THIERRY SANDRE

LES YEUX FERMÉS

ROMAN

Neuvième édition

PARIS
Librairie Gallimard
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle (VIme)

DU MÊME AUTEUR

  • Mienne[1].
  • Le Chèvrefeuille[2]
    Le Purgatoire[1] } prix Goncourt 1924.
  • Mousseline[1].
  • Robert le Diable[1].
  • Panouille[2].
  • Cocagne[3].
  • Monsieur Jules[4].
  • Les Yeux fermés[2].
  • Saint François Xavier[5].

TRADUCTIONS

  • Jean Second : Le Livre des Baisers[1].
  • Joachim du Bellay : Les Amours de Faustine[1].
  • Athénée : Le Chapitre XIII[1].
  • Musée : Héro et Léandre[1].
  • Rufin : Épigrammes d’amour[1].
  • Zaïdan : Allah veuille ! roman[5].

[1] Edgar Malfère, édit.

[2] Librairie Gallimard (N. R. F.).

[3] Éditions de la Nouvelle Revue Critique.

[4] Albin Michel, édit.

[5] Librairie E. Flammarion.

L’ÉDITION ORIGINALE de cet ouvrage a été tirée à NEUF CENT CINQ exemplaires et comprend : cent neuf exemplaires réimposés dans le format in-quarto tellière, sur papier vergé Lafuma-Navarre au filigrane nrf, dont neuf hors commerce marqués de A à I, et cent destinés aux Bibliophiles de la Nouvelle Revue Française, numérotés de I à C, sept cent quatre-vingt-seize exemplaires in-octavo couronne sur papier vélin pur fil Lafuma-Navarre dont seize hors commerce marqués de a à p, sept cent cinquante destinés aux Amis de l’Édition originale numérotés de 1 à 750, et trente exemplaires d’auteur hors commerce, numérotés de 751 à 780. En outre, il a été tiré cinquante exemplaires d’auteur hors commerce sur papier Turner or numérotés T. S. 1 à T. S. 50.

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays, y compris la Russie.
Copyright by Librairie Gallimard, 1928.

A ÉDOUARD ESTAUNIÉ

I

Qui chante son mal, l’enchante. Où ai-je lu cette phrase ? Je ne sais plus. Et je ne peux pas chercher. Il me faudrait mes yeux de jadis. C’est une de mes tortures. Je m’y suis mal habitué. Jadis, je n’avais pas de meilleure joie : à la moindre défaillance de ma mémoire, au moindre doute, je recourais à mes dictionnaires. J’en avais une assez belle collection, où ma curiosité toujours en éveil trouvait une nourriture généreuse. Ils faisaient le désespoir de ma pauvre maman, parce qu’ils menaçaient d’encombrer la maison. Quels cris d’effroi bien simulé, il m’en souvient avec douceur, quand, vers 1910, je rapportai la dernière édition du Moreri ! Mais quelle volupté, pour un garçon de dix-huit ans, à découvrir Bayle ! Et je mentirais, si je reniais les heures que j’ai passées à feuilleter les divers Larousse, jusqu’au plus modeste. Mes chers dictionnaires ! S’ils ne me suffisaient pas, j’allais à la Bibliothèque Nationale. Mon plaisir, plus profond, commençait sur le seuil de la Salle de Travail. Sitôt entré, je prenais, d’un long regard, possession de la halle immense où la lumière était si faible en décembre et, en juillet, la fraîcheur si savoureuse. Tables, fauteuils, pupitres pliants, le bureau des bibliothécaires au fond et l’allée qui conduit vers eux, étudiants et vieillards penchés en vis-à-vis sur leurs papiers et leurs livres, un gardien qui remet à sa place un tome de La Grande Encyclopédie mal rangé, les casiers des catalogues en fiches, le coin de la Réserve, celui des périodiques, je revois tout. Il paraît que, depuis la guerre, on a donné aux travailleurs l’éclairage électrique ; ainsi leur est-il permis de travailler plus longtemps en hiver et sans se fatiguer les yeux. Si seulement je pouvais craindre encore de me fatiguer les yeux ! Mais je ne peux plus aller à la Bibliothèque Nationale : je ne sors plus de chez moi, si quelqu’un ne m’accompagne. Je n’ouvre plus moi-même un dictionnaire. Telle est ma noire servitude : je suis aveugle. Et qui me dira, ce soir, où j’ai lu qu’à chanter son mal on l’enchante ?

II

Sans ce qui fut, Michelle m’aurait aidé à retrouver l’auteur que je cherche. Plus d’une fois, elle a ouvert pour moi l’un de ces dictionnaires que je ne peux plus ouvrir. Elle avait si gentiment appris à les manier ! Et, quand je m’excusais de lui imposer des lectures souvent rebutantes, elle me reprochait mes excuses avec plus de gentillesse encore. Mais Michelle est bien la dernière à qui je demanderais de m’aider dans la circonstance présente. Il faudrait lui expliquer pourquoi je m’intéresse tant à la belle phrase qui me hante, ce soir. Il faudrait lui dire que je souffre, que j’ai souffert plutôt, et que je voudrais enchanter mon mal. Il faudrait lui avouer trop de choses qu’elle n’a peut-être jamais soupçonnées, qu’elle ne saura peut-être jamais, qu’il vaut peut-être mieux que jamais elle ne sache. Avait-elle, avant ce qui fut, mesuré combien je devrais souffrir ? Et pressent-elle, à cette heure qu’elle est loin de moi par ma volonté, que, trois jours après son départ, il me semble qu’elle est partie depuis trois semaines et que je regrette ma décision ? Mais c’est pour elle que j’ai voulu ce voyage. Il ne s’agit pas de moi. J’étais à bout de forces. Je le croyais, du moins. Depuis qu’elle est partie, je ne suis plus sûr de le croire. Comme la maison est vide ! Et comme je suis seul ! Mais je l’ai voulue aussi, cette solitude. J’ai refusé de prendre le secrétaire que Michelle tenait à me laisser en s’en allant. Je n’ai besoin de personne. Cette épreuve d’un mois que je désire pour elle et pour moi-même, j’en attends le plus grand bien pour tous deux : pour elle, parce que le changement d’air et le retour dans sa famille, aux lieux de son enfance, achèveront de la guérir ; c’est une vieille médecine que le bon sens populaire ordonne. Quant à moi, quelque dures que me soient notre séparation et la rupture provisoire d’habitudes où mon égoïsme se complaisait, je verrai, dans ma nuit, si j’ai trop présumé de mon courage ou si je ne me suis pas exagéré ma peine. Enchanterai-je mon mal ? Mais le chanterai-je seulement ?

III

Quiconque a ses deux yeux sourirait de mon ambition. Je connais à quelles difficultés je me heurterai. S’il suffisait d’être malheureux pour créer une œuvre d’art, musées et bibliothèques seraient pleins de splendeurs. Je songe à Beethoven, devenu sourd, qui n’entendit jamais ses plus belles symphonies. Mais quel supplice, quand on n’est pas Beethoven ! On dit que Gabriele d’Annunzio, devenu aveugle, écrivait ses vers un par un sur de longues bandes de papier. Mais, si l’on n’est pas un poète lyrique de l’envergure de Gabriele d’Annunzio, comment se risquer à tenter l’aventure ? Aussi n’ai-je pas tant de vanité. Avec ce qu’il me plaît de consigner en ces pages, que d’ailleurs je ne suis pas certain d’achever, je n’ai pas l’intention de composer un livre pour le public. C’est mon histoire que je veux conter, elle me lie de trop près ; elle n’appartient pas à moi seul ; je n’aurais pas le cœur de la travestir ; et je ne suis pas assez impudent pour la conter à tout le monde. Au surplus, parce que je suis aveugle, j’aurais l’air de solliciter la pitié du lecteur. Je n’accepte pas la pitié de n’importe qui. Je n’accepterais peut-être aucune pitié. J’écris pour moi, pour plus tard comme pour tout de suite, pour tromper les heures de ma solitude et pour que Michelle, un jour, qui sait ? apprenne ou comprenne, — plus tard, plus tard, quand nous serons vieux, ou quand j’aurai disparu. Personne autour de moi, puisque Michelle est loin, ne peut en ce moment déchiffrer ce que j’écris. Aux yeux de ma vieille Joséphine, qui lit fort mal l’écriture ordinaire, mes pages de points sont de parfaits grimoires parfaitement inintelligibles. J’ai devant moi vingt-sept jours de loisirs et de liberté. A moins d’imprévu, j’aurai sans doute plus de temps qu’il ne m’en faut pour aller jusqu’au point final. Si j’écrivais un roman, je montrerais moins d’assurance. Une œuvre d’art exige d’autres soins. Mais ma voie est différente. J’écris mon histoire, pour moi, et non plus même pour Michelle, comme je l’ai d’abord souhaité ; car il serait navrant qu’elle pût penser, un jour, que j’ai désiré jouer au héros.

IV

Un héros, moi ? Il n’est rien de tel que remuer de grands vocables pour prendre conscience de ses limites. En s’examinant soi-même dans l’abstrait, on a tendance à s’exalter. Mais, si l’on compare, l’orgueil baisse la tête. Qui donc, étant loyal, ne se trouva jamais plus petit que son rêve ? Je ne suis pas un héros. Je ne suis qu’un homme entre les hommes, pareil à beaucoup d’hommes, sans défauts trop vils, sans vertus excessives. Parce que je viens de subir une épreuve où mon bonheur a failli se perdre, parce que j’ai peut-être aidé le destin, d’un coup de pouce et rien de plus, je n’aurai pas l’outrecuidance de me placer trop haut. Au demeurant, le drame d’où je sors tout ému, quelle gloire en pourrais-je tirer ? C’est le drame de bien des hommes et de bien des femmes, le drame banal auquel peu de ménages auront su échapper, le drame de la tentation : vieille histoire dont les couples les moins héroïques ont renoué le fil dans leur vie très quotidienne sans s’imaginer qu’ils eussent quelque mérite à déjouer la catastrophe imminente ; vieille histoire qui tourne au tragique si les personnages manquent de caractère ou, plus simplement, de patience ; vieille histoire que tel ou telle que je connais écouterait conter sans supposer que ce fût aussi la sienne, tant il y a d’hommes et de femmes qui ont les yeux mieux fermés que moi, qui suis aveugle ; pauvre histoire, enfin, dont je m’enfle peut-être l’importance, à cause qu’elle fut la mienne. N’est-ce pas un travers humain que de s’estimer seul capable de certaines façons de sentir ? En vain l’expérience nous oblige à la modestie. Chacun se croit meilleur ou plus délicat que le voisin. Et sans doute est-ce là l’une des raisons qui nous poussent malgré nous à accepter les périls successifs que nous réserve la vie. Si tous se jugeaient à leurs justes dimensions, qui sont dans l’ensemble assez dérisoires, où est le mortel qui ne demanderait pas à mourir dès sa rencontre avec le malheur ? Mais on parle d’idéal, de religion, ou d’amour, ou de faiblesse. A la vérité on préfère, le plus souvent, un beau mensonge. Les couleurs ne troublant plus mon attention, saurai-je ne pas me mentir ?

V

Certes, quand je remonte le long de mes souvenirs, les couleurs ne troublent pas mon attention. J’ai pris dans la nuit l’habitude nécessaire d’évoquer les choses autrement. Quelle est ma dernière image de Michelle, de Michelle prête à me quitter, il y a quatre jours ? C’est l’image d’une Michelle un peu triste : sa voix était mal assurée, et sa main cherchait à ne pas s’attarder dans la mienne. Je me la représente, ma chère Michelle, détournant la tête avec l’envie de me dérober le secret de son regard, comme si je devais le voir, ou voir qu’elle détourne la tête, et comprendre. N’avait-elle pas eu ces gestes, ces mêmes gestes, et cette voix, lorsque je la quittai, en août 1915, après ma première blessure et ma convalescence ? La scène eut lieu dans le vestibule de la même maison. Je partais alors vers un avenir incertain, mais j’étais encouragé par la promesse que je croyais lire aux yeux fervents de ma jeune amie. Cette fois, je suis resté. Michelle, à son tour, partait. Quelle promesse aura-t-elle trouvée au fond de mes orbites dévastées ? Je lui tendais toute ma tendresse muette, que l’orgueil et la prudence m’imposaient de ne pas trahir. Aura-t-elle compris ? Il fut un temps où elle se flattait de saisir le plus fugace de mes sentiments à des signes pour toute autre imperceptibles ; et ma mère, qui en doutait, en fut jalouse. Ainsi, elle prévenait le plus souvent mes désirs en m’épargnant la peine de les exprimer jusqu’au bout. Ma mère avait le coup d’œil moins prompt. Michelle triomphait avec une pudeur de fiancée. Ce temps est déjà loin. Je le dis sans amertume. Je sais trop que rien n’est immuable ici-bas, et je n’accuserai ni Michelle, ni ma mère. Il ne faut pas que j’oublie que Michelle était très jeune quand nous nous sommes fiancés et que fut assez lourde l’atmosphère où nous avons vécu depuis 1918. Quant à ma mère… Mais je ne peux pas tout dire d’un coup.

VI

Quand nous sommes venus pour la première fois dans la maison où je suis encore au moment que j’écris ceci, je touchais à ma seizième année. C’était en juillet, et j’achevais à peine ma classe de rhétorique, — vieux style et nouveaux programmes, — au lycée de Pau. La seconde terminée au lycée Faidherbe de Lille, le médecin avait ordonné qu’on m’éloignât du Nord, si l’on ne tenait pas à me laisser mourir de tuberculose pulmonaire sous un climat pernicieux. Un an d’internat dans la molle capitale du Béarn me rétablit assez bien pour que toutes craintes fussent écartées, et, l’été naissant, ma mère abandonna mon père aux joies restreintes d’une garnison trop septentrionale où il était chef de bataillon, et s’installa pour les vacances à Guéthary. Notre maison, près de la mer, n’était pas fastueuse. Elle ne ressemblait guère aux villas plus ou moins basques, qui ont envahi la côte entre Bayonne et Hendaye, depuis une dizaine d’années. Mais rien du Guéthary d’alors ne ressemblait au Guéthary de 1927. Aucun grand hôtel n’y rappelait aux bourgeois sans fortune éclatante que le commerce de l’alimentation est l’un des meilleurs, du moins en espérance, quant au bénéfice. Guéthary n’était qu’un petit village de pêcheurs où se réfugiaient, pour juillet, août et septembre, quelques familles qui ne pouvaient aspirer à la vie ardente que l’on menait à Biarritz et qui fuyaient déjà Saint-Jean-de-Luz, plage attaquée par le luxe. Dans ce Guéthary modeste, la maison que ma mère avait louée, et que, par la suite, elle acheta, ne forçait pas l’attention des passants. Elle était absolument telle que dût l’élire une femme qui n’aimait point se faire remarquer. Quand nous nous y installâmes, elle et moi, je n’aurais jamais cru que, moins de vingt ans plus tard, j’y habiterais, mais sans ma mère qui l’avait choisie et la trouvait charmante. La maison est toujours pareille. Ma mère se repose pourtant ailleurs pendant les mois d’été.

VII

Un fils ne fait pas un tel aveu sans émotion : ma mère était jolie. Faut-il en dire davantage pour l’excuser ? Mais ai-je besoin d’excuser ma mère ? On pourrait lui prêter des faiblesses qu’elle n’eut pas, peut-être des coquetteries, voire des légèretés. On la trahirait. Et quant à moi, comment n’aurait-on pas le droit de me juger ? Car j’aimai ma mère, dès l’enfance, avec une tendresse totale et, de son côté, elle me couvait ardemment. J’ai connu depuis qu’il y a des femmes dont il est juste de relever qu’elles sont plutôt mères qu’épouses. D’autres se montrent différentes et semblent porter partout le regret d’avoir un enfant qui exige sa part d’affection. Ma mère, elle, ne m’a jamais compté les caresses. Je les recevais comme la chose la plus naturelle du monde, mais sans égoïsme, sinon sans quiétude. De mon père, je n’eus pas à être jaloux ; de quoi je pus conclure, quand je devins capable d’observer, qu’il n’avait pas su rendre ma mère heureuse. Mais, à mesure que je grandissais, je sentais — les enfants ont de ces intuitions — que ma tendresse ne suffirait peut-être pas toujours à me valoir en retour celle de ma mère. J’aurais préféré que mon père eût pour elle plus d’attentions, moins d’indifférence apparente, qu’il se libérât un peu d’une dignité perpétuelle qui nous glaçait, ma mère et moi, et qui, peut-être aussi, n’était qu’empruntée. Tant d’hommes craignent de se diminuer, s’ils n’ont pas, même en famille, un air de réserve qui impose ! Peut-être. J’ai maintes restrictions à glisser sans cesse dans tout ce que je dis. Qui oserait affirmer ou nier en de semblables matières ? La vérité n’est pas d’une seule pièce. Mille nuances lui donnent un visage plus humain. Je ne voudrais rien reprocher à mon père ; mais peut-être n’est-ce pas ma faute, si je n’ai pas su lui garder un souvenir moins tiède. Longtemps je lui ai tenu rancune de n’avoir pas rendu ma mère heureuse. Ma rancune s’est apaisée. Tout s’apaise. De loin, je souris à ces jours de mon adolescence où j’étais en secret si content d’occuper seul le cœur de ma mère.

VIII

De mon premier séjour en Pays Basque, il me souvient comme d’hier. Après le printemps de Pau, — printemps d’internat, printemps déprimant, — l’été de Guéthary fut magnifique ; soleil sur l’océan assoupi dont les marins redoutent les réveils, nuages hauts et paresseux que soudain chasse le vent de l’orage imprévu, pluies bruyantes et brèves sous lesquelles les routes, blanches de poussière, se couvrent d’une boue qu’une heure de soleil retransforme en poussière, et là-bas, au delà de l’église rustique, l’horizon dentelé de montagnes bleues qui, aux heures moins chaudes, attiraient nos promenades, ce sont des bouffées de chaleur tempérée, de lumière douce, de parfums sains, qui me remontent à la mémoire. L’ombre même, si rare, au pied des platanes bas, avait une saveur que je n’ai pas trouvée en d’autres lieux. Près de la route d’Espagne, un sandalier, à cheval sur le banc de son établi, façonnait en chantant les semelles de tresse. J’entends encore le son étouffé du poing frappant la semelle sur la planche luisante, et la mélopée que l’homme chantait, chanson triste dont s’égayait le travail. Il paraît qu’on ne voit plus de sandalier près de la route d’Espagne, où trop de puissantes voitures se succèdent à présent intarissablement sans soulever de poussière. Mais il me plaît d’en douter. Le dimanche, du moins, les petites Basquaises, demeurées coquettes, — et la plupart ont gardé leurs cheveux longs, — continuent d’aller à la messe, nu-tête sous la mantille noire. Elles y chantent toujours avec la même ferveur des cantiques incompréhensibles qui étonnent l’étranger, et que je chante aussi, par bribes, sans comprendre. Chansons, cantiques, incantations du Pays Basque, le plus fidèle de tous les pays à ses coutumes, simplement le plus fidèle ! Si peu de choses y ont changé depuis vingt ans ! Moi-même, qui ne vois plus, je le reconnais et je m’y reconnais. C’est là que ma mère m’avait appris à aimer.

IX

A Guéthary, nous menions une vie assez retirée. Le plus souvent, ma mère restait à la maison quand j’allais sur la plage, où je retrouvais, pour le bain et les vides bavardages de l’adolescence, quelques camarades, filles ou garçons. La côte, ici, est difficile, en effet. Les sentiers par où l’on descend à l’océan sont abrupts. A les remonter en plein mois de juillet, ma mère ne goûtait qu’un plaisir contestable. Elle préférait m’attendre au jardin, parmi les buissons d’hortensias aux fleurs énormes et les rosiers qui, après leur prodigieuse générosité de mai et de juin, se préparaient à éblouir septembre. Comme elle avait les joues fraîches, à mon retour, sous mes baisers ! Comme elle quittait gracieusement son livre ou sa broderie pour me regarder et m’écouter ! Dans ces minutes du retour où je lui contais les minimes incidents de la matinée, elle était toute à moi et je m’en réjouissais. Vais-je en laisser déduire qu’à d’autres moments elle m’échappât ? Non point. Il nous arrivait certes, quelquefois, d’abandonner notre bonne retraite de Guéthary pour passer l’après-midi à Saint-Jean-de-Luz, car ma mère ne détestait pas les distractions, et à Guéthary nous n’avions pas de casino. On ne dansait pas tous les jours, ni partout, en ce temps-là, comme on a dansé depuis le 11 novembre 1918. Une fête de danse organisée par un casino prenait vraiment allure de fête, et les jeunes gens n’affectaient pas de s’y amuser : ils s’y amusaient. En de telles occasions, ma mère ne manquait presque jamais de me dire :

— Allons à Saint-Jean-de-Luz, mon petit.

Je m’empresse d’ajouter que c’était moi qui dansais, quand elle insistait, mais non pas elle. A cette époque déjà si lointaine, une mère ne se donnait pas en spectacle à son fils, ce qui ne signifie pas qu’ils s’ennuyaient ensemble. Mais je dois avouer que la mienne, qui ne recherchait aucun hommage, était assez souvent sollicitée, et en tout cas évidemment admirée. Et cela me semblait insupportable ; de quoi je démêlais mal les raisons.

X

J’ai relu les pages que je viens d’écrire. Si je les publiais, on me reprocherait d’avoir dit, d’abord, que le Guéthary d’autrefois ne ressemblait pas au Guéthary de 1927 et, plus loin, que peu de choses ont changé depuis vingt ans au Pays Basque. Mais je ne fais pas œuvre d’écrivain, et, d’autre part, la contradiction qu’on me reprocherait n’en est pas une. Pour qui connaît le Pays Basque, les apparences ont pu s’y modifier, tout s’est conservé à peu près intact quant au fond. Qu’importent ces cent maisons neuves qui jouent à la borde là où, jadis, on ne comptait que dix villas et deux masures ? A-t-on donné au ciel une autre couleur, à la terre un autre parfum, aux vrais Basques une autre âme ? Ainsi de moi-même, qui ne peux pas juger de ces modifications qu’en apparence le pays a subies. Le souvenir que j’ai de jadis n’a subi, lui, aucun changement. Si je m’interroge sur moi-même, je constate que je suis encore l’homme que j’étais déjà, grâce à ma mère, aux jours de mon adolescence. Sans doute, je me suis enrichi, au moral, au spirituel ; j’ai éprouvé des sentiments plus aigus, des joies et des chagrins moins simples parce que j’apprenais avec le temps, à en avoir conscience. Mais quant au fond, je suis demeuré intact. La guerre, qui a tout bouleversé, j’ignore ce qu’elle eût fait de moi, si elle ne m’avait pas fermé les yeux, à jamais je le crains. Elle m’a seulement poussé davantage dans le sens où j’allais. Ma blessure y aida. Et puis, j’avais rencontré Michelle sur mon chemin. Quand elle fut enfin ma femme, elle fut ma femme comme ma mère avait été ma mère : je les aimai toutes deux avec une fureur égale, sinon pareille. Je dis bien fureur, mais la fureur n’était qu’en moi, je n’en laissai jamais rien éclater au dehors, et ni ma mère ni ma femme n’ont jamais su ce que je cachais. C’est peut-être la cause du drame qui s’achève à cette heure.

XI

— Cet enfant-là, déclare en parlant de moi notre vieille Joséphine (car, pour elle, je suis encore un enfant), vous jureriez son père.

Et elle soutient l’affirmation d’une voix de mécontentement. A quoi j’ai toujours envie de répondre sans aménité ; mais, toujours aussi, je me maîtrise assez tôt, et je hausse les épaules. Il est vrai cependant que la vieille Joséphine a raison, et que je lui donne une preuve de plus quand je ne réponds rien à sa boutade qui me fâche. De mon père, j’ai hérité une bonne part du caractère taciturne que je trouvais en lui si pénible. Dans l’autre plateau de la balance, ma mère a, par bonheur, posé sa tendresse. Mais si, de mon côté, je mets tant de zèle à dissimuler que je porte un cœur trop prompt à battre vite, pourquoi soupçonné-je mon père de l’avoir eu plus dur que le mien ? Est-ce parce que je ne lui pardonne pas les larmes que je vis tomber quelquefois des yeux de ma mère, aux plus beaux jours de Guéthary, lorsque nous étions seuls, elle et moi, elle travaillant à un vague ouvrage, moi lisant, et que je ne m’expliquais pas qu’elle ne fût pas pleinement heureuse avec moi comme j’étais pleinement heureux avec elle ? Elle ne se plaignit jamais.

— Ce n’est rien, disait-elle, ne fais pas attention.

Puis, en souriant et pour détourner mon regard inquiet, elle ajoutait :

— Les femmes ont la larme facile, tu sais.

Alors, je quittais mon livre, je passais mon bras derrière la tête de ma mère, je lui couvrais le front de baisers. Elle m’écartait doucement.

— Que tu es bête, mon pauvre petit ! disait-elle.

Une fois, il m’était arrivé de pleurer en l’embrassant, tandis qu’elle pleurait avec plus d’abandon que de coutume. Elle me pressa contre elle, et, soudain rassérénée et se reculant, elle me fit honte de mes larmes et m’invita, pour l’avenir, à moins de faiblesse.

— Tu es un homme, disait-elle. Tâche de ne pas l’oublier, je t’en prie.

Voulait-elle donc, et réellement, que je fusse un homme froid, ou fort, comme mon père ?

XII

Chère maman ! Je n’avais fait que pressentir qu’elle n’était pas heureuse. Séparée de mon père à cause de ma santé, elle ne semblait certes pas plus allègre que lorsque la présence de son mari pouvait mieux expliquer cette expression d’inquiétude qui voilait ses yeux. Y avait-il eu un drame entre mon père et ma mère ? Je ne le pense même pas. Elle était peut-être enjouée au temps de leurs fiançailles. Mais il avait déjà, ses portraits en témoignent, un air de gravité qui décourageait les sourires. J’ai quelquefois cet air, m’a dit Michelle ; mais elle m’a dit aussi qu’on devine que le mien n’est pas profond comme celui de mon père ; et elle proteste quand je l’ai : tandis que ma mère n’a probablement jamais protesté, quand son mari lui montrait un visage trop sombre : car elle était d’une génération de femmes qui ne se mariaient pas avec le dessein secret de divorcer au cas de mésentente. Au surplus, je naquis un an après le mariage de mes parents, et je fus peut-être la cause de la longue patience que ma mère ne secoua pas. Ou bien il y eut entre eux des choses que rien ne m’a permis de dépister. Mais qui pourrait se targuer d’avoir dépisté sur le moment de telles choses ? Plus tard, à la réflexion, en rapprochant des points de détail, on arrive à reconstituer une ligne qu’on juge satisfaisante, mais qui n’a pas toujours de réalité pour un autre que pour celui qui la construisit. Mon drame, à moi, le drame qui vient de s’achever, entre Michelle et moi, par le départ provisoire de Michelle, quelqu’un l’a-t-il soupçonné ? Ma mère ne vit plus avec nous. Ma vieille Joséphine qui n’a pas consenti à la suivre, elle n’aurait pas su se taire. Michelle elle-même, l’héroïne de ce drame obscur, a-t-elle compris jusqu’à quel point j’ai voulu, moi, aveugle, garder les yeux fermés ? Je suis incapable de répondre.

— Alors, ne cherche pas à répondre, m’eût conseillé jadis ma mère.

Elle était pleine d’indulgence. En maintes occasions où, jeune, je me hâtais de conclure, elle m’obligeait à attendre.

— Ne présume rien, m’a-t-elle souvent répété.

Et c’est elle qui m’a souvent répété aussi :

— Plutôt que de voir ce qu’on regretterait d’avoir vu, il est expédient et généreux, mon petit, de savoir garder les yeux fermés.

A quoi, un jour, elle fit cette variante :

— Il faut aimer, les yeux fermés, ceux qu’on aime.

Mais il n’était question, ce jour-là, ni d’elle ni de moi, du moins à mon avis.

XIII

Cette première saison d’été que j’avais passée à Guéthary avec ma mère, elle compte dans ma vie parmi les époques suprêmes. Là, à des riens sur lesquels je pourrais insister, mais dont je ne pourrais reconstituer l’importance que par une espèce de fiction, je sentais que ma mère avait dû souffrir, devait souffrir. De quoi ? Contre ces mystères qui les émeuvent, les enfants exercent sans succès leur imagination. L’intelligence n’y démêle rien. Dans le domaine de la sensibilité, tout ce que l’on croit découvrir ne fait que recouvrir les événements sous les bariolages d’une réalité fallacieuse. Ou l’enfant s’y endurcit, ou il s’énerve. Tout dépend de la mère. La mienne m’avait insinué peu à peu, comme malgré elle, un respect de la femme qui paraîtrait bien étrange à bien des jeunes gens d’aujourd’hui. Non pas que ma mère fût le moins du monde féministe. Elle ne s’avisa jamais de réclamer pour son sexe des droits, d’ailleurs discutables, certainement illusoires. Mais elle mit son âme à m’inculquer une déférence profonde pour la faiblesse de celles que trop d’hommes pensent honorer en les traitant d’égal à égale. Elle n’avait pas tort. Je ne discute point de droits sociaux ou juridiques, qui sont de peu. Je note seulement qu’au physique et donc au moral, la femme exige des égards. Toutes les plus belles théories tombent devant cette nécessité de bon sens. Hercule a filé la quenouille aux pieds d’Omphale : la brute s’est inclinée. Honneur à la brute ! Honneur, surtout, à la chétive reine qui mérita pareil hommage et l’obtint ! Les hommes ne sont que ce que les femmes veulent qu’ils soient. Adolescent dont les yeux s’ouvraient au spectacle de l’univers, j’ai eu le privilège d’être guidé par une femme incomparable. Elle opérait par petites touches, par persuasion : c’est le meilleur moyen. Mais notre première saison de Guéthary ne devait pas s’éterniser. Deux mois de vacances coulent vite. Octobre nous emporta loin du pays basque. Plus solide, j’allais être interné dans un lycée de Paris. Et ma mère regagnait Lille, où mon père l’attendait.

XIV

Sur mes années d’études à Paris, je ne m’étendrai pas. Elles furent pour moi ce qu’elles furent pour les jeunes Français de ma génération. C’était un temps d’existence facile, où l’on perdait maintes heures à lire les poètes les plus modernes. On avait conscience qu’on les perdait, ces heures, et on les perdait généreusement. On peut prétendre, après coup, que nous avions, peut-être aussi, conscience qu’une sombre destinée nous guettait. Certains, du moins, nous prédisaient des heures plus cruelles. Des menaces de guerre avaient déjà couru, en 1911. Au vrai, fort peu d’entre nous se souciaient de l’avenir, quel qu’il dût être, même effroyable. N’ai-je point passé trois mois, à l’École du Louvre, sur des inscriptions araméennes dont la connaissance ne m’était pas sans doute d’une utilité très urgente ? Et nous écrivions tous des vers. Nous ne jurions que par Moréas et Henri de Régnier. Avec un louis en bourse, on était riche pour tout un jour. On payait trois francs les Poésies Choisies de Verlaine et les Fleurs du Mal. Des restaurants offraient des repas à vingt-cinq sous. Nos petites amies ne se lamentaient pas sur le prix des bas de soie : elles avaient autant d’insouciance que nous. Est-ce que ce temps fut, vraiment ? J’ai envie de murmurer : « Je te parle d’un temps, tu n’étais pas au monde. » Je ne parle pourtant pas du XIVe siècle. J’ai vécu en ce temps-là. Mon père avait été nommé à Paris. Ma mère, en cachette, ajoutait à l’argent de poche qu’il m’allouait comme un prêt à un soldat.

— Tu ne dois rien recevoir pour rien, me disait-elle.

Comme un soldat encore, j’avais, tous les samedis, permission de la nuit. Quand je rentrais, j’entendais tousser ma mère : elle ne s’endormait pas avant de savoir que j’étais revenu au nid, et elle toussait pour bien me montrer qu’elle ne dormait pas. En vérité, en vérité, que ce temps est loin ! Et que j’ai de candeur à m’en rappeler le charme ! Mais un aveugle, qui tend l’oreille derrière le mur des vivants, l’aveugle que je suis, où se réfugierait-il, sinon dans ses souvenirs ? Et comment n’éprouverais-je pas quelque tristesse quand, dans ces souvenirs, ma chère Michelle n’a pas de place ?

XV

Mieux que de la tristesse, j’éprouve du dépit à regretter que Michelle n’ait point sa place dans mes souvenirs des mois qui précédèrent l’août 1914. Je voudrais l’avoir connue plus tôt, sinon depuis toujours. Et je ne soupire pas après l’impossible. Car j’aurais pu connaître une Michelle aux cheveux longs. Il eût suffi du bon hasard d’une rencontre en somme fort banale. Depuis le premier été que nous avions passé, ma mère et moi, à Guéthary, nous nous étions attachés à ce coin de la côte ; et tous les ans, débarrassés de mes examens, nous nous installions sans délai dans la même maison. Alors commençait notre délicieuse solitude, que nous coupions de promenades en voiture vers l’intérieur du pays et, parfois aussi, de fugues à Biarritz ou à Saint-Jean-de-Luz, voire à Hendaye ou à Bayonne. Mais c’est à Saint-Jean-de-Luz que nous allions le plus souvent. Et c’est à Saint-Jean-de-Luz que j’ai rencontré Michelle. Je ne dis pas nous, je dis je ; j’étais seul, et ce fut en 1915, à l’hôpital, tandis que ma mère accourait de Paris à la nouvelle de ma blessure. Je faisais de la fièvre, mon bras immobilisé me gênait, et j’étais triste parce que j’avais appris la mort de l’excellent camarade tombé sous les éclats du même obus qui m’avait renversé. Infirmière, Michelle s’arrêta devant mon lit.

— Vous souffrez ? me demanda-t-elle.

Malgré moi, des larmes glissèrent de mes yeux. Michelle s’approcha.

— Voyons, voyons ! fit-elle. Un peu de courage. La semaine prochaine…

Mais je pensais à mon camarade mort. Je dus l’avouer. Michelle me prit la main valide, s’assit en face de moi.

— Mon pauvre petit ! dit-elle.

Elle parla. Je ne sais pas exactement tout ce qu’elle me dit : je pensais à mon camarade mort. Mais j’ai retenu ceci : ce jour-là, je sus que Michelle, depuis sa naissance, passait tous les étés avec sa famille à Saint-Jean-de-Luz. Et nous nous étions peut-être trouvés cent fois nez à nez sur la jetée sans qu’aucun des deux eût jamais remarqué l’autre. Le hasard ne nous avait pas servis.

XVI

Étranges démarches de l’amour ! Pendant des années, on a vécu près d’une femme, ignoré d’elle et l’ignorant, on lui a peut-être, sans y faire attention, cédé le trottoir dans une rue étroite ; on l’a peut-être regardée ; on ne l’a pas vue. L’eût-on vue, lui eût-on été présenté, eût-on causé avec elle, on n’eût peut-être conçu pour elle aucun sentiment particulier. Mais qu’on soit devant elle un certain jour plutôt qu’un autre, et tout devient différent ; et il ne faut qu’un petit nombre d’heures pour décider qu’on ne pourra pas vivre sans cette femme et pour s’étonner qu’on ait pu vivre sans elle jusque-là. Telle fut ma très simple aventure en face de Michelle. Elle me semble, en effet, très simple aujourd’hui, après une dizaine d’années ; mais j’en fus émerveillé d’abord, je ne veux pas me le dissimuler ni en rougir. Et pourtant, je ne dois pas dissimuler davantage que je n’ai pas compris tout de suite que cette jeune infirmière, qui s’était intéressée à ma détresse comme elle s’intéressait probablement à la détresse de mes compagnons d’hôpital, serait la femme de ma vie.

A vingt-quatre ans, avec l’éducation que ma mère m’avait donnée, j’étais encore moi-même fort jeune, et plus jeune peut-être que cette infirmière qui n’avait pas vingt ans. Loin de m’endurcir, les dix mois de guerre que je comptais à mon actif comme canonnier dans une batterie de 75, avaient développé ma tendresse latente : ces hommes si volontaires qui supportaient tant de peines, croira-t-on, au seul rapport d’un combattant, qu’ils n’étaient que de pauvres hommes tourmentés des souvenirs les plus doux ? Groupés autour d’un litre de gros vin ou d’un poulet froid apporté par le vaguemestre, ils se guindaient à crâner, à rire : ils pensaient, cependant, à autre chose. Le plus cruel cachait sous sa capote boueuse un cœur pantelant. On a plaisanté de quelques hôpitaux et de quelques infirmières. J’affirme, moi, qu’avant de rêver à des baisers, un blessé ne rêvait que d’une main blanche sur son front. Nos infirmières furent sans rivales. Combien sommes-nous qui leur devons, plus qu’aux chirurgiens, et la vie et le goût de survivre ?

C’est ce que, pour ma part, je dois à Michelle.

XVII

Je ferais un bien mauvais écrivain. Voilà que j’ai l’air d’oublier que j’avais mis ma mère au-dessus de tout et, sans transition, je déclare que je tins d’une autre, après ma première blessure, le goût de revivre. Attiré par le nom de Michelle, j’ai devancé les événements pour arriver plus vite à la cause du drame ; je n’ai pas eu davantage le temps d’échapper à la nostalgie de la guerre. Je m’en excuserais, si la guerre ne m’avait pas fermé les yeux à jamais après avoir placé Michelle sur mon chemin, si je ne tirais pas de la même source ma misère et ma consolation. Mais il y a plus : la guerre aussi m’a pris ma mère, par contre-coup, et de façon navrante pour le fils que j’étais. Comment noter cela sur le papier, comment le préciser avec des mots, sans risquer d’en dire plus que je ne veux, que je ne dois, que je ne peux en dire ? Car c’est lentement, malgré elle sans aucun doute, que ma mère s’est détachée de moi, même si elle ne le chercha point.

Mais voilà que je vais encore trop vite et que je devance les événements. Je risque, cette fois, d’embrouiller tout. Au reste, plus je diffère l’instant où j’inscrirai ici l’origine du mal, plus je mériterai qu’on m’accuse d’ingratitude ou d’insensibilité.

Mais suis-je responsable si la mort de mon père ne m’a pas ému outre mesure ? Il avait toujours semblé refuser qu’on l’aimât. Quand éclata le coup de tonnerre du 2 août 1914, je ne l’avais presque pas vu depuis environ deux ans, car j’achevais en Normandie ma deuxième année de service militaire. Le 5 août, je partais pour la frontière de l’Est sans avoir embrassé mes parents. Le 21, je recevais le baptême du feu près de Charleroi. Le même jour, à quinze kilomètres de mon régiment, mon père, à la tête du sien, se faisait tuer pour protéger la retraite de sa division. Je ne l’appris qu’après la bataille de la Marne, devant Brimont, par une lettre de ma mère.

Ma mère, elle, dès la mobilisation, avait rejoint son poste, dans un des grands hôpitaux de Paris. Nous nous étions vus pour la dernière fois le 8 juillet 1914. Je ne la revis que le 20 mai 1915, quatre jours après mon arrivée à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz, où elle accourut quand elle sut que j’étais blessé. On m’avait déjà charcuté le bras ; et le premier sourire qui s’était penché sur mon lit venait de Michelle.

XVIII

Lorsque ma mère, à son tour, se pencha sur mon lit, je ne pus pas me jeter dans ses bras comme je l’aurais fait si ma blessure ne s’y était pas opposée. Je demeurai inerte. Seuls mes yeux lui donnèrent, de mon regard le plus tendre, la meilleure preuve de ma joie. Heureuse de l’escorter, Michelle se tenait près de ma mère et nous examinait en silence. Gênée peut-être, à moins qu’il ne faille lui imputer déjà quelque motif d’un autre ordre, ma mère se tourna vers Michelle, et la remercia, sans excès. Michelle comprit. Elle nous laissa.

Ma mère, grande et droite dans sa cape bleue d’infirmière-major, examinait la jeune infirmière vêtue de blanc qui s’éloignait.

— Qui est-ce ? me demanda-t-elle.

Je répondis ce que je savais : presque rien, son prénom, car j’avais mal entendu son nom quand elle me l’avait prononcé, et que sa famille possédait une villa sur la colline de Ciboure, et puis rien de plus.

— Je me renseignerai, dit ma mère. Elle est bien jeune !

— Elle est très gentille, répondis-je.

— Précisément, conclut-elle.

Sur quoi, il y eut une espèce de malaise entre nous. Mais ma mère le dissipa sans trop de difficulté. Elle m’interrogea. Comment avais-je été blessé ? Où ? Et soigné pendant le transport ? Et opéré ? Qui me pansait ? Cette petite pousse-la-fièvre ?

— Elle ne panse personne, répondis-je, et elle n’est pas ce que tu crois.

Elle répliqua :

— C’est bien ce que je disais ; tu n’y connais rien, mon pauvre petit !

Je n’insistai pas. Je me rappelais que Michelle m’avait appelé aussi « son pauvre petit », mais sur un autre ton, quand je pleurais à cause de mon camarade tué. La prévention de ma mère, elle toujours si indulgente, si pitoyable, voire si juste, me contristait. Pour tromper la voie, je reparlai de ma blessure, et de l’obus qui, en me cassant le bras, avait tué l’un de mes plus affectueux camarades. Ma mère se pencha de nouveau sur moi et, m’embrassant avec fougue :

— Ah ! dit-elle, tu es là, toi ; le reste est sans importance.

Elle ajouta qu’elle verrait le médecin-chef le plus tôt possible et qu’elle demanderait l’autorisation d’assister à mon prochain pansement : elle avait besoin d’être tout à fait rassurée. Cependant, je songeais à Michelle, qui comprenait mon chagrin, mon misérable chagrin de soldat.

XIX

Il y a eu, dans cette guerre de 1914, tant de moments différents qu’il est nécessaire que je situe les miens. J’ai déjà dit, je crois, que je ne suis pas un héros. Je n’ai jamais pensé que j’en pusse être un. Qu’ai-je fait ? Rien d’extraordinaire.

J’accomplissais mon temps de service obligatoire dans l’artillerie de campagne, et, n’ayant aucun désir de galons, j’étais maître-pointeur à la solde journalière de sept centimes, quand la guerre éclata.

Qu’est-ce qu’un maître-pointeur ? Un servant, qui portait sur sa manche droite deux sardines de laine rouge et rien sur la gauche, qui maniait un volant et un collimateur, qui remplaçait le brigadier de pièce, qui était l’homme de confiance du capitaine, qui avait une responsabilité et ne s’en rendait pas toujours compte, et qui, en somme, ne pouvait s’enorgueillir d’aucune prérogative.

Comme tel, je fus à la bataille de Charleroi, qu’on ne nomma de ce nom que par la suite, et je vis claquer à cinquante mètres au-dessus de ma tête des 77 allemands qui produisaient de jolis petits nuages couleur d’absinthe et ne démolissaient rien, ce qui m’obligeait à douter des mérites de notre propre artillerie. Puis, ce fut la retraite, la fameuse retraite, la marche de jour et de nuit sur des routes encombrées de convois régimentaires et de voitures civiles, ou à travers champs, dont nous massacrions les blés afin de prendre position quand l’ennemi nous serrait de trop près. On mangeait lorsqu’on pouvait. On dormait à cheval et sur les caissons. On ne comprenait rien. Parfois, on tirait des obus. On ne voyait rien. Ou, tout à coup, on fuyait au trot sous des rafales de mousqueterie allemande ou française. On ne savait rien.

A la fin de la première semaine de septembre, on ne recula plus. Le lendemain matin, on vida les coffres. A midi, on nous annonçait :

— Face en arrière amenez les avant-trains, mais pour aller en avant !

Chacun son tour. L’ennemi se retirait. Nous n’avions rien vu. Nous vîmes des cadavres de soldats allemands carbonisés, des matelas souillés dans les bois, des équipements, des canons, des chevaux crevés qui empestaient. On remarcha dans la direction du nord-est, de jour et de nuit, sans manger, sans dormir, comme on avait marché dans la direction du sud.

On vit des prisonniers. Puis, on n’avança plus : nous étions arrêtés devant la montagne de Reims et le fort de Brimont. La guerre de tranchées s’ouvrait. Nous avions tous des barbes de quinze jours. Et nous constations que nos ceinturons étaient trop grands.

Nous, des héros ? Mais ces jours furent prodigieux.

XX

En 1915, nous ne gardions qu’un souvenir morose de ces jours qui sont devenus prodigieux. En 1915, l’existence d’un artilleur de 75 était lente, sans gloire, et pleine d’embûches. Nous nous étions construit des abris avec des rondins, de la paille, de vieilles caisses et du fil de fer : un obus de 105 y pénétrait comme un couteau pointu pénètre dans un bol de lait, et les Allemands nous envoyaient souvent du 210. Usinés par des fils de notaires que le courage n’étouffait pas et vendus à l’État par d’habiles financiers qui aimaient mieux l’argent que notre sécurité, nos obus à nous faisaient explosion dans nos canons avant d’en sortir. Le 15 mai, le jour où l’attaque d’Artois se déclencha, il restait à ma batterie une pièce, la mienne. Condamnés à mort par l’ennemi et par nos fournisseurs, nous demeurions en ligne sans connaître les joies de la relève et du repos au cantonnement dont nos camarades les fantassins étaient du moins gratifiés : existence épuisante que n’amélioraient pas une nourriture toujours froide et la fatigue des ravitaillements nocturnes. Après un an de campagne, on aurait compté sans peine les artilleurs qui pouvaient se vanter d’avoir aperçu des Allemands, et c’est une épreuve dure pour un homme que de voir tomber autour de lui ses compagnons en rendant des coups sans savoir s’ils portent.

Combien de fois n’ai-je pas envié le sort des fantassins ! Ils couraient des dangers plus divers et plus serrés que les nôtres, et des heures plus terribles les guettaient ; mais ils n’avaient pas, à toutes les heures, cette perpétuelle, cette lancinante impression de n’être qu’un aveugle instrument de mort, lui-même aveuglément menacé. Cependant, toute la sympathie des gens de l’arrière s’est concentrée sur les fantassins, que l’on croyait plus dignes de commisération, et ma mère m’a souvent écrit qu’elle se réjouissait que je fusse artilleur. Elle se flattait que je lui reviendrais, disait-elle, sans trophées glorieux peut-être, mais vivant. J’avoue que je ne l’ai jamais tirée de son illusion. Ma dernière blessure l’a mieux instruite. A ma première, qui d’emblée ne lui parut pas trop grave, elle se félicita de m’avoir empêché de passer dans l’infanterie. Michelle, de son côté, se contentait de hocher la tête : artilleurs, fantassins, elle nous admirait et nous plaignait tous également.

XXI

Tout de suite, ma mère avait montré de la méfiance devant la petite infirmière qui comprenait la tristesse des soldats. Devinait-elle ce que moi, principal intéressé, je ne devinais pas : que je me préparais à aimer Michelle ? Car je ne le devinais pas. A qui m’eût, dès lors, prédit que j’épouserais la petite infirmière compatissante, j’aurais, certes, répondu par un éclat de rire. Me méfiais-je donc aussi, mais pour d’autres raisons, de ma nouvelle amie ? Je me méfiais plutôt de moi-même. Toutefois, la vérité est moins compliquée. Je trouvais Michelle gentille, c’est le mot que j’avais employé pour la défendre contre ma mère injuste. J’aurais dit pareillement : aimable. Réfléchit-on à tout ce que ce mot comporte de précis ? S’avise-t-on, en le prononçant, qu’il signifie qu’on peut aimer la personne dont on parle, et que, si on peut l’aimer, on va l’aimer ?

Mais je ne songeais pas à aimer Michelle. Elle avait souri la première au-dessus de mon lit de souffrance ; la première, elle avait posé sa main blanche sur mon front mouillé de sueur ; en fallait-il davantage, jolie et blonde comme elle l’était de surcroît, pour qu’un enfant blessé se plût à sa compagnie ? Qui était-elle, je l’ignorais, mais je ne doutais pas de l’apprendre un jour, et je n’avais pas la hâte de ma mère. Je venais d’échouer dans cet hôpital, le bras brisé, le corps las, l’esprit engourdi, le cœur lourd. Il ne me souciait que d’un avenir tout immédiat : ma guérison. Ma mère, objet de ma seule passion jusqu’alors, était près de moi. Assurément, je ne souhaitais rien de plus. Mais il arrivait, en outre, qu’une charmante jeune fille souriait à mon chevet. Quel ingrat, si j’avais boudé contre le sort !

Et pourtant, je boudais. Je regrettais que ma mère n’eût pas répondu avec moins de réserve à l’accueil de Michelle. Que pouvait-elle craindre ? Je me le demandais, mais je ne le lui demandai pas. Je la sentais inquiète, et je présumai que ma blessure en était cause. J’y joignais la fatigue d’un assez long voyage. Quand elle me quitta pour gagner l’hôtel où elle avait retenu sa chambre, elle regarda autour d’elle comme si elle cherchait quelqu’un. Précisément, Michelle reparaissait.

— Elle m’agace, celle-là ! murmura ma mère.

XXII

Il paraît que le médecin-chef fut rassurant. Ma blessure promettait une guérison normale. Ma mère me l’annonça dès le lendemain matin.

— La semaine prochaine, tu seras debout, me dit-elle.

J’eus envie de lui répondre que Michelle, ma petite infirmière compatissante, me l’avait déjà dit. Je ne le répondis pas. Ma mère ne m’en laissa d’ailleurs pas le temps : elle m’annonçait que, dans ces conditions, et son devoir la rappelant à son hôpital de Paris, elle ne resterait pas à Saint-Jean-de-Luz au delà de ce que sa permission lui accordait.

— Je tâcherai d’obtenir pour toi un bon congé de convalescence, dit-elle.

Et elle ajouta :

— Tu ne t’ennuieras pas à Paris, tu verras : la vie y est fort curieuse depuis la guerre.

Elle ajouta encore :

— Les jeunes filles du genre de ta Michelle n’y manquent pas : tu n’auras que l’embarras du choix.

Je répondis doucement :

— Je t’en prie ; elle n’est pas ma Michelle, cette jeune fille.

Elle riposta :

— Comme tu protestes ! Aurais-tu donc donné dans le piège ?

Doucement toujours, je répondis :

— Qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas piège, sois tranquille, je ne songe pas à me marier.

— Je l’espère bien, répliqua-t-elle.

Ma réponse avait été sotte. Comment qualifier la réplique de ma mère ? Si je n’avais pas remarqué Michelle, n’aurais-je pas eu, désormais, toutes les raisons de mieux la remarquer ? Et ma mère ne s’y prenait-elle pas exactement de façon à obtenir le contraire de ce qu’elle désirait ?

Mais, au lieu de m’attarder à cette élémentaire vérité que je m’étonnais que ma mère méconnût, je m’étonnais surtout de l’acharnement dont l’innocente Michelle était victime. Michelle ne le méritait pas. Rien n’autorisait la moindre critique à son égard. Elle n’était ni coquette ni hardie. Elle respirait la plus grande simplicité. Je ne peux pas noter ici sans m’en émouvoir comme je m’en émus en les entendant, les paroles qu’elle prononça, d’une voix loyale, après le départ de ma mère. Elle me dit, en effet :

— Elle est charmante, votre maman.

Le drame commençait.

XXIII

Hier, je n’ai rien écrit. Il faisait trop beau, et j’étais trop triste. Le vent du sud soufflait. On entendait à peine la mer, et la pierre de ma fenêtre était chaude sous mes mains. La marchande de sardines, en passant devant la maison, avait chanté son appel avec allégresse. La journée promettait d’être d’une splendeur sûre. On respirait largement. Comme j’aurais voulu voir le ciel ! A mesure que je vieillis dans ma cécité, je perds le souvenir des nuances. Le bleu du ciel, j’en ai encore une notion assez nette, certes ; mais, pour qui possède ses deux yeux, le ciel a tant de façons d’être bleu ! Interrogée, ma bonne Joséphine n’a pas su répondre. Je ne m’en suis pas irrité. N’était-ce pas plutôt consolant d’observer que, même s’ils ont leurs deux yeux, tous les hommes ne voient pas, ou ne savent pas voir ? Des amis, qui sont venus et ont tenu à m’emmener dans leur voiture à Saint-Jean-de-Luz, croyaient me distraire, parce que Michelle est absente. Ils m’ont fait, sans le vouloir, plus de mal que la pauvre Joséphine. Eux, n’en finissaient pas d’étaler leur admiration. Tout le long de la route, ils s’extasiaient. Au haut de chaque côte, en découvrant un paysage nouveau, ils criaient de joie. Ils sont jeunes, je l’accorde. Mais, plus que leurs cris et leur admiration, c’est le brusque silence tombé tout à coup sur eux, qui me peina. Quelqu’un, sans doute, avait dû croire que leur enthousiasme pouvait m’être cruel, et d’un signe le donner à comprendre aux autres. Ah ! que la pitié quelquefois est mauvaise ! Je préférais leur égoïsme à leur pitié. Ils m’ont gâté la journée d’un seul coup. Tout ce qu’ils ont tenté par la suite fut perdu. Je les devinais attentifs. Je les ai priés de me ramener à Guéthary avant le coucher du soleil, et, pendant le retour, nous n’échangeâmes pas quatre phrases. Le soir, je n’avais plus envie de continuer le récit que j’ai entrepris. Je me suis contenté de relire tout ce que j’en ai rédigé. Ce fut assez long pour me conduire fort avant dans la nuit. Et une question s’est posée alors à ma conscience : pourquoi ma mère, qui m’aimait si tendrement, avait-elle tout de suite détesté ma chère Michelle, que je n’aimais pas encore ? Et pourquoi, si elle voulait me défendre d’aimer, m’avait-elle abandonné si vite ?

XXIV

Il n’est pas rare, je le sais, qu’une mère n’ait pas une affection sans bornes pour le gendre ou la bru qui lui arrache, croit-elle, la fille ou le fils qu’elle chérit ; et le gendre ou la bru, qui le sentent, se trouvent empêchés d’essayer de la conquérir. Tout cela n’est, en somme, que naturel. Mais pour moi, qui ne me doutais même pas que j’aimais déjà ma petite infirmière compatissante, quelles conclusions pouvais-je tirer de l’attitude agressive de ma mère ? Que je courais quelque danger, connu de ma mère, ignoré de moi, à aimer Michelle ? Et que j’aurais tout intérêt à ne pas l’aimer ? Et que je ne l’aimerais pas ? Peut-être. Mais c’eût été prendre une décision sans rapport à la réalité. Est-ce que j’aimais Michelle ? Est-ce que je songeais à l’aimer ? Pas le moins du monde. Il m’a fallu vieillir, et vieillir en aimant, pour concevoir que j’aimais parce que je ne songeais pas à aimer. Mais comment ma mère pouvait-elle avoir si tôt un si juste pressentiment de l’avenir ? Je me le suis longtemps demandé. Cependant, si l’on ne commande pas à son intelligence et si l’on cherche en vain à entraver les découvertes où elle se hâte, il est plus facile de retenir sa plume ou son stylet. Que dirait-on de moi, si j’osais écrire ici ce que je pense ? Car j’ai toujours pour ma mère le même respect, la même vénération, la même tendresse que jadis. Ce n’est pas ma faute, si je n’ai plus loisir de lui en donner des témoignages constants. Mais je ne peux pas me résoudre à fixer clairement ma pensée. Car Michelle non plus ne fut pas coupable : elle était prête à chérir ma mère autant que je la chérissais. Le fossé ne fut pas ouvert par Michelle, qui, d’ailleurs, ne prit jamais l’air d’avoir triomphé. Je vais plus loin. Je suis convaincu que, même sans Michelle, sans n’importe quelle Michelle même, ce qui fut aurait été. Que ma mère demeurât si peu de jours, si peu d’heures auprès de moi qui étais blessé et qu’elle n’avait pas vu depuis plusieurs mois, — et quels mois ! — voilà qui me surprit d’abord. Les raisons qu’elle me donnait pour rentrer à Paris ne me semblaient pas irrésistibles. Eût-on refusé un long congé à une infirmière-major dont le fils était blessé et soigné loin d’elle ? Ou n’eût-elle pas obtenu qu’on me transférât à son hôpital ? Je m’étonnais qu’elle ne me l’eût pas offert. Il est vrai que je n’eus pas davantage l’idée de l’en prier. Je ne m’étonnai plus, quand je remarquai, à quelque temps de là, qu’elle m’avait fort peu parlé de mon père. Mais ce fut par un effet de ce qu’on appelle l’esprit de l’escalier.

XXV

Autre banalité, que celle de ce soldat blessé qui s’éprend de son infirmière. Mais, je ne me leurrai jamais là-dessus, je ne suis pas un homme d’exception, je ne suis qu’un homme entre les hommes. Ma seule originalité fut que, sans savoir que j’aimais, je décidai que je n’aimerais point. J’étais naïf. Après trois semaines de lit, car ma guérison ne fut pas aussi rapide que le médecin-chef l’avait prédit à ma mère, je constatai que je n’étais content que quand Michelle s’asseyait à côté de moi pour bavarder. Intelligente, elle me faisait parler de la guerre, du front, des tranchées, de ma batterie surtout, de nos misères quotidiennes, de mes camarades, de mes chefs : j’avais ainsi l’occasion de briller à ses yeux, si j’étais fat, et du moins de lui laisser voir tout mon caractère. Lorsqu’un homme parle de lui à une femme, c’est presque toujours qu’il aime cette femme et désire être aimé d’elle. Mais, moi, je ne voulais pas aimer ma petite infirmière. Et d’ailleurs j’étais fort timide ; devant une jeune fille, je me sentais plus gêné que devant n’importe qui ; devant Michelle, j’aurais été incapable de donner la mesure de mon esprit. Je préférais la faire parler, elle, de ce pays basque pour lequel nous avions une pareille prédilection. Moins timide que moi, elle résistait moins au plaisir de nos entretiens. Fat, j’aurais pu m’imaginer que je gagnais sa sympathie. Mais, quand elle me quittait, je me représentais qu’elle montrait sans doute la même sympathie à tous les blessés de l’hôpital. Elle m’avait, en effet, avoué qu’elle regrettait de n’être qu’une femme, qu’elle eût voulu se battre alors que tous les hommes de cœur se battaient, et qu’elle se revanchait en se dévouant aux victimes de la bataille. Sans sa mère, elle aurait pris service dans une ambulance du front. Elle disait :

— Servir, quel mot superbe, et quelle chose magnifique !

Mais elle ne paraphrasait pas : elle était simple et sincère. Elle ne parlait pas pour gagner la sympathie. Elle regardait au loin, par-dessus moi, dans ces moments de confession où elle ne s’attardait pas. Si je l’aimais, rien ne m’eût permis de supposer qu’elle dût m’aimer. En causant avec moi, victime de la bataille, elle cherchait à servir selon ses moyens, évidemment.

XXVI

Rien n’est plus mystérieux qu’une jeune fille. Que sait-elle ? Qu’ignore-t-elle ? Et peut-être ce mystère attire-t-il davantage. Mais toutes ne s’en doutent pas. Je ne connais rien d’odieux comme une jeune fille qui affecte des allures de femme. Michelle n’était point de celles-là. A vingt ans, on sourit, avec malice, du mot candeur. A trente-cinq ans, on lui trouve un parfum émouvant. C’est la candeur même que respirait Michelle. A vivre dans un hôpital, en temps de guerre, au milieu de blessés de toutes les classes et de tous les tempéraments, comme aussi de médecins qui, sous prétexte de science ou d’hygiène, sont souvent de grossiers personnages, il est probable que Michelle, jeune fille, avait dû en voir de toutes les couleurs. Elle ne jouait jamais, cependant, au garçon. Elle semblait ne voir et n’entendre que ce qu’elle voulait bien voir et entendre, mais cela, également, sans en avoir l’air. Il n’y avait rien de contraint en elle. Et, si elle était la candeur même, elle l’était sans chercher à l’être. Pour un soldat qui venait de vivre pendant plusieurs mois en compagnie de soldats, et uniquement de soldats, qui n’étaient pas tous des anges, une Michelle paraissait, je ne crains pas de l’écrire, angélique. Et que dire de ce regard qui passait par-dessus moi, lorsqu’elle parlait de choses graves sans insister ? N’est-ce pas lui qui m’a d’abord séduit ? Ou bien est-ce sa voix, cette voix si fraîche, chantante, et qui me reste seule palpable, en quelque sorte, maintenant que je suis aveugle, des trésors que j’avais près de moi quand Michelle était assise à mon chevet ? Mais je possède, vivace, le souvenir de ce regard qui a longtemps hanté mes nuits d’insomnie, mes premières nuits d’aveugle. Faudra-t-il que je meure sans avoir revu ce regard incomparable de Michelle, de ma Michelle, comme disait ma mère, ce regard qu’elle avait et qu’elle n’a peut-être plus ?

XXVII

Un soir, qu’elle m’avait quitté après un de ces entretiens où, parmi des phrases sans importance, elle avait laissé échapper quelques mots voilés de tristesse, je remâchais le souvenir tout frais de son regard. Brusquement je pensai que ce regard qui s’en allait par-dessus moi si loin, s’en allait vers un soldat du front. Son fiancé, peut-être ? Une vague inquiétude me prit. A ce trait, j’aurais, avec moins de naïveté, deviné sur quelle pente je glissais. Mais comment n’y avais-je point pensé plus tôt ? L’intérêt que la petite infirmière marquait pour mes anecdotes du front, et notamment pour mes histoires d’artilleurs, ne découvrait-il pas ce que la chère enfant cachait à tout le monde ? Mais le cachait-elle ? Au fait, je me rappelai que je n’avais jamais regardé ses mains. Elle les avait posées sur mon front, le jour de mon arrivée à l’hôpital, et je ne me rappelais pas si c’était la droite ou la gauche. Portait-elle une bague ? Je croyais que oui, puis que non, puis j’hésitais. Ce soir-là, j’eus peine à m’endormir. Il me semblait que je souffrais davantage de ma blessure. Et j’aurais renoncé à la médaille militaire que mon capitaine m’annonçait le matin même, pour qu’on allât supplier Michelle de venir calmer mon inquiétude. Jeunesse ! Jeunesse ! Adorable jeunesse ! Que les vieillards sourient ! Ils ne retrouveront jamais l’enchantement de ces chagrins qui font battre le cœur. Et que ne donnerais-je pas aujourd’hui pour être encore jeune de cette façon ? La vie a coulé. J’ai connu d’autres chagrins. J’en connaîtrai d’autres. Mais je n’aurai pour ma part aimé qu’une fois, qu’une femme, qu’une Michelle, et l’amour de Michelle perpétue en moi ma jeunesse. Ai-je des cheveux blancs ? Quand j’en aurai, si je n’en ai pas, le saurai-je ? Les miroirs sous mes doigts sont glacés comme un cadavre. Et ce n’est pas Michelle qui m’éclairera. Ma bonne Joséphine observera la consigne qu’elle a dû recevoir. Quant à ma mère, mes cheveux blancs la troubleraient trop : elle feindra de ne pas les remarquer. Pauvre maman ! A l’âge de Michelle, elle n’a pas été aimée comme Michelle le fut. Telles sont du moins pour moi les apparences. Quel fils pourrait se vanter d’avoir pénétré jusqu’au fond du cœur de sa mère ?

XXVIII

J’avais passé une mauvaise nuit. Au matin, Michelle me trouva les yeux battus. Je regardai ses mains. Elle n’avait pas de bague.

— Voyons, voyons ! dit-elle.

Elle voulait voir mes yeux. Je la regardai.

— Les papillons noirs ont tourné autour de votre lit ? demanda-t-elle.

Que répondre, alors que j’étais ému au point que je n’aurais pas eu la force d’avouer que je l’aimais ? Elle était infirmière, ma petite infirmière compatissante. Je répondis :

— J’ai fait un peu de température.

Ces quelques mots, froids comme un infirmier, suffirent à me rendre plus calme.

— Tant pis pour vous ! répliqua-t-elle. Je vous apportais le livre que vous désiriez. Puisque vous n’avez pas été sage, je ne vous le donnerai pas.

J’allais protester. Elle ajouta :

— Et puis, vous savez, je ne vous rapporterai plus de pareilles horreurs. Le libraire avait l’air scandalisé. Ainsi, je vous le donne tout de suite, pour sauver mon honneur.

Et elle jeta sur mon lit Les Chansons de Bilitis. Je ne démêlais pas si elle était vraiment fâchée ou si elle plaisantait.

— Mais ce ne sont pas des horreurs ! ripostai-je. Assurément, tout, dans ce livre, n’est pas pour tout le monde. Mais écoutez ceci !

Je ne sais quelle audace me venait. Je lus, à mi-voix :

— « Les filles de mon pays n’ont ni bracelets ni diadèmes, mais leur doigt porte une bague d’argent, et sur le chaton est gravé le triangle de la déesse.

« Quand elles tournent la pointe en dehors, cela veut dire : Psyché à prendre. Quand elles tournent la pointe en dedans, cela veut dire : Psyché prise. »

Je m’arrêtai. Elle sourit.

— Et après ? demanda-t-elle.

— Après ? fis-je, embarrassé. Je crois que, dans ce poème, l’auteur s’est inspiré d’une coutume bretonne. En Bretagne. — où, exactement ? je l’oublie, — les jeunes filles portent une bague ornée d’un cœur. Quand la pointe est tournée en dehors, cela veut dire : Je suis libre. Quand la pointe est tournée en dedans, cela veut dire : Je suis fiancée. N’est-ce pas curieux ? N’est-ce pas joli ?

Elle sourit encore.

— Très joli, répondit-elle, et très curieux, en effet.

Puis, me montrant ses deux mains ouvertes, les doigts allongés, où les ongles menus brillèrent :

— Eh bien ! ajouta-t-elle, moi, regardez : je n’ai pas de bague du tout.

Et elle me quitta pour aller à son service. Mais elle revint sur ses pas et me dit :

— N’en concluez rien ! Je déteste les bagues.

XXIX

L’amour a des imprudences singulières. On aime avant de se demander si l’on peut aimer. Quand on se le demande, il est trop tard : on aime. Si j’aimais déjà Michelle sans le savoir et même malgré moi, au moment dont je parle, je ne connaissais d’elle que des traits de caractère, des goûts, des gestes, des silences, des aversions, des boutades. Son nom ? Elle me l’avait peut-être dit. Je n’en étais plus sûr. Il ne m’en souvenait pas, et je ne me le rappelais pas. A l’hôpital, elle était Mademoiselle Michelle. Et pour le reste ? Oui, elle m’avait appris que sa famille possédait une villa sur la colline de Ciboure. Mais de sa famille, rien. Michelle avait ceci de commun avec moi, qu’elle donnait parfois l’impression d’être prête à une confidence, et soudain elle tournait court, se taisait, ou fuyait. J’ai les mêmes élans qui tout à coup se brisent, et les mêmes pudeurs, ne fût-il question que de sentiments ou d’idées parfaitement avouables, et les mêmes réticences que rien ne préparait. Cependant, elle avait vu ma mère, et elle connaissait l’essentiel de ma famille : la mort de mon père, mon enfance choyée, nos étés de Guéthary. Je m’étais livré beaucoup plus qu’elle. Mais si je désirais qu’elle fût moins réservée, je n’osais pas l’interroger directement : c’est un art ou un vice que je n’ai jamais pu pratiquer ; et rien ne me déplaît tant qu’un indiscret. J’attendais qu’une occasion s’offrît où, d’elle-même, Michelle me dirait ce qu’elle consentirait à me dire. Je ne me flattais du reste pas d’obtenir en une seule fois toutes les confidences que je souhaitais. Dans les romans, les auteurs placent de ces scènes pathétiques où le héros et l’héroïne s’exaltent à d’invraisemblables débauches d’aveux et de révélations en style noble. Mais je n’écris pas un roman, et je ne suis pas un héros de roman. Je n’ai jamais eu avec Michelle la grande scène des confidences. Tout ce que j’appris d’elle, je l’appris peu à peu, par bribes, au hasard des conversations ou des événements. Ainsi, parce qu’un bateau sauta sur une mine, un jour, à l’entrée de la rade de Saint-Jean-de-Luz, je sus que Michelle avait deux frères, tous deux plus âgés qu’elle et tous deux officiers de marine, embarqués, l’un sur un torpilleur, et l’autre sur un sous-marin.

XXX

Il y aura demain huit jours que Michelle m’a quitté. Dans trois semaines, dans trois fois autant de longues journées que je viens d’en passer, elle reviendra. Si c’était à recommencer, la laisserais-je partir ? Je ne suis pas encore en état de le décider. Comment aurions-nous supporté notre solitude tête-à-tête, après ce qui fut ? Mais comment aurions-nous dissipé le malaise qui grandissait entre nous ? Tout se serait peut-être résolu par une séparation définitive. Dans trois semaines, nous nous retrouverons peut-être différents. Il faut que j’aie de la patience. J’en ai. Je veux en avoir. Je me suis fait conduire, ce matin, par Joséphine, à la grand’messe de dix heures. J’aime une grand’messe en Pays Basque : elle est longue, longue, à désespérer les étrangers. En bas, dans la nef où seules vont les femmes, on est pris dans une atmosphère d’encens, de fraîcheur et de cantiques. En haut, dans les tribunes où les hommes n’ont pour s’asseoir qu’un banc de bois très étroit, on domine la cérémonie. D’en haut, tonnent les voix fortes de ces paysans basques dont la foi ne discute pas, et qui s’endorment pendant le sermon plutôt que de s’exposer à critiquer M. le curé trop vieux ou M. le vicaire trop jeune. C’est en haut que je m’installe, au premier étage, près du grand harmonium qui ne sert que pour les cérémonies solennelles. Aux dimanches ordinaires suffit le petit harmonium d’en bas, autour duquel se groupent les jeunes filles. Mais, dimanches ordinaires et jours de fête, M. le curé prêche aussi complaisamment : d’abord en basque, puis en français pour ceux qui, comme moi, ne comprennent pas le basque. Si j’étais femme, je dirais que j’adore les sermons des bons curés de campagne. Et M. le curé de Guéthary ne se doute pas que, parmi tous ses paroissiens, je suis peut-être unique à l’écouter d’un bout à l’autre, même quand il prêche en basque. Car, lorsqu’il aura fini, éclatera, formidable, chanté par trois cents fidèles qui chantent comme s’ils étaient trois mille, le début d’un credo sublime. Que les sceptiques malheureux entrent dans une église basque à l’heure de la grand’messe ! S’ils n’en sortent pas apaisés, ils n’ont plus qu’à mourir : ils ne sauront jamais ce que peut être un acte de foi.

XXXI

Ai-je cette foi qui console les affligés et soutient les forts ? Un atavisme catholique ne m’avait pas permis de me refuser délibérément. Enfant, je fus nourri de doctrine chrétienne comme d’humanités. Ma mère m’emmenait à la messe. Mon père y allait aussi de son côté. Longtemps, j’ai considéré que la visite hebdomadaire à l’église faisait partie des actions qu’il est bienséant d’accomplir. Certains de mes camarades de lycée ne pratiquaient aucune religion ou en pratiquaient une qui n’était pas la mienne. Je ne m’en inquiétais pas plus que de la forme de leur nez ou de la couleur de leurs cheveux, car ma mère, indulgente, n’avait ni préjugés ni parti pris, et mon père, homme rude et tout d’une pièce, défendait le respect des convictions de chacun. En grandissant, il m’arriva de ne plus suivre ma mère à la messe, et de n’y pas aller tous les dimanches. Ce n’était point par bravade ; c’était plutôt par indifférence, paresse, et quelquefois simple oubli. Je n’avais pas la foi enthousiaste des néophytes, et, comme on sourit des nouveaux riches, je souriais des convertis de la veille. J’atteignis ma vingtième année sans avoir mis en doute les enseignements du catéchisme. Mais avec la guerre il était inévitable qu’une réaction secouât ma tiédeur. Autour de moi, les uns croyaient de façon trop ardente pour que je n’en fusse pas ému, et les autres niaient avec une obstination dont la tristesse était navrante : l’ombre de la mort s’allongeait sur les soldats. Les messes qu’on célébrait en pleine campagne, sur des autels de fortune, avaient une allure singulière : quelle puissance agenouillait tant d’hommes vêtus de la même capote et coiffés du même képi derrière l’un des leurs communiant pour tous ? Hélas ! quand la grâce avait pris ou repris des athées ou des tièdes sous le coup de la grande épouvante, je m’étais, moi, senti dépouillé de ma foi trop médiocre. Jeté sans transition d’une adolescence heureuse dans une sinistre maturité, j’avais perdu pied, et je ne pouvais plus croire qu’un Dieu pût tolérer les horreurs d’une guerre pareille. La crainte de la mort ne me poussa pas vers les aumôniers : la conscience d’une injustice si tragique me dérouta. Quand, blessé, j’échouai à Saint-Jean-de-Luz, j’avais renié le credo de mon enfance. Mais Michelle, un jour, me dit, de sa voix grave :

— Il faut croire.

XXXII

Il est bien difficile de construire la courbe d’une aventure sentimentale. A distance, des faits qui avaient passé inaperçus prennent de l’importance, et d’autres, dont on pensa sur le moment qu’ils étaient considérables, on les oublie ou on les relègue à leur place, qui est petite. Même avec le désir d’être sincère, on a malgré soi tendance, sinon à arranger les faits, du moins à les présenter dans un ordre logique dont la vraisemblance n’est pas indiscutable. A ce point de mon récit, il me plairait, pour mon amour-propre, de dérouler, comme un beau ruban, l’irrésistible enchaînement de ma passion. La vérité m’oblige à brider le lyrisme. Dans un roman, l’auteur me promènerait, à côté de mon infirmière, sur la jetée de Saint-Jean-de-Luz ou dans la campagne basque. Il aurait là matière à d’agréables descriptions et je deviendrais un personnage très intéressant. Mais ma convalescence fut moins romanesque. Quand je pus sortir de l’hôpital, j’en sortis seul. Michelle ne m’accompagna ni sur la jetée, ni chez le libraire, ni chez le tailleur où je voulais me commander un uniforme de l’étoffe nouvelle qui allait être pour la France le symbole de sa morale de guerre et, pour les combattants, le symbole aussi d’une ironie atroce. En 1915, toutefois, on n’osait pas trop douter que le bleu d’horizon ne dût tenir ses promesses. Michelle n’en doutait pas. Elle approuvait que la France habillât son armée aux couleurs de son ciel. J’étais du même avis. Mais je regrettais un peu mon ancienne tenue sombre d’artilleur. Et je le dis à Michelle. Elle répondit :

— Vous laisserez ici votre vieille défroque et vos vieilles idées. C’est un homme tout neuf qui repartira pour le front, quand on vous y renverra.

Avait-elle deviné, — comme ma mère, et bien que j’eusse toujours observé la plus stricte correction, — que je l’aimais ? Un garçon plus hardi que moi n’eût pas manqué de le lui demander. Je ne lui demandai rien. Prêt à sortir pour la promenade, je sortis. On me regardait, à cause de mon bras en écharpe et de ma médaille au ruban jaune. Je me raidissais, comme si ma blessure me fût un titre de gloire. Mais j’aurais préféré me promener avec Michelle : je suis persuadé qu’alors je n’aurais pas remarqué qu’on me regardait. Ah ! jeunesse !

XXXIII

Tel était mon cas. Je ne voulais pas aimer Michelle, sans, d’ailleurs, savoir exactement pourquoi je ne le voulais pas. Mais je me rendais compte que ce que j’éprouvais pour elle ressemblait assez à de l’amour. Seulement j’étais résolu à ne pas le lui dire. Je craignais de l’offenser, car je ne pouvais pas admettre qu’elle dût, selon l’expression consacrée, me payer de retour. Et, l’offensant, je m’exposais à perdre le bénéfice de nos entretiens dont elle m’aurait refusé plus longtemps la grâce. Au cours des promenades que je faisais à pied vers Sainte-Barbe ou vers le fort de Socoa, je ruminais ces réflexions. Étais-je malheureux ? Non pas. Convalescent, je me sentais revivre ; je reprenais possession de ces paysages de Saint-Jean-de-Luz, qu’il me semblait que j’avais mal connus. Le plus souvent, je me dirigeais vers Socoa, parce que, pour le gagner, il faut traverser Ciboure ; et la villa de Michelle était là-haut, sur la colline que les chaleurs de l’été doraient. Je rentrais fatigué. Michelle, demeurée à l’hôpital, m’accueillait avec un joli sourire. Ma fatigue tombait. Nous bavardions. Je n’étais pas malheureux du tout. Chaque jour, je me retrouvais plus solide que la veille, et plus satisfait de le constater.

— Vous êtes donc si pressé de nous fuir ? finit par me demander Michelle.

Simple question de simple politesse, évidemment, ou je le pensais. Et je m’empêtrais dans ma réponse, insistant sur mon désir de revoir mes camarades, ma batterie.

— Hé ! dit-elle, rien ne prouve que l’on vous renvoie au front. Votre blessure se ferme, mais elle n’est pas fermée.

Puis, comme pour adoucir la menace qu’elle venait de faire et dont plus d’expérience m’eût expliqué la maladresse, elle ajouta :

— Avouez plutôt qu’il vous tarde d’avoir votre congé de convalescence.

Je le niai. C’était encore une occasion de me découvrir. Je la laissai échapper comme mainte autre.

XXXIV

A quoi bon m’attarder ? Parce que ces jours sont, dans ma mémoire, chargés de douceur ? Ils devaient avoir une fin. Michelle m’en avertissait, quand elle parlait de mon congé de convalescence. Un matin de juillet, le major me le confirma. J’aurais dû m’en réjouir, puisque l’on m’accordait trente jours de liberté que je dépenserais à Paris, près de ma mère. Et, pourtant, je n’eus pas la joie que j’aurais attendue. C’est une de mes infirmités : quand j’ai sujet de me réjouir, je m’attache à chercher ce qui pourra gâter ma joie. Au moment où j’apprenais que je quitterais l’hôpital et Michelle, je n’avais que trop sujet de ne pas exulter. J’aimais Michelle, je n’hésitais plus à le croire, et je ne résistais plus. Et, d’autre part, je ne sais quel souci de la quitter me travaillait. Je pressentais que les beaux jours étaient révolus. Que me préparait l’avenir ? Mystère, que je redoutais. Pour un fils qui chérissait sa mère comme je la chérissais, un tel revirement paraîtrait étrange : je songeais avec inquiétude à mon départ. Je ne regrettais pas seulement de quitter Michelle ; j’appréhendais de revoir ma mère. J’aurais été incapable de démêler pourquoi. Ses lettres, toujours pleines de tendresse, ne m’apportaient pas le réconfort que j’en espérais. Je ne comprenais pas qu’elle fût restée à Paris, même pour soigner des blessés, quand son fils eût été si heureux d’être soigné par elle. Et je ne m’habituais pas à cette idée qui m’avait troublé tout de suite. Mes dernières heures de Saint-Jean-de-Luz furent sombres. Michelle aussi paraissait attristée. Elle ne me parlait plus que de choses indifférentes. Il n’y avait jamais eu entre nous le malaise qui nous séparait. Je surveillais mon langage. Elle aussi, me semblait-il. Et nous évitions de nous regarder. Ce fut elle, néanmoins, qui prononça les mots dont nous avions peut-être besoin tous les deux pour nous prouver que nous n’étions pas n’importe quelle infirmière et n’importe quel blessé près de se dire adieu.

En me tendant la main, sa main menue sans bague, elle murmura, sur un ton de reproche léger :

— Vous n’êtes pas allé voir votre maison, à Guéthary.

XXXV

J’avais écrit à ma mère pour lui annoncer par quel train j’arriverais. Dans la foule de soldats et de civils qui se pressaient à la sortie de la gare, je la cherchai comme s’il eût été indispensable qu’elle y fût. Mais nous arrivions avec plus de deux heures de retard, et je ne m’étonnai pas de ne pas la trouver. Je m’étonnai davantage de ne trouver que difficilement une voiture qui consentît à m’emmener chez nous, rue Jouffroy. Je ne connaissais pas le Paris de la guerre. L’absence des autobus me séduisit, et je m’amusai des femmes, coiffées d’un calot, qui, dans les tramways, tenaient les emplois de conducteur et de receveur. Je respirais avec satisfaction l’air déjà lourd d’une matinée d’été. Comme la place de la Concorde était belle ! Comme la façade de la gare Saint-Lazare était sale ! Paris n’a jamais eu pour moi le charme qu’il avait en cette fin de juillet 1915. Sans doute en a-t-il un autre pour les autres, maintenant, puisqu’il est plus surpeuplé que jamais. J’en suis à celui de 1915. Dans la mauvaise voiture qui m’emmenait vers la rue Jouffroy, je me rappelais ce que m’avait dit ma mère de ce Paris que je ne connaissais pas. Et j’eus envie de le connaître mieux. Parti de Saint-Jean-de-Luz à regret, j’arrivais avec plaisir ; mais le plaisir de revoir ma mère et la perspective de vivre auprès d’elle pendant trente jours me faisaient respirer plus largement. J’eus, pourtant, une déception : la femme de chambre qui m’ouvrit la porte me demanda mon nom. Je l’écartai sans égards. Je craignais soudain que ma mère, n’ayant pas reçu ma lettre, ne fût à son hôpital. Elle n’avait pas reçu ma lettre, en effet, mais elle n’était pas à l’hôpital. Dans le petit salon dont je tirai brusquement la portière, elle se leva de son fauteuil en poussant un petit cri de surprise. En même temps, du divan où il était allongé, se leva un officier d’artillerie.

— Le capitaine Georges Vuéron, dit ma mère.

Il me tendit la main.

— Un de mes premiers blessés, ajouta ma mère, demeuré un ami.

Et lui :

— Très reconnaissant.

XXXVI

Il m’avait été désagréable de trouver ce capitaine Vuéron chez nous au moment où j’aurais voulu y trouver seule ma mère. L’intrus, cependant, n’abusa pas. Il sut disparaître. Ma mère l’accompagna jusqu’à la porte. Quand elle revint, elle m’embrassa de nouveau, me regarda de la tête aux pieds, me fit enlever ma vareuse pour examiner ma blessure, se déclara contente, et me serra longuement contre elle en m’embrassant encore.

— Mon cher petit ! disait-elle.

Elle estima qu’on ne m’avait pas gâté en ne m’accordant que trente jours de convalescence.

— Mais nous verrons ça, ajouta-t-elle. Une prolongation peut s’obtenir.

Je la retrouvais, je la reconnaissais. C’était bien ma douce maman de jadis et de toujours. Elle n’avait pas changé. Je goûtai là quelques minutes de bonheur. Nous nous étions assis côte à côte, sur le divan. Elle ne se lassait pas de me regarder. Du capitaine Vuéron, elle ne me dit rien. De mon père, non plus. Non plus de Michelle. Il semblait qu’il n’y eût au monde qu’elle et moi, la mère et le fils. Instants délicieux ! Plus tard, j’ai compris ce qu’ils recélaient d’alarmes. Mais je ne songeai d’abord qu’à m’y perdre.

— Ah ! m’écriai-je, quel bon mois nous allons passer !

Ma mère ne répondit pas. Je le lui reprochai.

— Oui, répondit-elle, si j’étais libre. Mais j’ai l’hôpital qui me prend presque tout mon temps. C’est une vraie sujétion, mon petit !

Et, avec force détails, elle me démontra que le paradis que j’espérais n’aurait pas les splendeurs qu’elle-même souhaitait. J’essayai de lui objecter que, ce jour-là tout au moins, elle était libre, et que, par conséquent, elle l’était aussi d’autres fois, sans aucun doute. Mais je me trompais. Elle m’en donna tant de preuves que, déçu et chagrin, je les entendis mal. Certes, ma tendre maman n’avait pas changé, mais elle parlait avec une exaltation contenue, qui me peinait, sans que je pusse m’expliquer comment. Et j’avais l’impression qu’elle me cachait je ne savais quoi. Ce qui me reportait par la pensée auprès de Michelle, là-bas, à Saint-Jean-de-Luz.

XXXVII

A la vérité, si elle était toujours ma chère maman de toujours retrouvée, je m’aperçus que ma mère n’était plus la femme résignée, indulgente et silencieuse de jadis. Le soir de mon arrivée, nous eûmes une longue, longue conversation dans sa chambre. Elle au lit, moi sur une chaise basse, nous dévidions des souvenirs de mon enfance, ou je contais des événements de la guerre des soldats, ou ma mère me répétait des opinions de ministres et de généraux. A minuit, nous causions encore, et j’aurais causé davantage. Mais elle était accoutumée à s’endormir et à se réveiller de bonne heure, fatiguée qu’elle était après les dures journées de l’hôpital, et obligée de recommencer dès le matin. Je gagnai donc à mon tour ma chambre, ma chambre d’étudiant qui me parut à la fois plus étroite, plus grande, plus fraîche et plus obscure qu’il ne m’en souvenait. Sur la cheminée, un portrait de mon père avait été mis depuis peu. Mon père y gardait son visage autoritaire qui n’attirait pas l’amitié. Pauvre père ! Il s’était fait tuer courageusement pour sauver la retraite de sa division. Et ma mère ne m’avait rien dit de lui pendant toute la soirée, et je n’avais pas osé parler le premier, tant je savais que nous ranimerions de douloureux souvenirs. Ma mère, d’ailleurs, n’affectait pas de porter au dehors un deuil que, dans le fond de son cœur, elle ne portait pas davantage : elle avait trop souffert pour pleurer éternellement sans hypocrisie. Mais, moi, je regardais le portrait de cet homme qui était mon père, auquel je ressemblais, et qui n’avait su ni se faire aimer ni peut-être aimer. Peut-être, peut-être. Autour de lui, l’air devenait irrespirable, le silence s’installait, la contrainte pesait. Et peut-être souffrait-il plus que ceux qui souffraient à cause de sa sévérité. Peut-être, peut-être. Tombé en héros au début de la guerre, il ne laissait pas de chagrin profond derrière lui. Pauvre père ! Un an après sa mort, sa femme et son fils agissaient comme s’il n’eût jamais existé.

XXXVIII

Il était vraiment bien curieux, ce Paris de 1915 ! Dans les rues calmes, où les camions de l’armée roulaient avec fracas en grands seigneurs, les vieillards saluaient les mutilés, et les femmes, d’un sourire, remerciaient les convalescents. Le temps était à la vertu. On pourchassait les jeunes hommes qu’un défaut de bravoure incrustait à l’intérieur. On épiait les visages afin d’y découvrir les stigmates de l’espion. On organisait des quêtes au profit des hôpitaux. Dans la plupart des maisons de commerce, des usines, des administrations, le personnel féminin remplaçait le personnel mobilisé. Chacun faisait part à tout le monde des nouvelles spéciales qu’il avait de la guerre, jugeait les opérations passées, prophétisait des offensives futures. Une ère de franchise s’était ouverte, le 2 août 1914 : tous les mâles de plus de quarante ans, que l’amour du laurier ne tentait pas, avouaient sans honte les secrètes maladies qui les condamnaient à l’inaction et dont ils guérirent miraculeusement le 11 novembre 1918, à onze heures du matin, tous. Des pères absents, les mères tenaient les droits et remplissaient les devoirs. On en vit qui furent étonnantes d’intelligence, d’adresse et de force. Pendant que les soldats en ligne empêchaient l’ennemi d’avancer, les femmes assuraient à l’intérieur du pays la continuité de la vie journalière. D’autres, il est vrai, profitaient de ces heures troubles pour secouer le joug et se livrer à leurs mauvais instincts. Ainsi ma concierge, dont le mari était au front comme fantassin, avait, en avril 1915, abandonné sa loge à qui voudrait la prendre, pour suivre à Marseille le mari de la concierge voisine. Et il paraît que son cas ne fut pas unique. Des veuves d’août 1914 étaient déjà remariées. Un certain relâchement des mœurs se mettait en équilibre avec la dépense d’héroïsme militaire et civil qui se faisait ailleurs. Ce Paris de 1915 était vraiment bien curieux. Pendant trois jours, je le parcourus en tous sens, du matin au soir. Partie avant que je fusse levé, ma mère ne rentrait que pour le dîner : elle donnait tout son temps à l’hôpital. J’avais des loisirs.

XXXIX

Et Michelle ? Je ne l’oubliais pas. Au contraire. A cause de ce que je voyais de laid ou de beau dans Paris, mon amour se fixait sur elle avec moins d’hésitation. N’ayant plus à craindre de me trahir devant elle, je ne m’efforçais plus de me refuser à un penchant irrésistible. Je ne pouvais plus douter. Toutefois, mes projets demeuraient vagues. N’avais-je pas à rejoindre mon régiment au front avant la fin de l’été ? Quand s’achèverait la guerre ? Et la verrais-je s’achever ? Il me paraissait inutile de construire des châteaux en Espagne. Il me suffisait de porter partout avec moi le souvenir de ma petite infirmière et l’espoir de la conquérir un jour. Loin d’elle, je la redoutais moins. Elle était la compagne muette qui marchait à côté de moi, fantôme charmant, dans les rues où j’errais. Comme Paris me semblait plus beau, quand je m’y promenais avec elle, à son insu ! Nous admirions ensemble l’activité des quartiers du centre et le pittoresque de la rue d’Amsterdam ou du boulevard Barbès. Ensemble, nous préférions quelquefois la paix provinciale d’Auteuil. Nous rencontrions des gens qui nous plaisaient et dont nous décidions qu’ils seraient nos amis, plus tard. Hélas ! Je rêvais.

Quel démon me poussait à ces promenades sans objet ? Un soir, vers six heures, à Passy, rue de Boulainvilliers, je vis sortir d’une maison et se faufiler dans un taxi une femme. Je m’arrêtai. Est-ce ma mère que j’avais vue ? Mais elle devait passer la journée, comme tous les jours, à l’hôpital. Le taxi fuyait par la rue du Ranelagh. Sans doute m’étais-je trompé. Qu’aurait fait ma mère dans cette maison où je ne lui connaissais pas d’amie ? Et, même si je ne m’étais pas trompé, qu’importait ? Cependant, comme j’arrivais à hauteur de la maison, il en sortit un officier, un capitaine, que je connaissais : le capitaine Georges Vuéron. Le cœur me battit violemment. Je rentrai. Je me jetai sur mon lit. Ma mère rentra. Tout de suite, elle eut peur.

— Tu as mal, mon petit ? me demanda-t-elle.

— La migraine, répondis-je.

Et elle :

— Moi aussi. Nous avons eu douze amputations, cette après-midi, à l’hôpital. Je n’en puis plus.

XL

Il ne faut pas que j’écrive tout. Tout s’éclaire, et le voile s’est déchiré, sous lequel se cachaient tant de choses que je ne comprenais pas. J’écrirai, du moins, que l’idée de rester plus longtemps à Paris me fut intolérable. La migraine que j’avais invoquée me servit de prétexte, avec la chaleur d’août commençant, si lourde dans la ville. Ma mère, inquiète, ne protesta pas, quand je lui déclarai que j’avais envie d’aller épuiser mon congé de convalescence dans notre maison de Guéthary. Elle me dit seulement qu’elle m’aurait accompagné avec joie si Mme de R…, qui pouvait la remplacer à la rigueur, n’était elle-même en congé de convalescence à la suite d’une grippe maligne. Elle ajouta qu’elle me céderait la vieille Joséphine pour ces quelques jours et qu’elle-même prendrait ses repas à l’hôpital. Voilà comment, moins de deux semaines après avoir quitté Michelle, et désireux de la revoir autant que de m’échapper de Paris, je reparus à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz, non plus en blessé, mais en visiteur.

Auparavant, je m’étais installé à Guéthary. J’avais ouvert les fenêtres sur la mer et sur le jardin. A l’horizon, la mer et le ciel se confondaient. Ah ! ce bleu du ciel basque, comme il est émouvant ! Dans le jardin envahi par les herbes, les allées étaient jonchées des roses mortes du printemps ; les hortensias monstrueux triomphaient ; et des liserons décoraient la haie qui défend le jardin contre les passants de la route. Joséphine balaya, épousseta, lava, brossa.

— Je veux manger, ce soir, une omelette aux piments, et des aubergines, lui avais-je dit au débarquer.

Car j’étais content de m’enfermer dans la maison de mon adolescence. Mais je n’avais pas prévu l’inévitable : les volets à peine poussés, un goût d’amertume m’emplit la bouche ; toute ma jeunesse fleurie et choyée remontait en moi ; et il me manquait celle qui avait fait de notre petite maison une maison magnifique, ma mère, ma chère maman. Et je pleurai, à la fenêtre, sous un ciel d’une splendeur cruelle.

XLI

Je pensais que Michelle aurait son joli sourire, quand je me présenterais devant elle en disant :

— Vous m’aviez reproché de partir sans avoir revu ma maison de Guéthary ? Je suis revenu tout exprès pour la voir.

Et de là jusqu’à l’aveu de ce que je désirais revoir aussi, la pente serait aisée. Mais imagination et réalité sont des sœurs qui ne se ressemblent guère. Michelle n’eut pas le joli sourire que j’espérais. Il me parut qu’il y avait un peu de tristesse dans son regard. J’en fus déconcerté. Et les phrases que j’avais préparées ne me servirent de rien. Je lui dis, cependant, que je serais fort honoré de lui montrer ma maison et le jardin, un jour, quand elle aurait le temps d’aller à Guéthary.

— Vous dites bien, répondit-elle, si j’ai le temps. Mais je ne l’ai pas, vous le savez.

Je savais que, petite infirmière compatissante, elle prenait son rôle gravement, passait toutes ses journées à l’hôpital, ne se promenait jamais, arrivait tôt, repartait tard. Je fus pourtant déçu. Pouvais-je croire qu’en ma faveur elle dérogerait à ses habitudes, à ses principes ? Fat, triple fat, si je le croyais. Je savais encore qu’elle avait décidé de servir à sa façon, tandis que les hommes servaient à la leur, là-bas, sur la ligne de feu. Elle se dévouait indistinctement à tous ses blessés, sans marquer de préférence pour aucun, je le savais. Elle me le rappela. Et tout de même je savais qu’elle était décidée à ne se laisser distraire de sa tâche par rien, ni personne. Elle insista sur le mot personne, en me le rappelant. Puis, comme si un accueil aussi froid pouvait me leurrer, elle conclut, d’une voix ferme, mais les paupières baissées :

— Vous avez eu tort de revenir.

La leçon était dure. Je ne répliquai pas. Gauche, je murmurai de vagues excuses. Elle me tendit la main, — sa main sans bague, — et serra vigoureusement la mienne.

— Au revoir, dit-elle, et sans rancune, n’est-ce pas ?

C’était net et définitif, et parfaitement clair. A la déclaration que je ne lui avais pas faite, mais qu’elle pressentait, c’était la réponse loyale de cette Michelle, petite infirmière compatissante, que ma mère avait soupçonnée, accusée, et condamnée.

XLII

Dure leçon que me donnait là cette jeune fille de belle race. Dure leçon, après le désarroi qui m’avait chassé de Paris. Dure leçon pour moi, qui n’avais pas eu la force de résister à mon penchant. Dure leçon, qui élargissait mon désarroi. Où me tourner ? A quoi me résoudre ? Avais-je offensé Michelle ? Je ne comprenais pas que, si elle avait baissé les paupières, elle ne les baissait que pour résister peut-être à mon regard navré. Je n’ai compris que plus tard. J’ai toujours tout compris plus tard. Sur le moment, j’étais désorienté. Je regagnai mon Guéthary à pied, par la route nationale. Il ne me restait qu’une solution : quitter le Pays Basque comme j’avais quitté Paris. Il m’était impossible de vivre si près de Michelle, que j’aimais, j’en étais enfin certain, trop certain, et qui ne m’aimait pas. Rentrer à Paris pour obliger ma mère à des mensonges et en souffrir ? Il ne me restait qu’une solution : quitter le Pays Basque comme j’avais quitté Paris, et rentrer dans ma nouvelle famille, — mon régiment, ma batterie, ma pièce, — sans attendre l’échéance de mon congé. Là-bas, au front, sur la ligne de feu, au milieu de mes camarades, je trouverais cette distraction dont Michelle ne voulait pas. Comme elle, et suivant sa leçon, sa dure leçon, j’accomplirais ma tâche d’homme, je servirais. Ainsi, peut-être, oublierais-je. Peut-être. Ma vieille Joséphine en gémit aussitôt. C’était de la folie, disait-elle. Peut-être. Je la laissai gémir et me rendis au bureau de poste. Par télégramme, j’avisai Michelle que je partirais le lendemain soir pour le front. Espérais-je la toucher mieux ? Espérais-je qu’elle viendrait, le lendemain, visiter cette maison qu’elle avait refusé de visiter ? Elle vint, en effet, le lendemain, à trois heures, sonner à la porte de mon jardin. Elle ne venait que pour cinq minutes, afin de me féliciter et me remettre une médaille de saint Christophe. Trop bref enchantement ! Nous nous séparâmes dans le vestibule. Elle détournait la tête, comme pour me dérober le secret de son regard. Sa voix était mal assurée, et sa main cherchait à ne pas s’attarder dans la mienne. La même scène a eu lieu, la semaine dernière, dans le même vestibule, entre les mêmes personnages, quand Michelle est partie. Mais, en 1915, c’était moi qui partais, et j’avais pu voir tout de la scène, et voir, voir que Michelle ne repoussait peut-être pas à jamais mon amour.

XLIII

J’ai connu un soldat, un réserviste de trente-deux ans, qui, à l’issue d’une permission malheureuse, rejoignit son escouade sans tristesse et, le soir même, volontaire pour une patrouille d’audace, tomba entre les deux réseaux de fils de fer. Des camarades ramenèrent son cadavre. De la poche de sa capote, on tira une lettre d’adieu à sa femme infidèle. Ce fut une des premières nouvelles que j’appris, lorsque j’eus rejoint mon régiment en Artois, au point où je l’avais laissé, près de Neuville-Saint-Vaast, dans le chemin des Pylônes. L’homme, un fantassin, était célèbre chez les artilleurs pour sa gaieté, ses bons mots, et son goût de la vie. Débrouillard, il errait sans emploi fixe au milieu de la brigade. En rentrant de permission, il se jeta vers la mort. Je ne rentrais pas sans tristesse, moi, avant d’avoir achevé mon congé de convalescence. Je ne m’étais pas arrêté à Paris, pour échapper aux reproches de ma mère. Et quelle promesse emportais-je de Michelle ? N’avais-je pas tort de lui prêter quelque regret au moment de notre séparation ? N’était-il pas probable qu’elle prît le même air de circonstance à l’égard de chacun de ses blessés repartant pour le front ? Et je songeais que je rentrais à ma batterie après avoir tout perdu : l’espérance d’une Michelle aimée qui m’échappait, et, d’autre part, ce que je ne peux pas écrire. Étais-je découragé ? Michelle l’avait prédit : je ramenais au feu un homme neuf, qu’un peu d’expérience mûrissait. J’étais fatigué. J’aurais voulu dormir. Je dus satisfaire la curiosité de mes camarades, qui réclamaient des récits et des récits. Eux, de leur côté, me donnaient, au hasard d’une conversation sans règle, les nouvelles capables de m’intéresser. Ils avaient subi, le jeudi précédent, un bombardement à obus lacrymogènes. L’adjudant de la 4e batterie avait été tué : notre chef y était promu adjudant. Étrange soirée trop mémorable, où je me réintégrais dans mon rôle de soldat parmi tant de soldats !

Mais un appel brusque nous arracha de nos gourbis :

— Alerte ! L’infanterie demande le barrage.

Je courus à ma pièce avec les autres ; mon siège de pointeur était occupé, je servis de pourvoyeur. Les canons tonnèrent, incendiant la nuit. Tout le secteur aussitôt s’emplit de vacarme, et le ciel, au-dessus de la ligne, de fusées. Les Allemands répondirent. Une rafale de 105 s’abattit à cent mètres de ma batterie. Nous tirions sans compter. Les douilles, éjectées des culasses, sonnaient derrière nous. Soudain, une lueur immense jaillit sur moi avec un fracas effroyable : je tombais, assommé. Depuis lors, je n’ai plus jamais rien vu.

XLIV

Il est peut-être bon que les événements se précipitent, et que le malheur frappe les hommes sans leur donner le temps de réfléchir entre deux mauvais coups du sort. On descend ainsi d’un trait jusqu’au fond de sa peine, on la mesure, et rien ne peut plus accabler désormais la victime. Une chute lente doit défaire davantage les forces vives d’une âme. Je fus frappé, quant à moi, sans avoir le temps de respirer. Quand l’orage s’apaisa, — et c’est une lamentable vérité que tout orage se dissipe ou s’apaise, — je n’eus qu’à prendre conscience des ruines qu’il avait rapidement accumulées. Le bilan, il m’était facile de l’établir. Qui lirait ce cahier croirait, dès maintenant, que je vais déplorer l’accident malheureux qui me rendit aveugle. Hélas ! ma blessure fut plus profonde. Perdre la vue ne m’eût été que de peu, si je n’avais point perdu ma mère. Mais comment écrire cela sans laisser supposer qu’il y a de l’amertume dans ce que je veux dire ? Si je répète que je ne reproche rien à ma chère maman, je ne cherche pas à me convaincre qu’en effet je ne lui reproche rien. Faut-il, faut-il lui trouver une excuse ? J’incriminerais seulement cette longue absence que m’avaient imposée et le service militaire obligatoire et la guerre qui éclata lorsque j’allais être libéré. C’est la part de l’inévitable. Si ma mère s’est peu à peu détachée de moi, même à son insu, ne me suis-je pas simultanément séparé d’elle ? Je me suis mûri loin d’elle. Elle m’écrivait, certes, et des lettres toujours pleines de tendresse, et je lui en écrivais aussi ; mais comme elle est chétive, la tendresse que ne soutient pas le son de la voix on le regard des yeux ! Et puis, la mort de mon père avait tout mis en question. Ce fut le point capital. Je n’étais pas près de ma mère au moment dangereux. Et enfin, qui sait si, même près d’elle, j’aurais rien empêché ? Et qui me prouvera que, même sans la guerre, ce qui fut n’aurait pas été ?

XLV

Je ne déchirerai pas la page que je viens d’écrire. J’y joindrai plutôt l’aveu que je me fais de ma culpabilité. Il serait trop injuste d’accuser tout et de ne pas reconnaître que je fus du moins imprudent. J’avais regagné le front, avant la fin de mon congé de convalescence, sans la permission des autorités militaires, et sans m’arrêter à Paris : une espèce de rancune m’animait ; j’emportais dans ma poche, cependant, à l’adresse de ma mère, une enveloppe préparée, où, ne précisant rien, j’avais enfermé quelques phrases de tendresse déférente et des allusions à mon chagrin de ne plus pouvoir vivre dans une oisiveté que je préférais nommer solitude. Et j’avais souligné le mot solitude. Je désirais qu’elle comprît ce que je comprenais moi-même et que je l’appelais à mon secours sans pourtant rien exiger, puisque je regagnais le front. Appel maladroit, je le sais maintenant. Je l’ai deviné pendant ce voyage lugubre qui s’achèverait dans une gare bombardée. Je l’envoyai, néanmoins. Mon premier geste, en sautant du wagon, fut de jeter à la boîte l’enveloppe qui ne pesait pas lourd entre mes doigts. Il était cinq heures du soir. Deux avions dansaient, au-dessus de la gare, dans un ciel clair où les nuages minuscules et ronds étaient créés par l’éclatement des obus d’une batterie inutile. Six heures plus tard, au milieu de ma batterie à moi, la meilleure de toutes, je m’effondrais, blessé comme je l’ai dit, au cours d’un tir de barrage endiablé dont le fracas me demeure dans les oreilles. Ma lettre à l’adresse de ma mère n’était peut-être pas encore levée de la boîte où je l’avais jetée. Quand elle arriva — le lendemain, ou le surlendemain ? — à destination, rue Jouffroy, ma mère ne savait rien de ma nouvelle blessure. Quand m’arriva la réponse, à Bordeaux, après dix jours de promenades, ma mère n’en savait probablement pas davantage, ni que je ne lirais pas moi-même cette réponse. Une infirmière me la lut. Elle avait commencé à mi-voix, celle finit à voix basse, tout près de moi. Je ne bougeais pas. Elle me posa sur chaque joue un baiser maternel.

— Mon pauvre petit ! murmura-t-elle.

J’avais déjà entendu pareille consolation. Mais quelle honte se mêlait à ma douleur !

XLVI

Cette infirmière, qui était veuve depuis une dizaine d’années, avait ses trois fils sur le front. A chacun d’eux elle écrivait tous les jours une lettre, et elle en recevait une, à peu près tous les jours, de chacun d’eux. Elle m’avait proposé d’écrire à ma mère, sans lui dire toute la vérité. — « Pas encore », avais-je répondu en la remerciant. Et elle s’était presque fâchée de mon refus, où je persistais. Mais, après avoir lu ce que m’envoyait ma mère, elle me plaignit. Ce fut la pitié de cette femme qui, me fouettant, me sauva d’un désespoir trop naturel.

— Je vous en supplie, lui dis-je, laissez-moi seul.

Elle me laissa. Mais je sentais son regard fixé sur moi, et ce m’était une sensation atroce. Je sentais aussi, et par-dessus tout, que je n’aurais pas supporté de voir son regard. Que quelqu’un pût juger ma mère sans tenir compte des circonstances atténuantes, je ne l’admettais pas. Ah ! que m’importait ma blessure, et qu’elle fût de celles que rien ne guérira ! Mais l’autre, l’autre, l’intime, la secrète, je me révoltais à la pensée que cette infirmière l’eût découverte. Veuve depuis une dizaine d’années, comment cette infirmière ne jugerait-elle pas avec sévérité ma mère chérie qui parlait de se remarier ? Car voilà ce que cette infirmière avait lu avant moi, pour moi, voilà ce que ma mère répondait à ma lettre si triste : comprenant, non point ce que j’avais compris, mais que depuis la guerre, et surtout depuis mon séjour à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz, je m’éloignais d’elle de plus en plus ; comprenant qu’elle n’avait aucune raison de lutter contre une jeune fille qui m’éloignait d’elle avant de nous séparer tout à fait ; comprenant que l’avenir se présentait devant elle sous des couleurs trop sombres, ma mère m’annonçait ce qu’elle eût peut-être hésité à m’annoncer, ce à quoi elle ne se fût peut-être jamais résolue, si mon brusque départ pour le front ne lui démontrait pas mon détachement volontaire ; ma mère m’annonçait qu’elle allait se remarier. J’épuisais la coupe.

XLVII

Évidemment, un ami m’eût conseillé d’appeler aussitôt ma mère. J’y songeai moi-même. Que je l’appelle, et elle accourra, me disais-je. Devant son fils aveugle et qui a dorénavant besoin d’elle plus que jamais, elle s’empressera de décider qu’elle ne me quitte plus ; elle ajoutera, pour me rassurer, que sa lettre ne tendait qu’à une épreuve ; elle me jurera qu’elle n’avait pas eu un seul instant l’intention de se remarier ; dans ma joie, je ne protesterai pas, j’accepterai, je croirai. Mais puis-je croire ? J’ai vu ma mère sortir de la maison du capitaine Vuéron, à Passy. C’est le capitaine Vuéron, sans aucun doute, que ma mère veut épouser. Si elle le veut, c’est uniquement parce qu’elle l’aime : ce n’est point, comme dans sa lettre, pour se réserver un compagnon de vieillesse. Vieille, ma mère ? Elle n’a pas quarante-cinq ans. Elle est jolie. Il y a, au fond de ses yeux, des traînées mélancoliques. Mon père n’a pas su la rendre heureuse. L’a-t-elle aimé ? A-t-elle jamais aimé ? Je refuse de me le demander, maintenant. J’osai me le demander, alors. Tout fiévreux sous l’épais pansement qui encapuchonnait ma tête, j’examinai sans crainte les hypothèses, les probabilités, les apparences. Ma mère n’avait pas été heureuse, je ne l’ignorais pas. Au moment où elle pouvait l’être enfin, devais-je accepter, voire exiger, qu’elle se sacrifiât encore pour moi ? Et, en l’appelant à mon chevet, n’aurais-je pas exigé son sacrifice ? Je la connais : elle n’eût pas balancé. Mais, si elle a jadis souffert de n’aimer point, me disais-je, elle souffrira, cette fois, et plus amèrement, d’aimer en vain, et elle mourra sans avoir été jamais heureuse. Je résolus de ne pas l’appeler à mon chevet : une espèce de soif d’héroïsme me contractait la gorge. Le goût de la douleur, ou du chagrin si l’on préfère, il existe. Ma mère ne l’avait-elle pas eu, pendant mon enfance et ma jeunesse ? Je le tenais d’elle. Je résolus de lui cacher le plus longtemps possible que son fils était aveugle et qu’il pensait à elle, dans sa solitude et son malheur, tendrement, très tendrement.

XLVIII

Et Michelle ? Je ne voulais pas davantage penser à Michelle. J’étais aveugle. Plus : j’étais défiguré.

— Presque pas, déclarait l’infirmière, maternelle.

Mais je ne pouvais pas encore toucher de mes doigts mes cicatrices trop fraîches, et je m’imaginais moins épargné que je ne le fus en réalité. J’ai des cicatrices, en effet, au-dessus de l’œil droit, qui a été arraché, à la joue droite aussi ; mais elles ne sont pas horribles, puisque Michelle m’interdit de porter un bandeau. Sur le coup, je me croyais défiguré comme tant de soldats que j’avais vus avant de ne plus rien voir. Et c’est pourquoi, sans révolte d’ailleurs, j’avais, dès mes premières heures de lucidité, renoncé pour toujours à Michelle. Quel espoir pouvais-je garder de la conquérir, quand, valide, j’avais si mal réussi ? Mais, tout en ne voulant plus penser à elle, je ne pensais en quelque sorte que par elle, sans le savoir. D’où me venait, en effet, sinon d’elle aussi, cette soif d’héroïsme abstrait qui m’empêchait d’appeler au secours ma mère pour ne pas entraver son bonheur naissant ? Saisissons-nous d’emblée les motifs confus de nos actes et de nos pensées ? Je ne voulais plus penser à Michelle, mais, sans en avoir conscience, je voulais agir et penser comme elle l’eût fait elle-même, ou comme elle eût approuvé que je le fisse. Servir, se dévouer : elle m’avait appris la rude noblesse de ces verbes français. Ainsi ma mère m’avait appris plus longuement la grandeur sereine de l’indulgence. A cause de l’une et de l’autre, j’étais reparti pour la ligne de feu avant l’heure qu’on m’avait fixée. A cause de Michelle que je désirais conquérir, je désirais mériter son estime mieux que par les misères de mes blessures. Hélas ! je revenais aveugle et défiguré, infirme, assuré de ne plus jamais pouvoir la contraindre d’entendre cet aveu de mon amour qu’elle avait arrêté sur mes lèvres, lorsque je tenais l’occasion de ne pas me taire. Mais j’ignorais que je ne connaissais rien de l’amour, et des femmes, et de Michelle.

XLIX

Se dévouer. Dévouement. Dévotion. Les deux substantifs se touchent, se commandent peut-être.

— Se dévouer ! disait Michelle.

Et elle disait :

— Il faut croire !

Dans ma fièvre et ma solitude malheureuse de l’hôpital de Bordeaux, ma volonté n’était pas si puissante que je ne pusse y faillir. J’entendais Michelle me disant, à Saint-Jean-de-Luz :

— Il faut croire !

Ainsi ma mère m’avait dit, quelques années plus tôt :

— Il faut aimer, les yeux fermés, ceux qu’on aime.

Mais, si j’étais capable d’aimer comme ma mère le souhaitait, je ne me sentais pas capable de la foi que préconisait Michelle. La guerre m’avait détourné de Dieu. J’en étais, du moins, persuadé. Vainement essayai-je, un soir, en pensant à Michelle, de me réciter en moi-même les prières qu’enfant je récitais à voix haute sans tâcher d’en pénétrer le sens.

— Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel !

Cette fois, je m’attachais au sens des paroles : je les trouvais sévères et froides. La fin de l’oraison dominicale ne m’émouvait pas davantage. A un homme frappé comme je l’étais, tout le Pater, malgré l’apostrophe touchante du début, n’offrait pas le réconfort qu’il cherchait.

J’essayai de la salutation angélique. Quelle différence soudaine !

— Je vous salue, Marie, pleine de grâce. Le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus le fruit de vos entrailles est béni.

Une émotion étrange m’envahissait.

— Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il !

Il me semblait que je n’avais jamais entendu paroles si douces, supplique si humaine. Comment avais-je pu oublier l’ineffable simplicité de cette requête ? Je la repris lentement, humblement, pieusement : une espérance inattendue montait en moi. J’étais bouleversé. Je pensais à ma mère, à Michelle, à mes camarades morts ou en péril de mort, à mon père, à moi-même. Je me sentais petit, petit, pitoyable et résigné.

L

Le lendemain, — après trois jours d’un silence qu’elle avait respecté, — je demandai à mon infirmière d’écrire une lettre pour moi. Elle s’installa tout près de mon lit, tout près de ma tête, comme si elle s’apprêtait à recevoir des confidences. Mais je n’écrivais ni à ma mère, ni à Michelle. Je contais seulement mon aventure à mon infirmier de Saint-Jean-de-Luz qui m’avait témoigné de la sympathie et prié de ne pas le laisser sans nouvelles. Si je note que je le chargeais, en post-scriptum, de présenter mes respectueux souvenirs à Mademoiselle Michelle, c’est pour ne pas me dissimuler que je rusais bien naïvement avec ma volonté de ne plus penser à celle que j’informais d’abord, par ce moyen, de mon souci. Ne trichons pas : j’espérais que Michelle répondrait à ce message indirect, et j’aurais été navré qu’elle ne m’envoyât pas, si bref fût-il, un billet de compassion. Mais je n’espérais pas qu’elle ferait ce qu’elle fit. Elle ne répondit pas, en effet. Mais, au soir de la cinquième journée qui s’achevait depuis que j’avais dicté ma lettre, et comme je somnolais, l’esprit engourdi, je fus réveillé par un bruit de pas qui s’arrêtaient devant ma couchette.

— Nous l’avons réveillé, dit une voix de femme que je ne connaissais pas.

— Bonsoir, Pierre ! dit une autre voix.

C’était Michelle, — Michelle avec sa mère, que mon infirmière conduisait, — Michelle qui me saluait par mon prénom, en présence de sa mère. Et j’affirmerais, la main sur le feu, que sa voix tremblait. Mais je passerai : ces minutes de bonheur — oui, de bonheur — que le destin nous accorde, il ne faut pas les émietter en les analysant.

— Nous venons vous enlever, dit Michelle.

Arrivées à Bordeaux après midi, elles avaient mené rondement les démarches : toutes les paperasses étant signées, contre-signées, scellées et enregistrées, Michelle et sa mère, sans mon aveu, m’enlevaient de l’hôpital de Bordeaux et m’emmenaient à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz. J’en demeurais interloqué.

— Vous ne dites rien ? fit Michelle. Vous ne serez pas moins bien soigné qu’ici, vous savez ? ajouta-t-elle par politesse pour mon infirmière.

Mais je ne disais rien. Mes lèvres cependant remuaient. Michelle se pencha vers moi pour écouter. Je le sentis. Des bruits de pas s’éloignaient. Étions-nous seuls, elle et moi ? Je l’entendis qui murmurait à voix basse ce que je murmurais plus bas encore :

— … priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il !

LI

La mémoire des jours heureux est moins fidèle que celle des mauvais jours. Si je désirais rapporter ici tous les détails des deux semaines qui suivirent, je crois que je n’y parviendrais pas. Plus grièvement atteint que lors de ma première blessure, je souffris pourtant moins, parce que j’eus des compensations que je n’avais pas eues. Au cours de ces deux semaines, Michelle se révéla. Dire, selon le cliché consacré, qu’elle m’entoura de soins, serait ne rien dire. Ses soins, elle me les avait donnés sans compter, lors de ma première blessure. Mais j’eus tout de suite l’impression, cette fois, que, loin de se dévouer indistinctement à tous ses blessés, elle me favorisait au détriment des autres. Il me semblait qu’elle ne s’occupait plus que de moi seul. Et moi, loin de m’en réjouir, je m’en affligeais. Trop choyé, je mesurais mieux l’étendue de mon infirmité. Une pudeur me gênait. Peut-être me serais-je élevé contre tant de sollicitude, si Michelle, abandonnant sa réserve de naguère, ne s’était pas mise à me parler de sa famille, de sa mère, de ses deux frères, d’elle-même enfin. Nous avions été sur le pied de la coquetterie, lors de ma première blessure ; nous étions, désormais, tels que deux camarades qui se confient librement l’un à l’autre. Jusqu’à un certain point, toutefois, pour moi comme pour elle : elle et moi, nous dérobions devant des sentiments trop particuliers ; et, devant d’autres, nous n’énoncions que des phrases courtes, retenues. Nous nous découvrions des goûts communs, des aversions pareilles, et singulièrement le même goût de la discrétion et la même aversion de l’emphase. Mais, après ces deux semaines écoulées d’une camaraderie sans familiarité, je m’aperçus que Michelle m’avait nommé Pierre, un jour, à Bordeaux, et depuis ce jour jamais.

LII

Ce fut une très douce camaraderie, qui ne pouvait pas durer. Michelle me devenait indispensable. Elle me lisait les journaux, prompte à y trouver ce qui m’intéressait. Où avait-elle appris si vite à déjouer les entretiens dangereux, je veux dire ceux qui risquaient de me rappeler trop brutalement que j’étais condamné à la cécité perpétuelle ? Avec un tact incomparable, elle me décrivait gens et choses. Sans effort, par elle, je voyais ce que mes yeux ne voyaient plus. Sans effort, par elle, je m’habituai à ne plus voir. Et jamais rien ne la lassait. Ce n’est que quand elle me quittait, le soir, pour regagner Ciboure et la maison de sa mère, que je sentais que la nuit était vraiment venue. Quel souvenir je garde encore des promenades qu’elle me fit faire, en voiture ou à pied, dès que j’eus l’autorisation de sortir ! Comme ma première convalescence me paraissait fade et morne près de celle-ci ! Avais-je le pressentiment que notre camaraderie s’achèverait de la façon qu’elle s’acheva ? Et Michelle avait-elle tout prévu, tout accepté ? Comprenait-elle qu’elle m’était devenue indispensable ? Elle allait au-devant de mes désirs, me proposait le livre dont j’avais envie, m’offrait la promenade qui me plaisait, devinait que je préférais quelquefois rester à l’ombre dans le jardin de l’hôpital. Quand elle arrivait, le matin, près de mon lit, elle jugeait sans peine de mon humeur. Ah ! l’étreinte de nos mains, quand elle arrivait et quand elle me quittait ! Mieux que si je les avais regardées, je connaissais parfaitement ses mains, ses mains menues aux ongles allongés, que n’ornait aucune bague. Mais je n’osais pas les retenir dans les miennes aussi longtemps que je le désirais. Et elle ne les y laissait pas plus longtemps que je ne les retenais, et elle ne les retirait pas avant que j’eusse desserré les miennes. Chères, chères mains de ma chère Michelle !

LIII

Notre très douce camaraderie pouvait-elle durer ? Michelle me dit, un jour :

— Maman vous invite à prendre le thé, ce soir, à la villa. Ne voulez-vous pas connaître ma maison ?

Michelle était toute dans cette phrase qui, proférée par une autre, n’eût été que sans délicatesse à l’endroit d’un aveugle ; mais Michelle me guidant avait le droit d’affirmer qu’elle me ferait connaître sa maison. Je la connaissais déjà par maint entretien. La couleur des volets et du portail de bois, le dessin du jardin et les fleurs qui le rehaussaient, l’ameublement du large vestibule ouvert sur la baie de Saint-Jean-de-Luz, le petit salon de Michelle, au deuxième étage, d’où l’on apercevait le fort de Socoa pourvu qu’on se penchât un peu, je connaissais tout cela, depuis mon retour. Mais que Michelle, avec l’assentiment de sa mère, m’y menât, j’en avais le cœur qui battait : ne me prouvait-on pas qu’on ne me considérait plus comme un blessé parmi les blessés ? La journée était chaude. Sur le pont de Ciboure, le soleil tapait dur, et une odeur de poussière et de marée ajoutait à mon malaise.

— Nous trouverons de la brise, là-haut, me dit Michelle.

Elle avait la gentillesse de n’attribuer ma gêne qu’à des causes extérieures. Assis à sa gauche dans la voiture, je n’avais pas envie de parler. Je redoutais de cette promenade et de cette visite je ne sais quelles conséquences fâcheuses. Je craignais de commettre quelque maladresse qui indisposerait la mère de Michelle, après quoi la maison qui s’ouvrait me serait à jamais fermée. J’étais maussade. Comme si elle suivait le cours de mes pensées, Michelle me dit :

— Nous n’avons invité personne, je vous en préviens. Il n’y aura que maman et moi.