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SILVIO PELLICO
MES PRISONS
Traduction de F. REYNARD
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
SILVIO PELLICO
MES PRISONS
TRADUCTION DE FRANCISQUE REYNARD
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits réservés.
NOTICE SUR SILVIO PELLICO
Silvio Pellico est né vers 1789 à Saluces, petite ville du Piémont. Il appartenait à une famille dont la condition, comme il le dit lui-même dans Mes Prisons[1], n’était pas la pauvreté « et qui, en vous rapprochant également du pauvre et du riche, vous donne une exacte connaissance des deux états ». Après une enfance embellie par les plus doux soins, il fut envoyé à Lyon, auprès d’un vieux cousin de sa mère, M. de Rubod, homme fort riche, afin d’y compléter ses études. « Là, dit-il encore[2], tout ce qui peut enchanter un cœur avide d’élégance et d’amour, avait délicieusement occupé la première ferveur de ma jeunesse. » Rentré en Italie vers 1818, il alla demeurer avec ses parents à Milan. « J’avais, ajoute-t-il, poursuivi mes études et appris à aimer la société et les livres, ne trouvant que des amis distingués et de séduisants applaudissements. Monti et Foscolo, bien qu’adversaires déclarés, avaient été également bienveillants pour moi. Je m’attachai davantage à ce dernier, et cet homme si irritable, qui par sa rudesse avait provoqué tant de gens à se désaffectionner de lui, n’était pour moi que douceur et cordialité, et je le révérais tendrement. D’autres littérateurs fort honorables m’aimaient aussi comme je les aimais moi-même. L’envie ni la calomnie ne m’atteignirent jamais ou, du moins, elles partaient de gens tellement discrédités qu’elles ne pouvaient me nuire. A la chute du royaume d’Italie, mon père avait reporté son domicile à Turin, avec le reste de la famille ; et moi, remettant à plus tard de rejoindre des personnes si chères, j’avais fini par rester à Milan, où j’étais entouré de tant de bonheur que je ne savais pas me résoudre à la quitter.
[1] Mes prisons, chap. L.
[2] Ibid.
« Parmi mes autres meilleurs amis, il y en avait trois à Milan qui prédominaient dans mon cœur : Pierre Borsieri, monseigneur Louis de Brême et le comte Louis Porro Lambertenghi. Plus tard, s’y joignit le comte Frédéric Confalonieri. M’étant fait le précepteur des deux enfants de Porro, j’étais pour eux comme un père, et pour leur père comme un frère. Dans celle maison affluait non seulement tout ce que la ville avait de plus cultivé, mais une foule de voyageurs de distinction. Là je connus Mme de Staël, Davis, Byron, Hobhouse, Brougham, et un grand nombre d’autres illustres personnages des diverses parties de l’Europe… J’étais heureux ! je n’aurais pas changé mon sort contre celui d’un prince[3]. »
[3] Mes prisons, chap. L.
C’est dans ce milieu intellectuel hors ligne que Silvio Pellico composa et fit représenter ses deux premières tragédies, Leodamia et Francesca da Rimini. Il avait alors trente ans. Francesca da Rimini obtint un très vif succès, et rendit promptement populaire le nom de son auteur. C’est la seule du reste des œuvres dramatiques de Pellico qui ait survécu et qui soit restée au répertoire. Byron, alors en Italie, en fit une traduction.
La célébrité que le succès de Francesca avait attachée à son nom devait appeler sur Silvio Pellico l’attention des patriotes italiens qui, à cette époque, luttaient de toutes façons contre le despotisme de l’Autriche. Une recrue de cette valeur était précieuse pour eux, et ils ne négligèrent rien pour se l’attacher. Ils avaient pour organe un journal appelé Le Conciliateur, feuille littéraire et dont la politique était ostensiblement bannie, mais qui ne laissait échapper aucune occasion d’exalter l’amour de la patrie et de la liberté. Le Conciliateur, qui comptait parmi ses principaux écrivains tous les amis de Silvio, les Berchet, les Gioja, les Romagnesi, les Maroncelli, les Confalonieri, etc., avait pour bailleur de fonds le comte Porro, dont Silvio élevait les deux enfants, et qui était pour lui « comme un frère ». Il était donc tout naturel qu’il fît partie de la vaillante phalange. C’en était assez pour être suspect aux yeux des autorités allemandes. Aussi fut-il compris parmi les nombreuses personnes arrêtées, à la suite de la découverte d’une vaste conspiration organisée par les sociétés secrètes.
Le 13 novembre 1820 il fut conduit à Sainte-Marguerite. Puis, de là, il fut transféré à Venise, sous les Plombs, et y demeura pendant tout le temps que dura l’instruction de son procès. Après deux années et demie d’alternatives cruelles, il fut enfin condamné à la peine de mort, laquelle fut commuée en celle de quinze années de carcere duro. Au commencement de l’année 1822, il fut conduit au Spielberg, forteresse située près de la ville de Brünn, en Moravie, et où étaient détenus une grande partie des patriotes italiens condamnés pour politique. Il ne devait en sortir que huit ans après, le 1er août 1830.
C’est l’histoire de ces dix ans de captivité que Silvio a racontée dans son livre intitulé : Mes Prisons.
Libre, Silvio revint à Turin, où il s’occupa exclusivement de littérature. Bien qu’il eût renoncé absolument à la politique, il eut encore à lutter contre la censure qui voulait voir dans ses pièces des allusions constantes aux événements du jour.
En 1832, Silvio Pellico alla à Paris, où il reçut de tout le monde l’accueil le plus sympathique. On assure même que la reine Marie-Amélie lui offrit un emploi à la cour, mais qu’il refusa. Cela paraît peu probable. Si la reine avait eu réellement cette intention, elle n’aurait pu y donner suite qu’avec l’assentiment de son mari, et jamais Louis-Philippe, dont la prudence était proverbiale, n’aurait permis une manifestation que l’Autriche aurait été en droit de qualifier d’hostile. Le sentimentalisme n’était pas la vertu dominante du vieux monarque.
La vérité, c’est que Silvio, après un assez court séjour en France, retourna en Piémont. Il alla habiter le château de Camerano près d’Asti. C’est là qu’il composa, ou tout au moins qu’il acheva et mit au point Mes Prisons, qui parurent en 1833[4]. Malgré le succès éclatant du livre, Silvio vécut très retiré, opposant un refus absolu à tous ceux, et ils étaient nombreux, qui cherchaient à l’entraîner dans les luttes politiques. Il avait surtout fort à faire pour repousser les offres des jeunes gens que l’exemple de la révolution de 1830 avait exaltés, et qui lui demandaient de se mettre à leur tête, ou tout au moins d’être leur conseiller. Rien ne put le fléchir. Il se renferma plus que jamais dans sa solitude, et partageait son temps entre Asti et Turin, où le marquis Barolo l’avait nommé son bibliothécaire. Lorsqu’il mourut, en 1854, il était sinon oublié, du moins tout à fait inconnu de la génération nouvelle à qui il allait être donné d’arracher enfin la malheureuse Italie à la domination de ses maîtres étrangers, et d’en faire une nation libre et indépendante.
[4] L’immense succès de Mes Prisons fit éclore, tant en France qu’à l’étranger, de nombreuses imitations. Parmi celles qui eurent le plus de retentissement, il faut citer Picciola, de Saintine, dont la vogue balança celle de l’œuvre de Silvio Pellico. Ce roman fut aussi traduit dans toutes les langues, et eut l’honneur d’être, à maintes reprises, interprété par le crayon de nos plus célèbres artistes. Mais, en dépit de ses éditions multiples, Picciola est aujourd’hui à peu près oubliée. Le temps a fait justice du pastiche froid et maniéré, pour laisser toute sa vigueur et tout son charme au récit simple, ému et vrai où le prisonnier du Spielberg nous retrace ses souffrances.
F. R.
Mais il n’en était pas de même de son œuvre. Mes Prisons sont un de ces livres définitivement adoptés par la postérité, comme le Vicaire de Wakefield, Paul et Virginie, qui ont été traduits dans toutes les langues, sont devenus comme un patrimoine commun à l’humanité tout entière, et qui seront éternellement lus tant qu’il y aura des natures sachant s’émouvoir à des récits pathétiques, c’est-à-dire toujours. Mais ce qui constitue pour l’œuvre de Silvio Pellico une incontestable supériorité sur les autres chefs-d’œuvre, c’est qu’elle n’est pas une fiction plus ou moins bien trouvée, plus ou moins bien rendue. Elle a été vécue. Ce ne sont pas des aventures, des souffrances imaginaires que l’écrivain présente au public ; ce sont des souffrances réelles, les siennes. Son livre n’est pas un roman, c’est une histoire ; histoire lamentable, mais qui est aussi une leçon. Elle nous apprend que les tortures ne sont pas un moyen suffisant pour terrifier les nations, ou du moins pour les empêcher d’accomplir leurs destinées. Les cachots du Spielberg ont bien pu dévorer les patriotes italiens ; ils n’ont pu faire que l’Autriche n’ait pas été obligée de rendre à heure dite et la Lombardie et la Vénétie. Alors à quoi bon les cruautés déployées ? Et cela doit encore être un espoir. De nos jours, un autre État européen, se basant sur la force qui prime le droit, détient et opprime une province qui ne veut pas de lui. Il arrivera de cette situation ce qui est arrivé pour la Lombardie et la Vénétie, qui sont revenues à leur ancienne patrie.
Quelles que soient donc les critiques plus ou moins justes qu’on puisse lui adresser au point de vue de la mansuétude étrange qu’il témoigne envers les bourreaux de son pays, le livre de Silvio Pellico aura été pour une bonne part dans ce résultat. Et qui sait ! Peut-être l’auteur, qu’il l’ait voulu ou non, que ce soit de sa part habileté ou faiblesse, a-t-il été bien inspiré en bannissant de son livre toute récrimination politique ! Il y a intéressé tout le monde ; il a ému tous les cœurs généreux à quelque parti qu’ils appartinssent, et son action n’en a été que plus forte, ayant opéré sur un champ plus vaste. S’il eût transformé son œuvre en pamphlet, il aurait contenté sans doute une certaine portion de ses lecteurs, mais la masse n’aurait pas été remuée.
Au contraire, tous, femmes, enfants, hommes faits, vieillards, dans quelque condition sociale que la vie les ait jetés, de quelque nationalité qu’ils dépendent, ont lu et dévoré le récit de Silvio Pellico, ont plaint ses malheurs immérités, ont maudit ses bourreaux. Tous ont été séduits par le style touchant de cette œuvre sincère, qui, nous le répétons, a pris sa grande place parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain.
F. Reynard.
AVANT-PROPOS
Ai-je écrit ces Mémoires par vanité de parler de moi ? Je désire que cela ne soit pas, et, autant qu’on puisse se constituer son propre juge, il me semble avoir eu de plus hautes visées : — celle de contribuer à réconforter quelque malheureux avec le tableau des maux que j’ai soufferts et des consolations que, par expérience, j’ai vu qu’on peut obtenir dans les plus grandes infortunes ; — celle d’attester qu’au milieu de mes longs tourments je n’ai cependant pas trouvé l’humanité aussi inique, aussi indigne d’indulgence, aussi pauvre de grandes âmes, qu’on a coutume de la représenter ; — celle d’inviter les nobles cœurs à aimer beaucoup, à ne haïr aucun mortel, à n’avoir de haine irréconciliable que pour les basses tromperies, la pusillanimité, la perfidie, toute dégradation morale ; — celle de redire une vérité déjà bien connue, mais souvent oubliée : c’est que la Religion et la Philosophie commandent l’une et l’autre une énergique volonté et un jugement calme ; et que, sans ces conditions réunies, il n’y a ni justice, ni dignité, ni principes assurés.
MES PRISONS
CHAPITRE PREMIER
Le vendredi 13 octobre 1820, je fus arrêté à Milan et conduit à Sainte-Marguerite. Il était trois heures après midi. On me fit subir un long interrogatoire pendant tout ce jour et pendant d’autres encore. Mais de cela je ne dirai rien. Semblable à un amant maltraité de sa belle et dignement résolu à lui tenir rigueur, je laisse la politique où elle est, et je parle d’autre chose.
A neuf heures du soir de ce pauvre vendredi, le greffier me consigna au concierge, et celui-ci, après m’avoir conduit dans la chambre qui m’était destinée, m’invita d’une façon polie à lui remettre, pour me les restituer en temps voulu, ma montre, mon argent, et tous les autres objets que je pouvais avoir dans ma poche ; puis il me souhaita respectueusement la bonne nuit.
« Attendez, mon cher, lui dis-je ; aujourd’hui je n’ai pas dîné ; faites-moi apporter quelque chose.
— Tout de suite : l’auberge est ici près, et monsieur verra quel bon vin !
— Du vin, je n’en bois pas. »
A cette réponse, le sieur Angiolino me regarda tout stupéfait et espérant que je plaisantais. Les concierges de prison qui tiennent cabaret ont horreur d’un prisonnier qui ne boit pas de vin.
« Je n’en bois pas, en vérité.
— J’en suis fâché pour monsieur ; il souffrira doublement de la solitude… »
Et, voyant que je ne changeais pas d’intention, il sortit ; et en moins d’une demi-heure j’eus à dîner. Je mangeai quelques bouchées, je bus avec avidité un verre d’eau, et on me laissa seul.
La chambre était au rez-de-chaussée et donnait sur la cour. Prisons deçà, prisons delà ; prisons au-dessus, prisons en face. Je m’appuyai à la fenêtre, et je restai quelque temps à écouter les allées et venues des gardiens et le chant frénétique de quelques-uns des détenus.
Je pensais : « Il y a un siècle, ceci était un monastère ; les vierges saintes et pénitentes qui l’habitaient auraient-elles jamais imaginé que leurs cellules retentiraient aujourd’hui, non plus de gémissements de femmes et d’hymnes de dévotion, mais de blasphèmes et de chansons obscènes, et qu’elles renfermeraient des hommes de toute sorte et pour la plupart destinés aux fers ou à la potence ? Et, dans un siècle, qui respirera dans ces cellules ? O fuite rapide du temps ! ô mobilité perpétuelle des choses ! Peut-il, celui qui vous considère, s’affliger si la fortune a cessé de lui sourire, s’il vient à être enseveli en prison, s’il est menacé du gibet ? Hier j’étais un des plus heureux mortels du monde ; aujourd’hui je n’ai plus aucune des douceurs qui réconfortaient ma vie ; plus de liberté, plus d’entourage d’amis, plus d’espérances ! Non ; s’illusionner serait folie. Je ne sortirai d’ici que pour être jeté dans les plus horribles cachots, ou livré au bourreau ! Eh bien, le jour qui suivra ma mort sera comme si j’avais expiré dans un palais, et si j’avais été porté au tombeau avec les plus grands honneurs. »
Ces réflexions sur la fuite rapide du temps rendaient la vigueur à mon âme. Mais me revinrent à la pensée mon père, ma mère, mes deux frères, mes deux sœurs, une autre famille que j’aimais comme si elle eût été la mienne ; et les raisonnements philosophiques ne valurent plus rien. Je m’attendris, et je pleurai comme un enfant.
CHAPITRE II
Trois mois auparavant j’étais allé à Turin, et j’avais revu, après quelques années de séparation, mes chers parents, un de mes frères et mes deux sœurs. Toute notre famille s’était toujours tant aimée ! Aucun fils n’avait été plus que moi comblé de bienfaits par son père et sa mère. Oh ! comme, en revoyant les vénérés vieillards, j’avais été ému de les trouver notablement plus accablés par l’âge que je ne me l’imaginais ! Combien j’aurais alors voulu ne plus les abandonner, et me consacrer à soulager leur vieillesse par mes soins ! Combien je regrettai, pendant les jours si courts que je restai à Turin, d’être appelé par quelques autres devoirs hors du toit paternel, et de donner une si faible partie de mon temps à ce couple aimé ! Ma pauvre mère disait avec une mélancolique amertume : « Ah ! notre Silvio n’est pas venu à Turin pour nous voir ! » Le matin où je repartis pour Milan la séparation fut très douloureuse. Mon père monta dans la voiture avec moi, et m’accompagna pendant un mille ; puis il s’en revint tout seul. Je me retournais pour le regarder, et je pleurais, et je baisais un anneau que ma mère m’avait donné, et jamais je ne sentis une telle angoisse à m’éloigner de mes parents. Peu crédule aux pressentiments, je m’étonnais de ne pouvoir vaincre ma douleur, et j’étais forcé de dire avec épouvante : « D’où me vient cette inquiétude extraordinaire ? » Il me semblait vraiment prévoir quelque grande infortune.
Maintenant, en prison, je me ressouvenais de cette épouvante, de ces angoisses ; je me ressouvenais de toutes les paroles que j’avais entendues, trois mois auparavant, de mes parents. Cette plainte de ma mère : « Ah ! notre Silvio n’est pas venu à Turin pour nous voir ! » me retombait comme du plomb sur le cœur. Je me reprochais de ne m’être pas montré mille fois plus tendre pour eux. « Je les aime tant, et je le leur ai dit si faiblement ! Je ne devais plus jamais les revoir, et je me suis si peu rassasié de leurs chers visages ! et j’ai été si avare des témoignages de mon amour ! » Ces pensées me déchiraient l’âme.
Je fermai la fenêtre ; je me promenai pendant une heure, croyant n’avoir pas de repos de toute la nuit. Je me mis au lit, et la fatigue m’endormit.
CHAPITRE III
S’éveiller la première nuit en prison est chose horrible. « Est-ce possible (dis-je en me rappelant où j’étais), est-ce possible ! moi ici ! et n’est-ce pas maintenant un rêve que je fais ? C’est donc hier qu’on m’a arrêté ? hier qu’on me fit subir ce long interrogatoire qui doit continuer demain, et qui sait combien de temps encore ? C’est hier soir, avant de m’endormir, que j’ai tant pleuré en pensant à mes parents ? »
Le repos, le silence absolu, le court sommeil qui avait réparé mes forces mentales, semblaient avoir centuplé en moi la puissance de la douleur. En cette absence totale de distractions, l’inquiétude de tous ceux qui m’étaient chers, et en particulier de mon père et de ma mère, lorsqu’ils apprendraient mon arrestation, se peignait à mon imagination avec une force incroyable.
« En ce moment, disais-je, ils dorment encore tranquilles, ou bien ils veillent en pensant avec douceur à moi, bien éloignés de soupçonner le lieu où je suis ! Heureux si Dieu les enlevait de ce monde avant que la nouvelle de mon malheur arrive à Turin ! Qui leur donnera la force de supporter ce coup ? »
Une voix intérieure sembla me répondre : « Celui que tous les affligés invoquent et aiment et sentent en eux-mêmes ! Celui qui donnait la force à une Mère de suivre son Fils au Golgotha, et de se tenir sous sa croix ! l’ami des malheureux, l’ami des hommes ! »
Ce fut là le premier moment où la religion triompha de mon cœur ; et c’est à l’amour filial que je dois ce bienfait.
Jusque-là, sans être hostile à la religion, je la suivais peu et mal. Les vulgaires objections avec lesquelles on a la coutume de la combattre ne me paraissaient pas valoir grand’chose, et cependant mille doutes sophistiques affaiblissaient ma foi. Déjà, depuis longtemps, ces doutes ne tombaient plus sur l’existence de Dieu ; et j’allais me répétant que, si Dieu existe, une conséquence nécessaire de sa justice est une autre vie pour l’homme qui a souffert dans un monde si injuste : de là, la suprême raison d’aspirer aux biens de cette seconde vie ; de là, un culte d’amour de Dieu et du prochain, une perpétuelle aspiration à s’ennoblir par de généreux sacrifices. Déjà, depuis longtemps, j’allais me redisant tout cela, et j’ajoutais : « Et quelle autre chose est le christianisme, sinon cette perpétuelle aspiration à se rendre meilleur ? » Et je m’étonnais que, l’essence du christianisme se manifestant si pure, si philosophique, si inattaquable, il fût venu une époque où la philosophie osât dire : « C’est moi qui désormais prendrai sa place. — Et de quelle façon la prendras-tu ? En enseignant le vice ? Non certes. En enseignant la vertu ? Eh bien, ce sera l’amour de Dieu et du prochain ; ce sera précisément ce que le christianisme enseigne. »
Bien que, depuis quelques années, j’éprouvasse ces sentiments, j’évitais de conclure : « Sois donc conséquent ! sois chrétien ! Ne te scandalise plus des abus ! Ne te révolte plus contre quelques points difficiles de la doctrine de l’Église, puisque le point principal est celui-ci, et il est très lucide : Aime Dieu et le prochain. »
En prison, je me décidai enfin à embrasser cette conclusion, et je l’embrassai. J’hésitai un peu en pensant que, si quelqu’un venait à me savoir plus religieux qu’auparavant, il se croirait en droit de me considérer comme un hypocrite ou comme avili par le malheur. Mais, sentant que je n’étais ni hypocrite ni avili, je me complus à ne tenir aucun compte des blâmes possibles non mérités, et je résolus d’être et de me déclarer désormais chrétien.
CHAPITRE IV
Je restai plus tard affermi dans cette résolution, mais je commençai à la ruminer, et presque à la vouloir pendant cette première nuit de captivité. Vers le matin mes fureurs étaient calmées, et je m’en étonnais. Je repensais à mes parents et aux autres personnes aimées, et je ne désespérais plus de leur force d’âme, et le souvenir des vertueux sentiments que je leur avais autrefois connus me consolait.
Pourquoi tout d’abord un tel trouble en moi en m’imaginant le leur, et pourquoi maintenant une telle confiance dans l’élévation de leur courage ? Cet heureux changement était-il un prodige ? Était-ce un effet naturel de ma croyance en Dieu ravivée ? — Eh ! qu’importe d’appeler prodiges ou non les réels et sublimes bienfaits de la religion ?
A minuit, deux secondini (ainsi s’appellent les garçons guichetiers qui dépendent du concierge) étaient venus me visiter et m’avaient trouvé de très mauvaise humeur. A l’aube ils revinrent, et me trouvèrent serein et cordialement disposé à la plaisanterie.
« Cette nuit Monsieur avait une mine de basilic, dit Tirola ; maintenant il est tout autre, et je m’en réjouis : c’est un signe qu’il n’est pas, — pardon de l’expression, — un coquin ; car les coquins (je suis vieux dans le métier et mes observations ont quelque poids), les coquins sont plus enragés le second jour de leur arrestation que le premier. Monsieur prend-il du tabac ? — Je n’ai pas l’habitude d’en prendre, mais je ne veux pas refuser votre gracieuseté. Quant à votre observation, excusez-moi, mais elle n’est pas de l’homme expérimenté que vous semblez être. Si ce matin je n’ai plus la mine d’un basilic, ne pourrait-il pas se faire que ce changement fût une preuve de sottise, de facilité à m’illusionner, à rêver ma prochaine mise en liberté ?
— Je n’en douterais pas si Monsieur était en prison pour d’autres motifs ; mais pour ces affaires d’État, au jour d’aujourd’hui, il n’est pas possible de croire qu’elles finissent ainsi sur deux pieds. Et Monsieur n’est pas assez simple pour se l’imaginer. Que Monsieur me pardonne : veut-il une autre prise ?
— Donnez. Mais comment peut-on avoir un visage aussi gai que le vôtre en vivant toujours parmi des malheureux ?
— Monsieur croira que c’est par indifférence pour les douleurs d’autrui ; je ne le sais pas positivement moi-même, à dire vrai ; mais je puis lui assurer que bien des fois voir pleurer me fait mal. Et alors je feins d’être gai, afin que les pauvres prisonniers sourient, eux aussi.
— Il me vient, brave homme, une pensée que je n’ai jamais eue : c’est qu’on peut faire le métier de geôlier et être de très bonne pâte.
— Le métier ne fait rien, Monsieur. Au delà de cette voûte que vous voyez, par derrière la cour, il y a une autre cour et d’autres prisons, toutes pour les femmes. Ce sont… je ne trouve pas l’expression… des femmes de mauvaise vie. Eh bien, Monsieur, il y en a qui sont des anges quant au cœur. Et si monsieur était guichetier…
— Moi ? » (Et j’éclatai de rire).
Tirola s’arrêta déconcerté par mon rire, et ne poursuivit pas. Peut-être il voulait dire que, si j’avais été guichetier, j’aurais eu de la peine à ne pas me prendre d’affection pour quelqu’une de ces malheureuses.
Il me demanda ce que je voulais pour déjeuner. Il sortit, et quelques minutes après il m’apporta le café.
Je le regardais fixement en face, avec un sourire malicieux qui voulait dire : « Porterais-tu un billet de moi à un autre infortuné, à mon ami Pierre ? » Et il me répondit avec un autre sourire qui voulait dire : « Non, Monsieur ; et si vous vous adressez à un de mes camarades, prenez garde que celui qui vous dira oui ne vous trahisse. »
Je ne suis pas véritablement certain qu’il me comprît, ni que je le comprisse. Ce que je sais bien, c’est que je fus dix fois sur le point de lui demander un morceau de papier et un crayon, et que je n’osai pas parce qu’il y avait quelque chose dans ses yeux qui semblait m’avertir de ne me fier à personne, et moins encore aux autres qu’à lui.
CHAPITRE V
Si Tirola, avec son expression de bonté, n’avait pas eu en même temps ces regards si faux, s’il avait eu une physionomie plus noble, j’aurais cédé à la tentation d’en faire mon ambassadeur, et peut-être un billet de moi, parvenu à temps à mon ami, lui aurait donné le moyen de réparer quelque erreur, — et peut-être cela aurait-il sauvé non pas lui, le pauvret, qui était déjà trop compromis, mais plusieurs autres et moi.
Patience ! Il devait en arriver ainsi.
Je fus appelé pour la continuation de l’interrogatoire, et cela dura toute cette journée et plusieurs autres, sans aucun intervalle que celui des repas.
Tant que le procès ne fut pas clos, les jours s’envolaient rapides pour moi, si grande était ma tension d’esprit pour ces interminables réponses à des demandes si variées, et pour me recueillir aux heures du dîner et le soir, afin de réfléchir à tout ce qui m’avait été demandé et à ce que j’avais répondu, ainsi qu’à tous les points sur lesquels je serais probablement encore interrogé.
A la fin de la première semaine, il m’advint un grand déplaisir. Mon pauvre Pierre, désireux autant que je l’étais moi-même de pouvoir établir entre nous quelque communication, m’envoya un billet et se servit, non de l’un des guichetiers, mais d’un malheureux prisonnier qui venait avec eux faire quelque service dans nos chambres. C’était un homme de soixante à soixante-dix ans, condamné à je ne sais combien de mois de détention.
Avec une épingle que j’avais je me piquai un doigt, et je fis avec mon sang quelques lignes de réponse que je remis au messager. Il eut la malechance d’être épié, fouillé, trouvé avec le billet sur lui, et, si je ne me trompe, bâtonné. J’entendis des cris aigus qui me parurent venir du malheureux vieillard, et je ne le revis jamais plus.
Appelé à l’interrogatoire, je frémis en me voyant représenter mon petit papier barbouillé de sang qui, grâce au Ciel, ne parlait pas de choses pouvant nuire et avait l’air d’un simple bonjour. On me demanda avec quoi je m’étais tiré du sang ; on m’enleva l’épingle, et on rit de ceux qu’on avait joués. Ah ! moi, je ne ris pas ! Je ne pouvais ôter de devant mes yeux le vieux messager. J’aurais volontiers souffert quelque châtiment pour qu’on lui pardonnât, et quand arrivèrent à mes oreilles les cris que je soupçonnais être de lui, mon cœur s’emplit de larmes.
En vain je demandai plusieurs fois de ses nouvelles au geôlier et aux guichetiers. Ils secouaient la tête et disaient : « Il l’a payé cher celui-là ; il n’en refera plus de semblables ; il jouit maintenant d’un peu plus de repos. » Ils ne voulaient pas s’expliquer davantage.
Faisaient-ils allusion à l’étroite prison où était tenu cet infortuné, ou parlaient-ils ainsi parce qu’il était mort sous la bastonnade ou de ses suites ?
Un jour il me sembla le voir de l’autre côté de la cour, sous le portique, avec une charge de bois sur les épaules. Le cœur me palpita comme si j’avais revu un frère.
CHAPITRE VI
Quand je ne fus plus martyrisé par les interrogatoires et que je n’eus plus rien pour occuper mes journées, alors je sentis amèrement le poids de la solitude.
On me permit bien d’avoir une Bible et Dante ; le concierge mit bien à ma disposition sa bibliothèque, consistant en quelques romans de Scudéry, du Piazzi et pire encore ; mais mon esprit était trop agité pour pouvoir s’appliquer à quelque lecture. J’apprenais par cœur chaque jour un chant de Dante, et cet exercice était cependant si machinal, que je le faisais en pensant moins à ces vers qu’à mes malheurs. Il m’en arrivait de même en lisant d’autres choses, excepté parfois certains passages de la Bible. Ce divin livre que j’avais toujours beaucoup aimé, alors même que je me croyais incrédule, était maintenant étudié par moi avec plus de respect que jamais. Toutefois, en dépit de mon bon vouloir, je le lisais le plus souvent ayant l’esprit à autre chose, et je ne comprenais pas. Peu à peu je devins capable de le méditer plus fortement et de le goûter toujours davantage.
Une telle lecture ne me donna jamais la moindre disposition à la bigoterie, c’est-à-dire à cette dévotion mal entendue qui rend pusillanime ou fanatique. Au contraire, elle m’enseignait à aimer Dieu et les hommes, à désirer toujours davantage le règne de la justice, à abhorrer l’iniquité tout en pardonnant aux hommes iniques. Le christianisme, au lieu de défaire en moi ce que la philosophie pouvait y avoir fait de bon, l’affermissait, le rendait meilleur par des raisons plus élevées, plus puissantes.
Un jour, ayant lu qu’il faut prier sans cesse, et que la véritable prière ne consiste pas à marmotter beaucoup de mots à la façon des païens, mais à adorer Dieu avec simplicité, tant en paroles qu’en actions, et à faire que les unes et les autres soient l’accomplissement de sa volonté sainte, je me proposai de commencer consciencieusement cette incessante prière, c’est-à-dire de ne plus me permettre une pensée qui ne fût animée du désir de me conformer aux décrets de Dieu.
Les formules de prière que je récitais dans mon adoration furent toujours peu nombreuses, non par mépris (car je les crois au contraire très salutaires, à ceux-ci plus, à ceux-là moins, pour fixer l’attention dans le culte), mais parce que je me sens ainsi fait, que je ne suis pas capable d’en réciter beaucoup sans tomber dans des distractions et mettre l’idée du culte en oubli.
L’attention à me tenir constamment en présence de Dieu, au lieu d’être un sujet de crainte, était pour moi une très suave chose. En n’oubliant pas que Dieu est toujours à côté de nous, qu’il est en nous, ou plutôt que nous sommes en lui, la solitude perdait de plus en plus chaque jour de son horreur pour moi. « Ne suis-je pas en sublime compagnie ? » me disais-je ; et je me rassérénais, et je chantonnais, et je sifflais avec plaisir et avec attendrissement.
« Eh bien ! pensai-je, n’aurait-il pas pu m’arriver une fièvre qui m’aurait mis au tombeau ? Tous ceux qui me sont chers, qui, en me perdant, se seraient abandonnés aux larmes, auraient cependant acquis peu à peu la force de se résigner à mon absence. Au lieu d’une tombe, c’est une prison qui m’a dévoré ; dois-je croire que Dieu ne les munira pas d’une force égale ? »
Mon cœur exhalait les vœux les plus fervents pour eux, quelquefois avec des larmes ; mais les larmes elles-mêmes étaient mêlées de douceur. J’avais pleine confiance que Dieu nous soutiendrait, eux et moi. Je ne me suis pas trompé.
CHAPITRE VII
Vivre libre est beaucoup plus beau que de vivre en prison ; qui en doute ? Pourtant, même dans les misères d’une prison, quand on pense que Dieu y est présent, que les joies du monde sont fugaces, que le vrai bien est dans la conscience, et non dans les objets extérieurs, on peut sentir du plaisir à la vie. Pour moi, j’avais pris en moins d’un mois mon parti, je ne dirai pas complètement, mais d’une façon supportable. Je vis que, ne voulant pas commettre l’indigne action d’acheter l’impunité en poursuivant la perte d’autrui, mon sort ne pouvait être que la potence ou un long emprisonnement. Il était nécessaire de s’y résigner. « Je respirerai jusqu’à ce qu’ils me laissent un souffle, dis-je, et quand ils me l’enlèveront, je ferai comme tous les malades quand ils sont arrivés au suprême moment. Je mourrai. »
Je m’étudiais à ne me plaindre de rien, et à donner à mon âme toutes les jouissances possibles. La plus ordinaire était de renouveler l’énumération des biens qui avaient embelli mes jours : un père excellent, une excellente mère, des frères et des sœurs excellents, eux aussi, tels et tels amis, une bonne éducation, l’amour des lettres, etc. Qui plus que moi avait été comblé de félicité ? Pourquoi ne pas en rendre grâces à Dieu, bien que maintenant tout cela soit tempéré par l’adversité ? Alors, en faisant cette énumération, je m’attendrissais, et je pleurais un instant ; mais le courage et la gaieté finissaient par revenir.
Dès les premiers jours, je m’étais fait un ami. Ce n’était pas le geôlier, ni aucun des guichetiers, ni aucun des juges du procès. Je parle pourtant d’une créature humaine. Qui était-ce ? — Un petit enfant, sourd et muet, de cinq ou six ans. Son père et sa mère étaient des voleurs, et la loi les avait frappés. Le malheureux petit orphelin était maintenu entre les mains de la police, avec quelques autres enfants dans la même situation. Ils habitaient tous dans une chambre en face de la mienne, et à de certaines heures on leur ouvrait la porte pour qu’ils sortissent prendre l’air dans la cour.
Le sourd-muet venait sous ma fenêtre, me souriait et gesticulait. Je lui jetais un beau morceau de pain ; il le prenait en faisant un bond de joie, courait à ses camarades et en donnait à tous ; puis il venait manger sa petite portion près de ma fenêtre, exprimant sa gratitude avec le sourire de ses beaux yeux.
Les autres enfants me regardaient de loin, mais n’osaient pas m’approcher ; le sourd-muet avait une grande sympathie pour moi, non pas seulement par un motif d’intérêt. Quelquefois il ne savait que faire du pain que je lui jetais, et me faisait signe que lui et ses camarades avaient bien mangé et ne pouvaient prendre plus de nourriture. S’il voyait venir un guichetier dans ma chambre, il lui donnait le pain pour qu’il me le rendît. Bien qu’il n’attendît alors rien de moi, il continuait à folâtrer devant ma fenêtre avec une grâce tout aimable, se réjouissant que je le visse. Une fois un guichetier permit à l’enfant d’entrer dans ma prison ; celui-ci, à peine entré, courut m’embrasser les jambes en poussant un cri de joie. Je le pris dans mes bras, et je ne saurais décrire le transport avec lequel il me comblait de caresses. Que d’amour dans cette chère petite âme ! Comme j’aurais voulu pouvoir le faire élever, et le sauver de l’abjection dans laquelle il se trouvait !
Je n’ai jamais su son nom. Lui-même ne savait pas en avoir un. Il était toujours gai, et je ne le vis jamais pleurer qu’une fois qu’il fut battu, je ne sais pourquoi, par le geôlier. Chose étrange ! vivre en de semblables lieux semble le comble de l’infortune, et pourtant cet enfant avait certainement autant de félicité que peut en avoir à cet âge le fils d’un prince. Je faisais cette réflexion, et j’apprenais ainsi que l’humeur peut se rendre indépendante du lieu. Gouvernons l’imagination, et nous serons bien presque partout. Un jour est vite passé, et quand le soir on se met au lit sans faim et sans douleurs aiguës, qu’importe que ce lit soit plutôt entre des murs qui s’appellent prison, ou entre des murs qui s’appellent maison ou palais ?
Excellent raisonnement ! Mais comment faire pour gouverner l’imagination ? Je m’y essayais, et il me semblait bien parfois y réussir à merveille ; mais d’autres fois elle triomphait tyranniquement, et moi, plein de dépit, je m’étonnais de ma faiblesse.
CHAPITRE VIII
« Dans mon malheur, je suis pourtant heureux, disais-je, qu’on m’ait donné une prison au rez-de-chaussée, sur cette cour, où, à quatre pas de moi, vient ce cher petit enfant, avec lequel j’entretiens si doucement une conversation muette ! Admirable intelligence humaine ! Que de choses nous nous disons, lui et moi, par l’expression infinie des regards et de la physionomie ! Comme il règle ses mouvements avec grâce, quand il sourit ! Comme il les corrige, quand il voit qu’ils me déplaisent ! Comme il comprend que je l’aime, quand il caresse ou qu’il régale un de ses camarades ! Personne au monde ne se l’imagine, et pourtant moi, debout près de la fenêtre, je puis être une espèce d’éducateur pour cette pauvre petite créature. A force de répéter notre mutuel exercice de signes, nous perfectionnerons la communication de nos idées. Plus il sentira qu’il s’instruit et qu’il s’ennoblit avec moi, plus il m’affectionnera. Je serai pour lui le génie de la raison et de la bonté ; il apprendra à me confier ses douleurs, ses joies, ses désirs ; moi, j’apprendrai à le consoler, à le rendre meilleur, à le diriger dans toute sa conduite. Qui sait si, en tenant mon sort indécis de mois en mois, on ne me laissera pas vieillir ici ? Qui sait si cet enfant ne croîtra pas sous mes yeux, et ne sera pas employé à quelque service dans cette maison ? Avec autant d’intelligence qu’il en montre, que pourra-t-il devenir ? Hélas ! rien de plus qu’un excellent guichetier, ou quelque autre chose de semblable. Eh bien, n’aurai-je pas fait une bonne œuvre, si j’ai contribué à lui inspirer le désir de plaire aux honnêtes gens et à lui-même, à lui donner l’habitude des sentiments de bienveillance ? »
Ce soliloque était très naturel. J’eus toujours beaucoup d’inclination pour les enfants, et la profession d’instituteur me paraît sublime. Je remplissais un semblable office, depuis quelques années, auprès de Jean et de Jules Porro, deux jeunes gens de belle espérance, que j’aimais comme mes fils et que j’aimerai toujours ainsi. Dieu sait combien de fois en prison j’ai pensé à eux, combien je me suis affligé de ne pouvoir compléter leur éducation, quels vœux ardents j’ai formés pour qu’ils rencontrassent un nouveau maître qui m’égalât pour les aimer !
Parfois je m’écriais à part moi : « Quelle grossière parodie est-ce là ? Au lieu de Jean et de Jules, enfants doués des dons les plus splendides que la nature et la fortune puissent faire, j’ai pour disciple un pauvre petit, sourd, muet, déguenillé, fils d’un voleur !… qui tout au plus deviendra un guichetier, ce que, en termes un peu moins choisis, on nommerait sbire. »
Ces réflexions me confondaient, me décourageaient. Mais à peine entendais-je le cri de mon petit muet que tout mon sang se troublait comme celui d’un père qui entend la voix de son fils. Et ce cri et sa vue dissipaient en moi toute idée d’abaissement à son égard. « Est-ce que c’est sa faute, à lui, s’il est déguenillé et infirme, s’il est d’une race de voleurs ? Une âme humaine, dans l’âge d’innocence, est toujours respectable. » Ainsi disais-je ; et je le regardais chaque jour avec plus de tendresse, et il me semblait qu’il croissait en intelligence, et je me confirmais dans la douce pensée de m’appliquer à le dégrossir. Et en rêvant à toutes les possibilités, je pensais que je serais peut-être un jour hors de prison, et que j’aurais le moyen de faire mettre cet enfant au collège des sourds-muets et de lui ouvrir ainsi le chemin à une condition plus belle que celle d’être sbire.
Pendant que je m’occupais ainsi délicieusement de son bonheur, deux guichetiers vinrent un jour me prendre.
« Il faut changer de logis, monsieur.
— Que voulez-vous dire ?
— Que nous avons ordre de vous transférer dans une autre chambre.
— Pourquoi ?
— Quelque autre gros oiseau a été pris, et cette chambre étant la meilleure… monsieur comprend bien…
— Je comprends : c’est la première halte des nouveaux arrivés. »
Et ils me conduisirent du côté opposé de la cour. Mais, hélas ! ce n’était plus au rez-de-chaussée, et je ne pouvais plus causer avec mon petit muet. En traversant cette cour, je vis ce cher enfant assis à terre, étonné, chagrin ; il comprit qu’il me perdait. Au bout d’un instant il se leva, accourut à ma rencontre. Des guichetiers voulaient le chasser ; je le pris dans mes bras et, tout sale qu’il était, je le baisai et le rebaisai avec tendresse, et je me détachai de lui, — dois-je le dire ? — les yeux inondés de larmes.
CHAPITRE IX
Mon pauvre cœur ! tu aimes si facilement et si chaudement, et à combien de séparations, hélas ! n’as-tu pas été déjà condamné ! Celle-ci ne fut certainement pas la moins douloureuse ; et je la ressentis d’autant plus que mon nouveau logement était des plus tristes. Une mauvaise chambre, obscure, sale, avec une fenêtre ayant pour carreaux non des verres, mais du papier, avec les murs souillés de sottes et grossières peintures, je n’ose dire de quelles couleurs, et, dans les endroits qui n’étaient pas peints, il y avait des inscriptions. Beaucoup portaient simplement le nom, le prénom et la patrie de quelque infortuné, avec la date du jour funeste de son arrestation. D’autres ajoutaient des exclamations contre les faux amis, contre eux-mêmes, contre une femme, contre le juge, etc. D’autres étaient des abrégés autobiographiques. D’autres contenaient des sentences morales ; il y avait ces paroles de Pascal :
« Que ceux qui combattent la religion apprennent au moins ce qu’elle est avant de la combattre. Si cette religion se vantait d’avoir une vue claire de Dieu et de le posséder sans voile, ce serait la combattre que de dire que l’on ne voit rien dans le monde qui le montre avec tant d’évidence. Mais puisqu’elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et loin de Dieu, qui s’est caché à leur connaissance ; que c’est même le nom qu’il se donne dans les Écritures, Deus absconditus…, quel avantage peuvent-ils tirer lorsque, dans la négligence qu’il professent quant à la science de la vérité, ils s’écrient que cette vérité, rien ne la leur montre ? »
Puis, au-dessous était écrit (paroles du même auteur) :
« Il ne s’agit pas ici du frivole intérêt de quelque personne étrangère, il s’agit de nous-mêmes et de notre tout. L’immortalité de l’âme est une chose qui nous importe si fort, et qui nous touche si profondément, qu’il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indifférence de savoir ce qui en est. »
Une autre inscription disait :
« Je bénis la prison, parce qu’elle m’a fait connaître l’ingratitude des hommes, ma misère et la bonté de Dieu. »
A côté de ces humbles paroles, étaient les plus violentes et les plus orgueilleuses imprécations de quelqu’un qui se disait athée, et qui se déchaînait contre Dieu, comme s’il eût oublié avoir dit qu’il n’y avait pas de Dieu.
Après une colonne de pareils blasphèmes, en venait une d’injures contre les lâches, ainsi les appelait-il, que l’infortune de la prison rend religieux.
Je montrai ces infamies à un des guichetiers, et je lui demandai qui les avait écrites. « Cela me fait plaisir d’avoir trouvé cette inscription, dit-il. Il y en a tant, et j’ai si peu le temps de les chercher. »
Et, sans plus de réflexions, il se mit à gratter le mur avec un couteau pour la faire disparaître.
« Pourquoi cela ? dis-je.
— Parce que le pauvre diable qui l’a écrite, et qui fut condamné à mort pour homicide avec préméditation, s’en est repenti et m’a fait prier d’avoir cette charité.
— Dieu lui pardonne ! m’écriai-je. Quel homicide était le sien ?
— Ne pouvant tuer son ennemi, il se vengea en lui tuant son fils, le plus bel enfant qu’il y eût sur la terre. »
J’eus un mouvement d’horreur. La férocité peut-elle arriver à ce point ! Et un tel monstre tenait le langage insultant d’un homme supérieur à toutes les faiblesses humaines ! Tuer un innocent ! un enfant !
CHAPITRE X
Dans ma nouvelle chambre, si sombre et si immonde, privé de la compagnie du cher muet, j’étais oppressé de tristesse. Je me tenais de longues heures à la fenêtre qui donnait sur une galerie, et au delà de la galerie on voyait l’extrémité de la cour et la fenêtre de ma première chambre. Qui m’avait succédé là-bas ? J’y voyais un homme qui se promenait beaucoup et rapidement, comme quelqu’un rempli d’agitation. Deux ou trois jours après, je vis qu’on lui avait donné de quoi écrire, et alors il se tenait tout le jour devant sa table.
Finalement je le reconnus. Il sortait de sa chambre accompagné du geôlier ; il allait à l’interrogatoire. C’était Melchior Gioja !
Mon cœur se serra. Toi aussi, vaillant homme, tu es ici ! (Il fut plus heureux que moi. Après quelques mois de détention, il fut remis en liberté).
La vue de toute créature bonne me console, me rend plus affectueux, me fait penser. Ah ! penser et aimer sont un grand bien ! J’aurais donné ma vie pour sauver Gioja de prison ; et cependant le voir me soulageait.
Après être resté longtemps à le regarder, à conjecturer, d’après ses mouvements, s’il avait l’âme tranquille ou inquiète, à faire des vœux pour lui, je me sentais une plus grande force, une plus grande abondance d’idées, un plus grand contentement de moi-même. Cela veut dire que le spectacle d’une créature humaine pour laquelle on a de l’amour, suffit à tempérer la solitude. J’avais tout d’abord été redevable de ce bienfait à un pauvre bambin muet, et maintenant je le devais à la vue lointaine d’un homme de grand mérite.
Peut-être quelque guichetier lui dit où j’étais. Un matin, en ouvrant la fenêtre, il fit flotter son mouchoir de poche en manière de salut. Je lui répondis par le même signe. Oh ! quel plaisir m’inonda l’âme en ce moment ! Il me semblait que la distance avait disparu, que nous étions ensemble. Le cœur me bondissait comme à un amoureux qui revoit sa bien-aimée. Nous gesticulions sans nous comprendre, et avec la même vivacité que si nous nous étions compris ; ou plutôt nous nous comprenions réellement, ces gestes voulaient dire tout ce que nos âmes ressentaient, et l’une n’ignorait pas ce que ressentait l’autre.
De quel confort ces saluts semblaient devoir être pour moi dans l’avenir ! Et l’avenir vint, mais ces saluts ne furent plus renouvelés. Chaque fois que je revoyais Gioja à la fenêtre, je faisais flotter mon mouchoir. En vain ! Les guichetiers me dirent qu’il lui était défendu de provoquer mes gestes ou d’y répondre. Néanmoins il me regardait souvent, et je le regardais, et ainsi nous nous disions encore bien des choses.
CHAPITRE XI
Sur la galerie qui était sous la fenêtre, au niveau même de ma prison, passaient et repassaient du matin au soir d’autres prisonniers, accompagnés par un guichetier. Ils allaient à l’interrogatoire et en revenaient. C’étaient, pour la plupart, des gens de la plus basse condition. J’en vis néanmoins aussi quelques-uns qui semblaient de condition honnête. Bien que je ne pusse pas fixer longtemps mes regards sur eux, tant était rapide leur passage, ils attiraient cependant mon attention. Tous, plus ou moins, me causaient de l’émotion. Ce triste spectacle, dans les premiers jours, accroissait mes douleurs ; mais peu à peu je m’y accoutumai, et il finit même, lui aussi, par diminuer l’horreur de ma solitude.
Il me passait pareillement sous les yeux un grand nombre de femmes arrêtées. De cette galerie on allait, par une voûte, sur une autre cour, et là se trouvaient les prisons des femmes et l’hôpital pour celles qui étaient atteintes de syphilis. Un seul mur, assez mince, me séparait d’une des chambres des femmes. Souvent les pauvres créatures m’assourdissaient avec leurs chansons, quelquefois avec leurs querelles. Le soir, quand les rumeurs avaient cessé, j’entendais leur conversation.
Si j’avais voulu prendre part au colloque, je l’aurais pu. Je m’en abstins je ne sais pourquoi. Par timidité ? par fierté ? par crainte prudente de m’affectionner pour des femmes dégradées ? Ce devait être pour ces trois motifs à la fois. La femme, quand elle est ce qu’elle doit être, est pour moi une créature si sublime ! La voir, l’entendre, lui parler, enrichit mon esprit de nobles pensées. Mais, avilie, méprisable, elle me trouble, m’afflige, me dépoétise le cœur.
Et cependant… (les cependant sont indispensables pour dépeindre l’homme, être si complexe) parmi ces voix féminines, il y en avait de suaves, et celles-là, — pourquoi ne le dirais-je pas ? — m’étaient chères. Une de ces dernières était plus suave que les autres ; on l’entendait plus rarement, et elle n’exprimait pas de pensées vulgaires. Elle chantait peu, et le plus souvent ces deux seuls vers pathétiques :
Chi rende alla meschina
La sua felicità[5] ?
[5] Qui rendra à la malheureuse sa félicité ?
Quelquefois elle chantait les litanies. Ses codétenues l’accompagnaient ; mais j’avais le don de discerner la voix de Madeleine parmi les autres, qui semblaient par trop acharnées à m’empêcher de l’entendre.
Oui, cette malheureuse s’appelait Madeleine. Quand ses compagnes racontaient leurs peines, elle y compatissait et en gémissait, et elle répétait : « Courage, ma chère ; le Seigneur n’abandonne personne. »
Qui pouvait m’empêcher de me l’imaginer belle et plus infortunée que coupable, née pour la vertu, capable d’y retourner si elle s’en était écartée ? Qui pourrait me blâmer, si je m’attendrissais en l’écoutant, si je l’écoutais avec vénération, si je priais pour elle avec une ferveur particulière ?
L’innocence est respectable ; mais combien l’est aussi le repentir ! Le meilleur des hommes, l’homme-Dieu, dédaignait-il de porter son regard plein de pitié sur les pécheresses, de respecter leur confusion, de les admettre parmi les âmes qu’il honorait le plus ? Pourquoi méprisons-nous tant la femme tombée dans l’ignominie ?
En raisonnant ainsi, je fus cent fois tenté d’élever la voix et de faire une déclaration d’amour fraternel à Madeleine. Une fois j’avais déjà commencé la première syllabe de son nom : « Mad…! » Chose étrange ! le cœur me battait comme à un jeune amoureux de quinze ans ; et moi, j’en avais trente et un, ce qui n’est plus l’âge des palpitations enfantines.
Je ne pus aller plus avant. Je recommençai : « Mad…! Mad…! » et ce fut inutile. Je me trouvai ridicule, et je criai de rage : « Matto[6], et non Mad…! »
[6] Fou.
CHAPITRE XII
Ainsi finit mon roman avec cette pauvre créature, si ce n’est que je lui fus redevable des plus doux sentiments pendant quelques semaines. Souvent j’étais mélancolique, et sa voix me remettait en gaieté ; souvent, en pensant à la lâcheté et à l’ingratitude des hommes, je m’irritais contre eux ; je haïssais l’univers, et la voix de Madeleine revenait me disposer à la compassion et à l’indulgence.
« Puisses-tu, ô pécheresse inconnue, n’avoir pas été condamnée à une peine grave ! ou, à quelque peine que tu aies été condamnée, puisses-tu en profiter et te réhabiliter, et vivre et mourir chère au Seigneur ! Puisses-tu être plainte et respectée de tous ceux qui te connaissent, comme tu le fus de moi qui ne t’ai pas connue ! Puisses-tu inspirer à tous ceux qui te verront la patience, la douceur, le désir de la vertu, la confiance en Dieu, comme tu les as inspirés à celui qui t’aima sans te voir ! Mon imagination a pu errer en te figurant à moi comme belle de corps, mais ton âme, j’en suis sûr, était belle. Tes compagnes parlaient grossièrement, et toi avec pudeur et noblesse. Elles blasphémaient, et toi tu bénissais Dieu ; elles se disputaient, et tu apaisais leurs différends. Si quelqu’un t’a tendu la main pour te tirer de la carrière du déshonneur, s’il t’a rendu service avec délicatesse, s’il a séché tes larmes, que toutes les consolations pleuvent sur lui, sur ses fils et sur les fils de ses fils ! »
Contiguë à la mienne, était une prison habitée par plusieurs hommes. Je les entendais aussi parler. Un d’eux surpassait les autres en autorité, non peut-être qu’il fût d’une condition plus raffinée, mais par plus de faconde et d’audace. Il faisait, comme on dit, le docteur. Il discutait et imposait silence à ses contradicteurs par sa voix impérieuse et par la fougue de ses paroles ; il leur dictait ce qu’ils devaient penser et sentir, et ceux-ci, après quelque résistance, finissaient par lui donner raison en tout.
Les malheureux ! Pas un d’eux qui tempérât les ennuis de la prison en exprimant quelque doux sentiment, quelque peu de religion et d’amour !
Le chef de ces voisins me salua, et je lui répondis. Il me demanda comment je passais cette maudite vie. Je lui dis que, bien que triste, il n’y avait pas de vie maudite pour moi, et que, jusqu’à la mort, il fallait chercher à jouir du plaisir de penser et d’aimer.
« Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous. »
Je m’expliquai, et je ne fus pas compris. Et quand, après d’ingénieux ambages préparatoires, j’eus le courage d’indiquer comme exemple la tendresse si chère qu’avait éveillée en moi la voix de Madeleine, le chef partit d’un grand éclat de rire.
« Qu’est-ce ? qu’est-ce ? » crièrent ses compagnons. — Le profane répéta, en les travestissant, mes paroles, et les rires redoublèrent en chœur ; et je fis là complètement la figure d’un sot.
Il en est en prison comme dans le monde. Ceux qui mettent leur science à frémir de colère, à se plaindre, à vilipender les autres, croient que c’est folie de compatir, d’aimer, de se consoler par de belles illusions qui honorent l’humanité et son Auteur.
CHAPITRE XIII
Je laissai rire et n’opposai pas une syllabe. Les voisins m’adressèrent deux ou trois fois la parole ; moi, je restai muet.
« Il ne viendra plus à la fenêtre. — Il s’en est allé. — Il tend l’oreille aux soupirs de Madeleine. — Il se sera offensé de nos rires. »
C’est ainsi qu’ils parlèrent pendant quelques instants, et finalement le chef imposa silence aux autres qui chuchotaient sur mon compte.
« Taisez-vous, imbéciles qui ne savez ce que diable vous dites. Le voisin d’ici n’est pas si âne que vous croyez. Vous n’êtes capables de réfléchir sur rien. Moi, j’éclate de rire, mais ensuite je réfléchis. Tous les grossiers vauriens savent faire leurs enragés, comme nous le faisons nous autres. Un peu plus de douce gaieté, un peu plus de charité, un peu plus de foi dans les bienfaits du Ciel, de quoi cela vous paraît-il sincèrement être l’indice ?
— Maintenant que je réfléchis, moi aussi, répondit l’un d’eux, il me semble que c’est l’indice qu’on est un peu moins vaurien.
— Bravo ! cria le chef avec un hurlement de stentor ; cette fois je reviens à avoir quelque estime de ta caboche. »
Je ne m’enorgueillissais pas beaucoup de passer seulement pour un peu moins vaurien qu’eux ; et pourtant j’éprouvais une sorte de joie de ce que ces malheureux ouvrissent les yeux sur l’importance de cultiver les sentiments bienveillants.
J’agitai la croisée comme si j’étais alors revenu. Le chef m’appela. Je répondis, espérant qu’il avait envie de moraliser à ma manière. Je me trompai. Les esprits vulgaires fuient les raisonnements sérieux : si une noble vérité luit en eux, ils sont capables d’y applaudir un instant, mais un instant après ils détournent d’elle leur regard, et ne résistent pas à l’envie de faire ostentation d’esprit, en mettant cette vérité en doute et la raillant.
Il me demanda ensuite si j’étais en prison pour dettes.
« Non.
— Peut-être accusé d’escroquerie ? accusé faussement, bien entendu.
— Je suis accusé de tout autre chose.
— D’affaires d’amour ?
— Non.
— D’homicide ?
— Non.
— De carbonarisme ?
— Précisément.
— Et qu’est-ce que ces carbonari ?
— Je les connais si peu que je ne saurais vous le dire. »
Un guichetier nous interrompit en grande colère, et, après avoir accablé d’injures mes voisins, il se tourna vers moi avec la gravité non d’un sbire, mais d’un maître, et dit : « Vous n’avez pas honte, monsieur ! daigner converser avec toute sorte de gens ! Monsieur sait-il que ces gens-là sont des voleurs ? »
Je rougis, et puis je rougis d’avoir rougi, et il me sembla que daigner converser avec toute sorte d’infortunés était plutôt bonté que faute.
CHAPITRE XIV
Le matin suivant j’allai à la fenêtre pour voir Melchior Gioja, mais je ne conversai plus avec les voleurs. Je répondis à leur salut, et je dis qu’il m’était défendu de parler.
Vint le greffier qui m’avait fait subir les interrogatoires, et qui m’annonça avec mystère une visite qui devait me faire plaisir. Et quand il lui sembla m’avoir suffisamment préparé, il dit : « En somme, c’est votre père ; veuillez me suivre. »
Je le suivis en bas dans les bureaux, palpitant de contentement et de tendresse, et m’efforçant d’avoir un visage serein qui tranquillisât mon pauvre père.
Lorsqu’il avait su mon arrestation, il avait espéré qu’il ne s’agissait que de soupçons de peu d’importance, et que je sortirais vite. Mais, voyant que la détention durait, il était venu solliciter le gouvernement autrichien pour ma mise en liberté. Misérables illusions de l’amour paternel ! Il ne pouvait croire que j’eusse été assez téméraire pour m’exposer à la rigueur des lois, et la gaieté étudiée avec laquelle je lui parlai lui persuada que je n’avais pas de malheurs à craindre.
Le court entretien qui nous fut accordé m’agita d’une façon indicible, d’autant plus que je réprimais toute apparence d’agitation. Le plus difficile fut de ne pas la montrer quand il fallut nous séparer.
Dans les circonstances où se trouvait l’Italie, je tenais pour certain que l’Autriche donnerait des exemples extraordinaires de rigueur, et que je serais condamné à mort ou à de nombreuses années de prison. Dissimuler cette croyance à un père ! l’illusionner par la démonstration d’espérances fondées de mise en liberté prochaine ! ne pas fondre en larmes en l’embrassant, en lui parlant de ma mère, de mes frères et de mes sœurs que je ne pensais plus revoir jamais sur la terre ! le prier, d’une voix exempte d’angoisse, de venir encore me voir s’il pouvait ! rien, jamais, ne me coûta violence pareille.
Il se sépara de moi absolument consolé, et moi, je retournai dans ma prison le cœur déchiré. A peine me vis-je seul que j’espérai pouvoir me soulager en m’abandonnant aux pleurs. Ce soulagement me manqua. J’éclatais en sanglots, et je ne pouvais verser une larme. Le malheur de ne pouvoir pleurer est une des plus cruelles parmi les plus grandes douleurs, et combien de fois, hélas ! l’ai-je éprouvé ?
Une fièvre ardente me prit avec un très fort mal de tête. Je n’avalai pas une cuillerée de soupe de tout le jour. « Si ce pouvait être une maladie mortelle, disais-je, qui abrégeât mon martyre ! »
Stupide et lâche désir ! Dieu ne l’exauça pas, et maintenant je lui en rends grâces. Et je lui en rends grâces, non pas seulement parce que, après dix années de prison, j’ai revu ma chère famille et que je peux me dire heureux, mais aussi parce que les maux soufferts ajoutent une valeur à l’homme, et je veux espérer qu’ils n’ont pas été inutiles pour moi.
CHAPITRE XV
Deux jours après, mon père revint. J’avais bien dormi pendant la nuit, et j’étais sans fièvre. Je me recomposai une contenance dégagée et enjouée, et personne ne se douta de ce que mon cœur avait souffert et souffrait encore.
« J’ai la certitude, me dit mon père, que dans quelques jours tu seras renvoyé à Turin. Déjà nous t’avions préparé ta chambre, et nous t’attendions avec une grande anxiété. Les devoirs de mon emploi m’obligent à repartir. Fais en sorte, je t’en prie, fais en sorte de nous rejoindre promptement. »
Sa tendre et mélancolique affection me déchirait l’âme. La feinte me semblait commandée par la pitié, et pourtant je ne l’employais qu’avec une espèce de remords. N’aurait-ce pas été chose plus digne de mon père et de moi si je lui avais dit : « Probablement nous ne nous reverrons plus en ce monde ! Séparons-nous en hommes, sans murmurer, sans gémir, et que j’entende prononcer sur ma tête la bénédiction paternelle. »
Ce langage m’aurait plu mille fois mieux que la feinte. Mais je regardais les yeux de ce vénérable vieillard, ses traits, ses cheveux gris, et il ne me semblait pas que l’infortuné pût avoir la force d’entendre de telles choses.
Et si, pour ne pas vouloir le tromper, je l’avais vu s’abandonner au désespoir, peut-être s’évanouir, peut-être (horrible pensée !) être frappé de mort dans mes bras !
Je ne pus lui dire la vérité, ni la lui laisser entrevoir ! Ma sérénité factice l’illusionna pleinement. Nous nous séparâmes sans larmes. Mais, revenu en prison, je fus saisi des mêmes angoisses que la première fois, ou plus cruellement encore ; et ce fut aussi en vain que j’invoquai le don des pleurs.
Me résigner à toute l’horreur d’une longue prison, me résigner à l’échafaud, était dans la mesure de mes forces. Mais me résigner à l’immense douleur qu’en auraient éprouvée mon père, ma mère, mes frères et sœurs ! ah ! c’était à quoi mes forces ne pouvaient suffire.
Je me prosternai alors à terre avec une ferveur comme je n’en avais jamais eu de si forte, et je prononçai cette prière :
« Mon Dieu, j’accepte tout de ta main ; mais fortifie si vigoureusement les cœurs à qui j’étais nécessaire, que je cesse de leur être tel, et que la vie d’aucun d’eux n’ait à en être abrégée seulement d’un jour ! »
O bienfait de la prière ! Je restai plusieurs heures l’esprit élevé à Dieu, et ma confiance croissait à mesure que je méditais sur la bonté divine, à mesure que je méditais sur la grandeur de l’âme humaine, quand elle s’affranchit de son égoïsme et s’efforce de n’avoir plus d’autre volonté que la volonté de l’infinie Sagesse.
Oui, cela se peut ! Voilà le devoir de l’homme ! La raison, qui est la voix de Dieu, la raison dit qu’il faut tout sacrifier à la vertu. Et serait-il complet, le sacrifice dont nous sommes débiteurs envers la vertu, si, dans les cas les plus douloureux, nous luttions contre la volonté de Celui qui est le principe de toute vertu !
Quand le gibet ou tout autre martyre est inévitable, le craindre lâchement, ne pas savoir y marcher en bénissant le Seigneur, est un signe de misérable dégradation ou d’ignorance. Et il faut non seulement consentir à notre propre mort, mais à l’affliction qu’en éprouveront ceux qui nous sont chers. Il ne nous est pas permis de demander autre chose, si ce n’est que Dieu la tempère, que Dieu nous soutienne tous ; une telle prière est toujours exaucée.
CHAPITRE XVI
Quelques jours se passèrent, et j’étais dans le même état, c’est-à-dire dans une tristesse douce, pleine de paix et de pensées religieuses. Il me semblait avoir triomphé de toute faiblesse et ne plus être accessible à aucune inquiétude. Folle illusion ! L’homme doit tendre à une parfaite constance, mais il n’y arrive jamais sur la terre. Qui vint me troubler ? — La vue d’un ami infortuné, la vue de mon bon Pierre, qui passa à quelques pas de moi, sur la galerie, pendant que j’étais à la fenêtre. On l’avait extrait de son cachot pour le conduire aux prisons criminelles.
Lui et ceux qui l’accompagnaient passèrent si vite qu’à peine eus-je le temps de le reconnaître, de voir son geste de salut et de le lui rendre.
Pauvre jeune homme ! Dans la fleur de l’âge, avec un génie plein de splendides espérances, avec un caractère honnête, délicat, très aimant, fait pour jouir glorieusement de la vie, précipité en prison, pour affaires politiques, dans un temps où il n’était pas certain d’éviter les foudres les plus sévères de la loi !
Je fus pris d’une telle compassion pour lui, d’un tel désespoir de ne pouvoir le racheter, de ne pouvoir au moins le réconforter par ma présence et par mes paroles, que rien ne réussissait à me donner un peu de calme. Je savais combien il aimait sa mère, son frère, ses sœurs, son beau-frère, ses neveux ; combien ardemment il désirait contribuer à leur bonheur, combien il était à son tour aimé de ces êtres chéris. Je sentais quelle devait être l’affliction de chacun d’eux dans une telle disgrâce. Il n’y a pas de termes pour exprimer la fureur qui s’empara alors de moi. Et cette fureur se prolongea d’autant plus que je désespérais de plus jamais l’apaiser.
Cette crainte aussi était une illusion. O affligés qui vous croyez la proie d’une inéluctable, horrible et toujours croissante douleur, patientez un peu, et vous serez détrompés ! Ni souveraine paix ni souveraine inquiétude ne peuvent durer ici-bas. Il convient de se persuader de cette vérité pour ne pas s’enorgueillir dans les heures heureuses, et ne pas s’avilir dans les heures troublées.
A une longue fureur succédèrent la fatigue et l’apathie. Mais l’apathie non plus n’est pas durable, et je craignis d’avoir désormais à alterner, sans refuge possible, entre celle-ci et l’excès opposé. La perspective d’un semblable avenir me remplit d’horreur, et je recourus cette fois encore ardemment à la prière.
Je demandai à Dieu d’assister le malheureux Pierre comme moi, et sa maison comme la mienne. Ce ne fut qu’en répétant ces vœux que je pus vraiment me tranquilliser.
CHAPITRE XVII
Mais quand l’âme était calmée, je réfléchissais aux fureurs dont j’avais souffert, et, me courrouçant sur ma faiblesse, j’étudiais le moyen de m’en guérir. Voici l’expédient qui me réussit à cet effet : chaque matin, ma première occupation, après un court hommage au Créateur, était de faire une exacte et courageuse revue de tous les événements possibles propres à m’émouvoir. Sur chacun d’eux j’arrêtais vivement mon imagination, et je m’y préparais : — depuis les plus chères visites jusqu’à la visite du bourreau, je me les imaginais toutes. Ce triste exercice me sembla pendant quelques jours insupportable, mais je voulus persévérer, et bientôt j’en fus content.
Au premier de l’an (1821), le comte Luigi Porro obtint de venir me voir. La tendre et chaude amitié qui existait entre nous, le besoin que nous avions de nous dire tant de choses, l’empêchement apporté à cette effusion par la présence d’un greffier, les instants trop courts qu’il nous fut donné de rester ensemble, les sinistres pressentiments qui me remplissaient d’angoisses, les efforts que nous faisions, lui et moi, pour paraître tranquilles, tout cela semblait devoir me mettre une tempête des plus terribles au cœur. Séparé de ce cher ami, je me sentis redevenu calme, attendri, mais calme.
Telle est l’efficacité de se prémunir contre les fortes émotions.
Mon besoin d’acquérir un calme constant ne provenait pas tant du désir de diminuer mon infortune que de l’aspect grossier et indigne de l’homme sous lequel m’apparaissait l’inquiétude. Une âme agitée ne raisonne plus : entraînée dans un tourbillon irrésistible d’idées exagérées, elle se forme une logique maladroite, furibonde, malveillante ; elle est dans un état absolument antiphilosophique, antichrétien.
Si j’étais prédicateur, j’insisterais souvent sur la nécessité de bannir l’inquiétude : on ne peut être bon à d’autres conditions. Comme il était pacifique avec lui-même et avec les autres, Celui que nous devons tous imiter ! Il n’y a pas de grandeur d’âme, il n’y a pas de justice sans idées modérées, sans un esprit plus porté à sourire qu’à s’irriter des événements de cette courte vie. La colère n’a quelque valeur que dans le cas très rare où l’on peut espérer humilier par elle un méchant et le retirer de l’iniquité.
Peut-être y a-t-il des fureurs de nature opposée à celles que je connais, et moins condamnables. Mais celle qui m’avait jusqu’alors fait son esclave, n’était pas une colère de pure affliction ; il s’y mêlait toujours beaucoup de haine, une grande propension à maudire, à me dépeindre la société, ou tels et tels individus, avec les couleurs les plus exécrables. Maladie épidémique dans le monde ! L’homme se croit meilleur en abhorrant les autres. Il semble que tous les amis se disent à l’oreille : « Aimons-nous seulement entre nous ; crions que tous les autres sont de la canaille, il semblera que nous soyons des demi-dieux. »
Chose curieuse, que cette vie de rage constante plaise tant ! On y met une espèce d’héroïsme. Si l’objet contre lequel on s’irritait hier est mort, on en cherche tout de suite un autre. « De qui me plaindrai-je aujourd’hui ? Qui haïrai-je ? Ne serait-ce pas là le monstre ?… O joie ! Je l’ai trouvé. Venez, amis, déchirons-le. »
Ainsi va le monde ; et, sans le déchirer, je puis bien dire qu’il va mal.
CHAPITRE XVIII
Il n’y avait pas grande méchanceté à me plaindre de l’état horrible de la chambre où l’on m’avait mis. Par un heureux hasard, une meilleure devint vacante, et on me fit l’aimable surprise de me la donner.
N’aurais-je pas dû être très content à une pareille nouvelle ? Et pourtant… toujours est-il que je n’ai pu penser à Madeleine sans chagrin. Quel enfantillage ! s’affectionner toujours à quelque chose, même pour des raisons en vérité bien peu fortes ! En sortant de cette mauvaise chambre, je jetai un regard en arrière, vers le mur contre lequel je m’étais si souvent appuyé, pendant que peut-être, un pied plus loin, s’y appuyait du côté opposé la misérable pécheresse. J’aurais voulu entendre encore une fois ces deux vers pathétiques :
Chi rende alla meschina
La sua felicità ?
Vain désir ! Voilà une séparation de plus dans ma vie de misères. Je ne veux pas en parler longuement pour ne pas faire rire de moi ; mais je serais hypocrite, si je ne confessais pas que j’en fus attristé pendant plusieurs jours.
En m’en allant, je saluai deux des pauvres voleurs, mes voisins, qui étaient à la fenêtre. Le chef n’y était pas ; mais, averti par ses compagnons, il accourut, et me rendit mon salut, lui aussi. Il se mit ensuite à chanter l’air : Chi rende alla meschina. Voulait-il se railler de moi ? Je conviens que si l’on faisait cette demande à cinquante personnes, quarante-neuf répondraient : « Oui ». Eh bien, en dépit d’une telle majorité de voix, j’incline à croire que le brave voleur avait l’intention de me faire une gracieuseté. Je la reçus comme telle, et je lui en fus reconnaissant, et je lui donnai un nouveau regard ; et lui, étendant le bras en dehors des barreaux avec son bonnet à la main, il me faisait encore signe alors que je me tournais pour descendre l’escalier.
Quand je fus dans la cour, j’eus une consolation. Le petit muet était là sous le portique. Il me vit, me reconnut et voulut courir à ma rencontre. La femme du geôlier, qui sait pourquoi ? le saisit par le collet et le poussa dans la maison. Je fus fâché de ne pouvoir l’embrasser, mais les petits bonds qu’il fit pour courir à moi m’émurent délicieusement. C’est chose si douce d’être aimé !
C’était la journée des grands événements. Deux pas plus loin, j’arrivai près de la fenêtre de la chambre qui avait déjà été la mienne, et dans laquelle habitait maintenant Gioja. « Bonjour, Melchior ! » lui dis-je en passant. Il leva la tête et, s’élançant vers moi, il me cria : « Bonjour Silvio ! »
Hélas ! on ne me permit pas de m’arrêter un instant. Je tournai sous le portail, je montai un petit escalier, et je fus mis dans une chambrette assez propre, au-dessus de celle de Gioja.
Quand je me fus fait apporter mon lit et que les guichetiers m’eurent laissé seul, mon premier soin fut de visiter les murs. Quelques souvenirs y étaient écrits, ceux-ci au crayon, ceux-là au charbon, d’autres avec une pointe acérée. Je trouvai deux gracieuses strophes françaises, que je regrette maintenant de ne pas avoir gravées dans ma mémoire. Elles étaient signées le duc de Normandie. Je me mis à les chanter, en leur adaptant de mon mieux l’air de ma pauvre Madeleine ; mais voici tout à côté une voix qui se met à les chanter sur un autre air. Dès qu’elle eut fini je criai : « Bravo ! » et le chanteur me salua courtoisement, en me demandant si j’étais Français.
« Non ; je suis Italien, et je me nomme Silvio Pellico.
— L’auteur de la Francesca da Rimini ?
— Précisément. »
Et ici un gentil compliment et les condoléances bien naturelles, en apprenant que j’étais en prison.
Il me demanda dans quelle partie de l’Italie j’étais né.
« En Piémont, dis-je ; je suis de Saluces. »
Et ici de nouveau un agréable compliment sur le caractère et le génie des Piémontais, avec une mention particulière pour les hommes remarquables de Saluces, et spécialement pour Bodoni.
Ces courts éloges étaient dits finement, comme sait le faire une personne de bonne éducation.
« Maintenant, lui dis-je, permettez-moi, monsieur, de vous demander qui vous êtes.
— Vous avez chanté une chansonnette de moi.
— Ces deux belles petites strophes qui sont sur le mur sont de vous ?
— Oui, monsieur.
— Vous êtes donc…
— L’infortuné duc de Normandie. »
CHAPITRE XIX
Le geôlier passa sous nos fenêtres et nous fit taire.
« Quel infortuné duc de Normandie ? me disais-je à part moi. N’est-ce pas là le titre qu’on donnait au fils de Louis XVI ? Mais ce pauvre enfant est indubitablement mort. Eh bien, mon voisin sera un des malheureux qui ont essayé de le faire revivre.
« Déjà plusieurs se sont fait passer pour Louis XVII, et furent reconnus pour des imposteurs ; quelle plus grande créance doit obtenir celui-ci ? »
Bien que je cherchasse à rester dans le doute, une invincible incrédulité prévalait en moi, et continua toujours à prévaloir. Néanmoins je résolus de ne pas mortifier l’infortuné, quelque fable qu’il vînt à me raconter.
Peu d’instants après, il recommença à chanter, et nous reprîmes la conversation.
A la demande que je fis pour savoir ce qu’il était, il répondit qu’il était en effet Louis XVII, et se mit à déclamer avec force contre Louis XVIII, son oncle, usurpateur de ses droits.
« Mais ces droits, comment ne les avez-vous pas fait valoir au moment de la restauration ?
— Je me trouvais alors mortellement malade à Bologne. A peine rétabli, je volai à Paris, je me présentai aux Hautes Puissances ; mais ce qui était fait était fait : toujours inique, mon oncle ne voulut pas me reconnaître ; ma sœur s’unit à lui pour me persécuter. Seul, le bon prince de Condé m’accueillit à bras ouverts, mais son amitié ne pouvait rien. Un soir, dans les rues de Paris, je fus assailli par des sicaires armés de poignards, et c’est à grand’peine que je pus me soustraire à leurs coups. Après avoir erré quelque temps en Normandie, je revins en Italie et m’arrêtai à Modène. De là, écrivant sans cesse aux monarques d’Europe, et particulièrement à l’empereur Alexandre, qui me répondait avec la plus grande politesse, je ne désespérais pas d’obtenir enfin justice, ou bien, si par politique on voulait sacrifier mes droits au trône de France, de me faire assigner un apanage convenable. Je fus arrêté, conduit aux frontières du duché de Modène, et consigné entre les mains du gouvernement autrichien. Maintenant, depuis huit mois, je suis enseveli ici, et Dieu sait quand j’en sortirai ! »
Je n’ajoutai pas foi à toutes ces paroles. Mais qu’il fût enseveli, c’était une vérité, et il m’inspira une vive compassion.
Je le priai de me raconter brièvement sa vie. Il me dit en détail toutes les particularités que je savais déjà concernant Louis XVII, comment on le mit entre les mains du scélérat Simon, le cordonnier ; comment on l’amena à attester une infâme calomnie contre les mœurs de la pauvre reine sa mère, etc., etc. ; et, enfin, qu’étant en prison, des gens vinrent une nuit le prendre. Un enfant idiot, nommé Mathurin, fut mis à sa place, et lui, on le fit enfuir. Il y avait dans la rue un carrosse à quatre chevaux, et l’un des chevaux était une machine de bois dans laquelle on le cacha. Ils allèrent heureusement jusqu’au Rhin, et, ayant passé la frontière, le général… (il me dit le nom, mais je ne me le rappelle plus), qui l’avait délivré, lui servit pendant quelque temps d’instituteur et de père. Puis il l’envoya ou le conduisit en Amérique. Là, le jeune roi sans royaume eut de nombreuses péripéties, souffrit de la faim dans les déserts, vécut honoré et heureux à la cour du roi du Brésil, fut calomnié, poursuivi, contraint de s’enfuir. Il revint en Europe vers la fin du règne de Napoléon, fut retenu en prison, à Naples, par Joachim Murat ; et, quand il se revit libre et en position de réclamer le trône de France, il fut frappé à Bologne par cette funeste maladie pendant laquelle Louis XVIII fut couronné.
CHAPITRE XX
Il racontait cette histoire avec un air surprenant de vérité. Je ne pouvais pas le croire, pourtant je l’admirais. Tous les faits de la Révolution française lui étaient très connus. Il en parlait avec beaucoup d’éloquence spontanée, et rapportait à tout propos des anecdotes très curieuses. Il y avait quelque chose de soldatesque dans son langage, mais sans qu’il manquât de cette élégance que donne la fréquentation d’une société raffinée.
« Vous me permettrez, lui dis-je, de vous traiter sans façon, de ne pas vous donner de titre.
— C’est ce que je désire, répondit-il. De mon malheur j’ai au moins retiré ce gain que je sais sourire de toutes les vanités. Je vous assure que je fais plus de cas d’être homme que d’être roi. »
Matin et soir nous nous entretenions longuement ensemble ; et, malgré ce que je pensais être une comédie de sa part, son âme me semblait bonne, candide, désireuse de tout bien moral. Plus d’une fois je fus pour lui dire : « Pardonnez-moi, je voudrais croire que vous êtes Louis XVII, mais je vous confesse sincèrement que la persuasion contraire domine en moi ; ayez assez de franchise pour renoncer à cette fiction. » Et je ruminais à part moi un beau sermon à lui faire sur la vanité de tout mensonge, même des mensonges qui paraissent innocents.
De jour en jour je différais ; j’attendais toujours que notre intimité se fût accrue de quelque degré, et jamais je n’osai exécuter mon dessein.
Quand je réfléchis à ce manque de hardiesse, je l’excuse parfois comme une politesse nécessaire, une honnête crainte d’affliger, que sais-je, moi ! Mais ces excuses ne me contentent pas, et je ne puis dissimuler que je serais plus satisfait de moi, si je n’avais pas retenu dans le fond de ma gorge le sermon dont j’avais eu l’idée. Feindre de prêter foi à une imposture, est pusillanimité ; il me semble que je ne le ferais plus.
Oui, pusillanimité ! Certes, bien qu’on s’enveloppe dans les plus délicats préambules, c’est chose dure de dire à quelqu’un : « Je ne vous crois pas. » Il se fâchera ; nous perdrons le plaisir que nous faisait goûter son amitié, il nous comblera peut-être d’injures. Mais toute perte est plus honorable que de mentir. Et peut-être le malheureux qui nous accablerait d’injures, en voyant que son imposture n’est pas crue, admirerait ensuite en secret notre sincérité, et ce lui serait un motif de réflexions qui le ramèneraient dans une meilleure voie.
Les guichetiers inclinaient à croire qu’il était vraiment Louis XVII, et comme ils avaient déjà vu tant de changements de fortune, ils ne désespéraient pas que celui-ci ne fût destiné à monter un jour sur le trône de France, et qu’il se souviendrait alors de leurs services dévoués. Hormis favoriser sa fuite, ils avaient pour lui tous les égards qu’il désirait.
C’est à cela que je dus l’honneur de voir ce grand personnage. Il était de stature médiocre, entre quarante et quarante-cinq ans, un peu replet, et de physionomie vraiment bourbonienne. Il est vraisemblable qu’une ressemblance accidentelle avec les Bourbons l’avait poussé à jouer ce triste rôle.
CHAPITRE XXI
Il faut que je m’accuse d’un autre respect humain peu digne. Mon voisin n’était pas athée ; il parlait parfois, au contraire, des sentiments religieux comme un homme qui les apprécie et n’y est pas étranger ; mais il conservait toutefois beaucoup de préventions déraisonnables contre le christianisme, qu’il envisageait moins dans sa véritable essence que dans ses abus. La philosophie superficielle qui, en France, précéda et suivit la Révolution, l’avait ébloui. Il lui semblait qu’on pouvait adorer Dieu d’une manière plus pure que suivant la religion de l’Évangile. Sans avoir une grande connaissance de Condillac et de Tracy, il les vénérait comme de souverains penseurs, et s’imaginait que ce dernier avait porté à leur dernière limite toutes les investigations possibles de la métaphysique.
Moi qui avais poussé plus loin mes études philosophiques, qui sentais la faiblesse de la doctrine expérimentale, qui connaissais les grossières erreurs de critique avec lesquelles le siècle de Voltaire avait entrepris de diffamer le christianisme ; moi qui avais lu Guénée et d’autres qui avaient vaillamment démasqué cette fausse critique ; moi qui étais persuadé qu’on ne pouvait, en rigoureuse logique, admettre Dieu et récuser l’Évangile ; moi qui trouvais chose si vulgaire de suivre le courant des opinions antichrétiennes, et de ne savoir pas s’élever jusqu’à reconnaître combien le catholicisme, lorsqu’on ne le voit pas en caricature, est simple et sublime, moi, j’eus la lâcheté de sacrifier au respect humain. Les plaisanteries de mon voisin me confondaient, bien que leur légèreté ne pût m’échapper. Je dissimulai ma croyance, j’hésitai, je réfléchis s’il était ou non intempestif de le contredire ; je me dis que cela était inutile, et je cherchai à me persuader que mon silence était justifié.
Lâcheté, lâcheté ! qu’importe la vigueur hautaine d’opinions accréditées, mais sans fondement ? Il est vrai qu’un zèle intempestif est de l’indiscrétion et peut irriter encore plus celui qui ne croit pas. Mais confesser, avec franchise et modestie tout à la fois, ce que l’on tient fermement pour une importante vérité, le confesser même là où il n’est pas présumable d’être approuvé, ou d’éviter un peu de raillerie, c’est là un devoir absolu. Une confession faite si noblement peut toujours s’achever, sans qu’on ait l’air de prendre inopportunément l’attitude d’un missionnaire.
C’est un devoir de confesser une importante vérité en tout temps, parce que si l’on ne peut espérer qu’elle soit reconnue sur-le-champ, elle peut cependant y préparer l’âme d’autrui, et amener un jour une plus grande impartialité dans les jugements et le triomphe subséquent de la lumière.
CHAPITRE XXII
Je restai dans cette chambre un mois et quelques jours. Dans la nuit du 18 au 19 février (1821), je fus réveillé par un bruit de chaînes et de clefs. Je vis entrer plusieurs hommes avec une lanterne. La première idée qui se présenta à moi fut qu’on venait pour m’égorger. Mais, pendant que je regardais avec perplexité ces figures, je vis s’avancer courtoisement le comte B…, qui me dit d’avoir la complaisance de m’habiller vite pour partir.
Cette nouvelle me surprit, et j’eus la folie d’espérer qu’on me conduisait aux frontières du Piémont. Était-il possible qu’une si grande tempête se calmât ainsi ? Je recouvrerais encore la douce liberté ? Je reverrais mes bien-aimés parents, mes frères, mes sœurs ?
Ces séduisantes pensées m’agitèrent quelques courts instants. Je m’habillai en grande hâte, et je suivis ceux qui devaient m’accompagner, mais sans pouvoir saluer mon voisin. Il me sembla entendre sa voix, et il me fut pénible de ne pouvoir lui répondre.
« Où va-t-on ? dis-je au comte, en montant en voiture avec lui et un officier de gendarmerie.
— Je ne puis vous le faire connaître avant que nous soyons à un mille au delà de Milan. »
Je vis que la voiture n’allait pas du côté de la porte Vercelline, et mes espérances s’évanouirent.
Je me tus. C’était une très belle nuit avec clair de lune. Je regardais ces rues chéries où j’avais passé pendant tant d’années, et si heureux, ces maisons, ces églises. Tout me rappelait mille doux souvenirs.
O cours de la porte Orientale ! ô jardins publics, où j’avais tant de fois erré avec Foscolo, avec Monti, avec Louis de Brême, avec Pierre Borsieri, avec Porro et ses enfants, avec tant d’autres mortels chéris, m’entretenant avec eux en si grande plénitude de vie et d’espérances ! Oh ! comme en me disant que je vous voyais pour la dernière fois, oh ! comme à votre fuite rapide devant mes regards, je sentais vous avoir aimés et vous aimer encore ! Quand nous eûmes franchi la porte, je ramenai un peu mon chapeau sur mes yeux, et je pleurai sans être observé.
Je laissai passer plus d’un mille, puis je dis au comte B… : « Je suppose que l’on va à Vérone ?
— On va plus loin, répondit-il. Nous allons à Venise, où je dois vous consigner entre les mains d’une commission spéciale. »
Nous voyagions en poste sans nous arrêter, et nous arrivâmes le 20 février à Venise.
En septembre de l’année précédente, un mois avant que l’on m’arrêtât, j’étais à Venise, et j’avais dîné en nombreuse et très joyeuse compagnie à l’hôtel de la Lune. Chose étrange ! je fus précisément conduit par le comte et les gendarmes à l’hôtel de la Lune.
Un garçon de l’hôtel fut étonné en me voyant et en s’apercevant (bien que le gendarme et ses deux satellites, qui avaient l’air de serviteurs, fussent travestis) que j’étais entre les mains de la force publique. Je me réjouis de cette rencontre, persuadé que le garçon parlerait de mon arrivée à plus d’un.
Nous dînâmes, puis je fus conduit au palais du doge, où sont maintenant les tribunaux. Je passai sous ces chers portiques des Procuratie et devant le café de Florian, où j’avais joui de si belles soirées, l’automne précédent, je ne rencontrai aucune de mes connaissances.
Nous traversâmes la Piazzetta… et sur cette Piazzetta, en septembre dernier, un mendiant m’avait dit ces singulières paroles : « On voit que monsieur est étranger ; mais je ne comprends pas comment lui et tous les étrangers admirent ce lieu ; pour moi c’est un endroit de malheur, et j’y passe uniquement par nécessité.
— Il vous y est arrivé quelque grand malheur ?
— Oui, monsieur, un malheur horrible, et non pas à moi seul. Dieu vous garde, monsieur ; Dieu vous garde ! »
Et il s’en alla en toute hâte.
Maintenant, en repassant par là, il était impossible que je ne me souvinsse pas des paroles du mendiant. Et ce fut encore sur cette Piazzetta que, l’année suivante, je montai sur l’échafaud, d’où j’entendis lire ma sentence de mort et la commutation de cette peine en quinze années de carcere duro !
Si j’avais la tête quelque peu disposée au délire du mysticisme, je ferais grand cas de ce mendiant me prédisant d’une façon si énergique que c’était un lieu de malheur. Je ne note ce fait que comme un étrange incident.