants pour reprendre bonne contenance.
Après tout, que Dieu soit béni! reprit-il,—cette singularité n'a rien de difforme, et j'espère d'ailleurs que la science ne sera point sans remède contre un pareil accident. Ma fille est-elle instruite de tout ceci?
—On n'a pas voulu le lui cacher; d'ailleurs il aurait toujours bien fallu qu'elle l'apprît, un peu plus tôt, un peu plus tard, répliqua la sage-femme, dont la voix cette fois était tout à fait vinaigre.
Mynheer Borrekens ne lui répondit pas et entra dans la chambre de la jeune mère, qui, après avoir embrassé son père, demanda qu'on lui amenât ses enfants.
Maître Borrekens alla les lui chercher lui-même, et les déposant dans les bras de Thrée:
—Nous voici quatre pour nous aimer, ma fille, lui dit-il, mon pauvre fils est ressuscité deux fois pour nous!
Pendant cet entretien de Thrée et de son père, Rubens, inquiet du brusque départ de son hôte, avait envoyé un de ses serviteurs chez le roi des Arquebusiers, dont le brusque départ lui causait une vive préoccupation.
Le domestique revint apprendre bientôt à son maître la naissance des deux jumelles, et le singulier phénomène qui les attachait l'une à l'autre.
Cette nouvelle, que Rubens raconta à ses convives, produisit une vive sensation parmi eux.
—Que pensez-vous de cette monstruosité, maître Covelay? demanda le duc de Buckingham à un grave personnage à barbe blanche.
—Je pense, mylord, comme vous, que c'est un jeu de nature fort singulier, répondit le vieillard.
—Eh quoi! le plus savant chirurgien de la vieille Angleterre, le rival d'Ambroise Paré, ne montre pas plus d'émotion quand il s'agit de l'art auquel il a consacré sa vie! Voyons! ne cherchez-vous point, n'avez-vous point déjà trouvé dans votre tête le moyen de détacher ces enfants du lien qui les unit? Voici une belle occasion de montrer aux médecins des Pays-Bas ce que sait faire l'illustre Covelay de Londres.
—Mylord, l'opération dont me parle Votre Grâce dépend de la nature et de la conformation du lien. Faites-moi voir les nouveau-nés, et, par saint Côme! s'il y a moyen de tenter les ressources de l'art, je n'hésiterai point.
—Il ne s'agit plus que de montrer les enfants à maître Covelay, et d'obtenir l'assentiment du grand-père, pour qu'il laisse tenter une opération aussi délicate sur ses petites-filles, objecta madame Rubens.
—Je m'acquitterai de ce double soin, répondit Rubens: si maître Covelay veut m'accompagner à l'instant chez mon voisin Borrekens, je me charge de lui faire voir les jumelles.
Le médecin anglais se leva et suivit Rubens chez mynheer Borrekens.
Pendant leur absence, qui dura une demi-heure environ, chacun raconta ce qu'il savait ou ce qu'il avait ouï dire sur les naissances monstrueuses; l'entretien était encore le même, lorsque Rubens et maître Covelay rentrèrent dans la salle à manger.
—Maître Covelay, dit Rubens, a séparé les deux jumelles, et l'a fait avec une certitude et une habileté sans égales. A peine une légère cicatrice subsistera-t-elle pour perpétuer le souvenir d'une aussi singulière naissance et d'une si merveilleuse opération.
—Rien de plus simple, reprit le médecin: aucune veine, aucune artère, aucune partie vitale n'allait de l'une à l'autre des enfants: il y avait tout bonnement un muscle à détacher.
—Mynheer Borrekens est au comble de la joie, et pour rendre cette joie encore plus complète, j'ai pris l'engagement d'être le parrain de l'une des jumelles. J'ai promis également, milord duc, que vous assisteriez au banquet que le roi des arquebusiers donnera dans huit jours pour célébrer cette solennité.
—Je tiendrai la promesse que vous avez faite en mon nom, répondit
Buckingham.
Puis faisant signe à Covelay d'avancer, il lui plaça sur la poitrine une riche chaîne d'or qu'il détacha de son propre cou.
—Merci! Covelay: tu as soutenu dignement l'honneur de la vieille
Angleterre, lui dit-il.
CHAPITRE III.
SIMON.
Il fallait des nouvelles moins importantes pour jeter une grande émotion et une profonde joie dans la famille Borrekens, et surtout dans le coeur du roi du Serment des Arquebusiers.
Ce dernier n'était point insensible aux jouissances de l'amour-propre: sans compter la reconnaissance que lui inspirait la résolution affectueuse de Rubens, il ne se sentait pas médiocrement fier, à la pensée de pouvoir appeler le chevalier Rubens son compère, et de recevoir chez lui les amis du grand peintre, surtout le duc de Buckingham.
Lors donc que, le lendemain, Simon van Maast vint pour complimenter Borrekens sur la naissance de ses petits-enfants, et s'informer de l'état où se trouvait l'accouchée, il vit le digne bourgeois qui, les manches retroussées jusqu'aux coudes, prenait des mesures et comptait avec soin combien de convives il pourrait placer dans la grande salle de la maison.
Borrekens raconta chaleureusement et en peu de mots à Simon toutes les joies, tous les honneurs qui lui étaient arrivés depuis la veille, et conclut en le priant de l'aider de son intelligence pour résoudre le problème qui le préoccupait, et qui consistait à placer à l'aise quarante personnes, là où l'on n'en pouvait mettre que trente.
Simon, inquiet de l'accouchée, ne parlait que de Thrée, et demandait avec instance à voir les deux enfants; mynheer Borrekens répondait par les quarante convives qu'il devait faire tenir dans sa salle.
Dame Pétronille, la garde-couche, rien que cela! daigna venir en aide au pauvre Simon: elle lui fit un petit signe mystérieux, et tandis que Borrekens continuait à chercher ses combinaisons, elle conduisit le jeune homme dans une pièce voisine, et l'amena devant le berceau où se trouvaient couchées les deux jumelles.
Simon, ému jusqu'à l'attendrissement, essuya une larme et glissa dans la main de dame Pétronille deux florins qu'elle fit à son tour glisser dans l'une des deux poches de sa jupe.
—Ainsi, dit Simon, pour mieux dérober son émotion à la vieille femme, ainsi, c'est le chevalier Rubens qui sera le parrain de ces enfants?
—De l'une seulement, maître Simon! L'autre doit être tenue sur les fonds par mynheer Borghest, le doyen du Serment des Arquebusiers, et qui a rempli deux fois les fonctions de Roi de ce Serment.
—Rien d'ordinaire ne doit avoir lieu dans la destinée de ces enfants, répliqua van Maast, le vieux Borghest est décédé ce matin, subitement, au sortir de la messe.
—Est-il Dieu possible? s'écria la garde-couche en se signant. Mourir ainsi tout-à-coup! Un beau vieillard bien vert et qui ne comptait pas plus de quatre-vingts ans! Ce que c'est que de nous!… Voilà un nouvel embarras pour mynheer Borrekens! Je ne sais pas trop comment il va pouvoir en sortir, attendu que le chevalier Rubens part prochainement pour Londres avec le mylord anglais, et a demandé que le baptême eût lieu après-demain lundi. Il faut que j'aille prévenir le pauvre homme.
Et avec l'empressement que jamais une commère de cette espèce ne manque de mettre à annoncer une mauvaise nouvelle, elle courut conter à Borrekens ce nouveau surcroît d'incident, ce nouveau problème à résoudre.
Borrekens en fut d'abord assez étourdi pour laisser échapper de ses mains l'aune avec laquelle, depuis une heure, il mesurait sa salle; mais il s'en remit bientôt.
—Dieu veuille avoir l'âme du bon et respectable Borghest! dit-il, en soulevant son chaperon; mais si je perds pour parrain un vieil ami, j'en ai là un jeune pour le remplacer, n'est-ce pas, Simon?
A cette question, une joie vive illumina le visage du jeune homme, et il s'écria en joignant les mains:
—Moi le compère de dame Thrée? Moi tenir sur les fonts une de ses enfants? Oh! c'est trop de bonheur!
—Eh bien! occupe-toi donc des dragées, mon garçon, et va faire une visite à ta commère, ma vieille tante Godecharles! Ah! si je pouvais trouver aussi facilement qu'un parrain la place de mes quarante convives! soupira-t-il, en mesurant pour la vingtième fois la salle en tous sens.
Apparemment il finit par trouver les quarante places qu'il désirait tant, car, le lundi suivant, quarante convives, réunis dans cette salle décorée avec beaucoup de goût, ne se trouvaient pas trop étroitement assis autour d'une table servie avec le luxe et le savoir culinaire que l'on retrouve encore aujourd'hui chez les Anversois.
A la place d'honneur se trouvaient les deux parrains et les deux marraines. Pierre-Paul Rubens avait choisi, pour tenir avec lui sa filleule sur les fonts, la femme du bourgmestre Rockox, alors dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Au contraire mademoiselle Godecharles, vieille fille de soixante-dix ans, était bien ce que l'on peut se figurer de plus disgracieux et de plus décrépit. Et comme si ce n'eût point été assez pour elle de son grand âge, de ses infirmités et de sa laideur, elle avait jugé à propos de rehausser tout cela par du ridicule: non-seulement son costume était d'un recherché passablement bouffon, mais les grands airs qu'elle prit lorsqu'elle se mit en tête du cortège pour se rendre à l'église faillirent faire éclater le dépit que ne réprimait déjà point sans peine Simon.
Donc, tout en donnant en lui-même au diable la vieille folle, il fallut que le plus beau et le plus galant garçon d'Anvers franchît le trajet de la maison Borrekens à l'église Notre-Dame et subît les éclats de rire et les quolibets dont ne se faisaient point faute, sur leur passage, les curieux qui formaient une haie formidable. Il enrageait d'autant plus que venaient ensuite, après lui, le chevalier Rubens, dame Rockox, et ensuite le lord-duc de Buckingham et mynheer le bourgmestre de la ville, qui avaient placé entre eux le grand-père des deux jumelles, revêtu de son costume d'honneur du Serment des Arquebusiers.
Au sortir de l'église, où le clergé avait déployé toutes ses splendeurs, les parrains, suivant l'usage, firent des largesses à la foule et jetèrent des pièces de monnaie aux enfants et aux pauvres qui les saluaient de leurs vivats et les entouraient de leurs flots. Rubens avait chargé de ce soin quatre de ses valets, qui jetaient à pleines mains de petites pièces d'argent: le pauvre van Maast avait eu beau, remplir ses poches, avant de se rendre à l'église, elles se trouvaient vides bien longtemps avant que les quatre valets eussent terminé les distributions de Rubens. Ce fut donc triste et presque humilié qu'il ramena sa commère chez mynheer Borrekens.
Au retour, lorsque le chevalier Rubens et lord Buckingham firent leurs cadeaux à l'accouchée et et à la garde-couche, lorsqu'ils prodiguèrent les dragées et les sucreries à tous les assistants, Simon, qui pourtant avait presque écorné sa petite fortune pour se montrer un parrain généreux et ne pas rester trop au-dessous de Rubens, sentit l'impuissance de ses efforts et fut forcé de reconnaître l'écrasante supériorité de l'artiste. Maintenant qu'on ne riait plus à ses dépens, personne ne prenait plus garde à lui: on ne s'occupait que de Rubens, ce beau et généreux cavalier, dont les nobles manières gagnaient tous les coeurs.
Il ne resta donc à Simon qu'à se retirer dans un coin de la salle et à se cacher dans la foule, triste et même un peu jaloux.
Peu à peu, cependant, tout ce bruit s'apaisa: toute cette foule disparut avec Rubens, et il ne resta dans la salle où l'on venait de boire le vin d'adieu, en l'honneur de dame Borrekens, que le maître du logis et Simon.
—La belle journée, hein? compère, s'écria Borrekens avec enthousiasme et en s'essuyant le front. C'est une fête qui marquera dans ma vie et dans les annales de ma famille: le chevalier Rubens pour parrain, lord Buckingham, le favori du roi d'Angleterre, pour témoin, tout le Serment des Arquebusiers, vêtus de leur costume de fête et formant la haie! La femme du bourgmestre, le bourgmestre! Des présents dignes d'un roi, et les acclamations de la foule! Ah! la belle journée, Simon, la belle journée!
—Le pauvre Simon faisait assez triste mine au milieu de toute cette splendeur! répondit le jeune homme, avec un sourire triste et qui ne manquait pas d'amertume.
—Voilà bien les jeunes gens, répondit Borrekens, qui ne veulent rien accorder ni au talent, ni au rang, ni à la fortune! Dans nos réunions des Arquebusiers, quoiqu'un des derniers arrivés, n'es-tu pas écouté et considéré? N'y jouis-tu pas d'une supériorité marquée sur tous nos compatriotes? A chacun, garçon, à chacun sa supériorité et son mérite, laisse quelques-uns t'éclipser, toi qui en éclipses d'autres.
—Vous avez raison! mynheer Borrekens, répliqua Simon en soupirant. Et, néanmoins, cette journée m'a été douloureuse. Heureusement que dame Thrée ne m'a point vu donnant la main à dame Godecharles, au milieu des rires de chacun.
—Et si Thrée l'eût vu, mon ami, elle se fût dit: Voilà un bon garçon qui fait galamment son devoir, et, qui a la franche bonne volonté de m'être agréable. Allons! embrasse-moi, et un autre jour, montre-toi plus raisonnable, et ne sois pas mécontent de ton lot. Va! la place quotidienne qu'occupe, au coin de la cheminée, l'ami obscur, n'est-elle pas préférable au fauteuil doré où l'on assied l'hôte d'un soir?
Là-dessus, le digne bourgeois appela sa servante, et lui enjoignit de recouvrir sur-le-champ, avec le plus grand soin, les riches meubles sur lesquels s'étaient assis Rubens, Buckingham et dame Rockox.
Le lendemain, la maison du roi des Arquebusiers se trouva aussi calme qu'elle avait été bruyante la veille.
Sauf la servante, aidée de quelques femmes du voisinage, qui s'évertuaient à faire disparaître les dernières traces de la fête, à replacer dans les armoires la vaisselle des grands jours, et à fermer les appartements qui ne s'ouvraient que dans les solennités de famille, tout était solitaire et silencieux.
Simon arriva et fut reçu par Thrée qui, nonchalamment couchée dans un fauteuil, donnait aux travaux de la servante et de ses aides le coup-d'oeil de la maîtresse du logis, bien autrement perspicace que le regard du maître.
C'était le second jour qu'elle se levait depuis la naissance de ses filles, et ses traits encore languissants gardaient une empreinte de pâleur qui lui séyait à merveille.
Simon, qui ne s'attendait point à rencontrer la belle-fille de mynheer Borrekens, ne put cacher son émotion et se prit à rougir comme une jeune fille.
Thrée le reçut avec une bienveillance qui ravit le jeune homme et qui ne contribua qu'assez médiocrement à calmer son trouble.
—Eh! bonjour, compère, lui dit-elle; venez embrasser votre filleule, et dites-moi si vous avez vu un plus bel enfant.
Elle se pencha sur le berceau placé à côté d'elle, en souleva le rideau et lui montra les deux petites filles qui dormaient paisiblement.
—Par mon saint patron! dame Thrée, dit-il après avoir considéré quelque temps les jumelles, il me serait tout à fait impossible de distinguer ma filleule de sa soeur. Je ne le pourrais point, quand bien même mon salut en dépendrait.
—C'est comme mon père! c'est comme la sage-femme elle-même!… Ils ont besoin de regarder la cicatrice du bras de ces enfants, pour les distinguer! Moi, il me suffit d'un regard, et cependant, mynheer Simon, quelle ressemblance! On a séparé leurs deux corps qui n'en faisaient qu'un seul, mais leurs âmes sont restées étroitement unies. Elles s'éveillent et s'endorment à la même heure, crient ensemble, s'apaisent ensemble et approchent ensemble leurs lèvres de mon sein.
Je suis certaine qu'elles me souriront le même jour, que leur première dent éclora le même jour et qu'il en sera de même quand elles diront papa et maman. Ah! Dieu est bien grand et bien miséricordieux, dans les joies qu'il donne aux mères! Aussi, ajouta-t-elle avec exaltation, à mes enfants ma vie tout entière, à eux seuls et à toujours!
Elle se pencha pour déposer un baiser sur le front de ses deux petites filles. Elle ne vit point une larme mal réprimée qui s'échappait de dessous la paupière de Simon et glissait le long de ses joues.
Le jeune homme alla regarder par la fenêtre une voiture de brasseur qui passait et resta trois ou quatre minutes à contempler ce spectacle insignifiant, comme s'il l'eût intéressé de la manière la plus vive.
Rien, désormais, ne troubla plus le calme et le silence de la maison de mynheer Borrekens, si ce n'est, toutefois, une visite que fit Rubens à sa commère, ainsi qu'il se plaisait à la nommer. Rubens annonça à la jeune femme qu'il comptait repartir sous peu de jours pour Londres, avec le duc de Buckingham. La jeune femme le reçut avec timidité, rougit lorsque l'artiste entra, rougit chaque fois qu'il lui adressa la parole, et rougit surtout lorsqu'en prenant congé d'elle, il lui baisa la main avec autant de respect que si c'eût été une reine.
Au moment où Rubens quittait dame Thrée, Simon arriva chez cette dernière, qui le reçut avec affection.
—Ah! mynheer Simon, lui dit-elle en souriant, vous faites bien de venir me voir, pour me rendre un peu de gaîté et de calme. J'ai reçu la visite de mon illustre compère le chevalier Rubens; elle m'a toute troublée, j'avais beau me dire que j'étais une sotte; je me sentais émue sous son regard comme un enfant, quoiqu'il fît de son mieux pour se mettre à ma portée. Mynheer Simon! mynheer Simon! je préfère bien aux parrains riches et grands seigneurs les parrains modestes et de ma condition, comme vous.
Ce soir-là, le paradis fut dans le coeur de Simon, et jamais Thrée ne l'avait vu aussi heureux.
Une année s'écoula sans rien changer à la vie monotone de la famille Borrekens, si ce n'est toutefois que les deux petites filles commençaient à marcher, et que leurs lèvres roses bégayaient déjà quelques mots qui faisaient s'extasier leur mère, mynheer Borrekens et Simon van Maast.
Simon van Maast ne manquait jamais d'arriver, tous les soirs, à la même heure, chez mynheer Borrekens: il saluait Thrée avec la même inflexion de voix, s'asseyait invariablement à la même place, et sitôt qu'il était assis, tirait de sa poche quelque jouet ou quelque friandise; les deux petites jumelles étaient déjà là debout devant lui les yeux fixés sur les mains de Simon, et plus curieuses qu'avides de voir ce qu'il en allait tirer. C'étaient ensuite des cris de joie, des battements de mains, des baisers sans fin! Cette scène, pour recommencer chaque jour, n'en intéressait pas moins ses spectateurs et ses acteurs habituels: personne ne s'en fatiguait: et si elle n'eût point eu lieu, il eût manqué quelque chose aux deux petites jumelles et à dame Thrée elle-même.
Simon était devenu un membre de la famille. Il ne se donnait point un dîner chez le roi des Arquebusiers, sans que Simon n'eût sa place à table. Chacun l'aimait au logis, depuis le chien qui venait frotter sa robe soyeuse contre les jambes du jeune homme, jusqu'à mynheer Borrekens, à qui une journée sans voir Simon eût paru, ainsi qu'il aimait à le dire, longue comme un jour sans pain. Les enfants l'adoraient, dame Thrée elle-même regardait la pendule, quand par hasard Simon se trouvait en retard de quelques minutes. C'était donc une vie douce et heureuse dans son uniformité que menait cette famille. Chacun, du reste, vivait par Agathe et par Annetje: c'est ainsi qu'on nommait les deux jumelles.
Il était impossible de trouver une ressemblance plus absolue que celle qui existait entre ces deux enfants. Non-seulement leurs traits et leur taille se trouvaient identiquement les mêmes, mais encore le son de leur voix, leurs gestes et leur démarche! On eût dit que le lien mystérieux par lequel la nature les avait unies à leur naissance existait encore malgré l'opération audacieuse du chirurgien anglais. Elles se levaient ou s'asseyaient ensemble, agitaient les mains ensemble, formaient le même désir ensemble, agissaient, allaient, venaient, souffraient, souriaient, pleuraient ensemble! toujours ensemble! D'ordinaire elles se tenaient les bras passés autour du cou l'une de l'autre, comme à regret de ce qu'on eût coupé le noeud qui les attachait, et qu'on les eût séparées en deux. Simon van Maast, pas plus que mynheer Borrekens, ne savait distinguer la filleule de Rubens de la filleule du jeune homme, Annetje d'Agathe et Agathe d'Annetje. A vrai dire elles n'avaient qu'un seul parrain, Simon van Maast, et elles lui donnaient toutes les deux ce doux nom. Elles ne connaissaient point Rubens, qui depuis deux ans, depuis leur naissance, avait quitté Anvers. En revanche, elles adoraient l'excellent jeune homme, qui n'arrivait jamais près d'elles sans leur apporter un témoignage de sa sollicitude.
Au milieu de tout ce bonheur, de cette intimité qui lui avait donné une famille à Anvers, il manquait néanmoins quelque chose à Simon; il n'était pas heureux, il regardait parfois avec une tristesse profonde dame Thrée, qui ne vivait que par ses enfants et pour ses enfants, ne s'occupait que d'elles et semblait étrangère à tout ce qui n'était point elles.
Le grand secret de cette tristesse, c'est que Simon aimait éperdument dame Thrée, et que celle-ci, ou ne s'en apercevait pas, ce qui était fort triste pour Simon, ou feignait de ne point s'en apercevoir, ce qui était plus triste encore!
Un jour cependant, il s'enhardit, et osa faire l'aveu de son amour à dame Thrée.
—Simon, lui dit-elle, vous me faites du chagrin en me parlant ainsi; je vous aime comme un frère; comme un frère dévoué et tendre! Mais Dieu m'est témoin qu'il n'y a pas de place dans mon coeur pour une autre affection. Je ne saurais, sans impiété, oublier la tendresse et la reconnaissance que je dois au père de mes enfants. Il m'a aimée, il m'a épousée pauvre orpheline, réduite à vivre du travail de mes mains; il m'a donné son nom! je lui dois les saintes joies de la maternité, et vous voudriez que je portasse un autre nom, et que je pusse mêler à ses enfants des enfants qui ne fussent pas les siens! Non, Simon, non! Je serai fidèle à mon mari, et je ne donnerai point à son père le chagrin de voir la mémoire de son fils trahie par la bru qu'il a recueillie chez lui, et par l'ami qu'il aime comme un fils!
Simon écouta ces paroles de Thrée silencieusement, la tête baissée sur la poitrine et les yeux pleins de larmes.
Quand Thrée eut fini et qu'elle lui tendit la main en signe de bonne amitié, il porta cette main à ses lèvres, embrassa les deux enfants et sortit précipitamment, sans pouvoir proférer une parole, tant sa poitrine était pleine de sanglots!
Le lendemain, Simon van Maast ne vint point faire à la famille Borrekens sa visite accoutumée.
Le roi des Arquebusiers, inquiet de cette absence, alla, le soir même, s'informer chez son ami des motifs qui pouvaient le retenir chez lui.
Là il apprit que Simon van Maast s'était embarqué la nuit précédente pour le Nouveau-Monde avec un capitaine espagnol de ses amis, qui venait de mettre à la voile pour ces contrées découvertes par Christophe Colomb.
Quand il vint dire cette nouvelle inattendue à Thrée, elle fondit en larmes et elle se fit amener ses enfants qu'elle serra convulsivement dans ses bras en les couvrant de baisers.
CHAPITRE IV.
LE MÉDECIN DE LEYDE.
La vie est si calme et si douce dans la famille flamande, que son histoire en serait presque ennuyeuse à conter comme celle des peuples heureux, suivant l'expression de Montesquieu.
Mais, si le retour presque quotidien des émotions calmes et d'une profonde sérénité manque d'intérêt pour le lecteur, habitué aux drames de l'existence orageuse et passionnée des héros de romans, en revanche, c'est le bonheur pour ceux à qui la Providence a fait cette douce monotonie. Montaigne professe que l'habitude est une seconde nature, si ce n'est la nature elle-même. En Flandre, tout était alors habitude dans la famille bourgeoise.
Aussi, seize années après le baptême des deux jumelles et le départ de van Maast, rien n'était changé dans la maison de mynheer Borrekens, si ce n'est que l'âge avait blanchi les cheveux jadis grisonnants du roi des Arquebusiers; sa taille, autrefois droite et fièrement cambrée en arrière, commençait à se courber, et il lui fallait maintenant s'appuyer sur un bâton, pour achever lentement, sur le port, la promenade qu'il avait contracté depuis cinquante ans l'habitude d'y faire.
Dame Thrée, de son côté, avait éprouvé la modification du temps: sa beauté n'avait rien perdu de son éclat: seulement cette beauté avait pris un caractère imposant. A la timidité naïve qui, au moindre incident, couvrait ses joues, son cou et sa poitrine elle-même de la plus belle pourpre, avait succédé une assurance modeste et calme; sa taille, moins svelte, ne manquait pourtant point encore de souplesse, mais son bras était devenu plus potelé et sa main plus blanche. Il n'y avait ni une ride à son front, ni une trace de fatigue sur son beau visage, qui pouvait rivaliser, par sa pureté, avec les chefs-d'oeuvre de l'art antique. Les femmes de la Frise, ainsi que les femmes d'Arles, ont conservé, comme on le sait, ce type admirable dont Rome et Athènes se montraient si passionnément éprises.
Dame Thrée paraissait la soeur aînée de ses deux filles, dont la beauté était devenue populaire à Anvers. On accourait sur le seuil des maisons pour voir passer les deux enfants nées le même soir, qui n'avaient un instant formé qu'un seul être et dont la ressemblance était si grande, si identique, que leur grand-père lui-même ne pouvait distinguer Aegtje d'Annetje, diminutifs pleins de grâce, en langue flamande, des noms d'Anne et d'Agathe. Dame Thrée savait seule les reconnaître à de certaines inflexions de voix, à de certaines attitudes où d'autres ne pouvaient rien apercevoir.
Pour rendre l'illusion encore plus complète, Agathe et Annetje n'allaient jamais que vêtues exactement du même costume. Chaque jour, quand leur mère les conduisait à la messe, le dimanche aux offices et le soir à une promenade dans la partie la plus solitaire du port, on ne pouvait se lasser d'admirer le merveilleux de cette ressemblance! Toutes les deux semblaient mues à la fois par une même volonté; leur mère elle-même restait en extase devant cette spontanéité de sensation et de pensée. Elles se levaient en même temps l'une que l'autre, éprouvaient à la fois les mêmes émotions, souffraient ensemble, étaient toujours ensemble. Quand un sourire entr'ouvrait les lèvres d'Agathe, assise près de sa mère et penchée sur la dentelle dont elle entremêlait les bobines, le même sourire entr'ouvrait les lèvres d'Annetje également courbée sur son ouvrage. Si Annetje devenait rêveuse, la même rêverie jetait son voile sur le front d'Agathe.
Hélas! cette sympathie absolue, cette existence double ne se manifesta un jour que trop cruellement pour la pauvre mère. Un matin, les deux soeurs descendirent près de dame Thrée, tristes sans motifs et accusant chacune de vagues souffrances. Depuis lors, un mal mystérieux, et contre lequel vinrent échouer l'art et la science de tous les médecins d'Anvers, se prit à consumer lentement les jumelles. La maladie marchait avec une égale et régulière cruauté pour les deux pauvres enfants. Chaque jour, les mêmes symptômes alarmants se manifestaient chez l'une comme chez l'autre. Leurs pouls battaient des mêmes pulsations; quand la fièvre venait accélérer ces pulsations, le vieux médecin de la famille en comptait avec épouvante le même nombre chez Agathe comme chez Annetje.
Cependant la maladie prenait un caractère de plus en plus alarmant. Le vieux médecin n'osa plus garder seul une responsabilité qui commençait à l'inquiéter, et provoqua une consultation de médecins les plus éclairés de la ville. Nul ne comprit rien à ce mal qui ne ressemblait en rien aux affections produites par le climat humide et froid d'Anvers. C'était à la fois une fièvre dévorante et une langueur pleine d'accablement; aucun des moyens connus de la science ne pouvait parvenir à arrêter, ni même à diminuer les accès de ce mal étranger.
Chaque jour, le chagrin vieillissait d'une année le pauvre mynheer Borrekens, qui, jusqu'alors, avait si vaillamment résisté aux outrages du temps.
Un matin, il se rendit chez Rubens, pour lui demander conseil. Quoiqu'il le vît rarement, le grand peintre n'en était pas moins l'oracle et le suprême recours du vieillard dans les rares circonstances de sa vie, qui prenaient un caractère de gravité.
De grands changements étaient aussi survenus dans l'existence de Pierre-Paul Rubens. La douce et simple Isabelle Brandt était morte, et l'artiste avait convolé en secondes noces, avec la belle Hélène Froment. Cette alliance avait donné encore plus d'animation et de somptuosité à la maison déjà princière de l'illustre artiste.
Hélène, fière de sa naissance, de sa beauté, de sa fortune immense et de la gloire de son mari, se trouvait entourée d'une véritable cour, sur laquelle elle régnait en reine, et dont Rubens était le sujet le plus obéissant. Éperdument épris de la beauté et de l'esprit de sa femme, Rubens ne voyait que par les yeux d'Hélène, ne sentait et n'agissait que par sa volonté et eût offert sa vie pour éviter un chagrin à l'objet de sa passion.
Celle-ci, comme toutes les femmes comblées des trésors d'un immense amour, abusait un peu de l'empire qu'elle exerçait sur son mari pour le tyranniser de temps à autre, et lui faire sentir le poids du joug qu'il s'était imposé lui-même. Hélène, triste ou moins tendre, jetait Rubens dans un véritable chagrin; un mot caressant, un sourire d'Hélène consolait et enivrait Rubens. Ce sont seulement les nobles natures qui subissent ainsi avec faiblesse le joug de l'amour. «Agneaux près des femmes, lions devant l'ennemi,» avait coutume de dire Henri IV, qui se connaissait en ce genre d'agneaux et de lions.
Lorsque mynheer Borrekens arriva dans l'hôtel de Rubens, et qu'il demanda à parler à son compère, les valets que l'artiste avait amenés d'Angleterre et d'Italie reçurent avec assez d'impertinence le vieillard, et refusèrent de le laisser pénétrer jusqu'à leur maître.
Il fallut qu'il inscrivît son nom sur un registre, et qu'il revînt, le lendemain, savoir quel jour le chevalier Rubens pourrait l'admettre à une de ses audiences. Tels étaient les ordres que leur avait prescrits madame Rubens.
Mynheer Borrekens remit son chapeau sur sa tête pour s'en retourner chez lui; mais il pensa à la douleur de Thrée et aux souffrances d'Agathe et d'Annetje: il demanda à être admis près de madame Rubens.
Les valets se prirent à rire du bonhomme qui croyait arriver ainsi jusqu'à la plus grande dame d'Anvers.
—Le chevalier Rubens pourrait, seul, vous valoir cet honneur, lui dirent-ils, d'où venez-vous donc, mon brave homme?
Et un grand reître, chargé du soin des chevaux, se disposait à faire quelques plaisanteries brutales au vieillard, lorsque Rubens vint reconduire, jusque sur le seuil de son hôtel un visiteur de haut rang.
A la vue de mynheer Borrekens, il courut à lui, lui prit affectueusement les mains, et l'emmena dans son atelier, à la grande stupéfaction des valets.
—Et maintenant, dit Rubens, asseyez-vous là, mon compère, et tout en travaillant, permettez-moi de vous gronder de la rareté de vos visites. Voici près de trois ans que je ne vous ai vu!
—Mynheer le chevalier n'était point à Anvers à l'époque du nouvel an et de sa fête, répondit mynheer Borrekens.
—Et vous ne pouvez venir visiter votre compère à d'autres époques qu'en ces jours solennels? Eh! mynheer Borrekens, en sommes-nous à nous traiter avec tant de cérémonie?
Mynheer Borrekens eut bien envie de lui parler de l'accueil que la valetaille de l'hôtel venait de lui faire, et de l'impertinence du grand palefrenier reître; mais il fit réflexion qu'après tout il valait encore mieux garder le silence sur ce sujet, et il se mit à regarder avec une admiration qui pouvait faire admettre en ce moment un peu de préoccupation et de surdité la toile qu'achevait de peindre Rubens, et qui n'était rien moins que l'Érection de la Croix, ce divin tableau, comme l'appelle, à juste titre, le licencié Michel, historien de Pierre-Paul Rubens.
—Vous ne m'avez point dit le motif qui me valait votre visite, mon compère? dit Rubens. Serais-je assez heureux pour pouvoir vous être agréable?
—Je viens vous demander un bon conseil, mynheer le chevalier. Je ne sais plus à quel saint me vouer. Ma fille est au désespoir. Les deux enfants se meurent d'un mal inconnu, et contre lequel la science des médecins ne peut rien.
Rubens laissa le pauvre père entrer dans tous les détails que lui suggéra sa douleur. Ce coeur noble savait qu'écouter avec compassion ceux qui souffrent, c'est déjà les consoler.
—Mon compère, lui dit-il, tout n'est peut-être point perdu. J'ai ouï conter précisément, la semaine dernière, par un de mes amis qui arrivait de Leyde, qu'il se trouvait dans cette ville un médecin possédant un secret merveilleux pour triompher des fièvres les plus rebelles. Ce médecin arrive du nouveau monde que Christophe Colomb a découvert le siècle dernier.
Cet ami ne doit pas encore avoir quitté Anvers; je vais l'envoyer quérir, et il nous donnera les renseignements nécessaires.
—Je le savais bien, moi, que vous nous trouveriez une planche de salut!
Béni soit le jour où je vous ai connu!
—Et où vous m'avez fait donner, au Serment des Arquebusiers, un tableau pour un terrain en litige, selon vous, et qui ne m'appartenait que trop légitimement.