Notes du transcripteur:

Les ERRATA indiqués dans l'ouvrage original ont été introduits dans la présente transcription.

Des corrections typographiques (caractères manquants ou inversés, accents erronés et inhomogènes, noms propres mal orthographiés, etc.) ont été effectuées dans la présente transcription. Il a été choisi d'accentuer systématiquement les lettres capitales, l'accentuation étant aléatoire dans l’ouvrage original.

Une entrée de la TABLE ne correspondant pas à un titre de chapitre du corps de l'ouvrage a été corrigée.

Les notes figurant en bas de page dans l’ouvrage original ont été regroupées à la fin du texte principal.

VERS LA LUMIÈRE...


A la mémoire vénérée
de
SCHEURER-KESTNER.

L’Auteur et l’Éditeur déclarent réserver tous leurs droits de reproduction et de traduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

Cet ouvrage a été déposé au ministère de l’Intérieur (Section de la Librairie), en janvier 1900.


De cet ouvrage, il a été tiré à part
dix exemplaires sur papier de Hollande.


ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-&-M.)

EN PRÉFACE


Voici l’article que, le 24 janvier 1895, convaincue, comme tout le monde, de la culpabilité de Dreyfus, j’écrivais dans le journal l’Éclair.

Il y a, de cela, tantôt cinq ans : je n’ai pas à y changer un mot.

Et même, l’intuition qui se dégage de certaines phrases m’a incitée à le choisir pour préambule à mes impressions d’aujourd’hui.

Que l’on excuse l’ironie survenue quant aux charges morales inhérentes au commandement : elle n’est point mon fait, mais l’œuvre des circonstances.

« L’oreiller a bougé, sur le visage de la victime... le règne du silence est clos. »

Ayant écrit ceci, je devais écrire cela.


UN LÂCHE


S’il est vrai qu’un officier d’infanterie de ligne, en garnison à La Rochelle, ait, « passant son sabre par-dessus la tête d’un gendarme, frappé Dreyfus avec le pommeau, et lui ait fait une blessure d’où le sang jaillissait », si le fait est vrai, celui-là a commis une vile et déshonorante action.

Il n’y a pas à arguer de l’indignité du coupable : beaucoup, même des patriotes qui ont regretté qu’on ne le pût condamner à la peine de mort, auront le cœur serré de tristesse et soulevé de dégoût à l’idée qu’un officier de l’armée française ait pu s’oublier à ce point non seulement d’insulter, mais de frapper un prisonnier.

Justement parce qu’ils connaissent les lois de la guerre, parce qu’ils sont investis de droits exceptionnels, les chefs militaires sont astreints, bien autrement que le commun des mortels, au respect d’eux-mêmes et des nobles traditions, à des devoirs inhérents comme des charges à leurs privilèges — et les égalant.

Enfin, suivant l’essence même du principe d’autorité, toute ascendance hiérarchique suppose une supériorité morale, une suprématie, justifiant de la mission d’ordonner, envers ceux dont la tâche est d’obéir. Il faut plus d’expérience et plus de philosophie ; plus de savoir et plus d’humanité ; une psychologie supérieure même à la discipline ; car, tout en la faisant strictement respecter, elle s’efforce d’en atténuer les rigueurs et d’en prévenir les effets. Eviter vaut mieux que réprimer... et celui-là seul est dans son rôle qui, avec le bâton de maréchal, porte, dans sa giberne, la charpie des bonnes paroles et le cordial du bon sourire.

Qu’est-ce que cela gâte, en tout cas ? Ni la bravoure, en temps de lutte ; ni le mérite, en temps de paix. Être « le père du soldat, » c’est avoir de l’avance vers la victoire sur ceux qu’exècrent leurs troupes, et qu’elles suivent à la façon des chiens battus — sans entrain !

Or, si l’officier cesse d’être en exemple à ses hommes, il leur devient motif à scandale, à insubordination, et à mépris. Ce qui fait le plus de mal à l’armée, ce ne sont pas des attaques toujours excessives lorsqu’elles englobent une collectivité et prétendent tabler sur l’exception pour constituer la règle. Ce sont ces exceptions elles-mêmes, les pires ennemies, puisqu’elles motivent, provoquent, justifient l’agression.

Le règne du silence est clos. Tout se sait, tout se répète — même les plus hautes traîtrises... L’ « étouffement » est devenu d’un usage difficile ; toujours l’oreiller bouge sur le visage de Desdémone, et éveille l’attention. Quelque jaloux qu’on puisse être de la « respectabilité » nationale, l’honneur s’accommode mieux du grand jour et de la justice rendue au nom de tous, devant tous : la même publicité dont s’augmentent les exemplaires récompenses servant à l’aggravation des exemplaires châtiments.

Peu de chose donc échappent à l’œil du public. La presse, au moins, a cela de bon qu’elle est une vigie alerte ; et que, si elle prévient quelquefois à tort, par compensation elle ne laisse guère rien échapper.

Ce n’est pas à une feuille de dénigrement systématique, c’est au contraire à un journal « bien pensant » au sens militaire du mot, à un journal patriote autorisé dans les casernes, au PETIT PARISIEN pour tout dire, que j’ai emprunté les trois lignes guillemetées qui sont le début et le thème de cet article.

Qu’en auront pensé les soldats, dans les chambrées ? Surtout si quelque chef (humain, celui-là, et désireux d’éveiller la pensée sous le képi, le cœur sous l’uniforme) leur avait dit la veille, ou précisément leur dit le lendemain :

— Mes enfants, tout homme prisonnier et désarmé, quel qu’il soit, doit être sauf. Celui qui l’insulte est un voyou ; celui qui le frappe est un lâche !


⁎ ⁎

Loin de moi la pensée d’assimiler Iscariote aux militants glorieusement vaincus sur les champs de bataille. Le traître est le rebut de l’humanité. Mais s’il se peut admettre qu’on le supprime, il est inadmissible qu’on le supplicie, après que ses pairs en ont décidé, qu’il a été rayé, en quelque sorte, du nombre des vivants. Sur la route du Champ-de-Mars au bagne nul n’a droit d’intervenir !

Surtout de cette façon. Et il est honteux que, même envers celui-là, l’autorité n’ait pas pris les mesures de défense qui lui incombent.

Ils sont toujours à prévoir, les crimes de foule, envers une proie si infâme qu’elle peut se la supposer, abandonnée, livrée sans merci ni vergogne — alors que la sainteté du principe domine l’abjection du prétexte !

Dreyfus n’est plus Dreyfus, ici : c’est un forçat, un parricide quelconque, qui, ayant subi une partie de sa peine, s’en va l’achever sous des cieux incléments ; ramer des pois chiches aux galères de la République, en cette Guyane, guillotine sèche, d’où bien peu sont revenus.

Alors, envers cet anonyme, ce spectre de honte, cet être qui, numéroté, n’est même plus un homme, mais un chiffre ayant cours seulement pour la comptabilité des chiourmes, toute violence devient odieuse.

Encore que ces exécutions sommaires (fussent-elles les représailles de la révolte) m’emplissent toujours d’un mortel effroi — car derrière le poing fanatique j’entrevois sans cesse la griffe lâche qui spécule sur l’anonymat pour esquiver la responsabilité — il est, aux multitudes, des atténuations toujours, et des excuses. L’ignorance engendre la brutalité, comme l’excès de misère enfante l’excès de haine... et étouffe la miséricorde aux cœurs les plus cléments.

La mère, la vieille artisane, pensant à son fieu, qui ramasse un caillou et en brise le carreau de la voiture où se blottit l’ « autre » ; le pioupiou d’un sou, l’ouvrier que la colère emporte, je ne les approuve pas, certes, mais je les comprends et les considère avec indulgence.

Aucune ne me vient pour l’officier instruit, éduqué, qui détache de son flanc un sabre destiné à d’autres usages et, à la faveur de la nuit, perdu dans la cohue, invisible et insaisissable, s’offre la dégradante joie de frapper le dégradé.


⁎ ⁎

D’ailleurs, ces actes — qui encourent tout de suite la réprobation des âmes fières — ne tardent point, par la réflexion, à rallier tous les dégoûts. On est de France, après tout ; quelque chevalerie subsiste, en dépit de l’internationale invasion des tripoteurs ; le peuple a de bon et beau sang dans les veines : on n’aime pas les lâches, chez nous !

C’est pourquoi l’initiative de cet officier est à ranger auprès du raffinement de cette mondaine qui, en 1811, dedans Versailles, avivait, du fer de son ombrelle, les plaies des captifs. Et aussi près l’élan généreux qui, le jour où Aubertin tira sur Jules Ferry, poussa un rédacteur parlementaire à s’approcher de l’agresseur désarmé, maintenu, à demi assommé par les clients de l’indemne victime, et à lui fendre l’arcade sourcilière d’un coup de poing sous quel le sang gicla.

Noble courage ! Héroïsme facile et d’un rapport sûr — soit qu’on y ramasse quelque pourboire ; soit que s’y contente une haine de caste; soit, simplement, que le fauve instinct de cruauté, réprimé par la civilisation apparente, y trouve satisfaction et délices.

Quoi que ce soit, c’est bien dégoûtant !

S.

Éclair, 24 janvier 1895.

LE PROCÈS D’ESTERHAZY


10-11 JANVIER 1898

LE PROCÈS DREYFUS-ESTERHAZY


I

Mon impression ? Elle sera nette.

Hier matin, je disais « Rien ne me prouve que Dreyfus soit coupable — mais rien ne me prouve, non plus, qu’il soit innocent. » Hier soir, Me Labori, une dizaine de camarades (que je ne nomme point parce qu’appartenant à des journaux d’opinion contraire, où la constatation publique du fait leur pourrait nuire) et moi-même, sommes sortis de la salle d’audience absolument troublés ; inclinant bien davantage que précédemment à admettre qu’une erreur avait été commise.

Il faut avoir la vaillance de ses opinions, surtout quand elles sont dangereuses et vous exposent à l’injure. D’ailleurs, les gémonies me paraissent, en ce moment, sinon le dernier salon où l’on cause, du moins celui où l’on discute librement entre libres esprits. La compagnie y devient bonne... préférable en tout cas.

Et si la situation pécuniaire de la famille Dreyfus, son effort financier — très louable, droit et même devoir puisqu’il s’agit de réhabilitation et d’honneur — fait que l’on doit demeurer obstinément et farouchement éloigné d’elle ; il n’en est pas ainsi de M. Scheurer-Kestner.

Ce « vendu », ce « renégat», ce « Prussien », a traduit, en des mots d’une simplicité admirable, la genèse de sa conviction ; les hantises de sa conscience ; des états d’âme où se sont reflétées les angoisses éprouvées par beaucoup.

Vraiment, cette sorte d’examen psychologique, de confession publique, avait de la grandeur, une incontestable autorité, un rayonnement de force extraordinaire. Et je suis heureuse d’apporter, au vieillard tant abreuvé d’outrages, l’expression des sentiments de haute estime et de profond respect qu’il a su inspirer, hier, à une bonne partie de l’auditoire.


⁎ ⁎

Et l’affaire Esterhazy ?... C’est vrai, pourtant, qu’il y a une affaire Esterhazy ! Mais elle apparaît tellement le corollaire de l’autre, son annexe, sa dépendance, qu’en dépit de l’actualité elle se trouve de second plan.

C’est dans cette même petite salle, austère et nue, que fut jugé, voici trois ans, le capitaine Dreyfus.

Par cette même porte étroite que nous franchissons, en équerre avec le mur extérieur, dans l’angle inférieur et senestre, il pénétra. Par quelqu’une de ces quatre fenêtres, sur la gauche, à la troisième desquelles est adossée la tribune du Commissaire du gouvernement (faisant face à la sellette, surmontée de la tribune du défenseur, qui s’appuie au mur de droite), le regard de l’accusé plongea, se perdit, s’évada, dans les arbres du jardin. Et les yeux du condamné rencontrèrent ce même Christ, retour de Trianon après le procès Bazaine, dont le vaste cadre surmonte et domine le tribunal.

Quatre becs de gaz crinolinés d’abat-jour en tôle peinte ; à mi-longueur de salle, un poêle à tuyau vertical, qui chauffe trop ; deux autres tuyaux, qui le flanquent, à distance, en colonnes montantes ; les sept fauteuils de velours des juges, sur l’estrade, derrière la table recouverte d’un tapis vert ; d’autres sièges, derrière, comme il est d’usage, pour des collègues ou des personnages d’importance ; une porte dans le fond, à gauche, dans l’axe de la porte d’entrée, accédant à la salle des délibérations ; en avant, en retour, après le carré du témoignage, des chaises, face au Conseil, où prennent place Me Labori et madame Dreyfus, Me Demange et M. Mathieu Dreyfus, parties civiles; après, dans le même sens, les banquettes destinées aux témoins ; d’autres banquettes, où la place de chaque journal est marquée d’une étiquette bleue, pour la presse judiciaire ; la balustrade ; et des banquettes encore, où le public s’entasse tel est le décor.

Soudain, il se garnit.

Voici le Commissaire du gouvernement ; le chef de bataillon en retraite, Hervieu, dont un aveu sans artifice, tout à l’heure, fera sourire ; dont l’insistance à contredire un témoin, bien plus tard, fera grogner.

Voici les arbitres : le général de Luxer, président, dont la correction est réellement impeccable ; les colonels de Ramel et Bougon ; les lieutenants-colonels Marcy et Gaudelette ; les commandants Cardin et Rivals. Puis les juges suppléants : le colonel Bailloud ; le lieutenant-colonel Paquin ; le chef de bataillon Rapine du Nauzet de Sainte-Marie.

Voici le défenseur : Me Tézenas, dont la nerveuse silhouette, dans la robe noire épaulée d’hermine, se détache en valeur sur le mur gris; ses secrétaires, Mes Jeanmaire et Brun.

Voici l’accusé Marie-Charles-Ferdinand Walsin-Esterhazy.


⁎ ⁎

Une physionomie étrange, pas laide, pire peut-être, de condottiere florentin. Un animal de proie, à coup sûr ; une tète d’oiseau, au grand nez en bec, aux cheveux courts et plats ramenés en avant, à l’ossature saillante — l’œil embusqué profondément dans l’orbite, sous l’auvent d’épais sourcils.

Il n’est pas grand, cet œil, sans éclat et sans expression ; mais d’une vivacité de mouvement tout à fait bizarre. Il va, vient, furette sans cesse, aux aguets sous la paupière baissée, ou comme tapi derrière les cils, inquiet, au sens nerveux du mot.

Il correspond assez exactement aux brisures de la voix, hachée menue, avec des inflexions volontairement persuasives — et inattendues !

Car ni le regard, ni l’accent, ne s’accordent avec l’allure extérieure. Entre ceux-là et celle-ci, quelque chose détonne, déconcerte. On souhaiterait de la brusquerie, presque de la brutalité... et l’on ne rencontre qu’une particulière élégance, des colères à blanc, des indignations à froid.

Cependant, on devine que l’homme est un violent ?...

Je ne mets en ceci nulle perfidie : il serait inutile d’en chercher. Je rencontre une énigme vivante, je l’étudie : voilà tout.

Sec comme un coup de trique, la moustache trop noire pour la tonalité générale du visage, deux grosses bagues à la main droite, M. Esterhazy apparaît bien d’origine étrangère ; d’une race qu’a naturalisée une notoire et héréditaire bravoure ; pas déplaisant, mais venant de plus loin encore que Florence : de la puzta, de l’Orient des cimeterres, des sacs cousus sans plus de façons, et du mauvais café.

Avec cela, d’une intelligence peut-être encore supérieure à ce que l’on s’imagine ; habitué aux difficultés ; se plaisant aux complications, très souple et très délié — une lame de dague dans un fourreau de sabre !

Il écoute sans broncher, presque un sourire à fleur de lèvres, la lecture de l’ordre de mise en jugement, dont les deux attendus (après constat que rapporteur et commissaire inclinaient et concluaient au non-lieu) font grand honneur aux intentions de M. le général Saussier.

« Attendu néanmoins que l’instruction n’a pas produit, sur tous les points, une lumière suffisante pour proclamer, en toute connaissance de cause, la non-culpabilité de l’inculpé ;

« Attendu, en outre, qu’en raison de la netteté et de la publicité de l’accusation et de l’émotion qu’elle a occasionnée dans l’opinion publique, il importe qu’il soit procédé à des débats contradictoires, etc. »

Il écoute, avec la même expression indéfinissable, les éloquents et brefs plaidoyers de Mes Labori et Demange ; le dépôt de leurs conclusions, tendant à ce que madame Alfred Dreyfus et M. Mathieu Dreyfus soient admis comme parties plaignantes, tout au moins autorisés, assistés de leurs défenseurs, à suivre les débats, à y participer ; l’opposition formulée par le commissaire du gouvernement, puis par Me Tézenas — pourquoi, puisque la lumière, souhaitée de tous, dit-on, ne peut que jaillir plus sûre du choc des intérêts ? — et le rejet, par le Conseil, après délibération de la requête présentée par les deux avocats.

La formalité à accomplir, maintenant, est l’appel des témoins. Et M. le commandant Hervieu a cette phrase délicieuse, quant à ses espoirs de huis-clos :

— Ce n’est peut-être pas la peine de faire double dérangement. On fera sortir les témoins EN MÊME TEMPS QUE LE PUBLIC.

Quelques symptômes de gaieté se manifestent dans l’auditoire, devant cette candeur chevronnée « qui ne nous l’envoie pas dire » ! Même, de vagues éclairs de malice balafrent les sévères visages des juges.

Et l’on procède quand même à l’appel des témoins, dont voici la liste:

Mathieu Dreyfus.

Scheurer-Kestner.

Me Leblois (a écrit qu’appelé à Strasbourg pour la mort de son père, il sera de retour mardi à deux heures).

Autant père.

Autant fils.

Stock, éditeur.

Mme Pays.

Weil.

Féret, directeur de l’Agence postale du passage de l’Opéra.

Lieutenant-colonel Picquart.

Commandant Curé.

Lieutenant-colonel Henry.

Commandant Lauth.

Gribelin, archiviste.

Bertillon, directeur du service anthropométrique.

Mulot.

Général Gonse, sous-chef de l’État-Major général.

Commandant du Paty de Clam.

Lieutenant Bernheim.

Capitaine Junck.

Capitaine Valdant.

Belhomme, expert en écritures.

Varinard, expert en écritures.

Couard, expert en écritures.

Hote, expert chimiste.

Commandant Bergouignan.

Un vif mouvement de curiosité se manifeste sur le nom du lieutenant-colonel Picquart. Hé ! quoi, c’était cet officier de turcos, là, à gauche, d’aspect résolu et droit, le regard net, l’allure d’un jeune sous-lieutenant ?

Tous sortent. M. le Commissaire du gouvernement réclame le huis-clos.


⁎ ⁎

Une heure quinze d’attente — la chose se discute ferme — rentrée du Conseil décision: huis-clos partiel.

C’est toujours ça !

Et le commandant Hervieu donne lecture de l’acte d’accusation contre le lieutenant-colonel Picquart, intitulé « Rapport » par M. le commandant Ravary.

Il n’y est rien dit de bien neuf que le public ne connaisse déjà, sinon que ce fut la saisie, par le lieutenant-colonel Picquart, d’une lettre-télégramme, adressée à M. Esterhazy, signée C., et de provenance étrangère, qui éveilla son attention et détermina son enquête. La correspondance fut saisie, le bordereau fut examiné, comparé ; la conviction de M. Picquart se forma, inébranlable.

Mais il eut de l’initiative ; garda un mois par devers lui, pour ne tenter d’édifier ses chefs qu’après s’être édifié soi-même, le document initial par lui découvert ; osa dire, mis en disgrâce pour avoir cherché la vérité : « Ah ! ils ne veulent pas marcher là-haut ! On les y forcera bien ! »

Ce qui est un cas pendable...

Le rapport s’occupe aussi de la « Dame voilée » et des quatre entrevues, tantôt à l’Esplanade des Invalides, tantôt au Sacré-Cœur, tantôt à Montsouris, qu’elle eut avec le commandant Esterhazy — la Dame voilée, si distinguée, qui disait, lui remettant un document : « Servez-vous-en si LE TORCHON BRÛLE ! »

Et, après une courte suspension, l’audience reprend, par l’interrogatoire de l’accusé.

Ce qu’il dit ? Pas grand’chose : il nie tout ; raconte à nouveau l’aventure de la Dame voilée, cartes signées Speranza, rendez-vous mystérieux ; déclare qu’il est étranger au bordereau, qu’on a abusé du nom d’un officier pour se procurer de son écriture ; que les allégations du document ne peuvent se rapporter à lui ; affirme qu’il n’a pas changé sa « main » après publication du fac-similé du Matin.

Il soutient encore que, quoi qu’on ait prétends, l’idée de se tuer ne lui vint jamais ; s’exprime avec véhémence quant à ce qu’il appelle les « cambriolages » du lieutenant-colonel Picquart.

Mais, puisqu’il n’en savait pas la cause, n’était retenu par aucune considération professionnelle, accusait les domestiques, pourquoi lui, partisan de l’autorité, devant ces faits inexplicables, ne s’adressait-il pas, tout uniment, au commissaire de police ?...

Personne ne songe à lui poser la question ; et le président, sur sa demande, donne lecture de ses notes d’inspection générale, lesquelles, professionnellement fort élogieuses, le représentent comme un parfait militaire.


⁎ ⁎

M. Mathieu Dreyfus prête serment. C’est un homme jeune, grand, mince, de noir vêtu.

Sa voix un peu sourde, comme brisée, est cependant distincte. Il réfute l’argument de la défense, quant au décalque d’écriture d’Esterhazy, ayant servi à Dreyfus pour le bordereau. Un tel acte n’eût été commis qu’aux fins de préparer un alibi, de compromettre un tiers ; et plutôt que d’objecter seulement : « Ce n’est pas moi l’auteur, » son frère eût dit : « C’est Esterhazy, l’auteur ».

Il rappelle toutes les concordances pouvant exister (départ aux manœuvres, etc.) entre l’accusé et celui qui traça le bordereau. Il invoque, non pas seulement la similitude, mais l’identité absolue des caractères, entre l’écriture du commandant et celle du bordereau ; il insiste sur les profondes, diverses et vérifiables modifications qu’Esterhazy apporta à son mode d’écrire, au lendemain de la publication du Matin ; il oppose à la controverse orthographique portant sur le mot « uhlan » (que l’accusé prétend n’avoir jamais tracé qu’à la hongroise « hulan ») l’accusé lui-même, en une lettre saisie chez M. Hortat-Jacob, avoué, où il disait, parlant de ses créanciers : « Ces canailles auraient besoin de la lance d’un uhlan prussien, pour leur apprendre à traiter ainsi un officier français. »

Quant aux extrémités auxquelles en était réduit M. Esterhazy, acculé au suicide et y songeant, une autre lettre figure au dossier qui l’établit, une lettre de 1894.

Ici, un incident se produit :

— C’est faux ! interrompt l’accusé. Elle est de 1895.

Impassible, M. Mathieu Dreyfus sollicite production et lecture de la pièce, du passage visé, tout au moins.

Et le général de Luxer lit :

« ..... en décembre 1893, il y a sept mois, etc. »

La cause est donc entendue.

Mais on a agacé la défense. Avec son habileté ordinaire, ce talent de stratégie qui lui est particulier et caractéristique, Me Tézenas tend un piège au témoin qui y donne tête baissée, volontairement, et de bien émouvante façon !

Le subtil avocat a tiré de sa serviette le fac-similé comparatif de lignes entremêlées, que, par la poste, tout le monde a reçu. C’est, je crois, le document qui fera le plus, dans l’opinion, pour stimuler le doute, quant au cas du capitaine Dreyfus.

Me Tézenas stigmatise cette propagande « effrénée », interpelle le frère du condamné sur ce qu’elle a pu lui coûter.

— On parle de trois cent mille francs...

Ah ! bien, ce n’est toujours pas six millions !

— C’est mon affaire riposte vivement Mathieu Dreyfus.

— Vous avez le droit de défendre votre frère ici, mais pas ailleurs ! réplique Me Tézenas.

Et l’homme en deuil, soulevé par sa passion fraternelle, de crier :

— Je le défends partout !


⁎ ⁎

J’ai dit, plus haut, l’impression produite par la déposition de M. Scheurer-Kestner. J’ai donc peu à y revenir.

Il a dit de quelle façon, comme tout le monde il croyait à la culpabilité du capitaine Dreyfus, comment il éconduisit, avec pitié, sur le conseil de MM. Billot et Freycinet, le frère du condamné venu à lui, en tant que compatriote, au cours de l’an 1895 ; comment, d’entendre exprimer l’angoisse des Alsaciens-Lorrains, il fut amené à la vouloir résoudre ; comment la publication du bordereau le conduisit à désirer reprendre, pour son compte, l’expertise graphologique envers Dreyfus ; comment il fut averti que le service d’état-major était sur la piste d’Esterhazy, eut communication des lettres du général Gonse au lieutenant-colonel Picquart ; comment il compara, à son tour, avec le bordereau, l’écriture d’Esterhazy, acquit la conviction de l’identité des caractères ; comment il reçut alors Mathieu Dreyfus, avertit le gouvernement — et marcha !

Après, les dépositions ont eu moins d’importance.

On a entendu M. Autant père qui, confronté avec madame Pays, maîtresse d’Esterhazy et locataire de l’immeuble dont lui est gérant (au sujet d’un transfert de bail à son nom qu’elle souhaitait immédiat, craignant le suicide du commandant) et en désaccord avec elle, a riposté au commissaire du gouvernement l’incriminant de malveillance :

— Parce que je dis la vérité ? Mais je suis aussi susceptible d’être cru que madame !

On a entendu M. Autant fils, qui a communiqué à M. Stock une lettre de M. Esterhazy ; M. Stock, qui a remis ladite à M. Bernard Lazare, pour le général de Pellieux.

On a négligé de convoquer M. Bernard Lazare, qui l’aurait remise à M. Mathieu Dreyfus. Cette omission est regrettable.

On a, enfin, entendu le capitaine Weil, chargé par M. Esterhazy de contracter des emprunts chez les grands Juifs.

M. Mathieu Dreyfus avait déjà dit quelques mots de ces appels de fonds auxquels répondirent des souscriptions variant entre vingt et mille francs. Une lettre à ces fins, adressée par l’accusé au capitaine Weil, fut transmise, du consentement de M. Esterhazy, à M. Zadoc-Kahn, grand rabbin de France, pour s’en servir auprès de madame Furtado-Heine. Celle-ci mourut. La lettre resta en souffrance, aux mains de l’intermédiaire, qui la remit récemment à M. Mathieu Dreyfus.

C’est celle où est précisée la situation financière du commandant en 1894, et citée plus haut.

M. Féret, directeur d’une agence postale, vient témoigner que la lettre de menaces par lui expédiée à Lyon pour revenir à M. Hadamard, beau-père d’Alfred Dreyfus, ne lui fut pas remise par Esterhazy, mais par deux individus dont l’un, hydrocéphale, avait une moustache blonde.

Et le huis-clos est prononcé — parce que le lieutenant-colonel Picquart va parler.

Nous le croisons dans l’antichambre. Il se dirige vers l’audience comme on marche à l’assaut, le pas sonore, le regard fixe, le menton contracté.

Celui-là est un homme. Rappelez-vous ce que je dis aujourd’hui ; je suis un peu sorcière à mes heures. Il a le Signe : vous verrez ce que l’avenir fera de lui !

II

Un mur derrière lequel il se passe quelque chose et devant lequel circulent une cinquantaine de personnes, harcelées par les agents.

Dans le tas, la presse judiciaire au grand complet, et en l’oubli de l’ordre du gouverneur de Paris, ainsi conçu :

GOUVERNEMENT Mre
DE PARIS
PARIS, le 30 mars 1895.
ÉTAT-MAJOR
BUREAU
de la Justice militaire.
N° 1233 P.
OBJET :
au sujet de l’affectation
d’un local spécial aux
membres de la presse à
l’hôtel des Conseils de
guerre.
A M. Bergougnan, Président de
l’Association de la Presse Judi-
ciaire Parisienne, 33, rue de
Constantinople, Paris.

Monsieur,

En réponse à votre lettre du 25 mars courant, j’ai l’honneur de vous faire connaître que je viens de donner des ordres pour qu’une salle spéciale de l’Hôtel où siègent les Conseils de Guerre soit mise à la disposition des membres de la presse, dans les cas exceptionnels où, le huis-clos étant ordonné, l’accès de la salle d’audience serait interdit au public.

Veuillez recevoir l’assurance de ma considération la plus distinguée.

Général SAUSSIER.

Aussi en rappelle-t-on le texte, par dépêche recommandée, à M. le général de Luxer, qui le doit ignorer, car aussitôt, la salle de réception, en bas, est attribuée à la presse judiciaire.

Mais là-haut, que se passe-t-il ?

La curiosité demeure tiède. Car la mollesse prudente de l’enquête, si anxieuse de n’aller pas trop loin ; la rédaction du rapport Ravary, visant uniquement le lieutenant-colonel Picquart ; l’agacement du Commissaire du gouvernement (représentant l’accusation) contre les témoins trop à charge — et le huis-clos partiel ! — nous ont édifiés, d’avance, sur le résultat.

L’accusé aussi. Il se sent du côté du manche, couvert par la « chose jugée ». C’est ce qui bannit toute émotion du débat ; retire à l’homme le bénéfice de sympathie qui s’attache, d’ordinaire, à la situation.

On n’est pas inquiet pour lui : il n’est pas inquiet pour soi-même. Sept magistrats de bonne foi, évoluant dans le vide, accomplissent, à leur insu, un simulacre.


⁎ ⁎

Nous en sommes si parfaitement sûrs, que nous copions, des heures avant que le verdict soit rendu, la formule d’acquittement.

Parfois, la porte s’ouvre : un camarade, arrivant du dehors, apporte quelque écho, quelque nouvelle.

Ainsi, nous apprenons que le lieutenant-colonel Picquart et le lieutenant-colonel Henry, confrontés, auraient eu ensemble, dans le prétoire, une discussion, presque une altercation, des plus violentes ; qu’un des déposants civils s’est vu littéralement réduire au silence, par le Commissaire du gouvernement...

Puis, qu’il y a, extérieurement, ainsi que nous l’avons pu constater, jusqu’à sept heures environ, quatre pelés et un tondu — soit une cinquantaine de personnes, dont quarante reporters ; et autant de gardiens de la paix.

La consigne est stricte : il faut montrer le carnet de l’Association de la presse judiciaire pour franchir le seuil de la cour.

Mais vers huit heures, elle se relâche ; tandis que Me Tézenas prononce, à ce qu’on chuchote, une remarquable plaidoirie. Faut-il qu’il soit riche en éloquence, tout de même, pour la prodiguer ainsi, sans but et entrer en coquetterie avec une porte ouverte !

Soudain, on laisse monter ; comme dans la rue, on laisse stationner. Simultanément, dehors, des groupes s’organisent, en vue de la petite ovation aussi improvisée qu’imprévue ; dedans, on gravit en tumulte le large escalier de pierre à rampe forgée. Nous revoici dans la salle du Conseil, dont les membres sont debout, là-bas, au fond, sur l’estrade.

Et M. le général de Luxer lit :

Au nom du peuple français,

Aujourd’hui 11 janvier 1898, le premier conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris, délibérant à huis-clos, le Président a posé la question suivante :

« Le nommé Walsin-Esterhazy (Marie-Charles-Ferdinand) est-il coupable d’avoir pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec une puissance étrangère ou avec ses agents, pour les engager à entreprendre la guerre avec la France ou pour leur en procurer les moyens crime prévu et puni par les articles 2 et 76 du Code pénal, et 189, 267 et 202 du Code de justice militaire, l’article 7 de la loi du 8 octobre 1830, l’article 5 de la Constitution du 4 novembre 1847, l’article 1er de la loi du 8 juillet 1850 ? »

Les voix recueillies séparément et commençant par le grade inférieur, le président ayant émis son opinion le dernier, le conseil de guerre déclare :

« A l’unanimité, Walsin-Esterhazy n’est pas coupable. »

En conséquence, le Conseil acquitte le nommé Walsin-Esterhazy, sus-qualifié, de l’accusation portée contre lui, et le président ordonne qu’il soit mis en liberté s’il n’est retenu pour autre cause.

Enjoint au commissaire du gouvernement de faire donner immédiatement en sa présence lecture du présent jugement à l’acquitté, devant la garde assemblée sous les armes.


⁎ ⁎

Et voilà : nous n’avons pas une syllabe à changer à notre petit papier.

Tant mieux ! L’acquittement, quel que soit l’accusé, est toujours préférable. Mais, triomphant par ricochet, bénéficiant moins des tendresses qu’il inspire que des haines attachées à un autre, M. Esterhazy eût peut-être mieux fait, en demandant une voiture comme il est d’usage, de ne pas aller à pied s’offrir à des enthousiasmes sur la sincérité desquels il ne peut se méprendre.

Deux pas plus loin, un confrère m’interpelle :

— Eh ! bien, vous savez ? On vient d’arrêter madame Jouffroy d’Abbans, celle qui connaissait le nom de la « Dame voilée », celle qui a déposé devant le commandant Ravary ! Ça recommence !

... On s’y attendait bien.

AUTOUR DE L’ÉNIGME

AUTOUR DE L’ÉNIGME


14 janvier 1898.

J’en puis parler sans haine et sans crainte : sans haine, parce que je n’y apporte nul parti-pris — pas assez sûre du fait pour me ranger résolument, et quoi qu’il en doive arriver, parmi les « tenants » de l’innocence ; trop indépendante, trop éprise de vérité et trop anxieuse de justice, pour admettre à l’aveuglette, sans examen, sans discussion, le credo que, par la terreur, on nous prétend imposer — sans crainte, parce que l’outrance de certaines épreuves a cela de bon qu’elle insensibilise, et qu’il en est de moi, désormais, vis-à-vis de l’injure, comme de Mithridate envers le poison. J’en ai trop pris : l’effet est nul !

Car on en est là : que dire sa pensée, quelles que soient la modération du fait et la courtoisie de la forme, constitue un péril ; expose à l’attentat des mains pleines de cailloux et pleines d’immondices.

Mais peut-être, précisément, cet excès de violence a-t-il été maladresse. Si l’on en a obtenu le silence des âmes faibles ou timides, il était à croire que des esprits plus robustes, mieux trempés, souffriraient impatiemment telle brimade, telle atteinte au droit individuel ; qu’ils ne résisteraient pas à la tentation de relever le défi, et à l’attrait même du danger, si parfaitement impérieux et séducteur.

La popularité n’est pour plaire, aux consciences hautaines, que si elle escorte quelque acte particulier de courage ou de justice ; que si elle y accède, en un bel élan d’intuition et de ferveur. Mais ramassée dans l’erreur ou l’abus, obtenue, non conquise, en développant, en flattant la vulgarité du populaire — qui n’est pas le peuple — elle demeure négligeable, elle reste dédaignée aux êtres probes, aux êtres fiers.

Une « élite » ? Que non pas. Le mot est prétentieux, la chose est ridicule : mais cette compensation au nombre, cette loi inéluctable qui, presque toujours, range le droit et la raison du côté des minorités.

Il faut savoir en être, il faut vouloir en être, obstinément, farouchement ! En raison de ce principe que le pouvoir et la force, enfantant fatalement l’arbitraire, ne sauraient s’exercer sans dommage à la liberté d’autrui.

D’ailleurs, ceci ne se raisonne guère : c’est question de tempérament. Dès les premiers pas, en quelque sorte, chacun marque sa tendance, et sous quel signe il est né. On distingue, très aisément, les disciplinés des réfractaires, et celui qui serait tyran de celui qui sera insurgé.

La querelle présente n’est pas à diviser autrement : autoritaires, libertaires ; ceux-là, épileptiquement, s’acharnant à museler ceux-ci.

Et Dreyfus n’est qu’un prétexte au grand combat des idées.


⁎ ⁎

Qui s’en occupait jadis ? Sa famille, bien entendu ; quelques compatriotes d’Alsace (on se rappelle, à ce propos, dans le Journal, en novembre dernier, la très curieuse enquête sur place de M. Ranson); quelques coreligionnaires — et, sur la foi de Me Demange et le récit de Bernard Lazare, quelques personnes préoccupées des irrégularités de procédure.

Plusieurs de celles-là ne concluaient aucunement de façon péremptoire à l’innocence ne disaient pas : « Il a été jugé injustement » ; disaient seulement : « Il a été mal jugé », au sens juridique du terme.

Ces excentriques, ces malintentionnés, pensaient que le fait, aux humains, de s’arroger la prérogative d’apprécier l’action et la mentalité d’un semblable ; de le faire comparaître devant leur faillibilité réunie ; de le frapper d’une quelconque peine, n’avait pour contre poids, pour excuse, pour garantie, que la stricte observance, le respect exagéré de la formule, du cérémonial.

Or, toutes les règles, en ce procès, avaient été transgressées : cela est indéniable. A ceux, fort rares, qui, sur le moment, en avaient fait l’inquiète remarque, on avait objecté le souci de la sécurité nationale, la peur de l’Allemagne, et la raison d’État.

C’étaient des arguments estimés sans réplique ; mais d’un emploi vraiment trop commode pour qu’il fût interdit de les raisonner.

La raison d’État ? Mais l’on se trouvait en l’an XXIII de la troisième République et les jeunes générations étaient tout imprégnées, toutes tièdes encore de l’enseignement républicain. Dans les écoles, on leur avait ressassé que la raison d’État était un crime MONARCHIQUE, et que la monarchie en avait péri. On avait fait frissonner les mioches, en leur contant le supplice des Templiers, les forfaits de Louis XI, les barbaries de l’Inquisition, les férocités du duc d’Albe, les implacabilités de Richelieu — et la Saint-Barthélemy, et les Dragonnades ! On les avait fait pleurer sur La Ballue, le Masque de fer, Latude, le duc d’Enghien assassiné, Joséphine répudiée, Ney, Labédoyère fusillés... Qu’allait-on parler, en République, de raison d’État ?

La peur de l’Allemagne ? Mais elle juge ses espions sans avoir peur de nous. Il est visible, heureusement, que pas plus en deçà qu’au delà on ne tient à la guerre. Le chauvinisme ne serait pas permis là-bas : il serait jugé dangereux pour la paix du monde, et tôt réprimé.

La sécurité nationale ? Mais depuis un quart de siècle qu’on réparait, qu’on préparait, à renforts d’impôts écrasants, à coups de milliards, n’était-elle donc pas assurée ?

Les trois prétextes, à les bien examiner, n’étaient que prétextes. Et la conviction s’ancra, gagna, fit tache d’huile, qu’ « il y avait autre chose » ; que des procédés d’une incorrection inouïe, que des subterfuges lamentables, avaient été employés, pour acquérir, ou pour « formuler », la preuve sans laquelle présomptions ou indices demeuraient lettres mortes ; sans laquelle les membres du Conseil de guerre, hors d’état de baser l’accusation, n’auraient pu, ni voulu se prononcer.

Innocent, pas innocent, on n’en savait rien. On ne protestait que contre la violation des règles en usage à l’égard d’un accusé — quel qu’il soit !


⁎ ⁎

Les ans s’écoulèrent. La famille Dreyfus, comme c’est son droit, comme c’est son devoir, cherchait tout ce qui pouvait innocenter le frère, le mari, le père, qu’elle croyait, qu’elle croit innocent.

Car on s’est apitoyé, avec raison, sur les fillettes de M. Esterhazy, mis en cause tout un trimestre ; et les mêmes n’ont pas songé une minute aux enfants de M. Dreyfus, écrasés, depuis trois ans, sous la paternelle honte — et point davantage coupables !

Si arriérée que je puisse être, je ne sache pas qu’après la raison d’État, on en vienne à reculer jusqu’à l’hérédité du châtiment ?

Je puis parler de ces choses à l’aise, ayant alors commis la cruauté prudente de ne pas recevoir madame Dreyfus, comme je la commettrais encore peut-être. Il y avait, il y a, trop d’argent dans leur maison.

Mais femme, mère, je la plaignais comme je la plains, et compris son effort en faveur de l’absent.

Un autre effort, parallèle, se devait accomplir à son insu celui de M. le lieutenant-colonel Picquart, qui, directeur des renseignements au Ministère de la Guerre, tombé sur une piste qui lui paraissait sérieuse, eût manqué à son rôle, à ses obligations professionnelles, s’il ne l’eût suivie avec acharnement.

M. du Paty de Clam a, je pense, quelque peu aussi outrepassé les pouvoirs discrétionnaires de l’instructeur, sur le détenu remis à ses soins. Seulement, ce prévenu a été condamné. C’était donc bien. Le suspect de M. le lieutenant-colonel Picquart a été acquitté. C’était donc mal. Il n’est pas d’autre différence.

Vers le même temps, M. Scheurer-Kestner — dont l’attention avait été attirée sur l’affaire par les doutes qu’émettaient constamment ses compatriotes d’Alsace — M. Scheurer-Kestner, lui aussi, se mettait en demeure d’étudier, et, si possible, de déchiffrer l’énigme.

Par des voies différentes, ces trois hommes M. Mathieu Dreyfus, M. le lieutenant-colonel Picquart, M. le sénateur Scheurer-Kestner, aboutirent au carrefour où ils devaient se rencontrer. Qu’y avait-il, à ce carrefour ?

Le BORDEREAU.


⁎ ⁎

On nous a dit que les experts en écritures avaient déclaré que le bordereau n’était point de M. Esterhazy. Je veux bien admettre que telle a été leur déclaration, quoique rien ne le prouve, puisqu’il y avait le huis-clos et qu’on nous a tenus éloignés même de cette sorte de témoignages sans dangers apparents pour la tranquillité de l’Europe.

Mais j’ajoute vite que, les eussé-je entendus, je n’en serais pas davantage confiante en un art qui, quelle que soit la branche traitée, m’apparaît plein d’illogismes, d’inconséquences, et de déceptions.

Je me rappelle qu’en toxicologie, M. Bergeron obtint à tort la tête du malheureux herboriste Moreau ; que dans l’affaire Druaux, que dans l’affaire Cauvin, que dans toutes les erreurs judiciaires les plus notoires, les experts, avec un touchant ensemble, et sans doute une excessive bonne foi, déposèrent dans le sens où les poussait le juge : à contre-vérité.

Je me souviens aussi du procès légendaire où « l’homme de science » déclara que le corps du document soumis à ses lumières n’était certainement pas de l’inculpé, mais que les inscriptions marginales, non moins certainement, étaient de sa main.

Or, ELLES ÉTAIENT DU PRÉSIDENT : c’était lui qui avait annoté le dossier !

Je demeure donc incrédule. Mais si, respectueuse de la chose jugée, je n’affirme pas que le bordereau soit de M. Esterhazy, je puis dire que ma conviction, résultat non pas d’une impression, mais d’une étude, que ma conviction absolue, invincible, inébranlable — on est libre là-dessus, n’est-ce pas ? — le lui attribue.

Traître, alors ? Non, du tout. Serviteur précieux, au contraire, méritant d’être, par la suite, ménagé et sauvegardé.

Ce n’est qu’une hypothèse, mais étudions-la. Je vous assure qu’elle en vaut la peine.

M. Dreyfus est au ministère de la guerre. Il est « arrivé » jeune ; il est riche, il est juif. Avec cela, tel qu’on nous l’a dépeint, plus porté à avoir les défauts que les qualités de sa race : il est rêche, revêche, hautain, ambitieux, peut-être intrigant. Vous voyez que je ne flatte pas le portrait.

Il est envié, il est exécré. Quelque sectarisme se mêle aux compétitions d’intérêt, aux questions de boutique. Il est en butte à des haines meurtrières — des haines à la mode de Montjuich !

Or, il y a des « fuites » ; comme il y en a encore, comme il y en a toujours ! L’ennemi soupçonne l’ennemi : s’attelle à sa perte, la désire et la poursuit, d’un esprit prévenu. Le soupçon s’envenime ; on recueille des indices, des présomptions. Dreyfus est-il coupable, est-il imprudent, est-il innocent ? Je n’en sais rien.

Mais innocent, imprudent ou coupable, la preuve manque, qui permettra de le déférer à la justice militaire. Qui prouve que, dans une croyance sincère, pour raison d’État, pour sauver la patrie, en garantir celui que l’on supposait traître, et le pouvoir châtier, on n’ait pas demandé une preuve tangible à l’officier dont l’écriture ressemblait le plus à la sienne ?

Roman ? Pas plus que le reste. Les huis-clos ont ceci de périlleux qu’ils autorisent toutes les suppositions.

Le Conseil de guerre, en son âme et conscience, juge d’après le bordereau. Car, de pièce secrète on nous affirme qu’il n’y en eut pas.

Comme M. de Cassagnac, j’estime, d’ailleurs, que la production, au seul tribunal, d’un document non communiqué à l’intéressé et à la défense, suffirait, constituant une monstrueuse dérogation, pour infirmer le verdict.

Et Dreyfus part à l’île du Diable, innocent ou coupable — ainsi jugé.


⁎ ⁎

Que devaient penser, devant le bordereau d’une si « effrayante » ressemblance avec l’écriture de M. Esterhazy, les trois chercheurs de pistes : M. Mathieu Dreyfus, M. Picquart, M. Scheurer-Kestner ?... Exactement, ce que je pense moi-même et que j’ai formulé tout à l’heure.

Mais comme ils n’avaient pas envisagé la semblable hypothèse, comme le point de départ était différent, ils en devaient conclure que, puisqu’il y avait trahison, le traître ne pouvait être que l’auteur du bordereau.

On l’eût pensé à moins — devant les faits surtout : la disgrâce infligée au colonel Picquart, trop zélé à découvrir ce qu’il importait de cacher ; l’attitude de chefs d’abord tout feu tout flammes, ensuite infiniment réservés ; la protection évidente accordée à M. Esterhazy, libre jusqu’au dernier jour, à même de se concerter ; la composition de l’auditoire, au deuxième conseil de guerre, trié sur le volet de la presse auxiliaire ; le néant de l’enquête, le huis-clos partiel, l’évidente crainte du moindre incident susceptible d’amener le scandale d’une lumière nouvelle !

Est-ce à dire que les juges de l’autre jour ont jugé de parti-pris, ou par ordre ? Je ne le crois pas, je ne veux pas le croire. Ils ont jugé SUR CE QU’ON LEUR A DONNÉ A JUGER — c’est-à-dire le vent, le vide, rien, rien, rien !

Ajoutez à cela ce qui est fatal : l’esprit de hiérarchie et de discipline inhérent à l’uniforme, au métier de soldat ; l’impossibilité, pour des cerveaux moulés dans le cuir ou l’acier, d’admettre que des collègues, que des prédécesseurs, aient pu se tromper ; l’épouvante à songer ce que la découverte d’une telle erreur amènerait d’effondrement dans le prestige militaire... et l’on comprendra l’exécution passive d’une tâche déjà pesante, l’effroi d’en trouver plus qu’on n’en avait donné.


⁎ ⁎

Il ne me reste qu’un mot à ajouter, à répéter plutôt, car je l’ai déjà dit ici.

Avant l’affaire Esterhazy, lorsqu’on me parlait de l’affaire Dreyfus, je répondais invariablement : « On ne m’a fourni jusqu’ici aucune preuve de l’innocence du condamné ; mais on ne m’a fourni, non plus, étant donnée la façon dont il a été jugé, aucune preuve du contraire. Je suis incertaine... »

Depuis — et surtout après la séance publique du Cherche-Midi — l’évidente préoccupation d’étrangler, d’étouffer le débat ; la tactique suivie, la campagne menée ; le tumulte organisé ; l’entente à intimider ou bâillonner qui se permet seulement le doute, ont déterminé en moi l’inévitable réaction.

Dans cette tourmente d’injures, je viens de la traduire sans injurier personne. J’ai parlé, je crois, avec calme.

Et je ne suis pas seule à penser ainsi : nous sommes quelques-uns (y compris le bon peuple, qu’on pousse à s’agiter et qui demeure bien tranquille) qui, sans être des « espions », des « traîtres », des « vendus », tournons autour de l’énigme, qui voulons la vérité... et qui l’aurons !

L’ACCUSÉ

L’ACCUSÉ


Se sentir la continuelle et irrésistible nécessité de crier tout haut ce qu’on pense, surtout lorsqu’on est seul à le penser et quitte à gâter les joies de sa vie, voilà quelle a été ma passion ; j’en suis tout ensanglanté, mais je l’aime, et si je vaux quelque chose, c’est par elle, par elle seule.

ÉMILE ZOLA.
(Une campagne, 1882.)

L’homme est devant moi, dans sa maison — cette maison que l’on prit tant de soin de désigner aux fureurs : spécifiant le numéro, joignant le dessin au texte, indiquant les aîtres, et le plus court chemin pour parvenir aux appartements, et y accomplir, sans doute, la besogne inspirée...

Le logis est beau, parce que spacieux et meublé de reliques. S’il y est du luxe, c’est du luxe d’art, donc qui ne me choque point, inaccessible qu’il demeure aux vulgaires et aux « mufles », aux pauvres d’esprit qui n’ont que de l’argent.

Et puis si, peu à peu, dans l’ambiance commune, sous la patine des ans, tout s’est harmonisé, on sent bien que le nid n’en fut pas moins construit brin à brin ; que ces choses belles ou rares, anciennes pour la plupart, ne sont pas legs, d’un bloc, n’entouraient pas le très modeste berceau où naquit le petit employé de chez Hachette.

C’est au fur et à mesura que le succès se dessinait, c’est au cours des voyages, c’est après chaque triomphe, qu’on acquérait, de ci de là, quelqu’une de ces merveilles, sans valeur intrinsèque, et inestimables, artistiquement, aux yeux des collectionneurs.

Mais chacun de ces bibelots a vu des siècles ; a traversé, au grand dam de son intégralité, des générations belliqueuses ou pacifiques, des événements dont la seule évocation nous laisse rêveurs.

Oh ! non, ce n’est pas ici le logis d’un cuistre, ni d’un philistin, ni d’un marguillier ! Et nul cadre, autant que ce fond de mosaïque parlante, vivante, attestant le néant des folies ancestrales et la survivance seulement d’une philosophie supérieure au geste éphémère des humains, nul cadre ne siérait mieux à l’ascétique vision que mon regard scrute, détaille — stupéfié !


⁎ ⁎

Ascète ? Zola ! Hé ! oui : ne vous pressez ni de sourire, ni de vous récrier.

J’ai connu le Zola de la première manière, l’être d’effort et de fatigue, de labeur et de réflexion, qui, puissamment, pesamment, le pas lourd, les épaules massives, les reins tendus, traçait son sillon.

J’ai connu aussi le Zola de la seconde manière, amaigri, arrivé, dans la période glorieuse et dangereuse où l’arme du militant, appendue au mur, semble réduite à n’être qu’un trophée ; où son ardeur aussi paraît s’engourdir ; où sa pensée risque de s’embourgeoiser.

Tout maître incontestable qu’il fût, j’ai même eu quelques prises de bec avec celui-là. Car il ne faut pas qu’on s’y trompe : je ne suis pas une thuriféraire, une admiratrice aveugle et sans restriction. Dans beaucoup de ses œuvres, il est des passages qui me choquent, en tant que femme, et sur lesquels j’exprimerais bien plus librement mon avis, si c’était le jour de la montée au Capitole.

Mais chaque fois que j’ai refermé un de ses livres, en faisant le bilan de mes impressions, l’enthousiasme a tellement dépassé la désapprobation que celle-ci en demeurait négligeable et insignifiante.

Oui, l’accouchement d’Adèle, dans Pot-Bouille, me déplaisait — mais qu’étaient ces dix pages, auprès des trois cents autres, de satire admirable contre la caste au pouvoir !... Oui, dans Germinal, il était, peut-être, d’inutiles constatations — mais quel plaidoyer en faveur de la misère, du pauvre bétail à grisou ! Oui, dans la Terre aussi, des choses me répugnaient — mais la grêle, la moisson, la pluie, les foins, toutes les exhalaisons du sol, toutes les vapeurs de l’eau, tous les souffles du ciel, on en avait, par la puissance du verbe, goûté le mirage, éprouvé la sensation.

Il n’y a que « Jésus-Christ », au sujet duquel je reste intraitable... et attristée. Même si cela se rencontra, au réel, qu’un tel bonhomme portât un tel nom, il ne fallait pas le lui laisser ; froisser tant d’âmes aimantes, croyantes, puériles si l’on veut, mais dans le sens du respect, de la foi, et de l’amour !


⁎ ⁎

Donc, je ne suis pas aveuglée par la passion, hypnotisée par une dévotion sans frein ni borne. Je demeure bien maîtresse de mon jugement, je discute, j’apprécie, — nul fétichisme n’entrave l’exercice de mon libre arbitre, de l’esprit d’examen qui veille en moi constamment.

Et l’on me croira si je dis que ce Zola nouveau, dont mes yeux suivent les jeux de physionomie, dont mon oreille enregistre les modulations de voix, se révèle, s’affirme tel que je ne le connus jamais.

Oh ! sa barbe n’a rien de prophétique ; nulle frénésie ne l’agite en trémolos ! Il n’est pas violent, il n’est pas haineux : et ceux qui lui ont prêté de grossières imprécations ont menti. C’est, au contraire, la simplicité et la sérénité même. Il a accompli ce qu’il croit son devoir... il a donc ce qui accompagne toujours pareille certitude : la paix de la conscience. Et sans solennité — avec une bonhomie souriante, indulgente, à peine teintée de mélancolie.

Mais ses prunelles larges, mordorées, limpides, derrière le binocle, rayonnent de la flamme intérieure de sa conviction ; mais sa parole basse, sans dissonances, résolue et discrète, est empreinte d’irrésistible persuasion.

Et, tandis qu’il cause, assis tranquille, envisageant toutes les responsabilités personnelles de son acte et prêt à les subir toutes, un détail amusant me frappe, en ce dépisteur d’énigmes : son nez !

Il n’est pas joli, joli ; il n’est pas vilain non plus ; il n’est, en tout cas, ni rondouillard, ni bête. Seulement il est fendu, au bout, comme celui des chiens de chasse, des Saint-Germain, race supérieure.

« Signe de cynisme ! » ne manqueraient pas de s’écrier certains imbéciles de ma connaissance !

Mais je n’ai guère le temps de songer à eux ! J’écoute, maintenant fiévreusement intéressée, la genèse de l’aventure : comment Zola triomphant, acclamé, riche, paisible, résolut de s’y jeter, et s’y jeta à corps perdu.

Cela ne lui vint pas, en entendant chanter le rossignol — mais presque !

Dans une maison tierce, il était, un soir, lorsque quelqu’un survint qui, le matin, avait assisté à la dégradation de Dreyfus. Le récit en fut fait parle témoin, avec un tel luxe de détails, une telle âpreté visuelle, peut-être aussi un tel contentement, qu’une réaction en sens contraire s’opéra dans l’esprit de l’écrivain. Une bouffée de pitié, comme une bouffée d’encens, lui parfuma le cœur. « Un homme seul, même coupable, contre tous les hommes, livré aux crachats, aux huées ! »

Mais, le jugement paraissant correct, rendu sans haine et sans crainte, dans l’absolu de la certitude, ce ne pouvait être qu’une éphémère impression.

Zola n’y songea plus, ou guère, trois années durant. Il fallut que, cet automne, un hasard le rapprochât de M. Scheurer-Kestner, d’autres personnes dont j’ai oublié les noms, pour que, sur preuves, sur pièces, sa conviction s’établit, irréductible, invincible.

Lui, d’autres, ont connu, sous l’injure, devant le défi, la farouche hantise de les sortir, ces pièces ; de les donner, ces preuves — et ces gens traités de Judas, d’espions, de traîtres, de vendus, ont eu l’abnégation, le hautain courage, le suprême patriotisme, de ne pas céder à la tentation, de ne pas se justifier aux dépens de ceux-là mêmes qui les insultaient.

Parmi ces derniers, il en est qui connaissaient la vérité ; qui ont spéculé sur le dilemme où ils savaient enfermer leurs contradicteurs. Se taire, endurer l’outrage, gravir le calvaire jusqu’au bout, et garder sa vertu stoïque — ou, répondant, devenir des gueux, vaincre à quel prix !

Ah ! comme je les aime, moi femme, moi mère, de s’être tus !