PANOUILLE
Le présent roman, intitulé Panouille, du nom de son principal personnage, avait été annoncé sous le titre de L’Églantine.
DU MÊME AUTEUR
ROMANS :
- Mienne (1).
- Mousseline (1).
- Le Chèvrefeuille (2).
- Le Purgatoire (1).
- L’Histoire merveilleuse de Robert le Diable (1).
- Monsieur Jules (3).
TRADUCTIONS :
- Le Livre des Baisers (1).
- Les Amours de Faustine (1).
- La touchante aventure de Héro et Léandre (1).
- Le Chapitre treize (1).
- Épigrammes de Rupin (1).
- Allah veuille ! (4).
(1) Librairie Edgar Malfère, Amiens.
(2) Librairie Gallimard, Paris.
(3) Librairie Albin Michel, Paris.
(4) Librairie Flammarion, Paris.
Le prix Goncourt 1924 a été décerné à Thierry Sandre pour Le Chèvrefeuille, roman, Le Purgatoire, souvenirs d’Allemagne, et Le Chapitre treize, traduction.
THIERRY SANDRE
PANOUILLE
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, RUE DE GRENELLE, 1926
L’ÉDITION ORIGINALE de cet ouvrage a été tirée à MILLE TROIS exemplaires et comprend : cent neuf exemplaires réimposés dans le format in-quarto tellière, sur papier vergé Lafuma-Navarre au filigrane nrf, dont neuf hors commerce marqués de A à I, et cent destinés aux Bibliophiles de la Nouvelle Revue Française, numérotés de I à C, huit cent quatre-vingt-quatorze exemplaires in-octavo couronne sur papier vélin pur fil Lafuma-Navarre dont quatorze hors commerce marqués de a à n, huit cent cinquante destinés aux Amis de l’Édition originale numérotés de 1 à 850, et trente exemplaires d’auteur, hors commerce, numérotés de 851 à 880. En outre, il a été tiré cinquante exemplaires d’auteur hors commerce sur papier Turner Or numérotés TS. 1 à TS. 50.
EXEMPLAIRE No
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays y compris la Russie.
Copyright by librairie Gallimard, 1926.
A POL NEVEUX
PREMIÈRE PARTIE
I
— Fixe !
— Repos.
Les hommes ayant pris l’attitude commandée, le lieutenant Calorgne salua, s’immobilisa, pieds joints, au milieu de la chambre, regarda l’un après l’autre les canonniers en bourgeron fichés sur place, parut satisfait, puis se donna un coup de cravache sur la jambière et, n’ayant dans la voix ni dans l’allure plus rien d’un chef qui veut imposer, il prononça :
— Autour de moi, rassemblement.
Il s’était assis au pied du lit le plus proche.
— Vise-le ! murmura Rechin derrière le brigadier. Il va faire son petit capitaine.
Le capitaine Joussert avait en effet accoutumé de s’asseoir au pied d’un lit, lorsque, passant dans les chambres, il désirait haranguer familièrement ses canonniers. Mais, ce que les hommes acceptaient de leur capitaine comme une marque spontanée de bienveillance, ils le tournaient à singerie de la part du lieutenant. Car ils savaient que le lieutenant Calorgne n’était sorti ni de Polytechnique ni de Versailles et qu’il n’avait dû son galon de sous-lieutenant qu’aux hasards de la guerre, où il n’avait accompli aucune action d’éclat.
Un bruit de voix venait de la pièce voisine.
— Fermez la porte ! cria le lieutenant Calorgne.
Et il sacra pour souligner son ordre.
Une vingtaine d’hommes, le calot à la main, se pressaient devant lui, curieux. Il eut un geste découragé.
— Mes amis, commença-t-il.
Pour la troisième fois, il recommençait le discours qu’il avait déjà tenu devant les hommes de la première, de la deuxième et de la troisième pièce.
— Mes amis, dit-il sans enthousiasme, vous connaissez les événements du Sud-Algérien. Les dernières nouvelles sont excellentes. L’attaque des Beni-Aïn a échoué complètement.
Il répéta :
— Complètement.
Et il ôta son képi noir galonné d’or qu’il posa à côté de lui.
— Néanmoins, continua-t-il, et il avait l’air ragaillardi de se servir de ce mot, la situation ne laisse pas d’être sérieuse.
Rien ne fixe l’attention d’une assemblée mieux qu’une phrase vague, sourde, chargée de menaces et de réticences, et qui dupe d’abord celui qui la lâche avec une circonspection inquiétante. Devant le lieutenant Calorgne, les vingt hommes de la quatrième pièce ouvraient des yeux inquiets. Il y retrouva un peu d’assurance pour achever sans variantes notables le discours qu’il avait déjà tenu aux hommes de la première, de la deuxième et de la troisième pièce. A quoi tendait-il ? A recruter des volontaires pour la campagne du Sud-Algérien.
Les visages demeuraient impénétrables. Le lieutenant Calorgne pataugeait dans de longues considérations sur la qualité des armements du caïd Abd El Kracine.
— Abd El Kracine, disait-il à chaque retour de phrase.
Et il prononçait ce nom comme on prononçait en France le nom de Guillaume II au début de la guerre de 1914.
— La guerre ! disait aussi le lieutenant Calorgne.
Et il prononçait ce mot comme d’autres prononcent le mot Dieu. Après quoi, il s’oubliait à rappeler un des premiers engagements de 1914 auxquels il avait assisté, en Belgique, près de Roselies. Ce qui l’amenait à célébrer la fraternité véritable des soldats de la grande guerre, puis, par une pente naturelle, à demander que l’exemple des aînés fût suivi et que de nombreux volontaires se fissent inscrire, afin d’aider à la relève nécessaire des troupes du Sud-Algérien et pour permettre aux camarades harassés de goûter un repos qui leur était bien dû.
A mesure qu’il parlait, le lieutenant Calorgne, en dépit des lieux communs qu’il dévidait avec application, s’échauffait et devenait pressant. Pas un homme cependant ne levait la main ou ne faisait un pas vers lui.
— Réfléchissez, dit le lieutenant Calorgne. Agissez selon votre conscience. La patrie a besoin de vous.
Il se leva. Les hommes s’écartèrent pour le laisser partir.
— Rompez ! commanda-t-il.
Puis, s’étant recoiffé, et plus familièrement :
— Au revoir, dit-il.
Mais il ne semblait pas ravi de son succès.
Or, comme il allait sortir, un canonnier entra, qui avait poussé la porte avec violence. L’homme traînait un paquet de brides et de bricoles. Il paraissait furieux. En apercevant le lieutenant, il s’immobilisa.
— Hé ! Panouille ! lui cria Rechin, au milieu du brouhaha que provoquaient le départ du lieutenant et l’arrivée brusque de ce Panouille. Tu veux aller en Algérie ?
Troublé, mais toujours furieux, Panouille, sans hésiter, répondit :
— Du flan.
II
La réponse du canonnier Panouille avait été si agressive que le lieutenant ne put pas feindre de ne pas l’avoir entendue. La suite, on la devine : observation du lieutenant, maladroites excuses de Panouille, remontrances, attitude plus maladroite du coupable, annonce d’une punition, réplique inutile, mines sournoisement réjouies des camarades témoins de la scène, départ enfin du lieutenant, et le classique juron, bref et sonore, exhalé par Panouille.
Le dénommé Panouille n’était pourtant pas une des fortes têtes de la batterie. Loin de là. On le connaissait plutôt comme un des canonniers les plus inoffensifs. On se contait les farces dont il avait été la victime. Il n’avait qu’un tort : il se fâchait quand il croyait qu’on se moquait de lui. Et il le croyait souvent parce que, natif de Passenans (Jura), enfant trouvé, paysan dénué de toute instruction au point qu’il ne savait pas lire en arrivant au régiment, il souffrait d’être en quotidien contact avec des citadins, parisiens pour la plupart. Eux, sans méchanceté, s’amusaient de lui, le taquinaient. Lui, n’entendait pas la plaisanterie, se méfiait, et, n’usant jamais de sa force afin de châtier les rieurs, il se contentait de les injurier. Il n’avait à sa disposition qu’un vocabulaire restreint, mais il l’épuisait à tout propos. A fréquenter les Parisiens de sa pièce, il l’avait enrichi de quelques grossièretés d’argot que, brave garçon, il employait sans malice. Il ne pensait ainsi qu’à mater les rieurs avec leurs propres armes. Il n’excitait que davantage leur joie.
Pauvre Panouille ! Dès les premiers jours, au régiment, il s’était senti perdu. Les autres, camarades ou chefs, avaient vite compris qu’il était sans défense, malgré sa taille d’hercule et ses mains formidables de valet de ferme. Renonçant à lui faire retenir la nomenclature du revolver d’ordonnance, les chefs n’avaient pas abusé de sa simplicité : on lui confiait les corvées pénibles, dont il s’acquittait avec zèle. Plus souvent qu’à son tour, il était de balayage ou garde d’écurie. Mais il devait surtout ces charges à la ruse de ses camarades, qui en profitaient sans remords. Et, s’il essayait de protester quand il voyait qu’on exagérait, les plaisanteries des uns, s’ajoutant aux ordres des autres, l’obligeaient à plier en silence après de gros mots lancés comme des pavés dans la discussion.
Un seul des hommes de sa chambre devinait que la patience de Panouille finirait par éclater. C’était Rechin, son voisin de lit, habile entre les habiles, qui savait se débrouiller pour filer en permission à Paris tous les dimanches.
Rechin évitait de blesser Panouille, comme il évitait de se heurter de front à tout le monde. Forte tête, cependant, lui, difficile à duper, s’avouant en particulier antimilitariste et pacifiste, mais correct, voire obséquieux en face du moindre gradé, il affectait de ne pas se moquer ouvertement de Panouille. Il en tirait aux yeux de Panouille une espèce de supériorité que Panouille respectait. Et le brave Panouille ne démêlait pas dans les propos de Rechin ce qu’ils avaient d’astucieux.
C’était, on s’en souvient, l’apostrophe de Rechin qui avait suscité la malencontreuse réponse de Panouille en présence du lieutenant, et la punition qui s’ensuivit. Mais Panouille tout aussitôt l’oublia ; car, à peine le lieutenant disparaissait-il, Rechin murmurait de durs reproches à l’adresse de cette brute à galons ; seulement, il s’arrangea pour que nul autre ne pût les entendre ; ce qui n’empêcha point que Panouille, au milieu des rires de la chambre, se crut moins abandonné.
Panouille avait jeté sur son lit son paquet de brides. Il jeta rageusement son calot sur le tout. Et il accompagna le geste d’un juron bref et sonore.
— Ça va, ça va, fit à mi-voix le brigadier, qui craignait le retour du lieutenant.
Panouille eut un sursaut.
— Vous trouvez que ça va ?
Et il renouvela son juron.
Déjà les hommes, gouailleurs, pressentant l’orage, se rassemblaient. Le brigadier, brigadier depuis huit jours, vit son prestige en péril. Il répéta :
— Oui, je vous dis que ça va. Et que ça suffise, hein !
Il était devant Panouille, les mains dans les poches, fier de son autorité et redoutant de la perdre.
Panouille aurait peut-être répondu. Par malheur, ce que craignait le brigadier se produisit : le lieutenant Calorgne revenait sur ses pas. Il avait entendu les dernières paroles du brigadier. Il s’arrêta.
Panouille, confus et ulcéré, n’eut pas le temps de se ressaisir. Sans comprendre ce qu’il disait, il répéta machinalement son juron.
— Insulte à un supérieur ! exclama le lieutenant. Votre affaire est claire, mon ami.
Panouille ne dit plus rien. Ses lèvres remuèrent. Il serrait les poings.
— Misère ! murmura dans un souffle Rechin, derrière lui.
Alors, poings dressés, Panouille s’élança.
— En prison ! cria le lieutenant qui brandit sa cravache.
Mais deux hommes déjà tenaient Panouille.
— En prison tout de suite ! ordonna le lieutenant.
III
Un beau tumulte se déchaîna promptement dans la chambre, après le départ de Panouille, que le lieutenant Calorgne conduisait lui-même jusqu’aux locaux disciplinaires. Des autres chambres, les canonniers affluaient, curieux. Chacun donnait son avis, approuvait ou désapprouvait Panouille ou le lieutenant, demandait une explication, se faisait conter la scène. Les canonniers de la chambre de Panouille étaient à l’honneur. De la batterie, la nouvelle courut aux batteries voisines.
Bientôt, dans tout le groupe, il ne fut plus question que de l’affaire Panouille. L’heure au demeurant s’y prêtait. A l’instant qu’on emmenait Panouille en prison, le trompette de garde sonnait la soupe. Panouille, qui n’était peut-être pas connu de tous les hommes de sa batterie, fut en peu de temps connu du groupe entier. Au réfectoire, on ne parla que de lui. Et naturellement il y eut vite des versions différentes, contradictoires, sinon extravagantes, d’une scène qui avait été bien simple. Et Rechin ne perdit pas l’occasion de murmurer contre les ignobles rigueurs de la discipline militaire, le récit détaillé qu’il faisait de la scène ne semblant servir que d’illustration à ses théories d’homme affranchi, car il se qualifiait tel. Et on l’écoutait sans discuter.
Cependant, au bureau de la batterie, le lieutenant Calorgne s’évertuait à rendre compte au capitaine des événements dont tout le quartier s’entretenait. Le capitaine Joussert avait d’abord écouté, lui aussi, sans discuter.
Quand le lieutenant, qui s’essuyait le front, eut achevé :
— Voulez-vous sortir une minute, je vous prie ? dit aux deux fourriers le capitaine.
— Emballez donc le paquetage de Panouille, ajouta le lieutenant qui se sentit gêné.
Point par point, le lieutenant dut préciser les circonstances de l’affaire. Le capitaine interrompait les digressions, posait des questions nettes, exigeait de nettes réponses, si le lieutenant se dérobait ou répondait de façon insuffisante.
— Considérez, mon capitaine, disait l’un, non sans emphase.
Et il invoquait le règlement intérieur, revendiquait les droits de la discipline, bredouillait en s’emportant comme si l’autre refusait de se laisser convaincre.
Et l’autre demandait :
— A quel moment avez-vous levé votre cravache ?
Bref, le capitaine réserva son jugement. C’était un homme petit, maigre, au regard aigu. Il n’alla point jusqu’à désavouer son lieutenant. Il lui dit :
— Il faut être prudent, Calorgne. La discipline suppose plus de tact que d’intransigeance.
— Mais, mon capitaine…
— Ce Panouille n’est pas un mauvais canonnier ?
— Mauvais, non, mais on ne peut pas dire qu’il soit bon canonnier. Comme conducteur de derrière au caisson…
— Je l’interrogerai devant vous, cette après-midi, conclut le capitaine.
Puis, lentement :
— Si on pouvait lui épargner le conseil de guerre.
— Mon capitaine…
— Voulez-vous avoir l’obligeance de rappeler les fourriers ?
Le lieutenant n’insista pas.
Le capitaine Joussert se remit à ses paperasses : une circulaire du ministre était étalée devant lui.
Mais, brusquement :
— Mon capitaine, dit sur un ton de triomphe le lieutenant Calorgne, en rentrant suivi des fourriers, regardez ce qu’on a trouvé dans le paquetage de Panouille !
Il montrait un journal plié.
— L’Humanité !
— Ah ! fit le capitaine. De quand ?
— D’hier. Vous voyez, mon capitaine, quand je parlais de discipline…
— Mais, répliqua le capitaine, je croyais que cet homme ne savait pas lire ?
— Il ne savait pas lire quand il est arrivé au corps, en effet. Mais il a suivi le cours des illettrés. Et la preuve qu’il sait lire à présent…
— Donnez-moi ce journal, dit le capitaine. Où l’a-t-on trouvé ?
Le maréchal des logis répondit :
— Entre la veste et la culotte no 2, mon capitaine.
— Par conséquent caché, souligna le lieutenant.
— C’est fâcheux. Avec ces histoires du Sud-Algérien…
Le capitaine Joussert frappa de toute sa main ouverte sur le journal posé près de la circulaire du ministre.
— Enfin ! nous verrons. Je ne vous retiens plus, Calorgne. A ce soir, et bon appétit.
— Merci, mon capitaine, et à vous de même.
Le lieutenant joignit les talons, salua, serra la main que le capitaine lui tendait, salua plus mollement les deux fourriers qui s’étaient levés de leur chaise, et sortit.
— Je ne vous retiens pas non plus, dit alors le capitaine aux fourriers, qui obéirent sans retard.
Et, demeuré seul dans le bureau, il déplia le journal de Panouille.
IV
Le lieutenant Calorgne était marié. Depuis deux ans qu’il servait sous les ordres du capitaine Joussert en qualité de second, mais il disait, lui, de lieutenant en premier, comme on disait avant la guerre, il n’achevait pas un repas sans faire à sa femme la critique d’un acte ou d’une parole de son capitaine. Le capitaine Joussert en effet était plus jeune que son lieutenant et il n’avait pas connu ce temps prodigieux d’avant la guerre.
Quand le lieutenant Calorgne disait « avant la guerre », il disait tout et n’avait plus rien à dire. Avant la guerre, les capitaines observaient les règlements, tous les règlements, règlement intérieur et règlement de manœuvre, et ils exigeaient qu’on les observât autour d’eux. Avant la guerre, les capitaines dirigeaient de haut l’économie, la discipline et le travail de leurs batteries : ils laissaient quelque initiative à leurs lieutenants ; ils en laissaient même à l’adjudant et aux maréchaux des logis rengagés ; ils ne se mêlaient pas de tout comme ils s’en mêlaient depuis la guerre. En tout cas, avant la guerre, les capitaines acceptaient les punitions que leurs subordonnés infligeaient ; ils ne se permettaient que de les aggraver. Et en tout cas, avant la guerre, un lieutenant en premier savait sur quel pied danser.
Autre expression favorite du lieutenant Calorgne, qui achevait en 1914 comme maréchal des logis sa treizième année de service : avec un capitaine tel que le capitaine Joussert, il ne savait jamais sur quel pied danser. Il l’avouait devant sa femme à peu près une fois par jour. Et sa femme hochait la tête, sans se risquer à la contradiction, car, ayant été épousée par un maréchal des logis qui rêvait de devenir adjudant, elle était devenue la femme d’un sous-lieutenant, puis d’un lieutenant. Comme son mari, elle avait pris du galon et elle se surveillait. Comme lui, chaque fois qu’elle disposait de loisirs, elle lisait, afin de ne pas être indigne de son nouveau rang. Le lieutenant Calorgne, conscient des charges de son grade, s’efforçait de dépouiller le vieux sous-officier. Avant la guerre, il lisait le Journal ; depuis la guerre, il ne lisait plus que l’Écho de Paris, qu’il tenait ostensiblement à la main pour n’être pas mal jugé par ses supérieurs. Tirant un peu d’orgueil d’être un des anciens de son régiment, il ne se rappelait jamais sans fierté que le colonel avait un jour déclaré que les traditions de l’armée française seraient sauvegardées et maintenues par les sous-officiers d’élite dont la guerre avait fait des officiers.
Il ne faudrait donc pas décider trop tôt que le lieutenant Calorgne fût une brute, la brute à galons que le canonnier Rechin, ajusteur de Levallois, stigmatisait sévèrement. Non. Il se croyait investi d’une responsabilité qui le préoccupait. Certes, tandis que maréchal des logis il rêvait, avant la guerre, de finir dans la tunique d’un adjudant, il rêvait, depuis la guerre, quelquefois, qu’il endosserait peut-être un jour la vareuse à trois bouts de galon d’or d’un capitaine ; mais, lieutenant, il était content de son sort, d’autant que, sincère envers lui-même, il ne considérait pas sans appréhension que le réglage du tir d’une batterie est chose délicate. Lieutenant, il n’était chargé que de veiller à ce que le capitaine eût à son service un personnel sûr et un matériel éprouvé. Tâche néanmoins importante. Sur l’un et sur l’autre, le lieutenant Calorgne veillait dans sa batterie. Seulement, depuis la guerre, l’esprit des hommes n’était pas ce qu’il était avant la guerre. Celui des officiers non plus, ou du moins celui de certains officiers. Et la tâche du lieutenant Calorgne s’en trouvait moins facile, sinon moins importante.
La résistance du capitaine Joussert, qui n’avait pas semblé juger que le cas du conducteur Panouille fût grave, on concevra qu’elle ait pu émouvoir le lieutenant Calorgne. Il s’en plaignit à sa femme pendant le déjeuner. Même il n’attendit pas la fin du repas pour s’en plaindre.
— Qu’on ait la guerre demain, dit-il avec amertume, et je ne réponds pas des hommes avec un capitaine comme celui-là. Il hésite, il cherche des si, des car et des pourtant. On ne sait jamais sur quel pied danser. Tiens ! ce Panouille, le type même de la bête à qui on ne peut rien faire comprendre, mais qui comprend assez bien quand il s’agit du mal, c’est tout juste si le capitaine ne l’a pas défendu contre moi.
— Contre toi ?
— Oui, contre moi. On croirait, ma parole, que je ne connais pas mon métier. J’en ai pourtant vu, des cabochards, au cours de ma carrière ! Le capitaine, lui, il n’a pas égard à mon expérience. Il s’imagine tout connaître par lui-même. Des hommes, ça ne se manie pas comme des chiffres, que diable ! Il faut de l’expérience, que diable ! Et le capitaine aura beau poser ses qui, ses comment, et ses pourquoi, veux-tu que je te dise ? Ce Panouille, en gros et en détail, il ne mérite aucune pitié. Songe donc à quel moment nous sommes ! On nous demande des volontaires pour le Sud-Algérien, parce que, soit dit entre nous, les renseignements officiels sont excellents, mais moi je pense que, si la situation était excellente, on n’aurait pas besoin des troupes de la métropole.
— Tu ne vas pas partir, au moins ?
— Je partirai si je dois partir. Écoute, à une époque comme celle-ci, j’estime qu’il ne faut pas que la discipline se relâche. Moi, je te dis : l’affaire de ce Panouille est plus sérieuse que le capitaine n’a l’air de se le représenter. Ce Panouille, c’est un misérable, et rien de plus.
A la même heure, dans le bureau de la batterie où le lieutenant Calorgne avait quitté son capitaine, le capitaine Joussert, demeuré seul, repliait, après l’avoir lu attentivement, le journal qu’on avait découvert au milieu du paquetage de Panouille, et, s’oubliant jusqu’à parler tout haut, exclamait :
— Les misérables !
V
Comme il allait sortir du quartier, salué par l’homme de garde à la porte, le capitaine Joussert, ayant rendu le salut, s’apprêtait à saluer le colonel, qui venait de sortir aussi et allumait une cigarette. Le colonel l’arrêta.
— Eh bien ! Joussert, avez-vous beaucoup de volontaires ?
— Nous en aurons, mon colonel.
— Certainement, nous en aurons.
— Nous en aurions davantage, si les journaux de gauche ne menaient pas la campagne qu’ils mènent.
— Les journaux de gauche ?
— Oui, mon colonel : l’Humanité, le Prolétaire, l’Ami du Peuple.
— Ce ne sont pas des journaux de gauche, Joussert : ce sont des feuilles communistes.
— Si vous voulez, mon colonel, mais le gouvernement devrait interdire de pareilles publications.
Le colonel prit le bras du capitaine.
— Comme vous êtes entier ! Toujours le même, alors ? Toujours le Joussert qui pleura, le jour de l’armistice, parce que, à son avis, on signait quinze jours trop tôt ?
Respectueusement, mais fermement, le capitaine se dégagea de l’étreinte de son supérieur.
— L’intérêt de la France, après tant de sacrifices consentis…
— La France n’a pas voulu verser une goutte de sang de plus qu’il n’était nécessaire.
— C’est pourquoi elle en versera des litres et des litres, avant que ses régions dévastées soient reconstruites.
— Votre Maurras le dit.
— Mon colonel, je ne suis pas royaliste : je suis Français.
Le ton du capitaine devenait sec.
— Ne vous emportez pas, Joussert, je ne vous parlais pas en supérieur. Nous sommes deux Français qui causons de notre pays.
— J’aime mon pays, mon colonel.
— Qui ne l’aime pas ? Reste à savoir si vous ne l’aimez pas comme font ces jaloux qui rendent la vie, sinon impossible, du moins très dure à celle qu’ils aiment. Je connais vos opinions, Joussert. Elles ne me regardent pas quand nous sommes en service ; mais ici, dans la rue, nous pouvons en discuter. Nous en discutions là-haut, sur le front, en toute franchise.
— La guerre est finie, mon colonel.
— Et vous ne pardonnez pas à la République de l’avoir gagnée ?
— Mon colonel, la République l’a gagnée en se servant de tous les Français, sans chercher à savoir s’ils étaient républicains, et par des moyens d’une orthodoxie douteuse.
— Oui, Clemenceau, la censure, le Parlement muselé, toute l’antienne ! Mais avouez donc que la République fut intelligente.
— Je conçois mal l’intelligence d’une entité aussi vague.
— Géomètre, va !
— Sans doute, mon colonel, et avouez à votre tour que j’ai le droit de m’étonner que, si peu de temps après l’armistice, cette République, rentrée dans son ornière, se laisse entraîner vers une guerre de diversion qu’elle peut achever du jour au lendemain, si elle le désire.
— Vous en tranchez à votre aise.
— Mais non, mon colonel. Le soulèvement des Beni-Aïn était facile à prévoir et à prévenir. Rappelez-vous que les montagnards de l’Aurès se sont déjà soulevés pendant la grande guerre : la répression fut immédiate et, en France, on l’ignora. Aujourd’hui, l’Islam, exaspéré par l’Angleterre et attisé par la Russie, cherche à se délivrer. Voyez l’Égypte, voyez l’Inde. Nous verrons la Tunisie, le Maroc, toute l’Algérie peut-être, pour le seul profit de l’Allemagne qui, cachée dans la coulisse, s’amuse de nous énerver ainsi sans risquer autre chose qu’un peu d’argent.
— Hé ! mon ami, la République n’ignore pas, je pense, ce que vous n’ignorez pas ? Faites-lui confiance. Elle a conquis l’Islam par une politique d’humanité plutôt que par les armes : elle saura garder sa conquête. On a beaucoup exagéré l’importance de cette guerre du Sud-Algérien, parce que nous avons été surpris. Au fond, ce n’est qu’un soulèvement de trois ou quatre tribus : pour nous, une promenade militaire, quand notre corps expéditionnaire sera prêt. Ça ne vous tente pas, Joussert ? Je regrette quant à moi qu’on n’ait pas besoin de colonel : je reviendrais peut-être de là-bas avec les étoiles, tandis qu’ici je ne peux plus rien espérer, et pourtant je ne me plains pas.
Ils étaient arrivés au tournant de la rue. Le colonel tendit la main au capitaine.
— Au revoir, Joussert. Vous allez à gauche ?
— C’était sans le vouloir, fit-il de suite.
Et il sourit à son jeu de mots. Mais, afin de ne pas se séparer du capitaine sur une plaisanterie, il ajouta, sans transition :
— L’adjudant de semaine m’a dit qu’on avait conduit un de vos hommes aux locaux disciplinaires. Rien de grave ?
— Non, mon colonel. Rien.
— Au revoir.
Le capitaine Joussert joignit les talons et salua, réglementairement.
VI
Quand le brigadier de garde, jugulaire au menton, ouvrit la porte du cachot, Panouille leva la tête.
— Voilà ta soupe, lui annonça Rechin, qui se hâta d’entrer.
Panouille sourit tristement à son voisin de lit.
— T’es un bon pote, dit-il.
— C’est bien le moins. Les autres n’y pensaient même pas, à ta soupe. J’ai dû le rappeler au cabot.
— Allons, allons ! commanda le brigadier. Pas de discours ! Défense de communiquer avec les prisonniers.
Rechin protesta.
— Tu fais du zèle ?
— Ne me tutoie pas, répondit le brigadier, et dépêche-toi de sortir. Tu ne vois pas que l’adjudant de semaine nous regarde ?
— Bon, bon, je sors. T’avais qu’à le dire.
Rechin sortit du cachot.
— Quel métier ! murmura-t-il. Si c’est pas une honte de traiter des hommes comme ça, pire que des forçats qui ont commis un crime ! Ah ! vivement la classe !
— Cent quinze demain matin, acheva le brigadier en soupirant.
Mais il se ressaisit, et, élevant la voix :
— Dites donc ! Faudrait dire à votre maréchal des logis de semaine que cet homme-là n’a pas de couverture, et puis qu’on ne l’a pas fouillé. C’est la consigne. Vous le direz à votre maréchal des logis : je tiens à ma perme de dimanche, moi.
— Le copain n’ira pas, lui, lança Rechin, la bouche amère.
— Ce n’est pas une raison pour que je n’y aille pas, répliqua le brigadier.
— T’as rien à cacher de tes affaires ? demanda Rechin à Panouille qui mangeait machinalement.
— Allons ! allons ! répéta le brigadier. Que ça finisse !
— Je m’en vais, je m’en vais.
Et Rechin s’éloigna, sans hâte.
La gamelle entre les genoux, Panouille mangeait. Debout devant la porte, le brigadier attendait, le trousseau de clefs à la main.
— Qu’est-ce que c’est que vous avez fait ? dit-il d’une voix indifférente.
Panouille en laissa la cuiller à mi-chemin de sa bouche, puis, la reposant dans la gamelle :
— Des bêtises, dit-il sourdement. Ils m’avaient mis à ressaut.
— Qui ça ?
— Le logis de semaine.
— Je croyais que c’était le lieutenant Calorgne.
— Lui aussi, mais après, parce que j’étais à ressaut. Le lieutenant, c’est une charogne, sûr et certain, tu parles ! Mais le maréchal des logis, ah !…
Et derechef il lâcha le juron qui, dans la chambre, une heure plus tôt, avait déchaîné sur lui l’orage.
— Comprenez, brigadier, poursuivit-il, ne mangeant plus. Il m’en veut, celui-là. Ça fait le troisième dimanche que je suis garde d’écurie. C’est-il juste ?
— Évidemment, trois dimanches…
— Sûr et certain. Et puis, vous savez, c’est pas mon tour. J’ai calculé, c’est pas mon tour, je devais avoir ma perme. Ça fait deux mois que j’en ai pas demandé. Il a rien voulu savoir : ça m’a mis à ressaut, comprenez.
— Je comprends. C’est pas drôle.
— La petite m’avait écrit.
— Vous êtes fiancé ?
— C’est pas ça. C’est parce qu’elle avait des ennuis dans sa place avec le gars qu’ils ont pris après moi.
— Je comprends.
— Comprenez, qu’est-ce que ça va devenir maintenant ? J’en aurai bien pour trente jours par le général.
Le brigadier, moins indifférent, hocha la tête.
— C’est un cas de conseil, prononça-t-il lentement.
Panouille blêmit.
— Un cas de conseil !
— Probable. Voies de fait contre un supérieur à l’occasion du service.
— Voies de fait ?
— T’as pas l’air de comprendre. As-tu frappé le lieutenant, oui ou non ?
— Je l’ai pas frappé.
— Tu es sûr ?
— Je l’ai pas frappé. C’est lui qui voulait me foutre sur la gueule avec sa cravache.
— Alors, je ne sais plus.
— Ça peut pas être un cas de conseil. J’ai jamais fait de mal à personne.
— Mange toujours, tu as le temps d’y penser. Grouille-toi, voilà l’adjudant qui rapplique.
— J’ai pas faim.
— Faut manger.
Panouille n’avait plus faim. La crainte du conseil de guerre, éveillée en lui par le brigadier, l’écrasait tout à coup. Il essayait de se débattre contre l’obsession prochaine. Il en demeurait stupide. Il répéta :
— Ça peut pas être un cas de conseil.
— Vous ne voulez plus manger ?
Le brigadier prit la gamelle à moitié pleine que Panouille lui abandonnait, et la posa devant la porte.
— Dites, brigadier !
Les yeux de Panouille imploraient.
— Dites ! ça peut pas être un cas de conseil ? J’ai pas frappé le lieutenant.
— Je ne sais pas, moi.
Le brigadier cherchait parmi les clefs du trousseau la clef nécessaire.
— Il ne peut pas dire que je l’ai frappé. Je l’ai pas frappé.
— Dans ce cas, vous n’avez rien à craindre.
Il poussait la clef dans la serrure.
— Vous croyez, brigadier ?
— On ne sait jamais.
Il tira la porte à lui.
La porte fermée, Panouille disait encore :
— Je l’ai pas frappé. Ça peut pas être un cas de conseil.
VII
A l’habile Rechin, canonnier servant qui s’écriait « vivement la classe ! » le brigadier de garde avait répondu : « Cent quinze demain matin. » Les deux hommes, comme Panouille, canonnier conducteur, avaient encore cent quinze jours de service militaire à décompter jour par jour, selon la coutume de tous les soldats, avant d’être rendus à la vie civile. Cent quinze jours : à peine un peu moins de quatre mois : le tiers d’une année : pour un soldat qui attend sa libération, le tiers d’une année est un laps de temps considérable ; pour les soldats de la classe de Panouille, ces cent quinze jours représentaient à la fois une menace et un réconfort : une menace, parce que chacun d’eux songeait aux hommes de la classe 1911, qui comptaient moins de soixante jours à tirer quand la guerre de 1914 éclata ; un réconfort aussi, car chacun d’eux se persuadait que, pour une guerre spéciale telle que celle qui venait d’éclater dans le Sud-Algérien, on se contenterait d’employer des volontaires de la métropole à côté des troupes coloniales, désignées d’avance. Et si chacun souhaitait que de nombreux volontaires pussent empêcher le gouvernement d’envoyer d’office contre le rebelle Abd El Kracine des unités constituées, chacun se trouvait d’excellentes raisons de ne pas grossir le nombre des volontaires.
Il est certain que Panouille, canonnier conducteur, ne s’était jamais égaré dans de subtiles réflexions sur ces événements du Sud-Algérien dont ses camarades s’entretenaient devant lui avec des opinions diverses, et sur les conséquences que ces événements pouvaient avoir quant à lui. Paysan des moins favorisés de toute façon, il était sans famille. Si loin qu’il remontât vers le passé, il se revoyait travaillant à des besognes ingrates pour un maître difficile. Plus tôt qu’à son tour, il avait pesé de ses poings sur le manche d’une charrue, abreuvé les chevaux, sué de fatigue et de poussière près d’une batteuse, supporté les bourrades des valets plus âgés que lui et la perpétuelle mauvaise humeur d’une maîtresse qui se plaignait qu’il la ruinât avec son appétit, le tout au milieu du désordre et des exigences nés de la guerre. L’humble Panouille, enfant trouvé, avait grandi sans connaître aucune tendresse, voire aucune sympathie. Nul ne s’était inquiété des droits que les lois inopérantes lui accordaient en principe. A vingt ans, l’humble et solide Panouille ne savait pas lire, n’ayant au reste jamais eu le temps ni le goût d’y penser.
Penser, établir des rapports entre certaines choses et certaines autres, comparer et juger, qu’on l’observe, c’est faire œuvre de loisir et de luxe, même quand l’intelligence n’est pas d’une évidente supériorité. L’intelligence de Panouille ne s’était appliquée qu’aux réalités les plus simples de son étroite vie journalière. Si maigrement partagé, il était cependant sans méchanceté et sans jalousie. La caserne lui avait donné conscience de sa force et cette revanche contre les brimades et les moqueries dont il avait été l’objet dès le début de son service militaire. Il s’était ainsi découvert un avantage qui l’avait soutenu.
Mais il avait fait une autre découverte au régiment : c’est que lui, le Panouille sans famille, sans ami, sans attache d’aucune sorte, se sentait plus seul à la caserne qu’il ne l’eût senti s’il n’avait pas laissé à la ferme la Marguerite, fille simple comme lui, chargée des travaux de la cuisine, comme lui toujours rabrouée par la maîtresse, bien qu’elle le fût moins par le maître, comme lui sans famille quoique pour des raisons différentes. S’il n’avait pas laissé la Marguerite à la ferme, la Marguerite avec qui il pouvait causer de ce qui les intéressait tous deux, il n’aurait peut-être jamais demandé ces permissions qu’il demandait de temps en temps pour aller au village. Mais Panouille désirait épouser Marguerite, qui n’avait pas refusé de l’accepter. Il emporta sa promesse en partant pour la caserne. A la caserne, il sentit, tandis que les jours s’accumulaient, qu’il tenait à elle davantage. A chacune de ses permissions, il la retrouvait plus belle et plus douce.
— Cent quinze demain matin !
Il avait, avec les autres, jeté son cri dans la chambre au réveil. Le dimanche suivant, trois jours plus tard, il espérait aller voir sa Marguerite. Il l’espérait et il le voulait. Ne lui avait-elle pas écrit, car elle savait écrire, d’une grosse écriture bien lisible, que la maîtresse lui conseillait avec trop d’insistance d’épouser le valet qui avait remplacé Panouille à la ferme ? Et Panouille entendait dire deux mots à la maîtresse, et deux mots sérieux, le dimanche suivant, prêt qu’il était à chercher une autre ferme et d’autres maîtres pour Marguerite et pour lui, dès sa libération.
— Cent quinze demain matin !
Mais on sait comment le maréchal de logis de semaine, en assignant à Panouille la garde d’écurie du dimanche suivant, avait dangereusement détruit le projet de Panouille. Et l’on sait le reste, à cause de cette brusque réponse que Panouille jeta dans la chambre, devant le lieutenant Calorgne, à Rechin, son voisin de lit.
VIII
Arrivé au troisième étage du bâtiment B, Rechin, sans souffler, enfila rapidement le couloir de gauche et, à la septième porte, frappa trois coups, en détachant le dernier par un léger temps d’arrêt.
La porte s’ouvrit. Rapidement, Rechin entra dans une petite chambre qui avait pour meuble une table placée devant la fenêtre, deux façons d’armoires fixées au mur de chaque côté de la table, deux chaises et deux lits, pareils à ceux des chambres d’hommes, allongés contre le mur de chaque côté de la porte. La porte se referma, découvrant le maréchal des logis Faituel, qui s’était effacé derrière le battant pour laisser entrer le canonnier Rechin.
— C’est toi ? fit simplement le maréchal des logis. Je t’avais recommandé de ne plus venir. Faut se méfier, et vaut mieux qu’on se retrouve à ma carrée en ville.
— Oui, mais il y a urgence.
— Tu as du nouveau ?
— Et du bon !
Rechin se frottait les mains en clignant de l’œil, d’un air mystérieux et satisfait.
— Alors dépêche-toi, j’ai à me raser.
— Oh ! tu peux te raser. Je te conterai l’histoire pendant.
— Doucement donc ! Ne crie pas comme ça : le fourrier est dans sa chambre, à côté.
Le maréchal des logis Faituel, sans vareuse, les manches de sa chemise à carreaux relevées au-dessus du coude et le col déboutonné, avait la joue droite toute blanche de mousse de savon. Il se ficha devant le minuscule miroir à trois faces qui était accroché à son armoire, et continua de se savonner le visage.
— Vas-y, dit-il. Je t’écoute.
Rechin se planta près de lui.
— Je t’apporte de quoi faire un article de première.
Et il conta son histoire.
C’était celle du canonnier Panouille, mais arrangée par Rechin, et quelque peu augmentée.
— Quel nom que tu dis ?
— Panouille.
— Ça sonne mal.
— Pas plus que Badina. Et puis quoi ? Si c’est son nom, à ce garçon ? Tout le monde peut pas s’appeler Marty.
— Alors, comme ça, tu dis qu’il a refusé d’être volontaire ? Et au lieutenant ?
— Tu parles qu’il a refusé ! Même qu’il a répondu… Sais-tu ce qu’il a répondu ?
— Non.
— Il a répondu : « Du flan. »
— Ça, c’est riche. Et alors, ils se sont battus ?
— Je peux pas t’assurer qu’ils se sont battus. Dans ces machins-là, ça va toujours trop vite, on ne voit pas bien. En tout cas, le lieutenant gueulait comme un veau.
— Le lieutenant Calorgne, que tu m’as dit ?
— Oui, l’ancien juteux.
— Attends une seconde. Comment que ça s’écrit, Panouille ?
Le maréchal des logis Faituel s’était dirigé vers sa vareuse et fouillait dans la poche intérieure. Il en tira un calepin, sur lequel il inscrivit quelques mots.
— Ta batterie, demanda-t-il, c’est la 5e, n’est-ce pas ?
— Oui. Capitaine Joussert.
— Avec un t ou un d ?
— Je crois un t.
— Bon, ça va. Tu sais qu’à ma batterie il n’y a pas un seul volontaire ?
— A la mienne, je ne sais pas encore. Ils sont tous après l’affaire de Panouille, tu comprends ? Mais c’est du hasard s’il y a des volontaires. On s’en ressent pas pour leur guerre du Sud-Algérien.
— Il paraît que, chez les biffins, le colonel a fait un grand discours de propagande dans la cour du quartier. Mais ça n’a presque pas rendu. Chez nous, avec cette histoire de ton Panouille et le raffut que le parti peut faire autour, faut espérer que ça ne rendra pas non plus beaucoup. Mais dis donc, comment qu’il est, ton Panouille ? Il est intelligent ?
— Ça, mon vieux, non. Pour tout dire, une vraie gourde, un ballot pur jus. Et vaut mieux pas insister de ce côté.