This Etext was prepared by Walter Debeuf, Project Gutenberg volunteer.
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Sibilla Aleramo
LE PASSAGE
suivi de
TRANSFIGURATION
(Nouvelle)
Traduit de l'Italien par Pierre-Paul Plan
LE PASSAGE
Tout sera transformé en quelque chose de riche et d'étrange.
Shakespeare.
TABLE
LE PASSAGE
Le Silence
Les Ailes
La Lettre
La Foi
Le Nom
Le Péché
Les Caravanes
La Fable
Les Yeux héroïques
Les Nuits
La Poésie
TRANSFIGURATION
LE SILENCE
Le silence attend. Le silence, la plus fidèle chose qui m'ait enlacée dans la vie.
Plus grand que moi, au fur et à mesure de ma croissance, il croissait, lui aussi, semblait toujours vouloir m'écouter; nous nous taisions ensemble, et je me retrouvais toujours la même entre ses bras, sans stature, sans âge, créée par le silence même, peut-être par un sien désir immuable, ou peut-être non encore née, larve qu'il protégeait.
Une fois encore, je suis seule, je suis loin, et autour de moi tout se tait.
Loin est qui m'aime, qui peut-être, cette nuit, est sur le point de disparaître et me bénit, ayant cru en moi. Loin, ceux que j'ai fait souffrir et ceux qui m'ont fait souffrir, ceux qui voudraient m'oublier et ne savent pas qu'ils ne m'ont pas encore connue. Et il y a des coins où je ne suis pas attendue, et où sont et palpitent d'autres tourbillons de lumière et d'ombre. Le silence les encercle en vain.
Sur les eaux tranquilles, là-bas à travers les joncs, les étoiles reposent.
Pourquoi dois-je te céder, ô mon fidèle?
Toi qui, de mes inutiles questions si répétées à travers mes sanglots, faisais dans mon coeur d'inattendus frissons de mélodie, quand je regardais fixement jusqu'à la torture des formes dociles et inconscientes d'elles-mêmes, quelque tison se consumant, quelque branche secouée par le vent, un bout de mur blanc ou une allégorie de voiles, ailes sur la mer...
Je suis seule, nul souffle que le mien n'agite la flamme de cette petite lampe.
Dehors, dans l'obscurité, quelque chose s'efface, meurt petit à petit.
Egalement éloignées de moi la mort et la vie, si enfin je parle.
Mais comme si cette heure, toutefois, était ma dernière heure.
Comme si je ne devais jamais plus me retrouver neuve sous la caresse de l'air.
C'est notre heure, ô mon fidèle, heure immobile, comme les eaux, là-bas, à travers les joncs où les étoiles reposent.
LES AILES
Je prends ma force et je prends ma peine et mon anxiété.
Qui m'a fait si forte?
Si longtemps, j'ai cru que c'était un miracle; je savais avoir en moi des éléments en guerre: la douceur de ma mère et la violence de mon père, la craintive mélancolie de l'une et la rebelle hardiesse de l'autre, le désir de chanter à voix basse pour moi seule, et celui d'agir au milieu du monde, instinct de soumission et instinct de conquête, en opposition perpétuelle: dans tout cela, je ne voyais que raisons de faiblesse. Mes parents se sont trompés en s'unissant, me disais-je, la cause du mal que je porte en moi sans remède est dans la diversité de leurs tempéraments. Et si, malgré le mal, il y a en moi tant d'incroyable valeur, me disais-je, il s'agit là d'un prodige qu'il est vain de sonder.
Mais tout récemment, une nuit que je veillais après je ne sais combien d'autres, en une chambre où montait le rythme dur d'un fleuve débordé, et qu'en mon insomnie, couchée immobile, je regardais fixement le fantôme d'un long supplice d'où je m'arrachais alors avec une plus grande impulsion de vie, soudain, une pensée, qui était en même temps une certitude, passa devant moi comme un éclair, dans les ténèbres. Pensée ou idée, je ne sais. Je ne sais si les noms dont je me sers pour toutes les choses dont je parle sont leurs noms vrais. Ils ont été créés par d'autres, tous les noms, pour toujours. Mais ce qui importe n'est pas de nommer, c'est de montrer les choses. Cette nuit-là, comme j'écoutais la voix du fleuve gronder durement sous les arches du pont et contemplais dans mon coeur une douleur déjà indurée, déjà prête à devenir pierre, je me surpris à songer à ce qui avait uni mon père et ma mère, à leur amour. Je pensai à leurs deux jeunesses. J'avais été conçue dans l'extase et le délire par ces deux créatures alors neuves, belles, victorieuses pour moi de toute tristesse, en ce premier instant de moi-même.
Baiser d'où je suis née, tu étais un chant qu'exprimaient pour moi deux amoureux, tu étais un chant total, et je t'ai emporté dans mes veines, écho que rien n'a jamais pu étouffer. Moi, la première-née, fruit de joie, fusion de deux flammes. Ils s'aimaient parce qu'ils ne se ressemblaient pas, parce que tout de l'un émerveillait l'autre. Et leurs existences se jetaient l'une vers l'autre pour moi, pour former une créature unique, qui vivrait la vie intégrale, la vie si diverse en eux deux, l'accepterait et l'aimerait dans sa totalité. Ils ne le savaient pas. S'ils l'avaient su, peut-être, après m'avoir vue naître, se seraient-ils séparés, peut-être n'auraient-ils pas voulu créer ensemble d'autres enfants avec un élan moindre, pour un destin moins puissant. En moi seule s'est transmis vraiment ce qui les accoupla: la force d'amour qui éternellement dissout tout mal en moi. Que de fois, au cours des nuits, ai-je offert mon coeur à une lame luisante et l'ai-je écouté battre sourdement dans le grand vide; toujours, car ce n'était pas encore l'heure de la mort, j'ai pu me relever et me tendre à l'aube vers le ciel bleu, tendre mes bras à la journée nouvelle. Et si ces deux êtres, aujourd'hui si loin, ne m'avaient rien donné d'autre, cela suffirait, cette claire volonté d'être.
Le flambeau de la vie--mes mains l'ont saisi.
Créature matinale, je secoue doucement l'air quand le jour surgit limpide, et bénit mon front et me ravit, vraiment fait de ciel.
Matins de printemps où, adolescente, je découvris que les branches des oliviers étaient d'argent et frémissaient et brillaient sous le soleil! Matins de ce dernier septembre dans l'île de rochers et de broussailles, aussi âpre que belle! Et il me semble que d'autres m'attendent, sur des rivages que je ne connais pas encore, et peut-être là où j'ai déjà passé, en de grises soirées. Retours parfaits de mélodie, instants d'identité lumineuse! La terre et moi nous sommes une seule chose intense que soulève l'azur.
Mais un autre rythme aussi revient sans jamais s'affaiblir: sur une étendue immense de mer en furie, dans le fracas de blanches ondes, de blanches ailes de mouettes dansent. Il semble qu'elles dansent, en accord avec les cimes flottantes, accompagnant de leur vol et de la nuance de leurs reflets candides l'eau soulevée et l'écume et les nuages épars à l'horizon. Elles cherchent leur vie parmi la fureur, elles vivent en se libérant avec une fière harmonie dans l'espace irrité. Quand les grandes eaux redeviennent couleur de turquoise et que seulement un léger frisson les ride, les mouettes disparaissent.
Anxiété, aile inquiète de mon âme.
"Seigneur, faites-moi devenir grande et brave", priais-je enfant à côté de ma mère. Seule époque de ma vie où j'aie prié, mon unique prière, et c'était plutôt un engagement, presque un pacte.
Anxiété de tout comprendre, de tout respecter et de tout surmonter. Attention trépidante et infatigable, religieuse vigilance de mon humanité. Comme si j'eusse été, au lieu d'un être, une idée à extraire, à manifester, à imposer, à porter en lieu sûr. Est-ce qu'une vie sacrée respire occultement en moi?
Pourtant, je suis celle-là même qui sourit aux fraîches aurores, semblable à une corolle ouverte pour ce jour-là seulement.
Avec mes mains amoureuses, j'ai levé le flambeau qui m'a été transmis. J'ai contemplé le mystère agité de mon esprit, et le lucide aspect de l'univers, et tant d'êtres que j'ai pensé vivants comme moi, hommes et femmes, et le battement de leurs veines sur leurs fronts.
Des hommes et des femmes sont sur mon chemin pour que je les aime.
Je les aime, je les sens vivre, leur vie s'ajoute à la mienne.
Quelle chose serais-je sans ces rencontres sur les routes que j'ai parcourues?
Tout m'attendait, et à l'heure exacte.
Tout m'ont donné. Il semblait que tous avaient été créés pour moi, pour faire que je devinsse, oui, plus grande par chacun d'eux que j'approchais, et plus brave. Je les regardais éperdument, et en adorant ainsi je croyais me donner et au contraire je prenais. Grâce de visages et de corps, éblouissements d'âmes, gloire de jouissances et de souffrances, message sans fin. Des paroles me sont venues même des vies difformes et des vies informes. Et où je passe ignorée, presque furtive, là aussi j'imagine parfois toucher en esprit ceux qui ne m'aperçoivent pas, les ravir un instant à eux-mêmes, en une chaude étreinte. Hautes vallées, chaumières au milieu des prés; l'herbe amortit le frôlement de mon pied. Qu'importe de se montrer et de parler? Une onde suave pénètre soudain le coeur de qui, là, dans la chaumière, attend humblement sa fin.
Et la chimère est là, toujours.
Si j'écris, si je creuse dans ma pensée ou dans ma passion--et mes mots distillent du sang--je crois me donner et au contraire je prends. Je m'illusionne parce que je nourris de moi ma proie. Mais celui qui m'écoute est comme était mon enfant quand il buvait à ma mamelle et que je le tenais dans mes bras, chose mienne qui faisait précieuse ma vie.
Je m'affirme à moi-même: rien d'autre, rien d'autre!
Oh! mais j'affirme tout ce dont je suis composée, tout ce qui est autour de moi et que j'absorbe! Rien n'est perdu. Et quand j'ai soif d'être aimée, c'est encore mon amour pour toutes les choses qui demande à être reconnu, c'est le monde qui veut être embrassé et chanté.
Et peut-être personne n'a cueilli sur mes lèvres ce soupir en quoi je suis tout et rien.
J'avais les joues de rose et longs et lourds les cheveux, j'avais la voix douce et je semblais une petite madone; c'est pour cela qu'ils m'ont souri, et pour les heures d'enchantement, ils m'ont bénie. Mais quand sont venues les heures mauvaises, peu ont su ne pas me haïr.
Toujours, quand la vie se fait terrible et cruelle, j'entends les hommes la blasphémer et la renier. Je les entends l'appeler méchante, je les sens l'imaginer avec un regard qui louche dans les obscurités mystérieuses.
Est ce parce que mon enfance ne connut pas la peur que je n'ai jamais admis cette idée d'un perfide mal originel? La nuit était pour moi jusqu'alors une immense prunelle brune, c'était la vie qui se condensait pour que les fils et les filles de la terre la regardassent sans peur, innombrables constellations d'yeux. Et si la méchanceté n'est pas dans les ténèbres, elle ne peut être non plus dans les coeurs des hommes. L'enfant que j'étais voyait parfois souffrir autour d'elle, elle voyait les causes simples ou étranges de ces souffrances; en retenant sa respiration, elle scrutait l'inexplicable, mais elle n'attribuait jamais rien à une volonté consciemment méchante. Rina, petite qui t'appelais Rina, il ne faut pas oublier que tu fleurissais sans souci dans ton petit jardin, petit arbre droit et svelte. Mais alors, dans un bourbier ou dans la fente d'une roche dure, mon âme aurait donc poussé autrement? Ces certitudes qu'au fur et à mesure que mon existence se déroulait, j'ai cru apporter comme des révélations de la divinité, pouvaient me rester inconnues pour un petit écart? Y a-t-il un destin individuel aussi pour les idées? aussi pour la fécondation de la vérité? Et moi, est-ce que je vaux en tant que je suis le produit de ce destin, par l'ensemble de mes persuasions, ou par ce que j'étais avant encore que je commençasse à penser, par les vertus avec lesquelles je suis née, d'intelligence, d'ardeur, de sincérité, de courage, de ténacité?
Mon père me parlait. S'il avait été un autre homme, si lui aussi avait poussé autrement? Il pouvait avoir cette même forme d'esprit et ne pas réussir à me l'imposer s'il n'avait raisonné avec sa puissante passion, s'il n'y avait pas eu tant de fraîche spontanéité dans toutes ses impressions et, dans son caractère, cette ardeur souriante au fond de laquelle j'avais l'intuition de quelque chose que je peux aujourd'hui dire stoïque. J'admirais son tempérament, comme j'admirais sa haute taille. Il aurait pu, tel qu'il était, me signifier tout un monde de théories opposées, m'exalter Dieu et le mystère au lieu de la volonté et de la puissance de l'homme, et je l'aurais écouté, également tendue toute pour comprendre, pour me pénétrer de sa faculté de foi, et convaincue déjà au timbre et à l'accent de sa voix, comme au bruissement d'un grand arbre, comme au murmure d'une eau pure.
Mais si je n'avais jamais connu mon père?
Ou si l'épouvante m'avait saisie, un soir de mon enfance, altérant pour toujours dans leurs claires orbites, mes prunelles étoilées?
Voir le monde avec un regard autre...
Le voir avec les yeux de celui auprès de qui, dès l'enfance, passa la foudre. De grands yeux verts comme l'Arno qui lui a donné son nom: et si je lui parlais seulement d'un vol d'hirondelles sur son fleuve au printemps, il les roulait en tressaillant comme à un appel désespéré.
Et celui qui dans son enfance souffrit tant du froid, qui dans son enfance ne joua jamais... je l'ai rencontré alors qu'il avait déjà le visage ombré de fines rides, et qu'il n'espérait plus aucun bien pour lui sur la terre. Durant des années je l'ai senti heureux. Il posait la nuit sa main sur mon coeur. Une fois, en rêve, il lui sembla que ce coeur ne battait plus; il se réveilla en hurlant: "Ce n'est pas juste, ce n'est pas juste!" Oh! qu'il m'entende, si ma voix lui parvient! Qu'il entende que je suis la petite Rina qui le regarde lui enfant, que nos âmes enfantines sont à se regarder étonnées, venues de si loin l'une vers l'autre... Elles se sont étreintes avec un si grand émoi, mais elles ne pouvaient pas changer. Et encore à présent, encore en cet instant, si je lui dis que jamais, souffrant pour sa douleur, je ne l'ai inculpé d'être différent de moi, et si je pense qu'il n'en a pas été ainsi de lui, si je pense qu'il a pu avoir pitié de lui seulement et non pas de nous deux, je baisse la tête, je baisse la tête.
Également loin de la vie et de la mort? J'ai dans la bouche une saveur de terre. Je ne compte plus les soirs; je regarde le bois qui brûle, le reflet des flammes blanchit les plis de ma robe et fait trembler sur la paroi l'ombre d'une branche fleurie où l'on sent déjà le printemps, branche achetée presque furtivement, comme l'homme achète une heure d'ivresse, emportée ici dans mes bras en rougissant; oh! parfum doux, pétales légers que je ne veux pas baiser! J'ai dans la bouche une saveur de terre.
Sur l'autre paroi, je sais que tremble mon profil. C'est ainsi que le vit, peut-être seulement ainsi que se le rappelle, celui qui me dit un jour que cette ombre chinoise resterait pour toujours l'image la plus charmante qu'il eût vue de sa vie.
Chose de grâce sertie, chose reflétée, obscur contour, âme murée. C'est ainsi qu'il m'aimait.
Lui à qui j'avais murmuré: "Joie de mes yeux, ris", quand la première fois je lui plus sous la lumière solitaire.
Fuyant, son rêve, et pourtant, comme ces flammes, il avait vigueur d'élément, semblance d'éternité.
Comme le satin des eaux quand le soleil se couche parmi des nuages jamais pareils.
J'étouffe. Semblables à de noires ondes compactes qui se gonflent et retombent et remontent, les visions de mon esprit m'environnant me font défaillir de vertige. Qu'est ce que ce grondement, ce bruyant battement de mon coeur, ce monstrueux et invisible piston qui fait marcher le bateau alors que j'implore pour qu'il s'arrête?
Satiété de cette mer en furie, de ces innombrables crêtes d'écume uniforme, baveuses--abîmes.
Combien d'autres fois tournerai-je ainsi comme en cage entre quatre murs?
Dans le monde et sous le soleil et sous les brumes. Aucune maison n'est mienne, bien que toute chambre où je passe s'impreigne pour toujours de moi.
Et les arrêts nocturnes sous les toitures de fer, noms divers, nord ou sud, une même fuite de fumées rougeâtres, un même grincement de chaînes!
Les bords des champs--combien d'autres hivers? Humides sous des nuées mouvantes, avec des chênes jaunes sur un fil d'horizon ou sous l'ombre épaisse des vergers d'orangers. La terre est partout noire, de novembre.
J'appuie mes poignets à mes tempes.
Ma raison, es-tu là encore? Oui, tu domines encore toute pulsation et tout bourdonnement, merveilleuse!
Ce geste que je fais souvent d'appuyer mes poignets à mes tempes pour m'assurer que je ne suis pas folle, un temps viendrait-il jamais où je l'oublierai? Le jour où la ruine viendrait derrière mon front, je n'aurais plus ces torturants instants de doute. Mais peut-être referais-je encore, sans plus en savoir le sens, ce geste qui, depuis l'enfance, m'appartient, depuis que j'ai vu la folie détruire ma mère.
Au delà, au delà de ma raison, de ma raison opiniâtre, m'attend peut-être mon fantôme. Sur une plage errera peut-être un jour une femme qui rappellera aux autres celle que je fus, et ne saura plus son nom, rêvera et ne se sentira jamais seule, rêvera la petite tête blonde de son enfant sous sa caresse, rêvera de blondes lumières enamourées et de blondes ombres de forêts, et peut-être sourira doucement, et les paumes de ses mains et ses doigts s'agiteront sur sa tête comme des ailes d'or.
S'il est vrai que cette plage m'attend au bout de mon destin, pourrai-je prévoir le moment où j'y serai jetée?
Je suis encore, c'est cela, la fillette qui, tant de fois, restait le soir éveillée dans l'obscurité pour tâcher de surprendre le moment où elle entrerait dans le sommeil...
LA LETTRE
Parmi tant de routes que j'ai parcourues, ouvertes à mon courage, il en est une que je n'ai pas cherchée, qui m'est apparue à l'improviste, une route entre toutes tracée pour que j'apprisse ce que veut dire cheminer. Cheminer, aller de l'avant, après avoir laissé tout derrière soi, tout ce qu'il y a de plus amer, mais aussi tout ce qu'il y a de plus cher--et personne ne vous attend, et personne ne vous défend. La route monte, elle fait des lacets; de chaque côté, il y a le désert ondulé; au bas, une grande ville apparaît et disparaît. J'avais vingt-cinq ans. Détachée de toute mon existence antérieure, ma nouvelle destinée m'était inconnue. Le monde allait peut-être secouer ses poussiéreuses toiles d'araignée, entièrement recréé pour que je le comprisse. Tout autour, le printemps. Et la sensation inexprimable que tout ce qui avait été se transformait, oh! très lentement, en souvenir, tandis que mes veines battaient rapides; et rapide et léger était mon pas. La sensation qu'un jour le souvenir aussi se ferait léger, soumis. Comme si le passé n'avait été que cauchemar, sombre imagination. Et avec la même volonté fatale du vent qui féconde la fleur, je le résumerais dans un livre, précisément comme une frémissante fiction, j'accomplirais le terrible effort d'interpréter à la manière d'un rêve mon long malheur et toutes mes larmes...
O mon enfant, mais de ce sombre rêve, tu étais pourtant sorti, vivante réalité de chair, mon enfant, passion profonde de mon sang...
Pourquoi t'ont-ils arraché de moi?
Tu étais à moi, tu étais avec mon âme la seule chose vivante de ma sombre jeunesse; je t'avais fait grandir comme je grandissais moi-même, non pour ce jour-là, mais pour d'autres qui devaient venir... Mon enfant, et j'ai pu sauver mon âme de ce cauchemar, et toi, je n'ai pas pu te sauver! Ils ne t'ont pas rendu à moi, bien que je te réclamasse en hurlant... Ils n'ont pas voulu, tu es resté loin de moi, loin de moi. Resté pour toujours le petit qui avait déjà presque sept ans. J'ai essayé, ma créature, j'ai essayé de te deviner autre, d'imaginer comment pouvaient être tes yeux quand tu avais huit ans, quand tu avais dix ans et douze ans... Je cherchais à me représenter ta taille, mois par mois, et ton sourire et tes cheveux... Mais ta voix, mon fils, je ne la pouvais savoir! Tu venais dans mon sommeil, rêve d'un rêve. Et rien d'autre, plus jamais.
Une seconde destinée.
Route montante, parcourue tant de fois ce printemps-là, blanche sous le soleil, sans un bruit sous les étoiles, et je cheminais seule, je descendais à la ville, je remontais à la maison près de la pinède, et je me parlais à moi-même pendant toute une bonne heure.
Moi seule pour me répondre.
Seule avec quelque chose de ferme et de rude, mais que je ne savais pas, qui restait sans représentation, sans aucun rapport avec l'immensité et la majesté environnantes. J'allais. Brûlant de certitude, brûlant de volonté. Parfois, le gazon vert semblait m'inciter à me jeter à plat ventre en sanglotant, et je ne cédais pas.
Printemps lointain et sacré! Je le revis de temps en temps dans mon coeur avec un étonnement toujours plus profond, mais je ne peux prendre par la main la jeune pensive que j'étais alors et la montrer dans son miracle.
Quelle était véritablement ma nouvelle destinée? Qu'attendais-je de ma résistance?
Mais je ne me demandais pas cela. Je m'étais soustraite à une existence vile, je m'étais libérée saignante après un combat qui avait duré dix ans en moi. Pour moi, oui. Pour apporter plus tard à mon fils une conscience sauve, oui. Mais déjà il me semblait que j'allais par le monde comme une innomée: une femme entre tant de femmes, un créature humaine dans le grand flot de l'humanité. J'avais voulu être moi, non pour me distinguer, mais pour me sentir digne de me confondre dans le tout: non en croyant orgueilleusement en moi, mais pour pouvoir croire en la vie.
Et ce que maintenant je veux écrire ici s'agite sournoisement, essaie de m'échapper...
Mon âme, sois forte. Il y a des cimes de glaces étincelantes sous le soleil que mes yeux pourront revoir quand tu te seras purifiée.
J'ai dit à cette époque que je n'avais obéi qu'à un ordre intérieur en quittant la maison où j'étais épouse et mère. Comme on va au martyre. Et c'était vrai. J'ai dit que personne ne me poussait à mon acte terrible et que ce n'était pas par amour d'un autre homme que je m'exposais ainsi à perdre pour toujours mon enfant: cela aussi était vrai.
Mais une chose fut passée sous silence; alors et plus tard dans mon livre.
Ce n'était pas par amour d'un autre homme que je me libérais; mais j'aimais un autre homme.
Je l'avais choisi de loin, en cette dernière année de ma vie de là-bas, comme témoin de ce qui fermentait en moi, soif lucide d'une existence libre et sincère, frémissante sensation de possibilités infinies pour mon esprit et pour ma chair, et déchirement et déchirement pour ce que je n'avais pas le courage de briser. Choisi de loin, par lettre, me le rappelant à peine tel que je l'avais entrevu en deux ou trois rencontres, avec le sourire constant des timides, une grâce un peu féminine dans sa haute figure, et des yeux clairs. Poète nostalgique de sentiments et de rythme. Il m'avait dit sa mélancolie vagabonde, l'hésitation de son esprit entre le monde de sa culture et celui de sa pensée et la retraite déjà lasse de ses rêves de gloire. Je savais être restée pour lui une image de gentillesse, un visage de soeur grave, suave dans son souvenir indéterminé, et j'avais vaguement l'idée qu'autour de mon front il voyait une couronne des fleurs étoilées et argentées de son alpe. Quelque chose de ma mère s'émouvait en moi quand je pensais à lui, de ma mère romanesque et douce dans sa beauté blanche, au temps de sa jeunesse. Mais un soir, je me surpris à l'évoquer avec une intensité plus grande: haletante, de ma sombre solitude, je le vis exilé sur le rivage d'une mer empourprée, exilé et seul lui aussi, et de loin, les yeux éblouis, je lui tendis les bras. Ah! Ce n'était pas ma mère, ce soir-là, qui parlait par ma gorge! Je lui criai que je le voulais mien, que je voulais l'aimer, je l'enveloppai de tout mon désir multiple; violente, le regard ébloui, je criai, ivre de moi, de cette mienne voix qu'enfin quelqu'un entendrait tout entière. Il m'écouterait, il me regarderait! J'ôtais de mon front les étoiles de ses glaciers, je le rejoignais, courant pieds-nus sur le rivage en feu, en cette heure du couchant, et ainsi je voulais qu'il m'aimât, et, dans ma réalité demeurée jusqu'à ce soir-là inconnue à moi-même, ainsi je voulais qu'il me prît...
Et de loin était venue sa réponse, un soupir mélancolique, un craintif étonnement devant ces accents de vie jamais entendus jusqu'alors. "Parle encore, parle encore..." et c'était comme s'il avait renversé son beau visage pâle, les yeux mi-clos, épuisé comme après un de ces baisers qui semblent devoir palpiter éternellement dans les veines.
Il y a une branche d'amandier en fleurs sur ma table: et son parfum de miel, la plus inexprimable douceur que mes sens aient éprouvée à travers le printemps, et sa grâce miraculeuse donnent peut-être en ce moment à ma mémoire des lumières que dans la réalité de ce temps-là je ne percevais pas.
Je me vois comme j'étais, pénétrée de soleil, et j'oublie que je ne le savais pas.
Après ce premier cri où mon instinct s'était manifesté, j'avais fait de ce jeune homme lointain et presque inconnu mon amant. Un amant tel qu'il était nécessaire en cette heure-là à mon esprit. Je sentais bien qu'en réalité il était resté seulement surpris, puisqu'il ne venait pas à moi, après cet appel.
J'avais confusément l'intuition qu'il vivait et pleurait pour une femme qui depuis peu l'avait quitté. Et pourtant, de même qu'il ne se dérobait pas à la séduction de ma voix et assistait à cette création de moi-même qui avait quelque chose de fantastique dans sa troublante spontanéité, je continuais par lettre à lui parler comme si, malgré tout, il était mien, comme à celui que le Destin me donnait...
Amour, espoir du miracle! Puissance en toi dormante, perpétuelle attente de son éveil!
Amour, c'est de toi que je m'inspirais et non de la mesquine créature: de ton image à toi, mystérieusement sortie du fond de ma substance: amour, je te regardais, toi que je ne connaissais pas, et qui pourtant croissais dans mon âme comme autrefois mon enfant dans mon ventre: tu me voulais pour te servir, active et en même temps extatique, pour te servir et t'adorer...
Amour, et je t'appris.
J'appris à tendre les mains à la braise enflammée de l'extrême horizon.
J'appris à désirer, à renoncer, à me prodiguer sans demander de compensation, sans jamais recevoir de don qui valût le mien.
Amour, mais tu me trouvais belle, je le savais.
Tu me persuadais que je te méritais.
Avais-je été femme, jusqu'alors! Non, pas même en enfantant, pas même en allaitant mon enfant, je n'étais parvenue à sentir en moi la raison de mon existence et celle du monde. Mon enfant, je l'avais adoré, mais comme une partie de moi, plus arcane, qui m'attachait, oui, encore plus à la terre; mais, m'interrogeant encore, sans mon consentement, sans l'accord de ma volonté avec la volonté de la vie: mon enfant n'était pas un fruit de l'amour, il n'était pas non plus, pauvre petit coeur palpitant de mon coeur, il n'était pas fils de moi toute, il était né de moi avant que je fusse moi-même, née toute, avant que j'eusse vraiment fleuri.
Comme une grande rose au soleil, la femme s'ouvrait, maintenant, et son parfum s'en allait là-bas.
Je mettais dans ma lettre ma journée chaque soir, dans la blanche enveloppe, mon essence.
L'homme éloigné la recevait, la respirait.
Si je regarde et caresse un visage aimé, la vie se suspend en nous et autour de nous. Si je prends dans mes bras celui que j'aime et si je me fonds en lui, la vie qui crie dans notre sang n'est déjà plus de l'un ni de l'autre. Mais si je parle, seule à seul, si j'écris sur une page que verront seulement deux yeux autres que les miens, vraiment je me transmets; quelque chose de moi pour toujours passe en toi, que je ne récupérerai jamais plus, que tu emporteras avec toi dans la mort...
"Aimé, tu es loin, toutes tes heures je ne puis les imaginer, pour ma soif. Regarde, c'est le matin, et je suis dans le jardin, mes nattes sur les épaules, je semble être la soeur de mon enfant; mais dans mes yeux, la nuit ne m'a laissé qu'horreur. Pourtant je ris au petit, je rentre avec lui à la maison, les bras chargés de fleurs et de branches, et dans l'ombre silencieuse, je l'embrasse puis je le fais lire, syllabe par syllabe, je guide ses doigts pour écrire. Les heures passent, l'enfant est las, il va jouer, je reste seule. La poste ne m'apporte rien de toi, aujourd'hui encore. Depuis tant de jours... Pourquoi t'aimé-je? Je me rappelle à peine le timbre de ta voix telle que je l'entendis derrière moi un soir que tu surgis dans le vestibule d'un théâtre et que tu me saluas joyeusement...
"Pourquoi t'aimé-je? J'ignore ton baiser, je n'ai jamais vu au fond de ton regard. Et tu ne 'as jamais dit une parole qui ait pénétré, révélatrice, féconde, dans mon esprit. Mais, vois-tu, tu es libre, tu es jeune, tu as tremblé à mes accents: et j'ai senti, à peine avais-je commencé à te parler, que je pouvais te faire la vie plus forte et plus grande, et peut-être te rendre heureux. Avant, je ne savais pas cela. Je ne savais pas que mon instinct était de donner le bonheur, et de m'aimer dans un être heureux, heureux par moi. Que le froid, malgré mes vingt ans et mon enfant, et ma passion et l'orgueil de mon effort et de tout l'effort humain! Je ne savais pas quelle chose me manquait: une âme où mon âme se reflétât. Amour, intime miroir, amour qui me trouves belle! Et lorsque tu me vois, tu es bienheureux, ne fuis pas, ne fuis pas! La vie commence à présent pour toi comme pour moi. Je t'aime, vois-tu, pour ton hésitation à vaincre, pour ta lassitude à guérir, pour tes mélancoliques et vaines nostalgies à quoi j'oppose la ferveur de mes pressentiments: je t'aime pour ton craintif étonnement quand je te parle et que j'exalte la vie. J'aime celui que tu peux devenir si tu crois en moi. As-tu confiance? Je suis une petite femme, éloignée et inconnue, mais ma volonté de connaître et de créer est plus vaste et plus intense que la tienne. Si tu me donnes la main, même de si loin, ma volonté passera en toi. C'est cela que je désire, même si rien d'autre n'arrive. Que tu croies à mon coeur comme à une chose qui brûle plus que le soleil, et que tu saches que, jour et nuit, à tout instant, mes yeux, même dans le sommeil, ont la vision de ton sourire, ton sourire qui peut-être ne fleurira jamais près de mon visage, un sourire fier, ô mon amour."
Amour, espoir du miracle! Puissance en toi dormante, perpétuelle attente de son éveil!
Les oliviers, sous le soleil, sont d'argent et frémissent et brillent: de grandes eaux d'azur s'étalent derrière les branches brunies et un frisson les effleure. Le visage du monde n'a pas changé depuis le temps où j'avais quinze ans et n'aura pas changé dans mille ans: radieux et silencieux, il me regarde plus que je ne le regarde, il me regarde, petite, mais seule, vivante, pour peu d'instants, mais neuve toujours.
J'évoquais pour l'amour la belle adolescente que j'avais été. Et soudain, ma nécessité fut de dire pour la première fois comme cette mienne adolescence avait été tuée. Les rêves de vierge que je n'eus pas le temps de rêver, la nubilité que je ne connus pas, ma vie violée. L'amour devait venir pour qu'enfin je comprisse. Mais sans honte et sans rancoeur. Et ce n'était pas non plus pour faire naître la compassion chez l'aimé que je lui confiais la féroce tristesse du sort que j'avais subi pendant tant d'années. Je ne voulais pas être plainte. Ce sort ne m'avait pas détruite et ne m'empêchait pas, maintenant, de me mettre nue, idéalement, d'accomplir mes vraies noces avec l'époux digne de savoir tous mes secrets.
Lettre nuptiale écrite une nuit de mai, en une chambre d'auberge solitaire; et après qu'elle fut écrite, un vertige m'abattit le front contre la table, je sentis une étrange saveur dans ma bouche et réellement, un filet rouge me sortit des lèvres, tacha le bord des pages... Sang mystérieusement fleuri avec le jet de mon âme, lettre consacrée...
Quand j'eus repris connaissance, j'allai à la fenêtre. D'une ligne douce de collines boisées de cyprès, l'aube surgissait, argentée: un fleuve glissait, vert, sous de légères voiles! L'Arno! L'Arno! Le vent passait frais, à travers mes cils, dissipant toute impression de malheur. J'étais à Florence, pour la première fois seule, par hasard. Je devais repartir le lendemain, anxieuse de revoir mon enfant. Pourtant, tout à l'heure, la mort m'avait frôlée, en cette chambre d'auberge, penchée sur une page où, si la mort m'avait prise, des yeux étrangers auraient découvert, en le raillant et profanant, tout ce que j'avais été... Pourquoi ne tremblai-je pas?
Mon âme, tu as connu toutes les angoisses, mais non celle de lutter peureusement contre ton ombre, non celle de te sentir impréparée à devenir ombre.
Tu es une chose seule, que tu vives ou que tu meures. A tout instant, même si personne dans l'univers ne t'assiste, et qu'aucun témoignage ne demeure, tu es sûre de toi-même, et tu peux trépasser en paix. Sûre, même si tu te délivres, ou si tu erres, ou si tu gis, terrassée, dans les ténèbres. Et tu sais que tu n'emporteras pas avec toi dans le mystère une seule goutte de haine envers la vie.
Solitude silencieuse à l'heure suprême, épreuve dernière qui peut-être t'attend, mort qui peut venir au moment où la vie te demande quelque acte terrible, et tu l'accompliras, et personne que toi seule ne peut t'entendre...
Personne ne me voit qui sache m'absoudre...
Mon âme, tu sais supporter aussi cela.
Tu étais seule et muette quand tu surgis du néant et tu n'es pas terrorisée de devoir rentrer seule et muette dans le néant. Tu as vécu, tu as été flamme, tu l'es en cet instant qui peut être ton dernier instant, et tu ne demandes pas autre chose.
Mais pourquoi pleurai-je le soir de ce même jour, en cheminant sous les grands arbres le long du fleuve, tandis que m'arrivaient les sons d'une musique gaie ou mélancolique, je ne sais plus, et que la foule passait derrière les haies fleuries de roses?
Mon pauvre sein secoué de sanglots silencieux, le rythme qui m'arrivait avec le vent, le soir qui descendait sur le printemps, une pitié immense, pitié immense et désolée, l'abandon de toute fierté volontaire, des larmes dans le soir sur ma misère éperdue, sur l'infime réalité de mon désir solitaire, un pressentiment intraduisible, des soirs et des soirs, et des soirs de printemps à venir, solitaires, dissolvants, enveloppés de frissons!
Et encore aujourd'hui, depuis tant de temps que notre amour est mort, tant de temps que toi-même, Félix, tu es mort, blanche poussière dans ton cimetière de montagne, je pleure dans mon coeur quand je pense que tu ne vins pas, après cette déchirante confession, me chercher.
Il sembla, oui, pendant un instant, que tu te promettais à moi, l'admiration et la confiance s'agitant dans ton esprit. Mais après, tout de suite après, tu gardas le silence. Et durant un mois, je restai sans un mot de toi. Je restai atterrée de l'effroi que je devinais en toi, révoltée de ton impuissance à traduire en vérité de vie l'image que je t'avais donnée de moi, de toi et de l'amour.
Mais, ce matin de septembre où tu arrivas à l'improviste, et où je t'enveloppai d'un regard dont tu portas en toi la sensation jusqu'à ta dernière heure, tu me dis "Je ne t'avais pas vue... maintenant je suis à toi."
De loin, tu m'avais trouvée grande, mais il fallait que tu visses mon visage enflammé et mes yeux rayonnants pour te sentir vaincu: c'est ainsi, c'est ainsi.
"Pardonne-moi", murmurai-je, non ce jour-là, mais plus tard, la première fois que nous nous baisâmes. "Pardonne-moi", répétai-je deux ou trois fois, mais tu n'entendais pas, ivre de joie.
Moi-même, je ne savais pas pourquoi cette parole montait du fond de mon être. Peut-être plus qu'à toi, c'est à moi que je demandais pardon.
Ton visage était clair et il y avait des flammes dans tes cheveux et pour la première fois je trouvai belle l'ardeur virile--une fervente lumière d'été semblait émaner de ton corps jeune et souple, tandis que tu jouissais de m'éteindre, puis la volupté développant sur ton sourire une gravité mortelle, ce fut comme si tu me donnais ta vie--je te tins sur ma poitrine, je te contemplai mien--oh! je te sentis cher avec une douceur, avec une tendresse infinies, mais l'échange parfait de l'offrande ne s'était pas produit, l'extase parfaite n'était pas descendue en moi...
Te simulai-je la félicité que je n'éprouvais pas, ou simplement gardai-je le silence! Ou avais-je sur mon visage le reflet de ton ivresse? peut-être ne me demandas-tu rien.
Tu me remerciais, soumis et superbe, comme si je t'avais seulement alors donné la preuve de mon amour, seulement en enlaçant mes membres aux tiens.
Vie, à chaque voile que ma main détache de toi, tu restes encore voilée, et mes yeux, dans leurs vastes orbites, sous le grand arc de mon front, cherchent de plus en plus à voir, sans te déchirer, quelle chose tu es, chaque fois en vain, vie, jours tous à souffrir, voiles tous à soulever, mystère qui veux être reconnu par chaque goutte de mon sang tant que mes veines battront!
Il me remerciait. Je lui demandais pardon. Nous étions jeunes, tous deux de nature candide, enfants de l'alpe, enfants du rêve. Nous exprimions irrésistiblement, chacun pour soi, sa nue vérité en ce murmure presque imperceptible parmi les baisers. Nous étions des enfants candides.
Il n'est pas question de refaire le destin.
Il y avait du soleil par les jardins où nous marchions, chacun absorbé en soi-même bien que nous tenant par la main, avant de nous séparer.
Douce était sa main, douce l'expression de son regard d'azur tourné vers le mien. Il était dans la lumière blonde, créé entre les plantes et les eaux pour m'accompagner en cette heure mienne avec ce calme silence.
Peut-être l'amour n'était-il pas autre chose.
Seule, seule prendre le timon de ma destinée.
Assumer, claire, grave, toute la conscience de mon intime liberté, de mon inaliénable liberté.
Seule me juger, seule tendre l'oreille au commandement intérieur, seule obéir.
Même si l'amour était autre, était tel que je l'ai contemplé en moi, merveilleux de vertu, il y a quelque chose qu'il n'atteindrait pas, qu'il n'atteindra jamais, noeud profond de mon être, fibres de rêve, fibres secrètes, cordes de volonté invisibles tendue entre ma première et ma dernière journée.
Ecoute-toi dans ta substance, femme, substance qui seule est tienne: fais en sorte d'entendre ce qu'elle réclame pour elle, toi seule tu le peux, personne ne saurait t'aider, écoute, en dehors de tout sentiment et de toute idée, en dehors de ton supplice et de ton droit, en dehors de ta maternité, où sacrifice et rébellion, humilité et orgueil ont la même grandeur et où pèsent d'un poids égal la joie et la douleur, ta loi parle--écoute-la.
Elle parle frémissante.
Tu l'entends.
Souviens-toi.
Souviens-toi pendant tout le temps à venir.
Et si à ton dernier jour, après des milliers de journées inexorables, tu gis épuisée dans un désert, invoque la mort si tu veux, mais encore souviens-toi d'avoir écouté ta loi à l'heure lointaine et ne la renie pas en fermant les yeux.
LA FOI
Mentales images, lueurs d'intimes symboles, paroles qui furent des visions, morceaux d'horizons, plaintes, plaintes, densités de conscience, violence silencieuse par quoi l'âme est reportée dans le passé, dans les lieux d'autrefois, tension de la vie vers ce qui fut, vers la vérité qui est dans les mortes heures vécues, spasme, vertige, déchirement et volupté des fibres se pâmant dans l'impatience de créer!
Maison solitaire près de la pinède, genêts par les pentes ondulées déclives vers Rome, étendue de terrain au couchant toute cultivée de fleurs, champ irisé de jacinthes, visage rose d'une de mes soeurs, visage attentif, mélancolique, billets de mon enfant, même en rêve, l'écriture incertaine, puérile, la frêle voix qui gémit: "Maman, je veux aller vers toi..."
Si le vent, quelque matin, donne un peu de hâte aux nuages, la femme qui passe sous les pins croit ouïr la plainte de la mer.
Parmi les broussailles du Palatin, près d'une petite statue de femme qui a la tête mutilée, un après-midi, je me dis doucement, tremblante et sûre à la fois: "Je ne vois qu'une seule règle bien fixe pour vivre, la sincérité."
La sincérité. Et cependant...
Mais si je parlais de l'amour que j'ai ressenti et que je ressens encore pour le jeune homme lointain, tout le monde ne croirait-il pas que je suis partie de là-bas pour lui? Et ce serait injuste à l'égard de tous deux. La veille encore de mon départ, il me répétait par lettre: "Pense à tant de femmes qui acceptent de vivre dans les mêmes conditions que celles où tu te trouves, souffrent, se sacrifient à leurs enfants: supporte, toi aussi, toi qui as en plus la lumière du talent et le réconfort de l'art; sois bonne, patiente, prudente; nous nous retrouverons de temps en temps en d'autres heures de soleil, nous nous donnerons du courage..."
Toute la responsabilité de l'acte que j'ai accompli est mienne.
Le printemps rayonne, la richesse de genêts s'étale solitaire sur les pentes comme la resplendissante sagesse sous le ciel. Personne ne monte en cueillir une grande couronne pour l'emporter dans ses bras, dans son refuge d'ombre.
Comment était le monde, avant le Verbe? Et comment sera-t-il quand le Verbe se sera dissous et que tout sera confondu sans distinction? Toutes les plantes et les eaux et les pierres, ce sera nous, l'esprit, Platon et Dante, nos poèmes, nos architectures, nos batailles, les girons des femmes heureuses, le silence heureux des nuits, l'extase?
Pourquoi, quand je suis en compagnie d'un homme, ai-je besoin de cueillir son âme en toute limpidité?
Noeud de tourment obscur, un somnambulique ennui sans signification et dans les paroles que j'entends, fatiguées, et elles ne m'enseignent rien. Mais, dans le regard de qui me parle, si un peu de ce regard s'arrête sur moi, l'étonnement se répand, intensément...
Yeux virils, lacs troublés, noirs ou bleus ou d'or, troublés si je les regarde fixement, lacs blêmes, avec la sérénité des miens.
Il leur manque à tous une petite chose qui est peut-être le secret de ma force: la simplicité. Je pense ainsi. La valeur de la vie leur échappe. Ils ont une âpre soif d'oubli, ils n'ont pas la volonté d'exister, d'éteindre l'existence contre leur poitrine pour lui communiquer leur propre ardeur. Y a-t-il de la chaleur dans vos coeurs comme dans le mien?
"Rina--m'écrit Félix--j'ai peur."
"Défends-toi", lui réponds-je, et le soleil semble m'entendre, passant sur les grandes places entre les fontaines et les maisons: et les passants font autour de moi un halo.--"Aie l'orgueil de m'aimer mieux qu'aucun autre." Je me redis à moi-même les paroles que je lui envoie comme pour en chercher le sens le plus vrai.
Espaces d'or.
Et un jour, je cueille un accent singulier dans la voix d'un ami, d'une des rares personnes qui ont respecté ce que j'ai fait, sans porter de jugement. Il est à mon côté, dans la rue, il me regarde, murmurant: "Une femme, une femme libre." Petit de taille, il a dans sa personne quelque chose d'une plante qui se raccrocherait à une roche. Il continue à parler; il y a comme une craintive espérance dans sa voix, un peu rauque. "Qui sait si en quelque manière nos routes ne se croiseront pas?" Il répète: "Étrange, étrange!" Comme un visage peut rapidement changer de couleur plus qu'aucun pays de rêve sous les cieux ou sur les mers! Et qu'est-ce en moi que cette inattendue nécessité de courage? Courage pour l'imminence du destin, pour ce que tu ne sais pas, Rina, mais qui est décrété? Et celui-là qui te connait si peu affirme que tu es libre.
Pourquoi Félix n'est-il pas ici, maintenant qu'enfin il m'aime? Pourquoi ne me possède-t-il pas davantage? Lui qui a peur, lit-il dans son âme? Qu'y voit-il, au delà de toute angoisse?
Je l'appelle, je le secoue. "Dis-moi une fois, toi, la parole sûre, la sentence sereine. Tu le peux, c'est pour cela que je te le demande. La balance doit s'équilibrer, tu dois me restituer d'un seul coup toute la substance de volonté et de fermeté que je t'ai donné peu à peu..."
Fièvre et folie de vérité, ô mon coeur pur, mon coeur d'aurore!
Pouvoir chanter la créature toute vivante, toute claire que j'étais!
Je ne suis plus celle-là, depuis tant d'années. Mais celle que j'étais resplendissait comme une immortelle. Si je pouvais la chanter, beauté qui peut-être resplendit pour la première fois devant moi! Je suis une autre, orgueilleuse de celle que je voudrais chanter comme si je n'avais jamais porté son nom. Les années m'on faite lumineuse autrement, d'une gloire autre. Vous qui me rencontrez maintenant, et qui vous émerveillez de me trouver malgré tout aussi fervente et aussi innocente, amis qui voudriez me défendre comme une enfant du cercle d'absolu dans lequel je brûle pourtant toujours, hommes et femmes qui vous indignez presque de ma perpétuelle crédulité de primitive--vous vous indignez et puis, avec une pensive tendresse, vous m'embrassez--vous ne savez pas, vous ne savez pas le temps où ce destin d'ardeur et de candeur se dessina pour moi. Comme je sentis et parlai, sereine et délirante à la fois, sentiments et paroles descendus de sphères inconnues, tout un présage, et sans m'étonner et sans me regarder, respirant comme vents frais de mer des idées fermes, des idées inexorables, croyant d'elles seules la vie formée! Ma foi d'alors! Et rien ne me coûtait aucun effort. J'étais une existence, non encore une résistance. Je ne sais pas dire, je ne sais pas dire. A certains moments de l'histoire, à certaines apparitions de vierges mères, quand la sagesse des millénaires se transmet dans une humble étable, la marche, le regard, l'accent du monde se font graves et suaves. J'étais toute neuve, toute prête. Imaginant la mort proche de moi: image qui depuis lors ne m'a plus jamais quittée: toujours, depuis que j'ai vécu, saine dans toutes mes fibres en pensant n'avoir que peu de saisons devant moi: sans terreur. Fleurir, mais en vue de la mort. Avide de reconnaître, en toute minute qui me reste, une loi d'ascension, un rythme et de la chaleur. Ne reverrai-je plus jamais mon enfant? Que du moins en une haute âme virile, avant que je meure, mon image s'imprime, en l'âme d'un homme que lui, plus tard, pourra écouter comme un messager de la vérité. La vie est grande. Les possibilités de la faire toujours plus grande sont infinies. Nous sommes nés pour vaincre, pour affirmer, pour l'héroïsme, pour le martyre, pour l'intime accord avec le mystère. Cruelle, mais glorieuse offrande: qui s'y soustrait abdique sa propre, sa profonde réalité: "Nous devons devenir ce que nous sommes". Ce mot est en moi sans que je puisse savoir s'il a déjà été prononcé. Au delà des apparences, où atteignent nos capacités de recherche et de bataille? A quelle forme généreuse nous confronterons-nous au jour que la blanche nuée cache à l'horizon? L'essayer, la deviner, créer quelque chose qui en soit digne. Témérairement. C'est à quoi sert la liberté. Ne se rend libre, à tout prix, que celui qui a cette fièvre, cette folie. Pour une liberté plus vraie, pour aller à la rencontre du monde transfiguré...
O mon coeur d'aurore!
Inquiétude inconnue, parmi les voix d'oiseaux et d'enfants, un jour, à Tivoli, à travers le feuillage de perle troué sur la plaine et sur le lointain étincellement de Rome, inquiétude muette et surprise en même temps pour tous mes sens, et dans le visage de l'homme qui est près de moi, ombré de fines rides; un sourire anxieux à cause de ce qu'il voit dans mes yeux, inquiétude et tendresse indicibles, dont il croit et ne peut pénétrer le sens, sourires et regards suivis comme des musiques, puis soudain le silence et deux mains qui se tendent, un long moment s'étreignent.
Là-bas, le jeune homme que j'ai tant aimé souffre. Je l'aime encore, je l'aime encore. Son amour est comme un enfant de moi, une fleur née de mon désir de vie et de vérité. Mais pourquoi n'en ai-je jamais parlé à cet autre homme que j'accompagne pourtant constamment depuis des mois comme une petite soeur, comme une troublante indicatrice au bonheur? Soupçonne-t-il celui-ci, ce que je suis réellement? Je me suis tue par timidité, je me suis tue par pudeur, par un instinct de secret. Ah! Félix, notre amour met autour de moi une magnétique persuasion; à nul être vivant je n'en ai jamais dit une syllabe, mais il se sent dans ma douceur, comme on sent la fleur dans le miel et le soleil dans la fleur. André s'en est laissé envelopper sans s'en douter, sans s'en rien formuler à lui-même... André qui est notre aîné.
Je l'ai cru tranquille. Sa poésie est d'une sensibilité souterraine, sombre, à cause de souvenirs avilissants, sceptiquement avide de fantaisies lucides. Je regarde sa personne et son visage qui disent le tourment de générations courbées sur la glèbe en des pays de brumes. Les femmes qui l'ont illusionné, belles roses blondes, ne lui ont donné aucune réalité de joie. Je ne saurai jamais pourquoi, une nuit, je l'ai vu en rêve, couché par terre, pleurant, me suppliant de l'aimer. Larmes insupportables! Je me suis réveillée en appelant Félix, Félix aux yeux de gentiane et aux cheveux de flammes, Félix, qui a mon âge et cette haute et gentille stature que je voudrais voir un jour se profiler sur le ciel, au sommet d'un de nos rochers. Ai-je donc aussi dans le sommeil la volonté armée pour disputer à l'adversité mes conquêtes? Je te veux sauvé, Félix, c'est toi que j'aime, je veux être ta chose, te donner tout ce que je possède, te faire monter plus haut que tous, toi, toi.
Nous avons eu si peu d'heures à nous. Et toutes, ma longue passion les a exaltées. Pourquoi devrions-nous nous cacher? Ah! que je dise enfin tout à cet homme, que je lui envoie la lettre désespérée que tu m'écrivais hier comme sous la menace d'un malheur, tandis que je vivais l'heure ambiguë et magique sous les ombrages de Tivoli... Il faut, il faut qu'André sache que j'appartiens à un autre. Si je suis coupable d'avoir trop tardé à parler, qu'il me pardonne. Qu'il me pardonne, si je lui ai fait quelque mal, si quelque fantôme cher à sa fantaisie s'évanouit ce soir; nous sommes trois à souffrir, ce soir, d'une même inexplicable violence.
Dans la maison près de la pinède, dans la grande chambre au couchant, sur le lit où sa douleur de mère lui a arraché tant de cris, une femme s'abat un après-midi avec un sanglot de bonheur, frémissante.
André a répondu.
"J'ai le coeur gonflé d'un orgueil immense: je ne me suis jamais senti aimé ainsi par une personne contre tout son être."
Orgueil, déchirement, résignation, attente.
"Et moi aussi, je vous aime. Mais je ne remuerai pas un doigt pour vous conquérir. Vous viendrez."
Puis, soumis, haletant:
"Non, non, qu'il en soit comme vous déciderez. Vous ne pouvez pas vous tromper. C'est la première fois que je me trouve devant une femme qui est peut-être plus grande que moi, et je n'en éprouve pas d'humiliation, mais un sentiment d'infinie douceur. Je ne vous demande rien; peut-être ne désire-je rien. Je vous regarde agir. Ce que vous ferez sera beau, même si cela ne répond pas à votre véritable loi. Et surtout, travaillez et ne parlez pas de la mort... Cette nuit, à plat ventre sur le carreau de ma chambre, je l'ai encore invoquée, moi qui l'ai vue tant de fois m'appeler insidieusement. Mais je vous promets que je serai fort. Tant que resplendira dans ma mémoire le souvenir de cet instant vécu à la Villa d'Este, je ne demanderai rien de plus..."
Bonheur, chose divine, comme une divinité, chose dure et sévère!
Comme la splendeur du soleil, comme le silence d'un brin d'herbe, comme un lointain d'océan, divine et terrible chose à supporter!
La femme sanglote.
Elle n'a pas un instant d'hésitation, de doute, d'ombre. Elle est dans le creux d'une main.
Sommeil sur quoi je veillai, jeunesse que je contemplai s'assoupir, calme sur mon sein après une nuit d'ivresse suprême, créature, dans mes bras endormie, créature de mon âme, jeunesse du monde respirant suavement dans le sommeil, après avoir été foudroyée par une lumière d'éternité, sommeil sur quoi je veillai, en posture d'adoration...
Qui a imaginé deux amants couchés ainsi, l'un veillant l'autre, après avoir dit adieu à leur amour en pleurant?
En quelle nuit, au souffle de quelle immense passion, au delà du firmament?
Invisible, Insatiable, Volonté, Vérité, Force, quel que fût son nom, comme je l'adorai, après l'avoir subie! Comme je l'avais entendue, j'avais moi-même été pleine de férocité et pleine de pitié, exécutrice et consolatrice, ivre et lucide, miroir et fantôme, et les heures, comme vagues à marée haute, avaient chanté, alternées... Les heures avaient mêlé gémissements désespérés et regards radieux, horreur et victoire, ses cris et les miens; elles avaient vu encore une fois s'unir nos membres haletants, nos corps qui s'étaient plu. Jeunesse, mon premier aimé, doux bras dont je dois arracher ma chair qui commençait à peine à apprendre la joie! Mourir, mourir! On ne peut, il faut se dépouiller de ce désir de consomption: oh! volupté! il faut vivre, la vie est plus cruelle que la mort; oh! lèvres que je ne baiserai jamais plus, yeux qui ne me verront jamais plus renversée et riante! Et ton coeur, ton coeur d'enfant qui m'écoute et devient homme! Tu es, toi qu'aujourd'hui j'abandonne, celui que j'ai tant attendu! Aujourd'hui que tu ne peux plus rien pour moi, je te rejette pour toujours loin de moi comme une chanson finie... La vie nous veut créateurs, comprends-tu? Elle monte et nous soulève. On ne sait plus si l'on jouit ou si l'on souffre. Elle veut qu'on se rebelle et en même temps qu'on s'incline. De même qu'on se donne puis qu'on se reprend pour que ne devienne pas mensonge ce qui a été vérité, que ne se traîne pas livide ce qui est né ardent... Oh! noeud de nos vies, sa dernière flamme est la plus haute. Nous nous sommes trouvés sur la terre pour nous faire éprouver l'un à l'autre cette souffrance, féconde plus que nul délice. Pour défier le vertige sur cette cime très haute. Tout est loin, et aussi ce qu'on a décidé: tout est petit en comparaison de cette notre ultime étreinte, de la force qui, de moi est passée en toi, du sommeil que tu cueilles sur mon coeur, ô mon enfant...
Sommeil sur quoi je veillai. La mer chantait. Immobile, j'adorais et je pleurais. Une de mes larmes tomba sur son front; il ouvrit les yeux et dit: "Elle est chaude comme du sang. Tu m'as marqué pour toujours. Je te bénis!"
LE NOM
L'Humilité m'environne.
Profonde comme les ombres violettes dans la vallée couronnée de nuages d'argent.
Je suis née au milieu d'août, dans le Piémont. Mais peut-être au ciel, en ce mien premier matin, se tenaient suspendus de grands fantômes blancs et, dans la campagne d'Assise, où ma mère avait passé jeune épousée dans le clair vallon fleuri où je voudrais mourir, peut-être toute la suavité de la terre se vêtait de violettes.
Humilité, sentiment de femme, vraiment sentiment maternel. Sommet de l'être qui s'est exprimé en toute sa puissance et s'est transmis. Victoire extatique! Si l'orgueil fut nécessaire, ah! triste chose! maintenant, il a disparu. Les ailes inquiètes de l'âme se reploient.
"Je suis à vous," écrivis-je à André; "mais n 'allez pas vous tromper, aimez-moi dans la vérité, quelle qu'elle soit."
L'heure d'été flambait. Comme aujourd'hui, à nulle soeur je n'aurais voulu souhaiter un sort semblable au mien, sort que toutefois je n'aurais voulu échanger contre celui d'aucune.
Puis, un soir, l'un près de l'autre pour la première fois depuis l'aveu, il me dit: "Tu es belle, entends-tu? Tu es toute belle." Il me demanda: "Lui écriras-tu, à lui, lui diras-tu cette journée?" A ma réponse un peu rauque: "Non, cela ne le regarde plus", ses petits yeux bruns sourirent un instant, cruels.
Se souvient-il? Dans le creux de sa main, il tenait mon coeur: "Je te garderai", disait-il. "Je sens que c'est pour toujours", murmura-t-il un autre soir. Palpitant et recueilli, mon coeur le priait: "Ne dis pas cela, ne dis pas cela, je ne sais rien de l'avenir, je ne veux pas savoir. Je suis à toi sans aucune condition. Ne me promets rien. Reste libre. Je t'aime grand."
Être pour lui un moment de repos,.. le génie peut-il en avoir?
La terre tourne. Parmi des myriades de points lumineux, mon regard d'amante ne peut le retenir qu'un instant. Être pour ses yeux errants un menu scintillement, une petite étoile sans nom, silencieuse... Quand ai-je été allumée? Quelles larges zones irisées découvre-t-il autour de moi?
Été, saison pleine, et mon visage de rose en prière, prière d'action de grâces.
Paniers de pêches, parfums et couleurs, bourdonnement de petits travaux au matin dans les rues bourgeoises, cris d'hirondelles, le soir, derrière les branches de la place. Dans la chambre, entre ses bras, quand j'arrivais, il m'appelait Joie, il m'appelait Clarté, il m'appelait Victoire. Je sentis son pauvre torse soulevé de sanglots, sa pâle, maigre poitrine semblable à celle du Crucifié, après qu'il eut pressé la mienne d'Ève, un après-midi qu'il me sembla en pensée que nous recommencions vraiment l'histoire humaine, dans l'ombre chaude du petit lit, que nous la recommencions avec notre couple, racheté. Un enfant, un enfant! à la vie qui est bonne, à la vie qui est grande! Le visage souffreteux de l'homme, ses traits sans grâce, terreux, se transfiguraient. La femme, avec son amour, le pénétrait d'eurythmie, toutes les transparences de la mer, toutes les radiosités de l'éther réunies étincelaient dans l'étreinte. Un enfant! avec des sens transcendants, avec des lèvres et des mains pour des baisers et des caresses musicales et par instants animées, à des créatures surgies de la respiration du coeur, à des visions ivres de foi...
Clarté, Joie, Victoire. Et un jour, au dos d'une des pages où, dans la paix nocturne de la pinède, je lui susurrais mes extases, il écrivit: "Sibilla". Nom de mystère qui devait me rester, nom de mon destin, fier et altier, nom que je n'ai jamais aimé, mais que j'ai porté comme un don périlleux, Sibilla, nom fleuri, inconscient de sa durée, quand un seul encore m'écoutait.
"Tu es plus une admiratrice qu'une amante de la vie", devait me dire plus tard un jeune définisseur, et moi, d'approuver, surprise.
Mais en cet été d'or, un seul m'écoutait, un seul encore croyait me connaître.
Dans le monde entier, lui seulement, pendant quelque temps, put approcher son oreille pour m'entendre grandir.
Des hirondelles criaient dans le ciel, des pousses d'eucalyptus rougissaient, des fontaines, au vent éparpillées, nous entouraient. Terrasses de cafés, restaurants souterrains, poussières des chemins hors les murs, touffes de châtaigniers sur les cimes albaines en vue des lacs, minuscules yeux glauques, et de l'incandescent filet de mer à l'horizon. J'étais vêtue de mousseline blanche, et il me répétait: "Souris." Tous les thèmes de ce que fut notre chanson s'affirmèrent. Il me mit entre les mains des volumes et des volumes. Des analogies singulières me rappelaient mon enfance, l'éducation paternelle. Est-ce peut-être pour cela que je décrivais avec tant de lucidité l'enfant que j'avais été? Il me comparait à une sauvage, une sauvage qui aurait agi avec un sûr instinct et les instruments les plus délicats de la civilisation. Déjà, au commencement de notre amitié, il m'avait reconnu un style, d'élan et de domination à la fois. Maintenant, il demandait: "Quelle influence mon voisinage aura-t-il sur toi? Je ne voudrais ni te troubler, ni te changer." Et, dans un de ces mouvements contradictoires que je ne savais pas encore aussi irrésistibles en n'importe quel cerveau viril, immédiatement, il ajoutait: "Mais ton livre aura ma marque." Amalgame masculin, tempérament masculin, écorce caverneuse que pénétrait mon esprit fluide en cet été doré ainsi qu'en mon enfance, ou semblablement aux nuages qui flottaient sur la croupe des monts pour en prendre petit à petit les formes, projection dans le ciel des cimes solides. "Tu ne regardes pas les aspects du monde, tu as les yeux tournés toujours en dedans." Roses, c'est vrai, je vous avais vues jusqu'alors seulement comme des apparences qu'il n'était pas nécessaire de fixer, de nommer, de distinguer; roses, vous étiez serties dans la lumière de la vie comme les gradins de pierre, comme les courantes voitures de métal, de bois, de verre, comme les éclatantes dents des bouches jeunes, roses, les blondes pâleurs d'aurore, les ondulations d'eaux, les seins des statues, les clignotements d'astres lointains... Il y avait eu des nuits où mon père m'indiquait du doigt telles constellations, et j'aimais à m'égarer dans ce lointain peut-être tumultueux dont je savais que l'écho ne me parviendrait jamais. Est-il besoin de regarder ce qui resplendit? Mon attention allait uniquement, oui, aux choses invisibles: elle allait aux inaccessibles accords de l'esprit, à leurs reflets sur les physionomies humaines, frissons de pouls, silences denses, intenses... Ce qui me surprenait, ce n'était pas la création, mais l'homme, porteur dans la création, d'une flamme cachée. Avec une passion fervente, j'épiais dans sa conscience la volonté de l'univers, le mystérieux ordre dynamique. J'épiais, je surprenais. Oh! solitude! L'homme se dresse devant moi comme si vraiment je faisais partie de l'inconscient, fleur, nid, étoile: et de tout son travail intérieur, de l'assaut qu'il mène témérairement aux causes et aux formes de toute conception et de toute architecture, je ne suis en aucune manière sa complice: femme, sous les espèces de l'éternité, immobile, contemplative, lointaine.
"Souris."
Avec la saveur de mon baiser ingénu et mon sourire, je lui transmettais la foi. Frémissante, j'attendais un don plus grand que le mien.
"Ma créature", me disait-il; et pourtant alors, il s'anéantissait comme un enfant dans les bras de sa mère, oh! combien humain, avec la terreur et la rancoeur d'un enfant échappé d'un cauchemar... Pauvre, pauvre cher! A mon tour, je l'appelais par son nom, me serrant, dans un élan passionné, à sa réalité nécessiteuse. Des fleurs passaient de mon sang dans le sien, toutes les choses joyeuses que son enfance n'avait pas eues, l'audace candide de la santé et de la richesse, presque les belles couleurs sur les joues. Il se persuadait, il voyait des jardins là où avaient été des marécages, et me comparait à la figure de sa mère parmi les parterres émaillés, les lèvres ouvertes au chant...
Joie, tu étais comme un tableau qu'épanoui de mes doigts j'aurais vénéré.
Félix le comprit le jour où nous nous revîmes, et ce fut la dernière fois que nous nous revîmes, le jour qu'il me trouva au chevet d'André, et l'après-midi était douce; André reposait convalescent sur des oreillers blancs, après des semaines de maladie. La fièvre s'était abattue, pesante, dans la chambre de mon second baptême, avait mis à ma merci la chair et les nerfs de mon ami; peut-être n'avais-je pas été envoyée pour autre chose, afin que je me sentisse nécessaire là où je me croyais un jeu supérieur. Le malade guérissait grâce à mes soins. Indicible métamorphose de l'amour en tendresse, passage imprévu de la liberté à l'esclavage, volonté dans l'ombre, tic-tac de la pendule, tic-tac égal de la pendule. Et Félix, qui après l'acceptation frénétique du sacrifice, m'avait écrit et écrit en délirant de regret comme un captif qui aurait été conduit à travers des régions ensoleillées, protestant qu'il ne voulait pas se résigner, jurant de me reprendre, Félix, venu dur et tremblant pour cueillir aux angles de ma bouche un frémissement irréfragable, s'assit près de nous deux pendant une heure, une heure que même à son âme, certes, il ne put jamais raconter, entre la zone azur de ma grave suavité et la zone rouge-brun de l'homme sûr; il s'arrêta un instant, "oiseau de passage", comme il aima à s'appeler; peut-être, en effet, ne parlâmes-nous que d'oiseaux de passage, car nous étions en septembre...
Soir de septembre, où je ne vécus pas ma douleur! Celui qui s'éloignait désespéré et convaincu, ne fut pas même suivi par ma pensée silencieuse. J'étais abattue par le sentiment d'une autre souffrance, la surprise devant le tourment imprévu de celui qui semblait vouloir s'abîmer dans les oreillers, cachait son front, me montrait seulement ses épaules et ses mains contractées. Maladie jusqu'alors inconnue, que je respirai: atroce jalousie du passé, soif de fantômes! Et il râlait: "Il est beau, tu dois l'avoir aimé plus que moi!" Ah! homme! homme! Je venais de limbes où les mouvements irréfléchis de l'instinct m'avaient pendant une si grande partie de ma jeunesse comblée de dégoût; maintenant, me croyant lancée dans la sphère des vivants, dans le domaine des rares qui savent ou cherchent à savoir pourquoi ils sont nés, je voulais justifier même ce qui me frappait avec le moins de générosité. Laissez-moi dire, laissez-moi dire! Il y a une créature fraîche comme l'instant qui fleurit sur le pré ou sur la grève, qui n'a rien derrière soi, ni appui, ni exemple, et qui avance son front arrondi. Que devrait lui importer l'instant d'avant et celui d'après? Elle est faite pour se donner et pour chanter la joie que ce don vient faire resplendir sur le visage du monde. En quoi peuvent la toucher histoire et religion, puisqu'elle est l'innocence? Les ailes violettes des cyclamens, les ailes des coquillages lui suffisent. Mais celui que son sein nu trouve plus doux que n'importe quelle rivière caressée par le soleil couchant en un pays heureux n'est pourtant pas satisfait. Peut-être a-t-il tort, mais la force qui le pousse à se tourmenter, la terrible manie aux aspects infinis terrasse son âme, et la fraîche créature au front arrondi comprend cela, elle est intelligence et amour, elle souffre mais comprend, lys de la vallée, vêtu de lumière, alouette sauvée de tout ouragan, faite pour chanter et contrainte à méditer, à cultiver en elle-même des facultés sans grâce, ô poussiéreuse mémoire, ô asthmatique logique! elle est contrainte à analyser et à noter, à trouver un sens aux mots abstraits, un sens à la catégorie des valeurs, à l'ascète comme au guerrier... Ascète et guerrier, pour vous! Vous affirmez que vous êtes esprit et que je suis nature, et peut-être vous ne vous trompez pas. Si, en m'immolant avec la ténacité d'un effort dont vous ne saurez jamais l'âpreté, je vous prouve que je peux reconnaître tout de vous, en me servant des mots mêmes que vous vous êtes façonnés, chaînes de plomb pour moi, si je vous donne la preuve lucide que ma vie de femme fut attentive à vos manières et à vos fins, ne reconnaîtrez-vous pas, en toute loyauté, les deux termes que dans votre rude orgueil vous déclariez inconciliables? Puis, vienne, peut-être un matin, peut-être un soir, comme la soudaine fleur blanche de vesper dans un ciel de violettes et de flammes, quelqu'un avec un rire étincelant, une jeune merveille, une double divinité, et nous sommes anéantis dans mon étreinte, ô saveur de vie conclue!
Ailes de cyclamens, ailes de coquillages; forêts à l'ombre blonde, dunes lunaires! En un jour de tempête, sans trace au ciel de couleur, j'aperçus à l'improviste la plus jolie irisation dans un peu d'écume que l'onde avait laissée sur la plage. Miroir instantané du soleil caché, évanescentes images de l'invisible!
Braises incandescentes à l'extrême horizon, dans les couchants de toutes les saisons, pour mes mains, amour!
.......
Un pont.
"Pour toi", disais-je à l'image de mon enfant. Mais ce n'était pas pour lui seulement, et déjà je murmurais: "Si lui ne m'entend pas, ce que je fais ne sera toutefois pas vain."
Je revois cette époque, au delà du pont. Tout ce que je n'écrivais pas: l'automne ailé, la floraison des colchiques, le désert à losanges tamisés, les agneaux qui naissaient parmi les troupeaux nomades. Certaines heures suspendues, comme renversées dans le temps, la terre envahissant le ciel. Le rythme qui me dominait à mon insu, toutes mes énergies: rythme qui certes promettait de se révéler à moi, fût-ce dix ans plus tard, promettait de ne pas s'évanouir, même si je cessais de l'écouter: qui n'était déjà dans mon allure et dans mon regard, en ces dernières promenades par les routes dominant Rome. La ville où mon destin paraissait gravé en quelques rudes traits: dévouement à mon oeuvre, dévouement à mon ami: puis, peut-être, autour de ma tête lasse, les bras de mon enfant. Rudesse, obscurité, courage. Certaines après-midi grises descendaient envahir la maison solitaire, la pluie changeait les champs en nuages, le froid interrompait ma fatigue... Frissons, peut-être aussi de fièvre. Si quelqu'un m'avait dit: "Qu'as-tu?" je n'aurais pas entendu. "Pourquoi ton coeur bat-il si fort? Que vois-tu? Il semble que tu n'aies jamais connu ni douleur ni joie, ou que tu aies tout oublié. Il me semble que ta vie ne soit qu'une dépouille, quelque chose qui ne t'appartient pas, et ta respiration a la violence de l'eau et du vent..."
LE PÉCHÉ
Sept ans. Un arbre d'épais feuillage.
Les feuilles, jours, heures, instants, ont bu toute la lumière, toute, se sont toutes laissé pénétrer par l'air. Rien qui n'ai été pleinement senti et consumé.
Qu'est-ce que la nostalgie? Le rappel désolé d'émotions interrompues, tronquées, de choses entrevues et non possédées, de lieux et d'âges où nous ne pûmes pas nous donner tout entiers. Je n'ai pas la nostalgie de mon enfance parfaite; j'ai celle de l'adolescence qui m'a été ravie. Les mois où j'élevais mon enfant, si je les revis en pensée, passionnés et radieux, ce serait un sot sacrilège que de les regretter. Ainsi, je ne souffre pas, maintenant qu'il est clos et lointain, en pensant au temps où André eut, par moi, sa vie satisfaite et pleine, quand je le sentais heureux et que j'en étais ivre, quand j'étais venue, oh! instinct de la femme, instinct d'abnégation, pour le délivrer des monstres du doute, de la terreur du passé, à en empoisonner mes veines, créées saines. Que, par le spectacle de mon tourment, il se sentît plus certain de sa propre joie, puisque telle était la joie de son âme! Un râle qui lui échappa une fois devait en engendrer tant dans ma poitrine! Et je lui disais: "Si quelqu'une des femmes que tu as désirées, si la dernière, tiens, apprenait de moi à t'aimer et s'offrait à toi, ô ma vie, je ne ferais pas un mouvement pour te retenir..." Je lui disais: "Comment puis-je me faire l'illusion de te suffire et croire que tu aies oublié toutes les autres, celles qui ne se sont pas données et pourtant affirmaient qu'elles t'aimaient, celle qui était vierge et avait des joues de pêche, cette autre qui était une fastueuse dominatrice, et celle-là, celle-là qui est près d'ici, qui a l'arme que je ne possèderai jamais, l'ironie sur ses lèvres minces?" Je les plaignais de n'avoir pas su l'adorer. Elles vécurent dans mes hallucinations, elles qui m'ignoraient, elles vécurent exaltées et béates, tantôt l'une, tantôt l'autre, me remerciant ou me méprisant. Moi qui, dans mon coeur, n'avais jamais absous ma mère d'avoir par jalousie perdu son empire sur soi-même, un nombre infini de fois, je me sentis au milieu de mon sommeil réveillée en torture, appelée par une eau profonde pour me soustraire aux flammes, comme elle, le matin où elle s'était jetée de la fenêtre sur le pavé... "Il fallait résister, maman!" lui avais-je férocement crié quand elle fut sauve de corps, mais pour toujours frappée dans son esprit. Ah! tout ce que sans pitié, inexorable comme la lumière, prétendit en moi le sentiment de la force humaine, tout me vint en son temps, proposé par le destin; je dus, avec moi-même, avec mon sang, démontrer tout possible.
Ne jette pas la pierre, jeunesse sans péché!
Libre, non plus effaré, il connaissait pour la première fois de sa vie le calme sentiment de la possession. Une femme était sienne, lui appartenait, se consumait pour être plus encore à sa merci. Un jour, il m'expliqua: "Je t'aime, vois-tu, comme chez nous on aime son lopin de terre."
Il y a des milliers de feuillets d'alors que je ne veux pas relire, d'alors, encre pâlie, crayon effacé, il y a en paquets, au fond de mon bagage de vagabonde, des milliers de notes sans autre raison que par nécessité de me reconnaître, en dehors de tout ce que j'avais rejoint, en dehors du livre même que j'écrivais, que je publiais, que je défendais, notes de surprise, le plus souvent, notes de spasme, analyses, enquêtes, divinations puérilités, ébauches, égarements, tous mes sens qui cédaient au verbe, qui du verbe se sustentaient, la mélancolie que les hommes ont figurée en Narcisse, une pudeur sauvage, une sauvage nudité, toute loi, toute harmonie secrète, des milliers de pages sans dates, feuilles racornies pour oreiller à ma lassitude, si jamais la lassitude me terrasse.
Pour le repos, que je ne connus jamais durant une nuit entière, jamais durant une heure de jour entière.
Toutes es énergies se tendaient, sans pitié pour moi, afin de rafraîchir le front de l'homme que je voulais voir ainsi bénir toujours la vie. Je lui étais un baume frais en vertu des orgies de larmes auxquelles je m'abandonnais quand il ne me voyait pas, en vertu du tourment inapaisable qui donnait à mes yeux un éclat de nuits les plus sereines. Je le questionnais dans son sommeil, priant que l'enchantement durât sur lui, qu'il ne s'éveillât pas. Comment avait-il passé si rapidement de sa sombre négation à une telle confiance? Ce n'était pas à cause de la beauté de mon âme qu'il ne sentait pas, comme il sentait par contre chaque soir et chaque matin celle de mon corps, qui lui était, celui-ci, vraiment oui, semblable au lopin de terre qui nous fait vivre. Ma forme éclatante avait suffi au miracle, la chaleur de mon sein, que je ne me fisse pas d'illusion! Et la vérité lui aurait-elle paru mensonge, si j'étais tombée malade, si j'étais morte, si ce monde en haleine perpétuelle ne l'avait plus exalté? Comment le savoir, puisque la vue seule d'un froncement de ses sourcils en rêve me faisait tressaillir de terreur? J'étais désormais l'esclave de ma force, de mon imagination créatrice, du rythme imprimé à mon coeur. Mon pouvoir était cela, de faire trouver bonne la vie. Ma force, c'était de conserver ce pouvoir, même si de mon côté je perdais tout mirage. Amour. Sans pourquoi, sans objet presque. Mes yeux qui n'avaient jamais de fêtes ne s'en plaignaient point. Aurais-je été aimée, sans ma beauté? Visage qu'il m'enseignait à encadrer, corps gracieux, jusqu'alors austèrement dédaigneux de tout miroir! Tant de gens crurent, en nous voyant unis, à un sacrifice physique de ma part. Non, c'est un autre sacrifice que je jetais à ses pieds, et il ne sut vraiment jamais, lui qui pourtant m'avait dit: "Tu dois avoir confiance en moi". Avoir confiance. Cela ne veut-il pas dire certitude d'être deviné? Et je l'avais subitement perdue. Ces feuillets couverts de notes, je les cachais, seule chose mienne que je ne lui permettais pas de connaître, unique, jalouse propriété mienne. "Tu n'as pas besoin de mon âme--lui disais-je en le regardant dormir--et pourquoi devrais-tu t'apercevoir qu'elle souffre? Tu as la tienne à alimenter, à conserver, à défendre. On nous croit un et nous sommes deux. Tu es, toi, centre du monde, toi avec ta conception désormais immuable, dans la maison bien solide de ton esprit. Il te manquait seulement cela, pauvre grand enfant, l'équilibre organique, et avec moi, tu l'as obtenu. Tu reposes ainsi toutes les nuits, avec ta main sur mon coeur: et sa belle respiration te suffit. Tel est ton amour, sans dissolvante soif de te donner, sans volupté de te confondre. Tu ignores mon vertige à moi qui suis prête à disparaître si tu le veux, si je dois le faire, si ta mission, si ton plus grand bien l'exigent. Tu ignores cet anéantissement lucide de mon être. Je t'apporte chaque soir une richesse plus grande, et je la brûle en silence dans tes bras, pour que tu ne voies rien de plus qu'un éblouissement chaud sur ma peau. Je m'augmente, je m'augmente de la foule brute à côté de qui je passe, des enfants que je m'abstiens de caresser, du misérable repas que j'avale froid, de toute lumière qui défaille, de toute question que je me pose, toujours plus impitoyable. Pas une minute pour moi ne soit tension, effort. Je voulais me confondre dans le tout, et je suis de tout si détachée! Même de mon livre, pauvre humble témoignage de résistance humaine, chose rigide, sans bénédiction, sans divinité souriante!... Dieu me sera-t-il révélé par ta poésie? Toi, puisque tu as le génie, fais de moi ce que tu veux. Je ne peux que brûler entière, telle que je suis, telle que je deviens de soir en soir."
Dieu.
Non, je ne le nommais pas.
Mais la vie est une chaîne de sommets.
Sur les monts s'élèvent les jours constructifs qui défièrent la douleur, la douleur au bas dans la plaine, la douleur, mer, océan, eau stagnante ou tempêteuse.
Cimes blanches, sommets de longues années, riants sommets sous le soleil!
Je ne nommais pas Dieu, en ce temps-là.
Mais--renoncement à toute justice tangible: à mon fils même; aspiration à sortir de moi, de cette mienne conscience si atrocement conquise, de la forme de vie presque sainte qui encore me paraissait trop facile, vile; l'avenir en des milliers d'années, qu'en de certains instants je croyais avoir déjà dépassé: multiplication, idéale extension de frissons dans le temps; qui, qui donc musiquait de notes si virginales les lignes viriles de mon front?
Sommet religieux--mais je ne savais pas le toucher.
Je commis pourtant alors le péché dont je me suis confessée, peut-être le seul péché concret de ma vie. André m'y poussa et je ne m'y opposai point. Il ôta de mon livre les pages où je disais mon amour pour Félix. Et je laissai ainsi amputer ce que je voulais, ce que je criais être oeuvre de vérité.
Comme n'importe quelle autre des coupures faites sur le manuscrit, comme sur un travail littéraire quelconque. Il mit dans les marges des mots de lui. Où était la petite gaillarde qui s'appelait Rina, qui seule, après tant d'humiliations, avait un jour agi avec intrépidité et s'était déliée? Rebaptisée, replantée. L'homme a un instinct si ingénu de cultivateur!
Et l'autre personne offensée? Que dirait Félix, à la publication du livre?
Larmes que je ne pleure plus, créatures perdues, forêts immobiles dans le temps...
Paroles à dire, mon âme. Paroles que tu dis quand la minute te surprend, parmi des myriades d'autres et tu sens alors que la mort n'aurait pas pu te fermer la bouche avant que tu les aies dites.
Pacte mystérieux entre la mort et la destinée. Elles t'aiment les deux soeurs, elles t'aiment à la même mesure.
Ailes autour de mon front, souffle méditatif, force, élément.
Champs labourés de ma passion, et eaux et rochers, certitudes, effrois, hymnes.
Images qui deviennent paroles.
Et silences, abîmes, distractions et, de là, retours, à la minute exacte, ô destinée certaine comme la mort!...
Félix ne lu pas mon livre.
Il mourut en me nommant encore Rina.
Il ne se tua pas. Il mourut en deux jours, de je ne sais quel mal foudroyant, sans personne auprès de lui, peut-être sans croire mourir.
M'a-t-il appelée? Je ne l'ai pas entendu, je ne l'ai pas revu, André m'a dit la chose un matin, doucement. Et doucement, j'ai murmuré non, non, j'ai murmuré que ce ne devait pas être vrai.
Non au Destin, Rina?
Mais j'avais différé, différé... Pour ne pas faire de peine à cet autre homme, je n'avais plus jamais écrit à l'abandonné; la force m'avait manqué d'aller au fond de mon espérance de créer, d'animer une fraternité amoureuse, après l'amour, après la dernière nuit, veillée sur l'amour. Misère de moi! Laisse-moi, toi André. Va-t'en si cela te fait mal. Laisse. Il m'était cher! Je ne pourrai jamais plus lui faire savoir combien il m'était cher. Le temps s'était arrêté; il y avait quelque chose de fixé; même après dix ans, en le revoyant, j'aurais pris entre mes mains cette tête où les cheveux étaient flamme, tendresse, spasme...
Et ne suis-je pas ici--et il y a si longtemps, Félix, que tu es blanche poussière en ton cimetière de montagne--ne suis-je pas ici, frisson encore, pensée de toi encore?
J'ai aimé d'autres hommes, après celui-là même auquel je t'ai sacrifié; d'autres, plus solidement, avec un plus sauvage désespoir. Mais pour aucun peut-être, je n'aurai jamais cet accent qui peut-être était à toi, coeur élégiaque, coeur qui, le premier avant les autres, tremblas et tressaillis en m'écoutant. Ce matin où j'appris ta mort m'apparut comme la fin de ma jeunesse. Eh non! elle finit seulement aujourd'hui, aujourd'hui que j'achève de t'évoquer, Félix. Pour qui? A partir d'aujourd'hui, tu ne m'appartiens plus, et tout ce que de toi je n'ai pas su fixer s'évanouit pour toujours; et ce qui est noté ici ne sera jamais plus qu'une chose rêvée et que nous avons donnée, ô notre jeunesse, à la vie.
Lointains, verts, azurés, brodés d'ombres d'argent, il y a des yeux qui ne vous verront plus.
O sortant de la mer, crêtes de glaciers incandescentes vers le soir, sillon des oiseaux dans le ciel: dans ce regard, jamais plus.
Ses yeux se seraient-ils lassés? Les apparences sont des adolescentes éternelles.
Ou bien la beauté de la terre ne se corrompt-elle jamais pour cela seulement que les miroirs humains ne se ternissent pas tous, que tel se brise quand il est plus clair?
Surprises dans le sommeil, surprises dans la bataille, inconscientes ou rebelles ou prêtes, les horizons sont pénétrés de jeunesse fauchées, de jeunesses qui ne mûrirent pas, ne se corrompirent pas, sans fruits, sans oeuvres, et ce n'est peut-être que pour cela que les couchants dans le ciel ont toujours des magies d'aurore.
Un peu de chanson, un peu de chanson, qui me dise d'essence sans nom, d'essence seulement, sans explication.
LES CARAVANES
Les saisons se suivent, reviennent identiques; il y a quelque chose qui croît, quelque chose, selon des lois qui paraissent contradictoires, obscures--et combien de temps vivra-t-elle, si, autour d'elle, tandis qu'elle se formait, il y eut des ciels si divers?
Les chairs de la femme savent la lenteur solitaire du temps qui gonfle un ventre et aux innombrables instants rythmés par le double coeur, il y a un terme fixé; mais qui pourra me dire si mon oeuvre sera terminée dans un an ou dans dix autres années, cette oeuvre qui devra ensuite rester immuable, oeuvre mienne, poussière d'étoile?
Et elle est traversée par le vent, par des odeurs de pain chaud, des odeurs de maçonneries mousseuses, des odeurs de copeaux sous le rabot.
Comme suspendue ainsi que des atomes désagrégés, elle est fouettée par un vent de volonté étranges.
Oeuvre commencée en croyant également lointaines la vie et la mort qui, au contraire, bourdonnent, bourdonnent, qui fulgurent, lacérant l'air. Création commencée comme on prie, instant frémissant de la conception, comme pour l'enfant, et tout le reste n'est seulement que besogne, destinée de travail.
La vie et la mort passent comme des éclairs.
Éclat du soleil, au coup de midi sur les murs, sur les terrasses, sur les jardins de tant de maisons qui m'eurent à midi. Vent du soir sur mes paupières, sur les cils de mes yeux qui viennent de pleurer, vent doux.
Travail, tourment, larmes, fraîches perles solitaires. Maisons fixes, nuages flottants.
Je vais écrire une page de bravoure: l'écrire comme elle fut vécue, avec une dure volonté et si peu pour moi! Moi qui ai dans le coeur tout autre chose qui semble déborder et que je ne puis encore réaliser.
Bravoure compacte, profondément gravée.
Fillette, je me séparais nettement du jeu, une fois qu´il était terminé, comme un corps ruisselant d'eau se jette sur le sable. Puis, parmi les ouvriers de mon père, des centaines dans le souffle énorme des fourneaux--est-il resté dans mon regard un peu de la flamme et de l´incandescence de la matière en fusion?--je me sentais sertie, palpitante, en cette activité défiant presque le cerveau qui la dirigeait et les muscles des autres. J´ai aligné des chiffres, debout j´ai surveillé des travaux manuels, j´ai porté pour m'amuser des poids sur les bras qui quelques années plus tard devaient porter mon enfant. Fille de patron. Tant de forces à dépenser, tant! pour arriver, exténuée, à comprendre la liberté douce d´une ligne de montagne bleue, là-haut...
Et, plus tard, de pauvres nécessités matérielles s´ajoutant à la douleur fidèle: la valeur du sou, la nourriture préparée de mes propres mains, la vaine tentation d´un fruit, d´un peu de parfum: le travail pour ce sou, la lourde fatigue de dépouiller des journaux, de feuilleter des revues, les yeux sur des épreuves étrangères, la plume qui traduit des volumes et des volumes, niaiseries, des mois, des années...
Les bouts de mes doigts sont comme des pétales, pourtant.
Apologie de Socrate, découverte un soir, compensation d´infinies biographies de torchons!
Je vis passer des caravanes.
Elles continuent leur marche, certainement.
Des femmes, dans des salles d´hôpitaux, me tendirent leurs petits, des milliers de femmes, pauvres traits durs, lèvres arides. En des heures matinales, qui étaient fraîches et parfumées, misérablement des milliers de petits membres nus avec leurs condamnations, me furent montrés.
Je vis, dans les faubourgs, de sales paquets d´indigence, qui avaient été enfants du peuple, avaient indifféremment travaillé et volé, et maintenant, sortis de prison, impassibles, s´entassaient.
Autour de la ville, l´espace s´ouvrait interminable pour la fuite. Terre de l´Agro romain, avec ses attentifs petits nuages dans le ciel d´or. Toutes les formes apparaissaient pour s´estamper ainsi grises à terre, nomades bas-reliefs. Et le gris et l´or, la rase campagne et le cave velum du temps chantaient.
Fut-ce un été ou un hiver? Je ne sais. Je vis cette majesté déserte se creuser comme certains regards, et inattendues, dans des champs d'ombre d´où toute humanité semblait écartée, remuer des vies. Choses d´argile encore ou déjà? Elles me demandaient: "D´où viens-tu ? Comme tu es blanche!!!"
(Douleur, douleur d´aujourd´hui et de toujours, je ne te surmonte pas, tu es présente. Les images que j´évoque n´enlèvent ni n´ajoutent rien à la saveur de terre que j´ai dans la bouche. Mais, née dame et guerrière, j´écris de la même main qui, légère, a porté hier une branche de roses au jeune blessé qui ne me connaît pas. Il l´a baisée
avec une sensation étrange, et belle était la branche, entre cet étonnement soumis et mon sourire distant.)
"D´où viens-tu?"
J'indiquai Rome qui, comme un jardin de cristal, apparaissait à peine surgissant au fond de cette immensité.
Une joie sanglotante, un instant, peut créer une rude loi pour des années.
Toute la terre romaine devint mon fief, devint mienne plus que si je l´avais, à partir de l´adolescence, parcourue à cheval, au galop. Possession auréolée et à côté de moi, on vit venir ceux que je traînais à ma suite avec André. Des villages de roseaux et de mottes de terre et des cavernes insoupçonnées, des êtres intrigués sortirent avec empressement à l´arrivée de nouveaux venus, d´instituteurs, de livres. Le sol se creusait de plus en plus vers la mer ou vers les monts, tout poussière ou tout marécage ; il brillait, fébrile, étalait à ma vue de grands yeux de rosée, certains matins qu´une soudaine mélodie, dans la chevelure des pins, s´accordait au vol élevé de l´alouette.
Les plus vieux rirent et pleurèrent en apprenant à épeler--cela est le souvenir le plus sûr de ma longue oeuvre: il vaut que je ne regrette pas la force et la passion que je leur ai données.
Doigts terreux tremblants qui, désormais, apprenaient une science inutile pour eux, comme une musique seulement, désormais.
Et là était la justice: dans la réalité et la timidité de cette joie, à eux et à moi.
Je parus enrôlée pour toujours parmi ceux qui ont l´existence remplie ainsi, qui fondent des écoles et des hospices, échangent de pathétiques visites, ont foi en un avenir social ordonné.
Un fantôme surgit; il va nu-pieds, il a un geste charmant.
François, saint de "ma vallée".
Si cet esprit, le reçoit encore, les grises ironies sont encore toujours négligées.
Comme si j´étais à sa gauche, quand? qui le sait? et comme s´il eût mis avec ses bras en croix sa main droite sur ma tête, et m´eût dit, comme à son Bernard:
"Andando e stando".