BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
(ŒUVRES NOUVELLES)

THÉO VARLET

LA
BELLA VENERE

(LA BELLE VÉNUS)
CONTES

AMIENS
LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE
7, RUE DELAMBRE

1920

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Il a été tiré :

25 exemplaires sur Japon, numérotés de 1 à 25.

100 exemplaires sur Hollande, numérotés de 26 à 125.

375 exemplaires sur Arches, numérotés de 126 à 500.

2.000 exemplaires ordinaires.

La présente édition est l’édition originale de cet ouvrage.

Tous droits de reproduction réservés.
Copyright 1920 by Edgar Malfère.

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

  • Heures de Rêve, épuisé.
  • Notes et poèmes, épuisé.
  • Notations, épuisé.
  • Poèmes choisis, épuisé.

Traductions :

  • L’Ile au Trésor (R. L. Stevenson).
  • Les Paumotous (R. L. Stevenson).
  • Les Gilberts (R. L. Stevenson).
  • Les gais Lurons (R. L. Stevenson).
  • Le Maître de Ballantyne (R. L. Stevenson).

Ces cinq volumes aux éditions de la Sirène.

LA BELLA VENERE

En voyage de noces, oui, Monsieur, parfaitement ! ricana le peintre après une grosse goulée de son troisième pernod. C’était imbécile. Mais que voulez-vous ! la jeunesse ; et ce sacré soleil de Provence qui nous étourdissait comme du gros vin, au débarqué de Paris et de son sale été.

— Vous l’aimez, dites-vous, Cassis, parfait résumé des petits ports méditerranéens ? Ah, Monsieur, si vous l’aviez connu avant l’invasion industrielle !… Ce matin-là, ma pauvre Miette voyait pour la première fois le ciel de pur cobalt et sa lumière d’apothéose sur la mer indigo. Les collines calcaires et leurs bois de pins, le cap Canaille et sa formidable falaise ocre rouge ; cet éclatant décor enchantait ses yeux de septentrionale. Le long du quai aux maisons peintes, chébecs, tartanes, lesteurs, entrecroisant leurs agrès vernis de lumière. Sur une goélette, des matelots bariolés (et même un nègre en jersey rouge), à l’ombre d’une voile, mangeaient la bouillabaisse, en buvant à la régalade le jet d’un poûro clissé. La scène nous captiva. De romanesques désirs, trop familiers à nos imaginations, s’éveillèrent.

— Quelle poésie, soupira Miette, de naviguer ainsi à la voile ! Quelle aventure inoubliable ce serait de vivre notre lune de miel dans la brise marine, loin des sites banalement civilisés !

De ce beau rêve elle voulut au moins garder le souvenir : pliant, chevalet, toile, parasol, furent dressés, et je dus, en dépit du pavé qui nous rôtissait les semelles, travailler.

Le soleil provençal nous intoxiquait, Monsieur ; et reproduire cette vivante scène de l’Odyssée eut tôt fait de m’emballer à fond. Irréalisable, ce voyage de noces ultra-fantaisiste ? Pourquoi ? Préjugé pur !… Mon esquisse venait bien, lorsqu’une voix creuse murmura derrière mon épaule : « Chè bellezza ! » Je me retournai. Une espèce de forban, basané, barbu de noir, s’écarquillait d’admiration. Sa goélette ! son équipage, dessinés au naturel ! Car il était le patron, expliquait-il, lui, Bartolomeo Tosatti, Syracusain ; et il achèterait volontiers le tableau, avant de partir, si j’y mettais d’abord les couleurs… Occasion unique ! Miette, à qui je traduisais ce verbiage, me suppliait du regard. Je brusquai la négociation. — Quand, ce départ ? Demain ? Alors, impossible d’achever mon œuvre. En plusieurs jours, oui ; et même, je lui en aurais fait cadeau !

Il marcha d’emblée. Voulions-nous ? Il nous emmenait — gratis, et nourris, porco Madonna ! de sa cuisine particulière — jusqu’à Syracuse, et jusqu’à Samos, où il portait la cargaison de ciment. Une cabine ? Nous aurions la sienne propre. Meilleure que sur les grands paquebots, sa parole ! — Venez donc la voir !

En effet, de grandeur et de netteté insolites pour une goélette de 150 tonnes, le rouf possédait une large couchette, table, chaise, placard. Sauf trois petits barils dans un coin et tout un arrimage de fiasques et de bouteilles, cette chambre eût séduit des passagers moins accommodants. Affaire conclue. Et l’on trinqua au succès du voyage.

En regagnant le quai, Miette serrée à mon bras, exaltante, je plaisantai le nom inscrit à l’arrière du bateau, en lettres d’or sur champ d’azur : Bella-Venere, Siracusa. — Oui, la Belle Vénus, la belle amour, quoi !

— C’est bien pour nous ! gamina-t-elle, rougissante.

Ah, Monsieur, quel triple imbécile je faisais !

Le soir, j’invitai Bartolomeo à un dîner somptueux… Comme elle pouffait joliment sous cape, Miette, et me pressait du genou, tandis que « le vieux loup de mer », disait-elle, se versait à pleines rasades champagne et bénédictine ! Comme elle s’amusait des mirobolantes histoires de mer, du grotesque sabir franco-italien !…

Enfin, le nègre de la Bella-Venere vint chercher notre bagage, et nous couchâmes à bord. Mais nous n’y tenions plus d’impatience et souhaitions puérilement que la nuit fût passée.


Le branlebas de l’appareillage nous éveilla. L’aube éclaircit, à la fenêtre ouverte de la cabine, le rideau, frémissant de brise matinale. Nous bondîmes de la couchette, et en cinq minutes nous étions dehors. Aux ordres braillés par le capitaine, les pieds nus battaient sur le pont, des poulies grinçaient, la chaîne de l’ancre cliquetait, et les voiles se gonflaient, glorieuses, sur l’aurore débordant la majestueuse falaise du Canaille.

Héroïsme des beaux départs, savourés à notre premier bond, hors du môle ; ravissement de piquer vers le large, de voir fuir le petit port endormi au fond du golfe, et le panorama de montagnes calcaires rapetissé bientôt à l’horizon… Ah ! ce lever de soleil !…

Miette avait par bonheur le pied marin, et ce fut, toute cette première matinée, la classique contemplation du sillage mousseux élargissant derrière nous sa traîne de dentelle, sans que notre solitude fût troublée par l’affairement de l’équipage. Car, presque tous Grecs de l’Archipel, ils parlaient romaïque : et Miette s’amusait fort de ne pas les comprendre. — Notez bien, Monsieur, que j’avais, l’année précédente, fait le voyage de Grèce, et que je les comprenais, moi.

Pour déjeuner, cependant, Bartolomeo nous appela, et, sans autre mention de cuisine spéciale, nous mit près de lui, à la table commune. Diversion pittoresque, d’ailleurs. Le pilaf, chef-d’œuvre du maître-coq nègre, les grosses olives de Syrie, le fromage sicilien, le vin résiné, flattèrent nos goûts d’exotisme. Sur la fin du repas, tandis que j’étudiais les huileuses physionomies de nos hôtes, le grand boiteux à bonnet phrygien m’adressa la parole ; mais, par nonchalance, et afin d’éluder leurs bavardages futurs, je feignis de ne pas comprendre. Bartolomeo ricana, et les autres plaisantèrent à mi-voix, redoublant leur curiosité à notre égard.

Tous avaient les mêmes yeux hardis et vifs, les mêmes gestes lents et fléchis, et nous dévisageaient avec une insistance gênante, exagérée chez le nègre par la bestialité de son perpétuel sourire.

— Il me fait presque peur, dit Miette en s’éloignant. Il a l’air d’un cannibale. Je ne suis pourtant pas si grasse !

Mais c’étaient de braves gens, au fond, ces sauvages, si attrayants pour des yeux de peintre ; et l’argument irréfutable, qu’ils ressemblaient aux compagnons d’Ulysse, tranquillisa Miette.

L’après-midi fut un long rêve d’amoureux, dans la fraîcheur saline, à l’ombre des voiles. Le vent se maintenait à l’ouest ; nous filions grand largue ; l’homme aux bras tatoués tenait la barre ; à l’avant, les autres buvaient de la mastique en jouant à la morra. Après dîner, ils tinrent un long conciliabule, puis un gringalet — béret bleu, nez cassé et dévié — accompagna sur la guitare des refrains de café-concert et de nasillardes complaintes, — fort poétiques, déclara Miette, dans la mélancolie crépusculaire… Ah oui, Monsieur, poétiques !…


Au matin, le vent avait molli ; plus de houle ; et nous filions à peine trois nœuds. Le jovial Bartolomeo vint me rappeler que ce temps était juste propice à faire le portrait de l’équipage, tantôt, les besognes courantes expédiées, après la soupe.

Notre matinée en fut gâtée ; la nourriture nous sembla médiocre, et ces matelots par trop grossiers. Ce fut un soulagement lorsque, Miette assise derrière moi, j’esquissai le nouveau groupe.

Je m’intéressai vite à mes lascars, et m’échauffais au travail, lorsque, malgré moi, dans le semi-automatisme du dessin, j’écoutai leurs paroles.

Les syllabes romaïques me redevenaient familières, et le sens des mots, des phrases, s’élucidait. — Mais pourquoi donc avais-je la subite certitude que, figés dans la pose, et se lançant, bouche de coin, les répliques, ils parlaient de nous ?

— Il ne comprend pas ! ricanait le guitariste au nez cassé.

J’entrevis leurs regards furtifs vérifier mon impassibilité. Que me voulaient-ils donc ? Et, les yeux fixés sur mon dessin, l’attention en arrêt, j’écoutai.

— Pistolet ou non, j’en viendrai à bout, moi seul, disait le nègre. Et je réclame d’abord la poule…

— Chacun son tour, trancha le capitaine. On tirera au sort. Mais après ça ?

Les brutes éclatèrent de rire. Mon cœur ne battait plus, une horrible torpeur de cauchemar m’envahissait : — J’allais pâlir ! Et, refoulant, pour savoir encore, d’abominables imaginations, avec des gestes méthodiques, mes doigts glacés ouvrirent la palette, et, somnambuliquement, y vidèrent le tube à vermillon.

— Silence, chuchotait, rageur, le capitaine. Tenez-vous tranquilles, idiots ! Je veux dire : en débarquant à terre. Elle jasera.

— Hé bien quoi ! On la débarquera avant d’arriver à terre, riposta le bonnet phrygien.

— C’est vous autres qui jaserez, alors, gronda Bartolomeo.

— Le premier qui ose… menaça le nègre, en crispant les poings.

Il y eut un silence. Je contemplais ma flaque de vermillon. Devais-je bondir, chercher mon revolver, et tirer dans le tas ? Mais je n’avais que cinq coups pour eux sept. Et puis, j’étais hypnotisé sur l’idée de paraître calme, indifférent…

J’y réussis. — Dieu ! quel effort ! — J’osai les regarder de nouveau, affronter leur examen sournois, tandis que le désespoir de la catastrophe m’emplissait le crâne.

— Quand, alors, hein ? gronda le nègre.

— Quand il aura fini le portrait. C’est bien le moins. Et puis, à nous la poule, jusqu’à Samos.

Et le guitariste pinça un allègre « Viens, Poupoule » repris en chœur sur d’obscènes paroles de matelots.

— Quelle jolie langue, ce grec moderne, dis, mon amour ? hasarda Miette.

Un spasme furieux de mes mâchoires trancha net le bouquin d’ambre de ma pipe éteinte qui roula sur le pont.

Impossible ! je succomberais avant de les exterminer tous, et ma pauvre femme n’y profiterait guère… D’affreuses visions me torturaient, comme sous l’influence d’une drogue, d’un mortel anesthésique. Il nous fallait fuir ; fuir était la seule ressource ; et, vu ce répit annoncé, oui, je pouvais combiner des plans…

Mais la situation devenait intolérable. Les matelots, avec des plaisanteries ignobles, buvaient le raki à la bouteille. Miette s’étonnait de mon silence, alors que prononcer un mot eût fait éclater en folie ma rage contenue. Je n’osais lever la séance, et, misérablement, béais sur mon dessin.

— Basta ! cria tout à coup Bartolomeo. Et, désignant le sud-est, il se mit à hurler des ordres. Tous se précipitèrent à la manœuvre pour réduire la voilure.

— C’est un grain, signor : remisons le portrait.

En effet, sur la mer bleue, une zône sombre et ridée s’élargissait rapidement vers nous. Cinq minutes plus tard, le bateau, en pleine rafale, se couchait à demi sur tribord. On s’affairait, dans la saute de vent, à changer les amures. Nous étions oubliés. J’entraînai Miette dans la cabine, et lui versai avant tout un verre de syracuse.

— Celui-là est peut-être meilleur ? dit-elle en désignant les trois petits tonneaux cerclés de cuivre.

Lui révéler la situation vraie ? Non. L’y préparer, d’abord.

— Ça ? des barils de poudre, plutôt. Nous sommes ici chez des contrebandiers, des pirates, des sacripants…

Je suffoquais. Elle m’enlaça, tendrement inquiète.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon amour ? Tu les écoutais, je l’ai bien vu. Raconte-moi tout : je ne piquerai pas de crise de nerfs.

Elle était brave, je le savais, et de bon conseil aussi. J’avouai que ces brutes maudites voulaient… nous dévaliser, pis même ; et qu’il fallait trouver un moyen de fuir avant le fatal achèvement du tableau.

Elle pâlit à peine, ma pauvre Miette ; ses grands yeux confiants m’infusèrent le courage, et elle jura de vivre et de mourir avec moi. On trouverait sûrement, à deux. L’essentiel était de dissimuler jusqu’au bout vis-à-vis des scélérats.

Mais nous avions à peine conçu le plan de faire des signaux au premier bâtiment rencontré, qu’un violent mal de mer se déclara chez elle, par réaction nerveuse.

— Patience ! murmura-t-elle en se couchant : il faut le calme pour achever le tableau ; et je serai alors vaillante.

C’était juste : la bourrasque me laissait tout loisir de combiner mon plan. J’allai à la cambuse chercher ma portion, puis revins m’enfermer pour la nuit, le revolver sous la main, au chevet de Miette tombée dans une torpeur dont j’enviais l’insouciance anéantie.

Inutile de vous dire les projets que je combinai et rejetai successivement comme irréalisables et absurdes. Ou bien je me butais à la sinistre impossibilité de fuir, sans complicité, d’un bateau en pleine mer, et un délire lucide ramenait la cinématographie des horreurs qui allaient accompagner et suivre — suivre, surtout ! — mon assassinat par ces brutes. Ou bien, le nègre, le géant boiteux, le guitariste au nez cassé, Bartolomeo, et les autres, je les surprenais sans défense, les massacrais, en bloc ou tour à tour, avec de vengeresses cruautés… Je côtoyai la folie durant cette nuit horrible, ballotté sur ma chaise dans cette cabine étouffante, où je n’osais m’endormir, prêt à repousser une éventuelle agression. Vers l’aube seulement, j’attrapai deux ou trois heures de sommeil.

Mais, au lieu de retrouver ensuite, comme on fait après un songe persécuteur, la bonne sécurité de la vie normale, mon réveil se buta contre une réalité oppressive à l’égal du cauchemar. Cependant, la vue de Miette, toujours ensevelie dans les limbes du mal de mer, finit par évoquer le sang-froid, l’énergie, la ruse nécessaires à l’action. J’ignorais certes le plan à suivre ; mais je le sentais secrètement élaboré en moi, prêt à se formuler, à se réaliser de lui-même, aux approches du danger. Et, par besoin de flairer les nouvelles, je sortis sur le pont.

La mer avait un peu calmi. Entre de gros nuages, le soleil brillait. Bartolomeo vint à moi, plaignit fort « la signora » de son indisposition ; les matelots me saluèrent, obséquieux, et le nègre me fit voir triomphalement la friture de poulpes qu’ils venaient de pêcher… Ces gens-là, des gredins ? N’y avait-il pas erreur ? Une plaisanterie stupide, peut-être, une galéjade de matelots destinée à voir si je comprenais leur patois ?… Et, la durée d’une pipe, je m’enlisai dans ce doute provisoire.

Le soleil disparut ; la brise renforça. Cauteleux à l’excès, Bartolomeo insinua : « Nous ne le finirons pas encore aujourd’hui, ce portrait. Quel péché ! » Et, brutalement, la persuasion du complot me ressaisit.

Journée démoralisée. Parfois, l’attente des événements s’engourdissait de fatalisme passif ; puis un lancinement aigu rouvrait la crise d’inquiétude immédiat qui me fondait le diaphragme, me vidait la poitrine ; et des envies affolées me prenaient, d’entamer la lutte sans retard, pour fuir cet épouvantable malaise. Alors, je retournais auprès de Miette qui, du fond de son anéantissement, esquissait un sourire, me chuchotait : « Patience ! »

Le soir, un grand paquebot du Lloyd, ses trois étages de cabines illuminés d’un bout à l’autre, nous dépassa, dans une bouffée de musique. Si Miette avait été valide, j’aurais, je crois bien, risqué l’aventure.

Cette nuit-là, je cuvai dans un noir sommeil la courbature nerveuse de ces émotions.

L’angoisse d’un dénouement prochain me réveilla. Fini, le gros temps : la goélette filait vent arrière, sans la moindre secousse. Le tableau s’achèverait demain, au plus tard : il fallait fuir aujourd’hui même. D’ailleurs, Miette, rétablie entièrement, déjeuna de bel appétit, et me communiqua son optimisme.

Grâce à la pêche, aux traînasseries de l’équipage, la séance fut remise après le repas de dix heures, auquel nous dûmes figurer, domptant nos répulsions, auprès des odieux scélérats. Ils affectaient un respect exagéré. Le capitaine était tout miel, et le nègre nous passait les fins morceaux. — Mais j’étais heureux que Miette ne pût comprendre leur cyniques lazzis !

Vers onze heures, Bartolomeo nous fit remarquer, à l’horizon, sous les nuages, une longue chaîne de sommets vaporeux : la Corse et la Sardaigne. « Malheureusement, ajouta-t-il, c’est de nuit que nous passerons le détroit de Bonifacio ; sans quoi, vous auriez pris là-bas quelques jolis dessins. »

Miette lança un petit rire nerveux, et je dus traduire à Bartolomeo son objection naïve : le détroit de Bonifacio était large, sans doute, et mes dessins n’auraient pas grand’chose à représenter, si l’on prenait le milieu ?

Large ? Bien entendu. Une huitaine de milles. Mais, faisant route au nord des îles Lavezzi, on doublait les falaises du cap Pertusato, à dix encâblures du fanal. Toutefois, avec cette brise, il serait au moins onze heures, et Papassendis, l’homme de barre, resterait seul à surveiller les feux de la côte.

La séance de pose commença dans une fièvre d’espoir. Oui, j’avais compris. Mais en même temps, je m’invectivais de n’avoir prévu que notre chance unique était là-bas. Un kilomètre, et deux, ma brave Muette les nagerait, dans cette mer tiède, elle qui égalait, naguère, mes prouesses, sur les plages de la Manche. Le tout était de quitter le bord sans donner l’éveil. Car ce serait vite fait de mettre un canot à la mer et de nous rattraper, au clair de lune.

Tandis que Miette lisait, accotée à la cabine, j’examinais ce Papassendis, le nabot aux dents pourries, qui se trouverait sur le pont, lors de notre fuite. Non, rien à tenter, pas plus que sur les autres, avec cette bête féroce. Impossible de l’attendrir ; et, quant à le soudoyer, il nous trahirait aussitôt. — Un coup de revolver ? Du bruit. Le bâillonner ? Ma poigne inexperte le laisserait crier, sûrement. — Quoi, alors ?

Cependant, je m’appliquais à fignoler sa ressemblance, puis celles de Bartolomeo et du guitariste, afin de tenir en haleine les autres, et spécialement le nègre, très animé. Et je tâchais de surprendre dans la conversation de l’équipage la preuve définitive de leurs intentions. Mais le capitaine me harcelait de sa loquacité, et je ne saisissais pas grand’chose. A la fin, il s’étira, vint se planter devant la toile, et me demanda quand j’aurais fini ?

— Demain soir, après-demain, au plus tard.

— Vous voyez, vous, on attendra, jeta-t-il à ses hommes. La couleur n’est pas toute mise.

L’équipage défila, et ceux dont les traits n’étaient qu’ébauchés exhortèrent les autres à la patience.

Sitôt dîné, Miette et moi retirés à l’arrière, la bande se mit à boire. Au coucher du soleil, tous avaient leur plein, et la fête se prolongea sous un fanal. Un accordéon s’était joint à la guitare, et des castagnettes, improvisées avec une couple de cuillers, scandaient les ignobles chansons. Une angoisse nous étreignait : n’allaient-ils pas avancer l’heure du massacre ? Il est vrai que pas un seul ne fût arrivé jusqu’à l’arrière sans tomber d’ivresse, et avec mon revolver et une hachette trouvée dans la cabine, j’avais des chances. Mais, tout à leur crapuleuse ribote, ils paraissaient nous avoir oubliés. Par bâbord avant, des phares jalonnaient la côte silhouettée contre le clair de lune. Nous piquions droit sur le feu à éclats du Pertusato.

Enfin Papassendis, titubant, vint relever l’homme de barre, qui avait solitairement tété sa fiole de raki, et tous descendirent cuver leur ivresse, dans le poste.

Il était temps. Les lumières de Bonifacio s’alignaient au loin comme un train immobile. Avant trois quarts d’heure, la goélette doublerait le cap. Nous rentrâmes nous équiper.

A mesure que la minute décisive approchait, les cruelles alternances de crainte et d’espoir s’atténuaient, et ce fut avec un sang-froid parfait que je dirigeai les préparatifs. Miette, fiévreuse, à présent, les pommettes rougies, serrait les mâchoires, et s’efforçait de sourire. Nous nous dévêtîmes, enfilâmes les maillots destinés à de joyeux ébats dans les calanques ensoleillées ; je ficelai à ma ceinture, cousus dans un sachet imperméable, or, bijoux et papiers ; puis, un cache-poussière chacun sur les épaules, nous ressortîmes. La pleine lune, déjà haute, éclairait Papassendis, affalé sur la barre qu’il maintenait par un reste de lucidité professionnelle. Bonifacio disparaissait au fond de son golfe, et les falaises libératrices du phare approchaient. Dix minutes encore.

C’était inévitable, décidément : je tuerais Papassendis. — Lui ou nous : légitime défense. Pas le moindre doute. La chose allait de soi, et l’exécution de cette brute ennemie fut réglée par la même irrésistible fatalité qui machine les rêves. Nous rentrâmes, et, sous la lampe, dégagée de sa monture de roulis et posés au bord de la table, j’assujettis la lame de mon rasoir tout ouverte dans le prolongement du manche. Assise sur la couchette, le revolver armé sur ses genoux, Miette me regardait faire.

Le long du bastingage, précautionneusement, je me glissai jusque derrière le timonier. L’homme ne me vit pas. Il somnolait, la tête presque renversée sur son bras gauche appuyé contre la barre. Son cou nu se présentait à souhait. Je ne tremblais pas ; et j’admire encore la précision de mon geste, la promptitude avec laquelle ce fut fait. Pas un cri. Le rasoir, en trois coups d’énergique va-et-vient, traversa la gorge et toute une tuyauterie coriace, giclante et gargouillante ; je sentis la lame ébréchée s’incruster dans les vertèbres, et la brute s’écroula comme un sac de pommes de terre. Non, Monsieur, ce n’est pas le diable de tuer un homme ; et ma seule émotion alors fut la joie d’avoir réussi mon coup, supprimé ce dernier obstacle. Je tirai une longue respiration de la brise nocturne. A huit cents mètres par le travers au haut de la falaise clignotait le phare. Il était temps !

J’ouvris la porte, entraînai Miette… Mais dans notre brusque hâte, la lampe tomba, fracassée, et le pétrole flamba. Machinalement, j’étouffai l’incendie sous nos cache-poussière, et nous sortîmes, effrayés. S’ils avaient entendu, à l’avant ! — Mais non : rien ne bougeait. Tous ivres-morts. Le seul murmure des bulles fuyantes, contre la flottaison… Je m’avisai soudain que la goélette virait peu à peu de bord, s’éloignait du Pertusato.

— Vite ! vite ! chuchotai-je. Et, descendus le long d’un câble, nous prîmes la mer, silencieusement.

Évasion ! la fraîche caresse de l’eau, les libres souplesses des membres flottants nous imprégnèrent d’une merveilleuse joie physique. A longues brasses marinières nous glissions de conserve, sur le flanc gauche pour mieux fendre le clapotis léger, et l’ivresse animale de la nage transformait en épreuve sportive cette course pour la vie.

Nous étions à deux cents mètres de la goélette lorsqu’une fumée rouge s’échappa de la cabine. Le feu, mal éteint, se propageait. S’ils allaient prendre l’éveil, nous apercevoir, trop visibles sur ces flots éclairés de lune, nous poursuivre ! — Afin d’encourager notre furieuse allure, je comptais les brasses, à mi-voix.

Le phare, vu notre position au ras des vagues, nous paraissait toujours aussi loin ; mais la dérive de la Bella-Venere nous favorisait visiblement, et sa distance augmentait de façon inespérée.

Je l’évaluais à cinq cents mètres, lorsqu’un éclair soudain, un coup de flamme tonnant, puis un autre, et un troisième, jaillirent de la goélette en bouquet d’artifice. Une fumée obscurcit la lune, et un débris tomba, nous aspergeant d’écume, à cinq ou six mètres.

— Qu’est-ce que c’est ? cria nerveusement Miette, en cessant de nager.

— Les tonneaux, les tonneaux de la cabine : tu vois bien que c’était de la poudre !

Et un rire m’envahit, absurde, immaîtrisable, un crescendo de gaîté nerveuse, qui gagna bientôt Miette, crise de résurrection définitive, après ces deux jours comprimés et traqués d’angoisses. Nous nous embrassions à fleur d’eau, nous dansions, par furieux coups de pieds, comme des gosses ; et nous restâmes à faire la planche, à étirer notre joie dans ce bain de vif-argent qu’illuminait le prodigieux lampadaire de la lune. Puis, sans hâte, amusés de cette insolite partie de nage nocturne, nous avançâmes vers le phare.

On distinguait, sous la majestueuse révolution des lentilles lumineuses balayant l’espace de projections rectilignes, une silhouette noire grotesquement armée d’un porte-voix… Cris, appels, encouragements ; puis un bruit d’avirons ; et les gardiens nous recueillirent dans leur barque, seuls survivants de ce naufrage dont j’improvisai une version expurgée.

Quelle belle nuit, après cela, dans le lit destiné à M. l’Inspecteur des Ponts et Chaussées, où l’on nous hospitalisa, une fois secs et réconfortés !

Puis encore, le lendemain, à Bonifacio, ridiculement accoutrés de vêtements d’emprunt, ce déjeuner sur le port, à la terrasse du café Napoléon, où Miette me jura que pour rien au monde elle n’eût donné, à présent, notre aventure !

Le peintre sécha d’un coup son pernod, puis fixant le verre reposé sur la table, il reprit :

— Elle les aimait beaucoup, les aventures. Trop. Et celle-ci amorça indubitablement la catastrophe finale… Vous ne devineriez pas, Monsieur, non… Six mois après, elle se faisait enlever par un Brésilien, une espèce de nègre… Pauvre Miette ! — Il ressemblait tant, disait-elle, au feu coq de la Bella-Venere !

TÉLÉPATHIE

Le haschisch, jamais je n’en avais pris.

Non que j’affecte une magnanimité naïve à la Balzac et refuse de « penser malgré moi-même ». J’envisage au contraire les poisons comme une manière de sport, et les aperçus nouveaux qu’ils ouvrent sur le monde de l’esprit me séduisent à l’instar d’une course en automobile, d’un voyage en ballon, ou d’une plongée en sous-marin.

Trop tôt j’ai découvert ma voie. C’est seulement à l’aube de mes recherches que j’ai pu hésiter, éclectique, entre les divers « paradis artificiels ». J’eus bien alors pour le haschisch une passagère curiosité : mais cette drogue orientale me semblait si ardue à obtenir que je remis la chose de jour en jour, et, finalement, n’y pensai plus.

Vieil initié du bon Poison, j’ai pris un peu de cet exclusivisme qui nous fait, toxicomanes, aussi sectaires que prêtres de religions différentes. Le morphiné traite de Turc à More le fumeur d’opium, et les brutes ivres d’alcool n’ont pas assez d’injures pour nous autres dégusteurs d’éther. Nous le leur rendons bien du reste. Et quant à moi, sans aller jusqu’à suspecter Baudelaire, j’ai toujours tenu son haschisch en fort piètre estime.

Maintenant, je le connais : c’est pis que de la défiance, et l’on ne m’y prendra plus.

Avec l’éther, au moins, l’on sait à quoi s’en tenir. On peut établir la formule de sa folie, sa teneur moyenne en rêves. Il se dose à quelques décigrammes près, et je connais d’avance le résultat de chaque éthérisation.

Absorber de l’opium est encore possible, malgré les coupables sophistications des apothicaires et les fâcheuses lacunes de son efficacité.

Mais si vous avez l’esprit un tant soit peu mathématique, si vous tenez à conserver dans la démence cette lucidité d’analyse qui forme pour les esthéticiens de l’ivresse la meilleure volupté — se regarder être ivre — s’il vous plaît de lancer votre rêve comme un obéissant aéroplane dans le ciel de la folie pure, gardez-vous du haschisch, du ténébreux et perfide haschisch. Le haschisch, quand vous l’avez absorbé, c’est fini. Plus rien à faire. Vous êtes embarqué, pieds et poings liés, sur une mécanique indirigeable remontée pour un vol inconnu.

Je n’en soupçonnais rien lorsque j’acceptai, un après-midi, l’offre d’Albert Chaylas. Il s’étonnait de me voir, fervent des paradis artificiels, ignorer celui-ci. L’obtenir ? c’est bien simple : tout droguiste fournit au premier venu des quantités indéterminées de « cannabis indica ». Les pharmaciens eux-mêmes en délivrent, vu le grotesque usage qu’on peut en faire, de soulager cors-aux-pieds, durillons, et œils-de-perdrix.

Chaylas, ayant, comme maint habitué d’un seul poison, la manie de recruter des adeptes, était heureux de m’initier à sa drogue favorite, et caressait peut-être l’espoir de me faire abjurer l’éther. Il prépara, selon des rites minutieux, du café très fort et très chaud, tira d’un petit pot de Delft deux parts inégales de haschisch, fit dissoudre la plus grosse dans sa tasse, et m’offrit l’autre sur une cuiller.

C’était une sorte de glu vert-sombre, d’une odeur pénétrante d’herbes marécageuses et d’une saveur âcre qui serait celle du thé souchong poussée à une concentration excessive. Mélangée au café, la chose était buvable ; et une seconde tasse dissipa le goût, momentanément.

Pour passer l’heure préliminaire d’attente, où rien ne se manifeste, je proposai de relire « les paradis artificiels », comme un Joanne de ce pays merveilleux où j’allais m’aventurer. Chaylas m’en dissuada : il est contraire à la spontanéité des impressions de se suggestionner ainsi. On doit laisser venir l’effet, de lui-même. Et, en bon familier du haschisch, il se mit à parler de choses indifférentes, sans la moindre allusion à la drogue.

Malgré mes efforts, j’étais distrait. L’énigmatique résultat m’inquiétait. Cette inefficacité provisoire, ce silence du poison, déroutaient mon expérience. Qu’arriverait-il ensuite ? Serait-ce, comme avec l’éther, une béatitude ineffable préludant au défilé des rêves ? Ou bien l’océan d’images, les idées chatoyantes et agiles de l’opium ?

Allongé dans un fauteuil, auprès du feu, j’examinais attentivement la vaste pièce, éclairée du haut par une seule lampe électrique. J’épiais les coins sombres que devaient hanter chaque soir les fantasmes du haschisch… En vain, Chaylas, étendu de l’autre côté de la table — où sa tête seule m’apparaissait, parmi les livres et les bibelots — fumait nonchalamment sa longue pipe hollandaise et causait avec une placidité qui redoublait mon impatience. Dans les intervalles de la conversation, je retenais mon souffle pour m’assurer que la pendule fonctionnait toujours.

Je m’observais avec minutie. Le goût fâcheux d’herbes marécageuses rôdait à nouveau sous mon palais. Ma gorge était sèche. Mais je n’avais nul désir d’allonger le bras vers ma tasse de café pour vider les quelques gouttes restantes. La chaleur du feu de coke me pénétrait d’une somnolence irrésistible, nullement désagréable. Mes jambes s’alourdissaient, comme au début de l’opium… Rien d’autre. C’était peu, quarante-cinq minutes après l’absorption !

Les hautes bibliothèques bourrées de volumes, les tableaux à cadre dorés, une panoplie de kriss et de flèches, des fusils et des revolvers accrochés au mur — tout chargés, selon la manie de Chaylas — demeuraient proches et stables, bien réels et tangibles, sans la moindre apparence de cette fluctuation qui transfigure, après quelques bouffées d’éther, le monde extérieur en un décor sans relief ni perspective, mal tendu et vacillant.

— Es-tu sûr, demandai-je à brûle-pourpoint, que ton haschisch n’est pas une vaste blague ?

— Une vaste blague ? riposta lentement Chaylas, d’une bizarre voix de tête, une vaste blague ?

Et il se mit à rire, d’un petit rire sec et saccadé. Il déposa sa longue pipe sur la table, pour rire plus à l’aise, pour rire plus largement, pour éclater de rire, la tête renversée derrière les coussins du divan. A la lettre, il se tordait de rire.

— Une blague ! le haschisch une blague ! J’en étais sûr. Une vaste blague ! Mon vieux Fernand, tu me feras mourir !

Cette hilarité trop familière, je la trouvais incongrue, démesurée. J’étais froissé. Je le fis voir.

— Tu ris ? ma supposition n’est cependant pas si sotte… puisque je ne sens rien.

— Tu ne sens rien ? Mon pauvre ami ! C’est vrai. Tu ne peux savoir encore. Mais tu verras, tu verras !

Cette sorte d’excuse m’attendrit. Je ne lui en voulais pas. Ma question, à la rigueur, pouvait lui paraître saugrenue. Et j’en souriais moi-même.

Je repris mes observations. Les murs s’éloignaient comme si la pièce se fût agrandie à vue d’œil. Ma torpeur croissait. Il semblait qu’une onde subtile montât du tapis, me baignant bientôt jusqu’au cou, dont ma tête émergeait seule, où j’allais être noyé. Et j’éprouvais une sensation bizarre, d’habiter un corps étranger, de n’avoir jamais perçu combien ce corps m’était étranger.

J’examinai la tête de Chaylas. Lui non plus, je ne l’avais jamais regardé ! Le filet de cuivre de la table bordait à présent une étagère garnie de livres par le haut. Dans la vitrine du bas, entre les bibelots épars, il était, ce Chaylas étrange, un hilare, épanoui masque japonais ! Il me fallut rire, d’un rire sec et saccadé, inconvenant, d’un rire large, éclatant ; et cette exclamation me jaillit, absurde :

— Un magot ! Mon vieil Albert, tu as une bien bonne tête de magot !

La tête s’exhilara, yeux plissés, bouche tordue, en une grimace grotesque.

— Un magot ! Oui, Fernand : un magot ! Tu y es ! tu y es aussi, n’est-ce pas ?

En effet, j’y étais.

Tout : — mes propres paroles, la tête de Chaylas, cette vitrine japonaise, la pièce entière, jusqu’aux aiguilles caricaturales de la pendule — avait pris un aspect irrésistiblement bouffon. Je me redressai, je montai debout sur le divan pour prendre des choses une vue panoramique, et j’improvisai, sur leur cachet particulièrement drôlatique, une conférence burlesque.

Les facéties affluaient en moi avec une telle abondance que je n’avais pas le temps de les développer. Je ne pouvais que les marquer au passage d’allusions quintessenciées. Mais Chaylas comprenait à demi-mot, semblait même deviner avec une extraordinaire perspicacité ce que j’allais dire, et donnait la réplique à mes lazzis, avant que je les eusse énoncés, par d’étincelantes plaisanteries, non moins elliptiques.

Ces dix minutes-là, nous tînmes le plus extravagant concile de rire qu’il soit possible d’imaginer.

Peu à peu le sujet s’épuisa. Les dernières fusées s’éteignirent. Je me rassis.

— Ce n’est rien, affirma Chaylas. Cela commence.

Et je me rendis compte — ce fut une parenthèse de pensée — que nous voguions désormais en plein haschisch.

Comment dire l’inexprimable ? cette chambre me paraissait isolée dans l’espace, à cent mille lieues de la terre ; — nous avions transmigré dans une autre planète ; — mon corps recélait une âme excessivement agile et subtile ; — et de brefs éclairs de conscience étaient tout le souvenir de mon être antérieur… Prodige exquis et inquiétant, d’avoir transgressé les bornes fastidieuses de mon individu, d’avoir rejeté la vieille enveloppe des apparences quotidiennes, de voir les choses avec des sens nouveaux — qui sait ? peut-être à fond, sous leur aspect essentiel !

Oui, crevée la membrane de la réalité, c’est ici le plein-haschisch. Nulle hallucination, à vrai dire. Mes idées, promptes et saccadées, cinématographiques, filent et passent, se déroulent, volubiles comme les rouages d’une montre dont l’échappement vient de sauter… En même temps, au fond de moi, tout au fond, une pensée, énigmatique comme une lumière montant d’un puits de mine, s’élève par degrés vers la conscience, une pensée indiscernable.

Chaylas, lui, souriait. Quels étaient ses rêves ? Pourquoi, en me regardant, ce sourire de complicité ? Pourquoi sourire, moi aussi, avec une inquiétude secrète ?

Nous nous regardons, sans bouger.

Lui aussi voudrait bien parler ; mais il n’ose non plus. C’est si gênant à dire, si douteux encore ! Qui de nous énoncera cette idée dont le soupçon m’oppresse, me fait froid au cœur ?

Il a dit : « Cela va ? » J’ai répondu : « Oui, bien ». — Pour gagner du temps évidemment. Il se lève, inspecte les murs, va s’étendre sur le second divan, de l’autre côté du feu, en face de moi… Cela est normal. Non, il n’y a là aucun mystère.

De nouveau un silence lourd. De nouveau ce sourire ambigu et contraint. De plus en plus gêné, cet augural sourire. Car ce secret, ce secret terrible va s’échappant : il fuse de nos cerveaux comme de la vapeur sous pression ; il se répand autour de nous, sature la salle d’une atmosphère plus révélatrice que d’explicites paroles. Le mystère se dévoile, se communique sans que nul ait prononcé un mot… Il sait aussi ! nous savons tous deux ! — Et cependant — car il faut à tout prix que l’autre ne sache pas que celui-là sait — chacun persiste à sourire, à sourire d’une grimace fixe et cataleptique.

Et je me souviens. Par éclipses, je revois la série de mes entrevues précédentes avec Chaylas. J’analyse à mesure son caractère sombre, ses accès de pessimisme, son goût pervers de flirter avec la mort. Un jour, il mêlait à des pilules d’opium une pilule de même aspect contenant une dose foudroyante de strychnine, et, m’invitant à l’imiter, en avalait une tirée au hasard. Il était fou, lorsque ayant laissé une cartouche à balle dans son revolver, il me faisait tourner le barillet à l’aveuglette, puis s’écria : « Trois ! » Trois fois le canon de l’arme dans sa bouche, il appuya sur la gâchette, sans amener la balle qui venait quatrième. — Et cet autre jour où il me dit, avec un regard singulier, en me désignant sa maîtresse : « Si elle te plaît… »

Cependant, j’ai les yeux ouverts, et, lorsque ces images s’évanouissent — comme la figure reflétée par une glace sans tain se fond dans les choses placées derrière, celles-ci venant à s’éclairer, — je vois en face de moi, sur le divan de l’autre côté du feu, Chaylas qui m’analyse avec curiosité.

Nous étions jeunes, alors — il y a deux ans ! — La vieillesse hâtive du poison ne nous avait pas encore injecté dans les veines un tel mépris de la vie. — Mais moi, moi ! je n’en suis pas si détaché, voyons !

— Évidemment.

Il a répondu — haut — à mon interrogation psychique. C’est clair. Il sait. Il pénètre ma pensée comme je pénètre la sienne ! Nos pensées, absolument synchrones, ne font qu’une, en deux cerveaux.

Absolument synchrones ?

Je vois au caractère de son sourire, où je lis nos idées, que la coïncidence n’est pas complète. Il y a, çà et là, un décalement dans la transmission.

Mais il faut savoir si c’est bien vrai, si ce prodige de télépathie, par un mystérieux effet de la Drogue, relie effectivement nos cellules cérébrales, si nos dynamismes psychiques sont bien entrés en communication, si la pensée circule entre nous comme entre des vases communiquants.

Est-ce vrai ? Et je prononce :

— Oh ! ce serait admirable !

— Admirable, oui, n’est-ce pas ? Toi aussi ? réplique Chaylas, dont le regard ne me quitte pas.

Plus de doute.

Immobile comme une statue, je ne manifeste pas mon émotion. Et voici que notre occulte duo se poursuit en moi, faisant alterner mes pensées avec d’autres, d’un caractère sombre et hagard, que je ne reconnais pas, indubitablement fournies par Chaylas. Afflux de tristesses cosmiques et de mortels dégoûts — flagrante inutilité de notre vie — idées étrangères que j’adopte, que je dois adopter, comme Chaylas, par influx réciproque, doit admettre en lui ma pensée.

Dans les interstices de cette conversation psychique se glissent des à-partés indépendants : une parcelle de mon moi, soustraite à la contagion, raisonne par éclairs sur l’horreur du phénomène. Absolu-déterministe, accoutumé par les autres poisons à ne voir en ma conscience lucide qu’un témoin inactif des énergies fatales qui régissent ma pseudo-volonté, je me révolte, cette fois, de me trouver sous l’influence directe d’un autre cerveau humain, de subir ses idées, — fût-ce avec la revanche assurée du même empire sur lui.

Et parfois, revêtant la matérialité de la parole, se formulent les répliques attendues, à leur instant précis. Voilà qu’attestant le sortilège, il répond à ma question mentale :

— Oh ! ça y est bien !

— Pas de doute.

Mais je ruse, à présent, je me réfugie dans l’îlot de lucidité strictement personnelle qu’épargnent les courants et les remous de notre double pensée, je m’y retranche, pour éprouver si nous sommes liés indissolublement.

Parfois, j’ai le dessus : je sens ma pensée couler en lui, tel un fleuve dans la mer ; parfois, c’est la sienne qui reflue en moi, irrésistible, comme la marée emplit un estuaire.

Allons ! plus fort ! — Non ? — Mais qui donc ici a la commande de notre couple psychique ? — Toi ou moi ? — Réponds ! — Réponds tout haut, je le veux !

Il ne prononce rien. Il me regarde toujours. Mais une voix intérieure s’écrie — Moi ! — Qui a pensé ? lui ou moi ?

Et je m’efforce, de toute ma volonté : — Ah ! pour ceci, j’en use, du libre-arbitre ! — Je la dresse, je l’arc-boute de toutes mes forces, pour vaincre cette volonté antagoniste. Enlacées comme des lutteurs dans l’idéal espace qui nous sépare, témoins en apparence indifférents, nos volontés se collètent dans un duel aux passes farouches. Des sursauts de triomphe me traversent. Il va toucher, toucher des épaules ! — Et j’appuie, oh ! j’appuie ! — Mais mon effort se relâche, sans qu’il ait crié sa défaite ; et je dois à mon tour me défendre, terriblement.

C’est un duel à mort. A mort, car l’oscillatoire, ivre, et derviche-tourneuse double pensée enlacée se vertiginise sur la spirale descendante de ses litanies alternées, vers le suicide.

Il veut se suicider — il est fou : j’aurais bien dû le voir — et aujourd’hui cette vieille hantise va se réaliser. Il pense, je le sais, il pense aux armes accrochées derrière lui à la muraille, — ces revolvers chargés, qu’il voit, comme je les vois, sans les regarder… (ho ! n’est-ce pas moi qui vient de lui suggérer la chose ? Y pensait-il vraiment ?) — Et alors tu me tuerais (car il a le prosélytisme du suicide, il veut me délivrer de la vie, malgré moi-même), tu me tuerais, et puis toi-même ; — nous nous tuerions, avec les revolvers, là-bas. — Oh : n’approche pas ! je te le défends ! Vois, je reste immobile (pour le maintenir aussi à sa place. Car si j’essayais de le devancer, il pénétrerait d’abord mon projet, et je ne pourrais, — tout bas, ceci, tout bas ! — le tuer, avant qu’il n’en fasse autant de moi). Assez, je te défends ! — Pensons un instant à autre chose, que j’aie le répit, dans notre corps-à-corps, de reprendre des forces, pour dompter tes impulsions ; que j’aie le temps de te vaincre ; passons à autre chose, passons ! (Mais je ne trouve rien, et, dans le vide de ma suggestion, c’est sa pensée mortelle qui va jouer, me remplir aussi…) Écoute, je me souviens. (Non, pas cela ! je ne veux pas ! je n’ai rien dit ! ombre ! ombre sur cela !) — que ta maîtresse — (Mais suis-je donc fou de lui révéler ? je ne veux pas, moi ! — moi ? qui, moi ?) Ce jour-là nous nous. — (Non ! rien, rien !… Ah ! Victoire !) Rien. — Écoute. Je vais te dire…

Et nos regards noirs, aux pupilles énormes, se sondent. Nos visages sont terribles, oraculaires.

Viens ! viens ! allons ! — Oui, ce sont nos pensées synchrones ! — Allons ! Une force mystérieuse et commune, dominatrice, notre Destinée, jaillit du double tréfonds de nos êtres. Viens ! nous allons mourir !…

Traître ! tu as menti ! C’est ta démence que tu veux faire passer pour notre Destinée. Je veux vivre, moi ! — je vivrai. Ma force est revenue. Je veux ! je veux ! — Victoire ! j’ai pris la commande du couple. (Pour un bref instant, peut-être ? N’importe, cela suffit). Reste là, je t’ordonne de rester là ! Vingt secondes ! Vingt secondes ! Je le veux, reste, fou !

Ah ! j’ai bondi ! j’ai pu bondir ! — en avance sur lui — ouvrir la porte, la refermer de l’extérieur, à double tour, et m’enfuir, libre, m’enfuir dans la nuit, chez moi, me renfermer aussi, à double tour…

La communication était brisée entre nous. Quelques fragments de sa pensée flottèrent encore jusqu’à moi. Vaincu, il voulait tourner le drame en plaisanterie, s’excusait platement… Après une heure de veille revolver au poing, je sentis qu’il venait de s’endormir.

Sauvé ! j’avais reconquis mon individualité, ma précieuse individualité, soumise au seul jeu des Forces éternelles, et non à l’insupportable conjonction avec un autre cerveau humain !

J’osai m’endormir.

Quand je me réveillai d’un sommeil grouillant de rêves néfastes, le souvenir de l’aventure me troubla de nouveau. J’avais recouvré ma conscience normale et ma pleine lucidité. Mais, contrairement à ce qui se passe après les fantasmagories de l’éther, je ne pouvais voir une simple illusion dans la télépathie de la veille. L’effet de la drogue avait cessé, je raisonnais avec mon cerveau de tous les jours, ce cerveau qui nie systématiquement la possibilité de forces surnaturelles. Et pourtant je ne croyais pas que ces étranges phénomènes fussent d’ordre purement subjectif.

Même s’ils n’étaient qu’une illusion due au haschisch, celui-ci n’avait-il pas révélé, tiré des profondeurs de mon organisme pour la faire naître à la conscience, ma folie, latente jusque-là, du suicide ?

Et si c’était vrai ? Si ç’avait été vrai ?

Interroger Chaylas ? Mais aujourd’hui, redevenu un civilisé lucide, ne nierait-il pas ces impulsions sauvages, cette scène farouche où il s’était comporté en homme des cavernes ? — Et moi ? Mon rôle n’avait-il pas été grotesque et odieux ?

Je l’évitai donc. Je lui fis consigner ma porte, — car enfin, il pourrait venir me demander pourquoi je l’avais enfermé chez lui !

Il fallut bien, cependant, me laisser aborder, lorsque nous nous rencontrâmes, huit jours après, sur le boulevard. Il était, comme toujours, taciturne et fermé. Il n’entama pas la question. Dévoré d’une de ces fatales curiosités qui font éclaircir ce qui doit à jamais rester dans l’ombre, je voulais savoir. — Nous étions silencieux. Un vertige léger, comme une rémanence du haschisch, flottait entre nous, malgré la positive atmosphère du boulevard. — A l’instant précis où j’allais parler, je vis sur sa face une hésitation pareille à la mienne, une crainte que je lui révélasse la réalité de l’aventure ; — et la moindre allusion, de lui ou de moi, en était l’irréfutable preuve !…

Ensemble, nous détournâmes les yeux ; — ensemble nous entreprîmes le même lieu-commun.

OTHELLO

L’intrus est consommé tranquillement, des journées entières et par petites bouchées, comme le serait l’ordinaire gibier.

(J.-H. Fabre).

Si le Mooncalf n’avait été commandé par cette scandaleuse brute, je n’aurais pas trimé un an — et pour la peau ! — dans les placers australiens, et surtout je pourrais encore m’endormir sur quelques éthers-cocktails sans être persécuté par Othello, Lily, Bob, et le chat Ito.

Mais quoi : devais-je payer trois cents dollars sur le paquebot de Shang-Haï, au lieu de cinquante avec ce voilier ? Je ne pouvais deviner qu’à peine sortis de San-Francisco, le coup de temps nous drosserait en plein sud, et que Mr. Collins se conduirait comme un entonnoir à whisky ! Je ne dis pas que la tempête nous facilitait précisément la route de Shang-Haï ; mais il était absurde pour un capitaine de déclarer, après deux jours de dérive, que Melbourne ferait aussi bien la première escale et Shang-Haï la seconde, — et je déclarai la chose souverainement indécente.

J’aurais dû garder ma réflexion, car Mr. Collins me lança pour toute réponse un siphon à la tête, en menaçant de me flanquer aux fers. Et c’est à coup sûr pour m’embêter que, l’accalmie venue, il maintint le cap au sud-ouest, comme il l’avait annoncé.

Cinq semaines à tanguer et rouler sur ce damné sabot, sans autre distraction que l’éternel irish whisky en compagnie des éternelles mêmes têtes d’idiots ! — Vous jugez si je demandai mon reste en accostant à Melbourne !

Non pas que ce soit joli, Melbourne. Ah ! vingt dieux non ! Surtout ce jour-là. Il pleuvait à verse, et la Victoria-Avenue, avec ses eucalyptus dégoulinants, était moins drôle qu’une allée de cimetière. Je me collai dans l’aquarium d’une taverne, à regarder passer parapluies, tramways, auto-cabs. Mais les boissons étaient infâmes, et il me fallut faire au moins une douzaine de bars et ingurgiter autant de sordides mixtures, avant de savourer un éther-cocktail passable, dans une sorte de musico. Là, un monde fou, des tas de lampes à arc, un orchestre nègre, et, au fond, une scène grande comme une cabine téléphonique, où une bayadère dansait avec une jupe trop courte et pas plus de dessous que sur ma main.

Je commençais juste à m’amuser, lorsqu’une sacrée Londonienne vint à son tour brailler une gaudriole patriotique et sentimentale. Tous ces imbéciles applaudirent. Moi pas, car elle chantait faux : et c’est plus fort que moi, je ne peux pas entendre chanter faux. On la bisse. Je siffle, je crie : Assez ! Elle dégoise un troisième air ! — Vingt dieux ! Je tire mon browning, et pan ! pan ! pan ! mouche à tout coup dans les ampoules électriques qui explosent sur la tête de la donzelle. Cette fois, elle comprit et disparut. Mais voilà-t-il pas que ces crétins, au lieu de me remercier, se mettent à gueuler : A la porte ! — Un peu plus, on m’expulsait, oui, monsieur, comme per-tur-ba-teur !

Bref, je sortis, en proie à un parfait dégoût, chose que vous comprendrez si vous avez un brin d’oreille musicale.

Alors, fut-ce l’émotion, l’air humide, ou même les breuvages toxiques des bars précédents (je soupçonne surtout leur infect « Superior Australian Champagne »), mais je dois avouer qu’il manque ici un anneau à la chaîne des faits. Savoir comment j’arrivai sur le seuil de cette chambre, est au-delà des forces de la mémoire, — de la mienne, en tout cas.

Je devais être un tant soit peu bu, car l’intérieur balançait comme une cabine par un gros temps.

La lampe n’avait pas d’abat-jour, et c’est pourquoi la garce ne me voyait pas. Elle était avachie, en kimono rouge, sur un canapé, devant une table basse. La cigarette à la bouche, elle rengorgeait son cou blanc, et, clignant à la fumée ses paupières peintes, elle se tirait les cartes.

Je restai dans le cadre de la porte dix bonnes minutes, comme un idiot, à la regarder, elle, ou plutôt son nichon gauche, qui mettait le nez dehors à chaque geste de sa main.

La dernière carte posée, elle leva les yeux, et me vit.

— Qu’est-ce que c’est que ce pierrot-là ?

Pas émotionnée pour un sou, du reste. Elle se leva, majestueuse comme une vraie lady.

— Qu’est-ce que tu fiches ici, hein ? Pouvais pas frapper ?… Et plein comme un œuf, le saligaud !… En bordée, pour sûr ?

Au fait, je lui devais une apologie, à cette fille ; et, pour jaser plus dignement, je m’accroupis sur une sorte de coussin en velours noir. Mais ce coussin était un chat. Il me carda les fesses de quelques solides coups de griffes, et je m’étalai.

— Imbécile ! Voilà qu’il s’assied sur Ito, à présent ! Tu ne te figures peut-être pas que tu vas coucher ici ?

— A voir, dis-je pour la rigolade. Et, bien assis par terre, à la chinoise, je tirai de ma valise une miche d’opium, et mordis dedans une forte chique, afin de m’éclaircir les idées.

Elle s’y connaissait en drogue, la garce, car elle sauta sur mon bloc, et en arracha, à l’aide d’un ouvre-conserves, une pilule respectable, qu’elle croqua en vraie affamée.

La connaissance était faite. Elle m’installa sur le canapé avec des coussins partout, m’offrit une bouteille de burgundy, un ananas, du pâté de kangourou. Mais j’avais surtout soif, — comme elle — et nous mixtionnâmes des grogs, avec un éther comme rarement j’en bus de pareil.

J’étais calé, à présent, tout à fait « at home ». Plus trace de roulis. Ce canapé était vraiment un chic meuble, plus doux qu’un hamac. Je m’offrirai le pareil, quand je serai milliardaire. Et bien commode à l’occasion pour y étaler une riche membrure de garce, comme celle dont je commençais à tripoter, semblant de rien, les tototes toutes chaudes. Car l’opium la rendait souple comme une pelote de mastic, tandis qu’elle débondait ses petites histoires. Mais, entre gens de la Drogue, ça n’a pas d’importance, et je la laissais dire, par politesse…

Qu’est-ce qu’elle racontait donc ? Malgré moi, ça m’intéressait, et je suspendis, pour mieux écouter, la vérification méthodique de ses œuvres-vives.

Othello… Où diable avais-je entendu ce nom-là ?

— Ah ! c’est un rude gas ! Vois-tu, mon chou, il n’y a encore que lui. Mais il était, il est, jaloux, jaloux ! C’est même pour ça que je l’appelle Othello. Othello, tu dois savoir, c’était un lord anglais du temps de la reine Anne, qui n’aimait pas se laisser faire des queues… Et puis, tiens, je vais te raconter… Mais bois d’abord : tu laisses évaporer ton grog.

Depuis quinze jours, il reniflait après mes jupes, comme un chien, le pauvre Bob ! Un soir, enfin, je le laisse monter avec moi. Car j’ai beau adorer mon Lolo et lui être fidèle, celui-là, vois-tu, était si joli, si mignon, avec sa figure de bébé frisé, blond et rose, dans son grand col de marin ! Ça ne fait de mal à personne, pas vrai ?… D’habitude, au moins… Bref, nous voilà installés, comme aujourd’hui nous deux, à sécher quelques bouteilles : et, de fil en aiguille, il se met à me débiter des choses, mais là, qui me remuent comme une pilule de bonne drogue. « Couronne ma flamme », répétait-il. Moi, je le laissais faire : — un si beau gas ! — et je couronnais tout ce qu’il voulait, lorsque, derrière la blanche épaule de Bob se lève la face noire de mon Othello, avec des yeux rouges de diable japonais ; — et ses dents grinçaient, de rage, lui, et pas de plaisir !

Quel cri je poussai ! Mais Bob n’y entendait pas malice, le pauvre, au contraire. D’ailleurs, les doigts noirs serraient déjà son gésier. Entre nos chaleurs jointes, une chose de glace passa, glissa, trancha, tandis que Bob sautait en arrière, hurlant comme un porc égorgé, me laissant après lui une sorte de doigt de gant flasque et mouillé. — Quand j’y pense, j’ai failli m’évanouir, pour la seule fois de ma vie ! — Mais ça n’est pas la question. Il ne gueula pas longtemps, le bébé, car elle est fameuse, la poigne de mon Othello !

Quand il eut fini de gigoter, nous écoutâmes. Mais personne ne bougeait, aux étages, ni dans la rue. Tu comprends, les voisins sont habitués, et si la police devait fourrer son nez dans toutes les explications intimes du quartier…

Qu’il était beau, alors, mon nègre chéri ! Son grand couteau de cuisine lui bavait du sang rouge sous son menton noir ; et ses gros bras luisants sortis de ses manches retroussées jonglaient avec le corps de Bob — si blanc, si mince, pauvre bébé… Et il vous le pendit aussi facilement qu’un lièvre, par les pattes, à l’anneau de la suspension, avec un bout de filin tiré de sa poche.

Après ça, quand il se retourna sur moi en empoignant le tranchelard, je crus bien que j’allais y passer. Oh ! je n’aurais pas bougé ! Pourquoi faire ? Et puis, c’était son droit. Mais mon brave Ito, le chat que tu as voulu écraser, avait bondi sur le lit, et, ronronnant et grognant de joie contre moi, croquait le petit doigt de gant, flasque et ridé.

Mon Othello se tordit de rire.

— Ito pas peur : Ito savoir. Bon. Toi Lily savoir bientôt. Toi maintenant apporter tub.

Il me le fit disposer sous le corps suspendu, puis se mit à travailler du couteau dans cette viande, comme un boucher à l’abattoir.

Ito, à coups de pattes et de gueule, dévidait les tripes, qu’il traînait par la chambre.

Moi, j’aidais à débiter Bob, et nous empilions au fur et à mesure les pièces. Le bassin une fois rempli, Lolo eut un ricanement satisfait. Puis il me tendit un morceau de graisse, et m’ordonna de mettre la poêle sur le feu.

— A propos, s’interrompit-elle, as-tu déjà mangé de l’homme ?

J’ai beaucoup roulé, monsieur, et j’en ai vu de toutes les couleurs, mais ça, non, pas encore. Je lui avouai la chose.

— N’essaie pas, alors. C’est une triste viande. Si fade ! Il a fallu des livres de poivre et des gallons de Worcester-sauce pour assaisonner ce pauvre Bob. Lolo, lui, trouvait ça exquis ; et comment le contredire, quand sa mauvaise humeur s’en allait à chaque bouchée que nous avalions ?

Et puis c’était trop long ! Un mois, mon chou, nous avons vécu là-dessus. Heureusement, Othello est un cuisinier à la hauteur, et sa place est dans un palace-hôtel plutôt que dans une damnée cambuse. Rôti, bouilli, étuvé, à la broche, en bifteck, en ragoût, que sais-je, tout y a passé, sans parler, sur la fin, des morceaux à la saumure, en daube, des jambons, boudins, saucisses et pâtés ! Le dernier soir, nous sommes allés au bout du môle jeter les os à la mer.

Le crâne, ce fut plus drôle. Mon Lolo seul était capable de trouver la blague : un carabin n’est pas plus subtil. Ce crâne, nous l’avons déposé… devine… sur la fenêtre du Police-Office, avec une bougie allumée dedans !

Et la garce partit d’un rire hystérique, en laissant s’ouvrir les derniers plis de son kimono.

Mais ça, je m’en fichais, à présent. Son rire venait de crever net le flegme de l’opium. Je la secouai par le bras.

— Où est-il, Othello ? Quand vient-il ?

— Pas peur, mon chou ! Les cartes disent qu’il a débarqué ; mais pas ici encore, pour sûr. Il doit être ce soir à Shang-Haï, chez la mère Pivoine, avec tout l’équipage du Mooncalf, de San-Francisco.

Je sautai à bas du canapé, me rajustant à la galope… Vingt dieux ! et mon browning vidé de toutes ses cartouches !… Lolo, oui ! c’est Black-Pig, le maître-coq du Mooncalf : un lascar du bord, je me souviens, l’appelait Othello, parfois… Plus une cartouche, stupide imbécile !…

Je déguerpis, en cauchemar, dégringolai les quatre étages, mon waterproof d’une main, mes bottes ferrées de l’autre, oubliant mon précieux bloc d’opium, et interposai plusieurs tournants de rues entre moi et ce… coupe-gorge, comme vous dites, monsieur, avant de m’asseoir sur un seuil, devant un réverbère, pour me rechausser.

Là, j’étudiai longuement mes bottes, afin de répartir chacune du bon côté : aussi, je ne l’entendis pas venir. Je vis des pieds extrêmement boueux, des pieds noirs, s’arrêter près des miens, et l’abominable voix familière me changea d’abord en statue :

— Hé ! moussié Robert ! Pas bon place rester ici. Moi connaître Lily tout près. Toi venir. Bon manger. Bon amuser.

Du coin de l’œil, je vis reluire le grand couteau de cuisine qu’il trimballait sans gaîne, à son habitude.

Alors, je compris tout, je voulus, — et je bondis.

Furieusement, avec l’agilité que donne la Drogue (vous connaissez peut-être, monsieur ?) j’encapuchonnai de mon waterproof le cannibale, lui assénai à toute volée sur la tête ma paire de bottes ferrées, — puis je détalai, tel un kangourou, pieds nus et vareuse de toile, sous la pluie, à travers les rues désertes de l’ignoble Melbourne.

Et, le lendemain, je filai par le premier train.

LE TONNERRE DE ZEUS

J’étais hors de Castelvetrano quand la première aube délaya l’opacité de la nuit nébuleuse. La piedsente, au bord de la route, devint perceptible. De noires silhouettes végétales se délimitèrent. Et ce fut, dans le réconfort de la marche visible, comme si je m’éveillais, après la fixité animale de l’instinct que hérissent les ténèbres. Une tiédeur, mollement, soufflait. Peu à peu, les colorations se révélèrent ; de blancs nuages s’effritaient, confusément ; sur les talus de la route encaissée, le profil baroque des figuiers d’Inde — buissons tourmentés en hirsutes spatules de gros bronze vert — alternaient avec le faisceau des aloès en zinc bleu, d’où jaillit une hampe grêle sommée de fleurs orangées. Des paysans, montés sur des ânes, me dépassaient, drapés dans leurs châles comme en des chlamydes. Parfois, une carriole, haute sur roues, peinturlurée jusqu’aux brancards, au petit trot d’une mule caparaçonnée de cuir rouge, cahotait un jeune garçon tombé, de sommeil, sous la banquette.

Malgré les places offertes et l’appât des savoureuses conversations, je redoutai l’aide tressautante des rudes véhicules indigènes et continuai de piétonner dans l’alacrité matinale. Il faisait grand jour : de longs rais de gloire fendirent la couche amorphe des nuages ; des flaques d’outremer s’ouvrirent. Le soleil était levé.

La joie de cette divine terre de Sicile m’émerveilla une fois encore de son ivresse neuve et légère. Une sensation d’héroïsme voluptueux émouvait de larges communions avec l’âme familière et bienveillante des choses. L’aimable jeu des forces naturelles biffait la mysticité du Nord. Je reconnus la proximité enveloppante des dieux immortels, et, songeant à l’eurhythmie lumineuse de la vie antique, un grand frisson mit en moi la passagère et précieuse intuition de cette grâce et de cette beauté — abolies.

Cependant, la campagne se dégageait, plate et moins fertile : quelques îlots de citronniers compacts ; le vert poussiéreux d’oliviers rabougris, mêlé aux touffes sombres des caroubiers ; et, parfois, au long d’un fossé, l’écran des roseaux secs et bruissants. Un vent moite, à longues bouffées raréfiait l’air, sous le dôme vite refermé des nuages cendreux ; la marche, anhélante, s’alentit.

Le pays se désola tout à fait : la bruyère grumelait ses broussailles noires jusqu’aux lointaines collines. Un bouquet d’eucalyptus, aux troncs blanchâtres sous l’écorce laciniée, aux feuilles pendantes, exténuées, avoisinait les murs croulants d’une ferme vide.

A gauche bifurqua la grand’route, et le chemin, au milieu des landes, pointa droit vers les Ruines érigeant sur l’horizon quatre fûts isolés et de vagues tumuli. Des dunes basses recouvraient cette région infectée de malaria et de fièvre après les catastrophes anciennes ; et l’envahissement continuel des sables avait poussé, en travers du cailloutis neuf, de larges bancs pâles et mouvants dont la traversée se faisait plus pénible par la brise fade, sous le velum floconneux et tiède du sirocco.

Des ruines émanait une horreur sacrée. C’était un prodigieux chaos, incomparable avec les âpres solitudes de Ségeste ou les rivages d’Ostie, plus lugubres encore. La consécration d’anathèmes évidents s’imposait à ce désastre unique. Au hasard du décombre, j’escaladai les informes blocs fauves, et, assis en la cannelure gigantesque d’un fût brisé, l’ensemble m’apparut, formidable.

Les épaisses colonnes doriques s’étaient, d’un bloc, abattues, projetant leurs chapiteaux, la base écrasée sous la chute massive des entablements ; d’autres éparpillaient leurs tronçons inégaux ; et celles des angles avaient déversé, en titaniques chaînes de vertèbres, leurs tambours descellés. Les temples étaient méconnaissables : les poutres de marbre avaient éclaté ; naos, frises, frontons, mêlaient leurs débris fracassés ; et des sections d’architrave avaient, comme des béliers, défoncé les triples gradins coupés dans le roc. Pas une arête qui ne fût écornée, tailladée, hachurée ; les moulures denticulées en scies, et partout la pierre affouillée, cavernée, vermiculée d’alvéoles où nichaient les salamandres vertes. Là-bas, d’autres monceaux débordaient les murs cyclopéens de l’Acropole, dont le ravin ouvrait un delta renversé sur le mercure brasillant de la mer Libyque.

Le caractère étrange, la malédiction spéciale de ces ruines me pénétra. Il y avait fallu d’obstinés tremblements de terre, un acharnement inhumain. La guerre ni l’incendie, nulle ruée de hordes sauvages n’eussent amené cette définitive et parfaite subversion. La violence irritée des dieux, seule, avait pu ruer bas, concasser et niveler cette vigoureuse architecture : puis, ce monument vengeur abandonné au pays désormais stérile et méphitique, le patient linceul des sables séculaires en avait enseveli les restes, et la récente exhumation des fouilles n’avait pas altéré la solitude maudite, au large des railways, des itinéraires touristes et des voyages nuptiaux.

Ma songerie accoudée, fermant les paupières, aux densités du passé s’entorpeura. Par lumineux fragments s’imagèrent d’antiques évocations : profils, sur le ciel, de temples ensoleillés, au long des murs ; et la ville claire ; et les rues polychromes, et le rythme onduleux et jeune des peplos et des chlamydes. Une intuition aiguë et silencieuse projetait en couleurs vivantes et fugaces les mille parcelles de cette histoire, animée à la présence de ses débris ; et cette pleine compréhension de la beauté plastique m’initiait à la joie d’une existence harmonieuse et dionysiaque. Générosité pleine et grâce des souples énergies, au regard de quoi notre civilisation triste et compliquée apparaît misère cacochyme et pitoyable sénilité.

Lyrique de ces splendeurs évoquées, les monceaux des ruines informes je les restituai à leurs maîtres légitimes : sous la gloire des frontons et des colonnades, au fond des temples, les Olympiens d’ivoire et d’or trônaient parmi les nuages des parfums. Et, en la lenteur attentive d’un respect, s’imposa l’auguste et toute-puissante Majesté, la Face marmoréenne de Zeus.

Là-bas, sur l’Acropole, avec de secs croassements, un aigle s’enlevait droit en l’air. Et l’instinct subit de ma reconnaissance monta avec l’oiseau vers le Dieu qui agréait ainsi mon hommage de Barbare.

La complaisance d’une torpeur aimable poursuivit le jeu de cette illusion, lorsque m’éveilla net un salut révérencieux : l’inévitable « custode delle rovine[1] », sa pipe en terre rouge d’une main, de l’autre tirait, pour m’offrir ses services, sa casquette galonnée d’argent. La figure de misère et de fièvre, que les pointes trop cirées de ses moustaches noires voulaient en vain revigorer, augmenta la détente de cette intrusion ; je me sentis incapable de l’énergie nécessaire à rebuter le harcèlement loquace et tenace d’un cicerone italien. Il fallut me résigner, descendre, et suivre le personnage qui me ramenait à la route pour observer l’immuable itinéraire de sa démonstration.

[1] Gardien des ruines.

Il remémora « les fouilles qui avaient enfin mis au jour les débris de cette ville dont on avait oublié même le véritable emplacement » ; il entama une chronologie fantaisiste des premiers « rois » ; — mais un bruit, un bourdonnement rude, et qui s’approchait, nous détourna. Silhouette nette au fond de la route : une automobile.

A une allure de train rapide, la crépitante machine, laquée de vermillon, un éperon aigu entre ses phares de locomotive, caracola, dérapant dans un virage à pleine vitesse, et devant nous stoppa net avec un gargouillement exaspéré de détonations. Parmi les puanteurs de benzine et d’huile, un formidable géant, tout encuirassé de peau de phoque, sauta de la machine trépidante, et, de ses poignes velues, retirant une sorte de scaphandre, qui démasqua son large et rouge visage de taureau, haut campé sur ses fortes bottes, stentorisa en anglais :

« By jove ! On dirait des cheminées d’usine, ces colonnes ! Very curious, indeed ! » Et il m’interpella : Sir…

Je me présentai.

« Charmed, sir. — Colonel William Klondyke, Chicago. — Qu’en dites-vous, Sir ? Voilà une fameuse capilotade de temples ! »

Et sa rousse et rayonnante barbe rutilant comme un balai en fils de cuivre tressauta d’un rire satisfait dont les spasmes cyclopéens gonflaient le paletot de phoque. Bien que le rictus de son épaisse face fibrillée me fût tout de suite odieux, une curiosité m’empêcha de l’abandonner seul aux explications du gardien. J’acquiesçai à son exorde abrupt.

Sir William Klondyke se tourna vers l’automobile dont le chauffeur, muni d’un jeu de clés, vérifiait les écrous ; il tira du coffre un guide in-octavo relié en chagrin sang-de-bœuf et un volumineux appareil photographique. Et il se mit à collationner sur son texte les discours du custode, et à viser les points de vue que ratifiait la sonnerie du déclanchement.

Mon instinctive animadversion négligeait le grotesque de ses allures : je conférais un sérieux profond à l’assurance de sa brutalité ; et pour son arrivée, sa conduite, j’abominais l’individu.

« Voici, dit le cicerone, un des temples les plus considérables que les Grecs aient jamais construit. Il a 113 mètres de long et 54 de large. » Son attente requérait les coutumières exclamations à l’énoncé de tels chiffres.

Avec la raucité métallique d’un phonographe, sir William Klondyke parla :

« Et voilà pourquoi on vient nous jeter à la tête l’Antiquité ! Ces gens étaient civilisés parce qu’ils faisaient des temples ! Well, ce n’était pas trop mal — pour l’époque. Mais, soyons sérieux. Sir, comparez-moi un peu leur bâtisse primitive avec la construction moderne : ciment armé, acier chromé, verre trempé. Hein ? Il y avait du marbre et des dorures. Et puis ? Tout pour le décor, rien de sérieux, pas l’ombre de confortable. Tenez, ces fameux temples, pour les éclairer, il y avait un trou dans le plafond, et la pluie tombait à même. Et ne me parlez pas de grandeur : une gare très ordinaire (celle d’Omaha, par exemple) en tiendrait une demi-douzaine. Dites, Sir, auraient-ils été capables de faire, pas le pont de Brooklyn ou la Grande-Roue, mais une Galerie des Machines ? Pour quoi mettre dedans, d’abord ? Des dieux ? — Yes, of course, leurs bêtes de dieux anthropomorphes pour qui ils gaspillaient stupidement leur temps en fêtes et leurs denrées en sacrifices. Voulez-vous savoir ? Eh bien, ces Grecs n’étaient pas des gens pratiques ! »

Il paracheva de cette véhémente flétrissure sa vitupération, et s’assit sur un pliant d’aluminium dont il avait tiré de sa poche le mécanisme ingénieux.

Certes, j’ai subi de très absurdes conversations, et les turpides gloses des touristes me sont familières en leur diversité. Mais je ne pouvais prévoir ces énormes extravagances, et l’âpreté de cette sortie, qui n’avait en rien l’humour d’un paradoxe, déconcerta ma réfutation. Je boursouflai la banale emphase d’un rappel au sens commun : — Car, même en Amérique, Monsieur, on concède aux anciens le rôle de précurseurs (lointains, je l’admets) de la civilisation moderne ; et les plus subversifs penseurs eux-mêmes n’ont pu nier le génie de pondération, d’harmonie et de proportion…

Il coupa ces plates niaiseries :

« Yes, Sir, je conspue tous ces transcendentaux, ces idéalistes. Du mattoïdisme, votre génie grec. Qu’est-ce qu’il a produit ? En politique, l’anarchie et la démence : Athènes, Sparte, Syracuse, et les autres, des États microscopiques qui ne surent même pas s’unir, des peuplades envieuses et hargneuses qui passèrent leur vie à s’entre-dévorer. Leur philosophie ? Un ramas d’hypothèses contradictoires et anti-scientifiques : chaque affirmation d’Aristote est une bourde ; Diogène était un toqué, Platon un fumiste ! — Tous des artistes, vous dis-je ! Et non seulement ce n’étaient pas des gens pratiques, mais ils n’étaient pas moraux. Leur conception de l’Olympe devrait les clouer au pilori de l’histoire. Un prostibulum, cet Olympe ! une ribaudaille de dieux ! Leur ignoble Zeus a mérité cent fois le hard-labour et l’électrocution ; leur Aphrodite… » Il éjacula de plus formidables blasphèmes. Sa véhémence farouche m’horrifiait : je le sentis l’énergumène d’une occulte puissance, et ce forcené m’apparut comme une posthume révolte, comme l’intrusion vengeresse, en cette nécropole divine, de quelque Titan mal écrasé. Et, comprenant la vanité de toute réponse, l’inanité d’un effort pour rétorquer cette haine brutale et féroce, je subis les affres confuses d’être impliqué dans la transcendante aventure d’un spectacle interdit.

Cependant, le cicérone, inconscient des choses proférées, s’épongeait — car l’atmosphère stagnait, irrespirable — et, profitant du silence, reprit ses fonctions. Il racontait, d’une voix monotone et inexpressive, le siège par les Carthaginois, le pillage et l’incendie, la plaie de la mal’aria envoyée sur le pays par le démon Jupiter — il diavol Giove — à qui était vouée la ville. — « Car c’est en ce lieu, Signori miei, que Giove s’est réfugié lorsque notre bon Sauveur (il se signa) Jésus-Christ jeta en enfer les dieux des païens. Et ici il a conservé sa puissance. Lorsque les moines, chassés par les Mores, vinrent s’établir dans les temples, qui étaient encore debout, le démon Giove, offensé de les voir prier Dieu, fit écrouler les pierres et les occit tous — li uccide tutti ! Aujourd’hui, il fait surveiller son domaine par un aigle ; et cela est certain, signori, car on n’a jamais vu d’autres aigles de ce côté. Mais celui-ci fut découvert dans les fouilles… »

Un « Stop ! » comminatoire bâillonna le nonchalant débit du custode interloqué : « Ce n’est pas dans le Guide ! » clama sir William Klondyke brandissant le livre moins écarlate que son apoplexie. Il écumait. « Comme si ce n’était pas assez, Sir, d’être empoisonné à chaque page par les stupidités classiques, sans que cet imbécile vienne nous assassiner de légendes apocryphes sur ce diable de Zeus, — sur ce sacré Zeus du diable ! » Et de nouveau, en italien, il bourra de ses objurgations le cicerone pétrifié.

Ces invectives contre un récit de folk-lore n’étaient pas l’incartade saugrenue d’un maniaque mal embouché ; ni de la simple démence l’acharnement dont il objurgua l’épisode de l’aigle. Cet excès même de brutalité découvrait plus que la chicanière rancune licite à un moderne ; cet homme était à une proximité mystérieuse de l’Antiquité ; les profondeurs organiques de son être, son essence même se rebellaient contre les Dieux, et il impugnait le seul Zeus d’agressions fougueuses et personnelles.

— Montre-le donc enfin, ton aigle !

Debout, les bras croisés, sa stature massive érigeait la provocation de puissances obscures et formidables.

Coïncidence nécessaire dont je guettais la réplique, un croassement sec grinça, et parmi les ruines, l’aigle, à grands battements, s’éleva selon l’ample révolution de spires régulières.

« Eccolo ! triompha le cicerone. Je m’angoissais : Le « Hah ! » d’une joie féroce rebroussa sur ses crocs les babines du géant ; et, débandant le geste tragique d’une infaillible embuche, hoquetant un magma de blasphèmes congestifs, vers le motocar, il s’encourut.

« E matto ! » interjecta le custode, ahuri. Oui certes ! il était fou ! Ébranlée par cette fuite, s’insurgea mon inquiétude, et, pour mieux réagir, j’inculpai l’atmosphère de ma nerveuse irritation — presciente de faits graves extraordinairement.

Des nuages pesants de soufre et d’antimoine se boursouflaient, foisonnaient plein le ciel luride. Le cicerone me proposa un abri, et même à déjeuner, dans sa cabane, là-bas sur l’Acropole. J’acceptais l’opportune diversion : nous prîmes la route défoncée qui coupait le ravin… Mais, derrière nous, le ronflement de l’horrible automobile se saccada, et l’aboiement féroce d’une trompe impérative repoussa mon compagnon qui criait en vain le danger à sir William Klondyke, debout à l’avant de la machine dévalant à toute vitesse : « Piano ! Piano ! Signore ; per Dio !… » Une terreur me prenait, insolite et absurde : non qu’elle se fracassât en route, mais au contraire qu’elle atteignît l’acropole, où l’aigle, en cercle, planait.

Elle allait, tressautant, vira au pont, s’élança pour une escalade exaspérée. Un dernier bondissement la projeta sur l’acropole. Angoissés, nous attendions. Du mur cyclopéen surgit un buste pareil à quelque rude hécatonchire issant du chaos : Sir William Klondyke épaula son rifle. Un souffle de fumée ; l’aigle, convulsif, tournoya ;… et la sèche détonation se répercuta dans le premier roulement du tonnerre, tandis que l’oiseau, battant, tombait — vers l’homme, une main sur l’arme, le nez levé, immobile.

Je tremblais, impulsé de courir, là-haut, voir… Le custode bégayait d’incohérentes lamentations : je l’empoignai par l’épaule. Au pas de course, en dix minutes, le cœur battant dans la gorge, suants, anhélants, nous fûmes au plateau. Un éclair violet par deux fois palpita, éblouissant largement les nuages, — et la scène, tragique, nous atterra.

Sir William Klondyke, assis, coudes aux genoux, poings au menton, devant la porte ouverte d’une hutte, contemplait hideusement son acolyte, en train de plumer l’Aigle. Dans l’ombre, un réchaud ventru dardait sa couronne de flamme bleue sur la panse d’un coquemar d’aluminium.

Cette cuisine m’horrifia, comme celle de caraïbes en train de dépiauter un enfant. La haine épouvantée du sacrilège me poignit. Le custode, strangulé de terreur panique, me suppliait de fuir. Mais inerte, je béais, fasciné.

L’orage s’exalta. De longs serpentins de feu rutilaient, d’immenses éclairs verts, des foudres violettes m’éblouissaient. Les tonnerres ne discontinuaient plus, et, sur la basse des roulements, éclataient de formidables redondances.

Titubant, cédant au vertige, enfin je reculai. — Mais l’instantanée déflagration d’un bloc de soleil aveuglant m’abîma dans sa tonitruante explosion, chute des cieux déversant le définitif cataclysme des sphères de cristal effondrées.

Silence sidéré. De folles phosphènes bleues emplissaient mes yeux ouverts…

J’entrevis la cahute, subsistante. J’avançai. A l’âpre puanteur de l’ozone se mêlait un relent de grillade : la gigantesque nudité de sir William Klondyke s’étalait, charbonneuse, la face écrasée. Quatre tas flasques de caoutchouc repéraient la voiture, volatilisée. Le corps du chauffeur ruisselait et crépitait, à plat ventre dans la flambée d’une flaque d’alcool. — De l’Aigle, plus rien.

Force et justice des Dieux immortels ! Clairement se manifestait la puissance fulgurale de Zeus. Les Faits authentiques transparurent sous les symboles de leurs apparences : je compris la signification de ces choses, et que moi, Barbare indigne, j’avais assisté au jeu des mythes éternels, — au foudroiement d’un Titan !

La pluie commençait, à grosses gouttes claquantes. L’orage, son rôle accompli, s’apaisait, et relâchait en ondée les nuages superflus. Je me réfugiai dans la cabane du custode, où celui-ci mastiquait goulûment un chanteau de pain gris ; et sous le toit mitraillé par l’averse, j’expérimentai, machinal, le réconfort du fromage de chèvre à goût de suif.

Mais quand je m’aperçus que l’homme, égaré, avait perdu tout souvenir de la catastrophe, lorsqu’il m’offrit de reprendre la visite des ruines, une lâcheté subite m’aveulit. J’eus peur, à ce souffle de démences contagieuses ; et je m’enfuis, par la route ensablée, avec la fixe obsession de ce foudroiement — au-dessus de l’analyse et de l’examen, — châtiment du blasphème et du sacrilège.