La Cocarde
Rouge
Par
Stanley J. Weyman
Traduit de l’anglais par
Théo Varlet
Paris
Nelson, Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Londres, Édimbourg et New-York
STANLEY JOHN WEYMAN
né en 1855.
Première édition de The Red Cockade
(La Cocarde Rouge) : 1895.
Cette traduction, due à M. Théo Varlet, est la seule qui soit autorisée par l’auteur.
Tous droits de reproduction réservés.
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN
TABLE
Pages | ||
I. | Le marquis de Saint-Alais | |
II. | L’épreuve | |
III. | A l’Assemblée | |
IV. | L’Ami du Peuple | |
V. | La députation | |
VI. | Une rencontre sur la route | |
VII. | L’alarme | |
VIII. | Gargouf | |
IX. | Les trois couleurs | |
X. | Le matin qui suit la tempête | |
XI. | Les deux camps | |
XII. | Le duel | |
XIII. | « A la lanterne ! » | |
XIV. | Cela tourne mal | |
XV. | A Millau | |
XVI. | A trois dans une voiture | |
XVII. | Froment de Nîmes | |
XVIII. | Je fais triste figure | |
XIX. | A Nîmes | |
XX. | La recherche | |
XXI. | Rivaux | |
XXII. | Noblesse oblige | |
XXIII. | La crise | |
XXIV. | L’âge d’or | |
XXV. | Par delà les tombeaux | |
LA COCARDE ROUGE
CHAPITRE PREMIER
LE MARQUIS DE SAINT-ALAIS
Nous arrivions sur la terrasse que mon père avait fait établir peu de temps avant sa mort, et qui se développait sous les fenêtres postérieures du château, entre le corps de logis et la nouvelle pelouse. Saint-Alais promena autour de lui un regard de dédain mal dissimulé.
— Qu’avez-vous fait du jardin ? me demanda-t-il, avec une moue de désapprobation.
— Mon père l’a mis de l’autre côté de la maison, répondis-je.
— On ne le voit plus ?
— Non. Il est derrière la roseraie.
— A la mode anglaise ! fit le marquis, en haussant les épaules avec un ricanement discret. Et vous aimez avoir toute cette herbe sous vos fenêtres ?
— Oui, cela me plaît.
— Tiens ! Et cette nouvelle plantation ? Elle vous cache le village, du château, ce me semble ?
— En effet.
Il se mit à rire.
— En effet, reprit-il, c’est ainsi que se comportent tous ceux qui exaltent sans cesse le peuple, la liberté et la fraternité. Ils aiment le peuple, mais ils ne l’aiment qu’à distance, de l’autre côté d’un parc ou d’une haie d’aubépine bien haute. Moi, à Saint-Alais, je préfère avoir l’œil sur mes gens, et s’ils ne marchent pas droit, gare au carcan !… A ce propos, qu’est donc devenu le vôtre, vicomte ? Je l’avais toujours vu en face de l’entrée.
— Je l’ai fait brûler, répondis-je.
Et je sentis le rouge me monter au front.
— Votre père l’a fait brûler, voulez-vous dire ? répliqua-t-il, en me lançant un regard interrogatif.
— Non, dis-je avec résolution, tout en me reprochant d’avoir honte devant Saint-Alais d’un geste dont j’étais si fier lorsque j’étais seul. C’est moi qui l’ai fait brûler l’hiver dernier. J’estime que l’âge est révolu de ces instruments-là.
Le marquis n’était guère mon aîné que de cinq ans, mais ces cinq ans, passés à Paris et à Versailles, lui donnaient sur moi un avantage énorme, et son regard d’étonnement méprisant me fit l’effet d’un soufflet. Toutefois, il s’abstint de commentaires, et après un court silence, il changea de sujet, et me parla de mon père. Il rappela son souvenir et celui d’événements rattachés à sa personne, sur un ton d’affectueux respect qui eut bien vite désarmé ma colère.
— C’est en sa compagnie que j’ai tué un oiseau au vol pour la première fois ! me dit Saint-Alais avec ce charme irrésistible de façons qui l’avait caractérisé dès l’enfance.
— Il y a douze ans de cela, fis-je.
— Tout juste, monsieur, reprit-il, avec un léger salut rieur. En ce temps-là je connaissais un petit garçon aux jambes nues qui courait après moi en m’appelant Victor et me considérait comme le plus grand des mortels. Je ne me doutais guère qu’il en viendrait un jour à m’exposer les Droits de l’Homme ! Et, pardieu, vicomte, il faudra que j’empêche Louis de vous fréquenter, car vous en feriez un aussi grand réformateur que vous. Mais, reprit-il, abandonnant ce sujet avec un sourire et un geste détaché, je ne suis pas venu ici pour vous parler de Louis, monsieur le vicomte, mais bien d’une personne qui vous inspire encore plus d’intérêt.
Je sentis à nouveau le rouge me monter au front, mais pour une toute autre cause.
— Mlle de Saint-Alais est sortie du couvent ? fis-je.
— Depuis hier. Ma mère l’emmènera demain à Cahors, où elle prendra du monde un premier aperçu. Et entre toutes les nouveautés qu’elle y verra, nulle, je pense, ne l’intéressera davantage que le vicomte de Saux.
— La santé de mademoiselle votre sœur est bonne ? demandai-je comme un benêt.
— Excellente, répondit-il, avec la plus exquise politesse. Vous pourrez vous en convaincre par vous-même demain soir, ou même plus tôt si nous faisons route ensemble. Vois aimerez, j’imagine, monsieur le vicomte, disposer d’une semaine ou deux pour vous insinuer dans ses bonnes grâces ? Puis, lorsque vous vous serez mis d’accord avec la marquise sur la date et les autres détails, mieux vaudra célébrer le mariage… pendant que je suis là.
Je m’inclinai. Depuis une semaine j’attendais ce discours, mais je l’attendais de Louis, qui était pour moi comme un frère, et non pas de Victor. Ce dernier, à vrai dire, avait été l’idole de mon enfance ; mais durant les années passées depuis lors, la vie de cour, un long séjour à Versailles et à Saint-Cloud, avaient fait de lui cet homme si fier qui se tenait devant moi ; et je trouvais l’ironie de son regard aussi déconcertante que l’aplomb inimitable de ses manières. Je réussis néanmoins à me parer des sentiments qui convenaient à mon rôle et à manifester ce délicat mélange de dignité, de politesse et de ferveur que l’occasion exigeait, suivant les rites. Mais ma langue s’embarrassait, et il vint à mon secours.
— Bien, bien, fit-il amicalement, vous raconterez cela à Denise ; vous aurez en elle, à coup sûr, une auditrice complaisante. Au début, comme il sied, poursuivit-il en remettant ses gants avec un léger sourire, elle sera un peu intimidée. Je ne doute pas que les bonnes sœurs ne l’aient endoctrinée à voir dans un homme quelque chose dans le genre d’un loup, et pis encore dans un prétendant. Mais bah ! mon ami, la femme reste la femme, malgré tout, et en une semaine ou deux vous aurez trouvé le chemin de son cœur. Ainsi donc, nous pouvons compter sur vous demain soir, sinon plus tôt ?
— Très certainement, monsieur le marquis.
— Pourquoi pas Victor ? demanda-t-il, en posant la main sur mon bras par un rappel de notre sans-façon de jadis. Nous allons bientôt être frères, et par conséquent nous détester l’un l’autre. En attendant, faites-moi la grâce de m’accompagner jusqu’au portail. J’avais encore quelque chose à vous dire. Voyons… de quoi s’agissait-il ?
Mais soit qu’il ne pût se le rappeler sur-le-champ, soit qu’il trouvât quelque difficulté à entamer son sujet, nous avions déjà descendu presque la moitié de l’avenue de noyers qui mène au village, quand il reprit la parole. Et ce fut sans préambule qu’il entra dans le cœur du sujet :
— Vous êtes au courant de cette protestation ?
— Oui, répondis-je avec contrainte, et saisi d’un pénible pressentiment.
— Vous allez la signer, bien entendu ?
Il avait hésité avant de me poser la question ; j’hésitai avant d’y répondre. Cette protestation — si régulier que paraisse le terme, il n’en cachait pas moins, nous le savons aujourd’hui, et l’origine des troubles et celle d’un monde nouveau — était une motion que l’on voulait présenter à la prochaine réunion de la noblesse à Cahors, dans le but de flétrir la conduite de nos représentants de Versailles, qui avaient consenti à siéger avec le tiers état.
Or, pour ma part, et en dépit de mes vues primitives sur la question, — car j’eusse aimé voir la réforme suivre le système anglais, où la chambre noble reste à part, — je considérais cette mesure, puisque adoptée et légalisée par le roi, comme irrévocable, et la protestation comme inutile. De plus, je ne pouvais ignorer que les promoteurs de cette dernière avaient l’intention de s’opposer à toute réforme, de se cramponner à tous privilèges, d’étouffer tous espoirs d’un meilleur gouvernement ; et comme ces espoirs n’avaient cessé de grandir chaque jour depuis les élections, il n’était plus guère ni prudent ni facile de les étouffer. A moins donc de renier mes principes, qui étaient bien connus, je ne me croyais pas libre de signer la protestation. Et j’hésitais à répondre.
— Eh bien ! dit-il enfin, comme je me taisais toujours.
— Je crois que cela ne m’est pas possible, répondis-je, en rougissant.
— Pas possible de signer ?
— Non.
Il eut un rire jovial.
— Peuh ! fit-il, je crois que vous y viendrez. J’ai besoin de votre promesse, vicomte. C’est une petite affaire, une bagatelle sans importance, mais il nous faut de l’unanimité. C’est la seule chose nécessaire.
Je hochai la tête. Nous avions tous deux fait halte à l’ombre des noyers, un peu en deçà de la grille. Le laquais de Saint-Alais promenait les chevaux sur la route.
— Voyons, insista-t-il amicalement, vous ne croyez pourtant pas qu’il doive rien sortir de ces chaotiques états généraux que Sa Majesté a eu l’insigne folie de laisser convoquer par Necker ? Ils se sont réunis le 4 mai, nous voici au 17 juillet ; et jusqu’à présent ils n’ont encore rien fait que se chamailler ! Rien ! D’ici peu on va les dissoudre, et tout sera dit.
— A quoi bon protester, alors ? demandai-je, sans trop d’assurance.
— Je vais vous l’expliquer, mon ami, répondit-il avec un sourire d’indulgence et se tapotant la botte de sa cravache. Savez-vous les dernières nouvelles ?
— Quelles sont-elles ? fis-je avec circonspection. Je vous dirai ensuite si je les sais.
— Le roi vient de renvoyer Necker !
— Pas possible ! m’écriai-je, incapable de celer mon étonnement.
— Si fait, répliqua-t-il, le banquier est renvoyé. D’ici huit jours ses états généraux ou son Assemblée nationale, ou quel que soit le nom qu’il donne à la chose, cela disparaîtra aussi, et nous en serons au même point qu’auparavant. Mais, dans l’intervalle, et pour fortifier le roi dans les sages résolutions qu’il a enfin adoptées, nous devons lui faire voir que nous sommes encore de ce monde. Nous devons lui prouver notre sympathie. Nous devons agir. Nous devons protester.
— Mais, monsieur le marquis, dis-je, quelque peu irrité, sans doute par la nouvelle, êtes-vous sûr que le peuple va accepter cela tranquillement ? Jamais on ne vit plus rude hiver que le dernier, ni moisson pire, ni misère semblable. Pour compléter, les espérances sont éveillées, les esprits surexcités depuis les élections, et…
— A qui en sommes-nous redevables ? dit-il en me lançant un coup d’œil singulier. Mais n’ayez crainte, vicomte ; le peuple acceptera tout. Je connais Paris ; et je peux vous affirmer que ce n’est plus le Paris de la Fronde, encore que M. de Mirabeau prétende jouer au Retz. C’est un Paris calme et sensé, qui ne bougera pas. On n’y a vu depuis un siècle et demi aucun soulèvement digne de ce nom, en dehors d’une ou deux émeutes de la faim, dont deux compagnies de Suisses seraient venues à bout aussi facilement que d’Argenson a nettoyé la Cour des Miracles. Croyez-moi, il n’y a aucun danger de ce genre : avec un peu de doigté, tout se passera à merveille.
Mais la nouvelle me disposait à la contradiction. Je lui tins tête avec plus d’assurance.
— J’en doute, déclarai-je froidement. L’affaire ne me paraît pas aussi simple que vous le dites. Il faut au roi de l’argent, ou c’est la banqueroute ; et le peuple n’a pas d’argent à lui donner. Je ne vois pas comment pourrait se rétablir l’ancien ordre de choses.
Un éclair de colère dans les yeux, Saint-Alais me lança :
— Dites plutôt, vicomte, que vous ne souhaitez pas qu’il se rétablisse !
— Je veux dire que cet ancien ordre de choses était absurde, répliquai-je âprement. Il ne pouvait durer. Il ne peut revenir.
Il fut une minute sans répondre, et nous restâmes face à face à nous considérer. Il était juste au delà, moi juste en deçà, du portail ; au-dessus de nous s’étalaient les fraîches ramures ; derrière lui, sur la route, la poussière et le soleil de juillet ; et son visage, dont le mien devait être une réplique, était empourpré, dur et menaçant. Mais en un clin d’œil il se transfigura ; Saint-Alais s’épanouit en un rire agréable et courtois, et haussa les épaules avec une ombre de dédain.
— Bah ! fit-il, nous n’allons pas nous disputer ; mais j’espère que vous signerez. Pensez-y bien, monsieur le vicomte, pensez-y bien. Parce que (il s’interrompit, et me lança un regard de malice) on ne sait pas ce qui peut en résulter.
— Raison de plus, me hâtai-je de dire, pour que je réfléchisse encore avant de…
— Raison de plus pour que vous réfléchissiez encore avant de refuser, lança-t-il, en s’inclinant très bas, et cette fois sans sourire.
Puis il s’approcha de son cheval, et s’enleva sur l’étrier que lui tenait son laquais. Une fois en selle, il rassembla les rênes, et pencha son visage vers le mien.
— Naturellement, me dit-il à voix basse et avec un regard scrutateur, un contrat est un contrat, monsieur le vicomte ; et les Montaigus et Capulets, tout comme votre carcan, sont d’un autre âge. Mais malgré tout, il nous faut suivre le même chemin, comprenez-vous ? le même chemin… ou nous séparer ! Du moins c’est mon avis.
Et avec un signe de tête gracieux, comme si ses paroles avaient renfermé non une menace mais une amabilité, il s’éloigna.
Je restai d’abord sur place, frémissant d’indignation ; puis à grands pas je rebroussai chemin, sous les ombrages. Mes pensées tourbillonnaient, projets et espoirs s’entre-choquaient en moi, faible image de la confusion qui régnait ce jour-là d’un bout de la France à l’autre.
Je ne pouvais m’aveugler sur le sens de ses paroles. Avec toute sa politesse, en somme, il m’enjoignait de choisir entre cette alliance avec sa famille, que mon père m’avait ménagée, et les idées politiques dans lesquelles mon père m’avait instruit, idées qu’un an de séjour en Angleterre n’avait fait que confirmer. Resté seul au château après la mort de mon père, j’avais surtout vécu dans l’avenir : je rêvais à Denise de Saint-Alais, la charmante jeune fille destinée à être ma femme, et que je n’avais pas vue depuis son entrée au couvent ; je rêvais aussi de l’œuvre à accomplir, en faisant naître autour de moi la prospérité que j’avais vue en Angleterre. Or, les paroles de Saint-Alais contenaient une menace pour l’un ou l’autre de ces idéals, ce qui eût déjà suffi à me troubler. Mais à vrai dire, ce n’était pas tant cela que son outrecuidance qui me blessait et me jetait dans un état d’énervement bien compréhensible, où je pestais et riais tour à tour. J’avais vingt-deux ans, il en avait vingt-sept ; et il me commandait ! Nous étions ici des patauds de la campagne, et lui appartenait à la haute politique, et il arrivait de Versailles ou de Paris pour nous mener à la baguette ! Si je suivais son chemin, on m’autoriserait à épouser sa sœur ; sinon, non ! Telle était la situation.
Naturellement, il m’avait quitté d’une demi-heure à peine que je m’étais résolu à lui tenir tête ; et je passai en conséquence le reste de la journée à justifier par des raisons solides et irréfragables la ligne de conduite que je voulais suivre : tantôt me récitant une lettre dans laquelle M. de Liancourt exposait son plan de réforme, tantôt récapitulant les idées que M. de La Rochefoucauld avait bien voulu me développer lors de son dernier voyage à Luchon. Ce fut aussi en une demi-heure, dans l’échauffement de la colère et sans plus de réflexion, que dix mille autres firent comme moi, cette semaine-là, et adoptèrent de deux voies l’une. Gargouf, le régisseur de Saint-Alais, qui dut connaître ce même jour la nouvelle de la chute de Necker, s’en réjouit et ne prévit aucunement ce qu’elle signifiait pour lui. L’abbé Benoît, le curé, qui soupa le soir avec moi, et apprit les événements avec tristesse, lui non plus n’y discerna rien de particulier. Et le fils[1] de l’aubergiste de La Bastide, près Cahors, lui aussi, sans doute, connut la nouvelle ; mais l’ombre d’un sceptre ne lui apparut pas sur son chemin ; non plus que celle d’un bâton sur le chemin du notaire de l’autre La Bastide[2]. Un notaire, et un bâton ! Un aubergiste, et un sceptre ! Mon Dieu ! quelle vraisemblance avaient ces rapprochements, à l’époque ? Il eût fallu être plus sage que Daniel, et plus prudent que Joseph, pour prévoir de telles choses sous l’ancien régime, dans l’ancienne France, dans l’ancien monde, qui périrent en ce mois de juillet 1789 !
[1] Murat, le futur roi de Naples.
[2] Soult, fils d’un notaire de Saint-Amand-La Bastide (Tarn).
Et pourtant il y eut des signes, même alors, visibles pour tous les yeux, qui prophétisèrent quelque chose de l’inconcevable futur ; signes qui se présentèrent à moi dès le lendemain, en nombre suffisant pour occuper mon esprit de pensées autres qu’une rancune particulière, et de visées plus nobles qu’une affirmation de ma personnalité. En me rendant à Cahors, escorté de Gilles et d’André, je vis non seulement les ravages causés par les grands froids de l’hiver et du printemps, non seulement les noyers noircis et desséchés, les vignes condamnées, le seigle détruit, la majeure partie des terres en friche, désertes et mélancoliques ; non seulement ces signes habituels de la misère auxquels j’avais fini par m’accoutumer, — encore qu’à mon premier retour d’Angleterre leur vue me frappât d’horreur, — je veux dire ces cahutes de torchis, ces fenêtres sans carreaux, ce bétail famélique, et ces femmes courbées en deux, arrachant des herbes. Mais je vis d’autres symptômes plus significatifs ; à la croisée des routes et sur les ponts, des hommes, par rassemblements suspects, attendaient ils ne savaient quoi : leur silence était sombre, leurs visages farouches, et la pire menace résidait dans leurs sourcils contractés et leurs joues hâves. La faim les avait poussés à bout, les élections leur avaient ouvert les yeux. Je n’osais songer à la suite, et je craignais de n’avoir rencontré que trop juste en faisant part à Saint-Alais de mes conjectures à propos du danger.
Une lieue plus loin, dans la traversée des bois qui avoisinent Cahors, je perdis de vue ces symptômes, mais pour peu de temps. Ils réapparurent bientôt sous une autre forme. Le premier aspect de la ville, enserrée par le Lot étincelant, nichée dans son enceinte de remparts et de tours au pied d’une hauteur escarpée, est bien fait pour séduire les yeux ; son pont sans rival, sa cathédrale rongée par les siècles et son château grandiose ne manquent guère d’exciter l’admiration de ceux-là mêmes qui les connaissent. Mais ce jour-là je ne vis rien de ces merveilles. Quand je débouchai sur la place du marché, on y vendait du grain sous la garde de soldats baïonnette au canon ; et les visages faméliques de la foule en attente qui garnissait tout ce côté de la place, les accoutrements sordides et haillonneux, les regards sombres et les voix mornes, qui semblaient en contradiction avec le beau soleil, m’occupaient à l’exclusion de tout le reste.
Ou plutôt non, pas de tout. J’avais des yeux pour autre chose encore : la stupéfiante indifférence avec laquelle considéraient la scène ceux que la curiosité, ou leurs affaires, ou l’habitude avaient amenés là. Les auberges étaient pleines de nobles de la province, venus à l’Assemblée. Ils regardaient par les fenêtres, comme au théâtre, et causaient et badinaient, à l’aise comme dans leurs châteaux. Sur le perron de la cathédrale, des ecclésiastiques et des dames déambulaient par groupes, et de temps à autre jetaient un regard nonchalant sur ce qui se passait ; mais la plupart semblaient l’ignorer, ou bien s’en désintéresser. J’ai ouï dire depuis qu’en ce temps-là nous avions en France deux mondes, séparés d’aussi loin que le ciel et l’enfer ; et ce que je vis cet après-midi-là tendrait fort à le prouver.
Sur la place une boutique où l’on vendait brochures et journaux était assiégée d’acheteurs, mais d’autres boutiques du voisinage étaient fermées, leurs propriétaires craignant du tapage. Sur la lisière de la foule, et un peu à l’écart, j’aperçus Gargouf, le régisseur de Saint-Alais. Il conversait avec un villageois ; et je l’entendis en passant lui lancer ce brocard :
— Eh bien ! ton Assemblée nationale te donne-t-elle à manger ?
— Pas encore, répondit le stupide manant, mais on assure que d’ici peu de jours elle aura contenté tout le monde.
— Elle ? Ah ouiche ! répliqua brutalement l’homme d’affaires. Voyons, tu ne te figures pas qu’elle va te nourrir ?
— Oh ! si fait, avec votre permission ; c’est certain, dit l’autre. Et d’ailleurs tout un chacun s’accorde…
Mais à ce moment Gargouf m’aperçut, me salua, et je n’entendis rien d’autre. Une minute plus tard, cependant, je découvris un de mes gens à moi, Buton le forgeron, au milieu d’un groupe de mécontents. Il me regarda, tout piteux d’être pris sur le fait ; et je m’arrêtai pour lui administrer une bonne semonce, et veillai à ce qu’il prît le chemin du retour avant de gagner mon gîte.
C’était aux Trois Rois que je descendais régulièrement lorsque je me trouvais en ville ; car Doury, l’aubergiste, servait à huit heures un souper réservé à la noblesse, pour lequel il était de règle de s’habiller et de se poudrer.
Les Saint-Alais avaient leur hôtel particulier à Cahors, et comme le marquis m’en avait prévenu, ils recevaient ce soir-là. La majeure partie de la compagnie, en effet, se retrouva chez eux après le repas. J’arrivai moi-même un peu tard, dans le but d’éviter tout entretien privé avec le marquis. Je trouvai les salons déjà pleins et brillamment illuminés, l’escalier encombré de valets ; et des fenêtres s’échappaient les accords mélodieux d’un clavecin.
Mme de Saint-Alais avait su attirer chez elle la meilleure société de la province ; et elle la recevait peut-être avec moins de somptuosité que certaines, mais avec tant d’aisance, de goût et de savoir-vivre, que je cherche en vain une autre maison de ce temps-là comparable à la sienne.
Elle aimait en général à voir affluer dans ses appartements des hôtes aimables, dont les attitudes gracieuses donnaient à un salon cet air d’élégance et ce charme qui caractérisaient la toilette de l’époque : soies et dentelles, poudre et diamants, jupes à paniers et talons rouges. Mais en cette occasion le nombre et l’éclat de l’assistance me frappèrent dès le seuil. Ce n’était pas là une soirée ordinaire ; et au bout de quelques pas je devinai qu’il s’agissait d’une réunion politique plutôt que mondaine. Tous ceux, ou presque, qui devaient figurer à l’Assemblée, le lendemain, étaient ici. A vrai dire, cependant que je me frayais un chemin à travers la foule étincelante, j’ouïs bien peu de propos sérieux, si peu même que je m’étonnai que l’on pût discuter les mérites respectifs de l’opéra italien et de l’opéra français, de Bianchi et de Grétry, et autres futilités, à l’heure où tant de choses étaient en suspens ; mais je n’eus aucun doute sur les intentions de la marquise : en réunissant chez elle tout l’esprit et la beauté de la province, elle visait plus haut qu’à un simple divertissement.
Sa prétention, je l’avoue, était justifiée. Du moins l’on ne pouvait se mêler à la foule emplissant les salons, affronter tous ces yeux vifs et ces langues spirituelles, respirer l’air chargé de parfums et de musique, sans tomber sous le charme… sans oublier. Tout à l’entrée, M. de Gontaut, l’un des plus anciens amis de mon père, causait avec les deux Harincourt. Il m’accueillit d’un sourire malicieux et me désigna discrètement le fond de la pièce.
— Avancez, monsieur, fit-il. Le salon tout au bout. Ah ! mon ami, que je voudrais encore être jeune !
— Vous y gagneriez moins que je n’y perdrais, monsieur le baron, lui répondis-je par politesse, en le dépassant.
Plus loin, il me fallut répondre à deux ou trois dames, qui m’adressaient avec malignité des compliments du même genre ; après quoi je tombai sur Louis. Il m’étreignit la main, et nous restâmes quelques minutes ensemble. La foule nous pressait ; tout voisin de lui, un sot rieur pérorait sur le Contrat social. Mais à sentir la main de Louis dans la mienne, à regarder ses yeux, il me parut qu’un souffle des forêts envahissait la pièce et balayait les lourds parfums.
Cependant son air était soucieux. Il me demanda si j’avais vu Victor.
— Hier, répondis-je, comprenant très bien et son intention et ce qui clochait. Pas aujourd’hui.
— Ni Denise ?
— Non. Je n’ai pas eu l’honneur de la voir.
— En ce cas, viens, reprit-il. Ma mère t’attendait plus tôt. Quelle impression t’a faite Victor ?
— L’impression qu’il est parti Victor, et revenu grand personnage ! répliquai-je en souriant.
Louis eut un léger rire, et haussa les sourcils avec un air de douleur comique.
— C’est ce que je craignais, fit-il. Il ne m’a guère paru bien satisfait de toi. Mais nous devons tous en passer par ses volontés, n’est-ce pas ? En attendant, viens. Ma mère est avec Denise dans le salon tout au bout.
Ce disant il me fraya le chemin. Mais il nous fallait d’abord traverser le salon de jeu, et la foule était si dense à l’autre porte que nous ne pûmes tout de suite la dépasser, et tout en distribuant sourires et courbettes, j’eus le temps d’éprouver une légère appréhension. Nous arrivâmes enfin à nous faufiler et à entrer dans une pièce plus petite où il y avait seulement Mme la marquise, — causant debout au milieu du parquet avec l’abbé Mesnil, — deux ou trois dames et Denise de Saint-Alais.
Cette dernière était placée sur un canapé auprès de l’une des dames ; et il va de soi que mes yeux allèrent tout d’abord à elle. Elle était vêtue de blanc, et je fus singulièrement frappé de la voir si menue et enfantine. Très jolie, du teint le plus pur et d’un galbe parfait, elle semblait emprunter un air extravagant de dignité déplacée à sa toilette cérémonieuse, à l’énorme édifice de cheveux poudrés qui surmontait son front, et au roide brocart de sa jupe. Avec cela elle était très petite. J’eus le loisir de remarquer ce détail, qui me désappointa quelque peu, et de me figurer que modelée sur de plus grandes proportions, elle eût été souverainement belle. Mais la dame sa voisine, en m’apercevant, lui dit quelques mots, et l’enfant — elle n’était guère plus — leva vers moi son visage soudain empourpré. Ses yeux rencontrèrent les miens — Dieu merci ! elle avait les yeux de Louis — et elle les rabaissa aussitôt, dans une extrême confusion.
Je m’approchai de la marquise pour lui rendre mes devoirs, et baisai la main qu’elle me tendit sans interrompre tout de suite sa conversation.
— Mais quelle force ! lui disait l’abbé, dont la réputation était plus ou moins celle d’un philosophe. Sans limites ! Sans lacunes ! Mal employée, madame…
— Aussi, le roi est trop bon, répondit la marquise, en souriant.
— Quand il est bien conseillé, d’accord. Toutefois, le déficit ?
La marquise haussa les épaules.
— Il faut de l’argent à Sa Majesté, dit-elle.
— Soit… Mais où le prendre ? demanda l’abbé, avec un geste qui valait une réponse.
— Le roi a été trop bon dès le début, répliqua Mme de Saint-Alais, non sans une nuance de reproche. Il devait les forcer à enregistrer les édits[3]. Néanmoins le Parlement a toujours cédé, et il cédera encore.
[3] Présentés au Parlement le 19 novembre 1787, et destinés à permettre le grand emprunt proposé par Brienne.
— Le Parlement, oui, répliqua l’abbé, avec un sourire de suffisance. Mais ce n’est plus du Parlement qu’il s’agit, et les états généraux…
— Les états généraux passent, déclara noblement la marquise. Le roi reste !
— Mais s’il se produit des troubles ?
— Il ne s’en produira pas, trancha-t-elle sur le même ton solennel. Sa Majesté saura les empêcher.
Puis ayant dit encore quelques mots à l’abbé, elle le congédia et revint à moi. Elle me donna sur l’épaule un léger coup d’éventail.
— Oh ! le méchant ! fit-elle, avec un regard où la douceur s’alliait à un peu de sévérité. Je ne sais comment vous qualifier ! Oui, après ce que Victor m’a raconté hier, je me demandais presque s’il fallait vous attendre ou non ce soir. Êtes-vous bien sûr que ce soit ici votre place ?
— Je m’en porte garant pour mon cœur, madame, répliquai-je, en y portant la main.
Ses yeux clignèrent avec bienveillance.
— En ce cas, dit-elle, portez-le où il se doit, monsieur.
Et avec un grand air de cérémonie, elle alla me présenter à sa fille :
— Denise, voici M. le vicomte de Saux, le fils de mon vieil et excellent ami, Monsieur le vicomte… ma fille. Vous voudrez bien, j’espère, l’entretenir, cependant que je rejoins l’abbé.
Il est probable que Mlle Denise avait passé la soirée dans les affres de la timidité, à attendre ce moment, car elle me fit une révérence jusqu’à terre, et puis demeura muette et confuse. Elle oubliait même de s’asseoir, et je provoquai de nouveau sa rougeur en l’y invitant. Lorsqu’elle m’eut obéi, je pris place à côté d’elle, le chapeau à la main. Mais tandis que je cherchais un compliment convenable, et que je m’efforçais de découvrir en quoi elle ressemblait à l’enfant de treize ans sauvage et hâlée que j’avais connue quatre ans plus tôt, la timidité m’envahit moi aussi.
— Vous êtes revenue la semaine dernière, mademoiselle ? dis-je enfin.
— Oui, monsieur, répondit-elle, les yeux baissés, dans un soupir.
— Cela doit vous faire un grand changement ?
— Oui, monsieur.
Silence. Puis je hasardai :
— Assurément les sœurs étaient très bonnes envers vous ?
— Oui, monsieur.
— Cependant, vous n’étiez pas fâchée de les quitter ?
— Non, monsieur.
Mais alors la signification de ce qu’elle venait de dire en dernier lieu la frappa, ou bien elle perçut la banalité de ses réponses, car tout à coup elle leva vivement les yeux sur moi. Elle était pourpre, et je la devinai sur le point de fondre en larmes. Tout effrayé, je me penchai un peu plus vers elle.
— Mademoiselle, me hâtai-je de dire, je vous en prie, n’ayez pas peur de moi. Quoi qu’il arrive, vous n’aurez jamais à me redouter. Je vous supplie de me regarder comme un ami… comme l’ami de votre frère. Louis est mon…
Patatras ! j’avais encore le nom sur les lèvres, lorsque je reçus dans le dos un choc brutal qui me jeta en avant presque dans les bras de la jeune fille, au milieu d’une dégringolade de verre cassé, du vacillement des bougies et d’un chœur grandissant de cris et de lamentations. Sur le coup, je restai d’abord étourdi, hors d’état de comprendre ce qui venait de se passer. Je savais seulement que Denise se cramponnait à mon bras en désespérée, qu’elle levait vers moi des yeux égarés d’épouvante, et que la musique s’était brusquement tue. Puis comme on s’empressait autour de nous et que je reprenais mes sens, je vis en me retournant que la fenêtre située derrière moi avait été projetée à l’intérieur, et le plomb et les vitraux éparpillés. Parmi les débris gisait sur le parquet une grosse pierre. C’était le projectile qui m’avait frappé.
CHAPITRE II
L’ÉPREUVE
Avec une promptitude fantastique le salon s’était rempli, rempli de visages irrités, si bien qu’avant même de savoir exactement ce qui s’était produit, je me vis entouré d’une foule — M. de Saint-Alais en tête — qui me pressait de questions. Tous parlaient à la fois, et reléguées aux derniers rangs, d’où elles ne voyaient rien, les dames se récriaient et jacassaient, en sorte que j’aurais difficilement pu m’expliquer. Mais la verrière brisée et la grosse pierre du parquet avaient leur éloquence, et racontaient plus vite qu’il ne m’eût été possible ce qui était arrivé.
En un rien de temps, ce spectacle fit flamber les passions qui couvaient déjà. Une douzaine de voix crièrent : « Dehors ! Sus à la canaille ! » Aussitôt quelqu’un des derniers rangs proposa : « Vos épées, messieurs, vos épées ! » Et en un clin d’œil la moitié des gentilshommes s’élancèrent tumultueusement vers la porte, sous la conduite de Saint-Alais, brûlant de venger l’injure faite à ses hôtes. M. de Gontaut et quelques-uns des plus âgés s’efforcèrent de les retenir, mais leurs exhortations furent vaines, et au bout d’un instant la pièce ne contenait presque plus d’hommes. Ils se précipitèrent dans la rue, qu’ils emplirent de lames au clair et d’éclats de voix. Une douzaine de laquais, accourus en hâte avec des flambeaux, aidaient aux recherches ; durant quelques minutes, la rue, telle que la voyaient des fenêtres ceux qui étaient restés, fourmilla d’une agitation de lumières et de personnages.
Mais les malandrins qui avaient lancé la pierre, à quelque mobile qu’ils eussent obéi, s’étaient esquivés à temps, et bientôt nos hommes s’en revinrent, les uns mi-honteux de leur emportement, d’autres riant et se plaignant d’avoir gâté leurs bas de soie et leurs souliers ; mais quelques-uns, moins coquets ou plus belliqueux, persistaient à dénoncer l’outrage et à réclamer vengeance. En autre temps, le fait eût passé pour une injure banale, une gaminerie ; mais dans l’état de tension du sentiment public, il prenait un caractère pénible et menaçant qui ne fut pas sans effet sur les plus pondérés. Pendant la sortie de notre petite troupe, le courant d’air de la fenêtre brisée avait poussé contre les bougies un rideau, qui prit feu ; et l’étoffe, jetée bas sans grand dommage, fumait encore sur le parquet au milieu des débris. Ce détail, joint aux figures bouleversées des dames et aux éclats de verre, donnait un aspect calamiteux et désolé à un salon où quelques minutes auparavant tout respirait la bienséance et la joie.
Je fus donc peu étonné de voir Saint-Alais, déjà grave à son entrée, s’assombrir en regardant autour de lui.
— Où est ma sœur ? fit-il brusquement, et quasi brutalement.
— Ici, répondit sa mère.
Denise avait depuis longtemps volé à son côté, et s’attachait à elle.
— Elle n’est pas blessée ?
— Non, répliqua la marquise, en tapotant familièrement la jupe de la jeune fille. C’est M. de Saux qui a le plus de raison de se plaindre.
— Préservez-moi de mes amis, hein, monsieur ? dit Saint-Alais, avec un mauvais sourire.
Je tressaillis. La phrase en elle-même était peu de chose, mais l’ironie qui la soulignait était claire. Je ne pouvais la laisser passer.
— Si vous croyez, monsieur le marquis, dis-je sèchement, que je prévoyais en rien cet attentat…
— Que vous le prévoyiez en rien ? Ma foi non ! répliqua-t-il avec légèreté, en se récusant d’un geste poli. Nous n’en sommes pas encore tombés là. Qu’un gentilhomme de notre société s’abaisse à faire alliance avec ces… Non, ce n’est pas possible ! Mais nous pouvons je crois tirer de ceci une leçon profitable, messieurs, continua-t-il, en se détournant de moi pour s’adresser à la compagnie. Et cette leçon est de veiller sur ce qui nous appartient en propre, si nous ne voulons bientôt perdre tout.
Un murmure d’approbation parcourut la salle.
— De maintenir nos privilèges, si nous ne voulons perdre nos droits.
Vingt voix se proclamèrent du même avis.
— De nous défendre maintenant, reprit-il, la face animée, le bras étendu, ou jamais !
— Maintenant ! maintenant !
Ce cri spontané jaillit non d’un seul mais d’une centaine de gosiers, masculins et féminins ; en un instant la salle mise au diapason vibra d’enthousiasme, palpita de volonté. Les yeux étincelaient aux lueurs des flambeaux, on respirait vite et les joues se coloraient. Les plus faibles eux-mêmes subirent le magnétisme, et les niais qui s’étaient engoués du Contrat social et des Droits de l’Homme criaient plus fort que les autres. Il n’y eut qu’une seule voix :
— Maintenant ! maintenant !
De ce qui suivit je n’ai jamais su le fin mot : était-ce une scène préméditée ou simplement une inspiration née de la commune ivresse ? Je l’ignore. Mais tandis que les carreaux vibraient encore de cette clameur, et que tous les yeux étaient sur lui, M. de Saint-Alais fit deux pas en avant, et, campé dans une pose de la plus parfaite élégance, d’un geste superbe il tira son épée.
— Messieurs ! s’écria-t-il, nous n’avons tous qu’une même pensée, qu’une même voix. Soyons aussi à la mode. Rester nous seuls paisiblement sur la défensive, alors que tout le monde est à lutter pour prendre et tenir, c’est provoquer l’attaque, et voire pis, la défaite ! Unissons-nous, puisqu’il en est encore temps, et montrons que, dans le Quercy[4] du moins, notre ordre veut subsister ou bien tomber avec ensemble. Le serment du Jeu de Paume et la journée du 20 juin vous sont familiers. Faisons un serment nous aussi, en ce 22 juillet, non pas à mains levées comme un club de bavards qui promettent tout à tous, mais à épées levées. Comme nobles et gentilshommes, jurons de soutenir les droits, les privilèges et les exemptions de notre ordre !
[4] Pays de la province de Guyenne, subdivisé en Haut-Quercy (département actuel du Lot), capitale Cahors, et Bas-Quercy (notre Tarn-et-Garonne), capitale Montauban.
Une clameur qui fit vaciller et sursauter les lumières, qui emplit la rue et parvint jusqu’à la place du Marché, accueillit cette proposition. Quelques-uns tirèrent aussitôt leurs épées, qu’ils brandirent par-dessus leurs têtes, cependant que les dames agitaient éventails et mouchoirs. Mais la majorité criait : « Dans la grande salle ! Dans la grande salle ! » Et à l’instant, comme pour obéir à un mot d’ordre, tout le monde fit face dans la même direction, et avec une hâte surexcitée, en bousculade, on passa l’étroite porte qui menait à la pièce voisine.
Tels dans le nombre pouvaient être moins enthousiastes que d’autres ; tels plus convaincus en apparence qu’au fond du cœur ; mais nul, j’en suis persuadé, ne suivit la foule plus lentement que moi, plus à regret, avec un cœur plus serré et un plus net pressentiment de malheur. Je savais d’avance quel dilemme m’attendait ; et furieux, le visage brûlant, aux abois, je ne voyais aucun moyen d’en sortir.
S’il m’eût été possible de me glisser hors de la pièce et de m’esquiver, je l’aurais fait sans scrupule ; mais l’escalier se trouvait à l’autre bout de la grande salle où nous entrions, et une foule compacte m’en séparait. D’ailleurs, Saint-Alais me surveillait, et s’il n’avait pas machiné cette épreuve afin de régler mon cas et de m’arracher ma coopération, il était du moins résolu, dans l’entraînement de l’heure, à ne m’y laisser point échapper.
Toutefois, je ne voulais pas courir au-devant du malheur, et je restais dans le voisinage de l’entrée, à tout hasard ; mais le marquis, arrivé au centre de la salle, monta sur une chaise, jeta un coup d’œil circulaire, et par ce moyen me tint sous son regard. Autour de lui se groupait la foule des gentilshommes, dont les plus jeunes et turbulents poussaient des cris de : « Vive la noblesse ! » Un cercle de dames enfermait le tout. Les brillantes toilettes et les joyaux qui étincelaient aux lumières, les visages passionnés, les mouchoirs agités et les yeux avivés, faisaient un tableau inoubliable ; mais sur l’instant je ne perçus que le regard de Saint-Alais.
— Messieurs ! cria-t-il, veuillez tirer vos épées.
Elles jaillirent sur-le-champ, avec un flamboiement d’acier que reflétèrent les miroirs ; et M. de Saint-Alais promena les yeux à la ronde avec lenteur, cependant que tous attendaient le signal. Il s’arrêta, les yeux braqués sur moi.
— Monsieur de Saux, dit-il poliment, nous vous attendons.
Naturellement, chacun se tourna vers moi. Je balbutiai quelques mots, et lui fis signe avec la main de poursuivre. Mais j’étais trop ému pour m’exprimer clairement ; et un seul espoir me restait : qu’il cédât, par prudence.
Il n’y songeait en aucune façon.
— Voulez-vous prendre votre place, monsieur ? dit-il doucement.
Je ne pouvais plus me dérober. Une centaine d’yeux, impatients ou simplement curieux, se posèrent sur moi. Le visage me brûlait.
— Je ne le puis, répondis-je.
Un grand silence se fit d’un bout à l’autre de la salle.
— Et pourquoi cela, monsieur, s’il m’est permis de vous le demander ? reprit Saint-Alais, encore plus doucement.
— Parce que je ne suis pas… tout à fait d’accord avec vous, bégayai-je, en affrontant tous ces regards le plus bravement possible.
— On connaît mes opinions, monsieur de Saint-Alais, continuai-je d’une voix plus ferme. Je ne puis jurer.
Il calma d’un geste la douzaine d’hommes prêts à m’invectiver.
— Paix, messieurs, dit-il, les rappelant à la dignité ; paix, je vous prie. Pas de menaces. M. de Saux est mon hôte ; et j’ai trop de respect envers lui pour ne respecter point ses scrupules. Nous avons, je pense, un autre moyen. Je ne me hasarderai pas à discuter en personne avec lui. Mais, madame, poursuivit-il, en adressant à sa mère un sourire inimitable, si vous voulez bien autoriser Mlle de Saint-Alais à jouer, pour cette unique fois, le rôle de sergent recruteur, elle ne saurait manquer de combler la brèche.
Une discrète ovation de rires, une palpitation d’éventails et de paupières féminines, accueillirent la proposition. Mais la marquise, souriante et sphingienne, demeura quelques instants immobile et muette. Puis elle se tourna vers sa fille, qui, à l’énoncé de son nom, s’était rejetée en arrière, comme pour se dérober aux regards.
— Allez, Denise, dit-elle simplement. Priez M. de Saux de vous faire l’honneur d’être votre recrue.
La jeune fille s’avança lentement. On la voyait frissonner ; et je n’oublierai jamais le tourment de cette minute où je l’attendis, le cerveau submergé tour à tour de honte et d’opiniâtreté. Un éclair de pensée me montra le piège dans lequel j’étais tombé, piège plus affreux que le dilemme prévu. Et ce ne fut pas ma moindre souffrance que de voir la jeune fille, martyrisée par la timidité, s’arrêter devant moi et balbutier son humble requête en termes presque inintelligibles.
La refuser, en présence de tout ce monde, me semblait chose monstrueuse. Cela me semblait une chose aussi barbare que de la frapper ; une action aussi cruelle, abjecte, et indigne d’un gentilhomme, que de fouler aux pieds cette créature douce et innocente ! Je sentais cela, je le sentais profondément. Mais je sentais non moins que me laisser fléchir c’était tourner le dos à ma réputation et à ma vie ; c’était consentir à être la dupe d’un stratagème, à être un lâche, même applaudi de tous ceux qui m’entouraient. Je voyais ces deux alternatives, et je balançai une minute entre la fureur et la pitié, cependant que les lumières et les nobles visages, curieux ou méprisants, flottaient vertigineusement devant les yeux. A la fin je murmurai :
— Mademoiselle, je ne puis… Non, je ne puis.
— Monsieur !
L’exclamation ne venait pas de la jeune fille, mais de sa mère, et elle résonna haute et perçante par toute la salle. Je remerciai Dieu de cette intervention qui débrouillait d’un seul coup le chaos de mes pensées. Redevenu moi-même, je me tournai vers la marquise, et m’inclinai.
— Non, madame, je ne puis, dis-je avec fermeté, car, libéré de mon hésitation, j’étais résolu, plein d’assurance et de défi. On connaît mes opinions. Et je ne veux pas, même en faveur de mademoiselle, leur donner un démenti.
Ce dernier mot sortait à peine de mes lèvres, qu’un gant, lancé par une main invisible, me frappa sur la joue ; et pour une minute la salle entière parut prise de démence. Dans une tempête de huées, de « Malotru !… Félon !… Conspuez le traître ! » une douzaine de lames s’agitèrent sous mon nez, une douzaine de cartels me furent jetés à la face. Je n’avais pas encore appris alors à quel point une foule est irritable et combien elle est moins accessible à la pitié que l’un quelconque de ceux qui la composent. Stupéfait, assourdi par le tumulte, que les cris perçants des dames ne contribuaient guère à diminuer, je reculai d’un pas.
M. de Saint-Alais saisit l’instant. Il sauta à terre, et refoulant les épées qui me menaçaient, il se jeta devant moi.
— Silence, messieurs ! du calme ! cria-t-il, dominant le tumulte. Écoutez-moi, je vous prie ! Ce gentilhomme est mon invité. Il ne fait plus partie des nôtres, mais il doit sortir d’ici sain et sauf. Place ! Faites place, je vous prie, pour M. le vicomte de Saux !
On lui obéit à contre-cœur, et se rejetant les uns à droite les autres à gauche, on dégagea au milieu de la salle un chemin libre jusqu’à la porte. Se tournant vers moi, Saint-Alais me fit un grand salut, son plus beau salut de cour.
— Par ici, monsieur le vicomte, s’il vous plaît, dit-il. Mme la marquise n’abusera pas davantage de votre temps.
Les joues en feu, je le suivis au long de l’étroit sillon de parquet luisant et passai sous le lustre, entre deux files d’yeux railleurs, sans que personne s’y opposât. Dans un silence de mort, je le suivis jusqu’à la porte. Arrivé là, il s’effaça devant moi, me salua, et je le saluai ; puis, d’un pas automatique, je gagnai la sortie, seul.
Je traversai l’antichambre. La foule des valets ricaneurs qui s’y pressaient attirés par la curiosité, me dévoraient des yeux ; mais je ne m’aperçus pas plus de leur insolence que de leur présence. Jusqu’à la minute où l’air froid de la rue me ranima, je marchai comme assommé et incapable de pensée, tant le coup avait été brutal et inattendu.
Lorsque je revins un peu à moi, mon premier sentiment fut de la rage. J’étais entré ce soir même chez M. de Saint-Alais en possession de tous les biens de la vie ; et j’en sortais privé d’amis, de réputation, et de ma fiancée ! J’y étais entré me fiant à son amitié, à cette amitié de tradition dans nos familles ; et il m’avait joué le tour le plus affreux. Cette pensée m’arracha une plainte, et je m’arrêtai en pleine rue, songeant à la triste figure que j’avais faite parmi eux, et envisageant l’avenir qui m’était réservé.
Car déjà, je commençais à discerner l’étendue de ma folie… et que j’aurais dû céder. Je ne pouvais, planté là au milieu de la rue, prévoir l’avenir, ni me douter que l’ancienne France allait disparaître et qu’à cette heure même, dans Paris, son glas funèbre avait tinté. Je devais me conduire selon l’opinion des gens qui m’entouraient ; je devais savoir, lorsque demain je passerais par les rues, quelle attitude garder vis-à-vis du monde, et s’il fallait me dérober ou me battre. Car dans la nouvelle séance de la matinée…
Ah oui ! l’Assemblée. Ce mot donna un nouveau cours à mes idées. C’était là que je trouverais ma revanche. Pour m’empêcher d’y élever une note discordante, ils m’avaient cajolé, puis la cajolerie échouant, ils m’avaient insulté. Eh bien ! je leur ferais voir que ce dernier moyen ne valait pas mieux que le premier, et qu’en croyant éliminer un Saux, ils suscitaient un Mirabeau. Partant de là, je passai une nuit de fièvre. Le ressentiment aiguillonnait mon ambition ; par haine contre ma caste je donnais mon amour au peuple. Tous les signes de misère et de disette que j’avais eus sous les yeux pendant le jour me revinrent alors, et je les collectionnai pour en faire usage. L’aube me surprit, toujours arpentant ma chambre, toujours réfléchissant, composant, déclamant. Lorsque André, mon vieux valet, qui avait aussi été celui de mon père, entra chez moi à sept heures, un billet à la main, je ne m’étais pas encore déshabillé.
On avait dû lui faire en bas un récit fantaisiste de l’événement, et cette persuasion me fit rougir. Mais je ne m’occupai point de sa mine contrite, et sans mot dire je décachetai le billet. Il n’était pas signé, mais je reconnus l’écriture de Louis.
« Retourne chez toi, disait-il, et garde-toi de paraître à l’Assemblée. Ils veulent te défier à tour de rôle ; tu devines ce qui en résulterait. Quitte Cahors à l’instant, ou tu es un homme mort. »
Rien de plus ! Avec un sourire amer je constatai la faiblesse de cet homme incapable de faire plus pour son ami. J’interrogeai André :
— Qui t’a remis ça ?
— Un domestique, monsieur.
— Domestique de qui ?
Mais il bougonna qu’il n’en savait rien, et je ne le pressai point. Il m’aida à changer de toilette. Quand ce fut fait, il me demanda pour quelle heure il fallait tenir prêts les chevaux.
— Les chevaux ! Pourquoi donc ? répliquai-je, en le regardant fixement.
— Pour vous en retourner, monsieur.
— Mais je ne m’en retourne pas aujourd’hui, dis-je avec une irritation contenue. Que me racontes-tu là ? Nous ne sommes arrivés que d’hier.
— C’est vrai, monsieur, murmura-t-il, le dos vers moi, tout en tripotant mes effets. Quand même, c’est le vrai jour de s’en retourner.
— Tu as ouvert ce billet ! m’écriai-je, courroucé. Qui t’a dit…?
— Toute la ville sait, répondit-il, en haussant froidement les épaules. Ce sont des : « André, remmenez votre maître chez lui ! » et des : « André, vous avez pour maître un cerveau brûlé », et des André ci et des André ça, si bien que j’en perds la tête. Gilles a le nez en compote, pour s’être battu avec un garçon de l’écurie Harincourt, qui traitait monsieur d’imbécile ; mais moi je suis trop vieux pour me battre. Et je suis trop vieux aussi pour autre chose, continua-t-il, en reniflant.
— Quelle est cette chose, faquin ? m’écriai-je.
— C’est d’enterrer encore un maître.
Je me tus un instant, puis repris :
— Tu crois que je serai tué ?
— C’est le bruit qui court la ville.
Je réfléchis un peu. Et :
— Tu as servi mon père, André.
— Hélas ! monsieur.
— Et cependant tu voudrais me voir fuir ?
Il me regarda, et leva les bras au ciel d’un air découragé.
— Mon Dieu ! s’écria-t-il, je ne sais plus ce que je voudrais. Nous périssons par ces vilains. Comme si Dieu les avait faits pour autre chose que travailler et labourer ; comme si l’on pouvait supprimer les pauvres ! Si vous n’aviez jamais frayé avec eux, monsieur…
— Tais-toi, maraud, dis-je avec sévérité. Tu n’y entends rien. Va-t’en plutôt en bas, et tâche une autre fois d’être plus circonspect. Tu parles de vilains et de pauvres ! Qu’es-tu donc, toi ?
— Moi, monsieur ! s’écria-t-il, avec stupéfaction.
— Oui… toi !
Il me considéra une minute d’un air effaré. Puis, lent et résigné, il hocha la tête et sortit. Il me croyait devenu fou.
Je ne m’en allai pas tout de suite après son départ. Je me figurais que vraisemblablement, si je me montrais en public avant la réunion de l’Assemblée, je serais provoqué et forcé de me battre. J’attendis donc que l’heure de l’ouverture fût passée ; j’attendis dans ma triste chambre d’auberge, en proie aux affres de l’isolement. Je pensais tantôt à Louis de Saint-Alais, qui m’avait laissé partir sans prononcer un seul mot en ma faveur, tantôt à l’incohérence humaine ; car dans une partie des provinces, la moitié de la noblesse avait ma façon de voir. Je songeai aussi à Saux ; et je ne dirai pas que je n’éprouvai aucune tentation de suivre l’avis qu’André m’avait donné, savoir : de me retirer tranquillement là-bas au château, et un peu plus tard, lorsque les esprits seraient calmés, d’affirmer hautement ma bravoure. Mais une certaine opiniâtreté que je tenais de mon père et qui provenait, selon certains, de la souche anglaise de ma lignée, conspirait avec le ressentiment à me maintenir dans la voie que je m’étais tracée. A dix heures un quart, donc, lorsque je crus que tous les membres de l’Assemblée m’y avaient précédé jusqu’au dernier, je descendis, les joues chaudes, mais le regard plutôt assuré : et comme Gilles et André m’attendaient à la porte, je leur ordonnai de me suivre jusqu’au Chapitre voisin de la cathédrale, où avaient lieu les séances.
J’ai su plus tard que si je m’étais servi de mes yeux, j’aurais remarqué l’agitation qui régnait en ville, la foule dense mais silencieuse qui encombrait la place et toutes les rues avoisinantes ; l’atmosphère d’expectative, les boutiques fermées, l’arrêt des affaires, les groupes chuchotant sous les porches ou dans les culs-de-sac. Mais j’étais absorbé en moi-même, tel celui qui marche à une entreprise désespérée, et de toutes ces circonstances une seule me frappa : comme je traversais la place, un homme s’écria : « Dieu vous bénisse, monsieur ! » et un autre : « Vive Saux ! » Sur quoi une bonne douzaine d’autres me tirèrent leurs bonnets. Ce fut là ma seule remarque, toute machinale, d’ailleurs. Un instant après je me trouvais dans le passage qui mène au Chapitre en longeant le mur de la cathédrale, et une foule de clercs et de valets, qui l’obstruaient quasi dans toute sa largeur, se rangeaient sur mon passage, non sans manifester leur étonnement et leur curiosité.
Me frayant un chemin parmi eux, je pénétrai dans le vestibule, que maintenaient libre deux ou trois huissiers. En passant ainsi du soleil à l’ombre, de la vie, de l’air et de la lumière qui régnaient au dehors, au silence paisible de cette salle voûtée, le contraste fut tel qu’un frisson me pénétra jusqu’au cœur. Dans cette pénombre et ce calme, l’importance de la démarche que j’allais faire, la folie du cartel que j’étais prêt à lancer à la face de mes pairs, m’apparurent dans leur plénitude ; et si mon âme n’eût été bandée à l’extrême par mon tenace ressentiment, je me serais empressé de tourner les talons. Mais déjà mes pas retentissaient sur les dalles sonores, et je n’avais plus le droit de reculer. Le bourdonnement d’une voix monotone me parvint de la salle des séances, à travers la porte close ; et je me dirigeai vers cette porte, les mâchoires contractées, m’apprêtant à me conduire en homme, quoi qu’il dût arriver.
Un instant de plus, et j’allais entrer. Ma main touchait déjà la poignée de la serrure, lorsqu’un homme, assis dans l’ombre sur un banc au-dessous de la fenêtre, bondit et s’élança pour me retenir. Je reconnus Louis de Saint-Alais. Sans me laisser le temps d’ouvrir la porte, il s’interposa entre moi et les battants auxquels il s’adossa.
— Arrête, ami ! pour l’amour de Dieu, arrête ! s’écria-t-il avec véhémence, bien que sans élever la voix. Que peux-tu seul contre deux cents ? Retourne, ami, retourne, et je ferai…
— Vous ferez ! lui lançai-je avec un mépris hautain, mais sur le même ton assourdi, car les huissiers nous examinaient curieusement du seuil de la porte par où j’étais entré. Vous ferez ?… Vous en ferez, j’imagine, tout autant qu’hier soir, monsieur.
Il fronça les sourcils et le rouge lui monta au front ; mais il répliqua vivement :
— Ce n’est pas l’heure, laissons cela ! Tu n’as qu’une chose à faire : partir ! Regagner Saux, et…
— Ne pas intervenir !
— Oui, fit-il, et ne pas intervenir. Si tu consens…
— A ne pas intervenir ? répétai-je âprement.
— Oui, oui ; dans ce cas tout se dissipera.
— Merci bien ! dis-je avec lenteur, quoique frémissant de colère. Mais puis-je vous demander combien l’on vous offre, monsieur le comte, pour débarrasser de moi l’Assemblée ?
Il me regarda, stupéfait.
— Adrien ! s’écria-t-il.
Mais je fus intraitable.
— Non, monsieur le comte, plus d’Adrien, dis-je altièrement ; je n’accepte ce nom que de mes amis.
— Et ne suis-je donc plus ton ami ?
Je haussai les sourcils dédaigneusement.
— Après hier soir ? fis-je. Après hier soir ! Se peut-il, monsieur, que vous vous figuriez jouer le rôle d’ami ? Je viens chez vous, je suis votre hôte, votre ami, tout sauf votre parent ; et vous me tendez un piège, vous m’exposez à la risée et à la haine, vous…
— Moi, j’ai fait cela ? s’écria-t-il.
— Non peut-être par vos paroles. Mais vous êtes resté là, pendant qu’on me bernait ! Vous êtes resté là sans dire un mot en ma faveur ! Vous êtes resté là sans lever un doigt pour ma défense ! Si c’est ainsi que vous concevez l’amitié…
Il m’arrêta d’un geste plein de noblesse.
— Vous n’oubliez qu’une chose, monsieur le vicomte, dit-il, sur un ton de fière réticence.
— Nommez-la ! ripostai-je dédaigneusement.
— Que Mlle de Saint-Alais est ma sœur !
— Tiens, tiens !
— Et que, de votre plein gré ou non, vous l’avez hier soir traitée à la légère, en présence de deux cents personnes ! Vous n’oubliez que cela, monsieur le vicomte !
— Je l’ai traitée à la légère ? répliquai-je, dans un redoublement de courroux. (Comme d’un commun accord nous nous étions un peu écartés de la porte, et à ce moment nous nous regardions dans le blanc des yeux.) Et à qui la faute si cela est arrivé ? A qui la faute, monsieur ? Vous m’avez laissé le choix… Non, vous m’avez obligé à choisir entre deux alternatives : manquer à votre sœur, et renoncer à des opinions et convictions auxquelles je tiens, dans lesquelles j’ai été élevé, dans lesquelles…
— Des opinions ! fit-il, d’une voix devenue dure. Et quelles sont après tout vos opinions ? Excusez-moi, je sens que je vous importune, monsieur. Mais je ne suis pas un philosophe, moi, je n’ai pas été en Angleterre, et je ne puis comprendre…
— Que l’on sacrifie rien à ses opinions ! exclamai-je, avec un rire féroce. Certes, monsieur, je le conçois aisément, que vous ne le puissiez pas ! Celui qui ne soutient pas ses amis ne soutient pas non plus ses opinions. Pour faire l’un ou l’autre, monsieur le comte, il importe de n’être pas un lâche.
Il pâlit, et me lança un regard étrange.
— Assez, monsieur ! fit-il involontairement, me sembla-t-il.
Et une contraction tirailla ses traits, comme s’il ressentait une vive douleur.
Mais j’étais hors de moi de colère.
— Oui, un lâche ! répétai-je. M’avez-vous compris, monsieur le comte, ou faut-il que j’entre dans la salle et répète le mot en présence de l’Assemblée ?
— Ce n’est pas indispensable, dit-il, en devenant aussi rouge qu’il venait d’être pâle.
— Ce n’est pas indispensable, en effet, repris-je, en ricanant. Puis-je conclure de là que nous nous retrouverons sitôt la séance levée ?
Il acquiesça d’un signe muet ; et alors, mais alors seulement, un je ne sais quoi dans son silence et son attitude pénétra la cuirasse de mon ire ; et, je me sentis soudain le cœur pesant et glacé. Mais il était trop tard ; j’avais prononcé ce qui n’eût jamais dû être prononcé. Le souvenir de sa patience, de sa bonté, de sa longanimité, ne me revint qu’ensuite. Je lui adressai un salut correct ; il me le rendit ; et rageusement je retournai à la porte.
Mais je ne devais pas encore la franchir.
J’avais pour la seconde fois saisi la poignée, et entr’ouvert la porte, quand une main me tira en arrière, si violemment que le pêne cliqueta en retombant. Furieux, je me retournai. A ma stupéfaction, je reconnus de nouveau Louis, mais sa face transfigurée décelait une étrange surexcitation. Il ne me lâchait pas.
— Non, dit-il entre ses dents. Vous m’avez traité de lâche, monsieur le vicomte, et je refuse d’attendre. Pas une heure ! Vous allez vous battre avec moi tout de suite. Il y a un pré par là derrière, et…
Mais je retrouvais mon sang-froid à mesure qu’il s’échauffait.
— Je ne ferai rien de tel, dis-je en l’interrompant. Après la séance…
Il leva la main et délibérément me souffleta de son gant. J’eus un recul involontaire.
— Eh bien ! vous laisserez-vous persuader ? fit-il. Après ceci, monsieur, si vous êtes un gentilhomme, vous vous battrez avec moi. Il y a un pré par là derrière, et dans dix minutes…
— Dans dix minutes, la séance peut être levée.
— Je ne vous retiendrai pas aussi longtemps, répliqua-t-il gravement. Venez, monsieur. Ou faut-il que je vous soufflette de nouveau ?
— Je viens, dis-je posément. Après vous, monsieur.
CHAPITRE III
A L’ASSEMBLÉE
Le soufflet, et l’insulte qui l’accompagna, mirent fin provisoirement à mon repentir. Mais si bref que fût le trajet d’une porte à l’autre, il me laissa le temps de réfléchir encore. Cet homme était Louis, malgré tout ; j’avais certes des raisons de me plaindre de lui et de le soupçonner de servir d’instrument à autrui ; mais il s’était montré mon meilleur ami en faisant tout pour apaiser ma colère, et le plus loyal en s’efforçant de me détourner d’une entreprise insensée. Vite attendri, dans un revirement presque subit, je perçus avec une sorte d’effroi que si son intervention était due à la seule bienveillance, j’y répondais aussi mal que possible. Bref, avant même que la porte extérieure nous fût ouverte, je me repentais à nouveau. Lorsque l’huissier tira le battant pour me livrer passage, je lui donnai l’ordre de le refermer, puis faisant volte-face, je jetai à Louis quelques mots indistincts, et m’en fus en toute hâte, le laissant stupéfait. A peine eut-il le temps de pousser une exclamation, que j’avais traversé le vestibule, et quelques secondes plus tard, j’ouvrais la porte de l’Assemblée.
Sur-le-champ — il est à croire que je manœuvrai le pêne avec bruit — je vis devant moi des rangées de visages surpris et tous tournés de mon côté. J’ouïs une rumeur d’indignation mêlée de rires, et aussitôt je me faufilai vers ma place. Mais le débit monotone du président m’emplissait les oreilles, et le contraste était tel — après mon altercation à mi-voix du dehors, de me trouver dans cette salle pleine de lumière et de vie, et l’objet de tous ces regards — que je m’abattis sur mon siège, vertigineux et confondu, et presque oublieux tout d’abord du dessein qui m’avait amené là.
Un temps, et ma face s’empourpra davantage ; et à juste cause. Chacun des bancs sur lesquels nous siégions tenait trois personnes. Je partageais le mien avec l’un des Harincourt et M. d’Aulnoy, qui m’avaient entre eux deux. Je n’étais pas assis de cinq secondes, que Harincourt se leva doucement, et sans m’accorder un regard, s’éloigna jusqu’au bas du passage ; et tout en s’éventant négligemment avec son chapeau, il alla s’adosser à un pupitre, les yeux fixés sur le président. Au bout d’une demi-minute, d’Aulnoy suivit son exemple. Puis les trois qui étaient derrière moi se levèrent tranquillement, et sans me regarder cherchèrent d’autres places. Les trois devant moi les imitèrent. En quelques minutes, je restai seul, isolé, en butte à tous les regards de l’Assemblée, comme une sorte de lépreux.
J’aurais dû être préparé à une manifestation de ce genre. Mais il n’en était rien, et la face me brûlait, sous les regards curieux, comme devant un foyer ardent. Pris au dépourvu, j’étais hors d’état de dissimuler mon trouble ; mes yeux ne rencontraient de toutes parts que des yeux railleurs et des mines méprisantes ; et l’orgueil m’interdisait de baisser la tête. Au cours de longues minutes, je ne discernai rien que ces regards outrageants. Je n’entendais pas de quoi parlait le président, car sa voix n’était pour moi qu’un ronron vague et indistinct dépourvu de signification.
Mais pendant ce temps la colère et la haine endurcissaient ma volonté ; à la fin le nuage qui couvrait mon esprit se dissipa, et je retrouvai mon exaltation. La lecture monotone que je venais d’écouter sans y rien comprendre prit fin, et fut suivie par de courtes et vives interrogations : une demande et une réponse, un nom et une réplique. Ce fut ce qui me réveilla. Le ronron avait représenté la lecture du cahier ; à cette heure on en était au vote.
Mon tour allait venir ; l’instant approchait. A chaque vote — inutile de dire que tous étaient affirmatifs — des visages en nombre toujours croissant se tournaient vers la place que j’occupais ; et leurs yeux, hostiles, triomphants, ou simplement curieux, convergeaient sur ma face. En d’autres circonstances j’aurais pu en être intimidé ; mais il n’en fut rien, alors. J’étais à la hauteur pour les affronter. Les regards sans aménité de tant de gens qui s’étaient dits mes amis, les regards méprisants d’hommes nouveaux appartenant à des familles anoblies, qui avaient usé avec joie de l’appui de mon père, la conscience que tous m’abandonnaient uniquement parce que je soutenais en fait les opinions que la moitié d’entre eux avaient proclamées en paroles, tout cela me haussait à un degré de mépris qui ne le cédait en rien à celui de mes adversaires ; et en outre je savais que fléchir à présent me couvrirait d’une honte indélébile, et cela fermait la porte aux velléités de capitulation.
L’Assemblée, d’autre part, se trouvait dans une situation sans précédent. On n’était pas encore accoutumé aux luttes de la tribune, aux duels oratoires plus mortels que ceux à l’épée ; et une sorte de doute, une hésitation, tenait la majorité des membres en suspens et attentifs à ce qui allait suivre. Leurs chefs, en outre, les frères de Saint-Alais, — qui dirigeaient, l’un le parti de la cour, plus ardent et plus fier, l’autre les nobles de robe et de Parlement, qui avaient découvert les derniers que leurs intérêts à tous étaient les mêmes, — ne pouvaient admettre la plus minime opposition depuis qu’une majorité absolue était devenue la règle. Un homme donc, un seul homme barrant le chemin à l’unanimité, leur apparaissait comme un obstacle qu’il convenait d’écarter par tous moyens.
— M. le comte de Cantal ? appela le président.
Mais c’était moi qu’il examinait, et non celui qu’il nommait.
— Satisfait !
— M. le vicomte de Marignac ?
— Satisfait !
Le nom suivant m’échappa, car dans mon exaltation il me parut que toute la Chambre me regardait, que la voix allait me manquer, que le moment venu je resterais muet et paralysé, incapable de parler, et déshonoré pour toujours. Je pensais à cela, et non à ce qui se passait ; puis subitement, je me retrouvai en possession de moi-même. J’entendis le dernier nom avant le mien, celui de M. d’Aulnoy ; j’entendis sa réponse. Puis mon nom à moi résonna dans un profond silence.
— M. de Saux ?
Je me levai. D’une voix rauque, et qui me parut étrangère, je déclarai :
— Je n’approuve pas ce cahier !
Je m’attendais à une explosion de colère ; elle ne vint pas. Au lieu de cela, un tonnerre de rires, où je distinguai la note de Saint-Alais, secoua la salle et me fit monter le rouge au visage. Le rire persista quelque temps, s’éleva et retomba, pour s’élever encore, me mettant au supplice. Mais ce rire produisit un résultat auquel ne s’attendaient guère les rieurs. Il arrive aux plus taciturnes de trouver de l’éloquence. J’oubliai les périodes de La Rochefoucauld et de Liancourt que j’avais si soigneusement préparées ; j’oubliai les passages de Turgot dont j’avais chargé ma mémoire, et me lançai dans une improvisation que je n’avais ni prévue ni méditée.
— Messieurs, m’écriai-je d’une voix qui emplit la salle, je m’oppose à ce cahier parce qu’il est vain et stérile ; parce que, entre autres raisons, le temps de son efficace est passé. Vous revendiquez vos privilèges : ils ne sont plus ! Vos exemptions : elles ne sont plus ! Vous protestez contre l’union de vos représentants avec ceux du peuple : mais ils ont siégé ensemble ! Ils ont siégé ensemble, et vous ne pouvez pas plus l’empêcher par un décret, que vos protestations ne feraient reculer le flot qui monte ! C’est un fait accompli. Quand vous jetez un os à un chien affamé, songez-vous à lui retirer l’os de la gueule, intact et sans déchet ? Si oui, vous êtes insensés. Mais ce n’est pas la seule ni la plus forte de mes objections à ce cahier. La France se trouve aujourd’hui dénuée, acculée à la banqueroute, sans trésor, sans argent. Croyez-vous lui porter secours, la vêtir, l’enrichir, en maintenant vos privilèges, en maintenant vos exemptions, en soutenant jusqu’au plus minime de vos droits ? Non, messieurs. Au temps jadis, ces exemptions, ces droits, ces privilèges dont nos ancêtres tiraient gloire et à juste titre, leur furent accordés parce qu’ils étaient le bouclier de la France. Ils équipaient des hommes d’armes et les menaient au combat ; la communauté faisait le reste. Mais à présent le peuple combat, le peuple paye, le peuple fait tout. Oui, messieurs, c’est la vérité ; c’est une vérité qui nous est familière à chacun : « Le manant paye pour tous ! »
Je me tus. Je m’attendais à ce que se produisît l’explosion de colère si longtemps retardée. Au contraire, avant que personne de la Chambre n’eût pris la parole, une grande clameur nous arriva par les fenêtres laissées ouvertes à cause de la chaleur, et donnant sur le marché. C’était l’acclamation du peuple de la rue, qui pour la première fois entendait formuler ses griefs. Mais, tout plein de bienveillance et joyeux qu’il fût, ce cri nous déconcerta aussi totalement que l’eût fait une attaque. J’en demeurai béant.
Mais l’effet produit sur moi était léger, au regard de ce qu’éprouvaient mes adversaires. Les cris de désapprobation qu’ils s’apprêtaient à pousser furent coupés net par le prodige ; et ils s’entre-regardèrent une minute, comme n’en croyant pas leurs oreilles. Au cours de cette minute, un silence d’étonnement irrité régna sur l’Assemblée. Puis M. de Saint-Alais se dressa d’un bond.
— Qu’est ceci ? cria-t-il, son noble visage assombri de fureur. Est-ce qu’à nous aussi le roi nous a ordonné de siéger avec le tiers état ? Nous a-t-il avilis à ce point ? Sinon, monsieur le président, sinon, dis-je, reprit-il en réfrénant d’un geste bref une velléité d’applaudissements, et s’il ne s’agit pas ici d’un complot fomenté par quelqu’un de notre caste allié à la racaille afin de provoquer une nouvelle Jacquerie…
Le président, homme timoré qui appartenait à une famille de robe, l’interrompit :
— Prenez garde, monsieur, les fenêtres sont encore ouvertes.
— Ouvertes ?