"Mes Livres"

STENDHAL

LUCIEN LEUWEN

OU

L'AMARANTE ET LE NOIR

Oeuvre posthume reconstituée par

Jean de Mitty

Ornée de bois dessinés et gravés par

Maximilien Vox

TOME SECOND

À PARIS

"LE LIVRE"

9, RUE COETLOGON

1923


DEUXIÈME PARTIE

Lecteur bénévole.

En arrivant à Paris, il me faut faire grands efforts pour ne pas tomber dans quelques personnalités. Ce n'est pas que je n'aime beaucoup la satire, mais en fixant l'œil du lecteur sur la figure grotesque de quelque ministre, le cœur de ce lecteur fait banqueroute à l'intérêt que je veux lui inspirer pour les autres personnages.

Cette chose si amusante: la satire personnelle, ne convient donc point, par malheur, à la narration de l'histoire.

Les personnalités sont charmantes quand elles sont vraies et point exagérées, et c'est une tentation que ce que nous voyons depuis vingt ans est bien fait pour nous ôter.

«Quelle duperie, dit Montesquieu, que de calomnier l'inquisition!»

Il eût dit de nos jours: «Comment ajouter à l'amour de l'argent, à la crainte de perdre sa place, et an désir de tout faire pour deviner la fantaisie du maître, qui font l'âme de tous les discours hypocrites, de tout ce qui mange plus de 50.000 francs au budget?»

Je professe qu'au-dessus de 50.000 francs la vie privée doit cesser d'être murée.

Mais la satire de cet heureux du budget n'entre point dans mon plan. Le vinaigre est en lui-même une chose excellente, mais mélangé avec une crème, il gâte tout.

J'ai donc fait tout ce que j'ai pu pour que vous ne puissiez reconnaître, ô lecteur bénévole, un ministre de ces derniers temps qui voulut jouer un mauvais tour à Leuwen.

Quel plaisir auriez-vous à voir en détail que ce ministre était voleur, insolent, de peur de perdre sa place, et ne se permettait pas un mot qui ne fut une fausseté? Comme rien d'un peu élevé n'est jamais entré dans son âme, la vue seulement de cette âme vous donnerait du dégoût, ô lecteur bénévole, et bien plus encore si j'avais le malheur de vous faire deviner les traits doucereux et ignobles qui recouvraient cette âme plate.

C'est bien assez de voir ces gens-là quand on va les solliciter le matin.

«Non raziona di loro, ma guarda e passa.»

H. B.

PARIS

«Je ne veux point abuser de mon titre de père pour vous contrarier; soyez libre, mon fils!»

Ainsi, établi dans un fauteuil admirable, devant un bon feu, parlait M. Leuwen père à Lucien, son fils et notre héros. Le cabinet où avait lieu la conférence entre le père et le fils, venait d'être arrangé avec le plus grand luxe sur les dessins de M. Leuwen lui-même. Il avait placé dans ce nouvel ameublement les trois ou quatre bonnes gravures qui avaient paru dans l'année, en France et en Italie, et un admirable tableau de l'École romaine, dont il venait de faire l'acquisition. La cheminée de marbre blanc contre laquelle s'appuyait Lucien avait été sculptée dans l'atelier de T..., et la glace de huit pieds de haut sur six de large, placée au-dessus, avait figuré dans l'exposition de 1834 comme absolument sans défaut.

Il y avait loin de là au misérable salon dans lequel, à Nancy, Lucien promenait ses inquiétudes. En dépit de sa douleur profonde, la partie parisienne et vaniteuse de son âme était sensible à cette différence. Il n'était plus dans des pays barbares; il se trouvait de nouveau au sein de sa patrie.

«—Mon ami, dit M. Leuwen père, le thermomètre monte trop vite; faites-moi le plaisir de pousser le bouton de ce ventilateur numéro 2..., là..., derrière la cheminée...; fort bien. Donc, je ne prétends nullement abuser de mon titre pour abréger votre liberté. Faites absolument ce qui vous conviendra.»

Lucien, devant la cheminée, avait l'air sombre, agité, tragique; l'air, en un mot, que nous devrions trouver à un jeune premier de tragédie malheureux par l'amour. Il cherchait avec un effort pénible à quitter cet air farouche, pour prendre l'apparence du respect et de l'amour filial le plus sincère, sentiments très vivants dans son cœur.

Mais l'horreur de sa situation, depuis la dernière soirée passée à Nancy, lui avait ôté l'emploi de sa physionomie.

«—Votre mère prétend, continua M. Leuwen, que vous ne voulez plus retourner à Nancy. Ne retournez pas en province; à Dieu ne plaise que je m'érige en tyran. Pourquoi ne feriez-vous pas des folies, et même des sottises? Il y en a une pourtant, mais une seule, à laquelle je ne consentirai pas, parce qu'elle a des suites: c'est le mariage. Mais vous avez la ressource des sommations respectueuses..., et, pour cela, je ne me brouillerai pas avec vous. Nous plaiderons, mon ami, en dînant ensemble.

«—Mais, mon père, répondit Lucien comme revenant de bien loin, il n'est nullement question de mariage.

«—Eh bien, si vous ne songez pas au mariage, moi j'y songerai. Réfléchissez à ceci: je puis vous marier à une fille riche et pas plus sotte qu'une pauvre, car il est fort possible qu'après moi vous ne soyez pas riche. Ce peuple-ci est si fou, qu'avec une épaulette, une fortune bornée est très supportable pour l'amour-propre. La pauvreté n'est que la pauvreté, ce n'est pas grand'chose; il n'y a pas le mépris. Mais tu croiras ces choses-là, dit M. Leuwen en changeant de ton, quand tu les auras vues toi-même... Je dois te sembler un radoteur. Donc, brave sous-lieutenant, vous ne voulez plus de l'état militaire?

«—Puisque vous êtes si bon que de raisonner avec moi, au lieu de commander, non, je ne veux plus de l'état militaire en temps de paix, c'est-à-dire passer ma soirée à jouer au billard et à m'enivrer au café, et encore avec défense de prendre, sur la table de marbre mal essuyée, d'autre journal que le Journal de Paris.

«Dès que nous sommes trois officiers à nous promener ensemble, un au moins peut passer pour espion dans l'esprit des deux autres.

«Le colonel, autrefois intrépide soldat, s'est transformé, sous la baguette du juste-milieu, en commissaire de police.»

M. Leuwen père sourit comme malgré lui.

Lucien comprit et ajouta avec empressement:

«—Je ne prétends point tromper un homme aussi clairvoyant; je ne l'ai jamais prétendu, croyez-le bien, mon père. Mais enfin il fallait bien commencer mon conte par un bout.

«Ce n'est donc point pour des motifs raisonnables que, si vous le permettez, je quitterai l'état militaire, mais cependant c'est une démarche raisonnable. Je sais donner un coup de lance et commander à cinquante hommes qui donnent des coups de lance; je sais vivre convenablement avec trente-cinq camarades, dont cinq ou six font des rapports de police. Je sais donc le métier. Si la guerre survient, mais une vraie guerre, dans laquelle le général en chef ne trahisse pas son armée, je demanderai la permission de faire une campagne ou deux. La guerre, suivant moi, ne peut pas durer davantage, si le général en chef ressemble un peu à Washington. Si ce n'est qu'un pillard habile et brave, comme..., je me retirerai une seconde fois.

«—Ah! c'est là votre politique, reprit son père avec ironie. Diable! c'est de la haute vertu! Mais la politique, c'est bien long! Que voulez-vous, pour vous, personnellement?

«—Vivre à Paris ou faire de grands voyages: l'Amérique, la Chine.

«—Vu mon âge et celui de votre mère, tenons-nous-en à Paris. Si j'étais l'enchanteur Merlin et que vous n'eussiez qu'un mot à dire pour arranger le matériel de votre destinée, que demanderiez-vous? Voudriez-vous être commis dans mon comptoir, ou employé dans le bureau particulier d'un ministre qui va se trouver en possession d'une grande influence sur la destinée de la France? M. de Vaize, en un mot. Demain, il peut être ministre de l'Intérieur.

«—M. de Vaize! ce pair de France qui a tant de goût pour l'administration, ce grand travailleur?

«—Précisément! répondit M. Leuwen en riant et admirant la haute vertu des intentions et la bêtise des perceptions de son fils.

«—Je n'aime pas assez l'argent pour entrer au comptoir.

«—Mais si après moi vous êtes pauvre?

«—Du moins à la dépense que j'ai faite à Nancy, maintenant je suis riche; et pourquoi cela ne durerait-il pas bien longtemps?

«—Parce que 65 n'est pas égal à 24.

«—Mais cette différence...»

La voix de Lucien s'attendrissait.

«—Pas de phrases, monsieur, je vous rappelle à l'ordre. La politique et le sentiment nous écartent également de l'objet à l'ordre du jour:

Sera-t-il Dieu,
Table ou cuvette?

«C'est de vous qu'il s'agit et c'est à quoi nous cherchons une réponse. Le comptoir vous ennuie et vous aimez mieux le bureau particulier du comte de Vaize?

«—Oui, mon père.

«—Maintenant, paraît une grande difficulté: serez-vous assez coquin pour cet emploi?»

Lucien tressaillit; son père le regarda avec le même air gai et sérieux tout à la fois.

Après un silence, M. Leuwen reprit:

«—Oui, monsieur le sous-lieutenant, serez-vous assez coquin?

«Vous serez à même de voir une foule de petites manœuvres; voulez-vous, vous subalterne, aider le ministre dans ces choses ou le contrecarrer? That is the question? et c'est là-dessus que vous répondrez ce soir, après l'Opéra, car ceci est un secret: pourquoi n'y aurait-il pas crise ministérielle en ce moment? La finance et la guerre ne se sont-elles pas dit des gros mots pour la vingtième fois? Je suis fourré là dedans: je puis ce soir, je puis demain, je ne pourrai plus après-demain vous nicher d'une façon brillante.

«Je ne vous dissimule pas que les mères jetteront les yeux sur vous, pour vous faire épouser leurs filles; en un mot, la position la plus honorable, comme disent les sots; mais serez-vous assez coquin pour la remplir? Réfléchissez donc à ceci: jusqu'à quel point vous sentez-vous la force d'être un coquin, c'est-à-dire d'aider à faire une petite coquinerie? Car depuis quatre ans il n'est plus question de verser du sang...

«—Tout au plus de voler l'argent, interrompit Lucien.

«—Du pauvre peuple, interrompit à son tour M. Leuwen d'un air piteux. Mais il est un peu bête et ses députés un peu sots et pas mal intéressés...

«—Et que désirez-vous que je sois? demanda Lucien d'un air simple.

«—Un coquin! reprit le père, je veux dire un homme politique, un Martignac, je n'irai pas jusqu'à dire un Talleyrand. À votre âge et dans vos journaux, on appelle ça être un coquin. Dans dix ans, vous saurez que Colbert, que Sully, que le cardinal de Richelieu, en un mot que tout ce qui a été homme politique, c'est-à-dire dirigeant les hommes, s'est élevé au moins à ce premier degré de coquinerie que je désire vous voir. N'allez pas faire comme N... qui, nommé secrétaire général de la police, au bout de quinze jours donna sa démission parce que cela était trop sale. Il est vrai que, dans le temps, on faisait fusiller Frotté par des gendarmes chargés de le conduire de sa maison en prison. Les gendarmes savaient qu'il tenterait de s'échapper en route et les obligerait à le tuer.

«—Diable! dit Lucien.

«—Oui. Le préfet Cafarelli, ce brave homme, préfet à Troyes et mon ami, dont vous vous souvenez peut-être, un homme de cinq pieds six pouces, grand, à cheveux gris...

«—Oui, je m'en souviens très bien. Ma mère lui donnait la belle chambre à damas rouge, à l'angle du château, quand nous habitions Plancy...

«—C'est ça; il perdit sa préfecture parce qu'il ne voulut pas être assez coquin.

«Ah! diable, mon jeune ami, comme disent les pères nobles, vous êtes étonné?

«—On le serait à moins, répond souvent le jeune premier, dit Lucien. Je croyais que les Jésuites seuls et la Restauration...

«—Ne croyez rien, mon ami, que ce que vous aurez vu, et vous serez plus sage.

«Maintenant, à cause de cette maudite liberté de la presse, dit M. Leuwen en riant, il n'y a plus moyen de traiter les gens à la Frotté. Les ombres les plus noires du tableau actuel ne sont plus fournies que par des pertes d'argent ou de place.

«Et ce soir votre réponse, claire, nette, sans phrases sentimentales, surtout. Demain, peut-être, je ne pourrai plus rien pour mon fils.»

Ces mots furent dits d'une façon à la fois noble et sentimentale, comme eût fait Monvel, le grand acteur.

«—À propos, dit-il en revenant, vous savez sans doute que sans votre père vous seriez à l'Abbaye. J'ai écrit au général D...; j'ai dit que je vous avais envoyé un courrier parce que votre mère était fort malade. Je vais passer à la Guerre pour que votre congé antidaté arrive au colonel; de votre coté, écrivez-lui et lâchez de le séduire.

«—Je voulais vous parler de l'Abbaye. Je pensais à deux jours de prison, et à remédier à tout par ma démission...

«—Pas de démission, mon ami; il n'y a que les sots qui donnent leur démission. Je prétends bien que vous serez toute votre vie un jeune militaire de la plus haute distinction attiré par la politique. Une véritable perte pour l'armée, comme disent les Débats..»

* * *

La distraction violente causée par la réponse catégorique, décisive, demandée par son père, fut une première consolation pour Lucien. Pendant le voyage de Nancy à Paris il n'avait pas réfléchi; il fuyait la douleur. Le mouvement physique lui tenait lieu de mouvement moral. Depuis son arrivée, il était dégoûté de lui-même et de la vie. Parler avec quelqu'un lui était un supplice; à peine pouvait-il prendre sur lui de parler une heure avec sa mère.

«—Je suis un grand sot, je suis un grand fou! J'ai estimé ce qui n'est pas estimable: le cœur d'une femme, et, la désirant avec passion, je n'ai pas su l'obtenir. Il faut ou quitter la vie, ou me corriger profondément.»

Le plaisant, c'est que tous les amis de Mme Leuwen lui faisaient compliment sur l'excellente tenue que son fils avait acquise. «C'est maintenant l'homme sage, disait-on de toutes parts, l'homme fait pour satisfaire l'ambition d'une mère.»

Tourmenté par la nécessité de donner le soir même une réponse décisive, il alla dîner seul, car il fallait parler et être aimable à la maison, ou bien il pleuvrait des épigrammes, et l'usage était de n'épargner personne.

Après dîner, il erra sur les boulevards et ensuite dans les rues; il craignait de rencontrer des amis sur le boulevard et chaque minute était précieuse et pouvait lui donner l'idée d'une réponse. En passant sur la place Beauvau, il entra machinalement dans un cabinet de lecture, mal éclairé, et ou il espérait trouver peu de monde.

Il ouvrit un livre au hasard; c'était un ennuyeux moraliste qui avait divisé sa drogue par portraits détachés, comme Vauvenargues:

Edgar ou le Parisien de vingt ans.

«—Qu'est-ce qu'un jeune homme qui ne connaît pas les hommes? Qui n'a vécu qu'avec des gens polis ou avec des subordonnés, ou des êtres dont il ne choquait pas les intérêts? Edgar n'a pour garant de son mérite que les magnifiques promesses qu'il se fait à lui-même. Ce n'est tout au plus qu'un brillant Peut-être...»

Lucien relisait chaque phrase de cette morale deux et même trois fois: il en examinait le sens et la vérité.

Sa rêverie sombre fit lever le nez aux lecteurs du Journal du soir; il s'en aperçut, paya avec humeur, et sortit. Il se promenait sur la place Beauvau, devant le cabinet littéraire.

«—Je serai un coquin!» s'écria-t-il tout à coup.

Il passa encore un quart d'heure à bien tâter son courage, puis appela un cabriolet et courut à l'Opéra.

«—Je vous cherchais,» lui dit son père qu'il trouva errant dans le foyer.

Ils montèrent rapidement dans la loge de M. Leuwen; ils y trouvèrent trois demoiselles en costume de sylphides.

«—Elles ne comprendront pas un mot de ce que nous dirons; aussi ne nous gênons pas.

«—Messieurs, nous lisons dans vos yeux, dit l'une d'elles, des choses beaucoup trop sérieuses pour nous. Nous allons sur le théâtre... Soyeux heureux, si vous le pouvez, sans nous.

«—Eh bien, vous sentez-vous l'âme assez scélérate pour entrer dans la carrière des honneurs?

«—Je serai sincère avec vous, mon père. L'excès de votre indulgence m'étonne et augmente ma reconnaissance et mon respect. Par suite de malheurs sur lesquels je ne puis m'expliquer, même avec mon père, je me trouve dégoûté de moi-même et de la vie. Comment choisir telle ou telle carrière?

«Tout m'est également indifférent, je puis dire odieux.

«Le seul état qui me conviendrait serait celui d'un mourant à l'Hôtel-Dieu, et ensuite peut-être celui d'un sauvage qui est obligé de chasser ou de pêcher pour sa subsistance de chaque jour. Cela n'est ni beau ni honorable pour un jeune homme de vingt-quatre ans..., aussi personne n'aura jamais cette confidence...

«—Quoi? pas même votre mère...?

«—Ses consolations augmenteraient mon martyre: elle souffrirait trop de me voir dans ce malheureux état.»

L'égoïsme de M. Leuwen eut une jouissance qui l'attacha un peu à son fils. «Il a, se dit-il, des secrets pour sa mère qui n'en sont pas pour moi.»

«—Si je reviens à la sensibilité pour les choses extérieures, il se peut que je me trouve étrangement choqué des exigences de l'état que j'aurais choisi. Une place dans votre comptoir pouvant se quitter sans scandaliser personne, je devrais peut-être la choisir.

«—Je dois vous communiquer une donnée importante de plus: vous serez plus utile à mes intérêts comme secrétaire du ministre de l'Intérieur que comme chef de correspondance dans mon bureau; vos qualités comme homme du monde me seraient inutiles dans mon bureau.»

Lucien fut adroit pour la première fois depuis son cocuage.

C'était le mot qu'il employait avec une amère ironie, car pour torturer davantage son âme, il se regardait comme un mari trompé et s'appliquait la masse de ridicule et d'antipathie dont le théâtre et le monde affublent cet état. Comme s'il y avait encore des caractères d'état!

Il allait conclure pour la place au ministère, principalement par curiosité; il connaissait le comptoir et n'avait pas la moindre idée de l'intérieur intime d'un ministre. Il se faisait une fête d'approcher M. le comte de Vaize, travailleur infatigable et le premier administrateur de France, disaient les journaux; un homme qu'on comparait au comte Daru de l'empereur.

À peine son père eut-il cessé de parler.

«—Ce mot me décide, s'écria-t-il avec une fausseté naïve qui pouvait donner de l'espoir pour l'avenir. Je penchais pour le comptoir, mais je m'engage au ministère sous la condition que je ne contribuerai à aucun assassinat comme ceux du maréchal Ney, du colonel Caron, de Frotté, etc. Je m'engage tout au plus pour des friponneries d'argent, et, enfin, peu sur de moi-même, je ne m'engage que pour un an.

«—C'est bien peu pour le monde; on dira: il ne peut pas tenir en place plus de six mois. Peut-être aurez-vous du dégoût dans les commencements, et de l'indulgence pour les faiblesses des hommes six mois plus tard.

Pouvez-vous, par amitié pour moi, me sacrifier six mois de plus, et me promettre de ne pas quitter les bureaux de la rue de Grenelle avant dix-huit mois?

«—Je vous donne ma parole pour dix-huit mois, toujours à moins d'assassinat: par exemple si mon ministre engageait quatre ou cinq officiers à se battre en duel successivement contre un député trop éloquent, incommode pour le budget.

«—Ah! monsieur, dit M. Leuwen en riant de tout son cœur, d'où sortez-vous? Il n'y aura jamais de ces crimes-là, et pour cause!

«—Ce serait-là un cas rédhibitoire, continua son fils sérieusement. Je partirais à l'instant pour l'Angleterre.

«—Mais qui sera juge des crimes, homme vertueux?

«—Vous, mon père.

«—Les friponneries, les mensonges, les manœuvres, ne rompront pas notre marché?

«—Je ne ferai pas les pamphlets menteurs...

«—Fi donc! Cela regarde les gens de lettres. Dans le genre sale, vous dirigez; vous ne faites jamais. Voici le principe: tout gouvernement, même celui des États-Unis, ment toujours et en tout; quand il ne peut pas mentir sur le fond, il ment sur le détail. Ensuite, il y a les bons mensonges et les mauvais. Les bons sont ceux que croit le petit public de cinquante louis de rente à douze ou quinze mille francs. Les excellents attrapent quelques gens à voiture. Les excécrables sont ceux que personne ne croit et qui ne sont répétés que par les ministériels éhontés. Ceci est bien entendu. Voilà une première maxime d'État; elle ne doit jamais sortir de votre mémoire ni de votre bouche.

«—J'entre dans une caverne de voleurs, mais tous leurs secrets, petits et grands, sont confiés à mon honneur.

«—Le gouvernement escamote les droits et l'argent des populations tout en jurant, tous les matins, de les respecter. Vous souvenez-vous du fil rouge que l'on trouve au centre de tous les cordages, gros ou petits, appartenant à la marine royale d'Angleterre? Ou plutôt vous souvenez-vous de Werther, où j'ai lu je crois cette belle chose?

«—Très bien.

«—Voilà l'image d'une corporation ou d'un homme qui a un mensonge de fond à soutenir. Jamais de vérité pure et simple: voyez les doctrinaires.

«—Les mensonges de Napoléon n'étaient pas aussi grossiers à beaucoup près.

«—Il n'y a que deux choses sur lesquelles on n'ait pas encore trouvé moyen d'être hypocrite: amuser quelqu'un dans la conversation et gagner une bataille. Du reste ne parlons pas de Napoléon. Laissez le sens moral à la porte en entrant au ministère, comme de son temps on laissait l'amour de la patrie en entrant dans sa garde.

«Voulez-vous être un joueur d'échecs pendant dix-huit mois, et n'être rebuté par aucune affaire d'argent? Le sang seul vous arrêterait?

«—Oui, mon père.

«—Eh bien, n'en parlons plus.»

Et M. Leuwen s'enfuit de sa loge. Lucien remarqua qu'il marchait comme un jeune homme de vingt ans.

C'est que cette conversation avec un niais l'avait mortellement excédé.

* * *

Dans le fait, Lucien était moins malheureux. Dix fois par jour, la pensée de Nancy était remplacée par celle-ci:

«—À quel genre de besogne est-ce qu'ils vont me mettre?»

Il lisait tous les journaux avec un intérêt bien nouveau pour lui.

Sa mère lui dit:

«—Tu écris bien mal; tu ne formes pas tes lettres.

«—Ce n'est que trop vrai.

«—Eh bien, si tu vas rue de Grenelle, écris encore plus mal. Que jamais ton écriture ne puisse passer sous les yeux du roi sans être recopiée. Cela t'évitera l'ennui de transcrire des pièces secrètes, et, ce qui vaut mieux, ton écriture ne restera pas attachée à des choses qui peuvent être déshonorantes, ou à des souvenirs pénibles dans dix ans.

«Vois les changements qui ont eu lieu en France depuis trente-huit ans. Pourquoi l'avenir ne ressemblerait-il pas au passé?

«La révolution est faite dans les choses, dit toujours ton père pour me tranquilliser; mais une ambition effrénée n'est-elle pas descendue dans les plus bas rangs, dans les rangs les plus infimes? Un garçon cordonnier veut devenir un Napoléon.

«—Je ne vois que ce moyen pour acquérir de l'expérience et me colleter avec la nécessité; mais une plaisanterie comme celle sur Caron ou le duc d'Enghien me ferait fuir au bout du monde...»

Une idée bien lâche qu'il avail déjà repoussée plusieurs lois, se présenta avec une vivacité à laquelle il ne put résister:

«—Si je campais là le ministère et retournais à Nancy et au régiment; si je lui demandais pardon du mal qu'elle m'a fait, ou plutôt si je ne lui parlais pas de ce que j'ai vu, ce qui est plus juste; pourquoi ne me recevrait-elle pas comme la veille de ce jour fatal? En quoi puis-je être offensé, raisonnablement, moi, qui ne suis point son amant, de rencontrer la preuve qu'elle a eu un autre amant avant de me connaître?»

Huit jours après l'entretien à l'Opéra, le Moniteur portait l'acceptation de la démission de M. C..., ministre de l'Intérieur; la nomination à cette place de M. le comte de Vaize, pair de France; des ordonnances analogues pour quatre autres ministres, et, beaucoup plus bas, dans un coin obscur: «Par ordonnance du..., MM. R..., N..., et Lucien Leuwen, ont été nommés maîtres des requêtes. M. Lucien Leuwen est chargé du bureau particulier de M. le comte de Vaize, ministre de l'Intérieur.»

Pendant que Lucien recevait de son père les premières leçons de sens commun, voici ce qui se passait à Nancy. Quand, le surlendemain du brusque départ de Lucien, cet événement fut connu de M. de Sanréal, du comte Roller et des autres conspirateurs qui avaient dîné ensemble pour arranger un duel contre lui, ils pensèrent tomber de leur haut.

Leur admiration pour M. Dupoirier fut sans bornes; ils ne pouvaient deviner ses moyens de succès.

Suivant un premier mouvement, toujours généreux et dangereux, ces messieurs oublièrent leur répugnance pour ce bourgeois de mauvais ton, et allèrent en corps lui faire une visite.

Et comme le provincial est avide de tout ce qui peut prendre un air officiel et le tirer de la monotonie de sa vie habituelle, ces messieurs montèrent avec gravité au troisième étage du docteur. Ils entrèrent en saluant, sans mot dire, et, s'étant rangés, en baie contre la muraille, M. de Sanréal porta la parole. Parmi beaucoup de lieux communs, la phrase suivante frappa M. Dupoirier.

«—Si vous songez à la Chambre des députés de Louis-Philippe et qu'il vous convienne de paraître aux élections, nous vous promettons nos voix et toutes celles dont chacun de nous peut disposer.»

Le discours fini, M. Ludwig Roller s'avança d'un air gauche. Sa figure sèche se couvrit d'un nombre infini de rides nouvelles; il fit une grimace et enfin dit d'un air piqué:

«—Moi seul, peut-être, je ne dois pas de remerciements à M. Dupoirier: il m'a privé du plaisir de punir cet insolent, ou du moins d'essayer d'y faire mon possible. Mais je devais ce sacrifice aux ordres de Sa Majesté Charles X, et, quoique partie lésée dans cette circonstance, je n'en fais pas moins à M. Dupoirier les mêmes offres de service que ces messieurs.»

L'orgueil de Dupoirier, et sa manie de parler en public, triomphaient.

Il faut avouer qu'il parla admirablement, mais il se garda bien d'expliquer pourquoi et comment Lucien était parti.

Il sut attendrir ses auditeurs: Sanréal pleurait tout à fait, Ludwig Roller lui-même serra la main du docteur avec cordialité en quittant le cabinet.

La porte fermée, Dupoirier éclata de rire: il venait de parler pendant quarante minutes, il avait eu beaucoup de succès et il se moquait parfaitement des gens qui l'avaient écouté.

C'était là, pour ce coquin singulier, les trois éléments de plaisir les plus vifs.

Un autre chef de parti, aussi honnête que Dupoirier l'était peu, Gauthier, le républicain, était resté fort étonné et encore plus effrayé du départ de Lucien:

«—Ne m'avoir rien dit, à moi qui l'aimais tant! Ah! cœurs parisiens: politesse infinie et sentiment nul! Je le croyais un peu différent des autres; il me semblait qu'il y avait de la chaleur et de l'enthousiasme au fond de cette âme!...»

Les mêmes sentiments, mais poussés à un bien autre degré d'énergie, agitaient le cœur de Mme de Chasteller:

«—Ne m'avoir pas écrit, à moi qu'il jurait de tant aimer! À moi, hélas! dont il voyait la faiblesse!»

Cette idée lui était trop horrible; elle finit par se persuader que la lettre de Lucien avait été interceptée.

«—Est-ce que je reçois une réponse de Mme de Constantin? Et je lui ai écrit au moins six fois depuis que je suis malade!...»

Le lecteur doit savoir que la directrice de la poste aux lettres de Nancy pensait bien. À peine M. le marquis de Pointcarré vit-il sa fille malade et dans l'impossibilité de sortir, qu'il se transporta chez Mme Cunier, petite dévote de trois pieds et demi de haut. Après les premiers compliments:

«—Vous êtes trop bonne chrétienne, madame, et trop bonne royaliste, lui dit-il avec onction, pour n'avoir pas une idée juste de ce que doit être l'autorité du roi et des commissaires établis par lui, durant son absence...»

Après l'hypocrisie élégante de ce père qui voulait hériter de sa fille, et la fausseté plus plate et moins déguisée d'une dévote de profession, après la promesse d'une bonne place dans le cas où Charles X ou Henry V remonteraient sur le trône de leurs pères; après avoir parlé de franchise, de cordialité, de vertu, pendant sept quarts d'heure, ces deux aimables personnes tombèrent d'accord sur les articles suivants:

1° Aucune lettre du préfet, du maire, du lieutenant de gendarmerie ne sera jamais livrée à M. le marquis. Mme Cunier lui montrera seulement, sans s'en dessaisir, les lettres écrites par M. le grand vicaire Rey, l'abbé Olivier, etc.

Toute la conversation de M. de Pointcarré avait porté sur ce premier article. En cédant il obtint un triomphe complet sur le second:

2° Toutes les lettres adressées à Mme de Chasteller seront remises à M. le marquis, qui se charge de les donnera madame sa fille, retenue au lit par la maladie.

3° Toutes les lettres écrites par Mme de Chasteller seront montrées à M. le marquis.

Il fut tacitement convenu que le marquis pourrait s'en saisir pour les faire parvenir par une voie plus économique que la poste. Mais, dans ce cas, qui entraînait une perte de deniers pour l'État, Mme Cunier, sa représentante dans la présente affaire, pourrait naturellement s'attendre à un cadeau d'un panier de bon vin du Rhin de seconde qualité.

Dès le surlendemain de cette conversation, Mme Cunier remit un paquet, fermé par elle, au vieux Saint-Jean, valet de chambre du marquis.

Ce paquet contenait, une toute petite lettre de Mme de Constantin. Son ton était doux et tendre.

«—Bavardage insignifiant,» se dit le marquis en la serrant dans son bureau, et, un quart d'heure après, on vit le vieux valet de chambre portant à Mme Cunier un panier de seize bouteilles de vin du Rhin.

Le caractère de Mme de Chasteller était la douceur et la nonchalance. Rien ne parvenait à agiter cette âme douce et noble, amante de ses pensées et de la solitude. Mais, placée par le malheur hors de son état habituel, les décisions ne lui coûtaient rien; elle envoya son valet de chambre jeter à la poste au bourg de Darney, une lettre adressée à Mme de Constantin.

Une heure après le départ du valet de chambre, quelle ne fut pas la surprise de Mme de Chasteller en voyant Mme de Constantin entrer dans sa chambre.

Ce moment fut bien doux pour les deux amies.

«—Quoi, ma chère Bathilde, dit enfin Mme de Constantin, quand on put parler après les premiers transports; six semaines sans un mot de toi! Et c'est par hasard que j'apprends d'un des agents que M. le préfet emploie pour les élections, que tu es malade et que ton état donne des inquiétudes...

«—Je t'ai écrit huit lettres au moins.

«—Ma chère, ceci est trop fort; il est un point où la bonté devient duperie...

«—Il croit bien faire...»

Ceci voulait dire «mon père croit bien faire,» car l'indulgence de Mme de Chasteller n'allait pas sans voir ce qui se passait autour d'elle; mais le dégoût inspiré parles petites manœuvres dont elle suivait le développement n'avait d'autre effet que de redoubler son amour pour l'isolement.

Ce qui lui convenait de la société, c'étaient les plaisirs des beaux-arts, le spectacle, une promenade brillante, un bal très nombreux. Quand elle voyait un salon avec six personnes, elle frémissait, elle était sûre que quelque chose de bas allait la blesser vivement.

C'était un caractère tout opposé qui faisait compter pour beaucoup dans la société, Mme de Constantin. Une humeur vive, entreprenante, s'attaquant aux difficultés et aimant à se moquer de tous les ridicules, faisait considérer Mme de Constantin comme l'une des femmes du département qu'il était le plus dangereux d'offenser. Son mari, très bel homme, et assez riche, s'occupait avec passion de tout ce qu'elle lui indiquait. Depuis deux ans, par exemple, il ne songeait qu'à un moulin à vent, en pierre, qu'il ferait construire sur une vieille tour, voisine de son château, et qui devait lui rapporter 40 pour 100. Depuis trois mois il négligeait le moulin et ne songeait qu'à la Chambre des députés. Comme il n'avait point d'esprit, n'avait jamais offensé personne et passait pour s'acquitter avec complaisance et exactitude des petites commissions qu'on lui donnait, il avait des chances.

«—Nous croyons être assurés de l'élection de M. de Constantin. Le préfet le porte en seconde ligne, par la peur qu'il a du marquis de Croisans, notre rival, ma chère.»

Mme de Constantin dit ce mot en riant.

«—Le candidat ministériel sera perdu. C'est un friponneau assez méprisé; et, la veille de l'élection, on fera courir trois lettres de lui qui prouvent clairement qu'il s'adonne au noble métier d'espion. Si nous réussissons, le lendemain du grand jour nous partons pour Paris, où nous restons au moins six grands mois, et tu viens avec nous.»

Ce mot fit rougir Mme de Chasteller.

«—Eh! bon Dieu! ma chère, fit Mme de Constantin en s'interrompant, que se passe-t-il donc?»

Mme de Chasteller était pourpre. Elle aurait été heureuse en ce moment que son amie eût reçu la lettre que le valet de chambre portait à Darney. Là se trouvait le mot fatal: «Une personne que tu aimes a donné son cœur.»

Elle dit enfin avec une honte infinie:

«—Hélas! mon amie, il y a un homme qui doit croire que je l'aime, et, ajouta-t-elle en baissant tout à fait la tête, il ne se trompe guère.

«—Que tu es folle, s'écria Mme de Constantin. Réellement, si je te laisse encore un an ou deux à Nancy, tu vas prendre toutes les manières de sentir d'une religieuse. Et où est le mal, grand Dieu! qu'une jeune veuve de vingt-quatre ans, qui n'a pour unique soutien qu'un père de soixante et onze ans, lequel, par excès de tendresse, intercepte toutes ses lettres, songeât à choisir un mari, un appui, un soutien...?

«—Hélas! ce ne sont pas toutes ces bonnes raisons; je mentirais si j'acceptais tes louanges. Il se trouve par hasard qu'il est riche et assez né, mais il aurait été pauvre et fils d'un fermier qu'il en eût été de même, que tout se serait passé exactement de même.»

Mme de Constantin exigea une histoire suivie; rien ne l'intéressait comme les histoires d'amours sincères, et elle avait une amitié passionnée pour Mme de Chasteller.

«—Il commença par tomber de cheval deux fois sous mes fenêtres...»

Mme de Constantin fut saisie d'un rire fou. Les yeux remplis de larmes, elle put dire, en s'interrompant vingt fois:

«—Ainsi, ma chère Bathilde... tu ne peux pas appliquer... à ce puissant vainqueur... le mot obligé de la province... c'est un beau cavalier.»

L'injustice faite à Lucien ne fit que redoubler l'intérêt avec lequel Mme de Chasteller raconta à son amie ce qui s'était passé depuis six mois.

Mais toute la partie tendre ne toucha guère Mme de Constantin: elle ne croyait pas aux grandes passions.

Cependant, sur la fin du récit, qui fut infini, elle devint pensive.

«—Ton M. Leuwen est-il un don Juan terrible pour nous autres pauvres femmes, ou est-ce un enfant sans expérience? Sa conduite n'a rien de naturel...

«—Dis qu'elle n'a rien de commun, rien de convenu d'avance,» reprit Mme de Chasteller avec une vivacité bien rare chez elle, et elle ajouta avec une sorte d'enthousiasme: «C'est pour cela qu'il m'est cher. Ce n'est point un nigaud qui a lu des romans...»

Le discours des deux amies fut infini sur ce point.

Mme de Constantin garda ses méfiances; elles furent même augmentées par le profond intérêt, qu'à son grand chagrin, elle découvrait chez son amie.

Elle avait espéré d'abord un petit amour bien convenable, pouvant conduire à un mariage avantageux si toutes les convenances se rencontraient; sinon un voyage en Italie, ou les distractions d'un hiver à Paris, effaceraient le ravage produit par trois mois de visites journalières. Au lieu de cela, cette femme douce, timide, indolente, que rien ne pouvait émouvoir, elle la trouvait absolument folle et prête à prendre tous les partis.

«—Mon cœur me dit, disait de temps en temps Mme de Chasteller, qu'il m'a lâchement abandonnée. Quoi! ne pas m'écrire!

«—Mais de toutes les lettres que je t'ai écrites, pas une seule n'est arrivée, disait Mme de Constantin.

«—Comment n'a-t-il pas dit à un postillon, reprenait Mme de Chasteller avec un feu bien singulier, comment n'a-t-il pas dit à un postillon, à dix lieues d'ici: «Mon ami, voilà cent francs, allez vous-même remettre cette lettre à Mme de Chasteller, à Nancy, rue de la Pompe. Donnez-la à elle-même et non à une autre.»

«—Il aura écrit en partant... écrit de nouveau en arrivant à Paris.

«—Et voilà neuf jours qu'il est parti. Jamais je ne lui ai avoué tout à fait mes soupçons sur le sort de mes lettres, mais il sait ce que je pense sur toutes choses...»

* * *

Les soupçons de Mme de Chasteller lui fournirent une objection décisive à la proposition de suivre Mme de Constantin à Paris, si son mari était nommé député.

«—N'aurais-je pas l'air, lui dit-elle, de courir après M. Leuwen?»

Pendant les quinze jours qui suivirent, cette objection occupa seule les moments les plus intimes de la conversation des deux amies.

Trois jours après l'arrivée de Mme de Constantin, Mlle Bérard fut payée magnifiquement et renvoyée. Avec son activité ordinaire, Mme de Constantin interrogea la bonne Mlle Beaulieu et congédia Anne-Marie.

M. le marquis de Pointcarré, extrêmement attentif à ces petits événements domestiques, comprit qu'il avait une rivale invincible dans l'âme de sa fille.

C'était un peu l'espoir de Mme de Constantin; son activité continue rendit la santé à Mme de Chasteller. Elle voulut être menée dans le monde et, sous ce prétexte, elle força son amie à paraître presque chaque soir chez Mmes de Puy-Laurens, d'Hocquincourt, de Marcilly, de Serpierre, de Commercy, etc.

Elle voulait bien établir que Mme de Chasteller n'était pas au désespoir du départ de M. Leuwen.

En voiture, un soir, en allant chez Mme de Puy-Laurens:

«—Quel est l'homme le plus actif, le plus impertinent, le plus influent de toute votre jeunesse? demanda Mme de Constantin.

«—C'est M. de Sanréal, sans doute répondit Mme de Chasteller en souriant.

«—Eh bien, je vais attaquer ce grand cœur dans ton intérêt. Dans le mien, dis-moi, dispose-t-il de quelques voix?

«—Il a des notaires, un agent, des fermiers... Cet homme est aimable parce qu'il a 40.000 livres de rente au moins.

«—Et qu'en fait-il?

«—Il s'enivre soir et matin, et il a deux chevaux.

«—C'est-à-dire qu'il s'ennuie. Je vais le séduire. Est-ce que jamais une femme un peu bien a voulu le séduire?

«—J'en doute; il faut d'abord trouver le secret de ne pas mourir d'ennui en l'écoutant.»

En peu de jours, Mme de Constantin devina, sous une écorce grossière, l'esprit supérieur du Dr Dupoirier, et se lia tout à fait avec lui.

Cet ours n'avait jamais vu une jolie femme non malade lui adresser la parole deux fois de suite. En province, les médecins n'ont pas encore succédé aux confesseurs.

«—Vous serez notre collègue, cher docteur, lui disait-elle; nous voterons ensemble, nous ferons et déferons les ministères. Nos dîners vaudront bien les leurs, et vous me donnerez votre voix, n'est-ce pas? Mais j'oubliais... Vous êtes légitimiste furibond, et nous... antirépublicains modérés...»

Au bout de quelques jours, Mme de Constantin fit une découverte bien utile: Mme d'Hocquincourt était au désespoir du départ de Leuwen. Le silence farouche de cette femme si gaie, si parlante, qui autrefois était l'âme de la société, sauvait Mme de Chasteller; personne presque ne songeait à dire qu'elle avait perdu son attentif.

Mme d'Hocquincourt n'ouvrait la bouche que pour parler de Paris et de ses projets de voyage aussitôt après les élections.

Un jour Mme de Serpierre lui dit méchamment:

«—Vous y retrouverez M. d'Antin...»

Elle la regarda avec un étonnement profond qui fut bien amusant pour Mme de Constantin. Mme d'Hocquincourt avait oublié jusqu'à l'existence de M. d'Antin!

Mme de Constantin ne trouva de propos réellement dangereux pour son amie que dans le salon de Mme de Serpierre.

«—Mais, lui disait-elle, comment peut-on avoir la prétention de marier une fille aussi cruellement, aussi ridiculement laide, à un jeune homme riche, de Paris, et sans que ce jeune homme ait jamais dit un mot encourageant? Cela est fou réellement. Il faudrait des millions pour qu'un Parisien osât entrer dans un salon avec une telle figure...

«—M. Leuwen n'est pas ainsi, tu ne le connais pas. S'il l'aimait, le blâme de la société serait méprisé par lui, ou plutôt il ne le verrait pas.»

Et elle expliqua pendant cinq minutes le caractère de Lucien. Ces explications avaient le pouvoir de rendre son amie très pensive.

Mais à peine Mme de Constantin eut-elle vu cinq ou six fois la bonne Théodelinde, qu'elle fut touchée de la tendre amitié qu'elle avait pour Leuwen. Ce n'était pas de l'amour, la pauvre fille n'osait pas. Elle s'exagérait peut-être les désavantages de sa taille et de sa figure. C'était sa mère qui avait des prétentions fondées sur ce que sa haute noblesse lorraine honorait trop un petit roturier.

«—Mais que fait-on à Paris de ce lustre-là?» lui disait un jour Théodelinde.

Le vieux M. de Serpierre plut aussi beaucoup à Mme de Constantin; il avait un cœur admirable de bonté et passait son temps à soutenir des doctrines atroces.

Mme de Constantin, avec sa jolie figure un peu commune, mais si appétissante à regarder, avec son activité, sa politesse parfaite et son adresse insinuante, eut bientôt fait la paix de son amie avec la maison Serpierre.

«—Je garde ma pensée, dit d'un air mutin Mme de Serpierre la dernière fois qu'on traita cette question délicate.

«—À la bonne heure, ma chère amie, dit le bon lieutenant du roi à Colmar; mais ne parlons plus de cela, autrement les méchants diraient que nous allons à la chasse aux maris.»

Il y avait bien dix ans que M. de Serpierre n'avait trouvé un mot aussi dur; celui-ci fit époque dans sa famille, et la réputation de Leuwen, jusque-là séducteur de Mlle Théodelinde, fut rétablie.

Tous les jours, pour fuir le malheur d'être rencontrées par des électeurs auxquels il eût fallu faire bon accueil, les deux amies faisaient de grandes promenades au Chasseur vert.

Mme de Chasteller aimait à revoir ce charmant Café Haus.

Ce fut là que l'ultimatum du voyage de Paris fut arrêté.

«—Ta conscience elle-même, si timorée, ne pourra t'appliquer ce mot humiliant et vulgaire: courir après un amant, si tu te jures à toi-même de ne jamais lui parler.

«—Eh bien, soit! dit Mme de Chasteller saisissant cette idée. À ces conditions je consens, et mes scrupules s'évanouissent. Si je le rencontrais au bois de Boulogne et s'il s'approchait de moi en m'adressant la parole, je ne lui répondrais pas un seul mot, avant d'avoir revu le Chasseur vert.»

Mme de Constantin la regardait étonnée.

«—Si je voulais lui parler, je partirais pour Nancy, et ce n'est qu'après avoir touché barre ici que je me permettrais de lui répondre.»

Il y eut un silence.

«—Ceci est un vœu!» reprit Mme de Chasteller avec un sérieux qui fit sourire son amie.

Le lendemain, en revenant au Chasseur vert, Mme de Constantin remarqua un cadre dans la voiture. C'était une belle Sainte-Cécile, gravée par Perfetti, offerte jadis par Leuwen. Mme de Chasteller pria le maître du cale de placer cette gravure au-dessus de son comptoir.

«—Je vous la redemanderai peut-être un jour. Et jamais, ajouta-t-elle tout bas en s'éloignant, je n'aurai la faiblesse d'adresser même un seul mot à M. Leuwen tant que cette gravure sera ici. C'est ici qu'a commencé cette préoccupation fatale!

«—Halte-là! sur ce mot fatal. Grâce au ciel, l'amour n'est point un devoir comme c'est un plaisir; ne le prenons donc point au tragique. Quand ton âge, réuni au mien, fera cinquante ans, nous serons tristes, raisonnables, lugubres, tant qu'il te plaira; nous ferons ce beau raisonnement de mon beau-père: «Il pleut, tant pis! Il fait beau, tant pis encore!» Tu t'ennuyais à périr, jouant la colère contre Paris sans être en colère, arrive un beau jeune homme...

«—Mais il n'est pas très bien...

«—Arrive un beau jeune homme, sans épithète, tu l'aimes, tu es occupée, l'ennui s'envole bien loin, el tu appelles cet amour-là fatal?»

Le départ arrêté, il y eut de grandes scènes à ce sujet avec M. de Pointcarré. Heureusement Mme de Constantin soutint la plus grande part du dialogue, et le marquis avait une peur mortelle de sa gaieté quelquefois ironique.

«—Cette femme-là dit tout. Il n'est pas difficile d'être aimable quand on ne se refuse rien, répétait-il un soir fort piqué, à Mme de Puy-Laurens; il n'est pas difficile d'avoir de l'esprit quand on se permet tout.

—Eh bien, mon cher marquis, engagez Mme de Serpierre, que voilà là-bas, à ne se rien refuser, et nous allons voir si nous serons amusés.

«—Des propos toujours ironiques, disait le marquis avec humeur; rien n'est sacré aux yeux de cette femme-là.

«—Jamais personne au monde n'eut l'esprit de Mme de Constantin, dit M. de Sanréal, prenant la parole d'un air imposant; et si elle se moque des prétentions ridicules, à qui la faute?

«—Aux prétentions, dit Mme de Puy-Laurens, curieuse de voir ces deux êtres se gourmer.

«—Oui, ajouta Sanréal, aux prétentions, aux tyrannies.»

Heureux d'avoir une idée, plus heureux d'être approuvé par Mme de Puy-Laurens, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, M. de Sanréal tint la parole pendant un gros quart d'heure, et retourna sa pauvre idée dans tous les sens.

Mme de Constantin accepta deux ou trois dîners magnifiques qui réunirent toute la bonne compagnie de Nancy. Quand M. de Sanréal, faisant sa cour, ne trouvait rien absolument à lui dire, elle lui demandait sa voix électorale pour la centième fois. Elle était sûre de quelque protestation bizarre. Il lui jurait qu'il lui était dévoué, lui, son homme d'affaires, son notaire et ses fermiers.

«—Et de plus, madame, j'irai vous voir à Paris.

«—À Paris, je ne vous recevrai qu'une fois par semaine, disait-elle en regardant Mme de Puy-Laurens. Ici nous nous connaissons tous, là, vous me compromettriez. Un jeune homme! Votre fortune, vos chevaux, votre état dans le monde! Une fois la semaine, je dis trop..., deux visites par mois, tout au plus...»

Jamais Sanréal ne s'était trouvé à pareille fête. Il eût volontiers pris acte, par-devant notaire, des choses aimables que lui adressait Mme de Constantin, une femme d'esprit.

Il lui donnait ce titre au moins vingt fois par jour et avec une voix de stentor, ce qui faisait beaucoup d'effet.

À cause de ses beaux yeux, il eut une grande querelle avec M. de Pointcarré, auquel il déclara tout net qu'il prétendait aller au collège électoral, sauf à prêter serment à Louis-Philippe.

«—Qui croit aux serments en France aujourd'hui? Louis-Philippe même croit-il aux siens? Des voleurs m'arrêtent au coin d'un bois, ils sont trois contre un, et me demandent un serment. Irais-je le refuser? Ici le gouvernement est le voleur, qui prétend me voler ce droit d'élire un député qu'a tout Français. Le gouvernement a ses préfets, ses gendarmes; irai-je le combattre? Non, ma foi! je le paierai en monnaie de singe, comme lui-même paie les partis.»

Dans quel pamphlet M. de Sanréal avait-il pris ces trois phrases? Car personne ne le soupçonnait jamais de les avoir inventées.

Mme de Constantin qui lui donnait des idées tous les soirs, se serait bien gardée de répandra des raisonnements qui eussent pu choquer le préfet du département.

* * *

Le soir du jour où le nom de Leuwen avait paru si glorieux dans le Moniteur, ce maître des requêtes, outré de fatigue et de dégoût, était assis chez sa mère dans un petit coin sombre du salon, comme un misanthrope. Accablé des compliments auxquels il avait été en butte toute la journée, les mots de carrière superbe, de bel avenir, de premier pas brillant, papillotaient devant ses yeux et lui faisaient mal à la tête. Il était fatigué des réponses, la plupart de mauvaise grâce et mal tournées, qu'il avait faites à tant de compliments, tous fort bien faits et encore mieux dits: c'est là le talent de l'habitant de Paris.

«—Maman, voilà donc le bonheur! dit-il à sa mère quand ils furent seuls.

«—Mon fils, il n'y a point de bonheur avec l'extrême fatigue, à moins que l'esprit ne soit amusé ou que l'imagination ne se charge de peindre vivement le bonheur à venir. Des compliments trop répétés sont fort ennuyeux, et vous n'ôtes ni assez enfant, ni assez vieux, ni assez ambitieux, ni assez vaniteux pour rester ébahi devant un uniforme de maître des requêtes.»

M. Leuwen ne parut qu'une heure après la fin de l'Opéra.

«—Demain, à huit heures, dit-il à son fils, je vous présente à votre ministre, si vous n'avez rien de mieux à faire.»

Le lendemain, à huit heures moins cinq minutes, Lucien était dans la petite antichambre de l'appartement de son père.

Huit heures sonnèrent.

«—Pour rien au monde, monsieur, dit à Lucien, Anselme, le vieux valet de chambre, je n'entrerais chez monsieur avant qu'il sonne.»

Enfin la sonnette se fit entendre à dix heures et demie.

«—Je suis fâché de t'avoir fait attendre, mon ami, dit M. Leuwen avec bonté.

«—Moi, peu importe..., mais le ministre?

«—Le ministre est fait pour attendre, quand il le faut. Il a, ma foi, plus besoin de moi, que moi de lui; il a besoin de ma banque et peur de mon salon.

«Mais te donner deux heures d'ennui, à toi, mon fils, un homme que j'aime et que j'estime, ajouta-t-il en riant, c'est fort différent. J'ai bien entendu sonner huit heures, mais je sentais un peu de transpiration, j'ai voulu attendre qu'elle fût bien passée. À soixante-cinq ans la vie est un problème..., et il ne faut pas l'embrouiller par des difficultés imaginaires. Mais comme te voilà fait, dit-il en s'interrompant. Tu as l'air bien jeune! Va prendre un habit moins frais, un gilet noir... arrange mal tes cheveux... tousse quelquefois... tâche de te donner vingt-huit ou trente ans... La première impression fait beaucoup avec un imbécile: il n'a pas le temps de penser. Rappelle-toi: n'être jamais très bien vêtu tant que tu seras dans les affaires.»