Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
SOPHIE GAY
ELLÉNORE
II
PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1864
I
En cédant aux nombreuses sollicitations des lecteurs, curieux de savoir la fin de l'histoire d'Ellénore, de cette vie commencée sous l'influence de tant d'événements romanesques, de tant de sentiments passionnés, je ne me dissimule pas l'impossibilité d'en soutenir l'intérêt. Comment le récit des sensations d'un coeur déjà flétri par de longues souffrances, des rêves d'une imagination tant de fois déçue aurait-il l'attrait de la peinture exacte des tourments d'un coeur naïf, ignorant du mal, dupe par la loyauté, victime par innocence?
Non, les conséquences d'une fausse position dans le monde sont trop prévues pour avoir le piquant des faits qui l'ont amenée; mais, peut-être le tableau de la société de cette époque, dont nulle autre ne saurait donner l'idée, sera-t-il assez attachant pour faire supporter la simplicité du sujet.
Assez d'historiens plus ou moins vrais, plus ou moins éloquents, se sont chargés de transmettre à la postérité les grands événements de ce règne de gloire. Je me borne à constater l'effet qu'ils produisaient sur les différents salons de Paris, que le deuil de la noblesse, la misère des anciens riches, la persécution de toutes les célébrités passés et présentes n'empêchaient pas d'exercer cette influence toute spirituelle qui a été si longtemps une puissance dans notre pays.
Madame de Staël a donné, dans ses Considérations sur la révolution française, une esquisse de la société de Paris, telle qu'elle était lorsque «la vigueur de la liberté se réunissait, ainsi qu'elle le dit, à toute la grâce de la politesse chez les personnes,» et que les hommes du tiers état, distingués par leurs lumières et leurs talents, se joignaient à ces gentilshommes plus fiers de leur propre mérite que de leurs anciens priviléges, dans le temps où les plus hautes questions que l'ordre social ait jamais fait naître étaient traitées par les hommes les plus capables de les entendre et de les discuter; mais à cette époque, où sauf la disposition des esprits, tout était encore à sa place; où l'on discutait sur les différents partis de l'Assemblée constituante avec la même chaleur qui animait l'année d'avant les disputes entre les voltairiens et les séides du citoyen de Genève, la conversation avait conservé cette élégance aristocratique, cette ironie implacable dont la terreur de l'échafaud, ou le pouvoir d'un gouvernement tout militaire, devaient seuls triompher.
Alors, les vainqueurs et les vaincus, se faisant une guerre loyale sans se douter qu'en suivant des routes différentes ils marchaient vers le même précipice, causaient ensemble avec l'espoir commun de se ramener réciproquement à leur opinion. Sorte d'illusion qui maintient l'urbanité dans les discussions et ne leur permet pas d'arriver à ce point d'éloquence où la vérité l'emporte sur l'intérêt personnel.
Depuis la chute du règne de la guillotine, le bourreau et la victime, se rencontrant sans cesse dans le même salon, forcés, par des considérations impérieuses, de se supporter, de se parler même, ils devaient nécessairement se créer un nouveau langage, de manières qui, sans manifester le juste ressentiment des uns et la haine des autres, ôtaient toute idée de conciliation, et donnaient à leurs discours la rudesse de l'indépendance et à leurs plaisanteries l'amertume de la satire.
Là devait se perdre ce désir mutuel de se plaire qui engageait autrefois le causeur à prodiguer toutes les richesses de son esprit pour le seul bonheur d'être écouté; là devait expirer cette bienveillance intéressée qui encourage et double les facultés en tous genres.
Là devait finir ce marivaudage galant qui avait longtemps suffi aux amours de salon; là devait s'évanouir cette gaieté sans sujet qui faisait l'envie des loustics allemands et de l'humour anglaise.
La gravité politique, la mélancolie shakspearienne s'emparèrent des jeunes esprits, et il en résulta une opposition entre les nouveaux goûts, les nouvelles moeurs et l'ancien caractère des Français, qui a duré assez longtemps pour mériter d'être constatée, et qui peut servir de transition à la peinture de nos moeurs présentes, si dramatiquement retracées par nos grands romanciers modernes.
Nous avons laissé Ellénore chez madame Talma au moment où Adolphe de
Rheinfeld venait d'y entrer.
Il avait quitté une petite cour d'Allemagne où sa famille s'était réfugiée lors des persécutions religieuses, pour visiter la France dont la révolution l'intéressait; mais bientôt, retenu par la difficulté de franchir les frontières, sous peine d'être arrêté comme émigré, par le désir de constater ses droits de citoyen français, et plus encore par l'attrait de la société spirituelle qui l'avait accueilli, il s'était décidé à vivre à Paris; c'était la vraie patrie de son esprit, dont la finesse, l'ironie, la profondeur, la gaieté, n'auraient obtenu autant de succès dans aucun autre pays.
—Comment trouvez-vous mon cher Adolphe, dit à voix basse madame Talma en se penchant vers Ellénore, pendant que M. de Rheinfeld répondait à MM. Riouffe et à Chénier, qui étaient assis de l'autre côté de la cheminée.
—Mais je n'ose trop vous l'avouer, répondit Ellénore; il est, je crois, un des amis que vous préférez!…
—Oh! vous pouvez dire le plus cher… car il est si aimable!…
—Alors, je suis forcé de le trouver charmant, reprit en souriant
Ellénore.
—Non, vraiment, je ne suis pas si exigeante, et d'ailleurs je sais l'effet qu'Adolphe produit à la première vue, sa grande taille un peu dégingandée, sa figure pâle, ses cheveux d'étudiant de Gottingen, ses bésicles et son air moqueur le font prendre tout d'abord en exécration. J'ai éprouvé cela comme vous; mais comme moi aussi, vous subirez l'influence de son esprit, de sa grâce irrésistible, et vous le trouverez ravissant en dépit de tout ce qu'il a de désagréable.
—Savez-vous bien que vous en faites un homme fort dangereux; car on ne peut aimer qu'avec passion celui qui déplaît?
—Aussi l'aime-t-on passionnément. Demandez à madame de Seldorf?
—Quoi! cette femme entourée de tant d'adorations? à qui sa célébrité tient lieu de beauté? Cette femme dont m'a tant parlé le comte de Narbonne, et qui le rendait amoureux fou, elle le délaisserait pour ce monsieur-là?… C'est difficile à croire.
—Cela est vrai pourtant; mais je comprends votre étonnement; nous sommes, nous autres Françaises, les seules femmes du monde chez qui l'amour s'introduit par les oreilles plutôt que par les yeux. En Angleterre, l'homme le plus spirituel qui n'est pas tiré à quatre épingles, s'il n'a pas avant tout la tenue d'un gentleman, n'a aucune chance de plaire. En Espagne, pour être aimé, il faut être noble. En Italie, il faut être beau. En Allemagne, il faut être riche. En France seulement, il faut avoir de l'esprit; mon cher Adolphe en est la preuve.
—Je regrette moins de n'être point Française, car mon culte pour l'esprit ne saurait aller si loin.
En ce moment Chénier interrompit sa conversation pour demander à madame Talma si elle ne consentirait pas à venir le lendemain soir à la reprise de Charles IX.
—Pour applaudir mon infidèle? En vérité, c'est me supposer trop d'héroïsme, répondit-elle.
—Est-ce qu'une femme de votre supériorité prend garde à ces choses-là?
N'êtes-vous pas ce que Talma honore le plus?
—Je le crois, mais pour me contenter de son estime, il aurait fallu ne pas avoir eu mieux, et quand je le vois sublime et accablé sous le poids des applaudissements que son talent excite, je rentre chez moi fort triste. C'est une faiblesse qui va très-mal, j'en conviens, avec ce caractère de Romaine qu'il vous plaît de m'accorder; mais les Romaines aussi étaient jalouses.
—Quand la rivale en valait la peine, dit Riouffe, en pensant flatter madame Talma, par cette réflexion dédaigneuse.
—Elles en valent toujours la peine, reprit celle-ci; qu'importe leurs qualités, leurs agréments, elles les ont tous, puisqu'elles sont préférées. Au reste, je suis juste, et comme je veux que madame Mansley ne prenne pas de moi une idée ridicule, je vous dirai qu'en épousant un homme beau, célèbre, et beaucoup plus jeune que moi, je ne me suis pas fait d'illusion sur le sort qui m'attendait, mais j'espérais qu'il s'accomplirait moins vite, et que je le supporterais plus courageusement; il en est de l'infidélité comme de la mort: plus on la prévoit, plus elle est cruelle.
M. de Rheinfeld, touché du sentiment douloureux qu'exprimait alors le visage de madame Talma, s'empressa de ramener la conversation sur les intérêts politiques.
L'arrivée de la marquise de Condorcet n'en changea pas le sujet. Elle mêla son avis aux questions les plus graves, et fut écoutée par Ellénore avec toute l'attention qu'on prête aux personnes célèbres.
Madame de Condorcet l'était à plus d'un titre. Sa beauté, plus sévère qu'attrayante, l'avait fait surnommer par Chénier la Junon des philosophes; et le talent de son mari, les opinions républicaines dont il avait péri victime, le noble courage qui l'avait porté à se livrer aux terroristes plutôt que d'exposer à leur fureur la personne qui lui avait donné asile, rejetait sur sa veuve un extrême intérêt.
Les malheurs historiques qui ont eu un grand retentissement dans la société restent souvent plus vifs dans la mémoire des indifférents que dans celle des familles qui les ont longtemps pleurés. Cela est facile à expliquer. Il faut mourir ou se distraire momentanément de ses regrets, lorsqu'ils sont de nature à dévorer la vie. Leur part est encore assez grande dans la solitude des jours et dans l'insomnie des nuits. On ne les porte dans le monde qu'à la condition de ne les pas montrer. Mais l'indifférent aux yeux duquel vous n'avez de prix que par votre désespoir, ne vous pardonne pas de l'avoir laissé amortir par le temps, et vous fait un crime de vos efforts à le lui cacher.
Ellénore commit cette injustice, et tout au souvenir du séjour de M. de Condorcet dans les carrières, où il avait souffert la faim; de ce petit livre latin qui avait été le délateur du marquis, de son courage à se laisser mourir d'inanition pour se soustraire à l'échafaud; Ellénore s'étonnait que sa veuve pût parler d'autre chose.
Cependant la belle Sophie de Condorcet avait un air imposant qui allait fort bien à son nom et à ses malheurs. Son sérieux lui tenait lieu de tristesse; et ses amis seuls savaient que sa gravité n'était pas invincible.
—Puisque vous venez ici en solliciteuse, dit à part madame Talma à Ellénore, il faut vous résigner à être un peu coquette, c'est l'unique moyen d'attendrir nos farouches républicains. Chénier, par exemple, vous saurait gré d'un petit mot sur sa dernière tragédie.
—Sur Timoléon, répondit Ellénore, je croyais que c'était lui rendre service que de n'en rien dire.
—Il ne tient pas à ces sortes de délicatesse, reprit en souriant madame Talma. Vantez-le, n'importe comment. C'est l'homme du monde le plus sensible à l'éloge, surtout lorsqu'il sort d'une jolie bouche.
—Je ne saurais; il a l'air trop dédaigneux.
—Ah! si vous en êtes encore à croire aux airs, vous ne parviendrez à rien de ce que vous voulez. Apprenez donc, ma chère enfant, qu'on se donne toujours l'air du caractère le plus opposé au sien; par exemple, Chénier, qui affecte des principes antimonarchiques, et nous écrit des odes spartiates, est marquis dans l'âme; il fait faire antichambre chez lui aux sans-culottes, comme les courtisans faisaient antichambre chez le prince de Rohan. C'est toujours les mêmes souplesses d'une part, les mêmes airs protecteurs de l'autre. Les révolutions déplacent les choses et les gens, mais ne les changent pas de nature. Chénier est né aristocrate; la peur des cachots et de la guillotine l'a fait républicain. N'allez pas en rien conclure contre sa bravoure. Il a prouvé, dans plus d'une circonstance, qu'il savait porter l'épée d'un gentilhomme; mais on en a vu d'aussi braves que lui fléchir devant l'échafaud: il n'y a que nous autres femmes qui n'y prenions pas garde. C'est qu'il menaçait d'ordinaire ceux que nous aimions plus que la vie. Vous êtes là pour le prouver, car le moment de votre arrivée ici fut bien mal choisi; mais votre courage a été récompensé: ne vous en faites pas un droit pour commettre la moindre imprudence. La chute de Robespierre n'a pas entraîné celle de tous ses amis, et ce qu'il en reste est sans pitié pour les partisans de l'ancien régime. On sait que vous en recevez plusieurs. Eh bien, dans leur intérêt même, faites-vous des amis parmi les nôtres. Il y en a de dignes d'une préférence.
—Je n'en doute pas, reprit Ellénore, puisqu'ils sont honorés de la vôtre; mais vous me permettrez, madame, de m'en tenir à votre protection.
En disant ces mots, Ellénore se retira.
II
—Quelle ravissante personne! s'écrièrent à la fois M. Riouffe et Maillat Garat dès que madame Mansley eut quitté le salon. Elle est Irlandaise, dites-vous? mais elle parle français sans le moindre accent, et avec une délicatesse d'expression ordinairement impossible aux étrangers.
—C'est qu'elle a été élevée en France, répondit madame Talma.
—Ah! racontez-nous son histoire, dit Riouffe. Si jeune qu'elle soit, elle a déjà dû faire des passions.
—Sans compter la vôtre, car vous me paraissez décidé à l'adorer, interrompit Chénier.
—Ma foi, si j'étais plus aimable, je tenterais sa conquête.
—Tentez toujours; les femmes ont des caprices si bizarres.
—Non, Riouffe n'a pas de chances, dit Garat: sa conversation est trop légère. La pruderie de madame Mansley s'en effaroucherait trop vite.
—Elle est prude? dit Chénier. J'aurai dû le deviner. Elle doit être fière aussi. Son rang l'y oblige, ajouta-t-il d'un ton moqueur. Mais tout cela n'empêche pas qu'elle ne soit fort jolie, et ne déraisonne sérieusement avec beaucoup d'esprit.
Alors il s'engagea une sorte de combat entre les admirateurs et les détracteurs d'Ellénore, qui déplaisait visiblement à la maîtresse de la maison, et qu'elle voulut terminer en disant:
—Vous êtes tous également exagérés dans votre opinion sur madame Mansley. Je suis certaine que celle d'Adolphe, qui garde le silence, est la seule raisonnable. Voyons, que pensez-vous de cette belle Ellénore?
—Moi, madame, répondit Adolphe avec l'air d'un homme qu'on éveille en sursaut. Je ne l'ai pas vue.
—Quoi; vous n'avez pas vu cette femme charmante dont nous parlons depuis une heure?
—J'ai de mauvais yeux… vous le savez… J'étais placé loin d'elle… je ne l'ai pas regardée…
—Voilà une insouciance qui pourra vous coûter cher, mon ami, si jamais on la raconte à celle qu'elle offense, dit madame Talma. Ce sont de ces fautes que la meilleure des femmes punit comme un crime.
—Lorsqu'on lui en fournit l'occasion; mais…
—Elle se trouve toujours, interrompit Chénier, et je vous prédis qu'avant peu…
—Je ne crois point aux oracles; les vôtres surtout ont beaucoup perdu de leur crédit depuis qu'ils m'ont prédit le triomphe de la république en France sur tous les autres gouvernements; je la vois tourner de jour en jour au despotisme militaire, et je ne doute pas que dans le nombre de vos jeunes conquérants il ne se trouve un futur César.
—C'est possible, dit Riouffe, mais la race des Brutus n'est pas encore éteinte.
—A quoi servent-ils? reprit Chénier, à préparer le règne d'un Tibère.
En vérité, j'aimerais autant celui d'un cardinal de Richelieu.
—Espérons mieux que tout cela, dit madame Talma; la liberté nous coûte assez cher pour la défendre contre toute espèce de tyrannie, même celle de la gloire. Et puis n'êtes-vous pas là pour plaider sa cause? Les tournois de la tribune ont aussi leurs vainqueurs, et les couronnes de chêne valent bien celles de laurier.
Adolphe ayant ainsi ramené la conversation sur les intérêts politiques. Il n'aurait plus été question d'Ellénore, si le vicomte de Ségur n'était arrivé en disant:
—Je croyais madame Mansley ici?
—Elle y était il y a peu de moments, dit madame Talma.
—Ce sont vos discussions politiques qui l'auront fait fuir. Vous avez la rage de vouloir gouverner chacun à votre manière; aussi Dieu sait comme cela va. Ce n'est pas que ses idées anglaises sur la liberté à la mode soient meilleures que les vôtres, et qu'elle les soutienne avec moins d'entêtement; mais elles ont un faux air de raison qui ne leur permet pas de supporter vos folies; je l'avais prévu, elle sera partie d'ici révoltée.
—J'en serais désolé, dit Riouffe, car je me fais une grande joie de la revoir, et s'il ne fallait pour cela que se déguiser en Vendéen, je n'hésiterais pas un instant, au risque d'être traité comme ce pauvre Charrette… Mais vous qui la connaissez depuis longtemps, dites-nous, je vous prie, ce qu'il faut croire de tout ce qu'on en raconte. Les uns prétendent que c'est la chaste victime d'un de nos roués de l'ancienne cour, et qu'à ce titre elle mérite la protection de tout bon patriote; les autres la rangent dans la classe des femmes tout simplement légères, et l'accusent de vouloir rehausser ses faiblesses par l'aristocratie de ses choix. Cela serait fort décourageant pour un bourgeois de ma sorte. Par grâce! éclairez-nous sur ce qu'il en faut penser.
Alors le vicomte de Ségur raconta comment il avait vu pour la première fois Ellénore, encore enfant, chez la duchesse de Montévreux; que c'était la fille d'un officier irlandais; qu'après s'être engagée d'élever Ellénore comme son enfant, la duchesse en était devenue jalouse, au point de la forcer à quitter sa maison pour accepter l'asile que lui offrait le marquis de Croixville; il parla de son enlèvement et de son faux mariage avec le jeune marquis de Rosmond; de la manière cruelle dont elle avait appris que le contrat, la cérémonie nuptiale, tout n'avait été qu'une comédie; que son enfant n'était pas légitime; qu'il existait une véritable marquise de Rosmond, et que la pauvre Ellénore déshonorée sans avoir jamais manqué à l'honneur, malheur dont la profonde estime et l'attachement dévoué de M. de Savernon ne parvenait point à la consoler. Chacun se récria sur la fatalité de sa destinée, sur le romanesque de ses aventures; M. de Rheinfeld seul ne mêla aucune de ses réflexions à toutes celles qui interrompirent le narrateur. Et pourtant il était facile de voir que le récit captivait entièrement l'attention d'Adolphe.
—Que faut-il conclure de tout cela? demanda Garat.
—Qu'habituée à être trompée, elle ne demande pas mieux que de l'être encore, dit Chénier.
—Oh! si j'en étais sûr, j'irais à l'instant même me jeter à ses pieds, dit Riouffe.
—- Eh bien, vous pourriez y rester longtemps, car j'en connais d'aussi aimables que vous, reprit le vicomte de Ségur, qu'elle laisse soupirer sans la moindre pitié de leur peine. C'est une femme étrange, qui a tout ce qui fait le bonheur: la beauté, la jeunesse, l'esprit, la fortune, et qui ne sera jamais heureuse.
—Vous verrez qu'elle aura placé son amour sur quelque sot, dit M. de
Rheinfeld avec un sourire amer.
—Non; elle a bien une passion malheureuse, mais personne n'en est l'objet.
—Serait-elle avare? demanda madame de Condorcet.
—Plût au ciel! On aurait un moyen sûr de la séduire, mais il n'est au pouvoir de qui que ce soit de satisfaire son ambition. Elle est à la poursuite d'un bien qu'on usurpe souvent, mais qu'on ne rattrape jamais; elle a la manie de la considération, et vous comprenez qu'on n'y arrive guère par le chemin qu'elle a pris, ou plutôt en sortant du gouffre où le sort l'a jetée. Mais le ciel s'amuse souvent à déjouer l'effet de tous ses dons par un goût désordonné pour l'impossible. Voyez plutôt madame de Seldorf, toute l'Europe est aux pieds de son esprit; on va jusqu'à parler de son génie. Eh bien, cela ne lui suffit pas, elle veut qu'on la trouve belle.
III
Au nom de madame de Seldorf, Adolphe fit un mouvement qu'il réprima aussitôt, se promettant de venger plus tard la baronne d'un reproche malheureusement trop bien fondé; il eut recours à l'influence qu'il exerçait à volonté sur la conversation, et l'amena sur le burlesque des métiers adoptés par plusieurs des victimes de la Révolution pour se soustraire à la misère.
Il parla du comte de R…, qui donnait des leçons de guitare sans savoir une note de musique; de la marquise de F…, qui tenait une pension bourgeoise où les hommes dînaient gratis, et ne payaient que le souper, et il finit par demander au vicomte si son commerce de vieux meubles était aussi lucratif.
—Il devient chaque jour meilleur, répondit M. de Ségur sans se déconcerter, surtout depuis que nos parvenus tournent à l'aristocratie: ils veulent tous des meubles d'émigrés, et nous savent très-bon gré de les avoir sauvés de leur propre pillage. J'ai vendu ce matin à mon ancienne fruitière un meuble complet tout en damas jaune, et qui figurera merveilleusement dans le grand appartement qu'elle vient de louer sur les boulevards, pour y recevoir ce qu'elle appelle sa compagnie; elle compte y donner de beaux bals, suivis d'excellents soupers, le tout payé avec les bénéfices des petits accaparements de grains tentés par son mari avec beaucoup de succès. Ah! c'est une femme de joyeuse humeur, et pas du tout fière, car elle m'a invité à son prochain bal.
—Et vous irez?
—Pourquoi pas? Je suis sûr de n'y être pas connu, et je ne suis pas fâché de voir comment ce monde-là s'amuse.
—Mais vous lui ferez, je pense, le sacrifice de vos ailes de pigeon poudrées à frimas, dit madame de Condorcet.
—Non, vraiment! ces ailes-là ne se sont pas pliées devant la guillotine, je ne vois pas pourquoi elles s'abattraient devant ma riche fruitière.
—Vous aurez bientôt une occasion de les placer avantageusement, dit madame Talma, car on prétend que le perruquier Clénard va donner une fête superbe, à ce bel hôtel de Salm qu'il a acheté presque pour rien de la nation, qui l'avait encore eu à meilleur marché.
—Certes, j'irai à sa fête, si le citoyen Clénard daigne me mettre sur sa liste en qualité d'ancienne pratique. Je vous affirme que ces soirées-là sont fort divertissantes de plus d'une manière. D'abord, il y a un luxe de fleurs, une nouveauté d'ameublements et de parures dont l'effet ne peut se peindre. Figurez-vous le boudoir d'Aspasie, rempli de Grecques plus belles les unes que les autres, et d'une beauté incontestable, car leurs tuniques sont drapées avec tant d'art, qu'on devine tous les attraits qu'elles ne montrent pas. Ce sont autant de statues animées qui semblent être descendues de leur piédestal pour recevoir de plus près les adorations des humains; mais quels humains, bon Dieu! et que leur costume, leur ton, leurs manières sont peu en harmonie avec la grâce de cet essaim de déesses! Je voyais hier la belle madame Tallien à côté d'un incroyable à gilet frangé, à cravate à cornes, à badine en massue; elle avait l'air d'Hermione causant avec un escamoteur français.
—Mais c'en était peut-être bien un aussi…
—Non, vous le connaissez tous. C'est un homme très comme il faut, mais pour qui la mode est une religion. Il la suit dans tout ce qu'elle a de plus extravagant. Si son titre lui avait permis de se montrer sous le règne des sans-culottes, il n'aurait pu s'empêcher d'imiter leur non-costume. C'est sa folie.
—Elle est moins courageuse que la vôtre, dit madame Talma, et vous vivrez dans notre histoire, rien que pour avoir traversé le temps de la Terreur, coiffé et vêtu comme vous l'étiez aux petits soupers de Trianon. Il a fallu bien moins d'héroïsme pour triompher de Robespierre.
Chénier revendiqua une part dans cet éloge. En effet, il avait conservé sa grande coiffure de l'ancien régime, en dépit du nouveau; mais il avait tant contribué à l'établissement de ce dernier par ses discours à la tribune, que ses phrases républicaines avaient obtenu grâce pour sa frisure de royaliste; aussi le vicomte de Ségur ne se refusa-t-il point le plaisir de lui dire en riant:
—Sans doute il y a du mérite à garder son plumage, même en changeant de langage; mais vous conviendrez que j'ai toujours gardé les paroles de mon air.
—Ah! c'est un fait incontestable, dit Riouffe, et qui prouve que le jeu des révolutions ressemble à tous les autres. Il ne s'agit pas de les bien jouer, mais d'avoir la chance. On en a tué vingt mille de moins aristocrates que le vicomte.
—C'est qu'on ne m'a pas fait l'honneur de me croire dangereux. Mais, comme on pourrait se raviser, et qu'il reste encore beaucoup d'amateurs des journées de septembre, je vous supplie de me laisser jouir le plus longtemps possible du dédain de nos Brutus. J'aime la vie, surtout depuis que je suis obligé de gagner la mienne en faisant le métier de brocanteur. Et puis je suis curieux de savoir où tout cela nous mènera. J'ai dans l'idée que si le ciel m'accordait encore une dizaine d'années, je vous verrais tous plus royalistes que moi.
A ces mots, de grands éclats de rire se firent entendre. On traita la prédiction de rêve insensé. Le général Bernadotte, qui arriva juste au moment où elle excitait la gaieté générale, s'en divertit plus que personne, et raconta plusieurs traits de notre armée républicaine, qui démontraient assez sa haine contre les tyrans, et ne laissa pas douter d'une révolte sanguinaire contre le premier qui tenterait de s'emparer du pouvoir.
—Bons soldats! disait le vicomte de Ségur en haussant les épaules; mais ce sont des esclaves nés, qui obéissent comme des nègres, sans oser demander pourquoi et pour qui on les fait tuer. Leur général est leur roi; et le premier de vous qui le voudra s'en fera couronner sans la moindre opposition.
Bernadotte se récria tellement sur l'absurdité de cette sentence, et chacun la trouva si extravagante que le vicomte, accablé sous les moqueries de tout le monde, en fut réduit à se retirer, en disant humblement:
—Je n'ai pas la prétention de passer pour un oracle, mais c'est ainsi que les plus vrais ont été reçus.
IV
En rentrant chez elle, Ellénore trouva M. de Savernon qui l'attendait.
—Eh bien, dit-il, pendant qu'elle ôtait son châle, qu'avez-vous obtenu de tous ces coquins-là?
—Ah! pouvez-vous traiter ainsi des gens à qui nous devons tout, et sans lesquels vous seriez exilé de France!
—C'est à vous seule que je veux devoir ce service, je ne veux pas savoir qui vous l'a rendu pour n'être pas obligé de partager ma reconnaissance entre l'amour et la haine, car je devrais cent fois la vie à tous ces jacobins, que je ne pourrais m'empêcher de les haïr.
—Grâce au ciel, les jacobins dont vous parlez ne sont plus tout-puissants, et les patriotes qui leur ont succédé ne demandent qu'à réparer les maux causés par Robespierre et ses séides.
—Dites plutôt qu'ils affichent une sorte de modération pour mieux consolider leurs lois républicaines, et ramener ainsi le règne du peuple souverain. Quels étaient les coryphées de ce noble parti, les Manlius qui se pavanaient ce soir chez madame Talma.
—Le vicomte de Ségur, répondit avec malice Ellénore.
—Oh! celui-là n'est pas des leurs, et l'on ne conçoit pas sa complaisance à souffrir leur société.
—C'est sans doute qu'il la trouve spirituelle; car vous le connaissez, son ancien amour pour madame Talma, tout ce qu'il lui doit pour l'avoir protégé contre les périls les plus imminents, ne lui feraient pas supporter volontairement une conversation ennuyeuse.
—Oui, j'admire sa bonne grâce à sourire à ces fiers Spartiates, à ces héros de la liberté, qu'il voudrait voir pendus; mais je ne saurais l'imiter. La vue de ces gens-là me fait horreur.
—Vous confondez à tort, vous dis-je, les partisans de la liberté avec les chefs de la Terreur. Les premiers se sont laissé dépasser par les seconds. Voilà leur seul crime; et la plupart en ont déjà été punis par la mort. Ce triste exemple, et la fidélité de ceux qui restent attachés aux opinions qui deviennent tous les jours plus difficiles à soutenir doivent leur assurer l'estime de tous les partis.
—Oh! j'en connais un qui ne leur pardonnera jamais d'avoir démantibulé le plus doux des gouvernements pour nous mener au plus féroce.
—En ce cas, pourquoi avoir recours à eux?
—Par la même raison qu'on se sert d'un couteau qui a déjà blessé plus d'une fois, et qu'un général a recours à des espions pour surprendre l'ennemi, mais il n'en fait pas sa société; et j'avoue que je serais désolé d'être exposé à rencontrer chez vous ces messieurs de la République; cela ne m'empêche pas de rendre justice à leur esprit; celui de M. de Rheinfeld surtout m'a paru des plus piquants.
—Ah! vous le connaissez? dit Ellénore avec étonnement.
—Oui, j'ai dîné plusieurs fois avec lui chez la baronne de Seldorf; c'est le héros de son salon, et ce n'est pas par une galanterie servile qu'il se maintient dans la préférence de cette femme célèbre, car il la contrarie à tout propos, mais juste ce qu'il faut pour animer son amour-propre et redoubler son éloquence. Rien n'est si amusant que leurs attaques réciproques; on croirait, à la chaleur de leurs discussions, à la malice de leurs plaisanteries, au mordant de leurs épigrammes, qu'ils vont se brouiller pour toujours: bien au contraire, ils n'en sont que mieux ensemble.
—Cela se comprend. Quand les coeurs sont d'accord, les esprits peuvent se combattre impunément.
—Leurs coeurs? Je ne crois pas qu'ils soient pour rien dans tout cela; ce qui ne les empêchera pas d'être très-fidèles l'un à l'autre: les chaînes de l'amour-propre sont plus solides que celles de l'amour, dit-on, et comme ils se connaissent réciproquement plus d'esprit qu'à personne au monde, ils ne se laisseront pas échapper. On tient toujours à ce qu'on ne peut remplacer.
—Mais si j'en crois les amis de la baronne, elle ne se contente pas des suffrages de M. de Rheinfeld.
—Sans doute elle les veut tous, elle sait trop bien qu'elle leur doit son amour, et qu'un peu moins admirée par le monde dans ce qu'elle a de supérieur, M. de Rheinfeld ne verrait plus que la beauté qui lui manque. Ah! vous ne saurez jamais combien il est difficile de se faire aimer quand on n'est pas jolie!
—Pourtant les exemples ne sont pas rares. Madame de Bourdic, madame
Fanny de Beauharnais sont encore là pour prouver…
—Que la petite vanité de voir sa complaisance et ses infidélités célébrées dans de jolis vers de boudoirs, peut donner le courage de se consacrer quelque temps à une femme laide, voilà tout; mais ces amours-là ne font point de dupes, pas même parmi les gens qui en paraissent le plus dominés. L'illusion n'entre pour rien dans leur attachement, c'est ce qui en assure la durée.
—Celui de M. de Rheinfeld pour madame de Seldorf est fondé sur des motifs plus graves; il y a tant de prestige dans une grande supériorité!
—Aussi est-il fier de sa conquête, et ne se donne-t-il parfois des airs d'inconstance que pour empêcher le sentiment de la baronne de s'endormir dans la sécurité.
—Ah! vous le croyez capable d'un si misérable calcul?
—Et de bien d'autres, vraiment; mais ne me demandez pas ce que je pense de vos révolutionnaires; je me reconnais injuste envers ceux qui valent quelque chose; j'ai trop vu les autres à l'oeuvre. Il en est résulté une antipathie pour tous, que je ne saurais vaincre; heureusement, j'ai peu l'occasion de les voir.
—Parce que vous ne rendez pas à madame Talma les visites que vous lui devez; et c'est un tort qui touche à l'ingratitude.
—J'en conviens, mais je m'en donnerais un plus grand en lui montrant mon aversion pour ses amis. Quant à elle, vous savez combien j'aime à la trouver chez vous et à lui parler de ma reconnaissance. Ce n'est pas que j'ignore ses élans patriotiques et sa prédilection pour les nouvelles idées, mais je les lui pardonne en faveur de leur ténacité; car du temps de ce vieux prince de Soubise, dont elle a hérité, elle amusait la société du prince par des épigrammes sur les travers de la noblesse, et par ses prédictions sur les malheurs que tant d'abus attiraient aux premières familles de France. En l'appelant la Cassandre de la Révolution, hélas! on ne pensait pas dire si juste!
—Puisse-t-elle être encore douée de la même puissance, car elle m'a prédit ce soir le prochain retour de votre soeur à Paris.
—Quoi! Siéyès consentirait…
—Oui, à se rendre caution, près des autorités régnantes, de la famille dont il sollicite la radiation. Vous voyez qu'il y a du bon dans ces monstres-là.
—Ah! qui pourrait vous voir, vous entendre, et ne pas faire tout ce que vous désirez? s'écria M. de Savernon, en baisant la main d'Ellénore.
Cet entretien prouva à madame Mansley l'impossibilité d'amener jamais M. de Savernon à supporter la société des gens d'une opinion contraire à la sienne, malgré les obligations qu'il pourrait leur avoir. Elle se résigna à porter à elle seule tout le poids de la reconnaissance due à de si éminents services. Noble détermination qui ajouta encore à l'embarras de sa situation et partagea sa vie journalière entre les deux sociétés les plus opposées.
A mesure qu'un personnage de l'ancien régime obtenait la faveur de rentrer en France, M. de Savernon l'amenait chez madame Mansley, où son titre d'exilé ruiné lui attirait un accueil gracieux, et quand elle avait fait les honneurs de son modeste dîner au prince de Poix, au duc de Duras, au comte Charles de Noailles, au vieux duc de Laval, elle allait finir sa soirée chez une des amies de nos grands publicistes. Là, séduite par l'attrait de tant d'esprit supérieurs, elle se félicitait du sentiment qui l'obligeait à se montrer bienveillante envers eux, et voyait avec plaisir les plus influents lui fournir chaque jour un nouveau motif de reconnaissance.
Elle rencontrait souvent chez madame Talma et chez la marquise de Condorcet une jeune femme que la reconnaissance y attirait aussi, et dont le mari était sorti de prison par suite des démarches d'Ellénore auprès des républicains qu'elle voyait habituellement chez ces dames. Madame Delmer, que la Révolution avait saisie au moment où les jeunes filles commencent à penser, et qui faillit en être plus d'une fois victime, s'était élevée dans l'admiration des idées philosophiques qui l'avaient enfantée et dans l'horreur des atrocités dont elle venait d'être le prétexte. Affligée d'une imagination exaltée, madame Delmer s'enflammait au récit de tous les traits de dévouement et d'héroïsme si communs alors dans tous les partis, et en divinisait les héros, sans s'informer seulement de l'opinion qui les avait fait agir. Pourtant une prédilection très-marquée pour la politesse élégante des fidèles de l'ancienne cour, sans diminuer son goût pour les illustrations nouvelles, lui faisait rechercher la société des premiers: sorte de plaisir qui pouvait passer alors pour une bonne action; car les émigrés rentrés étaient pauvres et suspecte au gouvernement.
Madame Delmer frappée de la beauté, de l'esprit d'Ellénore, et plus encore des malheurs qui la plaçaient dans une fausse position, se prit d'amitié pour elle, l'admit parmi les gens distingués qu'elle recevait, et dont le plus continuellement aimable était le célèbre chevalier de Boufflers.
Ce vivant souvenir des hommes à la mode de la cour de Louis XVI était aussi le type du philosophe français, moitié prêtre, moitié soldat, moitié rhéteur, moitié poëte bon et malin, brave et galant, loyal et adroit, gai jusqu'à la folie, sérieux jusqu'à la profondeur; il faisait également rêver et rire.
Destiné par sa famille aux bénéfices de l'état ecclésiastique, il leur avait préféré la gloire des armes. Après s'être fait distinguer, comme capitaine de hussards, dans la guerre de sept ans, il avait commandé l'île Saint-Louis, au Sénégal. Sa naissance illustre, ses longs services, ses grands voyages, l'amitié de Voltaire, celle de madame de Staël, de la maréchale de Luxembourg, la protection de la reine, et, plus que tout cela, son esprit gracieux, original et piquant, lui avaient acquis cette bienveillance passionnée que le monde accorde toujours aux gens qui l'amusent. Sa conversation avait pour chacun un attrait particulier; il parlait aux amateurs de l'ancien régime de ces jolis concerts où Marie-Antoinette chantait, accompagnée par un piano, et ravissait un petit cercle de courtisans plus décidés à l'applaudir qu'à la défendre.
Il racontait aux fanatiques de la liberté son séjour parmi les esclaves; aux militaires, ses campagnes et sa sanglante bataille d'Aménebourg, à nos jeunes écrivains, ses visites à Ferney, et à nos jolies femmes, son dernier dîner chez madame Bonaparte; il leur redisait la joyeuse chanson qui en avait égayé le dessert. Cette faculté de parler à chaque esprit sa langue faisait rechercher la société du chevalier de Boufflers par les partis les plus contraires.
La pénétration qui lui avait souvent fait prédire les fautes des autorités passées et présentes, son indulgence pour ce qu'il appelait l'humanité des grands hommes et le revers des grandes actions, le garantissait de cette haine politique qui divisait alors tous les échappés de la Terreur. Il ne concevait pas comment, après avoir couru en masse d'aussi terribles dangers, on ne s'embrassait point cordialement, sans égard au rang, à la fortune, ainsi que le font les marins d'une frégate échappés à un récent naufrage. Il prenait en pitié ces malheureux encore mutilés par la Révolution, qui, au lieu de se réunir pour conserver la liberté achetée par tant de sacrifices, se disputaient à qui la perdrait le plus tôt. Son goût pour les caractères originaux, les événements dramatiques; son faible pour l'esprit, le mettaient en relation avec toutes les supériorités de l'époque; aussi, il est fort à regretter qu'il n'ait point laissé de mémoires; car nul mieux que lui n'aurait raconté les moeurs de ce temps de révolution, où les préjugés, battus par les intérêts, s'efforçaient de vivre, quoique mutilés, et où les vainqueurs de ces mêmes préjugés ne pensaient à les écraser que pour les relever à leur profit.
Dans ce bouleversement général, il a existé un moment, fort court à la vérité, où la beauté, le mérite réel, les avantages naturels, si communément soumis aux avantages de convention, avaient retrouvé toute la puissance que le ciel leur donne, et que la société leur conteste.
On pardonnait à la belle madame Tallien de porter un nom odieux; d'abord parce qu'elle ne s'était résignée à l'accepter que pour sauver sa tête, et qu'elle en avait sauvé beaucoup d'autres, en convertissant son adorateur jacobin à la religion des simples patriotes. Et puis elle rappelait si bien les charmes, la grâce irrésistible de l'antique Aspasie, son dévouement courageux pour tous les malheurs, même les plus obscurs; pour toutes les victimes, même les plus ingrates, cette protection infatigable, qui l'a fait appeler par ses ennemis mêmes, Notre-Dame de bon secours, lui avait acquis une sorte de royauté républicaine, que les plus farouches de nos Brutus n'osaient lui disputer.
Une petite maison, déguisée en chaumière, et située dans l'allée des Veuves, lui servait de temple. C'est là que chaque jour, un prisonnier, accusé et convaincu du crime d'aristocratie, un émigré muni d'un faux certificat de résidence, un prêtre travesti, venaient baigner des larmes de la reconnaissance les belles mains de madame Tallien.
C'est là que tout ce qu'il y avait de talents novices, de héros futurs, de célébrités en herbe, venaient causer de leurs projets, et s'enrichir réciproquement de leurs idées; c'est là que les parvenus se civilisaient par degré, en se frottant aux anciens châtelains dont ils se partageaient les terres. C'est là que Barras imitait le maréchal de Richelieu, Siéyès le cardinal de Retz, et un riche fournisseur le surintendant Fouquet; tandis que tous les porteurs de grands noms français affectaient les manières et le langage des petits négociants.
Ce travestissement réciproque offrait chaque jour les scènes les plus étranges, surtout quand un de ces artisans, sorti tout à coup de sa classe par l'effet d'une spéculation plus hardie que loyale, prenait en protection un pauvre diable de grand seigneur trop heureux de continuer la bonne chère dont il avait l'habitude et qu'il était d'autant plus sûr de retrouver chez le parvenu, que celui-ci avait hérité de son cuisinier, avec la plupart des autres biens de son illustre famille. Enfin, c'est là que la comtesse de Beauharnais, cette aimable créole, veuve d'un des hommes les plus élégants de la cour de Louis XVI, avait vu pour la première fois ce petit officier corse, qui devait la placer au-dessus de toutes les souveraines de l'Europe.
V
Ceux qui n'en ont pas été témoins ne concevront jamais comment tant de classes, de fortunes, de rancunes, d'opinions différentes se réunissaient chaque jour, pour le seul plaisir d'échapper aux souvenirs de terreur qui avaient fini par atteindre les plus ardents révolutionnaires, aussi bien que les plus fidèles de l'ancien régime.
Ces réunions, loin d'engager à des concessions mutuelles, maintenaient au contraire les partis les plus opposés dans leur malveillance réciproque; mais le besoin de s'amuser est tel en France, que la noblesse ruinée (sauf quelques-unes de ces familles dont le puritanisme chevaleresque s'est fait honorer), se prêtait de fort bonne grâce à profiter des invitations dont les nouveaux enrichis l'accablaient; car la vanité de ceux-ci visant à dépenser leur argent en bonne compagnie, il fallait voir l'air qu'ils prenaient lorsque charmé du beau visage et de la tournure élégante d'une jeune fille, qui avait pour toute parure de bal une robe de grosse mousseline et des cheveux coupés à la Titus, vous demandiez son nom, et qu'ils vous répondaient en appuyant sur chaque syllabe:
—C'est la fille du ci-devant comte de***, la nièce du duc de***, qui est émigré. La pauvre enfant danse comme si elle avait encore une dot.
Et tous convenaient qu'elle pouvait s'en passer.
C'était un mélange de dédain insolent d'une part, de protection grossière de l'autre, d'imitation de l'antique et de singerie anglaise, de luxe et de misère, d'élégance et de burlesque qui alimentait la conversation de tout le monde.
Ceux qui n'avaient perdu au grand naufrage que leur fortune, s'en consolaient en riant des bévues de ceux qui l'avaient repêchée et qui la dépensaient d'une façon si comique; enfin, jamais époque n'a mieux montré à quel point on peut supporter courageusement les plus dures privations, lorsque l'amour-propre n'en souffre pas; c'était à qui se vanterait de sa pauvreté. Les femmes, qui se rendaient autrefois à Versailles en berline à six chevaux, se cotisaient pour payer le fiacre qui devait les conduire au spectacle, et les incroyables du jour mettaient autant de fatuité à se raconter leurs économies forcées, que leurs pères en mettaient, avant la Révolution, à se vanter de leurs dettes.
Monarchistes ou républicains, révolutionnaires ou modérés, chacun éprouvait au même degré le besoin de se distraire des dangers passés, et de l'affreux spectacle qu'on avait eu si longtemps sous les yeux. La crainte de voir revenir d'un instant à l'autre le règne de la guillotine, donnait à tous les partis le désir de profiter des intervalles de calme; chacun agissait, comme le malheureux atteint de la fièvre quarte, qui ne se refuse rien, dans le répit d'un accès à l'autre. On s'amusait pour s'étourdir. Les hôtels, les palais, les jardins les plus beaux de nos seigneurs en fuite, étaient métamorphosés en salles de bals publics, où l'on entrait pour son argent, et où l'affluence d'une société nécessairement très-mélangée, n'amenait aucun désordre, tant le petit nombre de gens bien élevés qui se trouve dans un salon, exerce sur les autres une autorité tacite, qui les porte malgré eux, à l'imitation des bonnes manières.
Ellénore refusait de paraître à toutes les fêtes, où sa beauté lui aurait attiré les regards des curieux, et sa position, les propos des médisants. Cependant, M. de Savernon aimait le monde et souffrait de la retraite à laquelle se condamnait madame Mansley, ce qui la fit consentir à prendre une loge à l'année, au Théâtre-Français; il était alors dans toute sa splendeur tragique et comique.
De la loge d'Ellénore, placée au rez-de-chaussée au-dessus de l'orchestre, on voyait toute la salle sans être vu, et l'on avait pour vis-à-vis, aux loges des premières, celle de la baronne de Seldorf, qui offrait un spectacle très-amusant dans les entr'actes, par la quantité de gens célèbres de toutes façons et de tous pays, qui venaient rendre hommage à la femme supérieure, dont l'esprit était alors une des gloires de la France.
C'était le jour de la première représentation de l'Agamemnon de Népomucène Lemercier. La jeunesse de l'auteur, l'amitié que lui portait madame de Seldorf, la réputation de causeur brillant qu'il s'était acquise dans le salon de la baronne, les éloges donnés à l'avance par Talma aux principaux rôles de la pièce, tout devait exciter la curiosité du public; aussi la salle était-elle remplie jusqu'au comble. On y remarquait un grand nombre d'amateurs de spectacle et de littérature, que nos drames et nos vaudevilles révolutionnaires avaient éloignés depuis longtemps du Théâtre-Français.
Les mêmes femmes qui, l'année d'avant, n'osaient sortir que vêtues d'une robe d'indienne et coiffées d'un bonnet de servante, se montraient là parées de tuniques élégantes et les cheveux si parfaitement nattés à la grecque, qu'elles semblaient échappées des jeux olympiques d'Athènes. On pouvait seulement leur reprocher de pousser l'imitation un peu trop loin, et de justifier ces vers de M. de la Chabaussière:
Les hommes délicats m'en seront tous témoins,
Nos beautés à la mode élégamment vêtues,
Voulant rivaliser les grâces demi-nues
A montrer leurs appas mettent beaucoup de soins,
Mais on les aimait mieux quand on les voyait moins.
Que dirait aujourd'hui cet aimable critique, à la vue des mêmes nudités[1] que ne recouvrent plus un châle drapé à l'antique, ni même des gants longs?
[Note 1: On lit dans un journal de cette époque-là: «Deux femmes, ces jours-ci, se sont fait huer aux Champs-Élysées par l'effet de leurs robes transparentes. Huer!… ce qui eût été affreux pour nos grand'mères.»
(Décade philosophique, année 5, trimestre 1.)]
Dans cette tragédie d'Agamemnon, M. Lemercier avait fait preuve de son culte pour l'antique plus que ne le permettaient alors nos habitudes dramatiques, et cette routine à laquelle Racine s'était lui-même soumis de franciser les classiques grecs au goût des courtisans de Louis XIV; l'auteur s'était permis le tutoiement général des personnages, et avait laissé à celui de Cassandre, à cette somnambule troyenne, dont les oracles étaient aussi sans crédit, toute la mélancolie de la résignation au plus grand des supplices: celui de dire toujours la vérité sans être jamais crue.
Ce caractère, qui sortait des limites au delà desquelles les jeunes princesses de tragédie n'osaient s'aventurer, avait inspiré de si vives craintes à un académicien, ami de l'auteur, qu'il l'avait engagé à arranger ce rôle sur les patrons accoutumés, en l'ornant d'un petit amour bien timide et de toutes les jérémiades à l'usage de cet emploi. Heureusement, Lemercier avait l'esprit trop courageux pour céder à cet avis. Le succès a récompensé son audace. Mais, en dépit de cet exemple, on ne peut nier qu'en France, où l'on nous accuse de vouloir du nouveau, n'en fût-il plus au monde, il y a peine de mort pour toute espèce d'ouvrage dramatique qui hasarde la moindre innovation. Notre public n'est inconstant qu'en parure; il n'est point de vieilles beautés qu'on ne puisse lui faire applaudir, à la faveur d'une robe nouvelle. Il garde toute sa malveillance pour les visages inconnus. C'est probablement ce qui fait qu'on lui en montre si rarement.
Talma, qui brûlait du désir d'enrichir notre scène de tous les effets mâles et franchement tragiques d'Eschyle, de Sophocle, de Shakspear et de Schiller, saisit avec joie l'occasion de représenter le plus fidèlement possible un véritable Grec.
On lui pardonna l'exactitude de son costume en considération de la noblesse, de la grâce qu'il mettait à le porter. Ce manteau bleu attaché sur une épaule par un camée, et retenu de l'autre côté par la main d'Égiste à la manière de l'Apollon du Belvédère, sans que les mouvements de l'acteur en fussent gênés, faisait une illusion complète et donnait une idée fort juste de la coquetterie d'un tyran qui tient sa puissance de l'amour d'une femme criminelle. Ce mélange d'élégance et de cruauté, très-commun dans le monde et très-neuf au théâtre, où chaque tyran était forcé d'endosser la cuirasse de fer et le manteau couleur de sang, parut étrange, inconvenant; et il fallut tout le talent de Talma pour le faire accepter. Mais la terreur qu'il inspira en disant ce vers:
Il est temps qu'un forfait révèle qui je suis.
lui acquit si bien l'attention, la faveur du public, qu'on lui permit de braver l'usage en étant vrai de toutes les manières.
La tragédie terminée au bruit des applaudissements les plus vifs, le nom du jeune auteur circula dans toutes les bouches; chacun désirait le connaître, et lorsque le chevalier de Panat vint demander à Ellénore ce qu'elle pensait de l'ouvrage, elle lui répondit que la pièce lui donnait une grande idée du talent de l'auteur.
—Voulez-vous le voir? dit le chevalier; tenez, le voilà qui entre dans la loge de madame de Seldorf; elle était impatiente de lui faire ses compliments; elle a prié M. de Rheinfeld d'aller le lui chercher.
—N'était-ce pas mettre sa complaisance à une grande épreuve? demanda
Ellénore.
—On pourrait le supposer, et peut-être s'en flatte-t-elle; mais Adolphe a sur ce point une philosophie désespérante. D'ailleurs, vous le savez, nous ne prenons jamais la jalousie qu'on veut nous donner.
—En effet, M. de Rheinfeld semblait écouter avec tout le calme possible ce que l'enthousiasme le plus éloquent fournissait de flatteries enivrantes à madame de Seldorf sur le succès mérité de M. Lemercier. Un auteur moins spirituel en aurait eu la tête tournée, et un adorateur plus passionné en aurait perdu son repos; mais tous deux savaient que dans cet éloge académique, madame de Seldorf voulait encore plus montrer son esprit que vanter celui de Népomucène.
Malgré le plaisir qu'Ellénore prenait à regarder l'auteur qu'on venait d'applaudir avec tant de chaleur, elle fut obligée de détourner les yeux de la loge de madame de Seldorf, pour éviter ceux de M. de Rheinfeld qui étaient constamment fixés sur elle. Cette importunité la fatiguait d'autant plus qu'elle n'osait s'en plaindre; enfin, elle prit le parti de se retourner et de causer avec le comte Arch… de P… Son frère venait d'être nommé ministre des relations extérieures, en remplacement du citoyen Lacroix et en compagnie du citoyen Cochon, ministre de la police, qui ne fut destitué qu'un mois après.
Cette admission dans le conseil suprême des ministres de la république d'un ci-devant prêtre, était le sujet de toutes les conversations.
Les patriotes accusaient madame de Seldorf d'avoir influencé le choix du Directoire, et les aristocrates ne lui pardonnait pas d'avoir engagé un des leurs à faire partie d'un gouvernement dont ils désiraient ardemment la chute.
Les journaux étrangers, plus libres que les nôtres, retentissaient d'injures sur les nouveaux ministres et sur ceux qui fixaient alors l'attention publique; on lisait dans l'un que M. Adolphe de Rheinfeld était un ambitieux qui cherchait à se dédommager au Luxembourg de l'indifférence des colléges électoraux; et nos journaux répondaient à ces méchancetés:
«Que c'est bien connaître ce jeune et éloquent défenseur de la constitution actuelle! Ceux qui le voient dans les sociétés, modeste, timide, réservé, ne seront pas peu surpris d'apprendre que c'est un intrigant éminemment adroit, qui s'est formé à l'école de la baronne de Seldorf. Et voilà, ajoutait le journaliste, à quelles calomnies il faut s'attendre aujourd'hui, dès que l'on a le courage d'attacher son nom à des écrits républicains.»
Au milieu d'opinions si différentes et soutenues chacune avec acharnement par les divers partis, il était bien difficile à Ellénore de s'en former une sur le vrai caractère de M. de Rheinfeld; elle l'entendait alternativement élever aux nues et traîner dans la fange, ce qui reportait souvent sa pensée sur lui; car l'esprit revient naturellement sur ce qu'il a peine à comprendre. Ellénore, se reprochant le temps qu'elle employait à se rendre compte des qualités et des défauts d'une personne qui devait lui être si indifférente, crut expier sa préoccupation en penchant pour les mauvaises impressions qui lui restaient des méchants bruits répandus sur Adolphe. Elle s'empressa même de montrer ses préventions défavorables contre M. de Rheinfeld, pour s'en faire un bouclier contre les traits de son esprit piquant et contre le charme invincible de son silence.
La conscience des femmes a des ruses dont elles sont involontairement complices. Ellénore se croyait de bonne foi à l'abri de la séduction d'un homme dont les défauts, les désagréments lui étaient antipathiques, et pourtant une voix intérieure lui disait qu'il pouvait être dangereux pour elle.
Le coeur a la seconde vue dont l'esprit se moque en qualité de philosophe. Son dédain pour l'instinct, pour les avertissements secrets, les terreurs inexplicables, pour l'attraction ou la répulsion sans motif, le fait tomber souvent dans de grandes fautes; l'esprit est un fat qui croit tout savoir; le coeur seul devine.
VI
A la sortie du théâtre de la République, ainsi qu'on appelait alors le Théâtre-Français, Ellénore, cachée modestement derrière une des colonnes du vestibule, regardait le groupe de flatteurs qui se formait autour de madame de Seldorf, dont la plupart venait demander son avis sur la tragédie nouvelle pour s'en faire un.
M. de Rheinfeld profita de la nécessité où se trouvait la baronne de répondre à tant d'hommages pour prouver à madame Mansley que, malgré le soin qu'elle prenait de dissimuler sa présence, il saurait toujours la découvrir, il lui fit un salut respectueux; elle y répondit avec embarras, et en se retournant vivement près du chevalier de Panat, comme pour décourager Adolphe du désir de venir lui parler, s'il en avait eu l'idée.
—Pardon, si je vous quitte un moment, dit le chevalier; mais il faut bien que j'aille remercier madame de Seldorf de son invitation. Je dois dîner demain chez elle avec la belle madame Récamier; je n'ai garde de manquer une aussi bonne occasion de satisfaire à la fois mon estomac, mes yeux et mes oreilles.
Alors le vestibule se remplit de femmes élégantes, dont les plus belles fixèrent l'attention d'Ellénore: elle désira savoir leurs noms.
—Celle-ci, lui répondit le comte Charles de N…, en lui désignant la plus remarquable, est une Milanaise, qui veut bien se consacrer à l'adoration de nos généraux français. Cette autre, dont l'attitude fière et tant soit peu dédaigneuse donne l'idée d'une vertu austère, est, dit-on, sous le charme des accords de ce jeune et joli compositeur que vous voyez là près d'elle. Les grands talents sont fort à la mode. Le héros de nos concerts de Feydeau, de nos concerts de salon, est aussi celui de la belle comtesse de B…, qui est en face de vous, tout près de madame de V…, qui peut à bon droit prendre sa part du succès de la tragédie que nous venons de voir, car son intérêt pour l'auteur va aussi loin que possible. Quant à la marquise de C…, vous savez son histoire mieux que moi; c'est d'elle que Champcenest disait:
»—Je ne connais pas de femme plus généreuse: elle donne à ses ennemies autant d'amants qu'elle en voudrait avoir.
Et le comte Charles continua sa revue, en joignant aux noms que demandait Ellénore l'histoire des aventures galantes qu'elle ne demandait pas.
En ce moment, plusieurs personnes se rangèrent pour laisser passer madame Bonaparte et sa fille; car on accordait par avance au conquérant de l'Italie et à sa famille les déférences qui seraient bientôt exigées par l'empereur. Le public saisissait avec joie les occasions de témoigner sa reconnaissance à celui qui cachait sous des lauriers toutes les plaies de la Révolution.
—Si j'étais aussi méchant que vous le prétendez, dit le comte de N…, je vous répèterais ce que l'on racontait ce matin chez un de nos directeurs, en parlant de certain malheur conjugal dont le laurier vainqueur ne défend pas ses… généraux en chef; mais je ne veux pas m'attirer votre colère, et vous ôter la douce illusion de croire que la gloire ne trouve pas d'infidèles.
A ces mots, M. de N… fut interrompu par une de ses parentes qui lui dit à voix basse:
—Vous êtes là avec une bien jolie femme; comment l'appelez-vous?
—C'est une Irlandaise que j'ai connue à Londres, répondit le comte en éludant la question.
—Cela ne me dit pas son nom. Elle est sans doute depuis peu de temps à
Paris, car je ne l'ai rencontrée nulle part.
—Elle vit fort retirée.
—Je le pense; car avec ce visage-là elle serait remarquée de tout le monde. Enfin, comment la nommez-vous?
—Madame Mansley.
—Quoi, c'est là cette madame Mansley qui a enlevé le marquis de Savernon à la princesse de V…, après s'être fait enlever elle-même par deux amants? Ah! vraiment, je ne l'aurais pas deviné, à voir l'air respectueux que vous aviez en lui parlant. Passons de l'autre côté, je ne me soucie pas de me montrer en si mauvaise compagnie.
Ces mots, dits assez haut pour être entendus d'Ellénore, vinrent frapper son coeur. Il lui sembla sentir le froid glacé de la lame d'un poignard; la pâleur de la mort couvrit son visage, et il lui fallut un courage surnaturel pour ne pas succomber à sa souffrance. Appuyée sur la colonne derrière laquelle elle se tenait, elle ne s'aperçut pas que le comte de N… l'avait quittée pour suivre sa belle médisante. L'indignation, la honte la dominaient à un tel point, qu'elle ne pensait qu'à sortir le plus tôt possible de ce lieu, où la poursuivaient la calomnie et l'insulte, lorsqu'une voix douce et sonore vint la tirer de sa cruelle préoccupation.
C'était celle de M. de Rheinfeld. Sans adresser à Ellénore une seule parole qui pût lui faire soupçonner qu'il savait ce qu'elle souffrait, elle ne douta pas un moment qu'il n'eût vu ou deviné la démarche ou les mots outrageants qui la plongeaient dans un trouble insurmontable; elle lui sut gré de lui témoigner un intérêt si vif à l'instant où elle se croyait sans défense contre la méchanceté des indifférents; et, bien qu'elle ne lui répondit que par les lieux communs d'une politesse ordinaire, Adolphe sentit, à l'accent pénétré qui accompagnait ces phrases banales, qu'il avait été compris.
Il y a parfois si peu de choses dans ce qu'on se dit, et tant dans ce qu'on ne se dit pas, que le vrai langage des gens du monde est tout entier dans les inflexions; aussi le souvenir de cette voix émue, animant une réponse insignifiante, fit-il rêver longtemps M. de Rheinfeld.
Au moment où il saluait madame Mansley pour aller conduire la baronne de Seldorf jusqu'à sa voiture, M. de Savernon venait prévenir Ellénore que la sienne était avancée. Il parut surpris de la trouver en conversation avec un homme qu'il faisait profession de détester, et ne put s'empêcher de lui dire, quand ils furent seuls:
—Je suis fâché qu'on vous voie parler à cet enragé républicain… Quand vous le rencontrez chez la marquise de Condorcet, ou chez madame Talma, je conçois qu'en considération des services qu'elles vous ont rendus vous traitiez leurs amis avec plus d'égards qu'ils n'en méritent; mais dans un lieu public, là où vous ne pouvez expliquer les motifs de semblables relations, vous pourriez vous en éviter la honte.
—Je ne rougirai jamais, dit Ellénore avec véhémence, des politesses d'une personne bien élevée, dont les opinions peuvent différer de celles que vous professez, mais dont les manières et le ton sont semblables aux vôtres; ce sont les impertinences de vos ci-devant grandes dames qui blessent tout ce qu'il y a de nobles sentiments dans mon âme, et jusqu'à ma conscience; car j'ai la certitude de valoir mieux qu'elles, et supporter leur mépris est un supplice avilissant auquel je ne saurais me résigner, je vous en préviens. Le monde est en droit de me mal juger, c'est vrai, mais j'ai aussi le droit de le fuir; et je suis décidée à me soustraire à ses insultes.
Cette violente sortie amena tout naturellement le récit de l'injure, de l'humiliation qui venait d'accabler la malheureuse Ellénore. En vain, M. de Savernon jura de la venger; en vain, il témoigna, par son indignation, sa douleur, le regret de livrer ainsi l'être qui'il aimait le plus au monde, aux dédains de la société, à la méchanceté des envieux, à celle des femmes galantes, la plus féroce de toutes; en vain, il lui répéta ce que peut inspirer l'amour le plus dévoué, le plus passionné. Rien ne put apaiser la révolte de cette âme si fière, ni consoler l'esprit si juste d'Ellénore; car elle se condamnait d'avance aux arrêts, dont elle avait pour ainsi dire autorisé l'injustice.
En subissant chaque jour le triste effet des sacrifices qu'elle faisait au dévouement de M. de Savernon, il était impossible qu'un bonheur payé si cher ne perdît pas beaucoup de son charme.
Ellénore, se reprochant de laisser échapper trop souvent des mots qui trahissaient son supplice, évitait tous les sujets de conversation qui pouvaient rappeler ce qui s'était passé à la sortie du théâtre de la République. M. de Savernon prit ce silence pour de l'oubli, et arriva quelque temps après chez Ellénore, avec les coupons d'une loge qu'il venait de louer au théâtre Feydeau, où se donnait le soir même un beau concert.
—Vous aimez la musique, dit-il; j'ai pensé qu'il vous serait agréable d'entendre chanter Garat et madame de Valbonne; tous deux sont ravissants dans le duo d'Orphée; on y exécutera la grande symphonie en ut de Haydn; le concert finira par des romances de Boïeldieu et la Gasconne, chantées par Garat; on s'arrache les loges.
—Eh bien, faites des heureux en disposant de celle-ci, dit Ellénore; car je me sens trop souffrante pour en profiter. D'ailleurs, j'ai promis à madame de Condorcet, de passer la soirée chez elle.
—Si vous êtes assez bien portante pour braver le savant bavardage du salon de madame de Condorcet, vous vous trouverez mieux encore du plaisir d'entendre de la bonne musique, sans être obligée même d'en dire votre avis; car je m'engage à n'interrompre par aucune question la rêverie où vous paraissez vous complaire.
—Je ne demande pas mieux que d'en être distraite, je vous l'affirme; mais les brillants plaisirs du monde, loin d'avoir cette puissance, ajoutent à ma tristesse; vous savez toutes les raisons que j'ai de les fuir, n'insistez pas et laissez-moi leur préférer les plaisirs de l'intimité.
—Mais n'est-ce pas un plaisir intime, que d'être dans sa loge avec ses amis particuliers, surtout lorsque cette loge est, comme les premières du théâtre Feydeau, fermée de tous côtés?
—Excepté de celui par lequel on est vu de toute la salle. Les jours de concert, vous n'en pouvez disconvenir, ce sont les spectateurs qui deviennent le spectacle. Encore, si les plus belles femmes, celles qui visent le plus à l'effet, captivaient à elles seules la curiosité des spectateurs, on pourrait espérer rester inaperçue; mais les plus humbles ne sauraient échapper aux regards de la malveillance, et c'est l'encourager que de s'y exposer volontairement.
—Ainsi, vous refusez? dit M. de Savernon d'un ton amer; tout ce que j'imagine pour dissiper votre ennui vous paraît insipide; mes soins vous deviennent odieux. Chacune de vos actions, chacune de vos paroles, si nobles, si douces qu'elles soient, laissent percer l'antipathie que je vous inspire. Oh! je suis bien malheureux!
—Non, reprit Ellénore; mais vous êtes insensé, et je vous supplie de m'épargner dans votre accès. Songez que votre malheur est une injure, et que vous ne pouvez vous plaindre sans m'accuser et me désespérer.
A ces mots, accompagnés d'un sourire charmant, Ellénore prit la main d'Auguste et la serra cordialement. C'était plus et moins qu'il n'espérait; car dans cette caresse, dans cet accueil si tendre, il y avait plus d'amitié que d'amour.
—Pour vous prouver à quel point j'attache du prix à vos aimables prévenances, ajouta Ellénore, je vais disposer de cette loge, pour avoir le droit de vous en remercier; mais vous irez l'offrir de ce pas à votre jolie nièce, qui la parera bien mieux que moi; de cette façon, je vous devrai le plaisir de lui procurer une soirée amusante, et vous m'en sauverez une pénible.
M. de Savernon n'osa plus insister, il fit ce que désirait Ellénore, et la laissa se rendre chez la marquise de Condorcet, où elle devait rencontrer M. de Rheinfeld.
VII
La brochure qu'Adolphe venait de publier sur les Effets de la Terreur, dans un temps où plusieurs jacobins qui avaient créé cette puissance meurtrière travaillait à la ranimer, lui attirait alors tous les suffrages des honnêtes gens, et fixait sur lui l'attention générale.
Cette brochure politique était le sujet d'une discussion très-vive chez madame de Condorcet, lorsque madame Mansley y arriva: on la savait très-capable d'y mêler une idée ingénieuse; les habitudes anglaises qui permettent à une femme d'esprit de prendre un grand intérêt aux affaires d'État avaient développé chez elle une disposition à des études sérieuses, qui la rendait fort digne d'avoir part à ces sortes de discussions: aussi crut-on devoir les continuer devant elles.
Certes, l'avis était unanime sur le tort que la Terreur avait fait à la liberté; et l'on savait bon gré à l'auteur de le constater, seulement quelques-uns, lui reprochaient cette phrase:
«Le gouvernement avait le droit de punir les traîtres agitateurs; mais la Terreur poursuivit, assassina, voulut anéantir tous les prêtres; elle recréa une classe pour les massacrer; et, tandis que la justice eût paralysé le fanatisme, la Terreur en le poursuivant, en le combattant par l'injustice et la cruauté, en a fait un objet sacré aux yeux d'un grand nombre, presque intéressant aux yeux de tous.»
Ce presque intéressant appliqué à de malheureuses victimes dont le sang coulait encore dans les villages de la Vendée, semblait une expression bien froide en parlant de tels massacres, et pourtant, les personnes qui croyaient y voir une sorte d'antipathie contre les prêtres n'auraient pas eu le courage d'en imprimer autant à une époque encore si menaçante. Siéyès, qui prévoyait sa désertion aux idées libérales que M. de Rheinfeld soutiendrait toujours, répétait avec complaisance les principaux avis des journaux anglais sur la nouvelle brochure, et comment ils traitaient l'auteur:
—C'est, disaient-ils un intrigant éminemment adroit qui s'est formé à l'école de la baronne de Seldorf.
—Eh! voilà à quelle calomnies il faut s'attendre aujourd'hui, dès qu'on a le courage d'attacher son nom à des écrits républicains! s'écriait tout le monde, excepté Ellénore.
Son silence fut remarqué; madame de Condorcet lui demanda si elle avait lu le dernier ouvrage d'Adolphe.
Cette question la troubla à tel point qu'elle se résigna à mentir plutôt que d'être obligée de donner son avis sur les opinions et le style de M. de Rheinfeld; elle dit ne l'avoir pas encore lu, et son trouble augmenta en voyant sur plusieurs visages qu'on ne la croyait pas.
C'est une bonne fortune pour les bavards que de trouver une personne ignorante de la chose à la mode, de celle que chacun sait; ils se croient le droit de la lui raconter, et madame Mansley ne gagna rien à sa ruse; il lui fallut subir cinquante citations de pages qu'elle savait par coeur, et dire ce qu'elle en pensait. Impatientée de se voir ainsi déconcertée dans son mutisme, elle se laissait aller à la critique de plusieurs phrases du livre qu'on lui citait, lorsque l'auteur entra.
—Ma foi, défendez-vous vous-même, dit Garat l'oncle, ainsi qu'on l'appelait; vous êtes bien assez fort pour cela.
—Et contre qui faut-il m'armer? demanda Adolphe.
—Contre madame! répondit Garat en montrant Ellénore.
—Est-ce bien vrai? reprit Adolphe en s'adressant à elle d'un ton où le reproche se mêlait à la surprise.
C'était mettre à l'épreuve le courage de madame Mansley, et il ne la trahissait jamais. Elle soutint bravement le paradoxe qu'elle avait adopté, mettant sur le compte de ses opinions monarchiques constitutionnelles, les raisons bonnes ou mauvaises qu'elle opposait à l'écrit républicain; et se retranchant pour ainsi dire dans son injustice et sa mauvaise foi, pour se soustraire à l'empire que cet homme d'un esprit supérieur exerçait sur le sien.
Elle ignorait qu'en sortant de la vérité on va toujours plus loin qu'on ne veut dans la ruse.
L'envie de cacher son admiration pour le mérite d'Adolphe, la fit tomber dans le tort de le nier. M. de Rheinfeld, justement offensé de tant de sévérité, d'ingratitude même, y répondit par des mots piquants qui lui auraient attiré pour jamais la haine d'une autre femme; mais celle-ci, que le dédain seul outrageait, parut enchantée d'avoir pu irriter un instant l'esprit le plus calme et le plus ironique. Il en résulta un combat très-amusant pour les témoins, où madame Mansley reprit l'offensive, et dans lequel Adolphe retrouva toute sa malice et sa gaieté; car il venait d'acquérir la preuve que la médisance d'Ellénore n'était qu'un voile pour cacher sa pensée.
—Eh bien, soit, pensa-t-il, nous nous détesterons, nous ne serons jamais du même avis. Nos amis désespéreront de pouvoir jamais nous accorder. Qu'importe! si je l'aime, si elle le devine, et si elle se croit obligée de me maltraiter pour se défendre!
Malgré les applaudissements prodigués à l'éloquence d'Ellénore et à sa profession de foi politique, que l'on prétendait alors être dictée par Pitt et Cobourg, et qui est devenue depuis un lieu commun national, Ellénore sortit de ce brillant tournoi mécontente d'elle. Le sourire de reconnaissance qui répondait à ses épigrammes contre ce qu'elle appelait la diplomatie genevoise du spirituel auteur de la brochure, l'irritait d'autant plus, qu'elle ne pouvait s'en plaindre, et elle se promit d'éviter avec soin les occasions de rencontrer M. de Rheinfeld, trouvant plus facile de le fuir que de se soustraire à son ascendant sur elle.
Ce projet une fois arrêté dans son esprit, Ellénore ne pensa point qu'il pût s'y présenter aucun obstacle; M. de Rheinfeld la savait entourée de personnes qui haïssaient également ses opinions, ses succès, et ne lui pardonnaient pas de joindre au caractère d'un républicain, le ton et les manières d'un aristocrate. Il n'oserait jamais demander à être présenté chez elle; et n'ayant nul rapport de société intime, encore moins d'intérêts politiques, il était impossible qu'il s'en établit entre eux d'aucune espèce.
N'est-ce pas ainsi que la prudence la plus sincère raisonne contre tout les penchants qu'on redoute?
Malgré le plaisir que les amis de madame de Condorcet prenaient à exciter le dépit d'Ellénore et la malice d'Adolphe, elle sentit que tous deux pouvaient se porter des coups dangereux dans ce combat d'esprit, et elle changea la conversation en disant à madame Mansley:
—Vous serez sans doute, mardi prochain chez madame Delmer, M. de Ségur y lit sa pièce; ce n'est rien moins qu'un ouvrage en cinq actes et en vers.
—Ah! mon Dieu, s'écria la ci-devant duchesse de Fl***, quelle ambition! sauter ainsi tout à coup des fariboles du vaudeville aux profondeurs du drame ou aux inspirations de la haute comédie; des pointes du couplets à la sublimité de l'alexandrin, cela me paraît d'une audace extrême.
—Et qui mérite d'être encouragée, reprit madame de Condorcet. On a la manie, en France, de condamner les auteurs à ne pas sortir du genre où ils font leurs premiers essais. Tant pis pour eux si, se méfiant de leurs forces, ils ont commencé par les proverbes pour arriver à la tragédie, on les condamnera longtemps, et peut-être toujours, à ne point dépasser les petits succès de leurs petits ouvrages, et je ne doute pas que cette tyrannie de la routine ne nous prive souvent de bonnes pièces de théâtre.
—Cette tyrannie-là, comme tant d'autres, a son beau côté, dit le chevalier de Panat, vous en conviendrez mardi.
—Le vicomte vous a confié son sujet?
—Non, madame, mais un de ces amis indiscrets qui s'affligent si vivement et si haut des travers de leurs camarades dramatiques, m'a dit, avec l'accent du plus tendre intérêt, qu'il était désolé de voir un talent de si bonne compagnie se livrer aux caprices d'un parterre grossier, et j'en ai conclu à l'affectueuse pitié du critique qu'il comptait sur la médiocrité de l'ouvrage pour éviter également le scandale d'une chute ou l'éclat d'un succès.
—M. de Rheinfeld est le plus fidèle habitué du salon de madame Delmer. Il sera à cette lecture, pensa Ellénore, cela m'ôte tout désir de l'entendre.
—J'ai bravé la prison, dit la duchesse, j'allais braver l'échafaud lorsqu'il vous a plu, messieurs, de l'abattre, et je ne prévoyais pas que mon courage pût être mis jamais à une plus grande épreuve; mais la lecture d'un drame en cinq actes et en vers! du drame d'un ami!… quel supplice! bon Dieu! et que la terreur qu'il inspire fait pâlir celle dont nous sortons!
—Qui sait, dit Riouffe, ce sera peut-être plus comique que vous ne pensez.
—Quant à moi, je n'y manquerai pas, dit un jeune tragique, qui venait d'obtenir un succès au théâtre. Je suis curieux de savoir comment un échappé de l'OEil-de-Boeuf traite les sujets sérieux.
—Avec la même facilité que des républicains font des vers à Chloris, dit le chevalier de Panat en faisant allusion à un madrigal nouveau.
—Enfin, quel que soit le motif de votre curiosité à tous, interrompit madame de Condorcet, venez la satisfaire, et n'exposez pas la pauvre madame Delmer à se trouver mardi soir en tête-à-tête avec son lecteur.
M. de Rheinfeld répondit à cet ordre amical par un salut qui ne laissait aucun doute sur sa soumission, et qui affermit Ellénore dans sa résolution d'échapper à la lecture du drame. Mais les décisions les plus sages sont souvent déconcertées par les personnes les plus intéressées à les voir maintenir.
En surprenant madame Mansley au moment où elle écrivait à madame Delmer pour s'excuser de ne pouvoir se rendre à son invitation, M. de Savernon lui reprocha son peu de complaisance pour un ami spirituel, et lui fit entendre que s'il s'agissait d'applaudir quelque ouvrage d'un de ces républicains qu'elle aimait tant à rencontrer chez madame Talma, elle se résignerait sans peine à ce qui lui semblait alors une corvée.
—Vous me faites bien de l'honneur, dit-elle, en pensant que mon absence serait remarquée par M. de Ségur, entouré, comme il va l'être ce soir, des plus aimables flatteurs et des plus jolies pédantes; mais si vous croyez qu'il tienne le moins du monde à ce que j'assiste à cette solennité littéraire, j'irai en dépit de ma migraine.
M. de Savernon la remercia de cet acte de condescendance; et l'on ne saurait peindre le malaise qu'éprouvait Ellénore en recevant ses remercîments.
Sans se rendre compte d'aucun des sentiments qui la dominaient, elle cédait à leur impression. L'idée que M. de Rheinfeld et M. de Savernon allaient se rencontrer chez madame Delmer lui était désagréable; et pourtant elle les avait souvent vus dans le même salon sans que leur différence d'opinion amenât la moindre discussion entre eux. Leur politesse, leur bon ton mutuel ne pouvaient lui donner de craintes sur leurs rapports, qui, du reste, ne seraient jamais assez intimes pour risquer d'être interrompus. A quoi donc attribuer ce qu'elle souffrait en cette circonstance? Elle l'ignorait sincèrement, et un instinct secret lui faisait éviter avec soin tout ce qui aurait pu le lui apprendre.
VIII
Le soir de la lecture arrivé, Ellénore s'y rendit avec la marquise de Condorcet. M. de Savernon vint de son côté, et il eût soin de se placer loin d'Ellénore; car, malgré la liberté qui s'appliquait alors aux moeurs les plus intimes, on n'en était pas encore venu à ce point de franchise galante qui ne laisse aucun doute sur les liaisons amoureuses et leur donne dans le monde un air de conjugalité qui les fait tolérer. On n'est sévère aujourd'hui que pour les plaisirs cachés. Le mystère ajoute tant de charme à l'amour qu'on ne médit plus de celui qui s'en passe; cependant la société est trop corrompue pour n'être pas prude; elle exige des sacrifices aux convenances, et permet qu'on offense les lois et la morale, pourvu qu'on respecte les usages et le bon goût.
Ellénore, placée près de madame Delmer, en face de la porte du salon, s'occupa tellement de regarder les personnes qui entraient, qu'elle n'entendit pas un mot de l'exposition de la pièce. Cependant le premier acte était lu, il fallait en dire son avis; son embarras était visible; M. de Boufflers s'en apercevant, dit à voix basse à madame Mansley:
—Répondez hardiment que c'est parfait; tous ces gens-là vous comprendront, et l'auteur vous croira.
Le conseil suivi, Ellénore retomba dans sa rêverie; elle en sortait brusquement chaque fois que la porte s'entrouvrait pour laisser entrer un auditeur en retard; elle s'attendait voir paraître M. de Rheinfeld d'un instant à l'autre.
La lecture entière s'accomplit sans lui. Et Ellénore, uniquement attachée à deviner la cause de son absence, répétait, à la fin de chacun des actes qu'elle n'avait point écoutés, la phrase dictée par M. de Boufflers, et dont l'effet, loin de s'affaiblir par la répétition, allait toujours en croissant.
—Si vous saviez combien votre suffrage m'enchante, s'écria le vicomte. Certes, je suis très-flatté de ceux de tous les gens d'esprit ici rassemblés; mais mon ouvrage serait détestable qu'ils l'auraient applaudi de même: vous seule auriez eu le courage de me dire la vérité, parce que vous écoutez et jugez avec conscience, et que vous ne craignez pas d'éclairer un ami, votre lumière dût-elle lui faire mal aux yeux.
On devine ce que souffrait Ellénore pendant cet éloge si peu mérité; ce fut pis encore lorsqu'on entendit une voix, qui fit la tressaillir, s'écrier:
—Eh! béni soit le bon génie qui fait de la mémoire de madame l'espoir et la consolation des malheureux qui n'ont pu venir assez tôt pour joindre leurs applaudissements à tous ceux que j'entends.
—Vraiment, vous arrivez à une belle heure, dit M. de Ségur en s'adressant à M. de Rheinfeld, qui sortait du boudoir de madame Delmer. Je reconnais bien là votre adresse à échapper aux corvées littéraires.
Adolphe s'excusa sur la longueur d'un dîner ministériel suivi de conférences politiques, et finit par ajouter:
—Mais je n'y perdrai rien, madame est trop bonne pour n'avoir pas pitié de moi, et elle a trop d'esprit pour n'être pas ravie de raconter le vôtre.
—Eh bien, je lui laisse le soin de le faire valoir, reprit le vicomte en s'éloignant pour répondre à tous les aimables menteurs qui venaient le complimenter.
Alors, feignant un très-vif intérêt pour l'auteur et son drame, Adolphe accabla Ellénore de questions sur la marche et les scènes principales de l'ouvrage, et découvrit bientôt qu'elle n'en savait pas un mot. Madame de Condorcet, qui vient se mêler à leur conversation, ne cessait de répéter:
—Mais où donc aviez-vous la tête, ma chère amie, pendant la lecture? Vous avez compris tout de travers. Serait-ce la présence de ce beau colonel, ou les tristes nouvelles qu'il nous apporte, qui vous ont captivée à ce point?
—Quelles nouvelles? demanda vivement Ellénore, empressée de changer le sujet de l'entretien.
—Il prétend que pendant que nous sommes ici à singer l'hôtel de
Rambouillet, on se bat sur le boulevart.
—Ah! mon Dieu! s'écria Ellénore avec un accent qui rappelait le temps de la Terreur.
—Tranquillisez-vous, dit M. de Rheinfeld, les combats ont cessé, grâce à une proclamation du général Augereau, qui engage ses soldats à ne pas sauter sur les petits collets noirs qu'ils rencontrent dans les rues; malgré cet avertissement, si vous avez, mesdames, quelque ami qui, par goût ou par opinion, ait adopté le costume des Chouans, l'habit gris orné d'un collet de velours noir, conseillez-lui de ne le porter que dans sa chambre; car la vue de ce charmant négligé met en fureur tous ceux qui ont fait la guerre de la Vendée; et comme ces braves enragés accusent le gouvernement de ne pas assez fusiller de bas Bretons, ils se font justice eux-mêmes. C'est ce qu'ils ont tenté aujourd'hui en s'amusant d'abord simplement à couper les collets noirs qui voulaient bien se laisser tailler en pièces; mais plusieurs s'étant révoltés contre cette plaisanterie militaire, il en est résulté des combats à outrance. La garde nationale, la police s'en sont mêlées, et l'on est en ce moment à la poursuite des malheureux Chouans réfugiés à Paris; pourtant ceux qui viennent ici pour échapper aux horreurs de la guerre civile devraient y être protégés; mais on prétend qu'ils conspirent. C'est le mot à la mode; et comme en France la mode a toujours raison, si folle qu'elle soit, loin de la contrarier, il faut se ranger pour la laisser passer.
A toute autre époque, une semblable nouvelle aurait jeté l'effroi parmi tous les invités d'un salon. Chacun n'aurait pensé qu'à se ménager une retraite sûre, à éviter les rues où l'on se battait, les gens qu'on poursuivait; mais depuis les atroces épreuves subies sous le règne de l'échafaud, on était difficile en terreur, et le meurtre de quelques inconnus n'avait plus la puissance d'interrompre les plaisirs d'une société bien choisie. Aussi, après quelques réflexions banales sur les troubles partiels qui sont la suite inévitable des grandes révolutions, les amis de madame Delmer revinrent-ils paisiblement à la causerie littéraire et coquette qui avait suivi la lecture du drame. On parla de sa première représentation, qui devait avoir lieu au théâtre de Louvois, où mademoiselle Raucourt avait rassemblé les débris de l'ancienne Comédie française. Saint-Phal, Naudet devaient remplir les premiers rôles, et l'auteur avait insisté pour qu'il lui fût permis d'en confier un petit à un jeune acteur comique dont il aimait l'esprit et la vivacité. Cet acteur, qui jouait la comédie pour apprendre à la faire, méditait déjà le succès de la Petite ville: c'était le joyeux Picard.
Après avoir employé tout son esprit à prédire à l'auteur un triomphe que l'on n'espérait pas, chacun se retira.
En rentrant chez elle, madame Mansley vit sa femme de chambre venir au-devant d'elle, l'oeil hagard, la pâleur sur le visage et les lèvres si tremblantes qu'il n'en pouvait sortir aucune parole.
—Oh! mon Dieu! qu'est-il arrivé? demanda Ellénore effrayée.
—Rien… rien, madame, répond mademoiselle Rosalie en faisant signe à sa maîtresse qu'elle ne peut parler devant le domestique qui l'accompagne.
Alors Ellénore envoie Germain se coucher et se dispose à passer par son salon pour entrer dans sa chambre, mais Rosalie l'arrête:
—Madame va peut-être me gronder, dit-elle, pourtant il n'y avait pas moyen de faire autrement, ils l'auraient tué le malheureux…
—Tué!… qui?
—Un pauvre jeune homme, poursuivi par les soldats de la caserne qui est dans la rue à côté. Ils l'avaient déjà criblé de coups de sabre, quand un portier, qui faisait mine de tomber sur lui avec les autres, et criait à toute force: «A la lanterne! le collet noir; mort aux chouans!» l'a poussé de force dans la maison qui fait le coin, a fermé vivement la porte cochère sur le nez des soldats, et a entraîné le jeune homme vers la grille qui donne de la cour de cette maison dans la nôtre. J'étais sur te pallier, m'apprêtant à descendre pour m'informer de la cause du bruit que j'entendais dans la rue; car les soldats poussaient des cris de rage qui retentissaient dans tout le quartier; j'avais laissé la porte de l'appartement entr'ouverte: un homme se précipite vers l'escalier, le monte quatre à quatre, se jette dans l'antichambre. Je cours après lui en criant au voleur. Il tombe à genoux; il me supplie de lui sauver la vie; il me montre sa tête toute sanglante; il me jure qu'il vous connaît, que son père est l'ami de M. de Savernon, que vous êtes trop bonne pour m'en vouloir de l'empêcher d'être massacré par des furieux. Enfin, que vous dirai-je, madame? La pitié me prend quand je vois le malheureux perdre connaissance; je ne pense plus qu'à arrêter le sang qui sort de sa blessure, qu'à le faire sortir de son évanouissement, et je lui faisais respirer de l'eau de Cologne, lorsque j'ai entendu une voiture s'arrêter. J'ai pensé que c'était madame, et j'ai tout laissé là pour venir la prévenir qu'il y avait dans son salon un pauvre garçon à moitié mort, et que je ne…
—Allons le secourir au plus vite, interrompit Ellénore en ouvrant précipitamment la porte du salon… Grand Dieu! comme il est pâle!… Ah! celui-là est dans un véritable danger, ajouta-t-elle en se rappelant la ruse de M. de Norbelle. Courez vite chercher un chirurgien…
Et, tout en s'exclamant ainsi, madame Mansley, à genoux, près du corps inanimé étendu sur le tapis, entourait de coussins la tête du blessé.
—Mais, madame, je vais réveiller toute la maison si je demande des secours à cette heure; on se doutera que le chouan s'est réfugié chez nous, et on viendra piller la maison sous prétexte de le trouver.
—Non, dites… que c'est… moi… oui, moi… qui me trouve mal… que je viens d'être frappée… d'un coup de sang… qu'il faut qu'on me saigne à l'instant même… Allez…
En ce moment le blessé se ranima, et fit un geste qui semblait vouloir empêcher Rosalie d'obéir; puis, joignant les mains en signe de prière, il articula avec peine quelques mots pour supplier sa protectrice de lui permettre de mourir sous son toit hospitalier, plutôt que d'être écharpé par les bourreaux armés qui l'avaient mis dans l'état où il se trouvait.
L'idée de livrer ce malheureux à une mort certaine, l'emporta sur toutes les considérations qui devaient décider Ellénore à refuser l'hospitalité à un Vendéen poursuivi: d'abord, parce qu'il était moins en sûreté chez une femme accusée de recevoir beaucoup de royalistes: et ensuite, par les inconvénients de la position d'Ellénore, qui pouvait rendre très-suspecte la présence d'un jeune révolté, caché chez elle. Mais la bonté, la noblesse qui la caractérisaient ne lui permirent pas d'hésiter un instant.
—Il a sans doute une mère, pensa-t-elle; je crois l'entendre me crier: Sauvez-le! Et frémissant à ce cri imaginaire, Ellénore n'écouta que son coeur; elle ordonna à mademoiselle Rosalie de céder sa chambre au blessé, de l'y établir dès qu'il pourrait s'y traîner, et de lui prodiguer tous les soins que la prudence rendrait possibles.
En attendant, elle souleva les cheveux sanglants de cette belle tête; rapprocha de son mieux les chairs séparées par la lame du sabre, posa dessus une compresse imbibée d'eau fraîche, déchira par bandes un mouchoir qu'elle avait sur elle, entoura le front pâle du blessé; puis apercevant une manche de son habit coupée en plusieurs endroits, elle parvint à la détacher avec l'aide de Rosalie, et elle ne put retenir un cri de pitié en voyant ce bras déchiré et sabré du haut en bas. Elle le pansa avec le même soin, et dit:
—Cela suffira, j'espère, pour lui faire attendre sans trop de souffrances le moment où le docteur Moreau pourra venir chez moi. Je vais m'établir malade, cela justifiera l'appel du docteur, et c'est vous Rosalie, qui serez chargée de faire faire ce qu'il ordonnera.