[Au lecteur]

COLLECTION POLYCHRÔME

ÉMAUX et CAMÉES


G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE

ÉDITEURS

11, rue de Grenelle, Paris


Ouvrage paru dans la «COLLECTION POLYCHRÔME»:

UN SIÈCLE DE MODES FÉMININES

(1794-1894)

un volume in-18. prix: 3 fr. 50.


COLLECTION POLYCHRÔME

THÉOPHILE GAUTIER

~~~~~~

ÉMAUX

ET

CAMÉES

ÉDITION ORNÉE DE CENT DIX AQUARELLES

PAR

HENRI CARUCHET

Reproduites en couleurs

~~~~~~

PARIS

G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE

ÉDITEURS

11, Rue de Grenelle, 11

1895


[TABLE]

PRÉFACE

Pendant les guerres de l'empire,

Gœthe, au bruit du canon brutal,

Fit le Divan occidental,

Fraîche oasis où l'art respire.

Pour Nisami quittant Shakspeare,

Il se parfuma de çantal,

Et sur un mètre oriental

Nota le chant qu'Hudhud soupire.

Comme Gœthe sur son divan

A Weimar s'isolait des choses

Et d'Hafiz effeuillait les roses,

Sans prendre garde à l'ouragan

Qui fouettait mes vitres fermées,

Moi, j'ai fait Émaux et Camées.

AFFINITÉS SECRÈTES

MADRIGAL PANTHÉISTE

Dans le fronton d'un temple antique,

Deux blocs de marbre ont, trois mille ans

Sur le fond bleu du ciel attique,

Juxtaposé leurs rêves blancs;

Dans la même nacre figées,

Larmes des flots pleurant Vénus,

Deux perles au gouffre plongées

Se sont dit des mots inconnus;

Au frais Généralife écloses,

Sous le jet d'eau toujours en pleurs,

Du temps de Boabdil, deux roses

Ensemble ont fait jaser leurs fleurs;

Sur les coupoles de Venise

Deux ramiers blancs aux pieds rosés,

Au nid où l'amour s'éternise,

Un soir de mai se sont posés.

Marbre, perle, rose, colombe,

Tout se dissout, tout se détruit;

La perle fond, le marbre tombe,

La fleur se fane et l'oiseau fuit.

En se quittant, chaque parcelle

S'en va dans le creuset profond

Grossir la pâte universelle

Faite des formes que Dieu fond.

Par de lentes métamorphoses,

Les marbres blancs en blanches chairs,

Les fleurs roses en lèvres roses

Se refont dans des corps divers.

Les ramiers de nouveau roucoulent

Au cœur de deux jeunes amants,

Et les perles en dents se moulent

Pour l'écrin des rires charmants.

De là naissent ces sympathies

Aux impérieuses douceurs,

Par qui les âmes averties

Partout se reconnaissent sœurs.

Docile à l'appel d'un arome,

D'un rayon ou d'une couleur,

L'atome vole vers l'atome

Comme l'abeille vers la fleur.

L'on se souvient des rêveries

Sur le fronton ou dans la mer,

Des conversations fleuries

Près de la fontaine au flot clair,

Des baisers et des frissons d'ailes

Sur les dômes aux boules d'or,

Et les molécules fidèles

Se cherchent et s'aiment encor.

L'amour oublié se réveille,

Le passé vaguement renaît,

La fleur sur la bouche vermeille

Se respire et se reconnaît.

Dans la nacre où le rire brille

La perle revoit sa blancheur;

Sur une peau de jeune fille,

Le marbre ému sent sa fraîcheur.

Le ramier trouve une voix douce,

Écho de son gémissement,

Toute résistance s'émousse,

Et l'inconnu devient l'amant.

Vous devant qui je brûle et tremble

Quel flot, quel fronton, quel rosier,

Quel dôme nous connut ensemble,

Perle ou marbre, fleur ou ramier?

LE POÈME

DE LA FEMME

marbre de paros

Un jour, au doux rêveur qui l'aime,

En train de montrer ses trésors,

Elle voulut lire un poème,

Le poème de son beau corps.

D'abord, superbe et triomphante

Elle vint en grand apparat,

Traînant avec des airs d'infante

Un flot de velours nacarat:

Telle qu'au rebord de sa loge

Elle brille aux Italiens,

Écoutant passer son éloge

Dans les chants des musiciens

Ensuite, en sa verve d'artiste,

Laissant tomber l'épais velours,

Dans un nuage de batiste

Elle ébaucha ses fiers contours.

Glissant de l'épaule à la hanche,

La chemise aux plis nonchalants,

Comme une tourterelle blanche

Vint s'abattre sur ses pieds blancs.

Pour Apelle ou pour Cléomène,

Elle semblait, marbre de chair,

En Vénus Anadyomène

Poser nue au bord de la mer.

De grosses perles de Venise

Roulaient au lieu de gouttes d'eau,

Grains laiteux qu'un rayon irise,

Sur le frais satin de sa peau.

Oh! quelles ravissantes choses

Dans sa divine nudité,

Avec les strophes de ses poses,

Chantait cet hymne de beauté!

Comme les flots baisant le sable

Sous la lune aux tremblants rayons,

Sa grâce était intarissable

En molles ondulations.

Mais bientôt, lasse d'art antique,

De Phidias et de Vénus,

Dans une autre stance plastique

Elle groupe ses charmes nus.

Sur un tapis de Cachemire,

C'est la sultane du sérail,

Riant au miroir qui l'admire

Avec un rire de corail;

La Géorgienne indolente,

Avec son souple narguilhé,

Étalant sa hanche opulente,

Un pied sous l'autre replié,

Et comme l'odalisque d'Ingres,

De ses reins cambrant les rondeurs,

En dépit des vertus malingres,

En dépit des maigres pudeurs!

Paresseuse odalisque, arrière!

Voici le tableau dans son jour,

Le diamant dans sa lumière;

Voici la beauté dans l'amour!

Sa tête penche et se renverse;

Haletante, dressant les seins,

Aux bras du rêve qui la berce,

Elle tombe sur ses coussins.

Ses paupières battent des ailes

Sur leurs globes d'argent bruni,

Et l'on voit monter ses prunelles

Dans la nacre de l'infini.

D'un linceul de point d'Angleterre

Que l'on recouvre sa beauté:

L'extase l'a prise à la terre;

Elle est morte de volupté!

Que les violettes de Parme,

Au lieu des tristes fleurs des morts

Où chaque perle est une larme,

Pleurent en bouquets sur son corps!

Et que mollement on la pose

Sur son lit, tombeau blanc et doux,

Où le poète, à la nuit close,

Ira prier à deux genoux.

ETUDE DE MAINS

I

imperia

Chez un sculpteur, moulée en plâtre,

J'ai vu l'autre jour une main

D'Aspasie ou de Cléopâtre,

Pur fragment d'un chef-d'œuvre humain;

Sous le baiser neigeux saisie

Comme un lis par l'aube argenté,

Comme une blanche poésie

S'épanouissait sa beauté,

Dans l'éclat de sa pâleur mate

Elle étalait sur le velours

Son élégance délicate

Et ses doigts fins aux anneaux lourds.

Une cambrure florentine,

Avec un bel air de fierté,

Faisait, en ligne serpentine,

Onduler son pouce écarté.

A-t-elle joué dans les boucles

Des cheveux lustrés de don Juan,

Ou sur son caftan d'escarboucles

Peigné la barbe du sultan,

Et tenu, courtisane ou reine,

Entre ses doigts si bien sculptés,

Le sceptre de la souveraine

Ou le sceptre des voluptés?

Elle a dû, nerveuse et mignonne,

Souvent s'appuyer sur le col

Et sur la croupe de lionne

De sa chimère prise au vol.

Impériales fantaisies,

Amour des somptuosités;

Voluptueuses frénésies,

Rêves d'impossibilités,

Romans extravagants, poèmes

De haschisch et de vin du Rhin,

Courses folles dans les bohèmes

Sur le dos des coursiers sans frein;

On voit tout cela dans les lignes

De cette paume, livre blanc

Où Vénus a tracé des signes

Que l'amour ne lit qu'en tremblant.

II

lacenaire

Pour contraste, la main coupée

De Lacenaire l'assassin,

Dans des baumes puissants trempée

Posait auprès, sur un coussin

Curiosité dépravée!

J'ai touché, malgré mes dégoûts,

Du supplice encore mal lavée,

Cette chair froide au duvet roux.

Momifiée et toute jaune

Comme la main d'un pharaon,

Elle allonge ses doigts de faune

Crispés par la tentation.

Un prurit d'or et de chair vive

Semble titiller de ses doigts

L'immobilité convulsive,

Et les tordre comme autrefois.

Tous les vices avec leurs griffes

Ont, dans les plis de cette peau,

Tracé d'affreux hiéroglyphes,

Lus couramment par le bourreau.

On y voit les œuvres mauvaises

Écrites en fauves sillons,

Et les brûlures des fournaises

Où bouillent les corruptions;

Les débauches dans les Caprées

Des tripots et des lupanars,

De vin et de sang diaprées,

Comme l'ennui des vieux Césars!

En même temps molle et féroce,

Sa forme a pour l'observateur

Je ne sais quelle grâce atroce,

La grâce du gladiateur!

Criminelle aristocratie,

Par la varlope ou le marteau

Sa pulpe n'est pas endurcie,

Car son outil fut un couteau.

Saints calus du travail honnête,

On y cherche en vain votre sceau.

Vrai meurtrier et faux poète,

Il fut le Manfred du ruisseau!

VARIATIONS

SUR LE

CARNAVAL DE VENISE

I

dans la rue

Il est un vieil air populaire

Par tous les violons raclé,

Aux abois des chiens en colère

Par tous les orgues nasillé.

Les tabatières à musique

L'ont sur leur répertoire inscrit;

Pour les serins il est classique,

Et ma grand'mère, enfant, l'apprit.

Sur cet air, pistons, clarinettes,

Dans les bals aux poudreux berceaux,

Font sauter commis et grisettes,

Et de leurs nids fuir les oiseaux.

La guinguette, sous sa tonnelle

De houblon et de chèvrefeuil,

Fête, en braillant la ritournelle,

Le gai dimanche et l'argenteuil.

L'aveugle au basson qui pleurniche

L'écorche en se trompant de doigts,

La sébile aux dents, son caniche

Près de lui le grogne à mi-voix.

Et les petites guitaristes,

Maigres sous leurs minces tartans,

Le glapissent de leurs voix tristes

Aux tables des cafés chantants.

Paganini, le fantastique,

Un soir, comme avec un crochet,

A ramassé le thème antique

Du bout de son divin archet,

Et, brodant la gaze fanée

Que l'oripeau rougit encor,

Fait sur la phrase dédaignée

Courir ses arabesques d'or.

II

sur les lagunes

Tra la, tra la, la, la, la laire!

Qui ne connaît pas ce motif?

A nos mamans il a su plaire,

Tendre et gai, moqueur et plaintif:

L'air du Carnaval de Venise,

Sur les canaux jadis chanté

Et qu'un soupir de folle brise

Dans le ballet a transporté!

Il me semble, quand on le joue,

Voir glisser dans son bleu sillon

Une gondole avec sa proue

Faite en manche de violon.

Sur une gamme chromatique,

Le sein de perles ruisselant,

La Vénus de l'Adriatique

Sort de l'eau son corps rose et blanc.

Les dômes, sur l'azur des ondes

Suivant la phrase au pur contour,

S'enflent comme des gorges rondes

Que soulève un soupir d'amour.

L'esquif aborde et me dépose,

Jetant son amarre au pilier,

Devant une façade rose,

Sur le marbre d'un escalier.

Avec ses palais, ses gondoles,

Ses mascarades sur la mer,

Ses doux chagrins, ses gaîtés folles,

Tout Venise vit dans cet air.

Une frêle corde qui vibre

Refait sur un pizzicato,

Comme autrefois joyeuse et libre,

La ville de Canaletto!

III

carnaval

Venise pour le bal s'habille.

De paillettes tout étoilé,

Scintille, fourmille et babille

Le carnaval bariolé.

Arlequin, nègre par son masque,

Serpent par ses mille couleurs,

Rosse d'une note fantasque

Cassandre son souffre-douleurs.

Battant de l'aile avec sa manche

Comme un pingouin sur un écueil,

Le blanc Pierrot, par une blanche,

Passe la tête et cligne l'œil.

Le Docteur bolonais rabâche

Avec la basse aux sons traînés;

Polichinelle, qui se fâche,

Se trouve une croche pour nez.

Heurtant Trivelin qui se mouche

Avec un trille extravagant,

A Colombine Scaramouche

Rend son éventail ou son gant.

Sur une cadence se glisse

Un domino ne laissant voir

Qu'un malin regard en coulisse

Aux paupières de satin noir.

Ah! fine barbe de dentelle,

Que fait voler un souffle pur,

Cet arpége m'a dit: C'est elle!

Malgré tes réseaux, j'en suis sûr.

Et j'ai reconnu, rose et fraîche,

Sous l'affreux profil de carton,

Sa lèvre au fin duvet de pèche,

Et la mouche de son menton.

IV

clair de lune sentimental

A travers la folle risée

Que Saint-Marc renvoie au Lido,

Une gamme monte en fusée,

Comme au clair de lune un jet d'eau...

A l'air qui jase d'un ton bouffe

Et secoue au vent ses grelots,

Un regret, ramier qu'on étouffe,

Par instant mêle ses sanglots.

Au loin, dans la brume sonore,

Comme un rêve presque effacé,

J'ai revu, pâle et triste encore,

Mon vieil amour de l'an passé.

Mon âme en pleurs s'est souvenue

De l'avril, où, guettant au bois

La violette à sa venue,

Sous l'herbe nous mêlions nos doigts...

Cette note de chanterelle,

Vibrant comme l'harmonica,

C'est la voix enfantine et grêle,

Flèche d'argent qui me piqua.

Le son en est si faux, si tendre,

Si moqueur, si doux, si cruel,

Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre

On ressent un plaisir mortel,

Et que mon cœur, comme la voûte

Dont l'eau pleure dans un bassin,

Laisse tomber goutte par goutte

Ses larmes rouges dans mon sein.

Jovial et mélancolique,

Ah! vieux thème du carnaval,

Où le rire aux larmes réplique,

Que ton charme m'a fait de mal!

SYMPHONIE

EN

BLANC MAJEUR

De leur col blanc courbant les lignes

On voit dans les contes du Nord,

Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes

Nager en chantant près du bord,

Ou, suspendant à quelque branche

Le plumage qui les revêt,

Faire luire leur peau plus blanche

Que la neige de leur duvet.

De ces femmes il en est une,

Qui chez nous descend quelquefois,

Blanche comme le clair de lune

Sur les glaciers dans les cieux froids;

Conviant la vue enivrée

De sa boréale fraîcheur

A des régals de chair nacrée,

A des débauches de blancheur

Son sein, neige moulée en globe,

Contre les camélias blancs

Et le blanc satin de sa robe

Soutient des combats insolents.

Dans ces grandes batailles blanches,

Satins et fleurs ont le dessous,

Et, sans demander leurs revanches,

Jaunissent comme des jaloux.

Sur les blancheurs de son épaule,

Paros au grain éblouissant,

Comme dans une nuit du pôle,

Un givre invisible descend.

De quel mica de neige vierge,

De quelle moelle de roseau,

De quelle hostie et de quel cierge

A-t-on fait le blanc de sa peau?

A-t-on pris la goutte lactée

Tachant l'azur du ciel d'hiver,

Le lis à la pulpe argentée,

La blanche écume de la mer;

Le marbre blanc, chair froide et pâle,

Où vivent les divinités;

L'argent mat, la laiteuse opale

Qu'irisent de vagues clartés;

L'ivoire, où ses mains ont des ailes,

Et, comme des papillons blancs,

Sur la pointe des notes frêles

Suspendent leurs baisers tremblants;

L'hermine vierge de souillure,

Qui, pour abriter leurs frissons,

Ouate de sa blanche fourrure

Les épaules et les blasons;

Le vif-argent aux fleurs fantasques

Dont les vitraux sont ramagés;

Les blanches dentelles des vasques,

Pleurs de l'ondine en l'air figés;

L'aubépine de mai qui plie

Sous les blancs frimas de ses fleurs;

L'albâtre où la mélancolie

Aime à retrouver ses pâleurs;

Le duvet blanc de la colombe,

Neigeant sur les toits du manoir,

Et la stalactite qui tombe,

Larme blanche de l'antre noir?

Des Groenlands et des Norvèges

Vient-elle avec Séraphita?

Est-ce la Madone des neiges,

Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,

Sphinx enterré par l'avalanche,

Gardien des glaciers étoilés,

Et qui, sous sa poitrine blanche,

Cache de blancs secrets gelés?

Sous la glace où calme il repose,

Oh! qui pourra fondre ce cœur!

Oh! qui pourra mettre un ton rose

Dans cette implacable blancheur!

COQUETTERIE

POSTHUME

Quand je mourrai, que l'on me mette,

Avant de clouer mon cercueil,

Un peu de rouge à la pommette,

Un peu de noir au bord de l'œil.

Car je veux, dans ma bière close,

Comme le soir de son aveu,

Rester éternellement rose

Avec du kh'ol sous mon œil bleu.

Pas de suaire en toile fine,

Mais drapez-moi dans les plis blancs

De ma robe de mousseline,

De ma robe à treize volants.

C'est ma parure préférée;

Je la portais quand je lui plus.

Son premier regard l'a sacrée,

Et depuis je ne la mis plus.

Posez-moi, sans jaune immortelle,

Sans coussin de larmes brodé,

Sur mon oreiller de dentelle

De ma chevelure inondé.

Cet oreiller, dans les nuits folles,

A vu dormir nos fronts unis,

Et sous le drap noir des gondoles

Compté nos baisers infinis.

Entre mes mains de cire pâle,

Que la prière réunit,

Tournez ce chapelet d'opale,

Par le pape à Rome bénit:

Je l'égrènerai dans la couche

D'où nul encor ne s'est levé;

Sa bouche en a dit sur ma bouche

Chaque Pater et chaque Ave.

DIAMANT

DU CŒUR

Tout amoureux, de sa maîtresse,

Sur son cœur ou dans son tiroir,

Possède un gage qu'il caresse

Aux jours de regret ou d'espoir.

L'un d'une chevelure noire,

Par un sourire encouragé,

A pris une boucle que moire

Un reflet bleu d'aile de geai.

L'autre a, sur un cou blanc qui ploie,

Coupé par derrière un flocon

Retors et fin comme la soie

Que l'on dévide du cocon.

Un troisième, au fond d'une boîte,

Reliquaire du souvenir,

Cache un gant blanc, de forme étroite,

Où nulle main ne peut tenir.

Cet autre, pour s'en faire un charme,

Dans un sachet, d'un chiffre orné,

Coud des violettes de Parme,

Frais cadeau qu'on reprend fané.

Celui-ci baise la pantoufle

Que Cendrillon perdit un soir;

Et celui-ci conserve un souffle

Dans la barbe d'un masque noir.

Moi, je n'ai ni boucle lustrée,

Ni gant, ni bouquet, ni soulier,

Mais je garde, empreinte adorée,

Une larme sur un papier:

Pure rosée, unique goutte,

D'un ciel d'azur tombée un jour,

Joyau sans prix, perle dissoute

Dans la coupe de mon amour!

Et, pour moi, cette obscure tache

Reluit comme un écrin d'Ophyr,

Et du vélin bleu se détache,

Diamant éclos d'un saphir.

Cette larme, qui fait ma joie,

Roula, trésor inespéré,

Sur un de mes vers qu'elle noie,

D'un œil qui n'a jamais pleuré!

PREMIER SOURIRE

DU

PRINTEMPS

Tandis qu'à leurs œuvres perverses

Les hommes courent haletants,

Mars qui rit, malgré les averses,

Prépare en secret le printemps.

Pour les petites pâquerettes,

Sournoisement lorsque tout dort,

Il repasse des collerettes

Et cisèle des boutons d'or.

Dans le verger et dans la vigne,

Il s'en va, furtif perruquier,

Avec une houppe de cygne,

Poudrer à frimas l'amandier.

La nature au lit se repose;

Lui, descend au jardin désert

Et lace les boutons de rose

Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfèges,

Qu'aux merles il siffle à mi-voix,

Il sème aux prés les perce-neiges

Et les violettes aux bois.

Sur le cresson, de la fontaine

Où le cerf boit, l'oreille au guet,

De sa main cachée il égrène

Les grelots d'argent du muguet.

Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,

Il met la fraise au teint vermeil,

Et te tresse un chapeau de feuilles

Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite,

Et que son règne va finir,

Au seuil d'avril tournant la tête,

Il dit: «Printemps, tu peux venir!»

CONTRALTO

On voit dans le musée antique,

Sur un lit de marbre sculpté,

Une statue énigmatique

D'une inquiétante beauté.

Est-ce un jeune homme? est-ce une femme,

Une déesse, ou bien un dieu?

L'amour, ayant peur d'être infâme,

Hésite et suspend son aveu.

Dans sa pose malicieuse,

Elle s'étend, le dos tourné

Devant la foule curieuse,

Sur son coussin capitonné.

Pour faire sa beauté maudite,

Chaque sexe apporta son don.

Tout homme dit: C'est Aphrodite!

Toute femme: C'est Cupidon!

Sexe douteux, grâce certaine,

On dirait ce corps indécis

Fondu, dans l'eau de la fontaine,

Sous les baisers de Salmacis.

Chimère ardente, effort suprême

De l'art et de la volupté,

Monstre charmant, comme je t'aime

Avec ta multiple beauté!

Bien qu'on défende ton approche,

Sous la draperie aux plis droits

Dont le bout à ton pied s'accroche,

Mes yeux ont plongé bien des fois.

Rêve de poète et d'artiste,

Tu m'as bien des nuits occupé,

Et mon caprice qui persiste

Ne convient pas qu'il s'est trompé.

Mais seulement il se transpose,

Et, passant de la forme au son,

Trouve dans sa métamorphose

La jeune fille et le garçon.

Que tu me plais, ô timbre étrange!

Son double, homme et femme à la fois,

Contralto, bizarre mélange,

Hermaphrodite de la voix!

C'est Roméo, c'est Juliette,

Chantant avec un seul gosier;

Le pigeon rauque et la fauvette

Perchés sur le même rosier;

C'est la châtelaine qui raille

Son beau page parlant d'amour,

L'amant au pied de la muraille,

La dame au balcon de sa tour,

Le papillon, blanche étincelle,

Qu'en ses détours et ses ébats

Poursuit un papillon fidèle,

L'un volant haut et l'autre bas,

L'ange qui descend et qui monte

Sur l'escalier d'or voltigeant

La cloche mêlant dans sa fonte

La voix d'airain, la voix d'argent,

La mélodie et l'harmonie,

Le chant et l'accompagnement,

A la grâce la force unie,

La maîtresse embrassant l'amant!

Sur le pli de sa jupe assise,

Ce soir, ce sera Cendrillon

Causant près du feu qu'elle attise

Avec son ami le grillon;

Demain le valeureux Arsace

A son courroux donnant l'essor,

Ou Tancrède avec sa cuirasse,

Son épée et son casque d'or;

Desdemona chantant le Saule,

Zerline bernant Mazetto,

Ou Malcolm le plaid sur l'épaule;

C'est toi que j'aime, ô contralto!

Nature charmante et bizarre

Que Dieu d'un double attrait para,

Toi qui pourrais, comme Gulnare,

Être le Kaled d'un Lara,

Et dont la voix, dans sa caresse,

Réveillant le cœur endormi,

Mêle aux soupirs de la maîtresse

L'accent plus mâle de l'ami!

CÆRULEI OCULI

Une femme mystérieuse,

Dont la beauté trouble mes sens

Se tient debout, silencieuse,

Au bord des flots retentissants.

Ses yeux, où le ciel se reflète,

Mêlent à leur azur amer,

Qu'étoile une humide paillette,

Les teintes glauques de la mer.

Dans les langueurs de leurs prunelles,

Une grâce triste sourit;

Les pleurs mouillent les étincelles

Et la lumière s'attendrit;

Et leurs cils comme des mouettes

Qui rasent le flot aplani,

Palpitent, ailes inquiètes,

Sur leur azur indéfini.

Comme dans l'eau bleue et profonde,

Où dort plus d'un trésor coulé,

On y découvre à travers l'onde

La coupe du roi de Thulé.

Sous leur transparence verdâtre,

Brille, parmi le goémon,

L'autre perle de Cléopâtre

Près de l'anneau de Salomon.

La couronne au gouffre lancée

Dans la ballade de Schiller,

Sans qu'un plongeur l'ait ramassée,

Y jette encor son reflet clair.

Un pouvoir magique m'entraîne

Vers l'abîme de ce regard,

Comme au sein des eaux la sirène

Attirait Harald Harfagar.

Mon âme, avec la violence

D'un irrésistible désir,

Au milieu du gouffre s'élance

Vers l'ombre impossible à saisir.

Montrant son sein, cachant sa queue,

La sirène amoureusement

Fait ondoyer sa blancheur bleue

Sous l'émail vert du flot dormant.

L'eau s'enfle comme une poitrine

Aux soupirs de la passion;

Le vent, dans sa conque marine,

Murmure une incantation.

«Oh! viens dans ma couche de nacre,

Mes bras d'onde t'enlaceront;

Les flots, perdant leur saveur âcre,

Sur ta bouche, en miel couleront.

«Laissant bruire sur nos têtes,

La mer qui ne peut s'apaiser,

Nous boirons l'oubli des tempêtes

Dans la coupe de mon baiser.»

Ainsi parle la voix humide

De ce regard céruléen,

Et mon cœur, sous l'onde perfide,

Se noie et consomme l'hymen.

RONDALLA

Enfant aux airs d'impératrice,

Colombe aux regards de faucon,

Tu me hais, mais c'est mon caprice,

De me planter sous ton balcon.

Là, je veux, le pied sur la borne,

Pinçant les nerfs, tapant le bois,

Faire luire à ton carreau morne

Ta lampe et ton front à la fois.

Je défends à toute guitare

De bourdonner aux alentours.

Ta rue est à moi:—je la barre

Pour y chanter seul mes amours,

Et je coupe les deux oreilles

Au premier racleur de jambon

Qui devant la chambre où tu veilles

Braille un couplet mauvais ou bon.

Dans sa gaîne mon couteau bouge;

Allons, qui veut de l'incarnat?

A son jabot qui veut du rouge

Pour faire un bouton de grenat?

Le sang dans les veines s'ennuie,

Car il est fait pour se montrer;

Le temps est noir, gare la pluie!

Poltrons, hâtez-vous de rentrer.

Sortez, vaillants! sortez, bravaches!

L'avant-bras couvert du manteau,

Que sur vos faces de gavaches

J'écrive des croix au couteau!

Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande,

De pied ferme je les attends.

A ta gloire il faut que je fende

Les naseaux de ces capitans.

Au ruisseau qui gêne ta marche

Et pourrait salir tes pieds blancs,

Corps du Christ! je veux faire une arche

Avec les côtes des galants.

Pour te prouver combien je t'aime,

Dis, je tuerai qui tu voudras:

J'attaquerai Satan lui-même,

Si pour linceul j'ai tes deux draps.

Porte sourde!—Fenêtre aveugle!

Tu dois pourtant ouïr ma voix;

Comme un taureau blessé je beugle,

Des chiens excitant les abois!

Au moins plante un clou dans ta porte:

Un clou pour accrocher mon cœur.

A quoi sert que je le remporte

Fou de rage, mort de langueur?

NOSTALGIES

D'OBÉLISQUES

I

L'OBÉLISQUE DE PARIS

Sur cette place je m'ennuie,

Obélisque dépareillé;

Neige, givre, bruine et pluie

Glacent mon flanc déjà rouillé;

Et ma vieille aiguille, rougie

Aux fournaises d'un ciel de feu

Prend des pâleurs de nostalgie

Dans cet air qui n'est jamais bleu.

Devant les colosses moroses

Et les pylônes de Luxor,

Près de mon frère aux teintes roses

Que ne suis-je debout encor,

Plongeant dans l'azur immuable

Mon pyramydion vermeil,

Et de mon ombre, sur le sable,

Écrivant les pas du soleil!

Rhamsès, un jour mon bloc superbe,

Où l'éternité s'ébréchait,

Roula fauché comme un brin d'herbe,

Et Paris s'en fit un hochet.

La sentinelle granitique,

Gardienne des énormités,

Se dresse entre un faux temple antique

Et la chambre des députés.

Sur l'échafaud de Louis Seize,

Monolithe au sens aboli,

On a mis mon secret, qui pèse

Le poids de cinq mille ans d'oubli.

Les moineaux francs souillent ma tête,

Où s'abattaient dans leur essor

L'ibis rose et le gypaète

Au blanc plumage, aux serres d'or.

La Seine, noir égout des rues,

Fleuve immonde fait de ruisseaux,

Salit mon pied, que dans ses crues

Baisait le Nil, père des eaux,

Le Nil, géant à barbe blanche

Coiffé de lotus et de joncs,

Versant de son urne qui penche

Des crocodiles pour goujons!

Les chars d'or étoilés de nacre

Des grands pharaons d'autrefois

Rasaient mon bloc heurté du fiacre

Emportant le dernier des rois.

Jadis, devant ma pierre antique,

Le pschent au front, les prêtres saints

Promenaient la bari mystique

Aux emblèmes dorés et peints;

Mais aujourd'hui, pilier profane

Entre deux fontaines campé,

Je vois passer la courtisane

Se renversant dans son coupé.

Je vois, de janvier à décembre,

La procession des bourgeois,

Les Solons qui vont à la chambre,

Et les Arthurs qui vont au bois.

Oh! dans cent ans quels laids squelettes

Fera ce peuple impie et fou,

Qui se couche sans bandelettes

Dans des cercueils que ferme un clou,

Et n'a pas même d'hypogées

A l'abri des corruptions,

Dortoirs où, par siècles rangées,

Plongent les générations!

Sol sacré des hiéroglyphes

Et des secrets sacerdotaux,

Où les sphynx s'aiguisent les griffes

Sur les angles des piédestaux,

Où sous le pied sonne la crypte,

Où l'épervier couve son nid,

Je te pleure, ô ma vieille Égypte,

Avec des larmes de granit!

II

L'OBÉLISQUE DE LUXOR

Je veille, unique sentinelle

De ce grand palais dévasté,

Dans la solitude éternelle,

En face de l'immensité.

A l'horizon que rien ne borne,

Stérile, muet, infini,

Le désert sous le soleil morne,

Déroule son linceul jauni.

Au-dessus de la terre nue,

Le ciel, autre désert d'azur,

Où jamais ne flotte une nue,

S'étale implacablement pur.

Le Nil, dont l'eau morte s'étame

D'une pellicule de plomb,

Luit, ridé par l'hippopotame,

Sous un jour mat tombant d'aplomb;

Et les crocodiles rapaces,

Sur le sable en feu des îlots,

Demi-cuits dans leurs carapaces,

Se pâment avec des sanglots.

Immobile sur son pied grêle,

L'ibis, le bec dans son jabot,

Déchiffre au bout de quelque stèle

Le cartouche sacré de Thot.

L'hyène rit, le chacal miaule,

Et, traçant des cercles dans l'air,

L'épervier affamé piaule,

Noire virgule du ciel clair.

Mais ces bruits de la solitude

Sont couverts par le bâillement

Des sphinx, lassés de l'attitude

Qu'ils gardent immuablement.

Produit des blancs reflets du sable

Et du soleil toujours brillant,

Nul ennui ne t'est comparable,

Spleen lumineux de l'Orient!

C'est toi qui faisais crier: Grâce!

A la satiété des rois

Tombant vaincus sur leur terrasse,

Et tu m'écrases de ton poids.

Ici jamais le vent n'essuie

Une larme à l'œil sec des cieux,

Et le temps fatigué s'appuie

Sur les palais silencieux.

Pas un accident ne dérange

La face de l'éternité;

L'Égypte, en ce monde où tout change,

Trône sur l'immobilité.

Pour compagnons et pour amies,

Quand l'ennui me prend par accès,

J'ai les fellahs et les momies

Contemporaines de Rhamsès;

Je regarde un pilier qui penche,

Un vieux colosse sans profil

Et les canges à voile blanche

Montant ou descendant le Nil.

Que je voudrais comme mon frère,

Dans ce grand Paris transporté,

Auprès de lui, pour me distraire,

Sur une place être planté!

Là-bas, il voit à ses sculptures

S'arrêter un peuple vivant,

Hiératiques écritures,

Que l'idée épelle en rêvant.

Les fontaines juxtaposées

Sur la poudre de son granit

Jettent leurs brumes irisées.

Il est vermeil, il rajeunit!

Des veines roses de Syène

Comme moi cependant il sort,

Mais je reste à ma place ancienne,

Il est vivant et je suis mort!

VIEUX DE LA VIEILLE

15 DÉCEMBRE

Par l'ennui chassé de ma chambre,

J'errais le long du boulevard: