SULLY PRUDHOMME

LES VAINES
TENDRESSES

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
31, Passage Choiseul, 31
M DCCC LXXV

AUX AMIS INCONNUS

Ces vers, je les dédie aux amis inconnus,

A vous, les étrangers en qui je sens des proches,

Rivaux de ceux que j'aime et qui m'aiment le plus,

Frères envers qui seuls mon coeur est sans reproches

Et dont les coeurs au mien sont librement venus.

Comme on voit les ramiers sevrés de leurs volières

Rapporter sans faillir, par les cieux infinis,

Un cher message aux mains qui leur sont familières,

Nos poëmes parfois nous reviennent bénis,

Chauds d'un accueil lointain d'âmes hospitalières.

Et quel triomphe alors! quelle félicité

Orgueilleuse, mais tendre et pure nous inonde,

Quand répond à nos voix leur écho suscité

Par delà le vulgaire en l'invisible monde

Où les fiers et les doux se sont fait leur cité!

Et nous la méritons, cette ivresse suprême,

Car si l'humanité tolère encor nos chants,

C'est que notre élégie est son propre poëme,

Et que seuls nous savons, sur des rhythmes touchants,

En lui parlant de nous lui parler d'elle-même.

Parfois un vers, complice intime, vient rouvrir

Quelque plaie où le feu désire qu'on l'attise;

Parfois un mot, le nom de ce qui fait souffrir,

Tombe comme une larme à la place précise

Où le coeur méconnu l'attendait pour guérir;

Peut-être un de mes vers est-il venu vous rendre

Dans un éclair brûlant vos chagrins tout entiers,

Ou, par le seul vrai mot qui se faisait attendre,

Vous ai-je dit le nom de ce que vous sentiez,

Sans vous nommer les yeux où j'avais dû l'apprendre.

Vous qui n'aurez cherché dans mon propre tourment

Que la sainte beauté de la douleur humaine,

Qui, pour la profondeur de mes soupirs m'aimant,

Sans avoir à descendre où j'ai conçu ma peine,

Les aurez entendus dans le ciel seulement;

Vous qui m'aurez donné le pardon sans le blâme,

N'ayant connu mes torts que par mon repentir,

Mes terrestres amours que par leur pure flamme,

Pour qui je me fais juste et noble sans mentir,

Dans un rêve où la vie est plus conforme à l'âme!

Chers passants, ne prenez de moi-même qu'un peu,

Le peu qui vous a plu parce qu'il vous ressemble;

Mais de nous rencontrer ne formons point le voeu:

Le vrai de l'amitié, c'est de sentir ensemble,

Le reste en est fragile, épargnons-nous l'adieu.

PRIÈRE

Ah! si vous saviez comme on pleure

De vivre seul et sans foyers,

Quelquefois devant ma demeure

Vous passeriez.

Si vous saviez ce que fait naître

Dans l'âme triste un pur regard,

Vous regarderiez ma fenêtre

Comme au hasard.

Si vous saviez quel baume apporte

Au coeur la présence d'un coeur,

Vous vous assoiriez sous ma porte

Comme une soeur.

Si vous saviez que je vous aime,

Surtout si vous saviez comment,

Vous entreriez peut-être même

Tout simplement.

CONSEIL

Jeune fille, crois-moi, s'il en est temps encore,

Choisis un fiancé joyeux, à l'oeil vivant,

Au pas ferme, à la voix sonore,

Qui n'aille pas rêvant.

Sois généreuse, épargne aux coeurs de se méprendre.

Au tien même, imprudente, épargne des regrets,

N'en captive pas un trop tendre,

Tu t'en repentirais.

La nature t'a faite indocile et rieuse,

Crains une âme où la tienne apprendrait le souci,

La tendresse est trop sérieuse,

Trop exigeante aussi.

Un compagnon rêveur attristerait ta vie,

Tu sentirais toujours son ombre à ton côté

Maudire la rumeur d'envie

Où marche ta beauté.

Si, mauvais oiseleur, de ses caresses frêles

Il abaissait sur toi le délicat réseau,

Comme d'un seul petit coup d'ailes

S'affranchirait l'oiseau!

Et tu ne peux savoir tout le bonheur que broie

D'un caprice enfantin le vol brusque et distrait

Quand il arrache au coeur la proie

Que la lèvre effleurait;

Quand l'extase, pareille à ces bulles ténues

Qu'un souffle patient et peureux allégea,

S'évanouit si près des nues

Qui s'y miraient déjà.

Sois généreuse, épargne à des songeurs crédules

Ta grâce, et de tes yeux les appels décevants:

Ils chercheraient des crépuscules

Dans ces soleils levants;

Il leur faut une amie à s'attendrir facile,

Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau,

Dont le coeur leur soit un asile

Et les bras un berceau,

Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères,

Inépuisable en soins calmants ou réchauffants,

Soins muets comme en ont les mères,

Car ce sont des enfants.

Il leur faut pour témoin, dans les heures d'étude,

Une âme qu'autour d'eux ils sentent se poser,

Il leur faut une solitude

Où voltige un baiser.

Jeune fille, crois-m'en, cherche qui te ressemble,

Ils sont graves ceux-là, ne choisis aucun d'eux,

Vous seriez malheureux ensemble

Bien qu'innocents tous deux.

AU BORD DE L'EAU

S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe,

Le voir passer;

Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace,

Le voir glisser;

À l'horizon, s'il fume un toit de chaume,

Le voir fumer;

Aux alentours si quelque fleur embaume,

S'en embaumer;

Si quelque fruit, où les abeilles goûtent,

Tente, y goûter;

Si quelque oiseau, dans les bois qui l'écoutent,

Chante, écouter...

Entendre au pied du saule où l'eau murmure

L'eau murmurer;

Ne pas sentir, tant que ce rêve dure,

Le temps durer;

Mais n'apportant de passion profonde

Qu'à s'adorer,

Sans nul souci des querelles du monde,

Les ignorer;

Et seuls, heureux devant tout ce qui lasse,

Sans se lasser,

Sentir l'amour, devant tout ce qui passe,

Ne point passer!

EN VOYAGE

Je partais pour un long voyage.

En wagon, tapi dans mon coin,

J'écoutais fuir l'aigu sillage

Du sifflet dans la nuit au loin;

Je goûtais la vague indolence,

L'état obscur et somnolent,

Où fait tomber sans qu'on y pense

Le train qui bourdonne en roulant;

Et je ne m'apercevais guère,

Indifférent de bonne foi,

Qu'une jeune fille et sa mère

Faisaient route à côté de moi.

Elles se parlaient à voix basse:

C'était comme un bruit de frisson,

Le bruit qu'on entend quand on passe

Près d'un nid le long d'un buisson;

Et bientôt elles se blottirent,

Leurs fronts l'un vers l'autre penchés,

Comme deux gouttes d'eau s'attirent

Dès que les bords se sont touchés;

Puis, joue à joue, avec tendresse

Elles se firent toutes deux

Un oreiller de leur caresse,

Sous la lampe aux rayons laiteux.

L'enfant sur le bras de ma stalle

Avait laissé poser sa main,

Qui reflétait comme une opale

La moiteur d'un jour incertain;

Une main de seize ans à peine:

La manchette l'ombrait un peu;

L'azur d'une petite veine

La nuançait comme un fil bleu;

Elle pendait molle et dormante,

Et je ne sais si mon regard

Pressentit qu'elle était charmante

Ou la rencontra par hasard,

Mais je m'étais tourné vers elle,

Sollicité sans le savoir:

On dirait que la grâce appelle

Avant même qu'on l'ait pu voir.

«Heureux, me dis-je, le touriste

Que cette main-là guiderait!»

Et ce songe me rendait triste:

Un voeu n'éclôt que d'un regret.

Cependant glissaient les campagnes

Sous les fougueux rouleaux de fer,

Et le profil noir des montagnes

Ondulait ainsi qu'une mer.

Force étrange de la rencontre!

Le coeur le moins prime-sautier

D'un lambeau d'azur qui se montre

Improvise un ciel tout entier:

Une enfant dort, une étrangère,

Dont la main paraît à demi,

Et ce peu d'elle me suggère

Un voeu de bonheur infini!

Je la rêve, inconnue encore,

Sur ce peu de réalité,

Belle de tout ce que j'ignore

Et du possible illimité...

Je rêve qu'une main si blanche,

D'un si confiant abandon,

Ne peut être que sûre et franche

Et se donnerait tout de bon.

Bienheureux l'homme qu'au passage

Cette main fine enchaînerait!

Calme à jamais, à jamais sage...

—Vitry! cinq minutes d'arrêt!

A ces mots criés sur la voie

Le couple d'anges s'éveilla,

Battit des ailes avec joie,

Et disparut. Je restai là:

Cette enfant qu'un autre eût suivie,

Je me la laissais enlever.

Un voyage! telle est la vie

Pour ceux qui n'osent que rêver.

SONNET

A LA PETITE SUZANNE D...

En ces temps où le coeur éclôt pour s'avilir,

Où des races le sang fatigué dégénère,

Tu nous épargneras, Suzanne, enfant prospère,

De voir en toi la fleur du genre humain pâlir.

Deux artistes puissants sont jaloux d'embellir

En toi l'âme immortelle et l'argile éphémère:

Le dieu de la nature et celui de ta mère;

L'un travaille à t'orner, et l'autre à t'ennoblir.

L'enfant de Bethléem façonne à sa caresse

Ta grâce, où cependant des enfants de la Grèce

Sourit encore aux yeux le modèle invaincu.

Et par cette alliance ingénument profonde,

Dans une même femme auront un jour vécu

L'un et l'autre Idéal qui divisent le monde.

ENFANTILLAGE

Madame, vous étiez petite,

J'avais douze ans;

Vous oubliez vos courtisans

Bien vite!

Je ne voyais que vous au jeu

Parmi les autres;

Mes doigts frôlaient parfois les vôtres

Un peu...

Comme à la première visite

Faite au rosier,

Le papillon sans appuyer

Palpite,

Et de feuille en feuille, hésitant,

S'approche, et n'ose

Monter droit au miel que la rose

Lui tend,

Tremblant de ses premières fièvres

Mon coeur n'osait

Voler droit des doigts qu'il baisait

Aux lèvres.

Je sentais en moi tour à tour

Plaisir et peine,

Un mélange d'aise et de gêne:

L'amour.

L'amour à douze ans! Oui, madame,

Et vous aussi,

N'aviez-vous pas quelque souci

De femme?

Vous faisiez beaucoup d'embarras,

Très-occupée

De votre robe, une poupée

Au bras.

Si j'adorais, trop tôt poëte,

Vos petits pieds,

Trop tôt belle, vous me courbiez

La tête.

Nous menâmes si bien, un soir,

Le badinage,

Que nous nous mîmes en ménage,

Pour voir.

Vous parliez des bijoux de noces,

Moi du serment,

Car nous étions différemment

Précoces.

On fit la dînette, on dansa;

Vous prétendîtes

Qu'il n'est noces proprement dites

Sans ça.

Vous goûtiez la plaisanterie

Tant que bientôt

J'osai vous appeler tout haut:

Chérie,

Et je vous ai (car je rêvais)

Baisé la joue;

Depuis ce soir-là je ne joue