SELMA LAGERLÖF

LAURÉAT DU PRIX NOBEL

LE

LIVRE DES LÉGENDES

NOUVELLES TRADUITES DU SUÉDOIS

AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
PAR

FRITIOF PALMÉR

PARIS

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1910

TABLE DES MATIÈRES

[La Légende d'une dette,
racontée au banquet Nobel,
le 10 décembre 1909]

[La fille du Grand-Marais]
[La Mine d'Argent]
[La Légende de la Rose de Noël]
[La Marche nuptiale]
[Le Joueur de violon]
[Une Légende de Jérusalem]
[Pourquoi le Pape devint si vieux]
[Le Ballon]


[LA LÉGENDE D'UNE DETTE,
RACONTÉE AU BANQUET NOBEL,
LE 10 DÉCEMBRE 1909]

C'était il y a quelques jours. J'étais dans le train, en route pour Stockholm. Le jour baissait. Déjà on ne voyait plus clair dans le compartiment. Mes compagnons de voyage bavardaient, chacun dans son coin, mais moi je restais silencieuse à écouter le bruit du train s'élançant sur les rails.

Tout en écoutant je me remémorais les occasions diverses dans lesquelles j'avais pris le train pour Stockholm. Dans la plupart des cas, ç'avait été pour une raison désagréable. Je m'y étais rendue pour passer des examens, ou encore, avec des manuscrits, pour chercher un éditeur; cette fois-ci, j'y allais pour recevoir le prix Nobel. Je n'étais pas loin de trouver que cela manquait d'agrément, cela aussi.

L'automne entier j'avais vécu là-bas, chez moi, en Vermland, dans la plus grande solitude, et maintenant j'allais être forcée de paraître au milieu d'une foule de gens. C'était comme si là-bas, dans mon isolement, j'avais pris peur de la vie et des êtres humains et je ressentais une véritable angoisse à l'idée d'être de nouveau obligée de me montrer dans le monde. Mais au fond j'éprouvais évidemment un bonheur immense à aller recevoir le prix, et j'essayais de chasser mon angoisse en pensant à ceux qui se réjouiraient de mon bonheur. C'était une foule de vieux amis, c'étaient les miens, c'était surtout et avant tout ma vieille mère que j'avais laissée seule à la maison, toute joyeuse d'avoir assez vécu pour assister à ce grand événement.

Du même coup le souvenir de mon père me traversa l'esprit: je ressentais un regret douloureux de le savoir mort et de ne pas pouvoir lui raconter que j'avais eu le prix Nobel. Je savais que personne au monde n'eût pu s'en réjouir autant que lui. Jamais je n'avais rencontré un être humain animé d'un tel amour, d'un tel respect envers la poésie et les poètes. S'il avait pu apprendre que l'Académie suédoise venait de m'attribuer un grand prix de poésie!—C'était un vrai malheur de ne pas pouvoir le lui raconter!

Quiconque a voyagé en chemin de fer, par la nuit obscure, sait qu'il arrive souvent que de longues minutes durant les wagons glissent sur les rails d'une façon singulièrement douce, sans la moindre secousse. Le bruit et le fracas cessent et le sourd grondement des roues se mue en une musique douce et monotone. On dirait que le train ne glisse plus sur des rails et sur des traverses, mais s'élance dans l'espace. Eh bien, au moment même où je me disais que j'aimerais bien revoir mon père, il m'arriva une chose semblable. Le train se mit à rouler d'une manière si légère, si silencieuse, qu'il me parut impossible qu'il fût encore sur la terre. Et alors mes pensées commencèrent à jouer: «Si je partais voir mon vieux père dans le royaume du ciel?» Il me semble avoir entendu parler d'aventures de ce genre arrivées à d'autres; pourquoi cela ne m'arriverait-il pas à moi!

Les wagons continuaient à dévorer l'espace de la même façon douce et silencieuse, mais quelle que pût être leur destination, ils avaient un bon bout de chemin à faire avant d'arriver, et mes pensées les dépassaient en route.

—Je le trouverai, me disais-je, installé sûrement dans un fauteuil, sous une véranda ayant vue sur une cour ensoleillée toute remplie de fleurs et d'oiseaux, et naturellement je le trouverai en train de lire la saga de Fritiof. Quand il me verra, il laissera le livre, repoussera un peu ses lunettes sur son front et se lèvera pour aller au-devant de moi. Je l'entendrai dire: «Bonjour et bienvenue! te voilà en train de faire une petite promenade. Et comment vas-tu, ma fille?» Tout à fait selon sa vieille manière.

Ce n'est que lorsqu'il a repris sa place dans le fauteuil qu'il commence à se demander pourquoi je suis venue le voir.

—J'espère qu'il n'y a pas de malheur à la maison, dit-il tout à coup.

—Oh! non, père, tout va bien.

Et je suis sur le point de lui raconter la grande nouvelle, mais je m'arrête, prise d'envie de me cacher un peu, et je fais un petit détour.

—Je ne suis venue que pour te demander un bon conseil, lui dis-je en affectant un air de grave souci. C'est que je me trouve accablée de dettes.

—J'ai bien peur de ne pouvoir t'aider, répond le père. On peut dire du lieu où je suis comme des vieux châteaux de Vermland: «Il y a de tout, sauf de l'argent!»

—Aussi n'ai-je pas de dettes d'argent, lui dis-je.

—Alors, c'est bien pis, répond-il. Raconte donc tout depuis le commencement, ma fille.

—C'est bien le moins que tu m'aides, lui dis-je, car c'est bien ta faute à toi, d'abord. Te rappelles-tu combien souvent tu nous chantais les airs de Bellman, t'accompagnant au clavecin, et te souviens-tu que tu nous fis lire et relire chaque hiver Tegnér, Runeberg et Andersen? C'est ainsi que j'ai contracté ma première grande dette. Père, comment pourrai-je les payer de m'avoir appris à aimer les contes et les faits héroïques, et la patrie, et la vie humaine dans toute sa grandeur, dans toutes ses faiblesses?

À ces mots, père s'ajuste dans son fauteuil et ses yeux prennent une si jolie expression:

—Je suis bien content, dit-il, d'avoir contribué à t'endetter ainsi.

—Oui, en cela tu as peut-être raison, père, lui dis-je; seulement, il faut te dire que ce n'est pas fini. J'ai une telle quantité de créanciers! Pense à tous ces pauvres chevaliers sans gîte qui vagabondaient en Vermland dans ta jeunesse, passant leur temps à jouer et à chanter. Je leur dois les folles aventures, les farces et les escapades sans nombre. Et pense à toutes les vieilles conteuses qui demeurent dans de petites cabanes grises au bord de la forêt et qui m'ont raconté tant d'histoires sur le Neck, les sorciers et les vierges ravies par le Troll. Ce sont elles, sans doute, qui m'ont appris à rendre la poésie de la dure montagne et de la forêt noire.—Et puis, père, pense à tous les pâles moines aux yeux creux, à toutes les nonnes enfermées dans des couvents obscurs, qui ont eu des visions et écouté des voix. Je suis leur débitrice pour avoir puisé au grand trésor de légendes qu'ils ont amassé. Et pense enfin aux paysans de Dalécarlie qui s'en furent à Jérusalem. Ne leur suis-je pas redevable de ce qu'ils m'ont donné une action héroïque à conter? Et il ne me suffit pas de m'être endettée envers les hommes; j'ai toute la nature pour créancière. Il y a les animaux de la terre, les oiseaux du ciel, les fleurs et les arbres;—tous ils ont eu leurs secrets à me confier.

Pendant que je parle, père fait de petits signes de la tête, en souriant, et il ne paraît pas du tout inquiet.

—Comprends donc, père, que c'est un grand fardeau que toutes ces dettes, lui dis-je, de plus en plus sérieuse.—Sur la terre personne ne sait comment les payer et j'ai pensé que vous le sauriez, ici, au ciel.

—Oui, oui, nous le savons certainement, dit père qui paraît prendre la chose légèrement, selon son habitude.—Nous saurons bien remédier à tes soucis, n'aie pas peur, mon enfant.

—Mais, père, ce n'est pas encore tout. Je suis encore endettée envers ceux qui ont cultivé et enrichi la langue, qui ont forgé le bon outil et qui m'ont appris à m'en servir. Et ne suis-je pas la débitrice de tous ceux qui avant moi ont écrit la destinée humaine, qui ont éveillé des idées et ouvert des chemins? Ne suis-je pas surtout la débitrice de ceux qui, dans ma jeunesse, étaient les pionniers de la création littéraire: les grands Norvégiens, les grands Russes. Ne suis-je pas endettée encore du fait d'avoir vécu à une époque où la littérature de mon propre pays a eu sa plus belle floraison, d'avoir vu les Empereurs en marbre de Rydberg, le monde poétique de Snoilsky, les pêcheurs de Strindberg et les paysans de Geijerstam, les types modernes de Ann-Charlotte Edgren et de Ernst Ahlgren, l'Orient de Heidenstam et l'histoire vécue de Sophie Elkan, les airs vermlandais de Fröding, les légendes de Levertin, Thanatos de Hallström et les Peintures dalécarliennes de Karlfeldt, et tant d'autres œuvres jeunes et neuves, incitant à l'émulation et fécondant le rêve?

—Oui, oui, tu as raison, dit père, tu es grandement endettée, mais nous saurons bien tout arranger.

—Je ne crois pas que tu comprennes bien nettement comme c'est difficile pour moi, tout cela. Tu n'as certainement pas considéré que je suis aussi endettée envers mes lecteurs. Combien ne leur dois-je pas à tous, depuis le vieux roi et son fils cadet qui m'a payé mon voyage d'apprentie dans le Midi, jusqu'aux petits écoliers qui griffonnent des épîtres de remerciements pour «Nils Holgersson»! Que serais-je devenue si l'on n'avait pas voulu de mes livres?—Il ne faut pas oublier non plus ceux qui ont écrit sur moi; souviens-toi du grand critique danois qui m'a gagné des amis partout dans son pays avec quelques mots seulement! Et pense à celui qui est mort et qui mélangeait sa boisson de doux et d'amer plus savamment que personne ne l'a jamais fait chez nous avant lui! Pense à tous ceux qui, dans les pays étrangers, ont travaillé pour moi. Je suis endettée envers tous, tant envers ceux qui m'ont louée qu'envers ceux qui m'ont blâmée.

—Oui, oui, dit père qui n'a plus l'air aussi tranquille. Il commence enfin à comprendre qu'il n'est pas si facile que ça de me donner un conseil; et je poursuis:

—Rappelle-toi tous ceux qui m'ont aidée, pense à mon amie fidèle Esselde qui me frayait le chemin pendant que nul autre n'osait encore croire en moi. Pense à tous ceux qui ont protégé mon travail, à toutes les affections que j'ai rencontrées, à tout l'honneur dont on m'a entourée. Tu devrais comprendre que j'ai dû venir à toi pour apprendre comment faire pour payer de telles dettes.

Père a baissé la tête, il n'a plus l'air si plein de confiance qu'au commencement.

—Je crois bien qu'il ne sera pas du tout facile de t'aider, ma fille, dit-il. Mais, n'est-ce pas, c'est enfin fini?

—Oh! non, tout cela, j'ai pu le supporter, mais il y a pis. Et c'est là pourquoi j'ai dû venir ici chercher un conseil.

—Je ne comprends pas que tu puisses être plus endettée encore, dit père.

—Mais si, lui dis-je; et puis, je lui révèle mon secret.

—Jamais je ne croirai que l'Académie suédoise... dit père, mais en disant cela, il me regarde et se rend bien compte que «cela» est vrai, et chaque pli de sa vieille figure commence à trembler et des larmes lui montent aux yeux.

—Que dirai-je à ceux qui ont décidé cette affaire et à ceux qui m'ont recommandée à ce prix? Car pense donc, père, ce n'est pas seulement honneur et argent qu'ils m'ont donné, c'est aussi qu'ils ont eu foi en moi, puisqu'ils ont osé me distinguer devant l'univers. Comment pourrai-je jamais payer cette dette?

Père reste un moment silencieux, absorbé dans des réflexions, puis tout à coup il essuie des larmes de joie, il se secoue et donnant du poing un rude coup sur le bras de son fauteuil, il s'écrie:

—Non, je ne resterai pas plus longtemps à me creuser la tête pour des choses auxquelles personne, ni ici, ni sur la terre, ne pourra répondre. Puisqu'il se trouve que tu as eu le prix Nobel, je ne veux penser à rien, sauf à m'en réjouir!

LE LIVRE DES LÉGENDES

[LA FILLE DU GRAND-MARAIS]

I

Ceci se passe dans une salle d'audience, en province. Devant le tribunal, tout au fond de la salle, est assis le vieux juge, homme de haute et forte taille, au visage rude et énergique. Des heures durant, sans discontinuer, il n'a fait que trancher litige après litige, et à la fin il s'est senti envahir par un sentiment de sombre dégoût. Il est difficile de savoir si c'est la chaleur étouffante de la salle qui l'incommode, ou s'il a été dégoûté à la longue de tant de querelles mesquines, qui paraissent n'être nées que pour témoigner de la manie tracassière, du manque de charité, et de l'âpreté au gain des hommes.

Il vient d'aborder la dernière des causes qui doivent être jugées ce jour-là. Il s'agit d'une demande de pension alimentaire.

Cette affaire est venue déjà au cours de la session précédente, et le greffier donne lecture du procès-verbal des débats antérieurs. Il en résulte d'abord que la partie demanderesse est la fille d'un pauvre journalier et que le défendeur est un homme marié.

Le défendeur déclare, toujours d'après le procès-verbal, que c'est à tort et par intérêt uniquement que la partie adverse l'a cité en justice. Il reconnaît l'avoir eue pendant un certain temps à son service. Mais il nie avoir eu à cette occasion avec elle des relations intimes, et il lui conteste tout droit de lui demander un secours quelconque. La demanderesse cependant a persisté dans sa demande, et, après avoir entendu quelques témoins, le tribunal a déféré le serment au défendeur sous peine de se voir condamner à servir la pension alimentaire exigée par la partie demanderesse.

Les deux parties sont présentes et se trouvent côte à côte devant la table du juge. La demanderesse est très jeune et paraît toute effarouchée. Elle pleure par timidité et essuie péniblement ses larmes à l'aide d'un mouchoir entortillé qu'elle ne semble pas savoir déplier. Elle porte un costume noir, d'aspect presque neuf, mais qui lui va si mal qu'on est tenté de se dire qu'elle l'a emprunté pour pouvoir se présenter d'une manière convenable devant le juge.

Quant au défendeur, on voit tout de suite que c'est un homme aisé. Il paraît âgé d'une quarantaine d'années et il a une figure résolue et énergique. À le voir là devant le tribunal, on constate qu'il a une attitude irréprochable. On voit bien qu'il aimerait mieux être ailleurs que là, mais, d'autre part, il n'a pas l'air gêné le moins du monde.

Aussitôt après la lecture du procès-verbal, le juge, s'adressant au défendeur, lui demande s'il persiste dans son refus, et s'il est disposé à prêter serment.

En réponse à ces questions le défendeur prononce sans hésitation un oui énergique. Il se met à fouiller dans la poche de son gilet, d'où il sort un certificat du pasteur attestant que lui, le défendeur, connaît le sens et l'importance du serment, et que rien ne s'oppose à ce qu'il le prête.

Pendant tout ce temps la demanderesse continue à pleurer. Elle paraît ne pas arriver à vaincre sa timidité et elle tient son regard obstinément fixé sur le sol. Elle n'a pas encore levé les yeux assez pour rencontrer ceux du défendeur.

En l'entendant prononcer ce oui, elle a un sursaut. Elle fait quelques pas vers le tribunal comme si elle avait quelque chose à objecter, mais elle s'arrête soudain. «Ce n'est pourtant pas possible, semble-t-elle se dire à elle-même. Il ne peut pas avoir dit oui. J'ai dû me tromper.»

Cependant le juge prend en main le certificat et fait en même temps un signe à l'huissier. Celui-ci s'approche de la table pour chercher la Bible, qui se cache sous un énorme monceau de paperasses, et se prépare avec empressement à la mettre devant le défendeur.

La demanderesse se rend compte que quelqu'un passe devant elle et elle devient inquiète. Elle se contraint à lever les yeux juste assez pour voir de l'autre côté de la table, et ainsi elle voit l'huissier déplacer la Bible.

De nouveau elle a l'air de vouloir faire des objections. Mais de nouveau elle s'arrête. Il n'est pas possible qu'on lui permette de prêter serment. Le juge doit l'empêcher.

Le juge est un homme avisé, qui sait très bien ce que pensent et disent les gens du pays d'où elle vient. Il devrait bien savoir combien tout le monde y est sévère pour tout ce qui touche au mariage. Ils ne connaissent pas de crime plus odieux que celui qu'elle a commis. Aurait-elle jamais fait un tel aveu, pour son propre déshonneur, si ce n'avait pas été la vérité? Le juge devait comprendre quel mépris horrible elle s'était attiré. Et non seulement du mépris mais toute sorte de misères. Personne ne voulait plus l'employer, personne ne voulait plus de son travail. Ses propres parents ne la souffraient presque plus dans leur cabane, mais parlaient tous les jours de la mettre à la porte. Oh! non, le juge devait bien savoir qu'elle n'aurait pas demandé de secours à un homme marié si elle n'y avait pas eu droit.

Le juge ne peut pourtant pas croire qu'elle mente dans une telle affaire, qu'elle ait attiré un malheur si horrible sur elle-même, alors qu'elle avait le moyen d'en accuser tout autre qu'un homme marié. Et s'il sait cela, il doit évidemment empêcher la prestation du serment.

Elle voit que le juge relit plusieurs fois le certificat du pasteur. C'est pourquoi elle commence à croire qu'il va intervenir.

Il est vrai, en effet, que le juge a l'air soucieux. Il fixe plusieurs fois son regard sur la demanderesse, mais pendant ce temps, l'expression de dégoût et d'aversion qui flotte sur son visage s'accentue. Il paraît l'avoir prise en haine. Si le défendeur de son côté dit la vérité, elle est une personne abjecte à laquelle le juge ne pourra pas s'intéresser.

Il arrive parfois que le juge intervienne dans une affaire en conseiller bienveillant et avisé, pour empêcher les parties de se faire tort à elles-mêmes, mais ce jour-là il est fatigué et dégoûté, et ne pense qu'à laisser l'affaire suivre son cours légal.

Il dépose le certificat, et, s'adressant de nouveau au défendeur, exprime l'espoir que celui-ci a bien réfléchi au péril d'un faux serment. Le défenseur l'écoute avec le même calme dont il a fait preuve tout le temps; il répond respectueusement, et non sans dignité.

La demanderesse entend tout cela avec une très grande anxiété. Elle fait quelques mouvements violents, et se tord les mains convulsivement; maintenant elle veut parler devant le tribunal. Elle soutient une lutte horrible contre sa timidité et contre les sanglots qui l'empêchent de parler. En fin de compte elle n'arrive pas à articuler un seul mot perceptible.

Donc, le serment va être prêté. On lui permettra de le prêter! Personne ne l'empêchera de devenir parjure!

Jusqu'ici elle n'a pas pu croire que cela pût se faire. Mais maintenant elle est saisie de la certitude que cela est imminent, que cela se passera à l'instant même. Une angoisse horrible, telle qu'elle n'en a jamais ressenti, la saisit à la gorge. Elle reste là pétrifiée. Elle ne pleure même plus. Ses yeux s'immobilisent dans leurs orbites.

Il a donc l'intention de s'attirer la damnation éternelle.

Elle comprend bien qu'il veut se dégager par ce serment, à cause de sa femme. Mais quand même il aurait des ennuis avec celle-là, il ne devrait cependant pas compromettre ainsi le salut de son âme.

Il n'y a rien de si horrible qu'un parjure. Il reste quelque chose de mystérieux et d'horrible attaché à cette sorte de péché. Aucune grâce, aucun pardon ne peut le couvrir. Les portes de l'enfer s'ouvrent d'elles-mêmes, lorsque le nom d'un parjure est prononcé. Si à ce moment elle eût levé son regard vers le visage de cet homme, elle aurait craint de le voir marqué du signe de la damnation, apposé par la colère de Dieu.

Tandis qu'elle exaspère ainsi son anxiété toujours croissante, le juge a enseigné au défendeur la manière de poser ses doigts sur la Bible. Puis il ouvre le code pour trouver la formule du serment.

En le voyant poser ses doigts sur la Bible, elle s'approche encore d'un pas et on dirait qu'elle veut s'allonger à travers la table pour écarter cette main.

Mais elle est encore retenue par un suprême espoir. Elle croit qu'il cédera au dernier moment.

Le juge a trouvé la page du code qu'il cherchait, et maintenant il commence à dicter le serment à voix haute et distincte. Puis il fait une pause pour que le défendeur puisse répéter ce qu'il vient de dire. Et le défendeur commence vraiment à répéter la formule, mais il vient à se tromper de mot, et le juge est obligé de tout reprendre depuis le commencement.

Maintenant elle ne peut plus garder le moindre espoir. Maintenant elle sait qu'il va se parjurer et qu'il va s'attirer la colère de Dieu pour cette vie et pour l'autre.

Elle reste là à se tordre les mains désespérément. Et tout cela c'est sa faute à elle, puisque c'est elle qui l'a accusé!

Elle était sans travail, il est vrai, elle avait faim et froid. L'enfant était près de mourir, faute de soins. À qui donc devait-elle s'adresser pour avoir du secours?

Jamais elle n'aurait cru non plus qu'il pût commettre un péché si abominable.

Maintenant le juge vient de dicter à nouveau la formule du serment. Dans quelques instants, l'acte sera accompli. Un acte que rien ne peut abolir, qu'on ne peut jamais réparer, qui ne s'efface jamais.

Juste au moment où le défendeur commence à répéter la formule sacramentelle, elle s'élance, rejette la main, et s'empare vivement de la Bible.

C'est son angoisse atroce qui enfin lui a donné le courage d'agir. Il ne faut pas qu'il soit parjure. Il ne faut pas!

L'huissier accourt pour lui arracher la Bible et la ramener au calme. Tout ce qui touche au tribunal lui inspire une crainte immense, et elle croit assurément que ce qu'elle vient de faire va la conduire en prison, mais elle ne lâche pourtant pas la Bible. Coûte que coûte: il ne prêtera pas le serment. Lui qui tient à le prêter, accourt aussi pour s'emparer du livre; mais elle résiste à tous les deux.

—Tu ne dois pas prêter serment, crie-t-elle. Tu ne dois pas!

Cette scène provoque naturellement la plus grande stupeur. Le public se bouscule pour mieux voir, les jurés commencent à remuer, le greffier se lève précipitamment l'encrier à la main de peur qu'on ne le renverse.

Alors le juge s'écrie à voix haute et indignée: Silence! Et tout le monde s'arrête, immobile.

—Qu'est-ce qui vous prend? Que voulez-vous faire de la Bible? demande le juge à la demanderesse du même ton sévère et courroucé.

Ayant pu enfin par ce geste désespéré donner libre cours à son anxiété, elle arrive à surmonter sa gène juste assez pour pouvoir répondre:

—Il ne doit pas prêter serment!

—Tais-toi et remets le livre en place, ordonne le juge.

Mais elle n'obéit pas, au contraire, elle retient le livre des deux mains.

—Il ne doit pas prêter serment, crie-t-elle avec une violence frénétique.

—Tu es donc bien acharnée à gagner ton procès? lui demande le juge d'une voix toujours plus cassante.

—Je veux abandonner le procès, s'écrie-t-elle; et sa voix se fait aiguë, déchirante. Je ne veux pas le forcer à jurer.

—Qu'est-ce que tu cries? demande le juge. As-tu perdu la raison?

Elle respire violemment en essayant de se ressaisir. Elle s'aperçoit elle-même du son aigu de sa voix. Le juge va croire qu'elle est devenue folle, si elle ne peut pas dire posément ce qu'elle a à dire. Encore une fois elle lutte contre son émotion pour arriver à dominer sa voix, et cette fois elle y réussit. Elle dit lentement, posément, distinctement, tout en regardant le juge bien en face:

—J'abandonne le procès. C'est lui le père de l'enfant. Mais je l'aime toujours. Je ne veux pas qu'il soit parjure.

Elle se tient droite et résolue devant le tribunal et continue à fixer son regard droit sur le rude visage du juge. Celui-ci, les deux mains fortement appuyées sur la table, la regarde longuement sans détourner les yeux. Mais à la regarder ainsi, le juge est comme transformé. Tout ce qu'il y avait de dégoûté et de relâché dans ses traits, disparaît, et le rude visage s'illumine de la plus belle émotion. «Voilà, se dit le juge, voilà bien mon peuple. Je ne me fâcherai plus contre lui, puisque même chez le plus humble il y a tant d'amour et tant de piété.»

Soudain le juge sent ses yeux devenir humides de larmes; il a un mouvement brusque, et, presque honteux, il jette autour de lui un regard furtif. À ce moment il voit le greffier, le commissaire et la longue rangée des jurés tendre le cou pour regarder la jeune fille, debout devant le tribunal, la Bible serrée contre sa poitrine. Et il aperçoit une lueur sur leurs figures, comme s'ils venaient d'entrevoir quelque chose de très beau qui leur fait du bien jusqu'au plus profond de l'âme.

Puis, le juge regarde le public, et constate que tous restent silencieux, osant à peine respirer, comme si l'on venait d'entendre le mot le plus ardemment souhaité.

Enfin le juge regarde le défendeur. Maintenant c'est à lui de baisser la tête et de regarder le sol.

De nouveau le juge s'adresse à la pauvre jeune fille:

—Il en sera comme tu désires, dit-il. L'affaire sera rayée, ajoute-t-il, s'adressant au greffier.

Le défendeur fait un geste comme pour faire une objection:

—Qu'est-ce que c'est? lui crie le juge. Tu as quelque chose à redire à cela?

Le défendeur baisse la tête un peu plus et d'une voix à peine perceptible, il répond:

—Oh! non, cela vaut sans doute mieux ainsi.

Le juge reste un instant immobile, puis repoussant le lourd fauteuil, il se lève et se dirige vers la demanderesse.

—Je te remercie, dit-il en lui tendant la main.

Elle a déposé la Bible et reste là toute en pleurs, essuyant ses yeux avec le mouchoir entortillé.

—Je te remercie, fait le juge encore une fois, et il lui prend la main qu'il serre comme si c'était celle d'un brave.

II

Il ne faut pas croire que la jeune fille qui venait de passer un si mauvais moment devant le tribunal, fût elle-même convaincue d'avoir accompli une action méritoire. Bien au contraire, elle estimait qu'elle s'était couverte de honte devant tout le public. Elle ne comprenait pas que le geste du juge venant lui serrer la main, était un honneur pour elle. Elle croyait que cela signifiait seulement que l'affaire était terminée et qu'elle était libre de s'en aller.

Elle ne voyait pas non plus que les gens la regardaient d'une façon bienveillante et que plusieurs voulaient lui serrer la main. Elle se faufilait et cherchait à s'enfuir. Mais la sortie était encombrée. L'audience étant finie, nombreux étaient ceux qui avaient hâte de partir. Elle fut parmi les derniers à quitter la salle. Elle trouvait que tout le monde avait le droit de passer avant elle.

Lorsqu'enfin elle fut dehors, elle vit la voiture de Gudmund Erlandsson, tout attelée, devant l'escalier. Assis dans la voiture, les rênes entre les mains, Gudmund semblait attendre quelqu'un. Aussitôt qu'il l'eut aperçue dans la foule qui sortait, il lui cria:

—Viens ici, Helga! Il y a une place pour toi ici, puisque nous suivons le même chemin.

Mais bien qu'elle entendît prononcer son nom, elle ne put pas croire que ce fût elle qu'il appelait ainsi. Ce n'était pas possible que Gudmund Erlandsson voulût la prendre dans sa voiture. C'était l'homme le plus beau de toute la commune; jeune, aimable, de bonne famille et bien vu de tous. Jamais elle n'aurait pu croire qu'il voulût avoir affaire à elle.

Le fichu rabattu sur le visage, elle le dépassa en courant sans regarder ni répondre.

—N'entends-tu pas, Helga, il y a une place dans ma voiture? répéta Gudmund, en essayant de donner à sa voix une intonation très amicale.

Mais elle n'arriva pas à comprendre que Gudmund lui voulait du bien. Elle croyait qu'il voulait seulement se moquer d'elle d'une manière ou d'une autre, et elle s'attendait à voir les assistants lui rire au nez. Elle lui jeta un regard effaré et indigné à la fois et quitta la place, courant presque pour être hors d'atteinte lorsque éclaterait leur ricanement.

Gudmund était encore célibataire et demeurait chez ses parents. Le père était fermier. Sa ferme n'était pas bien grande et sa fortune non plus, mais il avait de l'aisance. Le fils était venu à l'audience chercher certains papiers pour le compte de son père, mais son voyage ayant aussi un autre but, il s'était équipé avec beaucoup de soin. Il avait choisi la voiture neuve, dont le vernis n'avait pas une cassure, il avait astiqué le harnais lui-même et brossé le cheval jusqu'à le faire briller comme de la soie. À côté de lui il avait posé sur le siège une belle couverture rouge, et il s'était habillé d'une courte veste de chasse, d'un petit chapeau gris et de hautes bottes dans lesquelles était serré le bas de son pantalon. Ce n'était pas là un costume de fête, mais il savait bien qu'il avait ainsi un air de mâle prestance.

Le matin, à son départ, Gudmund était seul dans sa voiture, mais il n'avait pas trouvé le temps long à cause des idées agréables qui lui trottaient dans la tête. Vers la moitié du chemin, il avait dépassé une jeune fille d'aspect pauvre qui, par sa marche si lente qu'elle semblait ne plus pouvoir mettre un pied devant l'autre, lui donna l'impression d'une fatigue extrême. C'était l'automne, la route était défoncée par la pluie et Gudmund la voyait s'embourber à chaque pas. Il arrêta son cheval pour demander à la jeune fille où elle allait, et apprenant qu'elle se rendait au tribunal, il lui offrit une place dans la voiture. Elle accepta en remerciant et monta s'asseoir dans la charrette à l'arrière sur la planche étroite où était attaché le sac à fourrage, comme si elle n'osait toucher à la couverture rouge posée à côté de Gudmund. Il n'était du reste pas dans ses intentions de la placer auprès de lui. Il ignorait qui elle était, mais à en juger par sa mise, elle devait être la fille de quelque pauvre journalier et il était d'avis qu'elle pourrait se contenter d'une place à l'arrière de la voiture.

En arrivant à une côte où le cheval ralentit son allure, Gudmund entama la conversation. Il voulait savoir comment elle s'appelait et d'où elle était. Apprenant que son nom était Helga et qu'elle était du Grand-Marais, il commença à se sentir inquiet.

—Es-tu toujours restée là-haut ou bien as-tu été en place? demanda-t-il.

Elle avait demeuré chez elle ces temps derniers, mais auparavant elle avait été en place.

—Chez qui? demanda Gudmund très vite.

Il lui sembla que la réponse tardait à venir.

—À Vestgard, chez Per Mortensson, dit-elle enfin en baissant la voix, comme si elle eût préféré ne pas être entendue.

Mais Gudmund l'entendit bien.

—Alors, dit-il, c'est toi qui—mais il n'acheva pas la phrase.

Il se détourna d'elle, se redressa sur son siège et ne lui adressa plus la parole.

Gudmund assénait au cheval coup sur coup, maugréait contre le mauvais état de la route et paraissait de fort mauvaise humeur. La jeune fille resta sans bouger quelques moments, mais bientôt Gudmund sentit une main se poser sur son bras.

—Que veux-tu? demanda-t-il sans tourner la tête.

Elle demandait qu'il voulût bien s'arrêter pour la laisser descendre.

—Pourquoi donc? lit Gudmund d'un ton narquois. Tu n'es pas bien ainsi?

—Si, seulement je préfère marcher. Gudmund se raisonna un peu. C'était bien fâcheux d'avoir offert, juste ce jour-là, une place dans sa voiture à une femme telle que Helga. Mais d'autre part il estima que du moment qu'il l'avait prise dans la voiture, il ne pouvait pas l'en chasser.

—Arrête donc, Gudmund! dit la jeune fille encore une fois.

Sa voix avait une telle décision que Gudmund tira à lui les rênes.

—Puisque c'est elle qui désire descendre, se dit-il, je ne dois pourtant pas la forcer à rester malgré elle.

Elle était descendue avant que le cheval eût pu s'arrêter.

—Je croyais que tu savais qui j'étais, en m'offrant une place dans ta voiture, dit-elle. Sans cela je ne serais pas montée.

Gudmund fit un salut bref et repartit. Elle avait évidemment tout lieu de croire qu'il la connaissait. Il avait vu la fille du Grand-Marais bien des fois, lorsqu'elle était enfant, mais elle avait bien changé depuis lors. D'abord il fut très heureux d'être débarrassé de sa compagne de route, mais peu à peu il commença à se sentir mécontent de lui-même. Évidemment il n'aurait guère pu agir autrement, mais il n'aimait pas à se montrer cruel envers qui que ce fût.

Quelques minutes après s'être séparé de Helga, Gudmund dévia de la grand'route et monta un petit chemin étroit qui menait à une grande ferme d'aspect opulent. Au moment où Gudmund arrêta sa voiture devant le perron, la porte d'entrée s'ouvrit et une des filles de la maison apparut sur le seuil. Gudmund la salua en ôtant son chapeau, tandis qu'une légère rougeur colorait son visage.

—Je viens voir si votre père est encore là, dit-il.

—Quel dommage, il est déjà parti pour le tribunal, répondit la jeune fille.

—Ah! bien, il est déjà parti, dit Gudmund. J'étais venu pour lui offrir une place dans ma voiture. J'y vais, au tribunal, moi aussi.

—Père est toujours si pressé, dit la jeune fille d'un ton de regret.

—Il n'y a pas de mal, répartit Gudmund.

—Père aurait été bien content d'y être conduit dans une si jolie charrette tirée par le beau cheval que voilà, ajouta la jeune fille, aimable.

Ces compliments firent sourire d'aise le jeune homme.

—Il faut bien que je reparte alors, dit-il.

—Vous ne voulez pas entrer un moment?

—Merci beaucoup, Hildur, mais il faut me rendre au tribunal. Il ne convient pas que je m'attarde en route.

À présent, Gudmund continua sa route tout droit jusqu'au tribunal. Il était de très belle humeur et ne pensait plus du tout à la rencontre avec Helga. Quelle chance que ce soit Hildur qui soit sortie sur le perron, comme exprès pour admirer la voiture, et la couverture, et le cheval, et le harnais. Elle avait dû tout bien remarquer.

C'était la première fois que Gudmund assistait à une séance du tribunal. Il constata qu'il y avait là bien des choses à apprendre et y resta toute la journée. Il se trouvait donc dans la salle, lorsque l'affaire de Helga fut appelée; il put la voir s'emparer de la Bible et résister héroïquement tant à l'huissier qu'au juge lui-même. Lorsque tout fut fini et que le juge eut serré la main à la jeune fille, Gudmund se leva précipitamment pour sortir. Ayant attelé en toute hâte, il conduisit son équipage devant l'escalier. Son avis était que Helga, s'étant montrée fort brave, méritait d'être honorée. Celle-ci cependant était tellement apeurée qu'elle ne comprit pas ses intentions, et se déroba à l'honneur qui lui était destiné.

Ce même jour, fort tard dans la soirée, Gudmund arriva au Grand-Marais. L'endroit ainsi appelé était une petite cabane située sur la pente de la montagne boisée qui entourait la commune. Le chemin qui y menait n'était guère praticable aux chevaux que pendant l'hiver, à l'époque des traîneaux, et Gudmund avait dû s'y rendre à pied. Néanmoins il avait eu bien de la peine à arriver. Il avait failli se casser les jambes plus d'une fois parmi les troncs d'arbres et les grosses pierres qui jonchaient le chemin, et il lui avait fallu passer à gué bien des ruisseaux qui à plus d'un endroit barraient le passage. S'il n'avait pas fait pleine lune, il n'aurait pu trouver le sentier menant à la petite cabane, et il se disait que c'était là un rude bout de chemin qu'avait dû faire Helga ce jour-là.

La cabane du Grand-Marais se trouvait dans une clairière à mi-chemin de la côte. Gudmund n'y avait jamais été auparavant, mais bien des fois il avait du fond de la vallée aperçu l'endroit, et le connaissait assez pour savoir qu'il ne s'était pas trompé de chemin.

Tout autour de la clairière, il y avait une barrière de branches mortes, très dense et très difficile à franchir. Elle devait sans doute constituer une espèce de barrage ou de défense contre toute l'ambiance sauvage. La petite cabane était bâtie au bord supérieur de l'enclos. Elle était précédée d'une pelouse en pente, où poussait une herbe courte et fine; en bas de la pelouse, deux petites dépendances en planches grises et un caveau à toiture de tourbe verte. C'était une habitation des plus humbles, mais on ne pouvait nier que l'endroit eût sa beauté. Le marais qui avait donné son nom à la cabane, situé quelque part dans le voisinage, exhalait des brouillards qui, se déroulant magnifiques par le clair de lune, entouraient la montagne d'une couronne argentée. La pointe la plus haute émergeait encore du brouillard et le sommet, hérissé de sapins, se découpait sur le ciel. En bas, sur la vallée, le clair de lune était si intense qu'on discernait aussi bien les champs que les fermes et un ruisseau tortueux, le long duquel le brouillard flottait, tel une fumée légère. La distance n'était pas très grande, mais ce qui était surprenant, c'est que la vallée paraissait néanmoins un monde étranger où tout ce qui était de la forêt n'avait rien à faire. On eût dit que les gens qui habitaient la petite cabane forestière devaient toujours rester sous les arbres protecteurs. Ils n'auraient pu se plaire dans la vallée, pas plus que les coqs de bruyère, les grands-ducs, les lynx, les airelles rouges et les petites étoiles blanches de la forêt.

Gudmund s'approcha de la cabane en traversant la pelouse. Une faible lumière filtrait par la fenêtre dénuée de rideaux. Une lampe allumée était posée sur la table à côté de la fenêtre, auprès de laquelle le père était assis, en train de rapiécer une paire de vieux souliers. La mère se trouvait un peu plus loin dans la pièce, auprès de l'âtre où des branches mortes brûlaient à petit feu. Elle avait devant elle son rouet, mais elle avait cessé son travail pour jouer avec un petit enfant. Elle l'avait sorti de son berceau, et le bruit du jeu arrivait jusqu'à Gudmund. Le visage de la vieille était sillonné de rides, ce qui lui donnait un air sévère, mais aussitôt qu'elle s'inclinait sur l'enfant, ses traits s'adoucissaient et elle souriait au petit aussi tendrement qu'aurait pu le faire la mère véritable.

Gudmund cherchait des yeux Helga, mais nulle part, dans aucun coin de la cabane, il n'arrivait à la découvrir. Alors il jugea préférable de rester dehors jusqu'à ce qu'elle rentrât. Il s'étonnait qu'elle ne fût pas encore de retour. Peut-être s'était-elle arrêtée en cours de route pour se reposer ou manger chez des amis? En tout cas elle ne pouvait plus tarder, si elle tenait à être à l'abri avant la tombée de la nuit.

Gudmund se tenait au milieu de la pelouse, prêtant l'oreille au moindre bruit. Le silence était complet. Pas le moindre vent. Il lui semblait que jamais jusqu'alors il n'avait remarqué une telle sérénité. C'était comme si la forêt entière retenait son haleine dans l'attente de quelque événement extraordinaire.

Pas un être humain dans la forêt. Aucun bruit de branche cassée, ni de pierre déplacée. Helga était évidemment encore loin.

—Je me demande ce qu'elle dira lorsqu'elle me verra ici, se dit Gudmund. Elle jettera peut-être les hauts cris, elle se sauvera dans la forêt et n'osera pas rentrer de toute la nuit.

À ce moment précis de ses réflexions, il fut frappé par la singularité du fait que depuis ce matin il portait un tel intérêt aux affaires de cette pauvre fille du Grand-Marais.

En rentrant de la séance du tribunal, il était allé comme d'ordinaire raconter à sa mère ce qui lui était arrivé dans la journée. La mère de Gudmund était une femme avisée et généreuse qui avait su se conduire avec son fils de telle sorte qu'adulte il lui avait conservé la même confiance qu'il avait pour elle dans son enfance. Elle était souffrante depuis bien des années et ne pouvant plus marcher, elle restait la journée entière immobile dans son fauteuil. C'était toujours un régal pour elle, quand Gudmund rentrant de voyage lui apportait des nouvelles.

Quand il eut raconté à sa mère l'aventure de Helga du Grand-Marais, Gudmund la vit toute soucieuse. Elle garda le silence un long moment, les yeux fixés devant elle.

—Tout bon sentiment n'est donc pas éteint chez cette fille-là, dit-elle enfin. Il ne faut rejeter personne pour une première faute. Il se pourrait bien qu'elle fût reconnaissante à celui qui lui viendrait en aide en ce moment.

Gudmund comprit de suite ce que voulait dire sa mère. Ne pouvant plus se tirer d'affaire toute seule, elle avait besoin d'une personne qui fût à son entière disposition. Mais il était toujours très difficile de trouver quelqu'un qui voulut se charger de ce service. Sa mère était très exigeante, très difficile à contenter, et puis, les jeunes gens préféraient un travail qui leur donnât un peu plus de liberté. Or, il était sans doute venu à l'esprit de sa mère de prendre à son service Helga du Grand-Marais, et Gudmund trouva que c'était là une excellente idée. Helga serait sûrement très dévouée à sa maîtresse. Il se pourrait bien qu'ainsi ils fussent tirés d'embarras pour longtemps.

—Ce qu'il y a de plus délicat, c'est l'enfant, dit la mère après une pause; et Gudmund comprit par là qu'elle réfléchissait sérieusement.

—Il pourra bien rester chez les grands-parents, dit-il.—Ce n'est pas certain qu'elle veuille s'en séparer.—Elle sera bien obligée de ne pas trop penser à ce qu'elle veut et à ce qu'elle ne veut pas. Elle m'a paru ne pas manger à sa faim. Ils ne doivent pas avoir grand chose à se mettre sous la dent, là-haut, au Grand-Marais.

À cela la mère ne répondit rien, mais elle aborda un autre sujet de conversation. On voyait bien que d'autres scrupules lui étaient venus qui l'empêchaient de prendre une décision.

Gudmund raconta alors sa visite à Elvokra où il avait vu Hildur. Il rapporta ce qu'elle avait dit de son cheval et de sa voiture et il ne cacha pas la satisfaction que lui causait cette entrevue. Sa mère aussi fut très contente. Immobilisée dans son intérieur, elle s'occupait sans cesse de forger des projets d'avenir pour son fils, et c'était elle qui la première avait proposé à celui-ci d'essayer de gagner la belle fille du propriétaire de Elvokra. C'était là le plus beau mariage qu'il pût faire. Ce fermier était un personnage important. Il possédait la plus grande ferme de toute la commune et en plus beaucoup d'influence et beaucoup d'argent. À vrai dire, c'était presque insensé d'espérer qu'il se contenterait d'un gendre si peu fortuné que Gudmund, mais d'autre part il restait toujours possible qu'il se rangeât à l'avis de sa fille. Et que Gudmund fût capable de gagner Hildur à ce projet, s'il s'y mettait, voilà de quoi sa mère ne doutait pas un seul instant.

C'était la première fois que Gudmund laissait voir à sa mère que ce projet avait pris racine chez lui; ils engageaient maintenant une longue conversation sur Hildur, sur les richesses et avantages qui reviendraient à celui qui l'épouserait, mais bientôt la conversation s'arrêta de nouveau, la mère redevenant pensive:

—Ne pourrais-tu pas envoyer chercher cette Helga? Je voudrais bien la voir avant de la prendre à mon service, dit-elle enfin.

—Je suis très content que vous vouliez bien vous intéresser à elle, dit Gudmund, en ajoutant dans son for intérieur que si sa mère trouvait une garde-malade qui lui plût, sa femme aurait une existence bien plus agréable dans la maison. Vous verrez bien que vous serez contente d'elle, continua-t-il.

—Ce serait du reste une bonne action de l'engager, dit la mère.

Le soir venu, la malade se remit au lit et Gudmund se rendit à l'écurie pour prendre soin des chevaux. Il faisait beau, l'air était pur, la vallée entière baignait dans un clair de lune resplendissant. Il eut l'idée d'aller ce soir même en personne porter au Grand-Marais le message de sa mère. S'il faisait beau le lendemain, on aurait tant à faire à rentrer l'avoine, que ni lui ni aucun autre n'aurait le temps d'y aller.

Il est vrai que là où il était posté devant la cabane, Gudmund ne percevait aucun bruit de pieds, mais, par contre, il y avait d'autres sons qui troublaient le silence à de courts intervalles. C'étaient des plaintes sourdes, un gémissement faible et étouffé coupé de temps en temps par des sanglots. Croyant entendre que les sons provenaient du hangar, Gudmund se dirigea de ce côté. Aussitôt qu'il s'en approcha, les sanglots cessèrent, et il entendit quelqu'un remuer sous le hangar. Tout de suite Gudmund comprit qui c'était.

—C'est toi, Helga, qui restes là à pleurer? demanda-t-il, en se plaçant devant l'ouverture pour empêcher la jeune fille de se sauver sans lui parler.

De nouveau, un silence absolu se fit. Évidemment, Gudmund avait deviné juste: c'était Helga qui restait là tout en larmes; mais elle essaya d'étouffer ses sanglots pour faire croire à Gudmund qu'il s'était trompé et pour le faire partir. Il faisait une obscurité épaisse sous le hangar et elle était sûre qu'il ne pouvait la voir.

Mais Helga était prise ce soir-là d'un tel désespoir qu'il ne lui fut pas facile de retenir ses larmes. Elle ne s'était pas encore montrée aux parents. Elle n'en avait pas eu le courage. Lorsqu'à la tombée de la nuit elle gravissait la côte pénible en se disant que bientôt il lui faudrait leur apprendre qu'elle n'aurait aucun secours de Per Mortensson, alors elle avait ressenti une telle appréhension des paroles dures et cruelles qu'elle attendait d'eux, qu'elle n'avait pas osé entrer. Elle préféra rester dehors jusqu'à ce qu'ils se fussent couchés, car ainsi elle ne serait peut-être pas obligée de raconter son malheur le jour même. Elle s'était donc cachée sous le hangar. Ce n'est qu'une fois assise là, en proie au froid et à la faim, qu'elle eut la pleine et entière sensation de son état misérable. Toute la honte et toute l'angoisse qu'elle avait dû traverser, toute la honte et toute l'angoisse qu'il lui restait à traverser, lui apparurent pour s'appesantir sur elle à la façon d'une masse de plomb. Elle pleura sur elle-même, elle pleura d'être si misérable que personne ne voulait d'elle. Elle se rappela qu'un jour, alors qu'elle était enfant, elle était tombée dans un trou du marais, où elle s'était enfoncée très profondément. Plus elle faisait effort pour en sortir, plus elle s'enfonçait. Toutes les mottes d'herbes et tous les arbrisseaux qu'elle empoignait, avaient cédé. Il en était de même cette fois-ci. Tout ce qu'elle cherchait à saisir pour se soutenir, se dérobait sous sa main. Personne ne voulait l'aider. L'autre fois, quand elle était tombée dans le trou du marais, un petit vacher était enfin venu l'en sortir, mais aujourd'hui personne n'arrivait à son secours. Il était dit sans doute qu'elle devait périr.

Dès que Helga vint à penser au marais, il lui apparut avec évidence que ce qu'elle avait de mieux à faire, c'était de s'y rendre, pour s'y enfoncer en se laissant engloutir par la boue. Un être si misérable, dont personne ne voulait à son service, ne pouvait évidemment rien faire de mieux que de mourir. Pour l'enfant aussi, il vaudrait mieux qu'elle disparût, car la mère de Helga l'aimait bien, quoiqu'elle ne voulût pas le montrer quand Helga était là. Mais celle-ci une fois disparue pour toujours, la grand'mère s'occuperait du petit comme si c'était son enfant à elle.

Elle ne comprenait pas qu'au beau milieu de sa grande misère elle venait d'accomplir une action qui avait inspiré à tous une meilleure idée d'elle. À chaque instant qui s'écoulait, sa certitude se faisait plus grande que le grand marais était son seul vrai refuge. Et mieux elle comprenait cela, plus elle pleurait.

Aussi ne lui fut-il pas facile de commander à ses larmes. Il ne fallut pas attendre longtemps qu'elle se remît à sangloter.

Gudmund ne connaissait rien de pire que d'entendre pleurer une femme. Aussi fut-il sur le point de partir tout de suite, mais puisqu'il s'était donné la peine de grimper jusque là-haut, il était bien obligé de transmettre le message maternel.

—Qu'as-tu donc, demanda-t-il à Helga, d'un ton rude. Pourquoi n'entres-tu pas?

—Oh! je n'oserais pas, lui répondit Helga; et ses dents claquaient quand elle parlait. Je n'oserais pas!

—De quoi as-tu peur? Tu ne t'es laissée effrayer aujourd'hui ni par l'huissier, ni par le juge lui-même. Tu ne peux pourtant pas avoir peur de tes parents?

—Si, si, ils sont bien pires que tous les autres.

—Pourquoi seraient-ils plus fâchés aujourd'hui que les autres jours?

—Parce que je n'aurai pas d'argent.

—Tu es cependant assez brave fille pour gagner ta vie et celle du petit aussi.

—Oui, mais il n'y a personne qui veuille me prendre à son service.

Soudain Helga s'effraya à l'idée que ses parents pourraient percevoir le bruit de leurs voix et venir voir qui parlait. Et en ce cas-là elle serait bien obligée de tout leur raconter. Ainsi elle ne pourrait plus se sauver dans le grand marais. Dans sa frayeur elle s'élança pour dépasser Gudmund. Mais celui-ci fut plus agile. Il la saisit au bras et la retint de force.

—Oh! non. Tu ne m'échapperas pas avant que j'aie pu te parler.

—Laisse-moi passer! dit-elle, le regardant d'un œil farouche.

—Tu as l'air de vouloir te jeter dans le lac! fit-il.

Elle était dehors maintenant et son visage était illuminé par le clair de lune.

—Quel mal y aurait-il, si je le faisais? reprit Helga, rejetant la tête en arrière et le fixant dans les yeux. Ce matin tu n'as même pas voulu me laisser une place derrière dans ta voiture. Personne ne veut avoir affaire à moi. Tu dois bien comprendre qu'un être tel que moi ferait mieux d'en finir.

Gudmund ne savait absolument que faire. Il aurait voulu être bien loin, mais d'autre part il trouvait qu'il ne pouvait pas abandonner un être humain, en proie à un tel désespoir.

—Écoute-moi bien! Promets seulement d'entendre jusqu'au bout ce que j'ai à te dire; après tu pourras aller où tu voudras.

Elle promit.

—N'y a-t-il pas moyen de s'asseoir ici?

—Le billot est là-bas.

—Eh bien, vas-y alors et tiens-toi tranquille!

Très docilement elle alla s'asseoir.

—Puis, ne pleure plus! dit-il, trouvant qu'il avait déjà une certaine autorité sur elle.

Mais cela, il n'aurait pas dû le dire, car immédiatement elle cacha sa tête dans ses mains, pleurant plus que jamais.

—Ne pleure pas! dit-il, prêt à frapper le sol du pied, dans son exaspération. Il y en a bien qui sont plus mal partagés que toi.

—Oh! non, personne n'est plus malheureux que moi.

—Toi, tu es jeune et en bonne santé. Tu verrais seulement ce que doit supporter ma mère. Elle est si percluse de douleurs qu'elle ne peut plus remuer et pourtant elle ne se plaint jamais.

—Elle n'est pas abandonnée de tous comme moi.

—Tu n'es pas abandonnée, toi non plus. Je viens de parler de toi à ma mère et elle m'a chargé d'un message pour toi.

Les sanglots cessèrent. On avait la sensation d'entendre le grand silence de la forêt qui continuait à retenir son haleine dans l'attente de l'événement merveilleux.

—Je devais te dire de te rendre auprès d'elle demain, pour qu'elle ait l'occasion de te voir de ses propres yeux. Elle se propose de te demander si tu veux venir servir chez nous.

—Elle se propose de me le demander à moi?

—Oui, mais elle veut te voir d'abord.

—Sait-elle que...

—Elle en sait autant que tout le monde.

La jeune fille eut un cri de joie et de stupeur à la fois, et l'instant d'après, Gudmund sentit deux bras autour de son cou. Il en fut tout effrayé et sa première idée fut de se détacher, mais il se ravisa et demeura sans bouger. Il comprit que la jeune fille était transportée de joie au point de ne plus savoir ce qu'elle faisait. À ce moment-là elle aurait pu se jeter au cou du pire gredin, uniquement pour partager avec quelqu'un le grand bonheur qui lui était arrivé.

—Si elle veut bien m'engager, je pourrai vivre! dit-elle en inclinant sa tête contre la poitrine de Gudmund; et de nouveau elle pleura mais avec moins de véhémence que tout à l'heure. Il faut que tu saches que c'était bien mon intention d'aller me jeter dans le marais, dit-elle. Je te remercie d'être venu. Tu m'as sauvé la vie.

Jusque là Gudmund était demeuré immobile mais peu à peu il sentait naître en lui un sentiment confus de douce tendresse. Par un mouvement instinctif il leva la main et lui caressa les cheveux. Alors elle tressaillit comme s'il l'eût réveillée d'un rêve et se dressa toute droite devant lui.

—Je te remercie d'être venu! répéta-t-elle.

Elle était toute rougissante, et lui aussi rougit.

—Ainsi tu viendras nous voir demain, dit-il lui tendant la main en guise d'adieu.

—Je n'oublierai jamais que tu es venu ce soir même, dit Helga chez qui la reconnaissance l'emporta sur le trouble.

—Mais oui, c'est très bien que je sois venu, répondit-il, très calme, tout en se sentant fort satisfait de lui-même. À présent tu vas entrer, je pense? ajouta-t-il.

—Oui, à présent je vais pouvoir entrer.

Gudmund se découvrit subitement pour Helga cette grande sympathie qu'on éprouve si souvent pour ceux qu'on a été amené à aider.

Il restait là, hésitant, ne pouvant se résoudre à partir.

—J'aimerais bien te voir entrer avant de m'en aller.

—J'avais pensé leur laisser le temps de se coucher avant d'entrer.

—Non, tu rentreras tout de suite pour avoir à manger et pour te reposer, dit-il trouvant un certain plaisir à lui imposer sa volonté.

Elle se dirigea immédiatement vers la maison et lui suivait, très content et très fier de la voir obéir sans discussion. Quand elle fut sur le seuil, ils échangèrent de nouveau des saluts d'adieu, mais à peine eut-il fait quelques pas, qu'elle le rejoignit de nouveau.

—Reste ici, jusqu'à ce que je sois entrée! Cela me sera moins difficile, si je sais que tu es là.

—Oui, fit-il, je resterai ici jusqu'à ce que tu aies passé le moment le plus pénible.

Puis Helga ouvrit la porte, et Gudmund remarqua qu'elle la laissait un peu entre-bâillée, sans doute pour ne pas se sentir complètement séparée du protecteur resté dehors. Aussi ne se fit-il aucun scrupule de voir et d'écouter ce qui se passait à l'intérieur.

Les vieux firent à Helga un accueil des plus affectueux. La mère, ayant remis en hâte le petit dans son berceau, s'approcha de l'armoire d'où elle sortit une écuelle de lait et une miche de pain qu'elle déposa sur la table.

—Voilà! Viens manger maintenant, dit-elle. Puis elle alla à l'âtre ranimer le feu. J'ai entretenu le feu pour que tu puisses sécher tes vêtements et te chauffer toi-même en rentrant, mais mange d'abord. C'est bien de cela que tu dois avoir le plus besoin.

Helga était restée près de la porte tout ce temps-là.

—Vous ne devriez pas me recevoir si bien, dit-elle à voix basse. Je n'aurai pas d'argent de Per. J'ai renoncé à son secours.

—Nous avons déjà eu la visite de quelqu'un qui avait assisté à la séance et qui a vu ce qui s'est passé, dit la mère. Nous savons tout.

Helga restait toujours à côté de la porte, ayant l'air de n'y rien comprendre.

Alors son père, le vieux journalier, déposa son ouvrage, releva ses bésicles, et crachota pour faire un petit discours qu'il avait ruminé toute la soirée.

—C'est que ta mère et moi, Helga, dit-il, solennel, nous nous sommes toujours efforcés d'être des gens honnêtes et braves, et il nous a semblé que par ta faute nous étions tombés dans le déshonneur. C'est à croire que nous ne t'aurions pas appris à distinguer le bien du mal. Mais lorsque nous avons su ce que tu as fait aujourd'hui, nous nous sommes dit, ta mère et moi, que maintenant du moins, les gens seraient obligés de constater que tu avais reçu une bonne éducation et de bons enseignements, et nous avons pensé que nous pourrions peut-être encore avoir lieu d'être contents de toi. Et ta mère n'a pas voulu que nous nous mettions au lit avant ton retour, pour te faire un accueil honorable.

III

Helga du Grand-Marais vint à Närlunda et tout se passa à souhait. Elle était docile, serviable et reconnaissante du moindre mot aimable qui lui était adressé. Elle se considérait toujours comme la plus humble et jamais elle ne se mettait en avant. Aussi ne fut-elle pas longtemps à gagner et l'estime de ces autres patrons et l'amitié de ses camarades.

Les premiers jours Gudmund eut tout l'air d'avoir peur de s'adresser à Helga. Il craignait que cette fille du Grand-Marais ne se fît des idées, parce qu'il était venu à son secours; mais c'étaient là des soucis inutiles. Helga le jugea bien trop admirable, trop supérieur, pour lever les yeux sur lui. Aussi Gudmund remarqua-t-il bientôt qu'il n'y avait aucune raison de la tenir à distance. Elle était même plus réservée vis-à-vis de lui que vis-à-vis des autres.

Au cours du même automne où Helga était venu à Närlunda, Gudmund fit des visites répétées chez le riche paysan de Elvokra, et le bruit courait qu'il avait des chances sérieuses de devenir le gendre de la maison. Ce n'est cependant que vers Noël qu'on eut la certitude du succès de sa demande. À cette époque le fermier lui-même avec sa femme et sa fille vint en visite à Närlunda et il était évident que le but de leur visite était de se rendre compte de la situation qui y serait faite à Hildur, si elle épousait Gudmund.

C'était la première fois que Helga voyait de près celle qui allait devenir la femme de Gudmund. Hildur Eriksdotter n'avait pas encore vingt ans, mais elle avait cela de particulier que personne ne pouvait la voir sans se dire quelle maîtresse de maison admirable elle ferait un jour. Elle était de haute taille bien fournie, elle était blonde et jolie et paraissait aimer à avoir autour d'elle une nombreuse maisonnée à qui donner des soins. Elle n'était jamais gênée ni intimidée, parlant abondamment et paraissant toujours bien mieux savoir que la personne avec qui elle parlait. Elle avait fréquenté le collège de la ville pendant quelques années et elle portait les plus belles robes que Helga eût vues de sa vie, et pourtant elle ne paraissait ni vaniteuse, ni coquette. Riche et belle comme elle était, elle n'aurait eu qu'à vouloir pour être mariée à un vrai monsieur, mais elle disait toujours qu'elle ne voulait pas devenir une belle madame et rester les bras croisés. Elle voulait épouser un paysan et diriger elle-même sa maison en vraie paysanne.

Helga trouvait que Hildur était une vraie merveille. Jamais elle n'avait vu personne qui se présentât ainsi à son avantage. Elle n'aurait pas cru qu'un être humain pût être si accompli à tous les points de vue. Il lui semblait un vrai bonheur d'avoir à servir, dans l'avenir, une telle maîtresse.

Tout s'était bien passé pendant la visite des gens de Elvokra et cependant Helga ressentait une vive inquiétude en rappelant ses souvenirs de ce jour-là. C'est que, les hôtes à peine arrivés, elle était venue offrir le café. Lorsqu'elle s'était présentée avec le plateau, la mère de Hildur se penchant vers sa maîtresse lui avait demandé si c'était là la fille du Grand-Marais. Elle n'avait pas parlé si bas que Helga n'entendît très bien la question. Mère Ingeborg avait répondu affirmativement, et l'autre avait dit quelque chose que Helga n'avait pas pu saisir. Mais cela tendait à dire qu'elle trouvait singulier qu'ils voulussent avoir une fille comme elle dans leur maison. Cela faisait à Helga bien du chagrin mais elle se consolait en se disant que c'était la mère et non pas Hildur qui avait prononcé ces paroles.

Un dimanche, vers la fin de l'hiver, Helga et Gudmund vinrent à sortir ensemble de l'église. En descendant la côte, ils s'étaient trouvés au milieu d'une foule d'autres paroissiens, mais ceux-ci les ayant quittés l'un après l'autre, bientôt Helga se trouva seule avec Gudmund.

Aussitôt Gudmund se rappela qu'il n'avait pas été seul avec Helga depuis ce soir lointain où il était allé au Grand-Marais, et le souvenir de ce qui s'était passé à cette occasion se présenta avec intensité à son esprit. Très souvent, au cours de l'hiver, il s'était reporté à leur première rencontre et toujours ce ressouvenir lui avait inspiré une sensation douce et agréable. Se trouvant seul à son travail, il se plaisait à se représenter en mémoire toute cette belle soirée: le brouillard argenté, le clair de lune intense, la forêt obscure, la vallée baignée de lumière et la jeune fille qui lui avait jeté les bras autour du cou en pleurant de bonheur. Cette scène se faisait plus belle chaque fois qu'il s'y reportait. Mais voyant Helga occupée comme les autres à la tâche quotidienne, Gudmund éprouvait de la difficulté à imaginer que c'était celle-là qui y avait figuré. À présent qu'il se promenait seul avec elle sur la route de l'église, il ne put s'empêcher de souhaiter que du moins pour un court moment elle redevînt la même qu'elle avait été ce jour-là.

Helga se mit immédiatement à parler de Hildur. Elle la comblait d'éloges, disant qu'elle était la fille la plus belle et la plus intelligente de toute la contrée, et elle félicitait de tout cœur Gudmund qui allait avoir une femme pareille.

—Il faut lui dire qu'elle me garde à Närlunda, dit-elle. Ça sera un vrai plaisir de servir une telle maîtresse.

Gudmund souriait à son enthousiasme et ne répondait que par monosyllabes, comme s'il n'y prêtait qu'une attention relative. Évidemment c'était très bien qu'elle aimât Hildur à ce point et qu'elle se réjouît tant à l'idée de son mariage.

—Tu t'es plu chez nous cet hiver, je crois, dit-il enfin.

—Certainement. Je ne pourrais pas dire combien mère Ingeborg et vous tous, du reste, avez été bons pour moi.

—Tu n'as pas regretté la forêt?

—Si, au commencement, mais plus maintenant.

—Je croyais que ceux qui étaient de la forêt ne pouvaient se passer d'elle.

Helga se tourna à demi vers son interlocuteur qui se tenait de l'autre côté de la route. Gudmund, lui, était redevenu presqu'un étranger, mais à ce moment il y eut dans sa voix et dans son sourire quelque chose qu'elle crut reconnaître. Mais si, c'était bien le même qui était accouru la sauver au plus fort de sa misère. Bien qu'il dût se marier avec une autre, elle était assurée d'avoir toujours en lui un ami dévoué et un aide fidèle.

Elle ressentit une immense joie à savoir qu'elle pouvait avoir confiance en lui plus qu'en toute autre personne; elle crut devoir lui raconter tout ce qui lui était arrivé depuis leur dernier entretien.

—Il faut que je te dise que les premières semaines j'étais bien malheureuse à Närlunda, commença-t-elle. Mais cela, tu ne dois pas le dire à mère Ingeborg.

—Si tu veux que je me taise, je me tairai.

—Pense seulement, j'ai tant regretté la forêt pour commencer! J'ai été sur le point de tout lâcher pour retourner là-haut.

—Tu avais des regrets? Je croyais que tu étais contente d'être chez nous.

—Je n'y pouvais rien, dit-elle s'excusant. Je comprenais bien combien je devais m'estimer heureuse d'être chez vous. Vous étiez bons, si bons pour moi, et le travail ne dépassait pas mes forces, mais néanmoins j'avais des regrets. Il y avait une force mystérieuse qui m'appelait et m'attirait et voulait absolument me ramener à la forêt. J'avais la sensation, en restant là-bas dans la vallée, de tromper et de trahir quelqu'un qui avait sur moi des droits imprescriptibles.

—C'était peut-être—commença Gudmund; mais il s'arrêta au milieu de la phrase.

—Non, ce n'était pas le petit que je regrettais. Je savais qu'il était bien soigné et que ma mère était bonne pour lui. Ce n'était rien de bien précis. J'avais la sensation d'être un oiseau sauvage qu'on avait mis en cage, et je croyais que je mourrais si l'on ne me relâchait pas.

—Tu étais donc si malheureuse que ça! s'exclamait Gudmund en souriant, car tout d'un coup il crut la reconnaître.

Tout d'un coup ce fut comme s'il n'y eût eu aucun intervalle, mais qu'ils se fussent séparés seulement la veille, là-haut devant le Grand-Marais. Helga souriait de nouveau tout en continuant à raconter ses peines.

—La nuit je ne dormais pas, dit-elle, car aussitôt que j'étais au lit, les larmes se mettaient à couler, et quand je me levais le matin, l'oreiller était tout mouillé. Le jour, en travaillant parmi vous autres, je pouvais retenir mes larmes, mais aussitôt redevenue seule, les larmes me montaient aux yeux.

—Tu as versé bien des larmes, toi, dans ta vie, fit Gudmund.

Mais il n'avait pas l'air compatissant en prononçant ces paroles. Il donnait plutôt l'impression d'être travaillé tout le temps par un rire silencieux qu'il retenait difficilement.

—Toi, tu ne comprendras sans doute jamais combien grande a été ma peine, dit-elle avec une ardeur avivée par le désir de se faire comprendre par lui.

—Il y avait sur moi une langueur qui me ravissait à moi-même. Pas un instant je ne pouvais me sentir heureuse. Rien n'était beau, rien ne me faisait plaisir, personne à qui je pusse m'attacher. Vous étiez tous aussi étrangers qu'au jour même où pour la première fois j'ai franchi le seuil de votre maison.

—Mais, demanda Gudmund, ne disais-tu pas tout à l'heure que tu désirais rester chez nous?

—Si, certainement.

—Alors, tu n'as plus de regrets maintenant?

—Non, tout cela est passé. J'ai été guérie. Attends un peu, tu sauras tout.

À ces mots, Gudmund traversant la route se mit à marcher à côté d'elle. Il continuait à sourire. Il paraissait content de l'écouter parler mais, sans doute, il n'attachait pas grande importance à ce qu'elle disait. Peu à peu Helga aussi se sentait animée du même état d'esprit. Tout lui semblait léger, ensoleillé. La route de l'église qui d'ordinaire était si longue et si pénible, ne la fatiguait pas du tout aujourd'hui. Il y avait quelque chose qui la soulevait. Elle continuait à raconter parce qu'elle avait commencé, mais ça lui importait bien moins maintenant de parler. Elle aurait éprouvé le même plaisir rien qu'à marcher silencieuse à côté de lui.

—Comme j'étais au plus fort de mes peines, dit-elle, je demandai à mère Ingeborg, un samedi soir, de rentrer chez moi pour y passer le dimanche. Et en gravissant ce soir-là la côte du Grand-Marais, j'étais bien convaincue que jamais plus je ne retournerais à Närlunda. Mais là-haut je retrouvai père et mère tellement contents de me savoir en si bonne place dans une maison si considérée, que je n'osai pas leur dire que je ne pouvais plus y rester. Du reste, aussitôt que je me trouvai de nouveau dans la forêt, toute mon angoisse, toute ma peine avaient complètement disparu. Il me semblait que tout cela n'avait été qu'un cauchemar. Et puis, le petit me causait du chagrin. Mère s'en était chargée pour de bon. Il n'était plus à moi. Évidemment c'était bien ainsi, mais j'avais tant de peine à m'y habituer.

—Peut-être même que tu t'es mise à nous regretter? interjeta Gudmund.

—Oh! non. Lundi matin, à mon réveil, lorsque je me disais qu'il fallait repartir, ce sentiment de langueur m'envahissait de nouveau. Je restais à pleurer et à me torturer, car la seule solution raisonnable était d'aller reprendre mon service mais d'autre part je me sentais devenir malade, folle même, en le faisant. Alors tout d'un coup je me suis rappelée avoir entendu dire qu'en emportant un tant soit peu des cendres de son propre foyer pour le répandre sur le foyer étranger, on était délivré de toute nostalgie.

—C'était là au moins un remède facile à appliquer, fit Gudmund.

—Oui, mais il y avait, paraît-il, un inconvénient à s'en servir: depuis, on était réduit à ne plus se plaire ailleurs. Si l'on quittait l'endroit où l'on avait transporté les cendres, alors on était à tout jamais tourmenté par le désir d'y retourner autant qu'avant par le désir de s'en aller.

—Est-ce qu'on ne pourrait pas se munir d'un peu de cendres à chaque nouveau déplacement?