SELMA LAGERLÖF
LE MERVEILLEUX VOYAGE
DE
NILS HOLGERSSON
A TRAVERS LA SUÈDE
TRADUIT DU SUÉDOIS
avec l’autorisation de l’auteur par T. HAMMAR
PRÉFACE DE LUCIEN MAURY
Librairie académique PERRIN et Cie.
LE MERVEILLEUX VOYAGE
DE
NILS HOLGERSSON
Copyright by Perrin et Cie 1912.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
Dix exemplaires numérotés sur papier de Hollande
PRÉFACE
Qui donc, en Suède, eut un jour cette idée si charmante? Quel fonctionnaire? Quel éditeur? Quel poète? L’histoire ne le dit point, et l’on hésite entre des hypothèses diversement plausibles; en cette Scandinavie lointaine, une fantaisie éparse, contagieuse, surgie des forêts ténébreuses et des lacs innombrables, assiège les cerveaux et parfois fait jaillir d’une âme de bureaucrate une flamme capricieuse éblouissante.
Idée charmante, je ne me dédis point, si même quelque pédant de chez nous va l’estimer saugrenue, voire dangereuse: demander aux plus glorieux écrivains, aux moins contestables poètes d’écrire pour les écoles primaires—vous entendez bien, pour les écoles primaires, pour les fils et les filles des humbles campagnards, pour les enfants des cités ouvrières—des «livres de lecture», de ces livres de pauvres, sommairement édités, qui s’étaleront sur les pupitres, sommeilleront dans les cartables, VI échoueront en d’étroits logis, où nulle bibliothèque ne les accueillera, quelle charmante idée, et féconde, et digne d’être méditée, et sans doute imitée! De tout ce dénuement une richesse magnifique va éclore; une incomparable moisson spirituelle récompensera les écrivains qui ne dédaignèrent point le plus modeste emploi de leur génie; à ces écrivains, le pays tout entier devra un bienfait national.
La Suède contemporaine ne manque ni de poètes ni de romanciers; romanciers et poètes tout à la fois, Verner von Heidenstam et Selma Lagerlöf paraissent être, de l’aveu universel, les plus puissants interprètes de l’atmosphère lyrique où vécurent de temps immémorial leurs compatriotes; les admirables traductions de M. André Bellessort ont fait connaître au public lettré de France les œuvres principales de cette intarissable et prestigieuse créatrice de contes et de légendes qu’est Selma Lagerlöf: la Légende de Gösta Berling est comme un répertoire des mille sources par où le merveilleux suédois pénètre et transfigure une familière et souvent brutale réalité; dans Jérusalem en Dalécarlie, l’âpre dévotion de mystiques protestants, la religion, les scrupules, les amours de paysans aristocrates, le charme idyllique d’une nature qui s’humanise aux bords du lac Siljan composent un tableau poétique, incomparable de relief et de mystérieuse profondeur. Récit, nouvelles, romans naissent de cette intuitive imagination avec une princière prodigalité; Selma Lagerlöf VII est la reine de la fantaisie suédoise; reine adulée: la séduction des spectacles qu’elle ne se lasse pas d’ordonner généreusement domine toutes les intelligences; nul cœur qui ne brûle pour elle de gratitude. L’attribution du prix Nobel marqua l’acquiescement d’une Académie retardataire à l’unanime désignation d’un public enthousiaste.
Si son universelle popularité, la naïve couleur de son style, la candeur et la fraîcheur d’imagination dont témoignent maints contes délicieux pouvaient désigner Selma Lagerlöf aux sollicitations des éditeurs de «livres de lecture», l’art complexe, le style savant, le hautain lyrisme de Verner von Heidenstam semblaient devoir décourager de pareilles tentatives; scrupules chimériques: l’expérience a justifié une double audace; Selma Lagerlöf composa une sorte de description poétique du pays suédois contemporain, Verner von Heidenstam une série de tableaux, ou, si vous préférez, de fresques historiques; les deux livres, tirés à de nombreux milliers d’exemplaires, peu coûteux, sont entre les mains de tous les écoliers; de l’école, ils envahirent les lycées, les écoles de jeunes filles; le grand public leur faisait fête; la Suède possède deux chefs-d’œuvre dont elle a quelque droit d’être fière; je ne sache pas que l’on trouve rien de comparable en aucun autre pays.
*
* *
Il était une fois...
Ce livre commence à la façon des contes; et VIII c’est un conte, en effet, que Selma Lagerlöf, romancière illustre, entreprit d’écrire lorsque ses compatriotes lui demandèrent un «livre de lecture». On souhaitait une œuvre qui révélât aux petits Suédois la beauté de leur pays. Selma Lagerlöf écrivit un conte. Le bon Perrault et Mme d’Aulnoy eussent approuvé cette pédagogie; l’immense succès du livre prouve qu’elle n’est point surannée et que certaines chimères demeurent toujours le meilleur guide des intelligences puériles vers la poésie... et la réalité.
Selma Lagerlöf écrivit un conte, un vrai conte de fées, où les fées elles-mêmes n’apparaissent guère, mais où leur pouvoir surnaturel est dévolu aux tomtes, aux lutins, à ces génies familiers du foyer scandinave, hanté depuis l’origine des temps par les «Invisibles» et les nains minuscules et bienfaisants du «petit peuple». Selma Lagerlöf écrivit un vrai conte, et tous les enfants de toutes les écoles du nord ne se lassent pas de l’en remercier; par delà la fiction le grand public aperçut un sentiment profond et beaucoup de vérité; même accueil en Allemagne, en Angleterre, en Amérique; Nils Holgersson est en train de conquérir le monde comme naguère les héros fameux d’Andersen.
Un conte qui aurait les proportions d’une vaste épopée—et qui d’ailleurs doit à certaines nonchalances du récit, à certaines répétitions, à je ne sais quelle ampleur sereine et poétique, comme des allures épiques—voilà donc ce livre. Il est d’une étonnante variété. La fantaisie de Selma Lagerlöf IX s’y déploie sans crainte ni scrupules. La multiplicité des aventures, des scènes et des situations répond à la diversité des personnages, des lieux, des descriptions, et enfin des légendes recueillies et plus souvent imaginées par l’auteur. La Suède, est là tout entière—la Suède, ses provinces, ses lacs tranquilles, ses archipels, ses neiges et ses étés radieux, sa flore, sa faune, ses forêts, ses bourgades et ses villes; un parfum émane de ces pages, agreste et pénétrant, senteur humide et résineuse traversée d’effluves marins... Selma Lagerlöf nous révèle l’âme de son pays, cette âme lyrique et close, timide et hardie, vibrante de rêves démesurés, et qui ne reprend son équilibre qu’en face de la nature, et trouve son expression la plus émouvante dans l’intimité des forêts, des rocs moussus et des grandes eaux limpides.
L’admirable est que cet exemple nous soit donné par la nation la plus férue de science que l’on puisse imaginer. Certes, que les romanciers et les poètes aient licence d’enseigner la géographie et l’histoire dans la patrie des Nordenskjöld, des E.-W. Dahlgren, et des Hjärne, en cette Suède qui révère à l’égal d’une religion la discipline upsalienne, cela mérite considération; insistons-y puisqu’aussi bien notre école semble redouter les contes et la poésie, et ne connaît plus guère que des programmes étroitement rationalistes.
L’école suédoise, si stricte, si méthodique, et qui depuis longtemps ne laisse subsister en Suède aucun illettré, ouvre toute grande sa porte à la X poésie; ô pédants de mon pays, qui craignez le surnaturel et les brillantes chimères, apprenez de Selma Lagerlöf comment on vivifie une morne science, si désolante aux yeux de ces poètes ingénus que sont les petits hommes et les futures femmes...
L’île d’Œland s’allonge à l’est de la côte suédoise, étroite et basse; un aride plateau hérissé de moulins à vent, et qui ne nourrit guère que des moutons à demi sauvages, domine les côtes, célèbres par la tiédeur quasi-méridionale de leur climat... Voilà ce que le premier manuel venu vous apprendra; le sec enseignement! Oyez maintenant la mirifique histoire du Grand Papillon: un vieux berger, assis sur le perron d’un moulin à vent, la conte à un petit pâtre; la fable naît et grandit, coupée de questions, sur des lèvres naïves; nous assistons en quelque sorte à cette transposition du réel que préparèrent les longues rêveries du gardeur de moutons. Donc il a pensé qu’aux temps lointains des géants, les papillons furent énormément grands, «et un jour on vit un papillon long de plusieurs milles et qui avait des ailes larges comme des lacs. Ses ailes étaient bleues et argentées, et si magnifiques que, lorsque le papillon volait, tous les autres animaux ne s’arrêtaient point de le fixer. Malheureusement il était trop grand; ses ailes avaient peine à le porter; tout se serait encore bien passé s’il avait eu la sagesse de rester au-dessus de la terre; mais il ne l’eut point et s’en alla sur la mer Baltique...» Tempête, les tendres ailes déchirées, XI le grand papillon tomba parmi les vagues; son corps ensablé, pétrifié devint l’arête rocheuse d’Œland. Avec quelle dramatique simplicité cette aventure ne se déroule-t-elle pas aux yeux du petit camarade! «Et je voudrais savoir... si les paysans qui habitent les fermes bien closes de la côte, les pêcheurs qui pêchent le strömming dans la mer, les marchands de Borgholm ou les baigneurs qui arrivent ici chaque été, ou les voyageurs qui parcourent les ruines du château de Borgholm, ou les chasseurs qui viennent à l’automne chasser les perdrix, ou les peintres qui s’installent sur l’Alvar pour peindre les brebis et les moulins, je voudrais savoir si l’un d’entre eux a compris que cette île a été un papillon qui a volé çà et là avec ses grandes ailes rayonnantes.—Oh! oui, répondit soudain le jeune pâtre, cela a dû venir à l’idée de l’un d’entre eux qui se sera assis un soir au bord de la falaise pour écouter le rossignol chanter à ses pieds dans les prairies, et pour regarder le détroit de Kalmar, cela lui sera venu à l’esprit que cette île n’a pas pu naître comme les autres...» Et pourquoi, pourquoi le vieux berger a-t-il toujours éprouvé sur la crête de l’Alvar cette poignante et confuse impression de langueur qu’exprime cet usuel et intraduisible mot de lœngtan? «Je l’ai éprouvée tous les jours de ma vie, et je pense qu’elle étreint la poitrine de quiconque va là-haut. Je voudrais savoir si quelqu’un a compris que cette langueur vient de ce que toute l’île est un papillon, qui aspire après ses ailes.»
XII
Cette histoire, les maîtres la lisent dans les humbles stugor couleur de sang des paroisses laponnes aussi bien que dans les vastes salles de ces étonnants palais scolaires des villes; une vision diaprée, inoubliable, palpitera dans toutes les mémoires; dans toutes les petites âmes l’amour des deux bergers pour leur île éveillera des pensées de recueillement et d’exaltation. O miracles d’une sublime poésie!
Que l’on aille après cela, si l’on a ce courage, critiquer cette fiction, l’histoire d’un gamin paresseux qu’un tomte transforme en lutin, et qui parcourt toute la Suède en chevauchant une oie sauvage; Nils Holgersson découvre son pays en une précieuse compagnie; avisé camarade d’une gent emplumée, il apprend à tout connaître; le récit de son fantastique voyage est une odyssée pittoresque, colorée, perpétuellement nuancée d’humour ou d’émotion.
Une odyssée, un vivant et mouvant poème; nul livre, moins didactique d’apparence, qui soit plus plein à en déborder d’un multiple enseignement. Chacun y puisera la leçon qui convient à son âge et à sa condition: l’enfant, une élémentaire leçon de morale et de sagesse puérile et honnête; l’homme et le vieillard, un avis de méditation, d’active résignation; tous un conseil de sérieux, de bonté, de respect... Le respect de tout ce qui vaut d’être respecté, n’est-ce point l’attitude que commande cette grave poétesse? Respect des plus modestes âmes et des douleurs les plus humbles, respect du labeur, de XIII l’effort, même peu héroïque, du scrupule et du sentiment, respect du rêve bienfaisant qui réconforte ou exalte l’humanité endolorie, respect de la nature, du paysage, de l’arbre et de l’animal; devant la vie et le spectacle du monde, en quelque miroir qu’il se reflète, Selma Lagerlöf ne se défend point d’une perpétuelle et vibrante adoration. En d’autres livres elle a prouvé qu’elle n’ignore point le mal; romancière, elle débrida d’un geste fort et sûr des plaies sanguinolentes; elle n’a point à faire ici montre de son audace: tout au plus oppose-t-elle çà et là un discret et savoureux humour au travers de ses héros. Selma Lagerlöf aime l’humanité tout entière d’un amour plein de pitié; l’éternelle et secrète lamentation des cœurs retentit dans toute son œuvre; Nils Holgersson lui-même en perçoit l’angoissant écho au cours de ses célestes randonnées: «Les premiers qui aperçurent les oies sauvages ce jour-là, ce furent les mineurs de Taberg, occupés à extraire le minerai de la montagne; quand ils les entendirent caqueter, ils s’arrêtèrent de creuser leurs trous de mine, et l’un d’eux cria aux oiseaux: «Où allez-vous? où allez-vous?» Les oies ne comprirent pas ce qu’il disait, mais le petit garçon se pencha et répondit pour elles: «Là où il n’y a ni pic ni marteau.» Les mineurs crurent que c’était leur propre lœngtan qui faisait sonner comme une parole humaine le caquetage des oies. —«Emmenez-nous! Emmenez-nous! crièrent-ils. —Pas cette année, répondit le petit garçon, pas cette année!...» Les oies passent ensuite au-dessus XIV de la grande papeterie de Munksjö; après leur repas de midi, les ouvriers regagnaient en foule l’entrée de la fabrique; eux aussi interrogent les voyageuses: «Où allez-vous? Où allez-vous?...—Là où il n’y a ni machines ni chaudières...—Emmenez-nous! Emmenez-nous!—Pas cette année! répondit le petit garçon, pas cette année!» Puis c’est la fabrique d’allumettes de Jönköping qui apparaît, vaste comme une forteresse; par une fenêtre une jeune ouvrière se penche; mêmes questions, mêmes réponses; aux malades d’un hôpital, Nils apprend que le pays où il se rend ne connaît ni la souffrance ni la maladie; aux enfants d’une école, qu’il ne redoutera, en cette lointaine patrie, ni livres ni leçons. Et tout le jour se poursuit le dialogue de la terre et des nuées, le colloque des hommes qui peinent et souffrent et de leurs vains désirs qui s’enfuient à tire-d’ailes dans le ciel du printemps.
A l’horizon de ce livre chatoie un fond magnifiquement poétique; au premier plan, une ample comédie à cent actes divers captive l’attention des yeux trop faibles pour suivre le mystère des infinies perspectives; que d’aventures, que de héros, quelle vive peinture des dix mille habitants de la forêt, de la lande, des marais et des grèves! Quelle étonnante histoire naturelle en action! Nils Holgersson est initié aux mœurs de la gent innombrable, ailée, emplumée, velue, qui plane, rôde, rampe, nage, propage l’infini frémissement de la vie parmi les campagnes sauvages, les bois illimités, les lacs, les fleuves et les mers scandinaves: XV du lièvre à l’élan et à l’ours; de l’alouette à la gelinotte et au coq de bruyère; de l’oie sauvage au cygne, à la grue, au corbeau, à la cigogne, à toutes les sortes de grèbes, guillemots, plongeons, sarcelles et canards; du serpent à l’insecte; du chien domestique au loup et au renard, il n’est pas un figurant du théâtre de la nature septentrionale qui ne manifeste ici son caractère, ses habitudes, son genre de vie[1]: l’écureuil est un aimable avare; la martre est réputée pour son incivilité; la loutre est une maraudeuse incorrigible, toujours errante; l’instinct social des rats gris et de leurs ennemis les rats noirs les détermine à de véritables guerres nationales comparables à celles des hommes.
Les animaux de Selma Lagerlöf ignorent la subtilité, l’amoralité pratique et tout humaine que l’on connaît à ceux de La Fontaine; une moralité saine, très proche de la nature et de la providentielle sagesse des instincts, nuance leur courtoisie et règle leurs rapports: frappante leçon pour un fils des hommes, rude école d’honnêteté et de franchise, où Nils apprend d’abord le respect et l’amour de la vie sous toutes ses formes.
Les animaux de Selma Lagerlöf sont peints avec une minutie précise; et si ses descriptions de paysages révèlent la compatriote de Linné, comment ne point découvrir en elle quelque chose du génie qui inspire cet autre Suédois, l’admirable XVI peintre animalier Liljefors? Selma Lagerlöf décrit les habitants des grèves et des déserts forestiers avec précision, avec une pieuse exactitude, avec, fréquemment, un allègre et piquant humour; tel tableau, tel drame de la lande ou des fjells fait songer à la manière de Kipling; mais d’ordinaire, je ne sais quelle grâce rêveuse, je ne sais quelle douceur de l’atmosphère et de l’émotion qui enveloppent tout le livre signalent assez que nous sommes loin, très loin de la jungle orientale.
Nous sommes en Suède, pays des longs frimas, des brusques printemps et des douces nuits d’été, pays étrangement poétique, tout bruissant de déchirantes mélodies, et de légendes, mélancoliques ou gaies, et de poèmes et de chansons; terre monotone, comme par exemple notre Bretagne, et comme elle ensorceleuse. Selma Lagerlöf nous en dira la variété, que l’étranger n’aperçoit pas tout d’abord. Chaque province a sa physionomie; de chacune de ces physionomies Nils apprend à distinguer les traits à travers une «saga» familière et naïvement expressive.
Nulle part l’éminente dignité du roi de la création n’est sacrifiée: avec quelle émotion, Nils métamorphosé ne découvre-t-il pas sa déchéance! «Il commença à comprendre ce que cela signifiait de n’être plus un être humain. Il n’était plus un être humain, mais un monstre. Il était désormais séparé de tout; il ne pourrait plus jouer avec les autres gamins, ni se charger de la ferme après ses parents, et sûrement pas se marier avec une jeune fille. Il XVII s’assit et regarda sa maison. C’était une petite maison aux poutres apparentes, blanchie à la chaux, qui semblait enfoncée dans le sol sous son toit de chaume haut et pointu. Les dépendances aussi étaient petites et les lopins de terre environnants si étroits qu’à peine un cheval pouvait s’y retourner. Mais si petit et pauvre que fût ce foyer, il était désormais trop bon pour lui. Il ne pouvait demander d’autre refuge qu’un trou dans le plancher de l’étable...»
Pauvre maison du paysan suédois! Selma Lagerlöf en révèle aux enfants de son pays la secrète opulence. Elle leur révèle la beauté cachée du plus humble spectacle. Son art fleurit le plus simplement du monde en somptueuses images et en émouvant lyrisme. Selma Lagerlöf hausse un conte puéril à la pure poésie. Et l’on pourrait dire que ce conte est un vaste poème mouvementé, vivant, coloré.
Quel pays n’envierait à la Suède le Merveilleux voyage?
Lucien Maury.
LE MERVEILLEUX VOYAGE
DE NILS HOLGERSSON
A TRAVERS LA SUÈDE
I
NILS HOLGERSSON
Dimanche, 20 mars.
Il était une fois un gamin d’environ quatorze ans, grand, dégingandé, avec des cheveux blonds comme de la filasse. Il n’était pas bon à grand’chose. Dormir et manger étaient ses occupations favorites; il aimait aussi à jouer de mauvais tours.
Un dimanche matin, ses parents s’apprêtaient à aller au temple; assis en bras de chemise sur un coin de la table, il se réjouissait de les voir partir et d’être son maître pendant une couple d’heures: «Je vais pouvoir, songeait-il, décrocher le fusil de père, et tirer deux ou trois cartouches sans que personne s’en aperçoive.»
On eût dit que le père devinait ses projets: au moment de partir, il s’arrêta sur le seuil et dit: «Puisque tu ne veux pas nous accompagner au temple, tu pourrais bien lire le prône à la maison. Me le promets-tu?
—Oui, si vous voulez—il pensait bien ne lire que ce qui lui plairait.
Jamais il n’avait vu sa mère aussi prompte; en un clin d’œil elle fut devant la petite étagère suspendue au mur; elle y prit le sermonnaire de Luther, et le plaça sur la table, devant la fenêtre, ouvert au sermon du jour. Elle chercha aussi l’évangile de ce dimanche, et le mit à côté du sermonnaire. Enfin elle approcha de la table le grand fauteuil qu’on avait acheté l’année précédente à la vente du presbytère de Vemmenhög, et où d’ordinaire seul le père avait le droit de s’asseoir.
Le gamin songeait que la mère se donnait bien trop de mal pour cette mise en scène, car il ne lirait certes qu’une page ou deux. Mais de nouveau le père semblait deviner ses intentions; il dit d’une voix sévère:
—Tâche de lire attentivement; lorsque nous serons de retour, je t’interrogerai page par page; gare à toi si tu en as sauté!
—Le sermon a quatorze pages et demie, ajouta la mère. Tu ferais bien de t’y mettre tout de suite si tu veux avoir fini à temps.
Ils partirent enfin; de la porte le gamin les regardait s’éloigner; il était comme pris au piège. Ils sont maintenant bien contents, murmura-t-il, de me savoir enfermé le nez sur un livre pendant toute leur absence.
Mais le père et la mère n’étaient pas du tout contents; ils étaient au contraire très affligés. C’étaient de pauvres tenanciers; leur domaine n’était guère plus grand qu’un bout de jardin. Quand ils s’y étaient installés, la ferme ne nourrissait qu’un cochon et quelques poules. Durs à la besogne, travailleurs et actifs, ils possédaient maintenant des vaches et des oies. Ils avaient en somme très bien réussi, et par cette belle matinée ils fussent partis de joyeuse humeur pour se rendre au temple s’ils n’avaient point pensé à leur fils. Le père s’affligeait de le voir si paresseux et si inerte: il n’avait rien voulu apprendre à l’école; il était tout juste capable de mener paître les oies. La mère ne niait pas que cela fût vrai, mais elle s’attristait surtout de le voir si méchant et si insensible, cruel aux animaux, malveillant envers les hommes; «que Dieu brise sa méchanceté, et lui donne un autre esprit, soupirait-elle, sinon, il fera son propre malheur et le nôtre».
Après avoir longuement réfléchi, le gamin décida qu’il valait mieux cette fois obéir. Il s’installa dans le grand fauteuil et se mit à lire en marmonnant à voix basse. Bientôt le bruit de sa propre voix parut l’endormir. Il eut conscience lui-même qu’il s’assoupissait.
Dehors il faisait le plus magnifique temps de printemps. On n’était qu’au 20 mars, mais la commune de Vemmenhög est située tout au sud de la Scanie, et le printemps était déjà en plein travail. Il n’avait pas encore fait reverdir les arbres, mais tout bourgeonnait et rayonnait. Il y avait de l’eau dans tous les fossés, et le pas-d’âne fleurissait sur les talus des routes. Toutes les petites mousses et les lichens qui poussaient sur le mur de pierre avaient bruni et brillaient. La forêt de hêtres, tout au fond, gonflait à vue d’œil, et semblait à chaque instant plus épaisse. Le ciel paraissait très haut et avait une couleur bleue très pure. La porte de la maisonnette était restée entr’ouverte et laissait pénétrer les trilles des alouettes. Dans la cour, les poules et les oies picoraient; les vaches, qui sentaient l’air printanier jusqu’au fond de l’étable, faisaient entendre de temps en temps un long mugissement.
Le gamin lisait, s’assoupissait, sursautait et luttait contre le sommeil.
—Je ne veux pas m’endormir, car alors je n’aurai pas fini de toute la matinée.
Mais, en dépit de cette résolution, il finit par céder au sommeil.
Avait-il dormi longtemps ou seulement quelques instants? Il ne le savait, mais un léger bruit derrière lui l’éveilla.
Sur le rebord de la fenêtre, en face de lui, une petite glace reflétait presque toute la pièce. Comme il levait la tête, ses yeux rencontrèrent la glace, et il s’aperçut que le grand coffre de sa mère était ouvert.
La mère possédait un gros coffre de chêne, lourd et massif, garni de ferrures, qu’elle ne permettait à personne d’ouvrir. Elle y gardait toutes les choses qu’elle avait héritées de sa propre mère et auxquelles elle tenait beaucoup. C’étaient des robes de paysanne à l’ancienne mode, en drap rouge, à la taille courte, aux jupes plissées et aux plastrons brodés de perles. C’étaient des coiffes blanches, empesées, et de lourdes boucles et chaînes d’argent. Les gens ne voulaient pas porter ces vieux costumes, et souvent la mère avait songé à s’en défaire, mais n’avait pu s’y résoudre: ces choses lui tenaient trop au cœur.
Or, le gamin vit nettement dans la glace que le couvercle du coffre était ouvert. Il ne comprenait pas comment c’était possible, car la mère avait certainement fermé le coffre avant de partir; elle ne l’aurait jamais laissé ouvert, lorsque son fils était seul à la maison.
Il se sentit tout à fait mal à l’aise. Il eut peur qu’un voleur ne se fût glissé dans la maison. Il n’osait bouger: immobile, il regardait fixement la glace.
Il attendait que le voleur se montrât; tout à coup il se demanda ce que signifiait cette ombre noire qui tombait sur le bord du coffre. Il regardait, regardait, et ne pouvait en croire ses yeux. Mais peu à peu, ce qui au début n’avait été qu’une ombre, se précisa, et bientôt il se rendit compte que c’était une réalité. Il y avait là un tomte ni plus ni moins, installé à califourchon sur le bord du coffre.
Certes le gamin avait bien des fois entendu parler des tomtes, mais jamais il n’avait pensé qu’ils pussent être aussi petits. Celui-ci n’était pas plus haut qu’un revers de main. Il avait un vieux visage ridé et imberbe, et portait un vêtement noir très long, des culottes et un chapeau noir à larges bords. Sa toilette était très soignée: des dentelles blanches autour des poignets et du cou, des chaussures ornées de boucles et des jarretières à gros nœuds. Il avait retiré du coffre un plastron brodé, et examinait le travail d’autrefois avec un tel recueillement qu’il ne vit pas que le gamin s’était réveillé.
Celui-ci était bien étonné de voir le tomte, mais il n’eut pas très peur. Comment aurait-il pu avoir peur d’un être si petit? Et puisque le tomte était absorbé au point de ne voir ni d’entendre, le gamin se dit qu’il serait amusant de lui faire une niche: le pousser par exemple dans le coffre, et rabattre le couvercle ou quelque chose de ce genre.
Son courage n’allait pourtant pas jusqu’à oser toucher de ses mains le tomte. Aussi chercha-t-il des yeux un objet avec lequel il pût lui porter un coup. Ses regards erraient du lit-canapé à la table et de la table au fourneau. S’élevant vers les casseroles et la cafetière, placées sur une planchette, ils allaient au fusil du père suspendu au mur entre les portraits de la famille royale de Danemark, atteignaient les géraniums et les fuchsias qui fleurissaient devant la fenêtre, pour tomber enfin sur un vieux filet à papillons accroché au montant de la croisée.
A peine eut-il aperçu le filet à papillons, il le saisit vivement, bondit et le rabattit sur le bord du coffre. Il fut surpris lui-même de sa chance, car il avait bel et bien attrapé le tomte. Le pauvret gisait au fond du filet, la tête en bas, incapable d’en sortir.
Au premier abord le gamin ne sut que faire de sa proie. Il agitait seulement le filet afin d’empêcher le tomte de regrimper.
Le tomte se mit à parler et de tout son cœur le supplia de lui rendre la liberté. Il leur avait fait du bien pendant de longues années, dit-il, et méritait un autre traitement. Si le gamin le lâchait, il lui donnerait un vieux daler, une cuillère d’argent et une monnaie d’or grosse comme la montre du père.
Le gamin ne trouva pas cette offre très généreuse, mais depuis qu’il s’était emparé du tomte, il en avait peur. Il se rendait compte qu’il avait affaire à quelque chose d’étranger et d’effrayant, qui n’appartenait pas à son monde, et ne demandait qu’à sortir de cette aventure.
Aussi acquiesça-t-il immédiatement à la proposition du tomte, et cessa d’agiter le filet pour permettre au petit bonhomme de regrimper. Toutefois au moment où son prisonnier était presque sorti du filet, il eut l’idée qu’il aurait dû s’assurer de grands biens et toutes sortes de choses. Pour commencer, il aurait au moins dû exiger que le sermon lui entrât tout seul dans la tête. «Que j’ai donc été bête de le laisser partir», se dit-il, et de nouveau il se mit tout à coup à agiter le filet.
Mais au même instant il reçut une gifle si formidable qu’il lui sembla que sa tête allait éclater. Il fut projeté d’abord contre un mur puis contre l’autre; enfin il tomba par terre, et demeura inanimé.
Lorsqu’il reprit connaissance, il était seul dans la pièce; nulle trace du tomte. Le couvercle du coffre était rabattu; le filet à papillons était à sa place accroché à la fenêtre. S’il n’avait pas ressenti une douleur cuisante à la joue, il aurait été tenté de croire que tout cela n’avait été qu’un rêve. «Quoi qu’il en soit, se dit-il, père et mère affirmeront toujours que c’était un rêve. Ils ne me feront pas grâce du sermon à cause du tomte. Aussi vaut-il mieux que je me remette à lire.»
Ce disant, il s’avançait vers la table, lorsque tout à coup il remarqua quelque chose d’étrange. Il n’était pas possible que la maison se fût agrandie. Mais comment expliquer autrement qu’il eût à faire un si grand nombre de pas pour atteindre la table? Et qu’avait donc la chaise? Elle ne semblait pas être devenue plus grande; pourtant il dut se hisser d’abord jusqu’au barreau inférieur et de là grimper sur le siège. De même pour la table, il ne put en voir le dessus qu’en escaladant le bras du fauteuil.
«Qu’est-ce que cela signifie? se dit-il. Je crois que le tomte a enchanté le fauteuil et la table et toute la maison.»
Le sermonnaire était toujours ouvert sur la table et ne paraissait pas changé; pourtant il vit bien qu’il y avait là encore quelque chose de bizarre, car il ne put lire un seul mot sans se placer debout sur le livre même.
Il lut quelques lignes, puis leva la tête. Ses yeux tombèrent de nouveau sur la glace, et il s’écria tout haut: «Tiens, en voilà encore un!»
Dans le miroir, il voyait nettement un petit, tout petit homme en bonnet pointu et en culottes de peau.
—Celui-là est habillé exactement comme moi, s’écria-t-il en joignant les mains de surprise. Alors le petit bonhomme de la glace fit le même geste.
Le gamin se mit à se tirer les cheveux, à se pincer, à pirouetter sur lui-même; aussitôt l’homme de la glace imitait ses mouvements.
Rapidement il fit le tour de la glace pour voir s’il y avait quelqu’un caché là derrière. Mais il n’y avait personne. Il se prit alors à trembler, car il comprenait tout à coup que le tomte l’avait ensorcelé, et que l’image reflétée par la glace était son image à lui.
LES OIES SAUVAGES
Cependant le gamin ne pouvait se faire à l’idée qu’il était transformé en tomte. «Ce ne peut être qu’un rêve ou une imagination», pensait-il. Si j’attends quelques instants, je serai encore un être humain.
Il se posta devant le miroir et ferma les yeux. Il ne les rouvrit qu’au bout de quelques minutes, s’attendant à voir cesser l’enchantement. Mais non: il était toujours aussi petit. Sauf pour la taille, il était d’ailleurs exactement comme avant. Les cheveux filasse et les taches de rousseur sur le nez, et les pièces aux culottes de cuir, et le raccommodage des bas, il retrouvait tout, mais à une échelle minuscule.
Rien ne servait d’attendre. Il fallait agir. Et ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était de chercher le tomte pour s’efforcer de faire la paix avec lui.
Il sauta à terre et se mit à chercher. Il regarda derrière les chaises et les armoires, sous le lit, et dans le four. Il se faufila même dans quelques trous de souris, mais en vain.
Tout en cherchant, il pleurait, suppliait, faisait toutes sortes de promesses: jamais plus il ne trahirait sa parole, jamais il ne serait méchant, jamais il ne s’endormirait pendant le sermon. Si seulement, il redevenait un être humain, il serait le garçon le plus obéissant, le plus doux et le plus gentil. Mais il eut beau promettre, cela ne servait de rien.
Tout à coup il se rappela avoir entendu la mère dire que les tomtes ont coutume de se tenir à l’étable; il résolut d’y aller. Par chance, la porte de la maison était restée ouverte; il n’aurait jamais pu arriver à ouvrir le loquet. Il sortit sans encombre.
Arrivé sur le pas de la porte, il chercha des yeux ses sabots, car dans la maison il se promenait naturellement en chaussons. Comment pourrait-il se servir de ses gros et lourds sabots? Mais au même instant il découvrit sur le seuil une paire de tout petits sabots. Cette découverte ne fit qu’accroître sa peur: si le tomte avait eu la prévoyance de changer jusqu’à ses sabots, n’était-il pas à supposer que cette malheureuse aventure allait se prolonger?
Sur la vieille marche en bois de chêne, devant la porte, un moineau sautillait. A peine eut-il aperçu le gamin, qu’il se mit à pépier et à crier: «Tui-tuit, vois. Regarde Nils, le gardeur d’oies! Regarde le petit Poucet! Regarde Nils Holgersson Poucet!»
Les oies et les poules se tournèrent tout de suite vers Nils; il y eut un gloussement et un caquettement formidables. «Cocorico! chanta le coq, c’est bien fait!»—«Cra, Cra, Cra, c’est bien fait!» crièrent les poules, et elles continuèrent indéfiniment à répéter la même chose. Les oies se rassemblèrent, se serrant les unes contre les autres, allongeant leurs têtes toutes ensemble, et elles demandaient: «Qui a pu faire ça? Qui a pu faire ça?»
Le plus merveilleux, c’est que le gamin comprenait leur langage. Surpris, il demeura un moment sur la marche à les écouter.
«C’est parce que je suis changé en tomte que je connais le langage des oiseaux.»
Il trouvait insupportables les poules qui ne cessaient de glousser et de crier que c’était bien fait. Il leur lança une pierre pour leur imposer silence: «Voulez-vous vous taire, canailles.»
Malheureusement il avait oublié qu’il n’était plus de taille à faire peur aux poules. Toute la troupe se précipita vers lui, l’encercla et se mit à glousser: «Cra, cra, cra, c’est bien fait! Cra, cra, cra, c’est bien fait!»
Le gamin essaya de s’échapper, mais les poules le poursuivirent, en criant à le rendre sourd. Il n’aurait jamais pu s’en débarrasser, si le chat de la maison n’avait fait son apparition. Dès que les poules le virent, elles se turent et firent semblant d’être uniquement occupées à gratter le sol et à chercher des vers.
Le gamin courut vers le chat. «Mon petit Minet, dit-il, toi qui connais si bien tous les trous et les coins et recoins de la ferme, tu serais bien gentil de me dire où je trouverai le tomte.»
Le chat ne répondit pas tout de suite. Il s’assit, disposa élégamment sa queue autour de lui, et fixa le gamin. C’était un grand chat noir à la poitrine blanche. Ses poils lisses brillaient au soleil. Ses griffes étaient bien rentrées. Ses yeux étaient entièrement gris, avec une toute petite fente étroite au milieu. Il avait un air bonasse.
—Certainement je sais où demeure le tomte, dit-il d’une voix très douce, mais crois-tu que je vais te le dire?
—Mon cher Minet, il faut que tu m’aides. Tu ne vois donc pas qu’il m’a ensorcelé?
Le chat entr’ouvrit ses paupières, et un reflet vert signifia sa méchanceté. Il ronronna et ronfla de plaisir avant de répondre.
—Tu veux que je t’aide pour te remercier de m’avoir si souvent tiré la queue? dit-il enfin.
Le gamin se fâcha et oublia complètement qu’il était petit et impuissant.—«Je pourrais bien encore te tirer la queue, moi, s’écria-t-il. Attends un peu!»
En un instant le chat fut si transformé qu’on aurait à peine dit le même animal. Chaque poil de son corps se hérissait. Le dos s’était voûté, les pattes s’étaient allongées, les griffes égratignaient le sol, la queue était devenue épaisse et courte, les oreilles s’étaient couchées au ras de la tête, la bouche crachait, les yeux agrandis brillaient d’un feu rouge.
Le gamin ne voulut pas se laisser effrayer par un chat. Il fit un pas en avant. Alors le chat bondit et retomba droit sur le gamin, le jeta à terre et se planta sur lui, les pattes de devant sur sa poitrine, la gueule ouverte sur sa gorge.
Le gamin sentait les griffes qui à travers la veste et la chemise lui entraient dans la chair; les dents pointues lui chatouillaient la gorge. Il appela au secours de toute la force de ses poumons.
Mais personne ne vint, et il crut bien que sa dernière heure avait sonné. Il sentit enfin que le chat rentrait ses griffes et lâchait prise.
—Voilà! cela suffit. Je te laisse aller pour cette fois à cause de la patronne. Je voulais seulement te faire comprendre qui de nous est le plus fort.
Là-dessus le chat s’en alla, aussi patelin et bonasse qu’auparavant. Le gamin était si honteux qu’il ne souffla pas mot, mais s’en fut vers l’étable à la recherche du tomte.
Il n’y avait que trois vaches. Mais lorsque le gamin se montra, il y eut un tapage et un beuglement à faire croire qu’il y en avait au moins trente.
—Meuh! meuh! meuh! mugissait Rose de Mai, c’est heureux qu’il y ait une justice en ce monde!
—Meuh! meuh! meuh! continuaient-elles toutes ensemble. Il ne put distinguer ce qu’elles disaient, car elles mugissaient plus fort l’une que l’autre.
Il voulait parler du tomte, mais il ne réussit pas à se faire entendre: les vaches étaient en pleine révolte. Elles se démenaient comme lorsqu’il faisait entrer dans l’étable un chien étranger. Elles lançaient des coups de pied, agitaient leurs chaînes, tournaient la tête en arrière, et menaçaient de leurs cornes.
—Viens un peu, criait Rose de Mai, et je te donnerai un coup de pied que tu n’oublieras pas de sitôt!
—Viens, dit Lys d’Or, je te ferai danser sur mes cornes!
—Viens ici, approche un peu et je t’apprendrai ce que je ressentais, moi, l’été dernier, lorsque tu me lançais ton sabot! rugit l’Etoile.
—Viens! je te ferai payer la guêpe que tu me lâchais dans l’oreille! beugla Lys d’Or.
Rose de Mai, l’aînée et la plus sage d’entre elles, était la plus furieuse.—Viens, dit-elle, tu seras récompensé pour avoir si souvent tiré le pied de l’escabeau, au moment où ta mère allait nous traire, pour tous les crocs-en-jambe que tu lui as donnés lorsqu’elle passait emportant les seaux de lait, pour toutes les larmes qu’elle a pleurées ici-même sur toi.
Le gamin aurait voulu leur dire qu’il regrettait d’avoir été méchant envers elles, et qu’il ne recommencerait plus jamais, si seulement elles consentaient à lui dire où était le tomte. Mais les vaches faisaient un tel tapage et s’agitaient si violemment qu’il eut peur de les voir se détacher; il jugea plus prudent de se glisser hors de l’étable.
Dans la cour, il se sentit très découragé. Il se rendait compte que personne n’était disposé à l’aider à trouver le tomte. D’ailleurs, le trouvât-il, cela ne servirait probablement pas à grand’chose.
Il grimpa sur le mur de pierres sèches qui entourait la ferme, et qui disparaissait par endroits sous les ronces et les épines. Il s’y assit pour réfléchir à ce qu’il arriverait s’il ne redevenait pas homme. D’abord lorsque père et mère reviendraient de l’église, quel étonnement! Oui, il y aurait de l’ébahissement dans tout le pays, et des gens viendraient de Vemmenhög-Est, et de Torp et de Skurup; de toute la commune on viendrait le voir. Et peut-être ses parents le conduiraient-ils à la foire de Kivik pour le montrer.
C’était terrifiant. Il aimerait mieux que personne ne le vît plus jamais. Quel malheur que le sien! Nul n’était aussi à plaindre. Il n’était plus un homme, mais un monstre.
Il commençait peu à peu à comprendre ce que cela signifiait de n’être plus un homme. Il était dorénavant séparé de tout: il ne pourrait plus jouer avec d’autres gamins; il ne pourrait pas prendre à bail la ferme après ses parents, et très certainement il ne trouverait jamais de jeune fille qui voudrait l’épouser.
Il regardait sa maison. C’était une petite chaumière de torchis qui semblait s’enfoncer dans la terre sous le poids d’un toit de paille haut et escarpé. Les dépendances étaient aussi toutes petites, les bouts de champs si étroits qu’un cheval y trouvait à peine la place de tourner. Mais si petite et pauvre qu’elle fût, cette demeure était maintenant trop bonne pour lui. Il n’avait plus le droit de demander rien de mieux qu’un trou sous le plancher de l’écurie.
Il faisait un temps merveilleusement beau. Tout autour de lui l’eau ruisselait, les branches bourgeonnaient, les oiseaux gazouillaient. Lui seul portait un gros chagrin. Il ne se réjouirait plus de rien.
Jamais il n’avait vu le ciel aussi bleu. Les oiseaux migrateurs passaient par bandes. Ils revenaient de l’étranger; ils avaient traversé la Baltique, se dirigeant droit sur le cap de Smygehuk, et maintenant ils allaient vers le nord. Il y en avait de différentes espèces, mais il ne reconnaissait que les oies sauvages, qui volaient sur deux longues lignes formant un angle.
Plusieurs bandes d’oies avaient déjà passé. Elles volaient très haut, mais il entendait pourtant leurs cris: «Nous partons pour les fjells. Nous partons pour les fjells.»
Lorsque les oies sauvages apercevaient les oies domestiques qui se promenaient dans la basse-cour, elles abaissaient leur vol, et criaient: «Venez avec nous! Venez avec nous! Nous partons pour les fjells.»
Les oies domestiques ne pouvaient s’empêcher de lever la tête pour écouter. Mais elles répondaient, pleines de bon sens: «Nous sommes bien ici. Nous sommes bien ici.»
C’était, comme nous l’avons dit, un jour merveilleusement beau avec un air qui invitait au vol, si frais, si léger. A mesure que de nouvelles bandes passaient, les oies domestiques devenaient plus inquiètes. Elles battaient par moment des ailes comme décidées à suivre les oies sauvages. Mais chaque fois il se trouvait parmi elles quelque vieille commère qui disait: «Ne faites donc pas les folles. Celles-là auront à souffrir de la faim et du froid.»
Or, il y avait un jeune jars à qui les appels des oies sauvages avaient donné une grande envie de partir.—«S’il vient encore une bande, je l’accompagnerai», dit-il.
Une nouvelle bande arriva, appelant comme les précédentes. Alors le jars répondit: «Attendez! Attendez! Je viens.»
Il déploya ses ailes et s’éleva dans l’air, mais il avait si peu l’habitude de voler qu’il retomba à terre.
Les oies sauvages semblaient cependant avoir entendu son cri. Elles revinrent lentement en arrière pour voir s’il allait les rejoindre. «Attendez! Attendez!» criait-il, en faisant un nouvel effort.
Le gamin entendait tout du mur où il s’était caché. «Quel dommage si le grand jars allait s’envoler! Père et mère en auraient du chagrin s’il était parti lorsqu’ils reviendront du temple.»
Il en oublia une fois encore qu’il était petit et sans force. Il sauta au milieu des oies, et jeta ses bras autour du cou du jars. «Tu resteras ici, tu entends», cria-t-il.
Mais juste à ce moment, le jars avait compris ce qu’il fallait faire pour s’élever du sol. Il ne put s’arrêter pour secouer le gamin, et celui-ci fut emporté dans l’air.
Il fut enlevé avec une rapidité qui lui donna le vertige. Avant d’avoir pensé à lâcher prise, il se trouva si haut qu’il se serait tué s’il était tombé à terre.
Il n’avait plus qu’à essayer de se hisser sur le dos de l’oie. Il y parvint, mais avec beaucoup de peine. Il n’était pas facile non plus de se maintenir sur le dos lisse et glissant, entre les deux ailes battantes. Il dut plonger ses deux mains dans les plumes et le duvet pour ne pas être précipité.
L’ÉTOFFE A CARREAUX
Un long moment le gamin eut des vertiges qui l’empêchèrent de se rendre compte de rien. L’air sifflait et le fouettait, les ailes frappaient, les plumes vibraient avec un bruit de tempête. Treize oies volaient autour de lui. Toutes caquetaient et battaient des ailes. Les yeux éblouis, les oreilles assourdies, il ne savait si elles volaient haut ou bas ni quel était le but du voyage.
Enfin il se ressaisit, et comprit qu’il devait tâcher de savoir où on le conduisait. Mais comment aurait-il le courage de regarder en bas?
Les oies sauvages ne volaient pas très haut, car leur nouveau compagnon de voyage n’aurait pu respirer un air trop léger. A cause de lui elles volaient aussi moins vite qu’à l’ordinaire.
Enfin le gamin eut l’audace de jeter un regard au-dessous de lui. Il fut surpris de voir étendue là-bas comme une grande nappe, divisée en une infinité de grands et de petits carreaux.
«Où pouvons-nous bien être?» se demanda-t-il.
Il regarda encore. Rien que des carreaux. Il y en avait d’étroits et longs; quelques-uns étaient de biais, mais partout l’œil rencontrait des angles et des bords droits. Rien de rond, aucune courbe.
«Qu’est-ce donc que cette grande pièce d’étoffe à carreaux?» grommela-t-il, sans attendre de réponse.
Mais les oies sauvages qui volaient autour de lui crièrent immédiatement: «Des champs et des prés. Des champs et des prés.»
Il comprit alors que l’étoffe à carreaux était la plaine de Scanie qu’on traversait. Et il comprit aussi pourquoi elle semblait si bariolée. Les carreaux vert tendre, il les reconnut d’abord: c’étaient les champs de seigle ensemencés l’automne précédent et restés verts sous la neige. Les carreaux gris-jaunâtre étaient des chaumes où en été il y avait eu du blé, les carreaux bruns, d’anciens champs de trèfle, les noirs, des champs de betteraves dépouillés et nus ou bien des terres en friche. Les carreaux bruns bordés de jaune étaient certainement des bois de hêtres, car dans ces bois les grands arbres du milieu se dépouillent en hiver tandis que les jeunes arbrisseaux de la lisière gardent jusqu’au printemps leurs feuilles jaunes et desséchées. Il y avait aussi des carreaux foncés avec quelque chose de gris au milieu: c’étaient les grosses fermes aux toits de chaume noircis entourant des cours pavées. D’autres carreaux encore étaient verts au milieu avec une bordure brune: c’étaient des jardins où les pelouses verdissaient déjà, bien que l’on vît encore l’écorce nue des buissons et des haies.
Le gamin ne put s’empêcher de rire en contemplant tous ces carreaux.
Mais quand elles l’entendirent, les oies sauvages crièrent sur un ton de reproche: «Pays bon et fertile, pays bon et fertile».
Il reprit vite son sérieux: «Comment, songeait-il, oses-tu rire après la plus terrible mésaventure qui puisse arriver à un être humain?»
Il demeura grave un moment, mais bientôt la gaieté le reprit.
Il s’habituait à cette façon de voyager, à la vitesse, et pouvait songer à autre chose qu’à se maintenir sur le dos du jars; il commençait à observer combien l’espace était rempli de bandes d’oiseaux, tous en route vers le nord. Et c’étaient des cris et des appels d’une bande à l’autre.
—Ah! vous voilà, vous avez fait la traversée aujourd’hui? criaient les uns.
—Mais oui, mais oui, répondaient les oies. Où en est le printemps ici?
—Pas une feuille aux arbres et l’eau est glaciale dans les lacs, répondit-on.
Lorsque les oies traversaient un endroit où l’on voyait des oiseaux domestiques, elles les hélaient: «Comment s’appelle cette ferme! Comment s’appelle cette ferme?» Alors le coq tendait le cou et chantait: «La ferme s’appelle Petit-Champ, cette année comme l’an dernier, cette année comme l’an dernier.»
La plupart des fermes portaient le nom de leur propriétaire, comme c’est l’usage en Scanie, mais au lieu de répondre que c’était la ferme de Per Matson ou de Ola Bosson, les coqs inventaient des noms qu’ils trouvaient plus convenables. Dans les chaumières pauvres et les petites métairies, ils criaient: «Cette ferme s’appelle Grain-volant»; et dans les plus misérables: «Cette ferme s’appelle Mâche-petit! Mâche-petit! Mâche-petit!»
Les vastes fermes des paysans riches recevaient de beaux noms, comme Champ fortuné, Colline aux œufs, Bourg d’argent.
Mais les coqs des châteaux et des grands domaines étaient trop orgueilleux pour plaisanter. L’un d’eux chanta et cria comme s’il avait voulu se faire entendre jusqu’au soleil: «Voici le château de Dybeck, cette année comme l’an dernier, cette année comme l’an dernier!»
Et un peu plus loin un autre criait: «Voici Svaneholm. Tout le monde le sait.»
Le gamin remarqua que les oies ne se dirigeaient pas en ligne droite. Elles volaient et planaient sur toute la grande plaine de Scanie comme si, heureuses d’être de retour, elles voulaient saluer chaque maison.
Elles arrivèrent à un endroit où se dressaient quelques grands bâtiments lourds, surmontés de hautes cheminées, et entourés de maisonnettes.
«C’est la raffinerie de Jordberga, criaient les coqs. C’est la raffinerie de Jordberga!» Le gamin tressaillit. Comment n’avait-il pas reconnu cet endroit? Ce n’était pas très loin de chez lui; l’été précédent il y avait été placé comme petit pâtre. Mais vu d’en haut, tout avait un autre aspect.
Jordberga! Jordberga! Et Asa, la gardeuse d’oies, et le petit Mats qui avaient été ses camarades! Comme il aurait aimé savoir s’ils étaient encore là. Qu’est-ce qu’ils auraient dit, s’ils s’étaient douté que Nils volait en ce moment au-dessus de leur tête?
Mais bientôt on perdit de vue Jordberga; on vola vers Svedala et Skabersjö, pour revenir vers le couvent de Börringe.
Le gamin vit plus de la Scanie en cette seule journée que pendant toutes les années qu’il avait vécu.
Lorsque les oies sauvages rencontraient des oies domestiques, c’est alors qu’on s’amusait le plus; elles volaient très lentement en appelant: «Nous voilà en route pour les fjells. Venez-vous? Venez-vous?»
Mais les oies domestiques répondaient: «L’hiver est encore dans le pays. Vous êtes venues trop tôt. Repartez! Repartez!»
Les oies sauvages descendaient très bas pour se faire bien entendre, et criaient: «Venez, nous vous apprendrons à voler et à nager!»
Irritées, les oies domestiques ne daignaient même pas caqueter une réponse.
Les oies sauvages s’abaissaient encore davantage jusqu’à effleurer presque le sol, puis elles remontaient comme des flèches en faisant semblant d’être effrayées. «Aï, aï, aï! criaient-elles. Ce n’étaient pas des oies. Ce n’étaient que des moutons. Ce n’étaient que des moutons.»
Alors les oies domestiques étaient furieuses et criaient: «Puisse-t-on vous fusiller et vous abattre toutes tant que vous êtes, tant que vous êtes!»
En entendant ces plaisanteries, le gamin riait. Puis, l’idée de son malheur lui revenant, il pleurait, pour rire de nouveau quelques moments plus tard. Jamais auparavant il n’avait voyagé avec cette rapidité; il avait toujours aimé aller à cheval, vite, follement vite. Mais naturellement il n’avait jamais imaginé que l’air fût là-haut si délicieusement frais ni qu’on y respirât d’aussi bonnes senteurs de terre humide et de résine montant du sol. Jamais non plus il ne s’était rendu compte de ce que ce serait que de voler si haut au-dessus de la terre. C’était en quelque sorte s’envoler loin des soucis et des chagrins et des ennuis de toute espèce.
II
AKKA DE KEBNEKAÏSE
LE SOIR
Le grand jars qui s’était élancé à la suite des oies sauvages, se sentait très fier de parcourir le pays en leur compagnie et de taquiner et railler les oiseaux domestiques. Mais tout heureux qu’il fût, il n’en commença pas moins à se fatiguer vers le soir. Il essaya de respirer plus profondément et de donner des coups d’ailes plus rapides, mais il eut beau faire, il resta de plusieurs longueurs en arrière.
Quand les oies de l’arrière-garde s’aperçurent que le jars domestique ne pouvait plus les suivre, elles crièrent à celle qui conduisait la bande et qui volait à la pointe de l’angle: «Akka de Kebnekaïse! Akka de Kebnekaïse!—Qu’est-ce qu’il y a?—Le blanc reste en arrière. Le blanc reste en arrière.—Dites-lui, qu’il est plus facile de voler vite que lentement!» cria Akka en continuant comme auparavant.
Le jars essaya bien de profiter du conseil et d’augmenter sa vitesse, mais il se trouva bientôt épuisé et tomba presqu’au niveau des saules étêtés qui bordaient les routes et les champs.
—Akka, Akka, Akka de Kebnekaïse! crièrent de nouveau les oies de l’arrière-garde qui voyaient les pénibles efforts du jars blanc.—Qu’y a-t-il encore? demanda la conductrice de la bande d’un ton colère. —Le blanc tombe. Le blanc tombe.—Dites-lui qu’il est plus facile de voler haut que bas! répondit Akka. Elle ne diminua nullement sa vitesse mais continua comme auparavant.
Le jars tâcha encore de suivre ce conseil, mais quand il voulut s’élever plus haut, il s’essouffla à croire que sa poitrine allait éclater.
—Akka, Akka! crièrent de nouveau les oies placées aux ailes.—Vous ne pouvez donc pas me laisser tranquille? répondit une voix plus agacée que jamais.—Le jars blanc va mourir. Le jars blanc va mourir.—Celui qui ne peut suivre la bande, qu’il s’en retourne chez lui! répondit l’oie de tête. Et pas un instant elle n’eut l’idée de ralentir.
—Ah, c’est comme ça, se dit le jars. Il venait de comprendre que les oies sauvages n’avaient jamais pensé l’emmener en Laponie. Elles avaient simplement voulu lui faire quitter la maison pour s’amuser.
Il était furieux d’être trahi par ses forces et de ne pouvoir montrer à ces vagabondes qu’une oie domestique les valait bien. Le plus agaçant, c’est qu’il était tombé sur Akka de Kebnekaïse. Il avait beau n’être qu’un oiseau de basse-cour, il n’en avait pas moins entendu parler d’une oie chef de bande qui s’appelait Akka et qui avait plus de cent ans. Elle avait une telle réputation que les meilleures oies sauvages voulaient faire partie de sa troupe. Mais personne n’avait plus de mépris pour les oies domestiques que cette Akka et sa bande; aussi aurait-il bien voulu leur montrer qu’il était leur égal.
Tout en réfléchissant à la décision à prendre, le jars blanc volait lentement un peu en arrière des autres. Tout à coup, le petit bout d’homme qu’il portait sur son dos éleva la voix: «Mon cher jars Martin, tu comprends bien qu’il te sera impossible, à toi qui n’as jamais volé, de suivre les oies sauvages jusqu’en Laponie. Ne ferais-tu pas mieux de retourner à la maison avant de te faire du mal?»
Or, le fils de la maison, ce mauvais garnement, le jars l’avait en horreur. Aussi, dès qu’il eut compris que le gamin le croyait incapable de faire le voyage, résolut-il de tenir bon. «Si tu dis un mot de plus, je te jette dans la première marnière que nous rencontrerons» siffla-t-il. Et la colère lui donna de telles forces qu’il se mit à voler aussi bien que les autres.
Il est probable qu’il n’aurait pas pu continuer longtemps malgré tout; heureusement ce ne fut point nécessaire; le soleil descendait rapidement; dès qu’il fut couché, les oies piquèrent droit vers le sol. Avant d’avoir même eu le temps de réfléchir, le gamin et le jars se trouvèrent sur les bords du lac Vombsjö.
—C’est probablement ici que nous passerons la nuit, se dit le gamin en sautant à terre.
Il était sur une mince bande de sable; devant lui s’étendait un assez grand lac d’aspect pas très rassurant: une couche de glace le recouvrait presque entièrement, noire, rugueuse, pleine de crevasses et de trous comme l’est d’ordinaire la glace au printemps. On voyait qu’elle était condamnée à disparaître bientôt. Déjà détachée de la rive, elle était entourée d’une large bande d’eau noire et lisse. Pourtant elle était encore là, et tant qu’elle y était, elle répandait du froid et une tristesse hivernale sur tout le paysage.
De l’autre côté du lac il semblait y avoir un pays ouvert et clair, mais à l’endroit où les oies s’étaient abattues, s’étendait une grande plantation de pins. On aurait dit que la forêt résineuse avait le pouvoir de retenir l’hiver. Partout ailleurs le sol était nu, mais sous le branchage enchevêtré, la neige avait fondu et gelé à plusieurs reprises et était devenue dure comme de la glace.
Le gamin pensa qu’il était arrivé dans un désert au pays de l’hiver, et ressentit une angoisse telle qu’il en aurait crié.
Il avait faim, il n’avait rien mangé de la journée. Mais où trouverait-il quelque chose? Au mois de mars, le sol ni les arbres ne portent rien de mangeable.
Oui, où trouverait-il à manger? Et qui l’hébergerait? Qui lui ferait son lit? Qui le réchaufferait à son foyer? Qui le protégerait contre les bêtes sauvages?
Le soleil était maintenant couché. Le froid montait du lac. Les ténèbres tombaient du ciel, l’épouvante se glissait sur les pas de la nuit, et dans le bois on entendait des pas furtifs et des bruissements. C’en était fait du joyeux courage que le gamin avait montré là-haut. Dans son angoisse il se tourna vers ses compagnons de voyage: il n’avait plus qu’eux.
Il s’aperçut alors que le jars était encore plus mal à l’aise. Il demeurait à l’endroit où il s’était abattu, et semblait près de mourir. Son cou s’allongeait inerte sur le sol; il avait les yeux fermés, et sa respiration n’était qu’un faible sifflement.
—Cher jars Martin, dit le gamin, essaie de boire une gorgée. Le lac est à deux pas.
Mais le jars ne fit pas un mouvement.
Le gamin avait auparavant été méchant pour tous les animaux et aussi pour le jars. Mais il pensait maintenant que le jars était son seul appui, et il eut grand’peur de le perdre. Il se mit à le pousser pour le mettre à l’eau. Le jars était grand et lourd, et le gamin eut fort à faire, mais enfin il réussit.
Le jars tomba dans le lac, la tête la première. Un instant il demeura immobile dans la vase, mais bientôt il releva la tête, secoua l’eau qui l’aveuglait et souffla. Puis il se mit à nager fièrement parmi les joncs et les roseaux.
Les oies sauvages s’étaient jetées à l’eau avant lui. Elles ne s’étaient inquiétées ni du jars ni de son cavalier, mais s’étaient précipitées dans le lac. Elles s’étaient baignées et nettoyées; maintenant elles mâchonnaient du potamot à demi pourri et du trèfle d’eau.
Le jars blanc eut la chance d’apercevoir une petite perche. Il la saisit rapidement, nagea vers le rivage et la déposa devant le gamin. «Voilà pour te remercier de m’avoir poussé à l’eau», dit-il.
Pour la première fois de la journée le gamin entendait un mot amical. Il en fut si joyeux qu’il aurait voulu sauter au cou du jars, mais il n’osa pas. Il était content du cadeau. D’abord il jugea impossible de manger un poisson cru, puis il eut envie d’essayer.
Il se demanda s’il avait encore son couteau. Heureusement il le sentit pendu à la ceinture de son pantalon, mais tout petit, pas plus long qu’une allumette; c’était suffisant pour écailler et vider le poisson. Bientôt la perche fut avalée.
Rassasié, le gamin fut tout honteux d’avoir mangé quelque chose de cru.
—On voit que je ne suis plus un être humain, mais un vrai tomte.
Pendant que le gamin mangeait, le jars demeura silencieux auprès de lui; après la dernière bouchée, il dit à voix basse: «Nous sommes tombés sur une bande d’oies fières qui méprisent les oiseaux domestiques.—Oui, je l’ai remarqué.—Cela me ferait grand honneur, si je pouvais les suivre jusqu’en Laponie et leur montrer qu’une oie domestique est bonne à quelque chose.—Oui, dit le gamin hésitant, car il ne croyait pas que le jars en serait capable, mais il ne voulait pas le contredire.—Mais je ne crois pas que je puisse me tirer d’affaire seul en un tel voyage, dit le jars. Je voudrais te demander si tu ne pourrais pas m’accompagner pour m’aider.»
Le gamin n’avait naturellement pas d’autre projet que de rentrer chez lui le plus vite possible. Il fut surpris et ne sut que répondre: «Je croyais que nous étions ennemis, toi et moi», dit-il. Mais il semblait que le jars ne s’en souvînt plus. Il se rappelait seulement que le gamin venait de lui sauver la vie.
—Il faudrait bien que je retourne chez mon père et ma mère, dit le gamin.
—Je te ramènerai chez eux en automne, dit le jars. Je ne t’abandonnerai pas avant de t’avoir déposé sur le seuil de ta maison.
Le gamin pensa qu’il serait bon de ne pas se montrer à ses parents avant quelque temps. Le projet ne lui déplaisait point, et il allait répondre qu’il acceptait, quand ils entendirent derrière eux un grand bruit. Les oies sauvages étaient sorties de l’eau toutes ensemble, et secouaient leurs ailes. Puis elles se formèrent en une longue ligne, l’oie-guide en tête et vinrent vers eux.
Lorsque le jars blanc considéra les oies sauvages, il se trouva mal à l’aise. Il avait cru qu’elles ressemblaient davantage aux oies domestiques et qu’il se sentirait davantage leur parent. Elles étaient beaucoup plus petites que lui; aucune n’était blanche; toutes étaient grises, striées de brun, et leurs yeux lui firent presque peur. Ils étaient jaunes et brillaient comme si du feu brûlait derrière. Le jars avait toujours appris qu’il était convenable de marcher lentement en se dandinant. Or, elles ne marchaient pas, mais couraient. Il fut surtout inquiet quand il vit leurs pieds. Ils étaient larges, avec des semelles usées et déchiquetées. On comprenait que les oies sauvages ne se demandaient jamais sur quoi elles marchaient. Elles ne faisaient jamais de détours. Elles étaient bien mises et très soignées, mais on voyait à leurs pieds qu’elles étaient de pauvres habitantes des déserts.
Le jars eut à peine le temps de glisser au gamin: «Réponds hardiment pour toi, mais ne dis pas qui tu es.» Elles étaient déjà là.
Les oies sauvages les saluèrent du cou plusieurs fois, et le jars en fit autant, mais plus longuement. Après qu’on se fut assez salué, l’oie-guide dit: «Nous voudrions bien savoir qui vous êtes?»
—Je n’ai pas grand’chose à dire sur moi, répondit le jars. Je suis né à Skanör le printemps dernier. En automne j’ai été vendu à Holger Nilsson de Vemmenhög chez qui je suis resté depuis.
—Tu sembles n’avoir aucune famille de qui te réclamer, dit le guide. Qu’est-ce donc qui te prend de vouloir aller avec les oies sauvages?—C’est peut-être pour montrer aux oies sauvages que les oies domestiques sont bonnes à quelque chose.
—Nous ne demandons pas mieux, dit Akka. Nous savons maintenant de quoi tu es capable en fait de vol, mais peut-être es-tu plus fort en d’autres sports. Veux-tu par exemple lutter avec nous à la nage?
—Je ne me vante pas de savoir nager, dit le jars (il avait déjà cru comprendre que l’autre était décidée à le renvoyer, et ne faisait plus attention à ce qu’il disait), je n’ai jamais nagé plus loin que la largeur d’une mare.
—Je suppose alors que tu es très habile à courir, dit l’oie sauvage.
—Jamais je n’ai vu courir une oie domestique, et jamais je n’ai essayé, moi non plus, répliqua crânement le jars.
Il en était sûr maintenant, Akka allait lui dire qu’on ne voulait pas l’emmener. Aussi fut-il très surpris lorsqu’elle s’écria: «Tu réponds courageusement aux questions, et celui qui est brave, peut devenir un bon compagnon, même s’il est ignorant au début. Que dirais-tu si l’on t’offrait de rester avec nous quelques jours jusqu’à ce que nous ayons vu de quoi tu es capable?—Je veux bien, répondit le jars, tout content.
Là-dessus Akka montra du bec le gamin: «Mais qui amènes-tu avec toi? Je n’ai jamais vu un être comme celui-là.—C’est mon compagnon de voyage, dit le jars. Il a été gardien d’oies toute sa vie. Je crois qu’il pourrait nous être utile.—Peut-être utile à une oie domestique, répondit Akka. Comment l’appelles-tu?—Il a plusieurs noms, répondit le jars avec un peu d’hésitation, et ne sachant à l’improviste qu’inventer (il ne voulait pas trahir le gamin et révéler qu’il avait un nom d’homme). Il s’appelle Poucet, dit-il enfin.—Il est de la famille des tomtes? demanda encore Akka.—A quelle heure, vous autres, oies sauvages, vous mettez-vous à dormir? répliqua le jars pour interrompre la conversation sans répondre à cette dernière question. Mes yeux se ferment de sommeil à cette heure-ci.
L’oie qui parlait avec le jars était très vieille, c’était facile à voir. Son plumage était entièrement gris, d’un gris de glace sans stries foncées. Elle avait la tête plus grosse, les pattes plus fortes, les pieds plus usés que les autres. Ses plumes étaient raides, ses épaules saillantes, son cou maigre. Effets du temps. Il n’y avait que les yeux que l’âge n’avait pu vaincre. Ils brillaient plus limpides, et en quelque sorte plus jeunes que ceux des autres.
Elle se tourna vers le jars avec beaucoup de hauteur: «Sache que je suis Akka de Kebnekaïse. L’oie qui vole près de moi à droite est Yksi de Vassijaure, celle qui vole à ma gauche est Kaksi de Nuolia. La seconde oie de droite s’appelle Kolme de Sarjektjokko et la seconde de gauche est Neljä de Svappavaara. Derrière elles volent, à droite Viisi des fjells d’Ovik et Kunsi de Sjangeli. Sache-le: toutes, et de même les six oisons qui volent en arrière, trois à droite et trois à gauche, toutes nous sommes des oies des hautes montagnes et de la meilleure famille. Ne va pas nous prendre pour des vagabondes acceptant n’importe quelle compagnie, et sois-en persuadé, nous ne partagerons pas notre gîte de nuit avec qui ne veut pas dire de quelle famille il descend.»
A ces mots d’Akka, le gamin fit rapidement un pas en avant. Il avait été ennuyé d’entendre le jars qui avait si bien répondu pour son propre compte, donner des réponses évasives lorsqu’il s’agissait de lui, Nils. «Je ne dissimule pas qui je suis, dit-il, je m’appelle Nils Holgersson, et je suis le fils d’un tenancier. Jusqu’à ce jour j’ai été un homme, mais ce matin...»
Il n’eut pas le temps d’aller plus loin. Dès qu’il prononça le mot homme, l’oie-guide recula de trois pas et les autres encore davantage. Et toutes elles tendirent le cou et sifflèrent, furieuses.
—Voilà ce que j’ai soupçonné dès que je t’ai vu sur la rive, dit Akka. Et maintenant va-t-en. Nous ne souffrons pas d’homme parmi nous.
Mais le grand jars s’interposa: «Ce n’est pas possible, dit-il, que vous, oies sauvages, vous ayez peur d’un être aussi petit. Demain il rentrera certainement chez lui, mais pour cette nuit vous pouvez bien le laisser parmi nous. Comment pourrions-nous laisser ce pauvret se défendre seul contre les renards et les belettes.»
L’oie sauvage s’approcha, mais avec une méfiance visible. «J’ai appris à redouter tout ce qui est homme, grand ou petit, dit-elle. Mais si tu réponds de lui, jars, il peut rester. D’ailleurs il est peu probable que notre gîte de cette nuit vous convienne, à toi et à lui, car nous allons dormir sur la glace flottante du lac.»
Elle pensait sans doute que le jars hésiterait à les y suivre. Mais il se contenta de dire: «Vous êtes sages de choisir un gîte aussi sûr.»
—Tu promets cependant qu’il s’en retournera chez lui dès demain? ajouta Akka.
—Alors il faudra que je vous quitte aussi, dit le jars, car j’ai promis de ne pas l’abandonner.
—Tu es libre d’aller où il te plaît, répondit l’oie sauvage.
Sur ces mots elle souleva ses ailes et s’envola sur la glace, suivie des autres oies sauvages, l’une après l’autre.
Le gamin fut désolé de voir échouer son rêve de voyage en Laponie, et en outre il eut peur pour la nuit. «Cela va de mal en pis, jars, dit-il. Nous allons mourir de froid sur la glace.»
Mais le jars avait bon courage. «Il n’y a pas de danger, dit-il. Je te prie de ramasser en hâte autant d’herbe et de paille que tu pourras en porter.»
Lorsque le gamin eut ramassé une bonne brassée d’herbe sèche, le jars le saisit par le col de la chemise, le souleva, et s’envola vers la glace où les oies sauvages debout, l’une à côté de l’autre, dormaient déjà, le bec sous l’aile.
—Etends maintenant l’herbe pour que j’aie quelque chose sous les pieds qui les empêche de coller à la glace! Aide-moi et je t’aiderai! dit le jars.
Le gamin obéit, et quand il eut fini, le jars le saisit de nouveau par le col de la chemise et l’enfonça sous son aile. «Je pense que tu y seras au chaud,» dit-il en refermant son aile.
Le gamin se trouva si bien enfoui dans le duvet qu’il ne put répondre; il était en effet au chaud; très fatigué, il ne tarda pas à s’endormir.
LA NUIT
C’est une vérité reconnue que la glace est perfide et qu’on a tort de s’y fier. Au milieu de la nuit la plaque de glace flottante du Vombsjö, changea de place et vint s’échouer sur la rive. Or il arriva que Smirre, le renard, qui demeurait alors à l’est du lac dans le parc d’Œvedskloster s’en aperçut pendant sa chasse nocturne. Smirre avait vu les oies sauvages dès la veille au soir, mais il n’avait pas espéré pouvoir en attraper aucune. Il se mit tout de suite en route. Les oies se réveillèrent, et battirent des ailes pour s’envoler, mais Smirre fut plus rapide. Il fit un bond en avant, saisit l’une des oies par l’aile et s’enfuit avec elle vers la terre.
Mais cette nuit-là les oies sauvages n’étaient pas seules; il y avait parmi elles un homme, quelque petit qu’il fût. Le gamin s’était réveillé lorsque le jars avait ouvert ses ailes. Il était tombé, et se retrouva tout à coup assis sur la glace, encore ahuri par son brusque réveil. Il n’avait rien compris à cette alerte, avant de voir un petit chien, bas sur pattes, qui se sauvait à travers la glace, une oie dans la gueule.
Le gamin se précipita sur ses traces afin de reprendre l’oie au méchant chien. Il entendit bien que le grand jars criait derrière lui: «Prends garde, Poucet! Prends garde!» Mais Nils ne voyait pas pourquoi il devait avoir peur d’un aussi petit chien, et il continua à le poursuivre.
L’oie sauvage que Smirre emportait entendit le bruit des sabots de bois contre la glace, et elle n’osa en croire ses oreilles: «Est-ce que ce gamin penserait pouvoir m’arracher au renard?» se dit-elle. Et quoiqu’elle fût en bien mauvaise posture, elle ne put retenir un petit gloussement tout au fond de sa gorge, qui ressemblait à un rire.
—D’abord il va tomber dans une crevasse, pensa-t-elle.
Mais malgré l’obscurité de la nuit, le gamin distinguait très bien les fentes et les trous, et il les évitait. Il avait maintenant des yeux de tomte qui voient dans les ténèbres.
Smirre le renard quitta la glace à l’endroit où elle touchait la terre et se préparait à escalader la pente de la rive, lorsque le gamin lui cria: «Veux-tu bien lâcher l’oie, canaille!» Smirre, ignorant qui l’interpellait, ne se donna même pas le temps de regarder en arrière, mais courut plus vite.
Il entra dans une forêt de grands hêtres magnifiques, suivi du gamin qui ne se rendait toujours pas compte du danger. Nils songeait à la réception dédaigneuse que les oies lui avaient faite la veille au soir; il brûlait du désir de leur montrer qu’un homme est quelque chose de plus que les autres créatures.
Il cria plusieurs fois au chien de lâcher l’oie: «A-t-on jamais vu un chien aussi effronté, qui n’a pas honte de voler une grosse oie, hurlait-il; veux-tu bien la lâcher, sinon tu seras rossé d’importance! Lâche-la, ou je dirai à ton maître ce que tu as fait.»
Lorsque Smirre se vit prendre pour un chien qui a peur des coups, cette idée lui parut si drôle qu’il manqua laisser échapper l’oie. Smirre était un brigand redouté, qui ne se contentait pas de chasser des rats et des taupes dans les champs, mais qui se hasardait jusque dans les fermes pour y voler les poules et les oies. Il était la terreur de toute la contrée. Depuis qu’il était tout petit, il n’avait rien entendu de plus drôle.
Le gamin courait si vite que les gros troncs des hêtres semblaient se précipiter à sa rencontre; il gagnait sur le renard. Enfin, il fut assez près de lui pour l’attraper par la queue. «Je te prendrai pourtant l’oie», cria-t-il, en tirant de toutes ses forces. Mais il était incapable d’arrêter Smirre. Celui-ci l’entraîna si rapidement que les feuilles sèches tourbillonnaient autour d’eux.
Smirre s’était enfin rendu compte que son agresseur était inoffensif. Il s’arrêta, déposa l’oie par terre, la maintint de ses deux pattes de devant, et se prépara à lui couper la gorge; mais il ne résista pas à la tentation de taquiner d’abord un peu le gamin. «Cours vite te plaindre au maître, car je vais tuer l’oie», dit-il.
Quelle ne fut pas la stupéfaction de Nils quand il vit le nez pointu, et entendit la voix enrouée et rageuse de ce drôle de chien. Mais en même temps il fut si furieux d’être raillé par le renard qu’il en oublia d’avoir peur. Il s’accrocha plus fort à la queue de son ennemi, s’arc-bouta contre une racine de hêtre, et au moment même où le renard ouvrait la gueule sur la gorge de l’oie, le gamin tira brusquement de toutes ses forces. Smirre fut si surpris qu’il se laissa traîner quelques pas en arrière, et l’oie sauvage se trouva libre. Lourdement, elle s’envola; l’une de ses ailes était blessée et presque hors de service. En outre, elle était comme une aveugle dans les ténèbres de la forêt, et ne put nullement aider le gamin. Elle chercha une ouverture dans le toit des branchages et vola vers le lac.
Smirre fit un bond pour attraper le gamin. «Si l’un m’échappe, j’aurai toujours l’autre», dit-il, et sa voix tremblait de colère.—«Tu crois? eh bien, tu te trompes», fit le gamin, tout ragaillardi de son succès. Il ne lâcha pas la queue du renard.
Ce fut une danse folle sous le bois dans les tourbillons de feuilles sèches. Smirre tournait, en rond, sa queue tournait aussi, et le gamin s’y accrochait.
D’abord Nils ne fît que rire, et se moquer du renard, mais Smirre avait la persistance tenace d’un vieux chasseur, et le gamin commença à craindre que l’aventure ne tournât mal pour lui.
Tout à coup il aperçut un jeune hêtre qui avait poussé, mince comme une gaule, pour arriver à l’air libre au-dessus des branches que les vieux hêtres étendaient sur lui. Il lâcha subitement la queue du renard et se mit à grimper le long du petit hêtre.
Dans son ardeur Smirre ne s’en aperçut pas tout de suite, mais continua un moment encore à danser en rond. «Tu as assez dansé, tu sais», lui cria le gamin.
Smirre, qui ne pouvait supporter la honte de s’être laissé berner par un petit bonhomme de rien du tout, se coucha alors au pied de l’arbre pour attendre.
Le gamin était mal à l’aise, à cheval sur une faible petite branche. Le jeune hêtre n’arrivait pas à la hauteur du toit de branches formé par les grands hêtres. Nils ne pouvait donc pas se hisser jusqu’à un autre arbre, ni descendre à terre. Il fut bientôt si transi de froid qu’il avait du mal à se maintenir; il dut aussi lutter contre le sommeil, n’osant s’endormir par crainte de tomber.
La forêt était terriblement sinistre à cette heure de la nuit. Jamais auparavant il ne s’était bien rendu compte de ce que c’est que la nuit. Le monde entier semblait engourdi pour toujours.
Enfin l’aube vint. Le gamin vit avec bonheur que tout reprenait son aspect ordinaire, bien que le froid se fît encore plus piquant.
Lorsque le soleil se leva, il n’était pas jaune, mais rouge. On l’eût dit rouge de colère, et le gamin se demandait quelle était la raison de cette colère. Etait-ce parce que la nuit, en son absence, avait rendu la terre si sombre et si froide?
Les rayons du soleil jaillissaient en grandes gerbes, courant partout pour s’assurer des méfaits de la nuit, et toutes les choses rougissaient comme si elles avaient la conscience mal à l’aise: les nuages au ciel, les troncs soyeux des hêtres, les fins rameaux enchevêtrés de la forêt, le givre qui couvrait la couche de feuilles par terre, tout s’embrasait d’une vive rougeur.
Toujours plus nombreuses, les gerbes de rayons parcouraient l’espace; bientôt il ne resta plus rien de la terreur de la nuit. L’engourdissement avait cessé, et il sortit de partout un nombre étonnant d’êtres vivants. Le pivert noir à calotte rouge se mit à frapper du bec contre un tronc d’arbre; l’écureuil sortit de son nid en emportant une noisette, et s’installa sur une branche pour la décortiquer. Le sansonnet survint, une racine dans son bec, et le pinson chanta au sommet d’un arbre.
Le gamin comprit que le soleil avait dit à tous ces petits êtres: «Éveillez-vous! et sortez de vos demeures! Je suis là. Vous n’avez plus rien à craindre.»
On entendit du côté du lac les cris des oies qui se mettaient en rang pour s’envoler. Quelques moments après, les quatorze oies passèrent au-dessus de la forêt. Nils essaya de les appeler, mais elles volaient trop haut: sa voix ne parvint pas jusqu’à elles. Elles croyaient sans doute que le renard avait fini par le manger. Elles ne le cherchaient même pas.
Le gamin aurait voulu pleurer d’angoisse, mais le soleil rayonnait maintenant dans le ciel; jaune comme l’or, et joyeux, il semblait donner du cœur à toute la création. «Comprends bien, Nils Holgersson, disait-il, que tu n’as ni à t’affliger ni à t’inquiéter, tant que je suis là.»
LE JEU DES OIES
Lundi, 24 mars.
Rien n’arriva plus dans la forêt pendant le temps qu’il faut à peu près à une oie pour déjeuner, mais vers la fin de la matinée, une oie sauvage solitaire passa, volant sous l’épais toit des branches. Elle semblait chercher lentement son chemin entre les troncs et les ramées, et avançait très lentement. Dès que Smirre l’aperçut, il quitta sa place sous le jeune hêtre, et se glissa vers elle. L’oie n’évita pas le renard, mais vola tout près de lui. Smirre fit un bond pour l’atteindre, mais la manqua, et l’oie continua son chemin vers le lac.
Peu de moments après, une nouvelle oie apparut. Elle suivit le même chemin que la première, volant encore plus bas, et plus lentement. Elle aussi passa tout près de Smirre le renard, et il fit un grand bond après elle: ses oreilles effleurèrent presque les pattes de l’oie, mais elle poursuivit son chemin vers le lac, silencieuse comme une ombre.
Un moment encore passa et voilà de nouveau une oie sauvage; volant plus bas et plus lentement, elle semblait éprouver plus de peine à trouver son chemin entre les troncs des bouleaux. Smirre bondit: un doigt plus haut, il l’attrapait. Cette fois encore l’oie se sauva vers le lac.
Elle avait à peine disparu qu’une quatrième oie se montra. Elle volait si lentement et si bas que Smirre pensait bien pouvoir s’en emparer sans difficulté s’il avait voulu; toutefois il eut peur d’échouer encore une fois et résolut de la laisser passer. Elle prit le même chemin que les autres, puis, arrivée juste au-dessus de Smirre, descendit si bas qu’il ne résista pas à la tentation de sauter après elle. Il arriva assez haut pour l’effleurer de la patte, mais elle se jeta brusquement de côté et se sauva.
Smirre n’avait pas eu le temps de souffler que trois oies survenaient, volant sur une ligne. Elles firent comme les autres, et Smirre bondit éperdument.
Puis ce furent cinq oies qui apparurent. Elles volaient mieux que les autres, et bien qu’elles semblassent vouloir tenter Smirre, il les laissa passer sans essayer de les attraper.
Un assez long moment s’écoula; une oie seule apparut. C’était la treizième. Elle était si vieille, celle-là, qu’elle était uniformément grise, sans une seule strie foncée. Elle paraissait ne pas pouvoir se bien servir de l’une de ses ailes, et elle volait piteusement, tout de travers. Parfois elle effleurait presque le sol. Smirre ne se contenta pas de bondir après elle; il la poursuivit en courant et en sautant jusque vers le lac, mais cette fois encore ses efforts furent vains.
Lorsque la quatorzième oie arriva, ce fut un joli spectacle. Elle était toute blanche; on aurait dit qu’une éclaircie courait dans la sombre forêt lorsqu’elle agitait ses grandes ailes. En la voyant, Smirre fit appel à toutes ses forces et sauta, mais l’oie blanche s’échappa saine et sauve comme les autres.
Il y eut un moment de tranquillité sous les hêtres.
Smirre se rappela soudain son prisonnier et leva les yeux vers l’arbre. Le petit Poucet n’y était plus, comme on peut bien s’y attendre.
Smirre ne put réfléchir longtemps à sa perte, car la première oie revenait du côté du lac, volant lentement sous le feuillage. Malgré sa récente malchance, Smirre fut content de la voir revenir et se jeta à sa poursuite; il n’avait pas assez calculé son élan; il la manqua.
Après cette oie il en vint encore une, puis une troisième, une quatrième, une cinquième, jusqu’à ce que la série s’achevât avec la vieille oie gris d’acier et la grande oie blanche. Toutes arrivaient très lentement et très bas; au moment de passer au-dessus de Smirre, elles s’abaissaient encore, comme pour l’inviter à sauter. Et Smirre sautait, il faisait des bonds et se lançait à leur poursuite, mais il ne réussit pas à en attraper une seule.
C’était la plus mauvaise journée que Smirre eût jamais vécue. Les oies sauvages passaient toujours au-dessus de lui: elles allaient et venaient, et repassaient encore. Ainsi de magnifiques bêtes qui avaient grandi et s’étaient engraissées dans les champs et les landes d’Allemagne, traversèrent toute la journée la forêt sous les branches, l’effleurant souvent, sans qu’il pût les attraper pour calmer sa faim.
L’hiver était à peine fini, et Smirre se souvenait de jours et de nuits où il avait rôdé oisif sans apercevoir le moindre gibier, les oiseaux de passage étant partis, les rats se cachant sous la terre gelée, les poules encore enfermées. Mais la famine de l’hiver n’était rien en comparaison des déceptions de cette journée.
Smirre n’était plus un jeune renard, il avait eu maintes fois les chiens à ses trousses et avait entendu les balles siffler à ses oreilles. Il était demeuré tapi, au fond d’un terrier pendant que les bassets rampaient dans les couloirs souterrains, bien près de le trouver. Mais l’angoisse qui l’avait étreint pendant la chasse harcelante n’était pas comparable à ce qu’il ressentait maintenant après chaque bond manqué.
Le matin, lorsque le jeu avait commencé, Smirre le renard était si beau que les oies en avaient été comme éblouies. Smirre aimait la splendeur: sa fourrure était d’un rouge ardent; sa poitrine était blanche, son museau noir et sa queue opulente comme une plume d’autruche. Mais le soir de ce même jour, la fourrure de Smirre pendait en touffes enchevêtrées, il était baigné de sueur, ses yeux avaient perdu tout éclat, et sa langue sortait de sa gueule haletante d’où coulait de l’écume.
L’après-midi Smirre fut si las qu’il eut comme du délire. Il ne voyait partout que des oies en plein vol. Il bondit vers des taches de soleil qu’il découvrit par terre et vers un pauvre papillon éclos trop tôt de sa chrysalide.