Note au lecteur de ce fichier digital:
Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
APOLOGUES
MODERNES,
À L'USAGE
DU DAUPHIN.
PREMIERES LEÇONS
DU FILS AINÉ
D'UN ROI.
Aux femmes & aux rois,
Il faut parler par Apologues.
À BRUXELLES.
1788.
APOLOGUES
MODERNES.
PREMIERE LEÇON.
PROMÉTHÉE.
Jusqu'à présent les mythologues ont mal raconté l'histoire allégorique de Prométhée. Voici le fait: Cet ingénieux artiste de l'antiquité ayant pétri de l'argile dans de l'eau, en composa plusieurs figures d'hommes qu'il anima avec le feu élémentaire. Il se complaisoit dans son ouvrage, comme un pere dans ses enfans. Tout alla d'abord assez bien. Mais un jour, en rentrant dans son attelier, quel spectacle s'offre aux yeux de Prométhée. Ces hommes à qui il avoit donné une même existence, & qu'il avoit formé du même limon, se prirent de querelle entr'eux pendant son absence: en sorte qu'ils s'étoient battus & mutilés les uns les autres. Ils avoient fait pis encore. Quelques-uns profitant du désordre général, soit par ruse, soit par force ou autrement, s'étoient soumis leurs semblables au point que ceux-ci, prosternés à leurs pieds, osoient à peine lever les yeux, & leur obéissoient au premier geste. Que vois-je! dit Prométhée en fureur. J'avois cru faire des hommes, & non des esclaves & des maîtres. Maudite engeance! Je vous avois créés tous égaux. Avec le souffle de la vie, je vous avois animé aussi de l'esprit de la liberté! Vous avez donc laissé éteindre ce flambeau. Allez! Je vous renie pour mes enfans. Je vous abandonne à votre mauvaise destinée, & me répens de mon ouvrage.
Prométhée les quitta en effet, & se retira sur le Mont-Caucase. Mais son cœur emporta avec lui le trait qui l'avoit déchiré. Le remords d'avoir donné naissance à des esclaves, en créant les hommes, le consuma lentement & lui fit souffrir une douleur pareille à celle que souffriroit un malheureux dont les entrailles renaîtroient, lascérées sous la dent d'un vautour.
LEÇON II.
LE TOCSIN.
En ce tems-là; un étranger, en entrant dans la capitale d'un grand Empire, entendit sonner pendant long-tems le tocsin. Il interrogea les gens de la ville pour savoir quel malheur étoit arrivé. Y auroit-il quelque part un incendie?
Non, lui répondit quelqu'un; mais nous célébrons la naissance d'un prince qui peut-être un jour, ajouta-t-il à voix basse, sera un incendiaire. La même cloche devoit servir à annoncer deux événemens à-peu-près semblables. Il y a cependant cette différence entr'eux: c'est qu'on a établi des corps de pompes pour éteindre les incendies; mais on n'a pas encore promulgué un corps de loix pour arrêter les incendiaires.
LEÇON III.
L'ÉPREUVE.
En ce tems-là; il étoit un roi orgueilleux qui se croyoit pétri d'un autre limon que ceux qui vouloient bien lui obéir. Le sénat, placé entre lui & le peuple pour servir de médiateur, s'assembla, & convint de lui faire une remontrance à ce sujet. La reine étoit enceinte, & prête d'accoucher. Un vieux magistrat se leva du milieu de l'assemblée, & proposa l'expédient suivant, pour corriger le prince. Au moment de la naissance de l'enfant royal, on présentera au pere trois enfans nés à la même heure, & on lui laissera le soin de choisir quel est le sien. On lui dira en même-tems que, puisque les rois & leurs successeurs naissent pour le trône, pétris d'un autre limon que le reste de leurs sujets, il n'aura point de peine à distinguer l'enfant royal qui lui appartient. Le roi furieux, mais fort embarrassé, hésita long-tems, & choisit enfin pour son fils le fils du concierge du château. Alors le chef du sénat lui dit: Si l'œil du pere balance, & même se trompe sur le choix de son propre enfant, avouez, prince, que le fils du pâtre naît l'égal du fils du roi; qu'un homme ne peut se dire roi-né; qu'il ne sort pas du ventre de sa mere, tout coëffé d'une couronne; que c'est le peuple qui la confie à qui bon lui semble; en un mot, qu'un souverain n'est que primus inter pares.
LEÇON IV.
LE ROI GARDEUR DE COCHONS.
En ce tems-là; un jeune roi étoit enclin à la débauche, même à la crapule; c'étoit un vice héréditaire. Les états-généraux, tuteurs-nés du souverain, qui n'étoit jamais émancipé pour eux, s'assemblerent & concerterent un moyen de corriger le jeune prince. Un jour qu'il s'étoit livré tout entier à son penchant ignoble, plongé dans un profond sommeil, on se saisit de sa personne royale; & de son palais, on le transporta tout endormi dans une étable, sur une litiere. À son réveil, le jeune prince put à peine en croire ses yeux. Il ne sait s'il rêve encore. Il ne retrouve plus son trône, sa couronne, son sceptre, ni ses maîtresses pour le caresser, ni ses valets pour le servir, ni ses flatteurs pour l'exciter à de nouveaux excès. Il veut commander; des pâtres prévenus accourent à sa voix, & le traitent sur le pied de la plus parfaite égalité. En vain le prince menace & réclame son autorité. On l'accuse d'avoir la tête aliénée, & on l'entraîne, malgré lui, à la garde du plus vil des troupeaux. Enfin, après quelques jours de cette épreuve, on saisit un moment de sommeil pour le replacer sur son trône. Le Prince ne fut point tout-à-fait dupe de tout cela; mais il n'eut pas le bon esprit de profiter de la leçon tacite. Il retomba bientôt dans son vice héréditaire. Alors les états-généraux conclurent à le dépouiller tout-à-fait de sa dignité, pour laquelle il ne paroissoit pas né; & le condamnerent, tout de bon, à passer le reste de ses jours au milieu du vil troupeau dont il avoit les mœurs.
LEÇON V.
LE ROI NAIN.
En ce tems-là; un prince souverain mettoit sa vanité à ne composer son nombreux domestique que de valets de la plus haute taille. Il n'eut qu'un fils, lequel avoit une stature qui n'étoit précisément élevée qu'autant qu'il en falloit pour qu'il ne fût pas tout-à-fait un nain. À la mort de son pere, le fils régnant à son tour, signala les premiers jours de son regne par substituer un peuple de nains à tous ces grands valets qui blessoient depuis trop long-tems sa vue & son amour-propre. Ne voyant autour de lui que de petits hommes, il ne tarda pas à oublier qu'il y en avoit de plus grands que lui, qui en effet étoit le plus haut de tous ceux qui le servoient. Malgré toutes les précautions qu'on prenoit pour qu'il ne se présentât à ses yeux que des hommes encore plus petits que lui, un grand homme vint à bout de pénétrer dans son palais, & jusqu'en sa présence. Il fut traité de monstre, & mis comme tel dans la ménagerie du prince.
LEÇON VI.
LEÇON D'ARCHITECTURE.
Comment appelle-t-on ces figures humaines qui servent de colonnes pour soutenir l'architrave de ce palais? demanda un jour un jeune prince à son gouverneur.
On les appelle Cariatides.
Que veut dire ce mot?
C'est le nom des habitans de la Carie.
Pourquoi avoir donné cette forme & ce nom à ces pilastres?
Pour éterniser le châtiment de ce peuple traître, qui s'étant ligué avec les Perses contre ses freres, les autres Grecs, fut passé au fil de l'épée; on réduisit les femmes en servitude.
Les architectes modernes, qui n'avoient pas le même motif que les anciens de conserver cet ordre, en firent cependant usage dans une autre intention. Comme ces figures colossales ne s'emploient ordinairement qu'aux palais des rois, les rois ne peuvent jetter les yeux sur leurs palais, sans réfléchir que leurs sujets ressemblent aux Cariatides qui soutiennent le balcon où ils se promenent. Si la charge est trop lourde, le peuple ploye & se brise; mais, dans sa chûte, il entraîne ceux qui pesoient sur lui.
LEÇON VII.
LEÇON D'ARITHMÉTIQUE.
En ce tems-là; un jeune roi très-jeune en étoit encore aux élémens de l'arithmétique. Son maître de mathématiques, qui n'étoit point un courtisan, lui donna un jour cette leçon.
Un roi, par exemple, est dans son royaume, comme l'unité: s'il se trouvoit tenté de ne regarder chacun de ces sujets que comme un zéro, on pourroit lui faire observer que ce sont les zéros qui donnent une valeur à l'unité. Plus on les multiplie, plus l'unité compte. L'unité, réduite à elle-même, ne seroit rien. Elle leur doit tout ce qu'elle vaut. Il y a pourtant cette différence importante entre les zéros en politique & les zéros en arithmétique, c'est que les derniers ne peuvent entrer en compte sans l'unité qui leur donne une existence, & de laquelle ils ne peuvent se passer. Les premiers, au contraire, font tout pour l'unité qui ne fait presque rien pour eux.
LEÇON VIII.
LA LEÇON D'ARMES.
En ce tems-là; un roi apprenoit à faire ce qu'on appelle des armes, & il n'étoit pas des plus adroits; presque toutes les fois qu'il s'escrimoit, il se blessoit lui-même, ou blessoit ceux contre qui il tiroit. Quelqu'un présent à ses exercices, osa bien lui dire un jour:
Prince, croyez-moi, défaites-vous de votre sceptre, comme de votre épée; car il est encore bien plus difficile de porter l'un que de manier l'autre; & les coups de mal-adresse sont d'une bien plus grande conséquence.
LEÇON IX.
COURS D'ANATOMIE.
En ce tems-là; un jeune roi, enclin au despotisme, parut desirer faire son cours d'anatomie. Le sénat ordonna qu'on lui en feroit les démonstrations sur le squelette d'un tyran nagueres décapité juridiquement. Le jeune prince en fut prévenu dès les premieres leçons; & ce cours lui valut un traité de morale.
LEÇON X.
L'ÉLEVE EN CHIRURGIE.
En ce tems-là; un jeune Roi, qui ne respiroit que la guerre, fut fait prisonnier. Le vainqueur généreux, pour toute satisfaction, obligea le jeune prince captif d'assister, en qualité d'éleve, au pansement d'un hôpital d'armée: puis on le renvoya à ses sujets, qui applaudirent tout bas à la leçon.
LEÇON XI.
LA STATUE RENVERSÉE.
En ce tems-là; un prince ombrageux se promenant dans une place publique de sa capitale, apperçut sa statue renversée.
Quel est le téméraire qui m'a fait cet outrage? Qu'il meure!
Prince, lui répondit-on, c'est le tonnerre.
LEÇON XII.
LES DEUILS DE COUR.
En ce tems-là: j'entrai un jour dans la capitale d'un grand empire. Les habitans étoient en deuil. Hommes & femmes, tous étoient vêtus de laine. La soie, l'or & les pierreries avoient disparu. Jusqu'aux armes, tout avoit pris la livrée de la tristesse. Inquiet de ce spectacle, je pris des informations!
De quelle calamité la ville est-elle affligée, ou menacée? A-t-elle perdu son roi, sa reine, quelques-uns des princes de la race impériale? Et ces princes valent-ils les frais & les incommodités du deuil?
Non, me répondit un citoyen. Un souverain du fond du nord vient de mourir, & on porte son deuil.
Il a donc rendu de grands services à la nation?
Au contraire, il lui a enlevé une province entiere, & n'a accordé la paix que faute de combattans.
Et c'est pour un tel prince qu'un peuple étranger au mort, couvre ses habits de pleureuses! En ce cas, que fait-il, quand il a perdu son propre roi, ou quelques grands hommes?
Le plus grand philosophe est mort à la même époque; mais, loin de lui accorder les honneurs d'un deuil public, on refusa à ses mânes ceux de la sépulture.
LEÇON XIII.
L'IMPÔT SUR LE SOMMEIL.
Il étoit une fois un roi (c'est ainsi qu'en ce tems-là on étoit convenu par décence d'appeller un tyran). Il étoit un roi qui proposa, en plein conseil, un prix à celui qui imagineroit quelque nouvel impôt. On en avoit déjà tant créé, que le cerveau le plus fécond des plus intrépides ministres de la finance étoit épuisé. Un des membres du conseil opina pour lever un impôt sur l'ombre que donnent les arbres aux pauvres gens de la campagne. Le roi, émerveillé d'une telle invention, se préparoit déjà à couronner l'inventeur, & même à lui donner la régie de ce nouveau droit, lorsqu'un autre conseiller se leva, & dit: mais, quand il ne fait plus de soleil, & sur-tout en hiver, il seroit aussi par trop injuste de faire payer l'ombre même dont on seroit privé; il faut de l'équité en tout. Je serois plutôt d'avis de lever une imposition sur le sommeil[1]; taxe d'autant plus importante, qu'on dort tous les jours, & qu'en outre, dans un cas urgent, sa majesté pourroit ordonner à ses sujets l'usage des narcotiques.
Sa majesté leva les mains au ciel, en admirant toute l'étendue, toutes les ressources du génie de l'homme, & fit son favori du conseiller qui avoit si heureusement opiné.
LEÇON XIV.
LES TROIS GAMBADES.
En ce tems-là: un sage, député de sa province auprès du souverain, pour en obtenir la cessation d'un impôt, fut admis à l'audience à son tour. Le souverain, bien jeune encore, répondit à la requête en ces termes:
Je vous accorderai tout ce que vous me demandez, si vous consentez à déroger, pour un moment, à la gravité de votre personnage, en vous résolvant à faire trois gambades en présence de toute ma cour.
Le notable répliqua:
Prince! je ne suis pas plus familiarisé avec les gambades d'un singe, qu'avec les courbettes d'un courtisan. Puisque l'impôt ne tenoit qu'à cela, les gens de votre suite m'acquitteront de reste. Mais choisissez de commander à des hommes, ou à des singes. Le même roi ne peut l'être des uns & des autres à la fois.
LEÇON XV.
LA LAMPE ET L'HUILE.
En ce tems-là: un jeune souverain, ami du faste, multiplioit tous les jours les impôts. Le sénat lui fit enfin des remontrances; il se contenta de répondre:
Pour éclairer, la lampe a besoin d'huile.—Sans doute, reprit courageusement le chef de la magistrature; mais il ne faut point d'huile par-dessus les bords de la lampe: il suffit que la mêche en soit imbibée; elle s'éteindroit, si elle en étoit inondée.
LEÇON XVI.
LA REMONTRANCE.
En ce tems-là; un jeune prince, oubliant les principes de son éducation, à peine monté sur le trône, vouloit envahir une petite province qui touchoit à ses frontieres, & dont les habitans, à l'abri sous les haillons de la pauvreté, avoient jusqu'alors vécu libres.
L'ancien gouverneur du nouveau monarque, instruit des mauvais desseins qu'on lui suggéroit, résolut de faire usage de l'ascendant que le tems n'avoit pas encore pu lui faire perdre sur l'esprit de son éleve. Il le pria de l'accompagner sur le sommet d'une haute montagne qui dominoit le palais impérial. Arrivés-là tous deux, le gouverneur dit à son éleve: remarquez-vous combien les objets d'ici perdent de leur volume. Vous avez les yeux moins fatigués que les miens; dites-moi si vous appercevez le petit canton contre lequel vous vous proposez de conduire une partie de votre armée.
Non, mon ami, dit le jeune prince. Je vous avoue que je ne puis le distinguer. Il est comme perdu dans la foule des objets qui s'offrent ici à nous de toutes parts.
O mon auguste éleve, reprit le gouverneur; la conquête d'un petit coin de terre, à peine sensible, peut-elle avoir assez de charmes, peut-elle devenir un objet assez important pour votre gloire? Cette conquête ajoutera-t-elle un fleuron de plus à votre couronne? Croyez-moi, laissez en paix vos voisins; souffrez qu'ils vivent libres, à l'ombre de votre trône; & ne convertissez pas pour eux votre sceptre en verge de fer. Ils perdroient tout, & vous n'y gagneriez presque rien.
LEÇON XVII.
LA CONSULTATION.
En ce tems-là: un souverain jeune encore consulta un philosophe en ces termes: qui m'empêcheroit de prétendre aux honneurs divins? Un homme, comme moi, le mérite peut-être tout autant que les animaux & les plantes de l'Égypte & d'ailleurs. Ainsi donc, un édit proclamé aujourd'hui me vaudra demain des autels & de l'encens.
Prince! lui répondit l'ami de la sagesse, croyez-moi, les plantes & les animaux ont joui des honneurs divins en Égypte, peut-être parce qu'ils ne les ont pas demandés aux hommes. Car il se pourroit bien que les hommes fussent aussi avares d'encens exigé ou mérité, qu'ils sont prodigues d'encens volontaire & gratuit.
LEÇON XVIII.
LES TROUS ET LES TACHES.
En ce tems-là: un philosophe fut un jour mandé à la Cour. C'est bien ici le cas, dit-il en partant, de prendre mon manteau. De son côté, le prince, pour le recevoir, s'étoit aussi revêtu du sien, afin de lui en imposer davantage.
En présence l'un de l'autre, le roi dit au philosophe, après l'avoir examiné de la tête aux pieds:
Homme sage! votre manteau a des trous.
Le sage, examinant le roi à son tour, lui répliqua:
Prince, le vôtre a des taches.
LEÇON XIX.
LA MÉPRISE.
En ce tems-là: un sage fut mandé au palais d'un souverain. Il y va. Les portes des appartemens étoient ouvertes. Il entre jusqu'à ce qu'il rencontre à qui parler. Il s'arrête & converse avec deux ou trois personnages couverts d'or. Après quelques momens d'entretien, il leur dit: Le tems m'est cher, faites-moi parler à votre maître.—Le sage s'étoit mépris; au maintien & au langage du maître & de ses courtisans, il les avoit pris pour des valets.
LEÇON XX.
LE LEVER DU ROI.
En ce tems-là: un sage, sous les dehors d'un courtisan, fut admis au lever d'un roi. Quand son tour d'amuser sa majesté fut arrivé, il lui dit: Il étoit une fois un roi qui, à son avénement au trône, fit enlever de l'intérieur de son palais toutes les horloges & autres instrumens propres à marquer le tems. Il partagea sa besogne de roi en vingt-quatre parties égales; vingt-quatre ministres choisis & éprouvés venoient tour-à-tour lui annoncer l'heure de la journée, en lui proposant un nouveau travail.
Ce souverain ne dormoit donc pas, dit au conteur sa majesté écoutante?
Non, prince! ce roi ne dormoit point. Il pensoit que, pour être bon roi, il falloit avoir la faculté de ne point dormir.
Mais cela est impossible, reprit sa majesté écoutante. Je n'aurois point accepté la couronne à ce prix. Regner, pour ne point dormir!...
Aussi, répliqua le faux courtisan, ce n'est qu'un conte à dormir debout que je fais à sa majesté.
LEÇON XXI.
LES SPECTACLES DE LA COUR.
Un souverain nourrissoit ses histrions avec le pain de ses pauvres sujets; il faisoit plus: il contraignoit ses pauvres sujets à jeun à venir applaudir aux chants & aux gestes de ses virtuoses engraissés de leurs sueurs. Un jeune étranger, témoin des fêtes brillantes qui se donnoient à la cour du roi, s'en retournoit émerveillé. Le bon prince, s'écrioit-il! Il daigne partager ses plaisirs avec tout son peuple. Oui, dit quelqu'un, cette nation seroit la plus heureuse de la terre, si elle n'avoit que des yeux & des oreilles: il ne lui manque que du pain.
LEÇON XXII.
LES RÉJOUISSANCES PUBLIQUES.
En ce tems-là: c'étoit la fête du roi; il fit afficher des placards dans tous les carrefours de chaque ville de son empire:
Aujourd'hui, fête du monarque; deux fontaines de vin couleront dans toutes les places publiques, depuis le lever du jour jusqu'au milieu de la nuit. Que notre bon roi est généreux! disoit le peuple.
Un homme, qui se trouvoit pour lors dans la foule, s'écria:
Malheur au peuple dont le roi est généreux! Le roi ne peut donner que ce qu'il a pu prendre à son peuple. Plus le roi donne, plus il a pris au peuple. On n'est point avare du bien d'autrui.
LEÇON XXIII.
VERSAILLES ET BICÊTRE.
En ce tems-là: c'étoit la fête d'un prince; il avoit daigné ouvrir au peuple les portes de son palais; & les plébéiens s'y précipitoient en foule. Ils n'avoient pas assez d'yeux, ils ne les avoient pas assez grands, pour voir & admirer la magnificence & la richesse des ameublemens. Ils osoient à peine poser le pied sur les tapis précieux; & ils se gardoient bien d'approcher trop près des glaces, dans la crainte de les ternir par leur haleine. Un homme, au milieu de la foule, étudioit en silence les passions diverses du cœur humain. L'admiration stupide de tous ces individus l'indigna à la longue; il ne put s'empêcher de leur dire, en haussant les épaules:
Eh! mes amis! ne vous extasiez pas tant sur le sort du maître de ce palais. Rien ici n'est à lui. Il n'est heureux que de vos bienfaits; il ne vit que d'emprunts. Qui est-ce qui lui a coulé ces glaces superbes? Ce sont des manufacturiers pris d'entre vous. Qui est-ce qui lui a sculpté ces lambris; qui est-ce qui les a revêtus d'or? Ce sont des artistes pris d'entre vous. Qui est-ce qui lui a dressé ce lit voluptueux? Ce sont des ouvrieres habiles d'entre vous. Qui est-ce qui a tiré de la carriere les matériaux qui composent ce temple du luxe; qui est-ce qui les a taillés & posés à leur place? Ce sont des gens robustes d'entre vous. Si chacun de vous emportoit d'ici son ouvrage, le maître de céans se trouveroit plus pauvre & plus embarrassé que chacun de vous. Il vous donne du pain pour toute cette besogne. Mais pourquoi en mange-t-il plus que vous, & de meilleur que le vôtre; & pourquoi ne le gagne-t-il pas comme vous à la sueur de son front? Il est votre égal, & il croit vous faire une grace, & s'acquitter, en vous admettant dans ce palais bâti par vous..... Voilà, mes amis, ce qui devroit vous ébahir.....
LEÇON XXIV.
WESTMINSTER.
Les rois d'Angleterre sont couronnés & inhumés à l'abbaye de Westminster. C'est une assez bonne leçon qu'on pourroit donner aux monarques, que de leur faire remarquer ce rapprochement dans lequel peut-être on n'a mis aucune intention; mais il faut profiter de tout, pour faire naître des pensées salutaires dans l'esprit aride ou récalcitrant de la plupart des rois. On pourroit donc leur dire: Princes! songez que là où vous prenez la couronne, vous devez la déposer, peut-être plus vîte que vous ne pensez. Mais n'attendez pas ce moment pour la nétoyer des souillures que vous auriez pu lui faire contracter. Sur-tout ne la teignez pas du sang de vos peuples. Tôt ou tard, vous en seriez puni; craignez que le peuple, las de souffrir un roi despote, tandis qu'il peut se passer même d'un bon roi, ne vous remene au lieu où il vous a couronné; mais s'il vous y mene une fois, songez que ce sera pour n'en jamais sortir.
LEÇON XXV.
LA STATUE D'ALEXANDRE.
En ce tems-là: quelqu'un fatigué d'une longue course dans un parc d'une vaste étendue, s'assit sur une statue renversée. Ce ne fut qu'en se levant qu'il s'apperçut qu'il s'étoit reposé sur la statue d'Alexandre. Je ne m'attendois pas, s'écria-t-il, que je devrois un moment de repos au plus grand perturbateur du genre humain.
LEÇON XXVI.
L'UTILITÉ DES STATUES D'UN TYRAN.
En ce tems-là: un mauvais roi se fit dresser une statue colossale; & ses sujets, épuisés d'impôts, murmuroient toutes les fois qu'ils passoient au pied de ce monument. Quelqu'un, voyageant vers le milieu du jour, se reposa sur les degrés du piedestal, à l'ombre de la statue, & dit assez haut pour être entendu: Béni le prince dont l'effigie seule est déjà un bienfait.—C'est un tyran, lui répondit un citadin à l'oreille, & ce bronze est composé de la dépouille du pauvre.—Le voyageur répliqua, en se levant: le méchant même a donc aussi son heure pour être bon.
LEÇON XXVII.
LE RASOIR.
En ce tems-là: un barbier rasoit un roi, & le faisoit souffrir. Le prince se plaignit. Le barbier lui dit: Seigneur, je me sers pourtant de la même lame dont vous daigniez me vanter vous-même hier la bonté.—N'importe, reprit le roi; puisqu'elle me fait mal aujourd'hui, il faut en changer.—Il fut obéi, & ne souffrit plus.
Sa toilette n'étoit pas encore achevée, qu'un courier hors d'haleine fut admis en sa présence. Prince, une de vos provinces du nord, révoltée du nouvel impôt, a brisé vos images, & s'est élu un autre souverain que vous. Le roi, à ce récit, se mit d'une colere difficile à peindre. Qu'on les passe tous au fil de l'épée! Les rébelles! Les ingrats! Ils ne se souviennent donc plus du bien que je leur ai fait à mon avénement au trône.
Prince, reprit à demi-voix quelqu'un qui se trouvoit-là par hasard, & qui ne tenoit pas beaucoup à la vie, c'est l'histoire de votre rasoir, que vous rejettez aujourd'hui, parce qu'il ne vous paroît pas aussi bon qu'hier. Les hommes sans doute ont le droit de changer de roi, comme vous de rasoir.
LEÇON XXVIII.
VISION.
L'ISLE DÉSERTE.
En ce tems-là: revenu de la cour, bien fatigué, un visionnaire se livra au sommeil, & rêva que tous les peuples de la terre, le jour des saturnales, se donnerent le mot pour se saisir de la personne de leurs rois, chacun de son côté. Ils convinrent en même-tems d'un rendez-vous général, pour rassembler cette poignée d'individus couronnés, & de les réléguer dans une petite isle inhabitée, mais habitable; le sol fertile n'attendoit que des bras & une légere culture. On établit un cordon de petites chaloupes armées pour inspecter l'isle, & empêcher ses nouveaux colons d'en sortir. L'embarras des nouveaux débarqués ne fut pas mince. Ils commencerent par se dépouiller de tous leurs ornemens royaux qui les embarrassoient; & il fallut que chacun, pour vivre, mit la main à la pâte. Plus de valets, plus de courtisans, plus de soldats. Il leur fallut tout faire par eux-mêmes. Cette cinquantaine de personnages ne vécut pas long-tems en paix; & le genre humain, spectateur tranquille, eut la satisfaction de se voir délivré de ses tyrans par leurs propres mains.
LEÇON XXIX.
LES CHAÎNES DE FER ET LES SOCS DE CHARRUE.
En ce tems-là: un tyran soupçonneux avoit fait forger tant de chaînes, qu'il restoit à peine assez de fer pour les socs des charrues. Afin de le lui apprendre, on ne servit un jour sur sa table que du gland apprêté de toutes les manieres. Le prince furieux en demanda la raison. On lui répondit qu'on ne pouvoit labourer la terre avec des chaînes de fer.—Eh bien! qu'on les fasse d'or: pourvu que j'aie des esclaves, n'importe à quel prix.—Il vous en coûteroit moins pour avoir des amis, lui répliqua-t-on.
LEÇON XXX.
CONTE DE FÉE.
En ce tems-là: il étoit une fois un roi qui assembla un jour son peuple, pour lui dire:
Mes amis, mes prédécesseurs n'ont pas tous été de bons rois; mes successeurs probablement ne seroient pas tous de bons rois. D'après ma propre expérience, je m'apperçois que le roi le mieux intentionné n'est pas nécessaire aux hommes, ses semblables, ses égaux; lesquels peuvent très-bien se conduire eux-mêmes, puisqu'ils ne sont plus des enfans. Ainsi donc, sans vous gêner pour me faire un état convenable à mon rang, sans vous exposer davantage à des souverains pires que moi, rentrons chacun chez nous. Que chaque pere de famille soit le roi de ses enfans seulement. Je veux vous montrer l'exemple. Reprenez ce que j'ai de trop, à présent que je ne suis que chef de maison; & distribuez le superflu aux peres de famille qui n'ont pas assez.....
LEÇON XXXI.
PRÉDICTION VÉRITABLE ET REMARQUABLE.
En ce tems-là: dans la capitale d'un grand empire, le luxe, l'égoïsme, la dureté, l'impudence de la classe la moins nombreuse des habitans, c'est-à-dire, des maîtres, étoient portés à un point, que la classe la plus nombreuse, c'est-à-dire, celle des valets, ou de tous ceux qui servent chez les riches & les grands, après une patience dont la durée indignoit même le sage, cesserent tout-à-coup & de concert leurs travaux & leurs services. Les maîtres, qui ne soupçonnoient le peuple, pas même capable de la plus humble réclamation, dirent à leurs valets d'un ton encore plus haut qu'à l'ordinaire: canaille! à votre devoir! obéissez donc! servez-nous!—Votre regne est passé... répondit le plus éloquent d'entre le peuple. Mes amis! continua l'orateur. Un moment!... Ceux que vous appelliez vos valets forment les trois quarts des habitans de cette ville; & ceux que nous appellions nos maîtres, n'en composent que le quart. Mes amis! nous savons au moins compter jusqu'à quatre; & la science du calcul mene droit à la liberté. Prenez garde à trois contre un. La partie, comme on dit, n'est pas égale. Craignez que les plus forts n'usent envers vous de représailles, & ne vous infligent la peine du talion... Rassurez-vous cependant. Nous voulons bien, par une équité pleine de modération, expier l'avilissement volontaire où nous avons eu la lâcheté de végéter jusqu'à ce jour. Nous ne rendrons pas le mal pour le mal; mais nous vous rappellerons que jadis nous étions tous égaux; que même encore au tems d'Homère, Achille faisoit sa cuisine, & les princesses, filles des rois, couloient la lessive. On appelloit ce tems-là l'âge d'or ou siecles héroïques. Nous avons encore lu que c'étoit pour en constater l'existence, & pour consoler le peuple des droits qu'il avoit perdus, quand le siecle d'or fit place à l'âge d'airain, que les Romains instituerent les Saturnales. Pendant trois jours, nous ne nous ferons pas servir à notre tour par ceux que nous servions toute l'année; mais notre intention est de rétablir pour toujours les choses sur leur ancien pied, sur l'état primitif; c'est-à-dire, sur la plus parfaite & la plus légitime égalité. Ainsi donc, nos chers amis, nos freres, nos égaux, nos semblables, oublions le passé. Pardonnez-nous notre bassesse; nous vous pardonnons vos abus d'autorité! Mettons la terre en commun, entre tous ses habitans. Que s'il se trouve parmi vous quelqu'un qui ait deux bouches & quatre bras, il est trop juste, assignons-lui une double portion. Mais si nous sommes tous faits sur le même patron, partageons le gâteau également. Mais en même-tems, mettons tous la main à la pâte. Que chacun rentre dans sa famille; qu'il y serve ses parens; qu'il y commande à ses enfans; & que tous les hommes d'un bout du monde à l'autre se donnent la main, ne forment plus qu'une chaîne composée d'anneaux tous semblables, & crions d'une voix unanime: vivent l'égalité & la liberté. Vivent la paix & l'innocence.—
—Si je n'ai pas été devin, j'ai au moins été prophete. Hélas! depuis long-tems je ne serai plus rien, quand mes semblables redeviendront quelque chose.
Tout ceci n'est qu'un conte, à l'époque où je le trace. Mais je le dis en vérité; il deviendra un jour une histoire. Heureux ceux qui pourront reconfronter l'une à l'autre.
LEÇON XXXII.
LE JEU DU VOLANT.
En ce tems-là; deux souverains en guerre, étant convenus d'une treve, sortirent chacun de leurs camps, & se donnerent réciproquement une fête, en présence des deux armées. Après avoir perdu leur tems à divers amusemens plus puérils les uns que les autres, ils s'aviserent de jouer au volant; auquel jeu ils se montrerent très-experts. Le peuple d'applaudir le nombre des coups & l'adresse des deux joueurs couronnés à se renvoyer l'instrument emplumé. Imbécilles! (dit une voix aux spectateurs), riez donc de votre image. C'est ainsi qu'on vous balotte, jusqu'à ce qu'on ne puisse plus se servir de vous, & qu'on vous ait mis en pieces. Car vous êtes le volant des rois. Leurs ministres en sont les raquetres plus ou moins élastiques, & qui doivent suivre l'impulsion de la main qui les guide. Quand la raquette a les mouvemens trop durs, on la change, on la troque; mais le peuple ne s'en trouve pas mieux, & n'en est pas moins le passe-tems de ses chefs.
LEÇON XXXIII.
LE TYRAN TRIOMPHATEUR.
En ce tems-là; une nation nombreuse, policée, instruite, mais pacifique, avoit pour roi un tyran. Celui-ci, enhardi par ses premiers succès, & regardant chacun de ses sujets comme autant de bêtes de somme, se dit un jour à lui-même: Ils ont porté tel, tel, & encore tel impôt, ils en pourront porter bien d'autres. Le despote, en conséquence, fait annoncer une contribution nouvelle, plus exorbitante que les précédentes. La nation cette fois ne put s'empêcher de murmurer, & même fit résistance. Le tyran, qui ne s'attendoit pas à un événement qui lui paroissoit le comble de la hardiesse & de l'insubordination, & qui d'ailleurs n'étoit pas d'humeur à ployer, entra dans une fureur mal-aisée à peindre. Politique adroit, il avoit rassemblé aux environs de ses palais, & dans les carrefours des principales villes de son royaume, un grand nombre de soldats pour s'assurer indirectement, & sous le prétexte d'une discipline militaire plus exacte, de l'obéissance de ses sujets, en cas de besoin. Ses troupes lui étoient dévouées, parce qu'il avoit le plus grand soin d'elles; il les combloit de privileges, les habilloit superbement, les nourrissoit bien; & le peuple payoit tout cela: semblable aux enfans qu'on oblige à faire les frais de leur propre châtiment.
Le despote, dans sa rage aveugle, donne le signal à ses corps de troupes de se rassembler & de fondre sur la nation désarmée. (Les soldats n'ont plus de parens, du moment qu'ils sont au roi). Le peuple consterné ne vit d'autre parti à prendre que la fuite. Il se réfugia dans le sein des montagnes dont le pays abondoit, s'y dispersa, s'y cantonna par familles, & laissa toutes les villes, tous les bourgs, sans aucun habitant. Les soldats, tentés par l'occasion, (ils ne pouvoient l'avoir plus belle), mépriserent les fuyards, pour piller à l'aise les trésors qu'ils abandonnoient à leur merci; en sorte que les palais du tyran merveilleusement bien servi, ne furent point assez vastes pour contenir la dépouille de ses sujets. Son cœur tressaillit de joie à cette vue; &, par reconnoissance, il fit part du butin à ceux qui le lui avoient si fidélement apporté. La premiere ivresse passée, il voulut jouir des honneurs du triomphe dans les plus belles villes de ses États. Mais il n'y trouva personne pour en être le témoin; tout le monde avoit disparu. Allez, dit-il à ses soldats, allez leur dire que je leur pardonne; ils peuvent revenir habiter leurs maisons; je suis satisfait d'eux. Ils m'ont abandonné leurs biens; qu'ils viennent en acquérir de nouveaux par de nouveaux travaux. Je les protégerai à l'ombre de mon sceptre paternel. Les soldats sans armes coururent sur les traces de leurs compatriotes, & les exhorterent à quitter leurs montagnes, & à reprendre le chemin de la ville & de leurs foyers.—Nous ne sortirons d'ici qu'en morceaux, répondirent-ils; divisés par familles, sans autre maître que la nature, sans autres rois que nos patriarches, nous renonçons pour jamais au séjour des villes que nous avons bâties à grands frais, & dont chaque pierre est mouillée de nos larmes & teinte de notre sang. Les soldats émus, & qui d'ailleurs n'avoient plus de curée à espérer, furent convertis à la paix, à la liberté, résolurent de demeurer avec leurs freres, & renvoyerent leurs uniformes au tyran qui les attendoit. Celui-ci, abandonné de tous, affamé au milieu de ses trésors, dans sa rage impuissante se déchira de ses propres dents, & mourut dans les tourmens du besoin.
LEÇON XXXIV.
L'ÉPITAPHE.
En ce tems-là; un sage lut un jour ces mots sur une pierre tombale:
Cy-gît, enfin, un tyran!
Et plus bas:
Le peuple,
Las de souffrir,
Versa le sang de ce mauvais roi
Pour en écrire son épitaphe.
Si de pareils honneurs funebres attendoient tous les tyrans, la race en seroit bientôt épuisée, dit le sage, en continuant sa route.
LEÇON XXXV.
LES HOCHETS.
Un roi de Siam, détrôné par un roi du Pégu, son voisin, travailloit des mains pour vivre, en simple particulier, dans la ville d'Ava. Il exécutoit toutes sortes de petits meubles & des ustensiles de ménage. Un Européen, qui savoit son histoire, ne se lassoit pas de le regarder taillant des hochets pour les petits enfans. Le roi de Siam détrôné le fit sortir de son extase stupide, en lui disant: Quand tu m'observeras plus long-tems, je n'ai pas changé de métier, en changeant de place. Le sceptre n'est-il pas aussi un hochet pour amuser le peuple.
LEÇON XXXVI.
LE LIT DE JUSTICE DU SINGE.
En ce tems-là; un singe de la grande espece, qui servoit d'amusement à un monarque, se glissa, avant le lever de son maître, dans le garde-meuble de la couronne, s'y revêtit du manteau de pourpre, s'empara de la main de justice & du sceptre; &, ainsi accoûtré, se promena gravement dans le palais, pénétra jusqu'à la salle du conseil, & prit sa place sur le trône où il avoit vu une fois siéger le prince. Du plus loin qu'on apperçut Sa Majesté, on sonne l'alarme. Grande rumeur! Nouvelle importante! Le roi tenir le lit de justice si matin, sans aucuns préparatifs, sans ordres préliminaires! Il fait à peine jour. On ne sait que penser. Le roi est au conseil, se dit-on l'un à l'autre. On mande aussitôt les ministres, les officiers, les magistrats. On s'assemble enfin en tumulte; le chancelier prend sa place aux pieds du monarque, & déjà fléchit le genou en terre devant lui, pour recevoir ses volontés. En réponse, le singe couronné, d'un coup de patte enleve la chevelure postiche du chef de la magistrature, & s'en couvre la nuque. Cependant le roi véritable, qui ne dormoit jamais d'un profond sommeil, se leve en sursaut; &, à peine vêtu, court vers l'endroit où il entendoit du bruit. Quel spectacle pour lui & pour toute sa cour; le singe, à la vue de son maître, de s'enfuir, la queue entre les jambes. Mais le souverain, dans un état difficile à peindre, de le faire poursuivre, avec ordre de le fouetter jusqu'au sang. Pourquoi le châtier? dit quelqu'un qui disparut aussitôt, il remplissoit dignement votre place, Sire. Et un pareil vice-gérent vous épargneroit bien des corvées, & peut-être bien des sottises.
Le manteau royal est un vêtement qui rarement va bien à la taille de ceux qui le portent, parce qu'on n'a pas eu le soin de prendre leur mesure, auparavant de le mettre sur leurs épaules. Comme on coupe en plein drap, on lui donne souvent tant d'ampleur, & il est si lourd, que ceux qui s'en habillent peuvent à peine marcher, s'y empêtrent les pieds, succombent sous le poids, & font les chûtes les plus graves ou les plus ridicules. Parfois aussi on lui fait contracter de mauvais plis difficiles à redresser. Ceux qui se couvrent de ce manteau en voient rarement la fin. Il passe sur bien des épaules, avant d'être usé! Avec ce manteau, on peut bien se passer de toutes les autres pieces d'une garde-robe. Car il dispense de la pudeur. Il est parfumé d'une essence qui porte au cerveau de tous ceux qui s'en approchent, & leur cause le délire.
LEÇON XXXVII.
LE TISON ROI.
En ce tems-là; un peuple, depuis nombre d'années, se voyoit gouverné par de mauvais rois espece d'incendiaires, dont l'esprit turbulent portoit la flamme & le feu dans l'intérieur de l'empire & chez ses voisins. Le dernier de ces princes étant venu à mourir, le peuple s'assembla pour procéder à l'élection d'un successeur. Un des notables élevant la voix, opina ainsi: Puisque jusqu'à présent nous avons si mal choisi, que ce tison ardent soit couronné, & regne sur nous. Mais donnons-lui pour trône un seau plein d'eau.
LEÇON XXXVIII.
L'ÉCHANGE DES PRISONNIERS DE GUERRE.
En ce tems-là; deux rois puissans étoient en guerre; car ils étoient voisins. L'un d'eux souffroit à sa cour le fou en titre d'office, dont son prédécesseur avoit créé la charge. Ce fou fut mis au nombre des prisonniers; mais que son maître en fut amplement dédommagé, en voyant arriver le roi, son rival, chargé de chaînes! Le vainqueur fit à sa guise les clauses du traité qui eut lieu; & il montra beaucoup de modération. Car il offrit de rendre le roi, pourvu seulement qu'on lui rendît son fou. Ces conditions de la paix firent hausser les épaules aux politiques qui ne se croyoient pas vus du roi. Mais celui-ci qui voyoit tout, se contenta de leur dire: Ma conduite qui vous paroît étrange, n'est que juste. Pour ravoir mon fou, pouvois-je raisonnablement donner autre chose en échange, qu'un insensé?
Le prince prisonnier, mis en liberté, eût mieux aimé donner la moitié de son royaume pour sa rançon, (car rien ne coûte aux rois) plutôt que de subir une telle humiliation. Il mourut de dépit. Ses sujets se réunirent aux sujets de son rival heureux, qui dit alors à ses courtisans: Eh bien! hausserez-vous encore les épaules? Ma politique voit plus loin que la vôtre; avouez-le.
LEÇON XXXIX.
LES FLECHES ET LES MOUTONS.
En ce tems-là; un prince avoit pour voisin de ses États un peuple dispersé sur une grande étendue de pays. Il leur proposa de se rassembler dans des villes, en leur offrant, pour leçon, l'exemple d'un faisceau de fleches qu'on ne peut rompre, tant qu'elles sont réunies. Votre force, leur fit-il dire par ses envoyés, naîtra de votre union.
Un Ancien parmi ce peuple demi-sauvage, fut chargé de répondre; & voilà comme il s'y prit: Nous convenons que rien ne peut briser des javelots en paquet; & qu'un enfant en viendrait à bout, en les prenant séparément; mais, convenez, à votre tour, qu'il n'est pas aussi facile de faire ce qu'on veut d'un peuple dispersé, que d'une nation qu'on a sous la main. Nous faisons ce que nous voulons du troupeau que nous renfermons dans l'enceinte d'une bergerie; mais nous n'en pourrions pas dire autant des moutons errans dans la plaine ou sur la montagne.
LEÇON XL.
LES ASTÔMES.
En ce tems-là; une nation avoit pour roi un tyran, & pour voisins tributaires & vassaux, une peuplade d'hommes sans bouche, & ne se nourrissant que d'air. On leur envoya le tyran, pour régner sur eux. Ils l'acceptèrent, mais en même-tems ils lui firent entendre par signes qu'un peuple qui n'avoit jamais faim, n'étoit pas aisé à être tyrannisé; & qu'un souverain qui avoit plus besoin de ses sujets, que ses sujets de lui, ne pouvoit sans risque vouloir tyranniser. Quand tu seras tenté d'abuser de ton pouvoir, lui dirent-ils dans leur langage, tu n'entendras pas de murmures qui ne seroient pour toi qu'un vain bruit à l'importunité duquel ton oreille s'accoutumeroit bientôt. Mais nous te ferons jeûner; & nous verrons si tu t'habitueras aussi facilement à la faim qu'au pouvoir arbitraire.
Il seroit à souhaiter que cette race d'hommes[2] sans bouche existât encore: on y enverroit en retraite les mauvais rois; & les jeunes princes pourroient y faire leur noviciat.
LEÇON XLI.
LA MARMOTTE-ROI.
En ce tems-là; un roi dormoit toujours sur son trône, & rendoit la justice à ses sujets en dormant; ses rêves alors devenoient des arrêts. Quelqu'un, qui n'étoit pas courtisan, osa lui dire un jour, en le voyant parler: Prince, pour dormir un lit est plus commode qu'un trône. Vous vous donnerez une courbature. Croyez-nous; allez vous coucher. Nous vous ferons remplacer par une marmotte.
LEÇON XLII.
LE SAGE FOU.
En ce tems-là; un sage avoit tenté plusieurs fois, mais toujours en vain, d'introduire la vérité à la cour. Le fou du roi vint à tomber malade, sans espoir. Le sage s'avisa de le contrefaire; & le contrefit si bien, qu'il lui succéda dans sa charge. Mais la vérité ne gagna pas beaucoup à ce déguisement. Dans la bouche de la sagesse, elle offensoit le monarque; dans celle de la folie, elle ne fit que l'amuser, & ne l'amenda point. Alors le sage quitta le service, & sortit du palais, en disant: Je vois bien que les rois sont incorrigibles.
LEÇON XLIII.
L'ÂGE D'OR.
En ce tems-là; un roi, qu'on appelloit autrement dans le fond de ses provinces, demanda un jour à table:
Mais, qu'est-ce que cet âge d'or, ce siecle d'or, dont j'ai quelque fois entendu parler.
Un de ses écuyers-tranchans lui répondit:
Prince, c'est un conte de fées inventé sans doute à plaisir par quelque poëte mécontent de la cour.
Mais encore....
Puisque Sa Majesté insiste.... On dit qu'il fut un tems où il n'y avoit sur la terre ni maîtres, ni valets, ni souverains, ni sujets; chacun se servoit soi-même.
Quoi! il n'y avoit pas de rois!... Comment les hommes pouvoient-ils s'en passer?
Le conte de fées dit qu'ils n'en étoient que plus heureux, & n'en vivoient que plus long-tems.
Cela n'est pas possible. Comment faisoient-ils donc?
Chaque famille vivoit rassemblée sous le bâton pastoral d'un patriarche.
Tout cela est bien un conte de fées.... Cependant, ajouta le roi, qu'on défende aux poëtes modernes de le versifier de nouveau, & aux nourrices d'en bercer leurs enfans.
LEÇON XLIII.
LE DICTIONNAIRE.
En ce tems-là; un despote oriental, un soir, attaqué d'insomnie, se faisoit lire par un de ses esclaves favoris quelques articles d'un gros dictionnaire. Le lecteur appelloit les noms; & le prince asiatique, selon leur bizarrerie ou son caprice, s'en faisoit lire un morceau, ou les passoit. Au mot insurrection, il dit à son esclave: Que signifie ce mot? L'esclave, qui avoit soin de parcourir des yeux chaque article, avant de le réciter, dit à son maître: Seigneur, je n'oserai jamais....—Qui t'arrête?—Seigneur...... Au reste, cet article concerne un peuple ancien, célebre par ses fables.—Encore.—Seigneur, vous pardonnerez à votre esclave.... Insurrection, droit de soulevement accordé au peuple de Crete contre ses souverains, quand ils se conduisoient mal dans leur place. Dans quelle classe, reprit Sa Majesté écoutante, a-t-on rangé cet article?—Dans l'histoire ancienne.—On s'est trompé; c'est à la mythologie ancienne qu'il falloit le placer..... Passons à un autre article.
LEÇON XLIV.
LES VOITURES DE LA COUR.
En ce tems-là; le sage Rhamakc se promenoit vis-à-vis de la maison publique qui servoit de dépôt aux voitures de la cour. On crut qu'il vouloit grossir le nombre des courtisans, & on lui offrit une place pour partir. Il refusa.—Que faites-vous donc ici?—Je m'amuse, répondit-il, à comparer le visage de ceux qui vont à la cour, avec le visage de ceux qui en reviennent. L'empressement des uns, les soucis rongeurs des autres, me frappent & me font faire des réflexions, qui m'ôtent toute envie d'aller voir ce pays d'où on ne revient pas comme on y va.
LEÇON XLV.
LA BALANCE.
En ce tems-là; j'entrai dans l'attelier d'un méchanicien: fais-moi vîte, lui dis-je, un char qui me transporte en deux minutes à la cour. Je ne saurois, me dit l'artiste, imaginer un char qui puisse te transporter en deux minutes à la cour. Mais je possede une machine fort peu compliquée, qui t'apprendra à être heureux, sans sortir de chez toi.—Où est-il cet instrument qui doit me rendre heureux, sans sortir de chez moi?—Le voici.
C'étoit une balance faite avec beaucoup de justesse. J'y pesai les biens & les maux de la vie. Elle resta dans un équilibre assez parfait. Elle m'apprit que tout est compensé dans la vie. Une sage insouciance fut le résultat de mon expérience; & je ne me souciai plus de sortir de chez moi pour aller en deux minutes à la cour.
LEÇON XLVI.
LE BANDEAU À LA COUR.
En ce tems-là; traversons, me dit mon compagnon de voyage, traversons ce palais, la demeure du souverain. Nous abrégerons de beaucoup notre route.
Je le veux bien. Mais avant d'y entrer, attache-moi ce bandeau sur les yeux.
Pourquoi te bander la vue?
Afin qu'en sortant de cette demeure royale, on ne me punisse pas d'avoir vu des choses qui ont besoin du mystere & du secret. Tel courtisan n'auroit jamais été disgracié, s'il eût fait l'aveugle à propos. Témoin, Ovide.
LEÇON XLVII.
L'HYPERBOLE.
En ce tems-là; un vieux courtisan disoit, non loin du monarque & assez haut pour en être entendu: oui!
Oui! quand toutes les eaux du ciel & de l'océan se teindroient en noir, il n'y auroit pas encore assez d'encre pour décrire les vertus de sa majesté.
Un jeune courtisan, voisin du flatteur, lui dit tout bas: Ne rougis-tu point, à ton âge, de te permettre des hyperboles de cette force? Et ne vois-tu pas qu'elles manquent leur effet.
Je connois, répondit tout bas le vieillard flatteur, la mesure de l'amour-propre & la portée de l'esprit du prince. Vas! les princes ont su gré de discours encore plus extravagans.
LEÇON XLVIII.
LA CHAISE-PERCÉE.
Un roi avoit coutume de donner ses audiences dans sa garde-robe. On devroit prendre au mot de tels rois; & ne faire pas plus de cas des oracles qu'ils rendent sur le trône, que du bruit qu'ils laissent échapper sur leur chaise-percée.
LEÇON XLIX.
LE VOILE.
En ce tems-là; couverte de son voile, une femme se présenta à la cour. Le roi, qui étoit très-jeune, à travers la gaze, crut appercevoir beaucoup de charmes, & fit le plus gracieux accueil à celle qui portoit le voile de gaze.
La même femme, quelque tems après, s'offrit une seconde fois aux yeux du prince; cette fois sans voile. S'appercevant que le jeune monarque la regardoit à peine, elle lui dit: Prince! ce qui m'arrive est aussi votre histoire. Un roi qui n'a pas beaucoup d'expérience, est comme une femme qui n'a pas beaucoup de beauté; & le premier ministre d'un tel roi est comme le voile de cette femme. Un voile de gaze cache plus ou moins les défauts du visage qu'il couvre, ou en fait sortir plus ou moins les charmes. C'est à celle qui le porte, c'est à la main qui le place, à le faire avec avantage. Un ministre fait valoir son prince, ou le cache tout-à-fait.
LEÇON L.
LES DEUX CÔTÉS DE LA MÉDAILLE.
Un jeune étranger visitoit ma patrie, & s'extasioit à chaque pas qu'il y faisoit. Le beau pays! Heureux ceux qui y sont nés, & qui pourront y mourir! Heureux sur-tout les habitans des grandes villes. Tous les jours, ce sont des fêtes, des divertissemens nouveaux. On n'a que l'embarras du choix. Des spectacles brillans y font passer des heures entieres comme des minutes. Veut-on des occupations plus graves, plus essentielles? Des académies de tous les genres vous ouvrent leurs portes. Ici, on polit la langue; là, on exerce la raison. Plus loin, on vole la nature dans ses secrets les plus cachés. Les riches & les grands n'ont pas de palais assez vastes pour contenir tous les chef-d'œuvres des artistes. Heureuse nation! Que tu as bien raison d'être idolâtre de tes maîtres! Tu leur dois toutes tes jouissances; & ils te laissent à peine appercevoir la différence des tems de guerre ou de paix.
J'entendis cet éloge avec un sang-froid qui piqua la curiosité du jeune étranger; il m'accusa d'ingratitude, & de ne point sentir tout mon bonheur. Je lui répondis: Jeune étranger, je pourrois te faire un portrait de ma patrie, tout différent & tout aussi fidele. Tu n'as vu que le côté d'or de la médaille, le reste est de fer. Nous achetons cher les belles choses qui t'extasient. Nous avons des spectacles en tout tems; mais nous n'avons pas toujours du pain: nous avons des académies savantes; mais nous n'avons pas encore des tribunaux intégres: on nous fait chanter de jolis airs; mais nous n'avons pas encore de bonnes loix: le prince donne des fêtes, & c'est tout le peuple qui les paye. Nous sommes des esclaves couronnés de fleurs; mais il y a long-tems qu'on nous a enlevé le bonnet de la liberté.
LEÇON LI.
LE COURTISAN MARCHE-PIED.
En ces tems-là; un roi impatient n'avoit pour le moment ni écuyer, ni valets, ni esclaves qui pussent l'aider à monter sur son char. Un courtisan qui s'en apperçut, se précipita aussitôt au-devant de lui, & de son corps courbé jusqu'à terre lui fit un marche-pied[3] commode, dont le prince usa sans façon.
On reprocha à l'homme de cour une complaisance qui tenoit de la bassesse. Il répondit: Un roi impatient qui, pour monter plus vîte dans son char, met le pied sur le dos de son courtisan, donne à ce courtisan le droit de marcher sur le ventre de ses sujets.
LEÇON LII.
LA GALETTE.
Avant qu'il y eût des rois, sur le déclin du gouvernement patriarchal, dans une contrée dont je ne dirai pas le nom, il étoit d'usage, à un certain jour de l'année, que chaque famille réunie dans la maison paternelle, se mettoit à table & divisoit une galette, en autant de morceaux qu'il y avoit de parens au banquet. Un étranger sans famille vint à passer dans ce canton, & instruit de cette fête coutumiere, parvint par ses beaux discours à réunir toutes les familles en une seule assemblée: Mes amis, leur dit-il, dans trois jours vous rompez la galette d'usage, chacun dans le sein de vos foyers. Faites mieux cette année; puisque vous êtes tous des hommes, tous égaux; amassez en monceaux toute la farine qui servoit à composer vos galettes, & n'en pétrissez qu'une de toutes, que vous mangerez tous en commun, comme il convient à des freres. Si vous le voulez même, comme c'est moi qui vous ai ouvert cet avis, vous me chargerez de cette besogne & du soin de la distribution par égales parties. Les bonnes gens qui formoient l'assemblée, ne se méfiant de rien, répondirent: À la bonne heure. Tenez-là prête pour dans trois jours, & vous nous la partagerez également. Le troisieme jour arrivé, on s'assemble. Notre avanturier placé au haut bout de la table, commence par couper la grande galette en autant de morceaux qu'il y a de chefs de famille. Puis, il leur dit: Mes enfans, vous êtes convenu de me laisser faire les fonctions de pere de famille; par conséquent de prendre à moi seul toute la peine que chaque pere de famille auroit prise dans la maison. Or, comme il est juste que toute peine ait son salaire, & que le salaire soit proportionné à sa peine, vous trouverez bon que je commence par me servir, & par m'adjuger la part de chaque chef de famille; le reste sera pour vous, & le harangueur tout de suite de porter à sa bouche un morceau qu'il dévora: il n'avoit pas mangé depuis trois jours. Il se préparoit à entamer une seconde part, lorsque son voisin lui dit, en retenant son bras: Un moment, mon ami; comme vous n'avez qu'une bouche, vous ne pouvez consommer la nourriture de cent autres bouches. Tenez-vous-en à votre premier morceau, puisqu'il est mangé, & souffrez que nous mangions les autres ou retournez d'où vous venez.
L'avanturier fut obligé de retourner d'où il venoit. Et depuis ce tems les bonnes gens, qu'il vouloit séduire, ne souffrirent plus d'étranger parmi eux & firent leur part eux-mêmes.
LEÇON LIII.
LE CONTRAT SOCIAL.
En ce tems-là; plusieurs familles habitoient un morceau de terre isolé. Chacune renfermée dans son domaine, se gouvernoit elle-même sous l'œil du plus ancien des peres. Un étranger échoua un jour sur les côtes de cette isle. Après l'avoir parcourue, il parvint, à force d'instance, à rassembler les chefs de famille, & leur tint ce discours:
Mes amis, vous & vos enfans, vous paroissez vivre heureux. Mais il y a un terme à tout. À la premiere dissension qu'un rien peut faire naître, vos familles armées les unes contre les autres, peuvent chercher à s'entre-détruire; sur-tout n'ayant aucun tribunal où chacune d'elles puisse porter sa cause. Ce premier différend sera suivi de plusieurs autres. Pour prévenir les maux que je prévois, il me semble, sauf meilleur avis, que vous devriez élire une espece de souverain qui vous dictera des loix, à l'ombre desquelles vous pourrez dormir en paix. Mais pour que ce souverain ne soit pas juge dans sa propre cause, il faudrait en trouver un qui vous soit étranger par le sang, & par les intérêts.
Un vieillard interrompit le harangueur, en ces termes:
N'en dites pas davantage, nous devinons le reste. Écoutez-nous à notre tour. Nous avons vécu jusqu'à présent heureux. Ce que nous avons sait, nous pouvons le faire encore. Nous sommes assez hommes pour nous gouverner nous-mêmes. Cependant, nous voulons bien en essayer; & comme vous êtes ici le seul étranger, c'est vous probablement que vous avez en vue pour être notre souverain. Nous y consentons; mais à une condition, c'est que devant être responsable des loix que vous nous proposez, vous devez l'être aussi de tous les maux qui nous arriveront, & auxquels vos loix n'auront point remédié. En conséquence, vous payerez de votre tête le premier meurtre arrivé sous votre regne.... Y consentez-vous?....