PARTIE CARRÉE
Il a été tiré de cet ouvrage quinze exemplaires sur papier de Hollande.
THÉOPHILE GAUTIER
PARTIE CARRÉE
PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
13, RUE DE GRENELLE, 13
1889
| Chapitres: [I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII, ] [IX, ] [X, ] [XI, ] [XII, ] [XIII, ] [XIV, ] [XV, ] [XVI, ] [XVII, ] [XVIII, ] [XIX, ] [XX, ] [XXI] |
I
Une pâle aurore de novembre encore mal éveillée se frottait les yeux derrière une courtine de nuages grisâtres, et déjà le digne hôtelier Geordie se tenait debout sur le seuil de son auberge, les bras aussi croisés que le permettait un abdomen plus que majestueux, qui témoignait on ne peut plus favorablement de la cuisine du Lion rouge.
Il avait l'air profondément tranquille d'un aubergiste qui, étant unique, se sent maître de la situation et ne craint pas que les voyageurs puissent lui échapper; car le Lion rouge était, en ce temps-là, la seule hôtellerie de Folkstone.
Folkstone, au temps où se passait l'histoire que nous entreprenons de raconter, n'était qu'un petit village dont les maisons de briques jaunes et de planches goudronnées s'échelonnaient un peu au hasard sur la pente qui, de la montagne, descend à la mer.
La maison de Geordie était une des plus belles, sinon la plus belle de Folkstone. A l'angle du bâtiment, au bout d'une volute de fer élégamment contournée, se balançait à la brise de mer le lion rouge découpé en tôle, dont les vapeurs salines de l'Océan nécessitaient de raviver fréquemment les couleurs, et qui, repeint depuis peu, flamboyait aussi fièrement qu'un lion de gueules sur champ d'or dans un manuel héraldique.
Geordie rêvait, mais les rêves qu'il faisait n'avaient rien de poétique. Il supputait dans sa tête les bénéfices du mois qui venait de s'écouler, et, comme ils dépassaient de quelques guinées le gain des mois précédents, Geordie pensait que, si cette augmentation se soutenait, il pourrait, dans peu de temps, acheter cette pièce de terre dont il avait si grande envie et qui faisait dans ses domaines un angle si désagréable.
Il en était là de sa rêverie, lorsqu'un individu de mine assez farouche, planté devant lui depuis quelques minutes, mais que sa préoccupation l'empêchait d'apercevoir, ne trouvant sans doute pas d'autre moyen de se faire remarquer, lui appliqua sur le ventre une de ces tapes que les hommes osseux et maigres se plaisent à donner aux hommes obèses, par ironie ou par vengeance.
Révolté de cette familiarité de mauvais goût, qui lui était particulièrement désagréable et qu'il supportait à peine de ses intimes et de ses plus riches pratiques, Geordie fit un saut en arrière avec une assez grande légèreté pour un homme de sa corpulence; et, voyant son agresseur couvert de vêtements qui étaient loin d'annoncer la richesse, il fit ce calcul mental: «Voilà un drôle qui consommera tout au plus une tranche de bœuf avec une pinte de demi-bière et un verre de wiskey, et qui est insolent comme un seigneur soupant d'une fine poularde arrosée de Clairet et de vin de Champagne. Je ne risque qu'un shilling et quelques pence à lui dire son fait.»
—Eh bien, animal, butor, bête brute, homme sans éducation! s'écria Geordie après le raisonnement que nous venons de transcrire, est-ce ainsi que l'on entre en conversation avec des gens comme il faut? Je ne fais pas mes compliments à ceux qui vous ont élevé.
—La, la, calmez-vous, gros homme! est-ce que je pouvais rester devant vous fiché en terre comme un pieu jusqu'au jugement dernier? J'avais toussé trois fois, je vous avais appelé deux fois par votre nom, maître Geordie, et vous ne bougiez non plus qu'un muid; il fallait bien que je fisse sentir ma présence, répondit l'individu qui venait de frapper sur la panse à la Falstaff du digne hôtelier, d'un ton railleur où ne perçaient nulle crainte et nul repentir.
—Vous pouviez vous faire apercevoir d'une façon plus délicate, reprit maître Geordie d'un ton indigné encore, mais où la parole ferme et le regard assuré de l'inconnu glissaient déjà une note plus timide.
—Allons, éléphant hospitalier, désobstruez votre seuil, si vous voulez que je passe et que je pénètre dans la salle de l'hôtel du Lion rouge, le meilleur et le seul de Folkstone.
Maître Geordie, qui connaissait le cœur humain et l'aspect piteux que donne à la physionomie la conscience d'une bourse vide, jugea, à l'aplomb de l'inconnu, à la liberté de ses manières, que, malgré ses humbles vêtements, il devait posséder une certaine aisance et se faire apporter une bouteille de vin de France ou tout au moins une rôtie au vin de Canarie, et, faisant le sacrifice temporaire de sa dignité, il s'effaça de son mieux et laissa entrer son agresseur dans la maison.
La salle à manger du Lion rouge, qu'éclairaient quatre de ces fenêtres à châssis mus par des contre-poids, et appelées fenêtres à guillotine depuis l'invention de ce philanthropique instrument, était divisée en plusieurs compartiments de bois assez semblables à des cabinets particuliers et rappelant la forme et la disposition des boxes d'écurie; car l'Anglais aime tant à être isolé, qu'il se sent mal à l'aise sous les regards et qu'il faut lui créer une séparation, une espèce de chez lui, même sur le terrain neutre d'une salle commune de taverne.
—Entre ces deux rangs de boxes, s'allongeait une allée poudrée de fin sablon jaune qui aboutissait à un comptoir triomphal de bois des îles incrusté d'ornements de cuivre, sur lequel étincelaient des rangées de mesures d'étain et de pots au couvercle de métal poli, clair comme de l'argent.
Une glace étroite enfermée dans un cadre de bois miroitait derrière le comptoir, où, à la portée de la main de l'hôtesse, venaient s'ajuster une multitude de robinets terminant des tuyaux qui correspondaient dans la cave à autant de tonneaux de bière et de liquides d'espèces différentes.
Quelques gravures d'après Hogarth, entourées de noir, et représentant les inconvénients d'un vice quelconque (celui de l'ivrognerie excepté), complétaient la décoration de cette partie de la salle, qui était comme l'autel et le sanctuaire de la maison.
Geordie se dirigea vers le comptoir, suivi de son hôte, qui paraissait médiocrement ébloui de ces magnificences, et lui posa, d'un ton auquel l'habitude de flatter la pratique donnait une apparence obséquieuse peut-être plus marquée qu'il ne l'aurait voulu, cette question sacramentelle:
—Que faut-il servir à Votre Honneur?
—Une calèche et quatre chevaux, répondit l'homme de l'air le plus tranquille et le plus dégagé du monde.
A cette réplique incongrue, le maître du Lion rouge prit une attitude solennelle et souverainement méprisante; il se cambra, renversa la tête en arrière, et dit:
—Monsieur, je n'aime pas plus les mauvaises plaisanteries que les mauvais plaisants; vous m'avez déjà frappé sur le ventre d'une façon que je ne veux pas qualifier, mais pour laquelle les épithètes de familière et d'indécente ne me paraissent pas trop fortes. Nonobstant ce procédé discourtois, je vous laisse pénétrer dans cet hôtel du Lion rouge, connu, j'ose le dire, du monde entier; je vous amène près de ce comptoir, qui distribue des boissons rafraîchissantes, toniques ou spiritueuses, au goût des personnes; je vous demande avec politesse ce qu'il faut servir à Votre Honneur, et vous me répondez par des fariboles, des billevesées. «Une calèche et quatre chevaux» est une phrase qui ne s'adapte nullement à ma question, et montre de votre part une intention formelle de m'insulter.
—Ta ta, maître Geordie, comme vous dégoisez! Ne vous échauffez pas. Tout à l'heure vous n'étiez que cramoisi, vous êtes passé au violet et vous allez devenir bleu; calmez-vous; je n'eus jamais l'intention d'offenser un particulier aussi respectable que vous paraissez l'être. J'ai parlé sérieusement. J'ai, en effet, besoin d'une voiture, calèche, berline, landau, chaise de poste, il n'importe, pourvu qu'elle soit solide et roule bien. Avec la voiture, il me faut des chevaux, et, comme j'aime à aller vite, j'en demande quatre et des meilleurs, qui aient mangé l'avoine dans votre écurie. Il n'y a là rien de bien étonnant.
Ce raisonnement parut assez plausible à maître Geordie; cependant les vêtements et la mine de son interlocuteur lui causaient encore une méfiance que celui-ci devina sans doute; car il plongea sa main dans une de ses poches et en tira une bourse assez rondelette qu'il fit sauter en l'air et qui, en retombant, rendit un son métallique où l'oreille exercée de Geordie reconnut un accord parfait de guinées, de souverains et de demi-souverains, sans aucune dissonance de monnaie d'argent ou de billon.
L'hôtelier, qui, jusque-là, ne s'était pas découvert, ôta son bonnet, qu'il chiffonna pour se donner une contenance, car il était assez embarrassé de la liberté avec laquelle il avait dit son fait à un homme dont la bourse était aussi bien garnie. Mais qui eût pu deviner ce détail, très peu indiqué par un vêtement de coupe vulgaire et d'étoffe commune?
—Contre combien de ces ronds jaunes échangeriez-vous un de vos carrosses? dit l'inconnu, que nous appellerons Jack ou John, pour la commodité du récit; car, étant Anglais, il devait porter l'un ou l'autre de ces noms.
Et il étala, en demi-cercle, sur la table, un nombre assez considérable de pièces.
—Je pourrais vous vendre à bon compte la chaise à deux places; mais elle a une roue cassée, et il faudrait du temps pour la raccommoder; ou bien encore le landau, si le ressort de derrière n'était pas brisé, dit l'hôtellier en se frottant l'aile du nez avec le doigt, tandis que, de l'autre main, il se tenait le coude; attitude que, de tous les temps, les sculpteurs et les peintres ont donnée à la perplexité méditative.
—Pourquoi, répliqua Jack, au lieu de ces affreux tombereaux démantibulés, ne pas me proposer tout de suite votre berline vert-olive doublée de drap de Lincoln, et qui a de si beaux stores de soie?
—Ma berline vert-olive, qui m'a coûté si cher! s'écria Geordie effrayé de l'énormité de la proposition; y pensez-vous?
—J'y pense. Le prix n'est pas un obstacle; en vous la payant plus que vous ne l'avez achetée, vous consentiriez sans doute à vous en défaire?
En disant ces mots, Jack, d'un air fort grand seigneur, laissa tomber négligemment à côté des autres pièces une dizaine de guinées, de manière à fermer presque entièrement le cercle d'or commencé.
—C'est un grand seigneur déguisé se dit intérieurement l'hôtelier en faisant un signe d'acquiescement à la phrase péremptoire de Jack.
—Sans doute, à ces conditions-là, je pourrais consentir à m'en séparer, continua-t-il à haute voix. Et quand Votre Honneur aura-t-elle besoin de la berline?
—Sur-le-champ. Dites au postillon de s'habiller, et faites atteler le plus promptement possible.
—Deux minutes pour sortir la voiture de la remise, dix minutes pour harnacher les chevaux et les attacher au brancard, cela fait douze, et trois à Little-John pour endosser sa veste, entrer dans ses bottes et remettre une mèche neuve à son fouet; total, quinze minutes; et vous roulerez sur le chemin du plus joli train du monde.
—Quinze minutes, mais pas une de plus, dit Jack en tirant de son gousset une grosse montre d'argent, ou, par minute de retard, j'applique sur votre précieux abdomen une de ces tapes qui vous mettent de si mauvaise humeur.
Pour éviter un semblable inconvénient, maître Geordie sortit précipitamment et donna les ordres nécessaires; puis il revint et demanda à Jack, par une longue habitude de pousser à la consommation, s'il ne prendrait pas quelque chose en attendant que la berline fût attelée.
—Son Honneur désirerait-elle un verre de sherry ou de porto, ou de punch à l'arack?
—Rien du tout, maître Geordie; ce n'est pas que je doute de l'excellence de votre cave et de l'habileté de vos préparations.
—Est-ce que vous appartiendriez, par hasard, à une société de tempérance? dit l'hôtelier surpris d'une telle sobriété.
—Je ne suis pas assez ivrogne pour cela, répondit Jack en riant, et je n'ai pas besoin des sermons du père Matthews; mais j'ai fait serment de ne rien prendre aujourd'hui.
—C'est quelque papiste sans doute, grommela Geordie, auquel un pareil serment paraissait plus imprudent encore que celui de Jephté.
—Eh bien, j'avalerai du moins cette rasade à votre intention, ajouta Geordie extrêmement affligé à cette idée qu'il ne se buvait rien.
—Je puis regarder boire sans fausser ma promesse, dit Jack, et même je n'en ai que plus de mérite, puisque je résiste à la tentation. Votre vin a une si belle couleur!
—Un vrai rubis liquide, monsieur; et quel bouquet! les violettes du printemps n'en ont pas un plus fin, dit l'hôtelier, emporté par un mouvement lyrique et portant son verre sous le nez de Jack.
Jack huma tout l'arome du vin par une aspiration profonde à laquelle succéda une expiration modulée en soupir.
On eût cru qu'il allait céder à un vin dont il appréciait si bien le mérite, et Geordie inclina le goulot de la bouteille sur le bord du second verre; mais Jack était un gaillard bien trempé et d'une volonté ferme. Il reprit possession de lui-même en un clin d'œil, et, portant à la figure du tavernier la montre qui marquait quatorze minutes et demie, il étendit sa large main découpée en éclanche de mouton d'un air de menace railleuse.
—Il y a encore trente secondes, cria Geordie d'une voix étranglée et tâchant de changer en ligne concave la ligne convexe de sa panse, chose difficile, pour ne pas dire impossible.
L'aiguille allait toucher la quinzième minute: déjà l'impitoyable Jack balançait sa main pour lui donner plus de volée, et Geordie défendait son embonpoint par des croisements de bras plus compliqués que ceux de la Vénus pudique.
Par bonheur, le claquement de fouet de Little-John et le roulement de la berline vert-olive qui sortait de la cour vint mettre fin à cette situation embarrassante et pathétique. Jack laissa tomber sa main, Geordie se redressa.
—J'avais dit quinze minutes, exclama Geordie avec l'enivrement de la ponctualité satisfaite.
—Votre bedaine l'a échappé belle, dit Jack en montant dans la berline et en s'asseyant sans la moindre déférence sur les coussins de drap vert de Lincoln.
—Où allons-nous, maître? demanda le postillon.
—Sortons d'abord du village, et je vous dirai ensuite quelle route il faut prendre, répondit Jack, qui ne se souciait sans doute pas de faire savoir à maître Geordie et aux quelques oisifs amassés pour assister au départ de la berline le véritable but de son voyage.
Quand on fut sorti du village, Little-John, se retournant vers la berline, dit à Jack:
—Maître, faut-il prendre la route de Londres?
—Non pas, mon garçon, répondit Jack; vous allez me faire le plaisir de longer la côte jusqu'à ce que je vous dise de vous arrêter.
Little-John, assez étonné, poussa ses chevaux dans cette direction sans témoigner cependant sa surprise; car maître Jack, quoiqu'il fût facétieux à ses heures, avait, il faut l'avouer, la mine en général rébarbative et peu rassurante.
—Sans doute, se dit Little-John, il s'agit de l'enlèvement de quelque jeune demoiselle qui, d'un château ou d'un cottage voisin, fera semblant de venir regarder la mer et dessiner les horizons, et qui ne fera qu'un saut de terre dans la voiture. J'aime beaucoup les enlèvements, car les amoureux qui se sentent des parents ou des tuteurs aux trousses payent en général fort bien; pourtant ce gaillard-ci n'a guère les apparences d'un séducteur.
On suivit pendant quelques milles le rivage, sur lequel la mer déroulant ses volutes uniformes apportait et remportait avec un bruit sourd les galets polis par cette lente usure.
Non loin d'une falaise blanchâtre, assez escarpée et qui dominait l'Océan, Jack cria: «Arrêtez!» sans qu'il y eût aucune raison apparente de faire halte, car bien loin à la ronde on n'apercevait ni maison, ni ferme, ni manoir, ni chemin tracé.
Jack descendit de voiture et se dirigea vers la falaise, qu'il gravit avec la légèreté d'un chat, d'un marin ou d'un contrebandier, s'aidant des moindres aspérités, s'accrochant aux touffes de fenouil et de genévrier qui pendaient ça et là comme des barbes au menton raboteux du rocher; il eut bientôt atteint le faîte, suivi par les regards étonnés de Little-John, qui ne se serait jamais imaginé qu'on pût arriver là sans poulie et sans échelle.
Lorsque Jack atteignit la plate-forme, un individu couché par terre sur le ventre, de manière à ce qu'on ne l'aperçût point d'en bas, et qui tenait une longue-vue dirigée vers la pleine mer, releva un peu la tête et dit:
—Ah! c'est vous, Jack! La voiture est-elle prête?
—Oui, et attelée de quatre bons chevaux.
—C'est bien. Le vaisseau est en vue; je l'ai reconnu à la flamme rouge et jaune qui est le signal arrêté entre nous.
En effet, on pouvait, même à l'œil nu, discerner à l'horizon, du côté où la Manche s'évase dans l'Océan, une petite voile blanche sur le lapis-lazuli des eaux, semblable à une plume échappée de l'aile d'un cygne.
—La brise le contrarie un peu dans ce moment-ci; mais, quand il aura vent arrière, il filera sur l'eau comme une mouette, continua l'homme couché, l'œil appliqué à la longue-vue. Avec cela que le vent est sud-ouest, un vent fait exprès comme si on l'avait acheté à une sorcière, enfermé dans une outre.
S'allongeant à côté de son compagnon, Jack lui prit des mains la lunette et se mit à regarder le vaisseau, qui émergeait des eaux graduellement et dont on pouvait déjà discerner le corps.
Quand il tomba dans l'aire du vent, des flocons de toile s'abattirent le long des mâts comme de blancs nuages.
—Ah! le voilà qui brasse plus de toile en une minute que dix tisserands de Spithfield n'en pourraient faire dans leur année, dit Jack.
Dès que l'impulsion de l'air se fit sentir, le navire pencha un peu sur le côté en inclinant gracieusement sa mâture comme pour son salut; puis il frissonna deux ou trois fois, et, redressé par un coup de barre, il reprit son aplomb, et une double frange d'écume argentée fila rapidement le long de ses flancs noirs.
—Quel joli navire! s'écria Jack, emporté par son enthousiasme; c'est ça qui doit filer crânement!
Apparemment que les gens qui montaient le navire ne partageaient pas les idées de Jack sur la vitesse de sa marche, car la voile de perroquet se déplia, et un foc installa son triangle à côté des deux autres focs déjà tendus et gonflés par la brise.
—Regardez donc, Mackgill, dit Jack en passant la lunette à son compagnon; il paraît qu'ils ne veulent pas perdre un souffle; avec tout ce chanvre dehors, le diable m'emporte s'il ne file pas quinze nœuds à l'heure.
Poussé par une fraîche brise, le navire avançait si rapidement, qu'au bout de quelques minutes, il n'y avait plus besoin de la lunette pour en discerner les détails.
—Ah ça! ils sont donc enragés, ou le capitaine a bu un muid de punch, s'écrièrent à la fois Jack et Mackgill, en voyant les bonnettes basses s'allonger avec les boute-hors à côté des voiles, et tremper leur extrémité dans la vague comme des ailes de goëland.
—S'ils continuent, dit Mackgill, ils vont sortir de l'eau et voler en l'air, ou chavirer la quille en dessus. Oh! le brave brick! il tient bon; pas un mât ne fléchit, pas un cordage ne craque, poursuivit-il avec admiration. Jamais contrebandier ayant à ses trousses un bâtiment de l'État, jamais navire marchand chargé d'or et de cochenille, pourchassé par un corsaire, ne décampa d'un train pareil. On dirait qu'il y va de leur vie; et pourtant je ne vois pas d'autre voile à l'horizon.
—Le capitaine Peppercul connaît son affaire; et, s'il donne de l'éperon à son navire, c'est qu'il est pressé ou payé grassement; il ne risquerait pas pour rien de se coiffer avec ses toiles et de boire un coup à la grande tasse salée de l'Océan. Il n'aime pas assez l'eau pour cela, dit sentencieusement Jack, et ce n'est pas sans raison qu'on nous a mis ici et qu'on m'a fait acheter une berline à ce damné Geordie.
—Dieu me pardonne, Jack, s'écria Mackgill, voilà qu'on met les pommes de girouette à tous les mâts.
—Il n'y a plus maintenant sur la Belle-Jenny de quoi se faire un mouchoir de poche. Toute la toile est employée.
—Quoique, Dieu merci! je ne craigne pas l'eau, à l'extérieur du moins, je préfère en ce moment avoir mis mes pieds sur ce roc que sur le pont du capitaine Peppercul.
A ce surcroît de voiles, les mâts se courbèrent comme des arcs; le taille-mer de la proue disparut presque entièrement sous la pression du vent, et une longue fusée d'eau écumeuse jaillit sur le pont comme ces rubans de bois qui s'élancent par le trou d'un rabot vigoureusement poussé.
—Toute la mâture va tomber sur le bastingage, dit Mackgill intéressé au plus haut point.
Rien ne bougea, et le navire, emporté comme un tourbillon, arriva tout près de la falaise; et, déshabillé en un clin d'œil de la toile qui le couvrait, il s'arrêta, montrant à nu son gréement fin et délié.
Un canot se détacha des flancs de la Belle-Jenny, et en quelques coups d'aviron amena à terre un homme qui paraissait en proie à la plus vive impatience.
—Une demi-heure de retard, murmura-t-il en prenant terre et en regardant sa montre. Où est la voiture?
Jack, qui était descendu ainsi que Mackgill, la fit avancer.
Quand le nouveau venu fut installé dans la berline, John renouvela sa question:
—Maître, où allons-nous?
—A Londres, et au vol! Il y aura trois guinées pour toi.
La voiture partit comme la foudre; les roues flamboyaient comme celles du char d'Élie.
Resté seul avec Mackgill, Jack formula cet apophthegme ingénieux:
—Voilà un particulier qui aime aller vite; il aurait été bien malheureux s'il était né tortue.
II
Little-John, enthousiasmé au delà de toute expression par la promesse d'un pourboire de trois guinées, fit exécuter à son fouet une série de claquements, de pétarades et de détonations à faire croire à un engagement de mousqueterie entre deux armées, car Little-John était un virtuose en ce genre de musique.
Les chevaux, exaspérés par le pétillement de cette fusillade, et aussi par la mèche du fouet, qui, dans ses arabesques vagabondes, leur cinglait et leur piquait les oreilles, tiraient à plein collier et se précipitaient dans l'espace avec une ardeur furibonde. Les roues tournaient si vite, qu'elles semblaient des disques pleins: les rayons avaient disparu dans le flamboiement de la rapidité.
L'inconnu s'était établi à l'angle de la voiture avec l'immobile résignation et la fureur concentrée d'une volonté puissante rencontrant des obstacles naturels et insurmontables, comme le temps et l'espace; sa main, allongée sur son genou, tenait encadrée dans sa paume une montre dont il suivait les aiguilles d'un œil inquiet; puis, jetant son regard à travers la portière sur les bords de la route, il mesurait la vitesse avec laquelle disparaissaient les arbres dans l'étroit carreau.
—La demi-heure perdue sera bientôt regagnée si les chevaux soutiennent ce train encore quelque temps, murmura le mystérieux personnage avec un soupir de satisfaction.
Ce personnage si pressé d'arriver mérite bien qu'on en retrace la physionomie en quelques coups de crayon.
Il était jeune, et sa figure régulière et froide, mais empreinte d'un cachet de réflexion et de volonté, accusait tout au plus vingt-six ou vingt-sept ans. Tout le bas du masque, coloré par des couches successives de hâle, trahissait de nombreux voyages ou de longs séjours dans l'Orient et les chaudes régions du tropique, car ce teint rembruni ne lui était pas naturel; le front légèrement découvert, et floconné de petites boucles de cheveux blonds très fins, avait des blancheurs satinées, et, préservé des ardeurs du soleil par l'ombre du chapeau, avait gardé tout l'éclat du sang septentrional.
Même après l'examen que nous venons de faire, il eût été difficile d'assigner un rang quelconque ou une position sociale distincte à l'individu assis sur les coussins de drap de Lincoln de la berline vert-olive du maître Geordie, qui eût poussé assurément les plus douloureuses interjections à voir la manière dont Little-John menait ses chevaux et sa voiture de prédilection.
Ce n'était pas un militaire. Il n'avait pas cette roideur gourmée, ce port de tête et cet effacement d'épaules qui fait reconnaître le fils de Mars au premier coup d'œil sous l'habit bourgeois. Ce n'était pas non plus un ministre. Sa physionomie, quoique grave et réfléchie, n'avait pas l'expression béate et l'aménité doucereuse qui sont propres aux gens d'Église. Encore moins un négociant. Son front blanc et pur n'était rayé par aucune de ces rides pleines de chiffres et de calculs sur les probabilités de la hausse ou de la baisse des sucres. Ce n'était pas non plus un dandy; mais on pouvait affirmer à coup sûr, en le regardant, qu'on avait devant les yeux un parfait gentleman.
Quel intérêt si urgent le faisait galoper sur la route de Londres comme si le salut de l'univers eût dépendu d'une minute de retard; fuyait-il ou poursuivait-il? C'est ce que nous ne saurions encore décider.
Les chevaux commençaient à se fatiguer. Le frottement des harnais faisait mousser et blanchir leur sueur en flocons d'écume; leur poitrail se couvrait de bave argentine comme ceux des coursiers de la mer dans les triomphes de Neptune ou de Galathée. De longs jets de fumée soufflés par leurs naseaux et emportés par le vent se confondaient avec la brume ardente qui s'exhalait de leurs flancs pantelants. La voiture roulait dans un nuage comme un char de divinité classique.
Malgré toute son envie de gagner les trois guinées, Little-John sentit cependant quelque scrupule de pousser ainsi des bêtes à outrance, et la peur de les ramener fourbues à maître Geordie combattit quelques instants le désir bien naturel de mériter le glorieux pourboire. Et puis Little-John était Anglais, et son cœur de postillon commençait à saigner en voyant Black, son cheval favori, haleter et ruisseler de sueur. Un postillon français n'eût point eu de ces tendresses.
Aussi, pour mettre sa conscience à l'abri, Little-John se souleva un peu sur sa selle, opéra une demi-conversion du côté de la voiture, et dit en appuyant la main sur la croupe du cheval qui le portait:
—L'intention de Sa Grâce est-elle de crever les chevaux et d'en payer le prix?
—Oui, répliqua l'inconnu ainsi interpellé.
—Très bien! répliqua Little-John. Les intentions de Sa Grâce vont être remplies.
Et Little-John, se tassant dans ses bottes, s'assurant sur sa selle, détacha un furieux coup de manche de fouet à son porteur, qui fit un soubresaut, et, retrouvant dans sa douleur un reste d'énergie, se précipita entraînant le reste de l'attelage. Ce train désespéré se soutint, grâce à une crépitation perpétuelle de coups de fouet qui aurait démanché un bras moins exercé que celui de Little-John.
L'œil de l'inconnu était toujours fixé sur le cadran de sa montre, et il ne faisait aucune attention aux jolis paysages doucement dorés par l'automne, aux charmants cottages qui se révélaient le long de la route, à travers les arbres éclaircis, dans l'intimité d'un déshabillé matinal, et se montrait insensible à tous les gracieux détails de la nature anglaise. Le pittoresque le préoccupait assurément fort peu,—en ce moment-là,—quoiqu'il ne parût pas appartenir à la classe épaisse des philistins et des bourgeois. Une idée unique, persistante, le possédait: celle d'arriver.
Grâce à la nouvelle impulsion donnée à la marche de l'attelage par Little-John, rassuré désormais sur l'éventualité d'un accident, le voyageur pressé parut respirer plus à l'aise, son front se rasséréna, et il remit la montre dans son gousset.
—Allons, dit-il à demi voix, j'arriverai à temps malgré le hasard hostile qui, dans toute cette affaire, semblait prendre plaisir à contrecarrer mes projets. Il ne sera pas dit que ma volonté aura été obligée de plier devant un obstacle humain. Mais quelle série de circonstances qu'on croirait combinées à plaisir pour me retarder: le vaisseau qui portait la première lettre où l'on me donnait avis de la chose qui m'intéresse à ce point de me faire quitter l'Inde subitement, rencontre, près des îles Maldives, des pirates javanais qui l'attaquent et le dépouillent! ce n'est donc que par le second courrier que j'ai pu connaître ce qu'il m'importait tant de savoir. Je nolise le bâtiment le plus fin voilier que je puis trouver libre à Calcutta; une tempête abominable me fait perdre huit jours dans le détroit de Bab-el-Mandeb.
«La moitié de mon équipage sort de l'embouchure du Gange emportant le choléra bleu, et crève le plus mal à propos du monde. Au fond de la mer Rouge, je trouve la peste, et l'isthme de Suez barré par toute sorte de quarantaines. J'écris sur la bosse d'un chameau, au brave Mackgill une lettre qui a dû lui arriver déchiquetée en barbe d'écrevisse, parfumée de vinaigre et de fumigations aromatiques, tatouée de vingt couleurs comme une peau de Caraïbe, et transmise avec une respectueuse terreur par les pincettes de toutes les santés.
«Au risque de me faire tirer des coups de fusil, je franchis les obstacles des quarantaines, car la peste avait peur du choléra. Étrange délicatesse! Heureusement, j'ai trouvé, flânant le long des côtes, non loin d'Alexandrie, le brave capitaine Peppercul, homme sans préjugés contagionistes, qui a bien voulu, moyennant une somme énorme, me prendre à son bord et m'emmener en Angleterre en évitant avec soin les ports à lazaret.
«Jamais je n'ai été plus nerveux que dans ce maudit voyage. Moi, si calme d'ordinaire, j'étais comme une petite-maîtresse qui a ses vapeurs parce que son mari lui refuse quelque chose de déraisonnable. Enfin me voilà bientôt au terme. Ma lettre, arrivée un jour avant moi, a dû donner le temps de tout préparer: il est neuf heures; dans deux heures, je serai à Londres.
«Eh bien, postillon, dit-il comme pour résumer son monologue en baissant la glace, il me semble que nous faiblissons.
—Milord, à moins d'atteler les griffons dont parle l'Écriture, on de conduire le char de feu d'Élie, il n'est pas humainement possible d'augmenter ce train: je défie quelque postillon que ce soit, fût-il payé six guinées, d'extraire, à coups de fouet, une plus grande somme de vitesse des jarrets de quatre pauvres bêtes, répondit majestueusement Little-John, en tournant un peu la tête.
Cependant, par une concession polie au désir extravagant du voyageur, Little-John, qui, dans ses relations avec le beau monde, avait acquis du savoir-vivre, fit claquer son fouet deux ou trois fois; mais, comme il l'avait bien prévu, ce stimulant était devenu inutile, et la mèche, quoique adressée aux épaules des chevaux, n'obtenait pas même de leur part un seul frémissement d'impatience ou de douleur.
Bientôt le cheval qui côtoyait le porteur, et qui râlait comme un soufflet de forge, se couvrit d'écume; son poil se hérissa, sa tête s'encapuchonna, ses pieds perdirent le rythme du galop; incertain et chancelant, il s'appuya et s'épaula contre son compagnon de trait, puis il s'abattit et tomba sur le flanc; l'attelage, lancé à fond, ne pouvant s'arrêter, le pauvre animal fut emporté pondant un assez long espace de temps, rayant de son corps la poussière du chemin. Little-John, ayant maîtrisé ses chevaux, le tira violemment par la bride; lui appliqua les plus énergiques coups de manche de fouet croyant seulement à une chute; mais Black ne devait plus traîner de voyageurs dans cette vie: ses flancs, trempés comme si les eaux du ciel et les flots de la mer les eussent lavés, palpitèrent sous une suprême convulsion; il se releva dans le délire de la douleur et fit quelques pas en tirant la voiture hors la droite ligne; il avait l'air de ces fantômes de chevaux mornes et mutilés qui se relèvent du milieu des tas de cadavres sur les champs de bataille abandonnés.
Dominés par l'ascendant et la terreur de la mort qui s'approchait et qu'ils sentaient avec leur admirable instinct, les autres chevaux, malgré les efforts de Little-John, qui leur déchirait la bouche, suivaient les titubations de leur pauvre camarade en proie à la noire ivresse de l'agonie.
Au moment où la voiture, complètement déviée, allait verser sur le rebord de la route, Black roula à terre comme si des couteaux invisibles lui eussent coupé en même temps les quatre jarrets; son grand œil effaré se troubla, se couvrit d'une taie bleuâtre; un flot d'écume vint mousser dans ses narines sanglantes, ses jambes s'allongèrent et se roidirent comme des pieux.
C'en était fait de Black, un honnête cheval digne d'un meilleur sort!
Tout cela s'était passé en moins de temps qu'il n'en a fallu pour l'écrire.
L'étranger sortit précipitamment de la voiture: sa figure portait les traces de la contrariété la plus violente.
—Il ne manquait plus que cela! dit-il avec un accent de fureur concentrée, en poussant du pied le cadavre de Black; cette misérable rosse que voilà aplatie par terre comme une découpure de papier noir ne pouvait-elle pas vivre dix minutes de plus? Allons, vite, ôtons cette charogne d'entre les traits; j'aperçois là-bas la maison de la poste, dépêchons-nous de la gagner.
Et l'étranger donna à Little-John, qui avait mis pied à terre, un coup de main qui annonçait de sa part une connaissance profonde des choses de l'écurie. Il défaisait les boucles sans hésiter, et se retrouvait à merveille dans les complications des harnais embrouillés par les efforts désespérés du pauvre Black. Le postillon, qui avait été d'abord scandalisé du peu de sensibilité de l'inconnu à l'endroit du cheval mort, se sentit pénétré pour lui d'une sincère admiration et lui accorda son estime de palefrenier, la chose dont il était le plus avare au monde.
—Quel dommage que vous soyez un lord! dit-il à l'étranger; vous auriez joliment gagné votre vie dans notre état; mais peut-être vaut-il mieux pour vous être lord. Pauvre Black! continua-t-il en lui ôtant la bride, qui aurait dit ce matin que tu mangeais ta dernière mesure d'avoine? Ce que c'est que de nous!
Telle fut l'oraison funèbre de Black; à défaut d'éloquence, l'émotion ne manquait pas à l'orateur; une lueur humide brillait dans la prunelle de Little-John, et, s'il n'eût porté à temps à ses paupières le revers usé de sa manche, une larme eût peut-être coulé entre sa joue vergetée par le froid et son nez rougi par le vin.
L'âme de Black, s'il survit quelque chose des animaux, dut être satisfaite et pardonner à Little-John les coups de lanière qu'il avait pu appliquer injustement au corps qu'elle habitait; car il n'était guère prodigue de marques d'attendrissement, et c'était bien le postillon le plus stoïque qui eût jamais lustré le fond d'une culotte de peau de basane sur le troussequin d'une selle.
—En route! s'écria l'étranger d'un ton brusque.
Little-John enfourcha de nouveau son porteur, et la voiture recommença à rouler, non plus si vite, mais d'un train encore fort raisonnable.
Le relais fut atteint en quelques minutes, et l'inconnu, ayant plongé sa main dans sa poche, la retira pleine de guinées qu'il versa à la hâte dans la main calleuse du postillon.
—Voilà, dit-il, pour ton pourboire et pour ta bête.
Little-John, ébloui commença une phrase de remercîment d'une construction si compliquée, qu'il fut forcé de renoncer à la finir, et s'écria brusquement au milieu de sa période suspendue, comme pris d'une inspiration subite, en s'adressant à un garçon d'écurie qui rôdait autour de la voiture:
—Eh! Smith, jette donc un seau d'eau sur les roues; elles sont échauffées et pourraient prendre feu.
En effet, une fumée légère s'échappait des moyeux et prouvait que la crainte exprimée par Little-John n'avait rien de chimérique.
Le rustre dit en voyant flotter la vapeur autour des essieux:
—Tiens, c'est vrai: il faut, Little-John, que tu aies mené d'un fier train aujourd'hui; car, soit dit sans offenser, toi, ta voiture et ton attelage, il y a longtemps que le feu n'a pris à tes roues. Le particulier est donc généreux?
—Comme un lord maire le jour de son installation; mais, s'il est généreux, il n'est guère endurant. Ainsi, dépêche-toi.
Smith courut en toute hâte plonger un seau dans une auge en pierre et aspergea abondamment les moyeux. Pendant ce temps, les servants d'écurie, aussi prompts qu'habiles, avaient agrafé à la voiture un attelage plein d'impatience et de vigueur. Le postillon était en selle, et un courrier bien monté avait pris l'avance pour faire préparer les relais; car Jack, plus expert aux choses de la mer qu'à celles de la terre, avait négligé cette précaution.
La voiture de maître Geordie reprit sa course, comme emportée par des hippogriffes.
En ramenant les chevaux, Little-John ne put s'empêcher de s'arrêter quelques minutes devant le cadavre de Black étendu sur la grande route.
—Hélas! soupira le postillon, il avait trop d'ardeur, c'est ce qui l'a fait mourir. Il tirait tout à lui seul. Vous ne mourrez pas comme ça, vous autres, tas de fainéants et de clampins! ajouta-t-il en faisant voltiger sa mèche autour des croupes rebondies et pommelées des trois survivants, qui répondirent par quelques ruades à cette moralité; il n'y a pas de danger que vous vous miniez le tempérament.
Pour n'avoir plus à revenir à cet intéressant Little-John, et pouvoir suivre à notre aise notre inconnu dans sa course furibonde, disons que ce garçon, honnête et consciencieux à sa manière, donna à maître Geordie la moitié de la somme qu'il avait reçue de l'étranger pour la perte de Black. Des postillons moins vertueux eussent pu garder les deux tiers pour eux avec une vraisemblance suffisante.
Aucun incident remarquable ne signala les autres postes. La voiture de maître Geordie roulait avec une vélocité toujours soutenue sur ces admirables routes anglaises, unies comme une table et mieux soignées que ne le sont chez nous les allées des parcs royaux.
Déjà se balançait à l'horizon l'immense dais de vapeur toujours suspendu sur la ville de Londres. La vue de cette brume fit plus de plaisir au voyageur que l'aspect du plus splendide azur vénitien.
—Ah! voilà la fumée de la vieille chaudière du diable, dit l'étranger en se frottant les mains d'un air de satisfaction profonde: nous approchons!
Les cottages et les maisons, d'abord disséminés, commençaient à former des masses plus compactes. Des ébauches de rue venaient s'embrancher sur la route. Les hautes cheminées de briques des usines, pareilles à des obélisques égyptiens, se dressaient au bord du ciel et dégorgaient leurs flots noirs dans le brouillard gris. La flèche pointue de Trinity-Church, le clocher écrasé de Saint-Olave, la sombre tour de Saint-Sauveur avec ses quatre aiguilles, se mêlaient à cette forêt de tuyaux qu'elles dominaient de toute la supériorité d'une pensée céleste sur les choses et les intérêts terrestres.
Plus loin, derrière ce premier plan découpé en dents de scie par les angles des édifices, se distinguait vaguement, à travers la brume bleuâtre flottant sur le fleuve et les espars compliqués des navires, la silhouette de la tour de Londres et le dôme gigantesque de Saint-Paul, contrefaçon britannique de Saint-Pierre de Rome, qui, légèrement estompé par le brouillard, ne faisait pas trop mauvaise figure à l'horizon.
Soit que cet aspect lui fût familier, soit que la préoccupation éteignît en lui la curiosité, l'inconnu ne jetait les yeux sur les objets qu'encadrait successivement la vitre de la portière que pour se rendre compte du chemin parcouru.
La voiture traversa le pont de Southwark, faisant autant de bruit avec ses roues que le chariot sur le pont d'airain de Salmonée, puis s'engagea de l'autre côté du fleuve en remontant vers le Strand, dans ce dédale de petites rues qui longent la Tamise, et s'arrêta au bout d'un de ces passages connus à Londres sous le nom de lane, dans les environs de l'église Sainte-Margareth.
L'étranger tira sa montre et parut délivré d'un grand poids.
L'aiguille marquait onze heures.
Une distance de vingt lieues avait été franchie en trois heures.
Il jeta du côté de Sainte-Margareth un regard qui parut le satisfaire; puis il s'enfonça résolûment dans la petite ruelle, que l'ombre de l'église et la hauteur des maisons rendaient encore plus obscure.
A peine eut-il fait quelques pas dans le lane, qu'un individu sembla se détacher de la muraille où il se tenait collé, et avec laquelle se confondait presque la couleur terne de ses vêtements, et s'avança vers l'inconnu.
—Vous venez de là-bas pour la chose en question? murmura-t-il, en passant près de lui.
—Oui, et je suis recommandé par Mackgill, Jack et le capitaine Peppercul, répondit l'inconnu sur le même ton.
—Suivez-moi: tout est prêt.
Tous deux marchèrent jusqu'à une maison de mauvaise apparence, où leur venue était sans doute guettée de l'intérieur, car la porte s'ouvrit aussitôt et se referma sans bruit.
Pendant que la voiture vert-olive de maître Geordie roulait sur la route de Londres avec la foudroyante impétuosité que nous avons décrite, la Belle-Jenny n'était pas non plus restée oisive. Après avoir pris à son bord Mackgill et le camarade Jack, elle avait continué sa route allègrement poussée par une jolie brise; le rocher de Shakespeare doublé, elle avait passé devant Deale et Dorons, et, suivant la ligne des blanches falaises, remonté jusqu'à Ramsgate; puis, entrant dans l'embouchure du fleuve, elle s'était arrêtée à la hauteur de Gravesend, à la tombée de la nuit, et avait jeté l'ancre derrière une flottille de charbonniers de Hull, dont les voiles noires eussent pu faire mourir de chagrin le père de Thésée, et, là, à voir son air débonnaire et paisible, on eût dit un honnête navire attendant l'heure de la marée pour remonter au pont de Londres et déposer devant Custom-House la plus légitime cargaison de marchandises.
Pourtant la hauteur de ses deux mâts, la largeur de ses vergues, la coupe évidée de sa coque, où la contenance avait été évidemment sacrifiée à la légèreté de la marche, donnaient à la Belle-Jenny, malgré sa mine hypocrite, un air leste et fripon que n'ont pas les bâtiments dont l'unique occupation est de transporter de la mélasse. En revanche, aucun capitaine n'aurait pu montrer des papiers mieux en règle que ceux du capitaine Peppercul.
III
Bien que la maison devant laquelle nous avons conduit notre lecteur soit d'une apparence médiocrement engageante, nous espérons qu'il voudra bien, sous notre conduite, devancer de quelques pas l'inconnu et son guide, et y pénétrer avec nous.
Au dehors, elle n'avait rien de particulièrement repoussant et paraissait à peu près semblable aux autres maisons de la rue. Cependant sa façade étroite et comprimée par les façades voisines, épanouies plus largement, avait un air de gêne et de contrainte, comme un fripon en bonne compagnie. Ses murailles de briques d'un jaune malsain produisaient l'effet du teint aigre et blême d'un débauché à côté des faces rougeaudes et bien portantes des édifices juxtaposés. Ce logis, de peur d'être borgne ou louche, s'était fait aveugle. Toutes les fenêtres étaient fermées, et rien de la maison ne regardait dans la rue pour éviter la réciprocité.
Suivant l'usage de Londres, un petit fossé garni de grilles la séparait de la rue; la grille, toute couverte de cette imperceptible poussière de charbon que tamise perpétuellement le ciel anglais, était noire comme la balustrade qui entoure une tombe, et prouvait, de la part des maîtres ou des locataires, une profonde incurie du confort et de la propreté, si toutefois cette maison était ordinairement habitée, car rien n'y révélait la présence de l'homme. La cheminée n'y dégorgeait pas de fumée, et le bouton de cuivre de la sonnette, tout couvert de poussière et tout vert-de-grisé, ne semblait pas avoir été touché de longtemps; rien ne vivait sur ces murailles endormies, mornes et délavées par la pluie.
En étudiant un peu l'aspect extérieur de cette maison, dont la devanture, à cause de son manque de largeur, ne pouvait admettre que deux fenêtres de front et une chambre par étage, y compris la cage de l'escalier, un observateur attentif eût compris que cette façade n'était que le masque d'un autre édifice situé à une grande distance de la rue, et à qui elle servait pour ainsi dire de couloir; car les angles des marches de pierre du perron, élimées et arrondies au milieu, témoignaient d'un passage plus fréquent que n'aurait pu le faire supposer la médiocrité du taudis.
En effet, la porte s'ouvrait sur un long corridor obscur, humide, où circulait avec peine un air rarement renouvelé, fétide et glacial: un air de tombe, de cave ou de cachot; les parois de cet étroit boyau miroitaient à hauteur d'homme, par les tâtonnements successifs des mains grasses qui avaient cherché leur chemin dans son ombre. Le sol était couvert d'un enduit de boue gluant par places, calleux dans d'autres, qui témoignait du passage d'un grand nombre de semelles crottées. Au bout de quelques pas, la lumière avare qui filtrait par les carreaux jaunis de l'imposte s'éteignait, et il fallait marcher assez longtemps dans la nuit la plus profonde. Le corridor traversait probablement des maçonneries compactes et ne pouvait s'éclairer même par des jours de souffrance; peut-être même, en de certains endroits, était-il complètement souterrain, à en juger du moins par l'eau qui suintait des pierres.
L'homme qui eût suivi ce couloir pour la première fois eût été bien vite désorienté par les nombreux coudes qu'il faisait, et n'aurait pu en deviner la direction.
L'inconnu, précédé du singulier personnage aux vêtements couleur de muraille, marchait de ce pas ferme mais prudent, où un pied ne quitte la terre que quand l'autre est bien appuyé: non qu'il pût redouter quelque piège, quelque trappe à bascule, puisque le guide passait devant lui; mais il ressentait cette appréhension vague qu'inspirent aux plus braves l'obscurité et le froid sous une voûte basse entre deux murailles étroites.
Par un mouvement instinctif, ses mains avaient cherché sous son manteau si ses deux petits pistolets de poche étaient bien à leur place.
A une assez grande distance au fond de l'ombre, quelques raies rougeâtres commençaient à se dessiner, indiquant une chambre éclairée, dont les lumières filtraient à travers les ais d'une porte mal jointe.
Le guide poussa un piaulement bizarre,—signe convenu de reconnaissance.
Un grincement de verrous se fit entendre à l'intérieur, et la porte, s'entre-bâillant, laissa tomber subitement dans le noir passage un rouge flot de clarté.
Usant de nos privilèges de romancier, nous pénétrerons avant l'étranger dans ce bouge étrange où il semblait attendu, quoique, à vrai dire, il fût impossible de deviner quelle espèce de relations pouvaient exister entre ce jeune homme à figure noble et pure et les hôtes bizarres de ce taudis.
C'était une chambre assez grande où le principal objet qui saisît d'abord les yeux était une cheminée de forme ancienne, où grésillait dans une grille un feu très vif de charbon de terre, dont les reflets flamboyants illuminaient la pièce; car il fallait compter pour rien ce jour louche et douteux tombant d'une fenêtre dont les carreaux inférieurs étaient soigneusement barbouillés de blanc d'Espagne, et qui s'ouvrait sur un de ces puits sombres qu'on appelle des cours dans les grandes villes; les deux vitres restées claires ne laissaient voir que des auvents et des toits désordonnés de tuiles d'un ton criard, que des tuyaux et des cages de planches noires, toutes les misères intérieures d'une bâtisse ignoble et pauvre.
Les murailles, mises à nu par le frottement des épaules, dans les portions inférieures, conservaient dans le haut quelques traces d'une peinture d'un ton rouge sombre comme du sang vieilli. Sur ce fond, les habitués du lieu avaient, dans leurs moments d'attente ou de loisir, sculpté, avec la pointe d'un clou ou d'un couteau, une foule de dessins et d'arabesques du plus haut caprice, dont les linéaments blancs ressortaient comme les compositions des vases étrusques, et démontraient un art non moins pur, non moins primitif.
Le thème favori de ces artistes inconnus, celui qui se reproduisait le plus fréquemment à travers ces fantaisies ornementales, c'était, il faut l'avouer, un gibet orné de son fruit. Ce choix trahissait-il des préoccupations habituelles, ou ne venait-il que du joli effet produit par les trois montants de la potence anglaise, réunis à leur sommité par des traverses de bois formant triangle, et dont la silhouette pittoresque séduisait les dessinateurs? C'est une question délicate à résoudre.—Ces représentations, quelque grossières qu'elles fussent, se recommandaient par la fidélité et l'exactitude technique. Malgré la barbarie du dessin et les monstrueuses licences anatomiques, les mouvements et les attitudes des petits personnages suspendus offraient cette vérité saisissante que l'art le plus avancé n'atteint pas toujours; les nœuds coulants étaient bien placés, et trahissaient des spectateurs assidus du théâtre de Tiburn.
Ces grotesques esquisses, tracées avec une jovialité terrible, faisaient rire et faisaient trembler. Plusieurs coupes, épures et élévations de la prison de Newgate, alternaient avec cet aimable sujet, et, à défaut de correction architecturale, attestaient une grande connaissance et un vif souvenir des lieux. Des têtes du profil le plus bizarre, tenant des pipes entre leurs dents, y faisaient la grimace à des lions couronnés et autres bêtes apocalyptiques; des vaisseaux, plus fantastiques que ceux de Della-Bella, s'y dandinaient sur des mers impossibles. Tout cela était tracé à grands traits, et sans beaucoup de respect de la figure voisine; des dates, des chiffres et des lettres d'une calligraphie hasardée, compliquaient cet effroyable grimoire, où les seuls mots lisibles étaient: paresse, vice et crime.
L'ornementation de la salle n'avait cependant pas été laissée tout entière à ces fantaisistes de rencontre; un art plus cultivé se faisait sentir dans les pancartes gravées sur bois et coloriées, représentant le chandelier d'or aux sept branches mystiques, la chaste Suzanne et les vieillards, le portrait de George III, le retour de l'Enfant prodigue, les principales poses de la boxe, les exploits de Jack Sheppard et de Jonathan Wild, ces Cid et ces Bernard de Carpio du romancero picaresque, des combats de coqs et des prises de bouledogues célèbres, des courses d'Epsom et de New-Market, etc., etc.
Une atmosphère chaude, étouffante, chargée de miasmes de charbon de terre, de fumée de tabac et de l'âcre parfum du wiskey, flottait dans cette chambre et prouvait, de la part de ceux qui la pouvaient soutenir des nerfs olfactifs bien robustes.
Pourtant, les trois ou quatre individus qui s'y tenaient ne semblaient pas en souffrir. Au contraire, une sensation de grossier bien-être épanouissait leurs faces plombées et communes.
Ils portaient des habits noirs, des gilets de satin et des chapeaux ronds; mais, avant d'arriver à eux, ces habits, partis peut-être du beau Brummel, avaient dû accomplir bien des pèlerinages et subir bien des mésaventures. Ces vêtements délabrés, d'un drap jadis soyeux, d'une coupe dont l'élégance se devinait encore, et qui, dans leur dégradation, gardaient quelque chose du pli que leur avaient fait prendre leurs premiers et fashionables possesseurs, formaient une caricature tristement plaisante, un muet poème satirique plein de raillerie et de dérision.
Un seul d'entre eux ne portait pas ce costume mondainement misérable. Une chemise de laine rouge, une cotte de toile goudronnée, un chapeau de cuir ayant pour jugulaire une ficelle, tel était son habillement, celui d'un simple matelot.
Une expression d'audace relevait ce que ses traits pouvaient avoir de trivial et de dur, et, dans ses yeux d'un bleu clair et froid comme celui des océans polaires, brillait un rayon d'intelligence.
Les autres semblaient, du reste, lui parler avec une sorte de déférence, quoiqu'il fût accoudé à la même table et se versât des rasades du même pot de double bière.
—Eh bien, Saunders, dit l'un des hommes en habit noir au matelot en vareuse rouge, l'heure approche où le gentleman pour qui nous devons travailler va venir.
—Oui, répondit laconiquement Saunders, qui s'occupait, tout en buvant, à pétrir dans le creux de sa main un corps noirâtre pressé entre deux linges.
—Est-ce que vous le connaissez, Saunders, ce gentleman? continua l'interlocuteur.
—Non, répliqua Saunders, décidément ami du style monosyllabique.
—Ah! ajouta, comme pour fermer la conversation, le personnage à l'habit noir, en s'accoudant à la table d'un air méditatif.
Saunders se leva, et, se dirigeant du côté du foyer, présenta à la flamme la substance brune, qu'il étala sur le linge coupé en forme de masque.
—Est-ce que vous avez envie de vous déguiser et d'aller au bal masqué avec la belle Nancy? reprit le parleur obstiné.
—J'ai une démangeaison furieuse, Noll, de te camper cette emplâtre sur le museau et de te clore ainsi le bec, insupportable bavard! répondit Saunders avec un grognement aussi agréable que celui d'un ours blanc agacé sur une banquise par une gaffe de baleinier. Au lieu de me questionner, va plutôt lever la trappe, et appelle, pour savoir si les autres sont arrivés.
Noll se dirigea vers un coin de la pièce, déplaça une malle et quelques paquets, saisi un anneau incrusté dans le plancher, et souleva, avec l'aide de son camarade Bob, une trappe assez lourde.
Lorsque la trappe s'ouvrit, une bouffée d'air froid et chargé de vapeurs d'eau s'engouffra dans la chambre.
Bob, roidissant ses bras, qui, bien que minces et décharnés, ne manquaient pas de vigueur, soutint la trappe à demi entr'ouverte.
S'agenouillant sur le bord de la cavité, Noll plongea sa tête dans le gouffre: le fond en était si obscur, qu'on n'y pouvait rien démêler; cependant la force et la fraîcheur du courant d'air ne permettaient pas de penser que cette trappe fût l'ouverture d'une cave, et, en prêtant une oreille attentive, on eût discerné, dans le lointain, comme un sourd clapotis d'eau.
—Je n'entends rien, dit Noll après quelques minutes d'auscultation; je m'en vais faire le signal.
Et il poussa un cri modulé et guttural qui résonna dans les profondeurs du souterrain, sans obtenir d'autre réponse que celle de l'écho.
—Au fait, dit Saunders, nous n'avons pas encore besoin d'eux, et il n'est guère agréable de se morfondre sous cette voûte noire.—Il fera nuit de bonne heure aujourd'hui, continua-t-il mentalement, en jetant les yeux vers les deux barreaux par où l'on eût pu apercevoir le ciel, si les flocons du brouillard, de plus en plus épais, ne l'avaient complètement intercepté. Tant mieux, notre besogne en sera plus facile...—Bob, le chariot chargé de marchandises qui doit obstruer le bout de la ruelle, de peur qu'on ne nous dérange pendant cette opération, est-il prêt à marcher?
—Oui, maître Saunders; Cuddy est à la tête de ses chevaux et vous fera un embarras si compacte, qu'une belette ne pourrait s'introduire dans la ruelle. Oh! le drôle est adroit. A le voir ainsi fagoté, on dirait qu'il n'a fait autre chose de sa vie que de conduire des voitures; ce n'est pourtant pas son métier, répondit Bob en riant et comme enchanté de cette facétie. Vous travaillerez là comme dans un bois ou sur une plage déserte.
—Vous avez trop d'esprit, Bob, répondit Saunders; vous ne vivrez pas jusqu'à votre mort, prenez-y garde!
Pendant que ceci se passait dans la chambre historiée des merveilleux gribouillages que nous avons décrits, une yole fine, légère, taillée en poisson, et manœuvrée par quatre rameurs qu'on aurait cru animés par un mécanisme, tant leurs mouvements s'opéraient avec une précision mathématique, remontait le cours de la Tamise sans paraître fatiguée de l'agitation des vagues et du remous de la marée. Les avirons s'enfonçaient dans l'eau sans en faire jaillir une goutte, s'ouvraient et se fermaient avec la facilité d'un éventail de jolie femme.
Quoique la brume, qui s'épaississait toujours, rendît la navigation difficile et multipliât les chances d'abordage dans ces rues de navires qui forment une ville maritime en avant du pont de Londres, la yole se faufilait en frétillant entre les obstacles avec une adresse et une légèreté inouïes. On eût dit qu'elle portait à sa proue, tant était grande sa sensibilité divinatrice, ces tentacules qui font pressentir les objets à de certains insectes et qui sont comme la vue du toucher.
Quand elle eut dépassé le pont de Londres, dont les arches énormes, s'ébauchant par de grandes masses noires sur le ciel grisâtre, formaient un de ces effets à la Martynn que les Anglais appellent babylonian, et qu'elle se trouva dans un bassin relativement plus libre, elle fila avec une vélocité double. Elle eût, comme une truite, remonté une écluse de moulin ou une cascade.
Bientôt elle dépassa successivement les ponts de Southwark, de Blackfriars, et, serrant la rive de plus près, se mit à longer Temple-Hall et Temple-Gardens; puis, rasant Somerset-House, elle se glissa sous l'arche du pont de Waterloo la plus voisine de terre, se rapprocha du bord, et vint s'engouffrer dans une arcade basse à demi masquée par les saillies des avant-corps au milieu desquels elle était pratiquée. Quelques bateaux chargés étaient amarrés autour, et ce bâtiment, fait de briques et de planches, autant qu'on pouvait le démêler à travers le brouillard, avait l'air d'un magasin ou d'un entrepôt de marchandises.
L'embarcation pénétra sous cette voûte basse, qui s'étendait beaucoup plus qu'on n'aurait pu le croire d'abord; un coude soudain, fait à peu de distance de l'orifice, en dissimulait habilement la profondeur.
Après quelques minutes d'une nage prudente, les nageurs sortirent leurs avirons de l'eau, et l'un d'eux, cherchant à tâtons un anneau scellé dans le mur, après l'avoir rencontré, y passa une corde et attacha la yole; puis, les uns après les autres, ils sautèrent sur la première marche, à moitié couverte d'eau, d'un escalier que leur habitude des localités leur fit trouver sur-le-champ, malgré la nuit qui les enveloppait.
Une grille qu'un des matelots ouvrit barrait le passage à cet endroit.
L'escalier, après une trentaine de marches, aboutissait à un plafond que le premier des matelots heurta assez fort de la tête.
—Au diable la distraction! j'ai mal compté, et je me suis trompé d'une marche en montant. Ma punition est une bosse au front; heureusement que j'ai le crâne plus dur qu'un bifteck à la taverne de l'Artichaut couronné.
—Eh bien, Snuff, que vous arrive-t-il? qu'avez-vous à grommeler entre vos dents, comme une vieille femme papiste qui égrène son chapelet, au lieu de cogner au plancher et de faire le signal? Croyez-vous que nous nous amusions là, derrière vous, sur cet escalier plus roide qu'une échelle de potence?
—Je vais frapper contre le plafond, et en même temps pousser le cri.
Un coup sourd retentit dans le souterrain, bientôt suivi d'un piaulement aigre et prolongé.
—Qui travaille là, sous le plancher? dit Saunders tressaillant à ce son bien connu.
Et, frappant du talon sur la trappe:
—Paix là, vieille taupe! on y va! ajouta-t-il, parodiant à son usage le mot d'Hamlet à l'Ombre; car Saunders avait vu récemment, au théâtre de Drury-Lane, cette pièce du vieux Shakespeare, qui avait fait une vive impression sur sa nature rude mais poétique.
La trappe s'ouvrit, et, rabattue sur ses charnières, laissa émerger successivement du gouffre humide quatre gaillards qui, s'ils n'avaient pas l'air précisément convenable, portaient du moins, sur leurs faces rougies par les intempéries de l'air, une expression d'astuce et d'audace significative de qualités énergiques dépensées peut-être en dehors du cercle des choses permises.
—Y a-t-il encore du gin et du wiskey? s'écria le premier qui mit le pied sur le plancher.
Et il courut aussitôt à la table vérifier si quelques gouttes des précieuses liqueurs perlaient encore au fond des bouteilles.
—Oh! dit le second, quand Noll et Bob sont restés accoudés face à face un quart d'heure, séparés par une bouteille, la pauvre petite se meurt bientôt de consomption.
—Allons, ne pleure pas, Snuff, répondit Noll en tirant d'un coin une bouteille pleine. Belzébuth se lécherait les lèvres s'il tâtait de cela. C'est du vitriol pur, du feu liquide sans mélange de rien de fade. Es-tu comme moi? plus je vais, plus je trouve le gin faible!
—C'est là vie, mon vieux: plus on va, plus on perd ses illusions. Nous avons tous cru à la force du gin. Est-on simple quand on est jeune! modula mélancoliquement Snuff, en versant une rasade philosophique de ruine bleue.
Le conciliabule en était là lorsque l'étranger et son guide, après avoir fait le signal de reconnaissance, pénétrèrent dans la salle.
Il promena son regard clair sur ces estimables canailles, qui, involontairement, baissèrent les yeux, à l'exception de Saunders, dont le visage paraissait un muffle parmi des museaux, une hure parmi des groins. Il y avait en lui l'étoffe d'un crime. Les autres n'étaient capables que de délits. C'était un pirate; ses camarades n'arrivaient qu'au voleur.
L'étranger, avec cette délicatesse des âmes cultivées, devina tout de suite que le moins ignoble de la bande était Saunders; d'un regard, il en fit le chef, et ce fut à lui qu'il adressa la parole.
—Tout est-il disposé d'après le plan convenu? dit l'étranger d'un ton impératif et calme.
—Oui, milord; nous n'attendons plus pour agir que le bon plaisir de Votre Grâce, répondit Saunders poliment, mais sans basse obséquiosité.
—Bien; l'heure d'agir est arrivée.
—Allons, dit Noll à Bob, va dire à Cuddy de s'engager dans la ruelle avec sa voiture.
Bob sortit après avoir essayé de donner avec sa manche usée un peu de lustre à son feutre sans poil; car, disait-il, il fallait toujours avoir l'air d'un homme du monde.
Saunder disposa son masque de poix dans le fond de sa main épaisse, et s'apprêta à sortir.
—L'homme avec lequel j'entrerai dans la ruelle en causant est celui qu'il faut enlever, dit l'inconnu; mais surtout pas de violences; pas de brutalités!
—Soyez tranquille, milord: le gentilhomme sera manié délicatement, comme une caisse où il y a écrit: «Fragile,» répondit Noll avec une fatuité de contrebandier. Tous les hommes de la bande sortirent les uns après les autres, pour ne pas donner de soupçons, et se mirent à flâner le plus naturellement du monde dans ce lane désert.
L'étranger se dirigea seul du côté de l'église Sainte-Margareth.
IV
Usant des privilèges du romancier, nous allons sauter, sans transition aucune, du sombre bouge que nous venons de décrire, dans une élégante maison du West-End. Cet écart, loin de nous éloigner de notre histoire, nous y ramène. La scène est bien différente; mais nous n'avons pas cherché le contraste.
Les femmes de miss Amabel Vyvyan venaient de mettre la dernière main à sa toilette de mariée, et Fanny, par surcroît de précaution, fixait par aine nouvelle épingle enfoncée dans l'épaisse torsade de cheveux bruns enroulés derrière la tête d'Amabel, un long voile de dentelle d'Angleterre, qui retombait en plis transparents sur la blanche toilette nuptiale.
Mary et Susannah, les deux autres caméristes, lorsqu'elles virent le voile définitivement attaché, prirent deux flambeaux qui brûlaient sur la table, et les tinrent élevés pour que leur jeune maîtresse pût se contempler à son aise dans la glace; car, bien qu'il fût près de onze heures du matin, à peine si un rayon livide de lumière pénétrait à travers les vitres et les rideaux; un de ces brouillards jaunes, épais, suffocants, si communs à Londres, pesait sur la ville et continuait dans le jour les ombres de la nuit.
La tête, qui, illuminée de reflets soudains, se réfléchit comme entourée d'une auréole sur le fond sombre de la glace, était d'une beauté à ne le céder en rien aux plus pures créations de l'art grec.
Ce qui frappait surtout dans ce divin visage, c'était une blancheur lactée, marmoréenne, éblouissante, lumineuse pour ainsi dire, où les traits se dessinaient avec la transparence et la finesse de ceux d'une statue d'albâtre oriental. Quoiqu'il soit dans l'habitude des jeunes fiancées près de marcher à l'autel d'avoir les joues couvertes du voile épais de la pudeur, celles d'Amabel étaient à peine colorées d'une imperceptible teinte vermeille semblable à celle qui ravive le cœur des roses blanches. Le sang d'azur de l'aristocratie veinait cette chair délicate, fleur de serre chaude que n'avait jamais fatigué le soleil ni la pluie, fine pulpe composée de sucs exquis et de purs éléments où la rusticité plébéienne n'avait pas un atome à revendiquer.
L'absence des soucis matériels, les recherches d'un luxe héréditaire, la confortabilité parfaite de la vie, l'habitation de vastes appartements et de châteaux aux grands parcs pleins d'ombrages et d'eaux vives, jointes à la pureté de la race, amènent souvent la beauté anglaise à une perfection inimaginable. Le marbre vivant dans lequel sont sculptés ces beaux corps n'a de rival dans aucun pays du monde, pour l'éclat, la finesse et la transparence du grain. Les carrières de Paros et de Pentélique humain se trouvent dans l'antique Albion, ainsi nommée plutôt à cause de ses femmes que de ses falaises.
Amabel était la plus blanche fille de ce nid de cygnes arrêté au milieu de l'Océan.
Deux fins sourcils noirs rejoignaient leurs arcs à la racine d'un nez qu'une légère inflexion aquiline rendait plus noble que le nez grec, sans lui rien ôter de sa correction, et couronnaient des yeux aux prunelles d'un brun intense et chaud nageant sur un cristallin d'une limpidité bleuâtre; une bouche d'un pourpre vif éclatait comme un œillet rouge au milieu de cette pâleur, qu'elle rendait plus sensible et plus frappante.
Le long des belles joues d'Amabel se déroulaient deux molles spirales de cheveux soyeux et lustrés dont elle corrigea le tour du bout du doigt. Pour donner à sa toilette ce perfectionnement, elle mit en évidence une main d'une forme charmante, étroite, un peu longue, aux doigts effilés terminés par des ongles polis, brillants comme le jade, et d'une pureté aristocratique irréprochable. De telles mains, le désespoir des duchesses de la finance, ne s'obtiennent que par des siècles de vie élégante et se transmettent, comme les diamants, de génération en génération.
Apparemment, Amabel se trouva bien, car un léger sourire releva les coins de sa bouche sérieuse, et, se tournant vers Fanny, elle lui dit d'une voix harmonieuse comme de la musique:
—Fanny, vous vous êtes surpassée aujourd'hui. Je ne suis vraiment pas mal.
—Mademoiselle, car je peux dire encore mademoiselle, n'est guère difficile à parer. Elle va si bien à ses robes!
—Flatteuse! Mais quelle heure est-il?
—Onze heures vont sonner, répondit Fanny après avoir consulté de l'œil une pendule incrustée de burgau et posée sur un piédouche.
—Onze heures déjà! et ma tante lady Eleanor Braybrooke qui n'arrive pas!
—Il me semble, répondit Fanny, que j'entends une voiture qui s'arrête devant la porte. Ce doit être lady Eleanor.
Un tonnerre de coups de marteau retentit au bas de la maison comme Fanny achevait sa phrase, présageant un personnage d'importance.
En effet, au bout de quelques minutes, un valet poudré et en bas de soie annonça, en soulevant la portière:
—Lady Eleanor Braybrooke!
Une femme majestueuse et raide, ayant atteint cet âge si difficile à fixer, qu'on appelle poliment un certain âge, entra dans la chambre avec une roideur automatique, sans faire onduler le moins du monde son épaisse robe de soie. On eût dit que des rouages intérieurs la faisaient mouvoir et qu'elle s'avançait au moyen de roulettes de cuivre, comme ces poupées qu'un mécanisme caché fait circuler autour d'une table.
Le corselet dans lequel se moulaient ses charmes, développés par l'embonpoint de la quatrième jeunesse, eût préservé d'un coup de lance aussi bien qu'une armure de Milan, tant il était bardé de baleines, de lames d'aciers et autres engins compressifs. Comment la brave dame avait-elle pu s'introduire dans cette gaine, c'est un mystère de toilette que nous respecterons; mais elle avait dû subir une pression de quarante atmosphères pour obtenir ce résultat.
Son visage, large et carré, était diapré de toutes les fleurs de la couperose. Ses joues flambaient, son nez visait au charbon; son front même était couleur de pralines. Cette physionomie incandescente s'encadrait de cheveux d'un roux britannique férocement crépés, et qui ressemblaient plutôt à des filaments de soie végétale qu'à des cheveux humains. Ce visage eût été des plus communs sans deux prunelles d'un gris dur et froid comme l'acier, qui en relevaient la trivialité par quelque chose de dédaigneux et d'impératif; ce regard la signait grande dame, femme de high life, malgré la bourgeoise épaisseur de ses formes et l'enluminure de son teint.
Lady Eleanor Braybrooke était veuve et servait de chaperon à miss Amabel Vyvyan, sa nièce, restée orpheline toute jeune, et maîtresse absolue d'une assez grande fortune.
Dans la cérémonie importante qui allait avoir lieu, lady Braybrooke devait servir de mère à sa nièce.
Miss Amabel, quoique la chose ne soit guère romanesque, épousait, sans obstacle aucun, un jeune homme charmant, sir Benedict Arundell, qui l'aimait et qu'elle aimait depuis bientôt deux ans.
Sir Benedict Arundell était jeune et beau, noble et riche; toutes les convenances étaient donc réunies dans cette union, puisque la fiancée possédait les mêmes qualités.
—Regardez donc, ma tante, quel affreux brouillard il fait, dit miss Amabel en tournant ses beaux yeux vers la fenêtre.
—Au commencement de novembre, cela n'a rien d'étonnant dans la vieille Angleterre, répondit lady Eleanor.
—Sans doute; mais j'aurais désiré pour ce jour, le plus beau de ma vie, un ciel d'azur, un gai soleil, des parfums de fleurs et des chants d'oiseaux.
—Chère petite, avec une chambre bien tapissée, des bougies, un bon feu dans la grille, un flacon de mille fleurs et un piano d'Érard, on remplace tout cela... Je ne m'occupe guère du temps qu'il fait, moi.
—Toujours positive, ma tante!
—Toujours poétique, ma nièce!
—Je voudrais que la nature s'associât davantage à nos impressions: cette tristesse du ciel pèse à mon âme joyeuse.
—Enfant, si le bon Dieu, à ta requête, déchirait tout à coup les voiles de la brume, la splendeur du soleil offenserait peut-être comme une ironie quelque cœur blessé.
—C'est vrai, ma tante; mais je n'ai pu, ce matin, me défendre de cette impression nerveuse.
—Bah! sir Benedict Arundell aura bientôt dissipé cette mélancolie, répliqua lady Eleanor Braybrooke avec ce sourire équivoque et ridé dont les personnes d'âge ne sont pas assez ménagères.
Un roulement de voiture se fit entendre sous la fenêtre, et, bientôt après, sir Benedict Arundell parut.
Il était mis avec cette simplicité correcte, cette perfection exquise et n'attirant jamais l'œil qui caractérisent le parfait gentleman, et dont les Anglais possèdent seuls le secret: il avait évité le ridicule presque insurmontable de l'habit de noce, et cependant il n'y avait dans son costume aucune infraction à la solennité de la circonstance.
Sir Benedict Arundell, suivant l'usage, ne portait ni barbe, ni moustache, ni royale, ni aucun de ces ornements qui hérissent les visages continentaux; seulement, sa figure lisse et polie était entourée de favoris châtains et passés au fer, qu'un artiste, amant du pittoresque, eût trouvés trop réguliers, mais qui eussent assurément obtenu l'approbation de feu Brummel et du comte d'Orsay.
Il avait ces traits d'Atinoüs un peu allongés et refroidis que présentent assez fréquemment les belles races d'Angleterre, et sa tête semblait la copie de quelque dieu grec faite par Westmacott ou Chantrey.
On n'aurait pu rêver un couple mieux assorti.
Le nuage qui couvrait le front d'Amabel se dissipa à l'aspect de son fiancé. Les yeux bleus de Benedict contenaient assez d'azur pour en faire un ciel. Une joie pure illumina les traits charmants de la jeune fille, qui tendit sa main aux lèvres de Benedict.
Les yeux gris de lady Eleanor Braybrooke pétillèrent à ce tableau, qui rappelait sans doute une scène analogue où elle avait joué un rôle, mais déjà enfoncée dans un passé si lointain, qu'il fallait assurément une excellente mémoire pour s'en souvenir.
—Voilà pourtant comme nous étions, murmura lady Eleanor, ce brave sir George-Alan Braybrooke et moi, il y a vingt ans, à peu près!
Cet à peu près était assez énigmatique; mais lady Eleanor n'aimait pas à formuler précisément, même à part soi, des dates qui auraient donné le chiffre exact de son âge. Ce rapprochement intérieur ne pouvait être juste que pour la bonne dame; car, jeune, elle n'avait pas eu même la beauté du diable, et sir George-Alan Braybrooke, long, sec, roide, osseux, avec son menton carré, son nez à la Wellington, et sa bouche en estafilade, n'avait jamais ressemblé, même dans le temps de ses amours, à l'élégant Benedict Arundell.
—Allons, mes enfants, reprit lady Eleanor, il est temps de partir; le chapelain a déjà dû revêtir son surplis, et les invités arrivent en foule.
Elle monta dans sa voiture avec Amabel, et Benedict prit place dans la sienne avec William Bautry, un de ses camarades.
Les cochers, poudrés, enrubanés, ornés d'énormes bouquets, la face écarlate et cardinalisée par de nombreuses libations préalables à la santé des futurs époux et de leur descendance, ajustèrent les guides dans leurs mains avec un air de maestria incomparable, clappèrent de la langue, touchèrent leurs chevaux du bout de la mèche, et le cortège partit pour l'église.
Le soleil avait fait d'inutiles efforts pour dissiper les vapeurs rabattues par le vent d'ouest sur la ville de Londres, et son disque pâli et sans rayons faisait à peine deviner la place qu'il occupait dans le ciel par une tache livide plus semblable à la face malade de la lune qu'au visage étincelant de l'astre du jour. Les lanternes où le gaz attardé dardait encore ses jets versaient une lumière presque aussitôt étouffée.
A quelque distance, les objets estompés se contournaient en formes étranges et fantastiques, les voitures avaient l'air de léviathans et de behemots, les passants incertains de géants et de fantômes, les murailles sombres des édifices prenaient des apparences de babels et de lylacqs, et il fallait toute l'habitude des cochers pour ne pas se perdre dans cet air opaque où mouraient les vibrations sonores, et qui semblait avoir ouaté les rues avec le duvet des nuages.
La chapelle où le mariage devait se célébrer était Sainte-Margareth, édifice dans le style ogival normand, avec une tour carrée, de puissants contre-forts, une immense fenêtre quadrilobée; construction lugubre d'aspect, aux murailles noires comme de l'ébène, dont les nervures lavées par la pluie, avaient l'air, en tout temps, d'être couvertes de neige, assise au milieu d'un cimetière sans verdure et parsemé de tombes dont la forme, rappelant vaguement celle du cadavre, avait quelque chose de sinistre et d'horrible; une grille que la poussière du charbon de terre, tamisée par les cent mille cheminées de Londres, avait rendue plus enfumée que les soupiraux de l'enfer, entourait ce champ de repos que l'agitation immédiate de la ville rendait encore plus morne.