THÉOPHILE GAUTIER

LES
JEUNES-FRANCE

ROMANS GOGUENARDS

Moins un homme qui pense
Qu'un bœuf qui rumine.

Angola.

SUIVIS DE
CONTES HUMORISTIQUES

PARIS
CHARPENTIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
28, QUAI DU LOUVRE, 28

1875
Tous droits réservés

Il a été tiré 50 exemplaires numérotés, sur papier de Hollande.
Prix: 7 francs.

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PRÉFACE

Pierrot.—Je te dis toujours la même chose, parce que c'est toujours la même chose; et si ce n'était pas toujours la même chose, je ne te dirais pas toujours la même chose.

Le Festin de Pierre.

Ceci, en vérité, mon cher monsieur ou ma belle dame, n'est autre chose qu'une préface, et une préface fort longue: je n'ai pas la moindre envie de vous le dissimuler ou de vous en demander pardon. Je ne sais si vous avez la fatuité de ne pas lire les préfaces; mais j'aime à supposer le contraire, pour l'honneur de votre esprit et de votre jugement. Je prétends même que vous me remercierez de vous en avoir fait une; elle vous dispense de deux ou trois contes plus ou moins fantastiques, que vous eussiez eus sans cela, et vous conviendrez, si récalcitrants que vous soyez, que ce n'est pas une mince obligation que vous m'en devez avoir. J'espère que celle-ci tiendra la moitié du volume; j'aurais bien voulu qu'elle le remplît tout entier, mais mon éditeur m'a dit qu'on était encore dans l'habitude de mettre quelque chose après, pour avoir le prétexte de faire une table. C'est une mauvaise habitude; on en reviendra. Qu'est-ce qui empêche de mettre la préface et la table côte à côte, sans le remplissage obligé de roman ou de contes? Il me semble que tout lecteur un peu imaginatif supposerait aisément le milieu, à l'aide du commencement et de la fin: sa fiction vaudrait probablement mieux que la réalité, et d'ailleurs il est plus agréable de faire un roman que de le lire.

Moi, pour mon compte, et je prétends vous convertir à mon système, je ne lis que les préfaces et les tables, les dictionnaires et les catalogues. C'est une précieuse économie de temps et de fatigue: tout est là, les mots et les idées. La préface, c'est le germe; la table, c'est le fruit: je saute comme inutiles tous les feuillets intermédiaires. Qu'y verrais-je? des phrases et des formes; que m'importe! Aussi, depuis deux ans que j'ai fait cette précieuse découverte, je suis devenu d'une érudition effroyable: je ferais honte à Cluverius, à Saumaise, à dom Calmet, à dom Sanchez et à tous les dom bénédictins du monde; je disserterais, comme Pic de la Mirandole, de omni re scibili et quibusdam aliis. Citez-moi quelque chose que je ne sache pas, je vous en défie; et, pour peu que vous usiez de ma méthode, vous arriverez au même résultat que moi.

Il en est des livres comme des femmes: les uns ont des préfaces, les autres n'en ont pas; les unes se rendent tout de suite, les autres font une longue résistance; mais tout finit toujours de même… par la fin. Cela est triste et banal; cependant que diriez-vous d'une femme qui irait se jeter tout d'abord à votre tête? Vous lui diriez comme le More de Venise à Desdemona:

… à bas, prostituée!

Cette femme serait une catin sans vergogne: pourquoi voulez-vous donc qu'un livre soit plus effronté qu'une femme, et qu'il se livre à vous sans préliminaire? Il est vrai que la fille que vous louez six francs n'y fait pas tant de façons, et vous avez acheté le livre vingt sous de plus que la fille. Il est à vous, vous pouvez en user et en abuser; vous n'accorderez pas même à sa virginité le quart d'heure de grâce, vous le touchez, vous le maniez, vous le traînez de votre table à votre lit, vous rompez sa robe d'innocence, vous déchirez ses pages: pauvre livre!

La préface, c'est la pudeur du livre, c'est sa rougeur, ce sont les demi-aveux, les soupirs étouffés, les coquettes agaceries, c'est tout le charme; c'est la jeune fille qui reste longtemps à dénouer sa ceinture et à délacer son corset, avant d'entrer au lit où son amoureux l'attend.

Quel est le stupide, quel est l'homme assez peu voluptueux pour lui dire: Dépêche-toi!

D'autant que le corset et la chemise dissimulent souvent une épaule convexe et une gorge concave, d'autant que la préface cache souvent derrière elle un livre grêle et chétif.

O lecteurs du siècle! ardélions inoccupés qui vivez en courant et prenez à peine le temps de mourir, plaignez-vous donc des préfaces qui contiennent un volume en quelques pages, et qui vous épargnent la peine de parcourir une longue enfilade de chapitres pour arriver à l'idée de l'auteur. La préface de l'auteur, c'est le post-scriptum d'une lettre de femme, sa pensée la plus chère: vous pouvez ne pas lire le reste.

Pourtant, n'allez pas inférer de ce que je viens de dire qu'il y ait une idée dans celle-ci; je serais désespéré de vous induire en erreur. Je vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré. Y a-t-il encore quelque chose de sacré? Je vous jure sur mon âme, à laquelle je ne crois guère; sur ma mère, à laquelle je crois un peu plus, qu'il n'y a réellement pas plus d'idée dans ma préface que dans un livre quelconque de M. Ballanche; qu'il n'y a ni mythe, ni allégorie, que je n'y fonde pas de religion nouvelle comme M. G. Drouineau, que ce n'est pas une poétique ni quoi que ce soit qui tende à quelque chose: je n'y fais même pas l'apologie de mon ouvrage. Vous voyez bien que ma préface ne ressemble en rien à ses sœurs les autres préfaces.

Seulement je profite de l'occasion pour causer avec vous; je fais comme ces bavards impitoyables qui vous prennent par un bouton de votre habit, monsieur; par le bout de votre gant blanc, madame, et vous acculent dans un coin du salon pour se dégorger de toutes les balivernes qu'ils ont amassées pendant un quart d'heure de silence. En honneur, ce n'est pas pour autre chose. Je n'ai pas grand'chose à faire, ni vous non plus, je pense. Je m'en vais donc me raconter à vous de point en point, et vous faire moi-même ma biographie: il n'y aura pas plus de mensonges que dans tout autre… ni moins.

Avant de vous dire ma vie, vous me permettrez d'abord de vous toucher quelque chose des motifs qui m'ont porté à faire noires trois ou quatre cents pages blanches qui ne l'ont pas mérité.

Je suis un homme d'esprit, et j'ai pour amis des gens qui ont tous infiniment d'esprit, autant d'esprit que M. H. Delatouche et M. Loève-Veimars. Tous ces gens-là ont fait un livre ou même en ont fait deux: il y en a un qui est coupable de trois. Moi, jusqu'à ce jour, je m'étais conservé vierge de toute abomination écrite ou imprimée, et chacun était libre de me croire autant de talent qu'il lui plaisait. Je jouissais dans un certain monde d'une assez honnête gloire inédite. J'étais célèbre depuis la cheminée jusqu'au paravent; je faisais un grand bruit dans quelques pieds carrés.

Alors, quelques officieux sont venus, qui m'ont dit: Il faut faire un livre. Je l'ai fait, mais sans prétention aucune, je vous prie de le croire, comme une chose qui ne mérite pas la peine qu'on s'en défende, comme on demande la croix d'honneur pour ne pas être ridicule, pour être comme tout le monde. Il est indécent aujourd'hui de ne pas avoir fait un livre, un livre de contes tout au moins: j'aimerais autant me présenter dans un salon sans culotte que sans livre. Il est juste de dire que j'avais déjà fait un volume de vers, mais cela ne compte pas: c'est un volume de prose de moins, voilà tout. Ne me méprisez donc pas parce que j'ai fait des contes; j'ai pris ce parti, parce que c'est ce qu'il y a de moins littéraire au monde: à ma place vous eussiez agi de même, pour avoir le repos. Maintenant que me voilà suffisamment compromis, et que j'ai perdu ma virginale réputation, j'espère que mes bons amis me laisseront tranquille.

Je vous le proteste ici, afin que vous le sachiez, je hais de tout mon cœur ce qui ressemble, de près ou de loin, à un livre: je ne conçois pas à quoi cela sert.

Les gros Plutarque in-folio, témoin celui de Chrysale, ont une utilité évidente: ils servent à mettre en presse, à défaut de rabats, puisqu'on n'en porte plus, les gravures chiffonnées et qui ont pris un mauvais pli; on peut encore les employer à exhausser les petits enfants qui ne sont pas de taille à manger à table. Quant à nos in-octavo, je veux que le diable m'emporte si l'on peut en tirer parti et si je conçois pourquoi on les fait.

Il a pourtant été un temps où je ne pensais pas ainsi. Je vénérais le livre comme un dieu; je croyais implicitement à tout ce qui était imprimé; je croyais à tout, aux épitaphes des cimetières, aux éloges des gazettes, à la vertu des femmes. O temps d'innocence et de candeur!

Je m'amusais comme une portière à lire les Mystères d'Udolphe, le Château des Pyrénées, ou tout autre roman d'Anne Radcliffe; j'avais du plaisir à avoir peur, et je pensais, avec Grey, que le paradis, c'était un roman devant un bon feu.

Que n'ai-je pas lu? J'ai épuisé tous les cabinets du quartier. Que d'amants malheureux, que de femmes persécutées m'ont passé devant les yeux! que de souterrains n'ai-je pas parcourus! Aussi je suis devenu d'une si merveilleuse sagacité, que, dès la première syllabe d'un roman, je sais déjà la fin.

On aura beau dire, Notre-Dame de Paris ne vaut pas le Château des Pyrénées.

La belle dame élégante que vous avez maintenant, vous, jeune fashionable blasé, ne vaut pas la femme de chambre de votre mère, qui vous a eu il y a dix ans, vous, écolier naïf et tremblant, pauvre chérubin plus timide que celui de Beaumarchais, qui n'osiez pas oser, même avec la fille du jardinier.

Le seul plaisir qu'un livre me procure encore, c'est le frisson du couteau d'ivoire dans ses pages non coupées: c'est une virginité comme une autre, et cela est toujours agréable à prendre. Le bruit des feuilles tombant l'une sur l'autre invite immanquablement au sommeil, et le sommeil est, après la mort, la meilleure chose de la vie.

Je vous ai promis de vous conter mon histoire; ce sera bientôt fait. J'ai été nourri par ma mère, et sevré à quinze mois; puis j'ai eu un accessit de je ne sais quoi en rhétorique: voilà les événements les plus marquants de ma vie. Je n'ai pas fait un seul voyage: je n'ai vu la mer que dans les marines de Vernet; je ne connais d'autres montagnes que Montmartre. Je n'ai jamais vu se lever le soleil; je ne suis pas en état de distinguer le blé de l'avoine. Quoique né sur les frontières de l'Espagne, je suis un Parisien complet, badaud, flâneur, s'étonnant de tout, et ne se croyant plus en Europe dès qu'il a passé la barrière. Les arbres des Tuileries et des boulevards sont mes forêts; la Seine, mon Océan. Du reste, je vous avouerai franchement que je me soucie assez peu de tout cela; je préfère le tableau à l'objet qu'il représente, et je serais bien capable de m'écrier, comme madame de Staël devant le lac de Genève: Oh! le ruisseau de la rue Saint-Honoré!

Je ne comprends pas quel plaisir champêtre peut valoir celui de regarder les caricatures au vitrage de Martinet ou de Susse, et je ne trouve pas le soleil de beaucoup supérieur au gaz. Une fois, quelques-uns de mes amis sont venus me chercher, et m'ont emmené, avec leurs maîtresses, je ne sais où, sur les limites du monde, comme j'imagine, car nous restâmes trois heures en voiture. On dîna sur l'herbe: ces dames et ces messieurs eurent l'air d'y prendre un grand plaisir; quant à moi, je me souhaitais ailleurs. Des faucheux avec leurs pattes grêles arpentaient sans façon les assiettes, les mouches tombaient dans nos verres, les chenilles nous grimpaient aux jambes. J'avais un superbe pantalon de coutil blanc, je me relevai avec une indécente plaque verte au derrière. Je touchai par mégarde je ne sais quelles herbes: c'étaient des orties, il me vint des cloches; je manquai me casser le cou en sautant un fossé; j'eus le lendemain une bonne et belle courbature: cela s'appelle une partie de plaisir!

Je déteste la campagne: toujours des arbres, de la terre, du gazon! Qu'est-ce que cela me fait? C'est très-pittoresque, d'accord, mais c'est ennuyeux à crever.

Le murmure des ruisseaux, le ramage des oiseaux, et tout l'orchestre de l'églogue et de l'idylle ne me font aucun plaisir; je dirais volontiers, comme Deburau au rossignol: Tais-toi, vilaine bête!

Ma vie a été la plus commune et la plus bourgeoise du monde: pas le plus petit événement n'en coupe la monotonie; c'est au point que je ne sais jamais l'année, le mois, le jour ou l'heure. En effet, eh! qu'importe? 1833 ne sera-t-il pas semblable à 1832? hier n'a-t-il pas été comme est aujourd'hui, et comme sera demain? Qu'il soit matin ou soir, n'est-ce pas la même chose? Manger, boire, dormir; dormir, boire, manger; aller de son fauteuil à son lit, de son lit à son fauteuil, sans souvenir de la veille, sans projet pour demain; vivre à l'heure, à la minute, à la seconde, cramponné au moment comme un vieillard qui n'a plus qu'un moment: voilà où j'en suis arrivé, et j'ai vingt ans! Pourtant j'ai un cœur et des passions, j'ai de l'imagination autant et plus qu'un autre, peut-être. Mais, que voulez-vous! je n'ai pas assez d'énergie pour secouer cela; comme tout vieux garçon, j'ai chez moi une servante-maîtresse qui me domine, et fait de moi ce qu'elle veut: c'est l'habitude.

L'habitude qui vous tient au cachot, dans une chambre ouverte, qui vous fait manger quand vous n'avez pas faim, qui vous éveille quand vous avez encore sommeil, qui tire, comme avec un fil, votre bras et votre jambe, qui fait mouvoir sous vous vos pieds malgré vous, qui vous traîne par les cheveux dans un endroit où vous vous ennuyez mortellement, qui vous remet entre les doigts le livre que vous savez par cœur.

Je n'ai jamais tué de sergent de ville, je n'ai jamais eu affaire aux gendarmes et aux gardes municipaux, je n'ai pas été à Sainte-Pélagie, je ne me suis jamais suicidé par désespoir d'amour ou tout autre raison, je n'ai signé aucune protestation, je n'ai eu ni duels ni maîtresses.

J'ai bien eu quelquefois un tiers ou un quart de femme, comme l'on a un tiers ou un quart de vaudeville, mais cela ne compte pas, et ne vaut pas la peine d'être mentionné.

Je n'ai chez moi ni pipe, ni poignard, ni quoi que ce soit qui ait du caractère.

Je suis le personnage du monde le plus uni et le moins remarquable; je n'ai rien d'artiste dans mon galbe, rien d'artiste dans ma mise: il est impossible d'être plus bourgeois que je ne le suis. Vous m'avez vu cent fois, et ne me reconnaîtriez pas.

Mon mérite littéraire est très-mince, et je suis trop paresseux pour le faire valoir. Je n'ai pas ajouté à mon prénom une désinence en us, je n'ai pas échangé mon nom de tailleur et de bottier contre un nom moyen âge et sonore. Ni mes vers, ni ma prose, ni moi, n'avons un seul poil de barbe. Aussi beaucoup de gens ne veulent-ils pas croire que je suis réellement un génie, à me voir si bénin, si paterne, si peu insolent, si comme le premier venu, comme vous ou tout autre. Je ne tutoie et n'appelle par son nom de baptême aucun des illustres du jour, je n'ai aucune pièce refusée ou tombée à aucun théâtre, je n'ai encore ruiné aucun libraire. Vous voyez que ma modestie est fondée, et que je n'ai pas de quoi faire le fier. Aucun journal, en parlant pour la première fois de moi, ne m'a désigné, ainsi qu'il se pratique, le célèbre M. un tel. Je pourrais mourir demain que, excepté ma mère qui pleurerait, il ne resterait aucune trace de mon passage sur la terre. Mon épitaphe serait bientôt faite: Né—mort.

Je ne suis rien, je ne fais rien; je ne vis pas, je végète; je ne suis pas un homme, je suis une huître.

J'ai en horreur la locomotion, et j'ai bien souvent porté envie au crapaud, qui reste des années entières sous le même pavé, les pattes collées à son ventre, ses grands yeux d'or immobiles, enfoncé dans je ne sais quelles rêveries de crapaud qui doivent bien avoir leur charme, et dont il devrait bien nous faire un livre.

Je partage l'avis des Orientaux: il faut être chien ou Français pour courir les rues quand on peut rester assis bien à son aise chez soi. N'était la circoncision, je me ferais Turc: je serais, certes, un excellent pacha. Par vingt-cinq degrés de chaleur, je suis capable de porter autant de caftans, de châles et de fourrures qu'Ali, ou Rhegleb, ou tout autre. Les pachas aiment les tigres, moi j'aime les chats: les chats sont les tigres des pauvres diables.

Hormis les chats, je n'aime rien, je n'ai envie de rien; je n'ai qu'un sentiment et qu'une idée, c'est que j'ai froid et que je m'ennuie.

Aussi je me chauffe à me géographier les jambes, je brûle mes pantoufles, mes volets sont doubles, mes rideaux doubles, mes portes rembourrées. Ma chambre est un four, je cuis; mais, malheureusement, il est plus difficile de se préserver de l'ennui que du froid.

Quoi faire? Rêver? On ne peut toujours rêver. Lire? J'ai dit que je savais tout. Quoi donc?

Je n'ai jamais pu apprendre à jouer aux cartes ni aux dames, et encore moins aux échecs; je n'ai pu m'élever à la hauteur du casse-tête chinois; c'est pourquoi, n'étant bon à rien, je me suis mis à faire des vers. Je n'ai guère eu plus de plaisir à les aligner que vous à les lire… si vous les avez lus.

Je vous jure, en tous cas, que c'est un piètre divertissement, et que vous feriez bien d'en chercher un autre.

On m'a dit plusieurs fois qu'il faudrait faire quelque chose, penser à mon avenir. Le mot n'est-il pas ridicule dans notre bouche, à nous qui ne sommes pas sûrs d'une heure? Qu'il faudrait prendre un état, ne fût-ce que pour avoir un titre et une étiquette, comme un bocal d'apothicaire. Que je ne pouvais pas n'être rien, que cela ne s'était jamais vu; que ceux qui n'étaient rien, en effet, cherchaient à se souffler eux-mêmes et à se faire quelque chose. A quoi j'ai répondu que cela serait rare et curieux de pouvoir et ne pas vouloir, et de fermer la porte au nez de la Fortune qui viendrait y frapper d'elle-même.

D'ailleurs, il n'y a que trois états possibles dans une civilisation aussi avancée que la nôtre: voleur, journaliste ou mouchard: je n'ai ni les moyens physiques, ni les moyens intellectuels qu'exigent ces trois genres d'industrie. J'aurais assez aimé être voleur, c'est de la philosophie éclectique; mais on a trop de mal, comme disait feu Martainville. Je ne pense pas que j'eusse pu faire un mouchard remarquable, je suis trop distrait, j'ai la vue très-basse et l'ouïe un peu dure. Ensuite, depuis que les honnêtes gens s'en mêlent, le métier ne va plus. Pour journaliste, j'aurais peut-être réussi, avec beaucoup de travail, à ne pas faire tache dans les Petites-Affiches, ou même dans la plus célèbre de nos revues. Mais je déclare formellement que je ne résisterais pas à plusieurs vaudevilles consécutifs, et que pour rien au monde je ne me battrais en duel, ayant naturellement peur des coups autant et plus que tout autre.

Dans cette perplexité grande, et pour céder à de fréquentes importunités, j'ai suivi une grande quantité de représentations de l'Auberge des Adrets, pour me choisir un état parmi ceux que se donnent chaque soir Frédérick et Serres: dans leur nomenclature variée, je n'ai rien trouvé qui me convînt. Nourrisseur de vers à soie, philhellène, fabricant de clyssoirs et de seringues à musique, professeur de philosophie, chef suprême de la religion saint-simonienne, répétiteur des chiens savants pour les langues mortes, tous ces états-là réclament des connaissances spéciales que je n'ai pas, et que je suis incapable d'acquérir. Ainsi, n'étant bon à rien, pas même à être dieu, je fais des préfaces et des contes fantastiques; cela n'est pas si bien que rien, mais c'est presque aussi bien, et c'est quasi synonyme.

Je ne sais pas si cela vient de mon caractère, qui tourne un peu à l'hypocondrie, ou de ma position dans le monde, mais je n'ai jamais pu croire et m'intéresser sérieusement à quelque chose, et je pourrais retourner à mon usage le vers de Térence:

Homo sum; nil a me humani alienum puto.

Par suite de ma concentration dans mon ego, cette idée m'est venue, maintes fois, que j'étais seul au milieu de la création; que le ciel, les astres, la terre, les maisons, les forêts, n'étaient que des décorations, des coulisses barbouillées à la brosse, que le mystérieux machiniste disposait autour de moi pour m'empêcher de voir les murs poudreux et pleins de toiles d'araignées de ce théâtre qu'on appelle le monde; que les hommes qui se meuvent autour de moi ne sont là que comme les confidents des tragédies, pour dire: Seigneur, et couper de quelques répliques mes interminables monologues.

Quant à mes opinions politiques, elles sont de la plus grande simplicité. Après de profondes réflexions sur le renversement des trônes, les changements de dynastie, je suis arrivé à ceci—0.

Qu'est-ce qu'une révolution? Des gens qui se tirent des coups de fusil dans une rue: cela casse beaucoup de carreaux; il n'y a guère que les vitriers qui y trouvent du profit. Le vent emporte la fumée; ceux qui restent dessus mettent les autres dessous; l'herbe vient là plus belle le printemps qui suit: un héros fait pousser d'excellents petits pois.

On change, aux bâtons des mairies, les loques qu'on nomme drapeau. La guillotine, cette grande prostituée, prend au cou, avec ses bras rouges, ceux que le plomb a épargnés, le bourreau continue le soldat, s'il y a lieu, ou bien le premier drôle venu grimpe furtivement au trône et s'assoit dans la place vide. Et l'on n'en continue pas moins d'avoir la peste, de payer ses dettes, d'aller voir des opéras-comiques, sous celui-là comme sous l'autre. C'était bien la peine de remuer tant d'honnêtes pavés qui n'en pouvaient mais!

Quant à mon opinion sur l'art, je pense que c'est une jonglerie pure, et je suis parfaitement de l'avis d'Arnal: «Cela s'appelle des artistes! Ces baladins sont-ils fiers!» En fait d'artistes, je n'estime que les acrobates. Il faut véritablement dix fois plus d'art pour danser sur la corde lâche que pour faire cent poëmes épiques et vingt charretées de tragédies en cinq actes et en vers.

Quant à ce qui est de la morale, rien ne m'a paru plus insignifiant que les vices de l'homme, si ce n'est la vertu de la femme.

Lecteur, vous me savez maintenant sur le bout du doigt. Voilà ce que je suis, ou plutôt ce que j'étais il y a trois mois, car je suis fort changé depuis quelque temps.

Deux ou trois de mes camarades, voyant que je devenais tout à fait ours et maniaque, se sont emparés de moi et se sont mis à me former: ils ont fait de moi un Jeune-France accompli. J'ai un pseudonyme très-long et une moustache forte courte; j'ai une raie dans les cheveux, à la Raphaël. Mon tailleur m'a fait un gilet… délirant. Je parle art pendant beaucoup de temps sans ravaler ma salive, et j'appelle bourgeois tous ceux qui ont un col de chemise. Le cigare ne me fait plus tousser ni pleurer, et je commence à fumer dans une pipe, assez crânement et sans trop vomir. Avant-hier, je me suis grisé d'une manière tout à fait byronienne; j'en ai encore mal à la tête: de plus, j'ai fait acquisition d'une mignonne petite dague en acier de Toscane, pas plus longue qu'un aiguillon de guêpe, avec quoi je trouerai tout doucettement votre peau blanchette, ma belle dame, dans les accès de jalousie italienne que j'aurai quand vous serez ma maîtresse, ce qui arrivera indubitablement bientôt. On m'a présenté dans plusieurs salons, par-devant plusieurs coteries, depuis le bleu de ciel le plus clair jusqu'à l'indigo le plus foncé. Là, j'ai entendu infiniment de cinquièmes actes, et encore plus d'élégies sur le malheur d'être abandonné par son ou ses amants. J'en ai moi-même récité un nombre incalculable. Je me culotte, comme disent mes dignes amis, et il paraît que je deviens un homme à la mode. Mes deux cornacs prétendent même que j'ai eu plusieurs bonnes fortunes: soit, puisqu'on est convenu d'appeler cela ainsi.

Comme je suis naturellement olivâtre et fort pâle, les dames me trouvent d'un satanique et d'un désillusionné adorable; les petites filles se disent entre elles que je dois avoir beaucoup souffert du cœur: du cœur, peu, mais de l'estomac, passablement.

Je suis décidé à exploiter cette bonne opinion qu'on a de moi. Je veux être le personnage cumulatif de toutes les variétés de don Juan, comme Bonaparte l'a été de tous les conquérants.

Les trois mille noms charmants seront dépassés de beaucoup. Le don Juan de Molière n'est qu'un Céladon auprès de moi; celui de Byron un misérable cokeney; le Zaffye d'Eugène Sue est innocent comme une rosière. J'ai préparé, pour y inscrire mes triomphes, un livre blanc beaucoup plus gros que celui de Joconde et du prince Lombard; j'ai fait emplette de quelques rames de papier à lettres, azuré, de bâtons de cire rose et aventurine, pour répondre aux billets doux qu'on m'écrira. Je n'ai pas oublié une échelle de soie: l'échelle de soie est de première importance, car je n'entrerai plus maintenant dans les maisons que par les fenêtres.

Personne ne me résistera: j'aurai mille scélératesses charmantes et inédites, mille roueries si machiavéliques, je serai si fatal et si vague, j'aurai l'air si ange déchu, si volcan, si échevelé, qu'il n'y aura pas moyen de ne pas se rendre. Votre femme elle-même, mon cher lecteur, votre maîtresse, si vous avez l'une ou l'autre, ou même les deux, ne pourront s'empêcher de dire, en joignant les mains: Pauvre jeune homme!

Que je sois damné si, dans six mois, je ne suis pas le fat le plus intolérable qu'il y ait d'ici à bien loin.

Il ne me manque vraiment que d'être bâtard pour que je sois parfait. Au diable les vers, au diable la prose! je suis un viveur maintenant, je ne suis plus l'hypocondre qui, en fourgonnant son feu entre ses deux chats, faisait un tas de sottes rêvasseries à propos de tout et de rien. Avant qu'il soit longtemps, je prétends me faire un matelas de toutes les boucles blondes ou brunes dont mes beautés m'auront fait le sacrifice. Vous verrez, vous verrez! D'un amour à l'autre, je vous écrirai, pour me reposer, de belles histoires adultérines, de beaux drames d'alcôve, auprès desquels Antony sera tout à fait enfantin et Florian. Pourtant je venais tout à l'heure d'envoyer les vers et la prose au diable! ce que c'est que les mauvaises habitudes: on y revient toujours. Sur ce, monsieur, je vous salue avec tout le respect que l'on doit à un honnête lecteur. Madame, je vous baise les mains, et dépose mes hommages à vos pieds.

LES
JEUNES-FRANCE

SOUS LA TABLE

DIALOGUE BACHIQUE
SUR PLUSIEURS QUESTIONS DE HAUTE MORALE

Qu'est-ce que la vertu? Rien, moins que rien, un mot

A rayer de la langue. Il faudrait être sot

Comme un provincial débarqué par le coche,

Pour y croire. Un filou, la main dans votre poche,

Concourra pour le prix Montyon. Chaude encor

D'adultères baisers payés au poids de l'or,

Votre femme dira: Je suis honnête femme.

Mentez, pillez, tuez, soyez un homme infâme,

Ne croyez pas en Dieu, vous serez marguillier;

Et, quand vous serez mort, un joyeux héritier,

Ponctuant chaque mot de larmes ridicules,

Fera, sur votre tombe, en lettres majuscules,

Écrire: Bon ami, bon père, bon époux,

Excellent citoyen, et regretté de tous.

La vertu! c'était bon quand on était dans l'arche.

La mode en est passée, et le siècle qui marche

Laisse au bord du chemin, ainsi que des haillons,

Toutes les vieilles lois des vieilles nations.

Donc, sans nous soucier de la morale antique,

Nous tous, enfants perdus de cet âge critique,

Au bruit sourd du passé qui s'écroule au néant,

Dansons gaîment au bord de l'abîme béant.

Voici le punch qui bout et siffle dans la coupe:

Que la bande joyeuse autour du bol se groupe!

En avant les viveurs! Usons bien nos beaux ans;

Faisons les lords Byrons et les petits dons Juans;

Fumons notre cigare, embrassons nos maîtresses;

Enivrons-nous, amis, de toutes les ivresses,

Jusqu'à ce que la Mort, cette vieille catin,

Nous tire par la manche au sortir d'un festin,

Et, nous amadouant de sa voix douce et fausse,

Nous fasse aller cuver notre vin dans la fosse.

La Farce du Monde. Moralité.

Il pouvait bien être deux heures du matin. La chandelle, non mouchée, avait un pied de nez; le feu était presque éteint.

Mon ami Théodore, accoudé sur sa table avec une désinvolture toute bachique, fumait une pipe courte et noire noblement culottée, un digne brûle-gueule, à faire envie à un caporal de la vieille garde.

De temps en temps il déposait sa pipe, et se donnait gravement à boire par-dessus l'épaule, ou à côté de la bouche, ou se versait d'une bouteille vide, ou laissait tomber son verre plein; bref, notre ami Théodore était complétement ivre.

Et cela n'eût paru étonnant à personne, à voir la longue file

De bouteilles sur cu

Qui disaient, sans goulot: Nous avons trop vécu.

A moins qu'il n'en eût jeté le contenu par la fenêtre, ce qui est peu probable, il devait mathématiquement et logiquement être ivre-mort. Il y aurait eu de quoi griser un tambour-major et deux sonneurs, et notre ami Théodore était seul.

Je l'avoue en rougissant, il était seul, malgré le célèbre adage: Celui qui boit seul est indigne de vivre. Adage si religieusement suivi dans tout État un peu civilisé.

Il était seul, c'est-à-dire il le paraissait; car un soupir profond, parti de dessous la table, vint révéler tout à coup un compagnon chaviré, et rendre plus facile à expliquer le nombre formidable de flacons vides ou brisés qui encombraient le guéridon et la table.

Théodore laissa tomber de haut, et avec un air d'ineffable pitié, un regard incertain et hébété sur la masse informe qui se remuait dans l'ombre, et aspira bruyamment une gorgée de fumée.

—Oh! Théodore, ton chien de carreau est dur comme un cœur de femme; tends-moi la main, que je me relève et que je boive: j'ai soif.

—Si tu veux, je vais te passer ton verre, répondit Théodore, sentant dans sa conscience qu'il était au-dessus de ses forces de relever son camarade. Peut-on se soûler comme cela!… Fi, l'ivrogne, ajouta-t-il par manière de réflexion.

—Ame dénaturée, reprit avec un sérieux comique la voix d'en-bas, tu ne veux pas me relever? Mettez donc après cela des lampions sur la tête aux gens, de peur que les voitures ne les écrasent, quand ils tombent aux coins des bornes pour avoir oublié de tremper leur vin ce jour-là: on ne m'y reprendra plus. Ingrat!

Théodore, sensiblement ému et attendri par ce touchant souvenir, se décida à tenter la périlleuse opération de remettre son ami sur sa chaise; mais le succès ne couronna pas cette pieuse entreprise; il fit le plongeon entre la table et le banc, et disparut.

Ce fut pendant quelques minutes des grognements sourds et étouffés; car Théodore était précisément tombé sur l'estomac de son estimable camarade, et il lui pesait plus qu'un remords; cependant, après des efforts inouïs, ils parvinrent à se mettre dans une position un peu moins incommode, et le calme se rétablit.

Après un silence assez long:

—Hélas! fit Roderick.

—Qu'as-tu, mon cher ami! dit Théodore avec toute l'effusion caractéristique des ivrognes.

—Je suis bien malheureux!

—Est-ce que ta maîtresse t'a planté là?

—Au contraire, mon ami, la pauvre femme n'est pas capable de cela; c'est bien, pour mon malheur, la plus vertueuse créature qui soit.

—Voilà un singulier reproche.

—On voit bien que tu as le bonheur, toi, d'avoir pour maîtresse une catin.

—Singulier bonheur!

—Certainement, mais tu n'es pas à même de le comprendre; tu n'as jamais eu que des filles ou des femmes entretenues, ou tout au plus des grisettes. Tu n'es jamais descendu jusqu'à l'honnête femme, tu ne sais pas ce qui en est. Par honnête femme, je n'entends pas, ce qu'on entend généralement par là, une femme qui a un mari, un cachemire qui loge au premier, et ne se permet guère qu'un amant à la fois.

—Qu'est-ce donc alors? dit l'autre en se soulevant sur le coude avec une stupéfaction profonde.

—Ce n'est pas même celle qui n'a pas d'amant du tout.

—Humph! fit Théodore comme un homme dont la conviction est tout à fait troublée.

—O mon ami! j'en suis mortifié pour toi, tu es un âne, et tu ne seras probablement pas autre chose d'ici à bien longtemps.

A cet endroit de son apostrophe, Roderick fit un hoquet hasardeux, et s'interrompit un instant; mais il reprit bientôt le fil de son discours avec une grâce toute particulière, en imitant l'accent de Frédérick dans l'Auberge des Adrets:

—Tu n'entends rien absolument à la triture des affaires, et tu ne possèdes pas le moindre rudiment de métaphysique; ta philosophie est diablement en arrière, et je suis fâché de le dire, avec de belles dispositions, tu ne parviendras jamais à rien.

Théodore soupira.

—Qu'est-ce que la vertu, Théodore?

—Que sais-je?

—Ceci est du Montaigne, et c'est ce que tu as dit de plus raisonnable depuis que tu abuses de la langue que Dieu t'a donnée, Brutus définit la vertu un nom. En vérité, si ce n'est qu'un nom, jamais cinq lettres ne se sont donné rendez-vous dans deux misérables syllabes pour former un mot plus insignifiant. Du reste, s'il est permis à quelqu'un qui n'est pas vaudevilliste de faire un pitoyable calembour, la vertu n'est pas un nom, mais un non indéfiniment prolongé.

Théodore, effaré, souffla par ses narines comme un hippopotame, et redoubla d'attention.

Roderick continua:

—Oui, mon ami, la vertu est essentiellement négative. Être vertueux, qu'est-ce autre chose que dire non à tout ce qui est agréable dans cette vie, qu'une lutte absurde avec les penchants et les passions naturelles, que le triomphe de l'hypocrisie et du mensonge sur la vérité? Quand les États reposaient sur des fictions, il y avait besoin de vertus fictives, sans quoi ils n'auraient pu vivre; mais, dans un siècle aussi positif, sous une monarchie constitutionnelle, entourée d'institutions républicaines, il est indécent et de mauvais ton d'être vertueux: il n'y a que les forçats qui le soient. Quant aux femmes honnêtes, la race en est perdue; elles sont toutes au Père-Lachaise ou ailleurs: les épitaphes en font foi.

—Mais il me semble que tu as dit tout à l'heure, Roderick, que ta maîtresse était vertueuse?

—Benêt! quand on dit que toutes les femmes sont des catins, il est toujours sous-entendu qu'on excepte sa mère et sa maîtresse: ainsi, ton observation n'a pas le sens commun.

—Pourtant, répliqua timidement Théodore, j'ai fait cet hiver la cour à une femme pendant quinze jours, et je ne l'ai pas eue.

—Si tu lui avais fait la cour seize jours au lieu de quinze, le résultat eût peut-être été tout différent. Tu t'es en allé au moment où elle t'allait céder par amour ou par ennui; car l'ennui est au moins de moitié dans les conquêtes que nous faisons. D'ailleurs, bien que ton gilet soit d'une coupe irréprochable, et que tu fasses siffler ta cravache assez fashionablement, tu n'es encore qu'un médiocre don Juan, et tu n'entends rien au fin des choses; tu n'es guère capable que de faire de la corruption de seconde main; tu entres assez effrontément dans les âmes dont la serrure est forcée, mais tu ne sais pas forcer toi-même la serrure; il faut un voleur plus adroit que toi pour ouvrir la porte et enlever le trésor. Que ce soit avec une clef ou un rossignol que l'on l'ouvre, peu importe; mais, toi; tu n'es pas en état de trouver la clef véritable, ou d'en forger une fausse. Cette femme, dont tu me parlais, était peut-être dans ce cas. Sans doute, elle m'aurait cédé à moi ou à un autre. Ton exemple ne prouve rien; tout est relatif. Je n'ai pas voulu dire qu'une femme était catin pour tout le monde, j'ai seulement voulu dire qu'elle n'était pas vertueuse pour tout le monde, ce qui est bien différent. Une femme qui serait vertueuse pour tous et à tous les instants, serait une monstruosité: ces monstruosités-là sont rares, fort heureusement.

—Ma tante Gryselde, interrompit Théodore, était certainement une honnête femme.

—Mon digne ami, je ne sais pas à quoi ton père et ta mère pensaient en te faisant, mais certainement ils pensaient à autre chose: ils ont manqué ta cervelle. Ta tante Gryselde, que tu cites, était bossue, rousse, borgne et brèche-dent; elle n'a pas dû être beaucoup sollicitée, ce qui ne prouve pas qu'elle n'ait sollicité elle-même, car l'âne regimbe, et la chair est plus éloquente que l'esprit.

—Tu es donc matérialiste, ô Roderick?

—Je le suis, tous les hommes d'esprit le sont; c'est plus sûr. Tu devrais bien l'être aussi, car il est bien évident qu'il existe cent et quelques livres de chair qu'on nomme Théodore, et l'existence de son esprit est au moins problématique, à entendre la sotte conversation que nous menons ensemble.

Je ne veux pas faire ici du Byron, cela est aussi usé que du Florian; mais tu me permettras de te faire part de quelques réflexions: y a-t-il dans le monde une femme qui n'ait jamais failli, je ne dis pas en action, il y en a, mais en pensée? je ne le crois pas. Tu vas me trouver singulier, mais je veux être coupé par rouelles comme une betterave, si je n'aimerais pas mieux une femme qui aurait failli corporellement qu'une qui aurait failli spirituellement. L'une a ses sens pour excuse, l'autre n'en a pas; en un mot, j'épouserais plus volontiers une fille qui aurait été violée qu'une qui aurait résisté à un amant aimé. Je préfère, tout matérialiste que je suis, la virginité de l'âme à celle du corps. A bien fouiller la vertu des femmes, il ne reste à l'analyse que des vices, l'orgueil et la peur. Quelle est la femme qui, sûre du secret, aura la force de résister? aucune; c'est ce qui explique pourquoi les prêtres avaient tant de femmes autrefois. Quelle est la femme qui, arrivée au bout de sa carrière, ne se soit pas repentie d'avoir été vertueuse? quelle est la femme qui n'a pas souhaité d'être homme?

Il y a des femmes qui restent vertueuses pour se donner le plaisir de déchirer celles qui ne le sont pas: celles-ci par la crainte qu'elles ont de celles-là; d'autres par nonchalance ou faute d'occasions; d'autres enfin par impuissance ou froideur naturelle, parce qu'elles n'ont ni cœur, ni entrailles, parce qu'elles ne sentent ni ne comprennent rien: ce sont les pires de toutes et les plus communes.

Au fond, il n'y a guère que le moyen de corruption qui varie; elles sont toutes corruptibles. Une cède parce que son orgueil est flatté, parce que vous êtes pair de France, que vous êtes duc, que vous avez une célébrité quelconque; une parce qu'elle aime les parures, les diamants et les plumes; l'autre, pour tout autre motif, pour avoir quelqu'un à qui parler, à qui donner le bras; c'est un grand hasard quand il y en a une qui cède par amour: ce sont là les vertueuses, à mon sens.

Celle qui tient encore à cent mille francs, céderait à deux cents. Il y a là-dessus un trait historique d'un courtisan à une reine que je ne vous dirai pas, car vous le savez comme moi, et qui est d'une grande vérité. Il n'y a pas de différence de la femme qui se livre pour un million à la fille qui se prostitue pour cent sous.

Cette femme est vertueuse, c'est bien, je veux le croire; qui vous dit qu'il faut lui en avoir d'obligation? Un coup de sonnette, une porte ouverte brusquement, sont peut-être la seule cause de cette vertu intacte dont elle fait tant d'étalage.

Un bon verrou bien tiré, et une porte dérobée en cas d'accident, il n'y a pas de vertu avec cela.

Et puis, chaque femme comme chaque homme a son idéal; on meurt quelquefois en le cherchant. Un an de vie de plus, on l'aurait trouvé; alors, dites-moi, que serait devenue la vertu?

Quelquefois on le rencontre, on l'épouse: ceci est légal, il n'y a rien à dire, mais ce n'est qu'une heureuse position, et cette femme favorisée du sort, placée autrement, eût sans aucun doute agi différemment. Chaque âme, chaque corps a son pôle où il tend à travers tout comme la boussole au nord; il ne faut pas faire rebrousser l'aiguille. La femme que j'assiégerais deux ans sans succès, se livrerait à toi au bout d'un mois. Alors le niais repoussé va crier sur les toits qu'il a trouvé une vertu; voilà comme les réputations se font. Il a trouvé une place prise: voilà tout.

Je ne connais rien de bouffon comme les causes de plusieurs choses graves. Si l'on se rendait compte de certaines résistances désespérées, il y aurait vraiment de quoi rire.

O mon enfant! moi qui te parle en ce moment, j'ai été un soir sur le point de croire à la vertu; c'est une histoire qu'il faut que je te conte pour ton instruction particulière: ouvre donc tes oreilles, et tâche de ne pas trop dormir.

—Et en quoi consiste la vertu des hommes! dit d'un air profond Théodore, profitant de l'instant où Roderick reprenait haleine après sa longue tirade.

—La vertu des hommes n'est pas faite de la même chose; mais ce n'est pas là qu'est la question, et tu n'éviteras pas mon histoire.

Théodore baissa la tête avec résignation.

—Cordieu! la langue me pèle, dit Roderick en attirant à lui une bouteille à moitié pleine. Il en but quelques gorgées, et la passa à son camarade.

—Merci, dit son acolyte d'un air de reconnaissance bien sentie.

—Donc, c'était un soir, comme je l'ai déjà donné à entendre. Je revenais de je ne sais où, et j'allais au même endroit. Je marchais machinalement les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille, un cigare de la Havane, non, c'était un cigare turc, à la bouche, si avancé, qu'il me roussissait les moustaches; j'avais, je crois, ma redingote à brandebourgs.

—Ne pourrais-tu pas supprimer tous ces détails et venir au fait? dit Théodore d'un ton désespéré.

—Non, certainement. Les détails sont tout; sans détails, il n'y a pas d'histoire. D'ailleurs, c'est de la couleur locale, et cela donne de la physionomie, répondit dogmatiquement Roderick,—et un pantalon blanc à pied, poursuivit-il, reprenant sa description au point où il l'avait laissée.

—Une vraie tenue de garçon perruquier ou de souteneur de filles, grogna sourdement Théodore.

—Hein? fit Roderick; un hein magistral, aussi terrible que celui de mademoiselle Georges dans Lucrèce Borgia.

Théodore se tut.

—J'allais comptant les pavés, et je n'aurais pas levé les yeux pour l'empire de Trébizonde; je les levai cependant pour moins. Au bord d'un pavé, j'aperçus un talon, puis au-dessus de ce talon, une jambe assez bien faite, emprisonnée dans un bas de coton bien tiré. Quoiqu'il fût crotté, il n'y avait pas une seule mouche de boue sur le bas, ce qui me fit conclure qu'il appartenait, ainsi que la jambe, à une Parisienne de race. Par-dessus le bas il y avait une jarretière blanche et rouge, une jolie jarretière, sur ma foi! Ici Roderick poussa un grand soupir, et s'arrêta comme n'étant pas maître de son émotion.

—Et qu'y avait-il au-dessus de la jarretière? demanda Théodore avec une anxiété risible.

—Il y avait quelque chose apparemment, à moins que ce ne fût une jambe qui se promenât toute seule comme la jambe du mécanicien allemand.

—Et quoi encore?

—Je ne regarde jamais les femmes passé la jarretière? répondit Roderick d'une voix flûtée. Je ne suis pas bégueule; mais il faut des mœurs, tonnerre de Dieu! poursuivit-il en rentrant dans son ton naturel. Je te confierai cependant que sur cette jambe il y avait une grisette.

C'était une jolie petite créature toute mignonne, toute proprette, tirée à quatre épingles. Son bonnet, sur le haut de sa tête, prêt à sauter par-dessus les moulins; ses cheveux à l'anglaise, un peu défrisés, le nez au vent, l'œil en coulisse, la bouche en cœur; avec cela une robe de stoff, un tablier de marceline et un gant à peu près neuf, auquel il ne manquait guère que le pouce: une délicieuse poupée à vous rendre fou d'amour, au moins pendant une heure.

Je pressai le pas: entendant sonner les talons de mes bottes à côté d'elle, elle accéléra sa marche; elle trottait, trottait comme une perdrix, et j'avais beau me fendre comme un compas, je ne pouvais l'atteindre: une voiture, qui lui barra le passage, me permit enfin de l'accoster.

—N'êtes-vous pas, lui dis-je en la saluant, mademoiselle Angelina, qui travaille chez madame C***?

—Non, répondit-elle en tournant vers moi ses beaux yeux étonnés et avec la plus savante naïveté. Je m'appelle Rosette, et je ne travaille pas chez la femme que vous venez de nommer.

—Rosette, c'est un joli nom!

—Un peu commun: j'aimerais mieux m'appeler Wilhelmine ou Fœdora, c'est plus distingué; mais je ne suis pas la demoiselle que vous cherchez. Si c'était un effet de votre bonté de me laisser continuer mon chemin seule; un monsieur qui suit une jeune personne, cela fait jaser.

Mais, sans obtempérer à sa demande, je lui pris le bras, et je continuai ainsi:

—Mademoiselle, je suis heureux de m'être trompé: l'erreur est toute à mon profit. Angelina est bien jolie, mais…

—Bien jolie! c'est comme on veut; je la connais, nous avons été amies ensemble: elle a le nez furieusement rouge pour son âge. Après tout, elle n'est pas jeune; elle dit vingt-six ans, mais elle en a bien vingt-huit ou vingt-neuf même; elle a du son plein la figure, elle veut faire la grosse, mais on sait ce que c'est? et puis ce genre qu'elle a: si ça ne fait pas pitié!

—Sais-tu, mon cher ami, que ton histoire est outrageusement ennuyeuse? interrompit Théodore; elle ne pèche pas par la nouveauté. Je pourrais t'en raconter comme cela autant qu'il y a de jours dans l'année, et puis c'est d'un Paul de Kock!

—C'est précisément ce qui en fait le mérite; maintenant, une histoire simple et qui peut arriver, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus extraordinaire? Cependant, en considération de ce que tu es ivre, et qu'un homme ivre a autant de droits aux égards qu'une femme enceinte, je consens à passer le reste de ma conversation avec Rosette, me réservant, toutefois, de te le dire plus tard. D'ailleurs, si le commencement est Paul de Kock, ce que je nierai jusqu'au fagot inclusivement, la fin est aussi satanique qu'on puisse le désirer.

—Voyons la fin.

—Tout à l'heure; si je mettais la fin au commencement, le commencement serait la fin, et on ne peut pas conter une histoire comme on lit une ligne d'hébreu, ou comme une dévote sort d'une église, à l'envers.

Bref, nous arrivâmes bras dessus, bras dessous, devant ma porte, parfaitement amis et anciennes connaissances. Je frappai: Rosette fit un mouvement de surprise, quand je me reculai pour la laisser entrer, puis elle entra sans trop de façons et en sautillant comme un pinson. Elle eut seulement la précaution de me faire monter l'escalier devant elle, précaution qui indique une expérience bien éprouvée, vu ses dix-sept ans, et que je recommande fort à toutes les dames et demoiselles quelconques, qui, pour suppléer au manque de rondeur de certaines parties, portent ce que madame de Genlis appelle, tout crûment, un polisson, et que nous appelons une tournure.

Je me fis apporter une bouteille de vin d'Espagne, quelques biscuits et deux verres: car si le in vino veritas est applicable à l'homme, il est encore plus juste pour la femme. Je trouve que c'est une excellente méthode d'éprouver les caractères par le vin; c'est une coupelle qui ne trompe guère: je n'y manque jamais. Je ne voudrais pas prendre pour maîtresse une femme que je n'aurais pas vu soûle: avec une bouteille ou deux, on entre plus avant dans une âme que par dix ans de fréquentation. La brute apparaît alors dans toute sa candeur, le fard tombe au vice; on oublie de cacher l'ulcère sous le manteau, on jette le manteau on ôte le corset, on ôte tout. Je ne conçois pas comment les scélérats osent boire une goutte de vin. Moi, qui suis ingrisable—notez que c'était sous la table que notre digne narrateur Roderick avançait cette audacieuse assertion—j'observe, j'anatomise, je fais de la psychologie, je promène mon scalpel à droite et à gauche, et c'est ainsi que j'ai acquis cette profonde connaissance du cœur humain que chacun admire en moi, et qui me rend supérieur à toi et à un tas d'animaux de ton espèce.

La petite s'en vint s'asseoir tout bellement sur mon genou, et becqueter dans mon verre; elle était tout à fait apprivoisée. C'était charmant! Je me souviens que nous prîmes un massepain chacun par un bout, nos bouches avançaient l'une vers l'autre à mesure que le massepain diminuait, enfin elles se touchèrent. Ce fut un beau baiser, je te jure, un beau baiser sonore et éclatant comme les prudes n'osent pas les donner, car cela fait du bruit et l'on peut l'entendre, un bon et franc baiser français avec ce mignard clapotement de lèvres comme au temps de la Régence, et qu'on aurait bien dû restaurer plutôt que tant d'autres choses.

La petite, trouvant cela drôle, le répéta plusieurs fois, et se prit à rire de ce rire argentin et grêle particulier aux grisettes et aux grandes dames. Je lui fis boire plusieurs verres coup sur coup, et elle commença à entrer en gaieté: ses joues se rosaient comme de la tisane de Champagne, son œil s'allongeait comme une amande, sa tête se couchait sur son épaule, et elle chantonnait tout en babillant une chanson de Béranger, dont elle me battait la mesure sur les os des jambes avec ses jolis petits pieds. La trouvant à point, je commençai à lui baiser le col et les épaules: elle me laissait faire. J'ai chaud, dit-elle en passant ses mains sur son front; et elle jeta par-dessus sa tête le fichu qui gênait mes caresses. Jusque-là tout allait on ne peut mieux. Je posai mes lèvres sur sa gorge à moitié découverte: elle ne fit pas encore de résistance.

—Mais je ne vois pas trop dans tout cela quel est le motif qui a manqué te faire croire à la vertu un soir durant, ô Roderick, mon ami très-cher!

—Si tu ne m'avais interrompu, stupide béotien que tu es, tu le saurais il y a longtemps. J'essayai plus: alors ce fut un combat dont tu n'as pas d'idées; elle me coulait entre les doigts comme une anguille, et il y avait dans sa physionomie une impression d'effroi si vraie, si énergique, qu'il était impossible de le croire joué; elle tournait ses yeux avec un air d'angoisse, elle se tordait les mains, et me repoussait opiniâtrément: je n'avais jamais vu une aussi vigoureuse défense.

—Où diable la vertu va-t-elle se nicher!

—Cela dura une grande heure au moins. A la fin, épuisée de fatigue, elle tomba sur le bord de mon lit. J'en eus presque pitié, et je fus tenté de la laisser; mais, faisant réflexion que c'était d'une pitié de cette espèce que les femmes vous ont le moins d'obligations, et ne voulant pas qu'elle me prît pour un imbécile, je revins à l'assaut, et me servant d'un petit poignard que je porte toujours sur moi, je coupai le lacet de sa robe, et je parvins à l'en dépouiller. Je vis alors qu'elle manquait d'une chose indispensable.

—Peut-être, dit Théodore, n'avait-elle qu'un sein, comme la courtisane vénitienne dont parle J.-J. Rousseau?

—Je te certifie qu'elle en avait bien deux.

—Peut-être était-elle comme la femme de Thomas Sévin, dont il est question dans Marot?

—Aucunement: c'est une charmante et complète créature, seulement elle n'avait pas…

—Quoi donc?

—Elle n'avait pas de chemise.

—Oh! fit Théodore.

—Pauvre ange! ajouta Roderick; tu penses bien que je lui donnai de quoi en acheter.

—Voilà un drôle de dénoûment.

La morale de celle-ci est différente de celle de la caricature de Charlet; mais elle n'est pas à mépriser, mes beaux jeunes mélancoliques, qui faites la cour aux femmes.

O vous, qui attaquez une vertu, faites attention aux phases de la lune; tâchez de savoir s'il y a longtemps ou non que votre déesse a pris un bain; tâchez de savoir si elle n'a pas de trous à ses bas ce jour-là, cela est plus important que vous ne croyez. Si par hasard elle a remplacé sa jarretière perdue par une ficelle, je vous conseille, en ami, de vous tenir tranquille, car fussiez-vous plus gémissant que la colombe au nid, fussiez-vous Lovelace ou Richelieu, vous perdriez vos peines.

—Il me semble, Roderick, que nous devrions bien tâcher de nous remettre sur nos chaises.

—Pourquoi? restons par terre puisque nous y sommes: beaucoup de gens devraient suivre notre exemple: le monde n'en irait que mieux.

—Soit, reprit l'autre; d'ailleurs, cela est plus bachique et plus dévergondé, cela a plus de caractère. Mais il me semble que tu avais commencé une doléance sur ta maîtresse trop vertueuse, et la conversation a furieusement dérivé depuis.

—Mon ami, tu ne peux te faire une idée des tourments que j'endure, ne les ayant jamais éprouvés par toi-même. Ma maîtresse, comme j'ai dit, est la personne la plus confite en vertu qu'il y ait dans toute la chrétienté. Je ne me souviens pas de lui avoir entendu dire oui à quelque chose. Certainement, c'est une belle fille; ses cheveux sont blonds et de la plus belle nuance, elle a les yeux grands et doux, un front uni, un nez droit, sa bouche est irréprochable, ses dents sont blanches comme de la porcelaine. Mais je me suis surpris vingt fois à la souhaiter moins parfaite ou autrement; j'aurais voulu un signe, un point noir sur cette peau si claire et si fraîche, un méplat plus capricieux dans ces lignes calmes et correctes; j'aurais voulu pouvoir allumer une paillette dans cet œil d'antilope, retrousser les coins de cette bouche antique, faire palpiter et vivre un peu ces longs cheveux si bien nattés et si bien peignés. C'était peine perdue; autant aurait valu pour moi serrer dans mes bras une des statues des Tuileries, ou tâcher d'animer un mannequin.

Ce n'est pas qu'elle ne m'aime pas, il y aurait de l'espoir; elle m'aime autant qu'elle peut aimer quelqu'un ou quelque chose. Je lui serais infidèle ou je mourrais, je suis sûr que cela lui ferait de la peine et qu'elle pleurerait; mais c'est tout, elle ne ferait pas une démarche pour me ramener, elle ne s'arracherait pas un seul de ses cheveux: c'est un caractère froid, un tempérament lymphatique qui ne s'émeut de rien, qui ne prend plaisir à rien, qui se laisse aller à vivre, mais qui ne vit pas par lui-même, quelque chose de morne et d'indolent qui est beau et se fait aimer, mais ne peut prendre sur soi de montrer de l'amour; une syrène glaciale, plus à craindre que la plus chaude courtisane, car avec elle on n'est jamais satisfait: vous vous livrez tout entier, et elle ne livre rien.

Mon pauvre Théodore, tu ne sais pas combien on est malheureux d'aimer quelqu'un qui n'a pas de vice; ce sont les vices de nos amis et de nos maîtresses qui nous attachent à eux, car il nous donnent le moyen de les flatter et de leur être agréable; vous vous faites le valet et le pourvoyeur d'un de leurs vices, vous vous rendez nécessaire, et c'est ainsi que se nouent les amitiés les plus solides.

Votre maîtresse est gourmande, elle aime les pâtisseries délicates et les vins les plus recherchés; vous satisfaites ses goûts, un souper fin ajoute à l'attrait d'un rendez-vous; elle est coquette, les bijoux, les chapeaux d'Herbault, ces mille riens charmants, hochets des grands enfants, qui valent si peu et coûtent si cher, vous fournissent mille occasions de lui prouver votre amour.

Elle aime les bals, les soirées, le spectacle, la musique; bénissez le ciel! menez-la au bal, aux Italiens, à l'Opéra, partout. Vous aurez le bonheur de la voir heureuse, et c'en est un grand, un très-grand.

Quant à Georgina, elle est incapable de distinguer une truffe d'une pomme de terre, et du vin de Tokay d'avec du vin de Brie.

Elle dit que le bal la fatigue, elle n'a pas vingt ans; que les soirées l'ennuient; la musique ne lui semble que du bruit, et elle ne prend aucun intérêt au spectacle; quant à sa mise, elle est d'une rigidité de quakeresse.

—Ah çà! c'est donc une idiote que ta Georgina?

—Non, elle est ainsi; c'est un esprit droit et fin, mais sans élan, prosaïque comme la vertu, car il n'y a que le vice qui soit poétique. Supprimez l'adultère, l'inceste, le meurtre, adieu les drames, adieu les poëmes et les romans! l'histoire des gens vertueux tient une ligne, les règnes des bons rois tiennent une page.

Aussi je souffre avec elle mort et martyre. J'ai beau chercher, je ne puis trouver de point impressionnable; chez elle, rien ne répond. Je ne sais comment lui faire plaisir: elle est si froide, si prude, si chaste, si dédaigneuse et si polie en même temps! Je ne l'ai jamais vue ni rire, ni bâiller; je ne lui ai jamais entendu dire une sottise, elle n'en fait pas plus qu'elle n'en dit, elle est d'une perfection désespérante.

Dans ces moments où tous les yeux sont baignés de larmes, où le cœur semble vouloir s'élancer hors de la poitrine, ni cris, ni soupirs, ni étreintes forcenées: on dirait qu'il ne s'agit pas d'elle. Elle vous regarde toujours avec son œil calme et bleu; son sein ne bat pas sous le vôtre une pulsation de plus; elle ne rougit, ni ne pâlit. Si elle vous parle, c'est avec sa voix claire et perlée, elle vous dit: Vous et Monsieur, et vous demande ce que vous avez. Une fois, après toute une nuit passée ensemble, lorsqu'à l'instant de m'en aller je voulus lui donner mon baiser d'adieu, elle me dit très-gravement, en relevant du doigt la dentelle quelque peu chiffonnée de son bonnet?—Roderick, ne pourriez-vous pas m'aimer sans cela?

Si jamais j'ai eu franchement envie de jeter quelqu'un par la fenêtre, c'est ma divinité, quand elle me fit cette belle observation.

Jamais je n'ai pu la prendre en faute: j'ai eu beau l'épier, la guetter; je lui ai cherché querelle de mille manières, mais sans aucun succès. J'ai souvent essayé de me brouiller avec elle pour me raccommoder ensuite, impossible!

Elle vivrait bien, même avec son mari.

J'ai cent fois résolu de la planter là; mais encore faut-il une espèce de motif pour rompre, et je n'en ai pas; quand j'en aurais, ce serait encore la même chose: elle me rend malheureux, elle me fait damner; mais je l'aime, peut-être même à cause de cela.

La seule chose qui m'étonne, c'est que j'aie pu parvenir à être son amant; je dois cela à sa nonchalance et à mon opiniâtreté plutôt qu'à son amour. Peut-être Dieu l'a-t-il permis, de peur qu'elle ne se pétrifiât tout à fait. Si je n'étais pas là pour la harceler et la tenir continuellement en haleine, la chose arriverait immanquablement avant qu'il soit peu. Oimè povero! Au diable les femmes!

—Moi, ma maîtresse est tout le contraire de la tienne; c'est du salpêtre, du vif-argent; elle va, elle vient, elle n'est jamais en repos et n'y laisse personne. Le vin, le jeu, la table, les chevaux, elle aime tout. Elle est brune et petite, elle mettrait un cent-suisse sur les dents; la moindre caresse la fait tomber en spasme, et elle veut qu'on la caresse toujours; elle est ardente, jalouse, impérieuse, se prend de dispute au moindre mot, et fait aller un homme comme un cheval de fiacre; et c'est ma maîtresse, à moi le doux, le flegmatique, le posé. Oimè povero! Je suis aussi en droit de me plaindre que toi. Au diable les femmes!

—As-tu jamais entendu, reprit Roderick après un intervalle, le Miserere dans la chapelle Sixtine le jour de la Passion?

—Oui, répondit Théodore, je l'ai entendu; ces voix de soprano sont d'un effet admirable.

—Si nous changions notre voix de basse pour un contralto; que t'en semble, mon cher ami?

—Tu es ivre, Roderick! Changeons plutôt de maîtresse: à moi ta blonde, à toi ma brune.

—Tope! c'est dit.

Les deux amis se tournèrent le dos, et ronflèrent profondément.

Un mois après l'échange fait, ils se retrouvèrent sous la même table, et eurent une grande conversation qui finit comme celle-ci: Oimè povero! Au diable les femmes!

A dater de cette époque, ils se grisèrent tous les jours, et s'en trouvèrent on ne peut mieux.

ONUPHRIUS
OU
LES VEXATIONS FANTASTIQUES
D'UN ADMIRATEUR D'HOFFMANN

Croyoit que nues feussent paelles d'arin, et que vessies feussent lanternes.

Gargantua, liv. I, ch. XI.

—Kling, kling, kling!—Pas de réponse.—Est-ce qu'il n'y serait pas? dit la jeune fille.

Elle tira une seconde fois le cordon de la sonnette; aucun bruit ne se fit entendre dans l'appartement: il n'y avait personne.

—C'est étrange!

Elle se mordit la lèvre, une rougeur de dépit passa de sa joue à son front; elle se mit à descendre les escaliers un à un, bien lentement, comme à regret, retournant la tête pour voir si la porte fatale s'ouvrait.—Rien.

Au détour de la rue, elle aperçut de loin Onuphrius, qui marchait du côté du soleil, avec l'air le plus inoccupé du monde, s'arrêtant à chaque carreau, regardant les chiens se battre et les polissons jouer au palet, lisant les inscriptions de la muraille, épelant les enseignes, comme un homme qui a une heure devant lui et n'a aucun besoin de se presser.

Quand il fut auprès d'elle, l'ébahissement lui fit écarquiller les prunelles: il ne comptait guère la trouver là.

—Quoi! c'est vous, déjà!—Quelle heure est-il donc?

—Déjà! le mot est galant. Quant à l'heure, vous devriez la savoir, et ce n'est guère à moi à vous l'apprendre, répondit d'un ton boudeur la jeune fille, tout en prenant son bras; il est onze heures et demie.

—Impossible, fit Onuphrius. Je viens de passer devant Saint-Paul, il n'était que dix heures; il n'y a pas cinq minutes j'en mettrais la main au feu; je parie.

—Ne mettez rien du tout et ne pariez pas, vous perdriez.

Onuphrius s'entêta; comme l'Église n'était qu'à une cinquantaine de pas, Jacintha, pour le convaincre, voulut bien aller jusque-là avec lui. Onuphrius était triomphant. Quand ils furent devant le portail:—Eh bien! lui dit Jacintha.

On eût mis le soleil ou la lune en place du cadran qu'il n'eût pas été plus stupéfait. Il était onze heures et demie passées; il tira son lorgnon, en essuya le verre avec son mouchoir, se frotta les yeux pour s'éclaircir la vue; l'aiguille aînée allait rejoindre sa petite sœur sur l'X de midi.

—Midi! murmura-t-il entre ses dents; il faut que quelque diablotin se soit amusé à pousser ces aiguilles; c'est bien dix heures que j'ai vu!

Jacintha était bonne; elle n'insista pas, et reprit avec lui le chemin de son atelier, car Onuphrius était peintre, et, en ce moment, faisait son portrait. Elle s'assit dans la pose convenue. Onuphrius alla chercher sa toile, qui était tournée au mur, et la mit sur son chevalet.

Au-dessus de la petite bouche de Jacintha, une main inconnue avait dessiné une paire de moustaches qui eussent fait honneur à un tambour-major. La colère de notre artiste, en voyant son esquisse ainsi barbouillée, n'est pas difficile à imaginer; il aurait crevé la toile sans les exhortations de Jacintha. Il effaça donc comme il put ces insignes virils, non sans jurer plus d'une fois après le drôle qui avait fait cette belle équipée; mais, quand il voulut se remettre à peindre, ses pinceaux, quoiqu'il les eût trempés dans l'huile, étaient si roides et si hérissés, qu'il ne put s'en servir. Il fut obligé d'en envoyer chercher d'autres: en attendant qu'ils fussent arrivés, il se mit à faire sur sa palette plusieurs tons qui lui manquaient.

Autre tribulation. Les vessies étaient dures comme si elles eussent renfermé des balles de plomb; il avait beau les presser, il ne pouvait en faire sortir la couleur; ou bien elles éclataient tout d'un coup comme de petites bombes, crachant à droite, à gauche, l'ocre, la laque ou le bitume.

S'il eût été seul, je crois qu'en dépit du premier commandement du Décalogue, il aurait attesté le nom du Seigneur plus d'une fois. Il se contint, les pinceaux arrivèrent, il se mit à l'œuvre; pendant une heure environ tout alla bien.

Le sang commençait à courir sous les chairs, les contours se dessinaient, les formes se modelaient, la lumière se débrouillait de l'ombre, une moitié de la toile vivait déjà.

Les yeux surtout étaient admirables; l'arc des sourcils était parfaitement bien indiqué, et se fondait moelleusement vers les tempes en tons bleuâtres et veloutés; l'ombre des cils adoucissait merveilleusement bien l'éclatante blancheur de la cornée, la prunelle regardait bien, l'iris et la pupille ne laissaient rien à désirer; il n'y manquait plus que ce petit diamant de lumière, cette paillette de jour que les peintres nomment point visuel.

Pour l'enchâsser dans son disque de jais (Jacintha avait les yeux noirs), il prit le plus fin, le plus mignon de ses pinceaux, trois poils pris à la queue d'une martre zibeline.

Il le trempa vers le sommet de sa palette dans le blanc d'argent qui s'élevait, à côté des ocres et des terres de Sienne, comme un piton couvert de neige à côté de rochers noirs.

Vous eussiez dit, à voir trembler le point brillant au bout du pinceau, une gouttelette de rosée au bout d'une aiguille; il allait le déposer sur la prunelle, quand un coup violent dans le coude fit dévier sa main, porter le point blanc dans les sourcils, et traîner le parement de son habit sur la joue encore fraîche qu'il venait de terminer. Il se détourna si brusquement à cette nouvelle catastrophe, que son escabeau roula à dix pas. Il ne vit personne. Si quelqu'un se fût trouvé là par hasard, il l'aurait certainement tué.

—C'est vraiment inconcevable! dit-il en lui-même tout troublé; Jacintha, je ne me sens pas en train; nous ne ferons plus rien aujourd'hui.

Jacintha, se leva pour sortir.

Onuphrius voulut la retenir; il lui passa le bras autour du corps. La robe de Jacintha était blanche; les doigts d'Onuphrius, qui n'avait pas songé à les essuyer, y firent un arc-en-ciel.

—Maladroit! dit la petite, comme vous m'avez arrangée! et ma tante qui ne veut pas que je vienne vous voir seule, qu'est-ce qu'elle va dire?

—Tu changeras de robe, elle n'en verra rien.

Et il l'embrassa. Jacintha ne s'y opposa pas.

—Que faites-vous demain? dit-elle après un silence.

—Moi, rien; et vous?

—Je vais dîner avec ma tante chez le vieux M. de ***, que vous connaissez, et j'y passerai peut-être la soirée.

—J'y serai, dit Onuphrius; vous pouvez compter sur moi.

—Ne venez pas plus tard que six heures; vous savez, ma tante est poltronne, et si nous ne trouvons pas chez M. de *** quelque galant chevalier pour nous reconduire, elle s'en ira avant la nuit tombée.

—Bon, j'y serai à cinq. A demain, Jacintha, à demain.

Et il se penchait sur la rampe pour regarder la svelte jeune fille qui s'en allait. Les derniers plis de sa robe disparurent sous l'arcade, et il rentra.

Avant d'aller plus loin, quelques mots sur Onuphrius. C'était un jeune homme de vingt à vingt-deux ans, quoique au premier abord il parût en avoir davantage. On distinguait ensuite à travers ses traits blêmes et fatigués quelque chose d'enfantin et de peu arrêté, quelques formes de transition de l'adolescence à la virilité. Ainsi tout le haut de la tête était grave et réfléchi comme un front de vieillard, tandis que la bouche était à peine noircie à ses coins d'une ombre bleuâtre, et qu'un sourire jeune errait sur deux lèvres d'un rose assez vif qui contrastait étrangement avec la pâleur des joues et du reste de la physionomie.

Ainsi fait, Onuphrius ne pouvait manquer d'avoir l'air assez singulier, mais sa bizarrerie naturelle était encore augmentée par sa mise et sa coiffure. Ses cheveux, séparés sur le front comme des cheveux de femme, descendaient symétriquement le long de ses tempes jusqu'à ses épaules, sans frisure aucune, aplatis et lustrés à la mode gothique, comme on en voit aux anges de Giotto et de Cimabuë. Une ample simarre de couleur obscure tombait à plis roides et droits autour de son corps souple et mince, d'une manière toute dantesque. Il est vrai de dire qu'il ne sortait pas encore avec ce costume; mais c'était la hardiesse plutôt que l'envie qui lui manquait; car je n'ai pas besoin de vous le dire, Onuphrius était Jeune-France et romantique forcené.

Dans la rue, et il n'y allait pas souvent, pour ne pas être obligé de se souiller de l'ignoble accoutrement bourgeois, ses mouvements étaient heurtés, saccadés; ses gestes anguleux, comme s'ils eussent été produits par des ressorts d'acier; sa démarche incertaine, entrecoupée d'élans subits, de zigzags, ou suspendue tout à coup; ce qui, aux yeux de bien des gens, le faisait passer pour un fou ou du moins pour un original, ce qui ne vaut guère mieux.

Onuphrius ne l'ignorait pas, et c'était peut-être ce qui lui faisait éviter ce qu'on nomme le monde et donnait à sa conversation un ton d'humeur et de causticité qui ne ressemblait pas mal à de la vengeance; aussi, quand il était forcé de sortir de sa retraite, n'importe pour quel motif, il apportait dans la société une gaucherie sans timidité, une absence de toute forme convenue, un dédain si parfait de ce qu'on y admire, qu'au bout de quelques minutes, avec trois ou quatre syllabes, il avait trouvé moyen de se faire une meute d'ennemis acharnés.

Ce n'est pas qu'il ne fût très-aimable lorsqu'il voulait, mais il ne le voulait pas souvent, et il répondait à ses amis qui lui en faisaient des reproches: A quoi bon? Car il avait des amis; pas beaucoup, deux ou trois au plus, mais qui l'aimaient de tout l'amour que lui refusaient les autres, qui l'aimaient comme des gens qui ont une injustice à réparer.—A quoi bon? ceux qui sont dignes de moi et me comprennent ne s'arrêtent pas à cette écorce noueuse: ils savent que la perle est cachée dans une coquille grossière; les sots qui ne savent pas sont rebutés et s'éloignent: où est le mal? Pour un fou, ce n'était pas trop mal raisonné.

Onuphrius, comme je l'ai déjà dit, était peintre, il était de plus poëte; il n'y avait guère moyen que sa cervelle en réchappât, et ce qui n'avait pas peu contribué à l'entretenir dans cette exaltation fébrile, dont Jacintha n'était pas toujours maîtresse, c'étaient ses lectures. Il ne lisait que des légendes merveilleuses et d'anciens romans de chevalerie, des poésies mystiques, des traités de cabale, des ballades allemandes, des livres de sorcellerie et de démonographie; avec cela il se faisait, au milieu du monde réel bourdonnant autour de lui, un monde d'extase et de vision où il était donné à bien peu d'entrer. Du détail le plus commun et le plus positif, par l'habitude qu'il avait de chercher le côté surnaturel, il savait faire jaillir quelque chose de fantastique et d'inattendu. Vous l'auriez mis dans une chambre carrée et blanchie à la chaux sur toutes ses parois, et vitrée de carreaux dépolis, il aurait été capable de voir quelque apparition étrange tout aussi bien que dans un intérieur de Rembrandt inondé d'ombres et illuminé de fauves lueurs, tant les yeux de son âme et de son corps avaient la faculté de déranger les lignes les plus droites et de rendre compliquées les choses les plus simples, à peu près comme les miroirs courbes ou à facettes qui trahissent les objets qui leur sont présentés, et les font paraître grotesques ou terribles.

Aussi Hoffmann et Jean-Paul le trouvèrent admirablement disposé; ils achevèrent à eux deux ce que les légendaires avaient commencé. L'imagination d'Onuphrius s'échauffa et se déprava de plus en plus, ses compositions peintes et écrites s'en ressentirent, la griffe ou la queue du diable y perçait toujours par quelque endroit, et sur la toile, à côté de la tête suave et pure de Jacintha, grimaçait fatalement quelque figure monstrueuse, fille de son cerveau en délire.

Il y avait deux ans qu'il avait fait la connaissance de Jacintha, et c'était à une époque de sa vie ou il était si malheureux, que je ne souhaiterais pas d'autre supplice à mon plus fier ennemi; il était dans cette situation atroce où se trouve tout homme qui a inventé quelque chose et qui ne rencontre personne pour y croire. Jacintha crut à ce qu'il disait sur sa parole, car l'œuvre était encore en lui, et il l'aima comme Christophe Colomb dut aimer le premier qui ne lui rit pas au nez lorsqu'il parla du nouveau monde qu'il avait deviné. Jacintha l'aimait comme une mère aime son fils, et il se mêlait à son amour une pitié profonde; car, elle exceptée, qui l'aurait aimé comme il fallait qu'il le fût?

Qui l'eût consolé dans ses malheurs imaginaires, les seuls réels pour lui, qui ne vivait que d'imaginations? Qui l'eût rassuré, soutenu, exhorté? Qui eût calmé cette exaltation maladive qui touchait à la folie par plus d'un point, en la partageant plutôt qu'en la combattant? Personne, à coup sûr.

Et puis lui dire de quelle manière il pourrait la voir, lui donner elle-même les rendez-vous, lui faire mille de ces avances que le monde condamne, l'embrasser de son propre mouvement, lui en fournir l'occasion quand elle la lui voyait chercher, une coquette ne l'eût pas fait; mais elle savait combien tout cela coûtait au pauvre Onuphrius, et elle lui en épargnait la peine.

Aussi peu accoutumé qu'il était à vivre de la vie réelle, il ne savait comment s'y prendre pour mettre son idée en action, et il se faisait des monstres de la moindre chose.

Ses longues méditations, ses voyages dans les mondes métaphysiques ne lui avaient pas laissé le temps de s'occuper de celui-ci. Sa tête avait trente ans, son corps avait six mois; il avait si totalement négligé de dresser sa bête, que, si Jacintha et ses amis n'eussent pris soin de la diriger, elle eût commis d'étranges bévues. En un mot, il fallait vivre pour lui, il lui fallait un intendant pour son corps, comme il en faut aux grands seigneurs pour leurs terres.

Puis, je n'ose l'avouer qu'en tremblant, dans ce siècle d'incrédulité, cela pourrait faire passer mon pauvre ami pour un imbécile: il avait peur. De quoi? Je vous le donne à deviner en cent; il avait peur du diable, des revenants, des esprits et de mille autres billevesées; du reste, il se moquait d'un homme, et de deux, comme vous d'un fantôme.

Le soir il ne se fût pas regardé dans une glace pour un empire, de peur d'y voir autre chose que sa propre figure; il n'eût pas fourré sa main sous son lit pour y prendre ses pantoufles ou quelque autre ustensile, parce qu'il craignait qu'une main froide et moite ne vînt au-devant de la sienne, et ne l'attirât dans la ruelle; ni jeté les yeux dans les encoignures sombres, tremblant d'y apercevoir de petites têtes de vieilles ratatinées emmanchées sur des manches à balai.

Quand il était seul dans son grand atelier, il voyait tourner autour de lui une ronde fantastique, le conseil Tusmann, le docteur Tabraccio, le digne Peregrinus Tyss, Crespel avec son violon et sa fille Antonia, l'inconnue de la maison déserte et toute la famille étrange du château de Bohême; c'était un sabbat complet, et il ne se fût pas fait prier pour avoir peur de son chat comme d'un autre Murr.

Dès que Jacintha fut partie, il s'assit devant sa toile, et se prit à réfléchir sur ce qu'il appelait les événements de la matinée. Le cadran de Saint-Paul, les moustaches, les pinceaux durcis, les vessies crevées, et surtout le point visuel, tout cela se représenta à sa mémoire avec un air fantastique et surnaturel; il se creusa la tête pour y trouver une explication plausible; il bâtit là-dessus un volume in-octavo de suppositions les plus extravagantes, les plus invraisemblables qui soient jamais entrées dans un cerveau malade. Après avoir longtemps cherché, ce qu'il rencontra de mieux, c'est que la chose était tout à fait inexplicable… à moins que ce ne fût le diable en personne… Cette idée, dont il se moqua d'abord lui-même, prit racine dans son esprit, et lui semblant moins ridicule à mesure qu'il se familiarisait avec elle, il finit par en être convaincu.

Qu'y avait-il au fond de déraisonnable dans cette supposition? L'existence du diable est prouvée par les autorités les plus respectables, tout comme celle de Dieu. C'est même un article de foi, et Onuphrius, pour s'empêcher d'en douter, compulsa sur les registres de sa vaste mémoire tous les endroits des auteurs profanes ou sacrés dans lesquels on traite de cette matière importante.

Le diable rôde autour de l'homme; Jésus lui-même n'a pas été à l'abri de ses embûches; la tentation de saint Antoine est populaire; Martin Luther fut aussi tourmenté par Satan, et, pour s'en débarrasser, fut obligé de lui jeter son écritoire à la tête. On voit encore la tache d'encre sur le mur de la cellule.

Il se rappela toutes les histoires d'obsessions, depuis le possédé de la Bible jusqu'aux religieuses de Loudun; tous les livres de sorcellerie qu'il avait lus: Bodin, Delrio, Le Loyer, Bordelon, le Monde invisible de Bekker, l'Infernalia, les Farfadets de M. de Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, le Grand et le Petit Albert, et tout ce qui lui parut obscur devint clair comme le jour: c'était le diable qui avait fait avancer l'aiguille, qui avait mis des moustaches à son portrait, changé le crin de ses brosses en fil d'archal et rempli ses vessies de poudre fulminante. Le coup dans le coude s'expliquait tout naturellement; mais quel intérêt Belzébuth pouvait-il avoir à le persécuter? Était-ce pour avoir son âme? ce n'est pas la manière dont il s'y prend; enfin il se rappela qu'il avait fait, il n'y a pas bien longtemps, un tableau de saint Dunstan tenant le Diable par le nez avec des pincettes rouges; il ne douta pas que ce ne fût pour avoir été représenté par lui dans une position aussi humiliante que le diable lui faisait ces petites niches. Le jour tombait, de longues ombres bizarres se découpaient sur le plancher de l'atelier. Cette idée grandissant dans sa tête, le frisson commençait à lui courir le long du dos, et la peur l'aurait bientôt pris, si un de ses amis n'eût fait en entrant diversion à toutes ses visions cornues. Il sortit avec lui, et comme personne au monde n'était plus impressionnable, et que son ami était gai, un essaim de pensées folâtres eut bientôt chassé ces rêveries lugubres. Il oublia totalement ce qui était arrivé, ou, s'il s'en ressouvenait, il riait tout bas en lui-même. Le lendemain il se remit à l'œuvre. Il travailla trois ou quatre heures avec acharnement. Quoique Jacintha fût absente, ses traits étaient si profondément gravés dans son cœur, qu'il n'avait pas besoin d'elle pour terminer son portrait. Il était presque fini, il n'y avait plus que deux ou trois dernières touches à poser, et la signature à mettre, quand une petite peluche, qui dansait avec ses frères les atomes dans un beau rayon jaune, par une fantaisie inexplicable, quitta tout à coup sa lumineuse salle de bal, se dirigea en se dandinant vers la toile d'Onuphrius, et vint s'abattre sur un rehaut, qu'il venait de poser.

Onuphrius retourna son pinceau, et avec le manche, l'enleva le plus délicatement possible. Cependant il ne put le faire si légèrement qu'il ne découvrît le champ de la toile en emportant un peu de couleur. Il refit une teinte pour réparer le dommage: la teinte était trop foncée, et faisait tache; il ne put rétablir l'harmonie qu'en remaniant tout le morceau; mais, en le faisant, il perdit son contour, et le nez devint aquilin, de presque à la Roxelane qu'il était, ce qui changea tout à fait le caractère de la tête; ce n'était plus Jacintha, mais bien une de ses amies avec qui elle s'était brouillée, parce qu'Onuphrius la trouvait jolie.

L'idée du Diable revint à Onuphrius à cette métamorphose étrange; mais, en regardant plus attentivement, il vit que ce n'était qu'un jeu de son imagination, et comme la journée s'avançait, il se leva et sortit pour rejoindre sa maîtresse chez M. de ***. Le cheval allait comme le vent: bientôt Onuphrius vit poindre au dos de la colline la maison de M. de ***, blanche entre les marronniers. Comme la grande route faisait un détour, il la quitta pour un chemin de traverse, un chemin creux qu'il connaissait très-bien, où tout enfant il venait cueillir des mûres et chasser aux hannetons.

Il était à peu près au milieu quand il se trouva derrière une charrette à foin, que les détours du sentier l'avaient empêché d'apercevoir. Le chemin était si étroit, la charrette si large, qu'il était impossible de passer devant: il remit son cheval au pas, espérant que la route, en s'élargissant, lui permettrait un peu plus loin de le faire. Son espérance fut trompée; c'était comme un mur qui reculait imperceptiblement. Il voulut retourner sur ses pas, une autre charrette de foin le suivait par derrière et le faisait prisonnier. Il eut un instant la pensée d'escalader les bords du ravin, mais ils étaient à pic et couronnés d'une haie vive; il fallut donc se résigner: le temps coulait, les minutes lui semblaient des éternités, sa fureur était au comble, ses artères palpitaient, son front était perlé de sueur.

Une horloge à la voix fêlée, celle du village voisin, sonna six heures; aussitôt qu'elle eut fini, celle du château, dans un ton différent, sonna à son tour; puis une autre, puis une autre encore; toutes les horloges de la banlieue d'abord successivement, ensuite toutes à la fois. C'était un tutti de cloches, un concerto de timbres flûtés, ronflants, glapissants, criards, un carillon à vous fendre la tête. Les idées d'Onuphrius se confondirent, le vertige le prit. Les clochers s'inclinaient sur le chemin creux pour le regarder passer, ils le montraient au doigt, lui faisaient la nique et lui tendaient par dérision leurs cadrans dont les aiguilles étaient perpendiculaires. Les cloches lui tiraient la langue et lui faisaient la grimace, sonnant toujours les six coups maudits. Cela dura longtemps, six heures sonnèrent ce jour-là jusqu'à sept.

Enfin, la voiture déboucha dans la plaine. Onuphrius enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval: le jour tombait, on eût dit que sa monture comprenait combien il lui était important d'arriver. Ses pieds touchaient à peine la terre, et, sans les aigrettes d'étincelles qui jaillissaient de loin en loin de quelque caillou heurté, on eût pu croire qu'elle volait. Bientôt une blanche écume enveloppa comme une housse d'argent son poitrail d'ébène: il était plus de sept heures quand Onuphrius arriva. Jacintha était partie. M. de *** lui fit les plus grandes politesses, se mit à causer littérature avec lui, et finit par lui proposer une partie de dames.

Onuphrius ne put faire autrement que d'accepter, quoique toute espèce de jeux, et en particulier celui-là, l'ennuyât mortellement. On apporta le damier. M. de *** prit les noires, Onuphrius les blanches: la partie commença. Les joueurs étaient à peu près de même force; il se passa quelque temps avant que la balance penchât d'un côté ou de l'autre.

Tout à coup elle tourna du côté du vieux gentilhomme; ses pions avançaient avec une inconcevable rapidité, sans qu'Onuphrius, malgré tous les efforts qu'il faisait, pût y apporter aucun obstacle. Préoccupé qu'il était d'idées diaboliques, cela ne lui parut pas naturel; il redoubla donc d'attention, et finit par découvrir, à côté du doigt dont il se servait pour remuer ses pions, un autre doigt maigre, noueux, terminé par une griffe (que d'abord il avait pris pour l'ombre du sien), qui poussait ses dames sur la ligne blanche, tandis que celles de son adversaire défilaient processionnellement sur la ligne noire. Il devint pâle, ses cheveux se hérissèrent sur sa tête. Cependant il remit ses pions en place, et continua de jouer. Il se persuada que ce n'était que l'ombre, et, pour s'en convaincre, il changea la bougie de place: l'ombre passa de l'autre côté, et se projeta en sens inverse; mais le doigt à griffe resta ferme à son poste, déplaçant les dames d'Onuphrius, et employant tous les moyens pour le faire perdre.

D'ailleurs, il n'y avait aucun doute à avoir, le doigt était orné d'un gros rubis. Onuphrius n'avait pas de bague.

—Pardieu! c'est trop fort! s'écria-t-il en donnant un grand coup de poing dans le damier et en se levant brusquement; vieux scélérat! vieux gredin!

M. de ***, qui le connaissait d'enfance et qui attribuait cette algarade au dépit d'avoir perdu, se mit à rire aux éclats et à lui offrir d'ironiques consolations. La colère et la terreur se disputaient l'âme d'Onuphrius: il prit son chapeau et sortit.

La nuit était si noire qu'il fut obligé de mettre son cheval au pas. A peine une étoile passait-elle çà et là le nez hors de sa mantille de nuages; les arbres de la route avaient l'air de grands spectres tendant les bras; de temps en temps un feu follet traversait le chemin, le vent ricanait dans les branches d'une façon singulière. L'heure s'avançait, et Onuphrius n'arrivait pas; cependant les fers de son cheval sonnant sur le pavé montraient qu'il ne s'était pas fourvoyé.

Une rafale déchira le brouillard, la lune reparut; mais, au lieu d'être ronde, elle était ovale. Onuphrius, en la considérant plus attentivement, vit qu'elle avait un serre-tête de taffetas noir, et qu'elle s'était mis de la farine sur les joues; ses traits se dessinèrent plus distinctement, et il reconnut à n'en pouvoir douter, la figure blême et allongée de son ami intime Jean-Gaspard Debureau, le grand paillasse des Funambules, qui le regardait avec une expression indéfinissable de malice et de bonhomie.

Le ciel clignait aussi ses yeux bleus aux cils d'or, comme s'il eût été d'intelligence; et, comme à la clarté des étoiles on pouvait distinguer les objets, il entrevit quatre personnages de mauvaise mine, habillés mi-partie rouge et noir, qui portaient quelque chose de blanchâtre par les quatre coins, comme des gens qui changeraient un tapis de place: ils passèrent rapidement à côté de lui, et jetèrent ce qu'ils portaient sous les pieds de son cheval. Onuphrius, malgré sa frayeur, n'eut pas de peine à voir que c'était le chemin qu'il avait déjà parcouru, et que le Diable remettait devant lui pour lui faire pièce. Il piqua des deux; son cheval fit une ruade et refusa d'avancer autrement qu'au pas; les quatre démons continuèrent leur manége.

Onuphrius vit que l'un d'eux avait au doigt un rubis pareil à celui du doigt qui l'avait si fort effrayé sur le damier: l'identité du personnage n'était plus douteuse. La terreur d'Onuphrius était si grande, qu'il ne sentait plus, qu'il ne voyait ni n'entendait; ses dents claquaient comme dans la fièvre, un rire convulsif tordait sa bouche. Une fois, il essaya de dire ses prières et de faire un signe de croix, il ne put en venir à bout. La nuit s'écoula ainsi.

Enfin, une raie bleuâtre se dessina sur le bord du ciel: son cheval huma bruyamment par ses naseaux l'air balsamique du matin, le coq de la ferme voisine fit entendre sa voix grêle et éraillée, les fantômes disparurent, le cheval prit de lui-même le galop, et, au point du jour, Onuphrius se trouva devant la porte de son atelier.

Harassé de fatigue, il se jeta sur un divan et ne tarda pas à s'endormir: son sommeil était agité; le cauchemar lui avait mis le genou sur l'estomac. Il fit une multitude de rêves incohérents, monstrueux, qui ne contribuèrent pas peu à déranger sa raison déjà ébranlée. En voici un qui l'avait frappé, et qu'il m'a raconté plusieurs fois depuis.

«J'étais dans une chambre qui n'était pas la mienne ni celle d'aucun de mes amis, une chambre où je n'étais jamais venu, et que cependant je connaissais parfaitement bien: les jalousies étaient fermées, les rideaux tirés; sur la table de nuit une pâle veilleuse jetait sa lueur agonisante. On ne marchait que sur la pointe du pied, le doigt sur la bouche; des fioles, des tasses encombraient la cheminée. Moi, j'étais au lit comme si j'eusse été malade, et pourtant je ne m'étais jamais mieux porté. Les personnes qui traversaient l'appartement avaient un air triste et affairé qui semblait extraordinaire.

«Jacintha était à la tête de mon lit, qui tenait sa petite main sur mon front, et se penchait vers moi pour écouter si je respirais bien. De temps en temps une larme tombait de ses cils sur mes joues, et elle l'essuyait légèrement avec un baiser.

«Ses larmes me fendaient le cœur, et j'aurais bien voulu la consoler; mais il m'était impossible de faire le plus petit mouvement, ou d'articuler une seule syllabe: ma langue était clouée à mon palais, mon corps était comme pétrifié.

«Un monsieur vêtu de noir entra, me tâta le pouls, hocha la tête d'un air découragé, et dit tout haut: «C'est fini!» Alors Jacintha se prit à sangloter, à se tordre les mains, et à donner toutes les démonstrations de la plus violente douleur: tous ceux qui étaient dans la chambre en firent autant. Ce fut un concert de pleurs et de soupirs à apitoyer un roc.

«J'éprouvais un secret plaisir d'être regretté ainsi. On me présenta une glace devant la bouche; je fis des efforts prodigieux pour la ternir de mon souffle, afin de montrer que je n'étais pas mort: je ne pus en venir à bout. Après cette épreuve on me jeta le drap par-dessus la tête; j'étais au désespoir, je voyais bien qu'on me croyait trépassé et que l'on allait m'enterrer tout vivant. Tout le monde sortit: il ne resta qu'un prêtre qui marmotta des prières et qui finit par s'endormir.

«Le croque-mort vint qui me prit mesure d'une bière et d'un linceul; j'essayai encore de me remuer et de parler, ce fut inutile, un pouvoir invincible m'enchaînait: force me fut de me résigner. Je restai ainsi beaucoup de temps en proie aux plus douloureuses réflexions. Le croque-mort revint avec mes derniers vêtements, les derniers de tout homme, la bière et le linceul: il n'y avait plus qu'à m'en accoutrer.

«Il m'entortilla dans le drap, et se mit à me coudre sans précaution comme quelqu'un qui a hâte d'en finir: la pointe de son aiguille m'entrait dans la peau, et me faisait des milliers de piqûres; ma situation était insupportable. Quand ce fut fait, un de ses camarades me prit par les pieds, lui par la tête, ils me déposèrent dans la boîte; elle était un peu juste pour moi, de sorte qu'ils furent obligés de me donner de grands coups sur les genoux pour pouvoir enfoncer le couvercle.

«Ils en vinrent à bout à la fin, et l'on planta le premier clou. Cela faisait un bruit horrible. Le marteau rebondissait sur les planches, et j'en sentais le contre-coup. Tant que l'opération dura, je ne perdis pas tout à fait l'espérance; mais au dernier clou je me sentis défaillir, mon cœur se serra, car je compris qu'il n'y avait plus rien de commun entre le monde et moi: ce dernier clou me rivait au néant pour toujours. Alors seulement je compris toute l'horreur de ma position.

«On m'emporta; le roulement sourd des roues m'apprit que j'étais dans le corbillard; car bien que je ne pusse manifester mon existence d'aucune manière, je n'étais privé d'aucun de mes sens. La voiture s'arrêta, on retira le cercueil. J'étais à l'église, j'entendais parfaitement le chant nasillard des prêtres, et je voyais briller à travers les fentes de la bière la lueur jaune des cierges. La messe finie, on partit pour le cimetière; quand on me descendit dans la fosse, je ramassai toutes mes forces, et je crois que je parvins à pousser un cri; mais le fracas de la terre qui roulait sur le cercueil le couvrit entièrement: je me trouvais dans une obscurité palpable et compacte, plus noire que celle de la nuit. Du reste, je ne souffrais pas, corporellement du moins; quant à mes souffrances morales, il faudrait un volume pour les analyser. L'idée que j'allais mourir de faim ou être mangé aux vers sans pouvoir l'empêcher, se présenta la première; ensuite je pensai aux événements de la veille, à Jacintha, à mon tableau qui aurait eu tant de succès au Salon, à mon drame qui allait être joué, à une partie que j'avais projetée avec mes camarades, à un habit que mon tailleur devait me rapporter ce jour-là; que sais-je, moi? à mille choses dont je n'aurais guère dû m'inquiéter; puis revenant à Jacintha, je réfléchis sur la manière dont elle s'était conduite; je repassai chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, dans ma mémoire; je crus me rappeler qu'il y avait quelque chose d'outré et d'affecté dans ses larmes, dont je n'aurais pas dû être la dupe: cela me fit ressouvenir de plusieurs choses que j'avais totalement oubliées; plusieurs détails auxquels je n'avais pas pris garde, considérés sous un nouveau jour, me parurent d'une haute importance; des démonstrations que j'aurais juré sincères me semblèrent louches; il me revint dans l'esprit qu'un jeune homme, un espèce de fat moitié cravate, moitié éperons, lui avait autrefois fait la cour. Un soir, nous jouïons ensemble, Jacintha m'avait appelé du nom de ce jeune homme au lieu du mien, signe certain de préoccupation; d'ailleurs je savais qu'elle en avait parlé favorablement dans le monde à plusieurs reprises, et comme de quelqu'un qui ne lui déplairait pas.

«Cette idée s'empara de moi, ma tête commença à fermenter; je fis des rapprochements, des suppositions, des interprétations: comme on doit bien le penser, elles ne furent pas favorables à Jacintha. Un sentiment inconnu se glissa dans mon cœur, et m'apprit ce que c'était que souffrir; je devins horriblement jaloux, et je ne doutai pas que ce ne fût Jacintha qui, de concert avec son amant, ne m'eût fait enterrer tout vif pour se débarrasser de moi. Je pensai que peut-être en ce moment même ils riaient à gorge déployée du succès de leur stratagème, et que Jacintha livrait aux baisers de l'autre cette bouche qui m'avait juré tant de fois n'avoir jamais été touchée par d'autres lèvres que les miennes.

«A cette idée, j'entrai dans une fureur telle que je repris la faculté de me mouvoir; je fis un soubresaut si violent, que je rompis d'un seul coup les coutures de mon linceul. Quand j'eus les jambes et les bras libres, je donnai de grands coups de coudes et de genoux au couvercle de la bière pour le faire sauter et aller tuer mon infidèle aux bras de son lâche et misérable galant. Sanglante dérision, moi, enterré, je voulais donner la mort! Le poids énorme de la terre qui pesait sur les planches rendit mes efforts inutiles. Épuisé de fatigue, je retombai dans ma première torpeur, mes articulations s'ossifièrent: de nouveau je redevins cadavre. Mon agitation mentale se calma, je jugeai plus sainement les choses: les souvenirs de tout ce que la jeune femme avait fait pour moi, son dévouement, ses soins qui ne s'étaient jamais démentis, eurent bientôt fait évanouir ces ridicules soupçons.

«Ayant usé tous mes sujets de méditation, et ne sachant comment tuer le temps, je me mis à faire des vers; dans ma triste situation, ils ne pouvaient pas être fort gais: ceux du nocturne Young et du sépulcral Hervey ne sont que des bouffonneries, comparés à ceux-là. J'y dépeignais les sensations d'un homme conservant sous terre toutes les passions qu'il avait eues dessus, et j'intitulai cette rêverie cadavéreuse: La vie dans la mort. Un beau titre, sur ma foi! et ce qui me désespérait, c'était de ne pouvoir les réciter à personne.

«J'avais à peine terminé la dernière strophe, que j'entendis piocher avec ardeur au-dessus de ma tête. Un rayon d'espérance illumina ma nuit. Les coups de pioche se rapprochaient rapidement. La joie que je ressentis ne fut pas de longue durée: les coups de pioche cessèrent. Non, l'on ne peut rendre avec des mots humains l'angoisse abominable que j'éprouvai en ce moment; la mort réelle n'est rien en comparaison. Enfin j'entendis encore du bruit: les fossoyeurs, après s'être reposés, avaient repris leur besogne. J'étais au ciel; je sentais ma délivrance s'approcher. Le dessus du cercueil sauta. Je sentis l'air froid de la nuit. Cela me fit grand bien, car je commençais à étouffer. Cependant mon immobilité continuait; quoique vivant, j'avais toutes les apparences d'un mort. Deux hommes me saisirent: voyant les coutures du linceul rompues, ils échangèrent en ricanant quelques plaisanteries grossières, me chargèrent sur leurs épaules et m'emportèrent. Tout en marchant ils chantonnaient à demi-voix des couplets obscènes. Cela me fit penser à la scène des fossoyeurs, dans Hamlet, et je me dis en moi-même que Shakspeare était un bien grand homme.

«Après m'avoir fait passer par bien des ruelles détournées, ils entrèrent dans une maison que je reconnus pour être celle de mon médecin; c'était lui qui m'avait fait déterrer afin de savoir de quoi j'étais mort. On me déposa sur une table de marbre. Le docteur entra avec une trousse d'instruments; il les étala complaisamment sur une commode. A la vue de ces scalpels, de ces bistouris, de ces lancettes, de ces scies d'acier luisantes et polies, j'éprouvai une frayeur horrible, car je compris qu'on allait me disséquer; mon âme, qui jusque-là n'avait pas abandonné mon corps, n'hésita plus à me quitter: au premier coup de scalpel elle était tout à fait dégagée de ses entraves. Elle aimait mieux subir tous les désagréments d'une intelligence dépossédée de ses moyens de manifestation physique, que de partager avec mon corps ces effroyables tortures. D'ailleurs, il n'y avait plus espérance de le conserver, il allait être mis en pièces, et n'aurait pu servir à grand'chose quand même ce déchiquètement ne l'eût pas tué tout de bon. Ne voulant pas assister au dépècement de sa chère enveloppe, mon âme se hâta de sortir.

«Elle traversa rapidement une enfilade de chambres, et se trouva sur l'escalier. Par habitude, je descendis les marches une à une; mais j'avais besoin de me retenir, car je me sentais une légèreté merveilleuse. J'avais beau me cramponner au sol, une force invincible m'attirait en haut; c'était comme si j'eusse été attaché à un ballon gonflé de gaz: la terre fuyait mes pieds, je n'y touchais que par l'extrémité des orteils; je dis des orteils, car bien que je ne fusse qu'un pur esprit, j'avais conservé le sentiment des membres que je n'avais plus, à peu près comme un amputé qui souffre de son bras ou de sa jambe absente. Lassé de ces efforts pour rester dans une attitude normale, et, du reste, ayant fait réflexion que mon âme immatérielle ne devait pas se voiturer d'un lieu à l'autre par les mêmes procédés que ma misérable guenille de corps, je me laissai faire à cet ascendant, et je commençai à quitter terre sans pourtant m'élever trop, et me maintenant dans la région moyenne. Bientôt je m'enhardis, et je volai tantôt haut, tantôt bas, comme si je n'eusse fait autre chose de ma vie. Il commençait à faire jour: je montai, je montai, regardant aux vitres des mansardes des grisettes qui se levaient et faisaient leur toilette, me servant des cheminées comme de tubes acoustiques pour entendre ce qu'on disait dans les appartements. Je dois dire que je ne vis rien de bien beau, et que je ne recueillis rien de piquant. M'accoutumant à ces façons d'aller, je planai sans crainte dans l'air libre, au-dessus du brouillard, et je considérai de haut cette immense étendue de toits qu'on prendrait pour une mer figée au moment d'une tempête, ce chaos hérissé de tuyaux, de flèches, de dômes, de pignons, baigné de brume et de fumée, si beau, si pittoresque, que je ne regrettai pas d'avoir perdu mon corps. Le Louvre m'apparut blanc et noir, son fleuve à ses pieds, ses jardins verts à l'autre bout. La foule s'y portait; il y avait exposition: j'entrai. Les murailles flamboyaient diaprées de peintures nouvelles, chamarrées de cadres d'or richement sculptés. Les bourgeois allaient, venaient, se coudoyaient, se marchaient sur les pieds, ouvraient des yeux hébétés, se consultaient les uns les autres comme des gens dont on n'a pas encore fait l'avis, et qui ne savent ce qu'ils doivent penser et dire. Dans la grand'salle, au milieu des tableaux de nos jeunes grands maîtres, Delacroix, Ingres, Decamps, j'aperçus mon tableau, à moi: la foule se serrait autour, c'était un rugissement d'admiration; ceux qui étaient derrière et ne voyaient rien criaient deux fois plus fort: Prodigieux! prodigieux! Mon tableau me sembla à moi-même beaucoup mieux qu'auparavant, et je me sentis saisi d'un profond respect pour ma propre personne. Cependant, à toutes ces formules admiratives se mêlait un nom qui n'était pas le mien; je vis qu'il y avait là-dessous quelque supercherie. J'examinai la toile avec attention: un nom en petits caractères rouges était écrit à l'un de ses coins. C'était celui d'un de mes amis qui, me voyant mort, ne s'était pas fait scrupule de s'approprier mon œuvre. Oh! alors, que je regrettai mon pauvre corps! Je ne pouvais ni parler, ni écrire; je n'avais aucun moyen de réclamer ma gloire et de démasquer l'infâme plagiaire. Le cœur navré, je me retirai tristement pour ne pas assister à ce triomphe qui m'était dû. Je voulus voir Jacintha. J'allai chez elle, je ne la trouvai pas; je la cherchai vainement dans plusieurs maisons où je pensais qu'elle pourrait être. Ennuyé d'être seul, quoiqu'il fût déjà tard, l'envie me prit d'aller au spectacle; j'entrai à la Porte-Saint-Martin, je fis réflexion que mon nouvel état avait cela d'agréable que je passais partout sans payer. La pièce finissait, c'était la catastrophe. Dorval, l'œil sanglant, noyée de larmes, les lèvres bleues, les tempes livides, échevelée, à moitié nue, se tordait sur l'avant-scène à deux pas de la rampe. Bocage, fatal et silencieux, se tenait debout dans le fond: tous les mouchoirs étaient en jeu; les sanglots brisaient les corsets; un tonnerre d'applaudissements entrecoupait chaque râle de la tragédienne; le parterre, noir de têtes, houlait comme une mer; les loges se penchaient sur les galeries, les galeries sur le balcon. La toile tomba: je crus que la salle allait crouler: c'étaient des battements de mains, des trépignements, des hurlements; or, cette pièce était ma pièce: jugez! J'étais grand à toucher le plafond. Le rideau se leva, on jeta à cette foule le nom de l'auteur.

«Ce n'était pas le mien, c'était le nom de l'ami qui m'avait déjà volé mon tableau. Les applaudissements redoublèrent. On voulait traîner l'auteur sur le théâtre: le monstre était dans une loge obscure avec Jacintha. Quand on proclama son nom, elle se jeta à son cou, et lui appuya sur la bouche le baiser le plus enragé que jamais femme ait donné à un homme. Plusieurs personnes la virent; elle ne rougit même pas: elle était si enivrée, si folle et si fière de son succès, qu'elle se serait, je crois, prostituée à lui dans cette loge et devant tout le monde. Plusieurs voix crièrent: Le voilà! le voilà! Le drôle prit un air modeste, et salua profondément. Le lustre, qui s'éteignit, mis fin à cette scène. Je n'essayerai pas de décrire ce qui se passait dans moi; la jalousie, le mépris, l'indignation, se heurtaient dans mon âme; c'était un orage d'autant plus furieux que je n'avais aucun moyen de le mettre au dehors: la foule s'écoula, je sortis du théâtre; j'errai quelque temps dans la rue, ne sachant où aller. La promenade ne me réjouissait guère. Il sifflait une bise piquante: ma pauvre âme, frileuse comme l'était mon corps, grelottait et mourait de froid. Je rencontrai une fenêtre ouverte, j'entrai, résolu de gîter dans cette chambre jusqu'au lendemain. La fenêtre se ferma sur moi: j'aperçus assis dans une grande bergère à ramages un personnage des plus singuliers. C'était un grand homme, maigre, sec, poudré à frimas, la figure ridée comme une vieille pomme, une énorme paire de besicles à cheval sur un maître-nez, baisant presque le menton. Une petite estafilade transversale, semblable à une ouverture de tirelire, enfouie sous une infinité de plis et de poils roides comme des soies de sanglier, représentait tant bien que mal ce que nous appellerons une bouche, faute d'autre terme. Un antique habit noir, limé jusqu'à la corde, blanc sur toutes les coutures, une veste d'étoffe changeante, une culotte courte, des bas chinés et des souliers à boucles: voilà pour le costume. A mon arrivée, ce digne personnage se leva, et alla prendre dans une armoire deux brosses faites d'une manière spéciale: je n'en pus deviner d'abord l'usage; il en prit une dans chaque main, et se mit à parcourir la chambre avec une agilité surprenante comme s'il poursuivait quelqu'un, et choquant ses brosses l'une contre l'autre du côté des barbes; je compris alors que c'était le fameux M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, qui faisait la chasse aux farfadets; j'étais fort inquiet de ce qui allait arriver, il semblait que cet hétéroclite individu eût la faculté de voir l'invisible, il me suivait exactement, et j'avais toutes les peines du monde à lui échapper. Enfin, il m'accula dans une encoignure, il brandit ses deux fatales brosses, des millions de dards me criblèrent l'âme, chaque crin faisait un trou, la douleur était insoutenable: oubliant que je n'avais ni langue, ni poitrine, je fis de merveilleux efforts pour crier; et…»

Onuphrius en était là de son rêve lorsque j'entrai dans l'atelier: il criait effectivement à pleine gorge; je le secouai, il se frotta les yeux et me regarda d'un air hébété; enfin il me reconnut, et me raconta, ne sachant trop s'il avait veillé ou dormi, la série de ses tribulations que l'on vient de lire; ce n'était pas, hélas! les dernières qu'il devait éprouver réellement ou non. Depuis cette nuit fatale, il resta dans un état d'hallucination presque perpétuel qui ne lui permettait pas de distinguer ses rêveries d'avec le vrai. Pendant qu'il dormait, Jacintha avait envoyé chercher le portrait; elle aurait bien voulu y aller elle-même, mais sa robe tachée l'avait trahie auprès de sa tante, dont elle n'avait pu tromper la surveillance.

Onuphrius, on ne peut plus désappointé de ce contre-temps, se jeta dans un fauteuil, et, les coudes sur la table, se prit tristement à réfléchir; ses regards flottaient devant lui sans se fixer particulièrement sur rien: le hasard fit qu'ils tombèrent sur une grande glace de Venise à bordure de cristal, qui garnissait le fond de l'atelier; aucun rayon de jour ne venait s'y briser, aucun objet ne s'y réfléchissait assez exactement pour que l'on pût en apercevoir les contours: cela faisait un espace vide dans la muraille, une fenêtre ouverte sur le néant, d'où l'esprit pouvait plonger dans les mondes imaginaires. Les prunelles d'Onuphrius fouillaient ce prisme profond et sombre, comme pour en faire jaillir quelque apparition. Il se pencha, il vit son reflet double, il pensa que c'était une illusion d'optique; mais, en examinant plus attentivement, il trouva que le second reflet ne lui ressemblait en aucune façon; il crut que quelqu'un était entré dans l'atelier sans qu'il l'eût entendu: il se retourna. Personne. L'ombre continuait cependant à se projeter dans la glace, c'était un homme pâle, ayant au doigt un gros rubis, pareil au mystérieux rubis qui avait joué un rôle dans les fantasmagories de la nuit précédente. Onuphrius commençait à se sentir mal à l'aise. Tout à coup le reflet sortit de la glace, descendit dans la chambre, vint droit à lui, le força à s'asseoir, et, malgré sa résistance, lui enleva le dessus de la tête comme on ferait de la calotte d'un pâté. L'opération finie, il mit le morceau dans sa poche, et s'en retourna par où il était venu. Onuphrius, avant de le perdre tout à fait de vue dans les profondeurs de la glace, apercevait encore à une distance incommensurable son rubis qui brillait comme une comète. Du reste, cette espèce de trépan ne lui avait fait aucun mal. Seulement, au bout de quelques minutes, il entendit un bourdonnement étrange au-dessus de sa tête; il leva les yeux, et vit que c'étaient ses idées qui, n'étant plus contenues par la voûte du crâne, s'échappaient en désordre comme des oiseaux dont on ouvre la cage. Chaque idéal de femme qu'il avait rêvé sortit avec son costume, son parler, son attitude (nous devons dire à la louange d'Onuphrius qu'elles avaient l'air de sœurs jumelles de Jacintha), les héroïnes des romans qu'il avait projetés; chacune de ces dames avait son cortége d'amants, les unes en cotte armoriée du moyen âge, les autres en chapeaux et en robe de dix-huit cent trente-deux. Les types qu'il avait créés grandioses, grotesques ou monstrueux, les esquisses de ses tableaux à faire, de toute nation et de tout temps, ses idées métaphysiques sous la forme de petites bulles de savon, les réminiscences de ses lectures, tout cela sortit pendant une heure au moins: l'atelier en était plein. Ces dames et ces messieurs se promenaient en long et en large sans se gêner le moins du monde, causant, riant, se disputant, comme s'ils eussent été chez eux.