LES FRANÇAIS

EN AMÉRIQUE

PENDANT LA

GUERRE DE L'INDÉPENDANCE

DES ÉTATS-UNIS

1777-1783

PAR

THOMAS BALCH

1872

Cet ouvrage est divisé en deux parties: la première traite des causes et des origines de la guerre de l'Indépendance, résume les événements de cette guerre jusqu'en 1781 et donne une relation complète de l'expédition du corps français, aux ordres du comte de Rochambeau, jusqu'en 1783.

La seconde partie est spécialement consacrée:

1° À des Notices historiques sur les régiments français qui passèrent en Amérique et qui y servirent;

2° À des Notices biographiques sur les volontaires français qui se mirent au service du Congrès et sur les principaux officiers qui se trouvèrent aux sièges de Savannah et d'York, ou qui combattirent sur terre et sur mer en faveur de l'indépendance des États-Unis;

3° À plusieurs épisodes et détails intéressants, parmi lesquels se trouve un aperçu de la société américaine de cette époque, telle qu'elle s'est présentée aux officiers français qui parlent dans leurs manuscrits et leurs lettres de la vie intime d'un grand nombre d'honorables familles américaines.

Je ne livre aujourd'hui au public que la première partie de cet ouvrage. Pendant qu'elle était sous presse, j'ai reçu pour la seconde un si grand nombre de communications intéressantes, que je me suis trouvé dans la nécessité de reprendre en sous-oeuvre mon manuscrit terminé. J'espère que les personnes qui veulent bien trouver quelque intérêt dans la lecture de cet ouvrage, ou qui m'ont aidé et encouragé dans sa préparation, n'auront pas à regretter ce retard. Outre qu'il me permettra d'apporter plus de soin et d'exactitude dans l'énumération des officiers français et dans la rédaction des Notices qui leur sont consacrées, je me plais à croire qu'il me permettra d'utiliser les renseignements que je pourrais encore recueillir d'ici à quelques mois sur le même sujet. Je les recevrai toujours avec reconnaissance, et je me réserve de faire connaître dans la seconde partie les nombreux amis qui m'ont aidé ou par des renseignements ou par des conseils.

Paris, 18 août 1870.

AVIS DE L'ÉDITEUR

Le livre que nous présentons aujourd'hui au public devait paraître à la fin de 1870; les tristes événements qui se sont accomplis en ont seuls retardé l'apparition.

Écrit par un des hommes les plus recommandables des États-Unis de l'Amérique du Nord, et mieux placé que qui que ce soit pour réunir les documents nécessaires, cet ouvrage donne, sur le rôle que la France a joué pendant la guerre de l'Indépendance, des aperçus nouveaux.

On appréciera d'autant plus cet ouvrage que c'est la première fois que ce sujet est traité d'une manière aussi étendue.

De l'intéressant récit de cette guerre, dont les résultats devaient être si importants pour l'avenir, ressort surtout un événement considérable, c'est la solidarité de la France et l'influence que cette participation a eue sur son sort politique; l'étroite union de La Fayette et de Rochambeau avec Washington y a contribué pour beaucoup.

En parcourant ce livre, le lecteur se rendra compte du soin extrême que met l'auteur à indiquer les sources auxquelles il a pris ses renseignements. Tous les faits qu'il avance ont été soigneusement contrôlés. Le chapitre qu'il consacre à l'analyse de ses documents, dont quelques-uns, inédits, sont à l'état de manuscrit, est des plus instructifs.

Afin d'aider à l'intelligence du récit, et de pouvoir suivre chacune des phases de cette lutte, l'auteur, profitant de la situation qu'il occupe dans sa patrie, a dressé, en quelque sorte sur le terrain, une carte donnant minutieusement tous les endroits où les troupes ont campé. À cause de l'immense étendue sur laquelle se sont accomplis les événements, cette carte était utile à tous égards. Nous avons pensé qu'il serait agréable à nos lecteurs d'avoir le dessin des assignats que les treize États se virent dans la nécessité d'émettre afin de soutenir la lutte. Ils en trouveront le fac-similé à la fin du volume.

A. S.

Janvier 1872.

LES FRANÇAIS EN AMÉRIQUE
PENDANT
LA GUERRE DE L'INDÉPENDANCE

1

La guerre que les colonies anglaises d'Amérique soutinrent contre leur métropole vers la fin du siècle dernier n'eut, au point de vue militaire, qu'une importance très-secondaire. Nous n'y trouvons ni ces troupes nombreuses dont les rencontres sanglantes font date dans l'histoire de l'humanité; ni ces noms retentissants de conquérants ou de guerriers que les générations se transmettent avec un sentiment d'admiration mêlé de terreur; ni ces élans passionnés, impétueux et destructeurs qui fondèrent sur des ruines les empires de l'antiquité ou du moyen âge; ni ces manoeuvres grandioses, rapides et savantes qui sont le caractère du génie militaire des temps modernes. Là, point de grandes batailles, point de longs sièges, point de faits d'armes extraordinaires ou immédiatement décisifs. Pourtant, au point de vue politique, cette lutte, dont j'essaye de rechercher ici les origines et de retracer les péripéties, eut les conséquences les plus importantes et les plus imprévues. Ce n'est pas seulement parce que toutes les nations de la vieille Europe prirent une part plus ou moins directe à la guerre de l'indépendance des États-Unis. Si d'un côté, en effet, les princes allemands se laissèrent traîner à la remorque de l'Angleterre dans cette lutte, à laquelle les populations semblaient très-indifférentes en principe,[1] d'autre part la France, l'Espagne, la Hollande, la Suède, la Russie même, soutinrent les révoltés et s'intéressèrent à leur triomphe à des degrés différents. Les faibles éclats de la fusillade de Lexington eurent aussi de puissants échos sur toutes les mers du globe et jusque dans les colonies anglaises les plus reculées. Mais, je le répète, l'historien impartial ne trouvera guère que des épisodes à relater, dans cette période de huit ans qui s'écoula entre les premières réclamations des colons américains et la reconnaissance définitive par l'Angleterre de leur indépendance.

Note 1:[ (retour) ]Voir la brochure de Mirabeau. Avis aux Hessois. Amsterdam, 1777.

C'est qu'un pareil résultat, obtenu par une nation naissante, représentait le triomphe d'idées philosophiques et politiques qui n'avaient encore eu nulle part, jusqu'à cette époque, droit de cité. C'est que la proclamation des Droits du peuple et du citoyen vint saper dans ses bases le vieil ordre social et monarchique, substituer le règne de la justice à celui de la force dans l'organisation des empires, rappeler aux nations quelles étaient les assises véritables de leur prospérité et de leur grandeur.

La réforme religieuse avait suivi de très-près la découverte du nouveau monde. Il semble que cette terre vierge devait être non-seulement un refuge contre les persécutions, mais une sorte de Terre Promise où les nouvelles doctrines pourraient s'épanouir dans toute leur splendeur en fondant une puissance, à la fois continentale et maritime, que son développement rapide et sans précédent devait placer en moins d'un siècle à un rang assez élevé pour contre-balancer la prépondérance de l'ancien monde.

Il n'est pas douteux que les événements qui se passèrent en Amérique n'aient hâté l'avènement de la Révolution française. Je suis loin d'affirmer qu'ils en aient été l'unique cause, et il suffirait pour s'en convaincre de remarquer que les Français qui combattirent pour la cause des Américains, soit à titre de volontaires, soit comme attachés au corps expéditionnaire aux ordres du comte de Rochambeau, furent pour la plupart, dans leur patrie, les défenseurs les plus dévoués de la royauté et les adversaires les plus acharnés des idées libérales et des réformes. Pourtant ces événements firent une sensation profonde dans la masse de la nation, qui voulut au jour de son triomphe inscrire en tête de ses codes les principes proclamés à Philadelphie en 1776.

La France prit à cette guerre de l'indépendance américaine une part des plus actives et des plus glorieuses. Son gouvernement, poussé par l'animosité héréditaire de la nation contre l'Angleterre, dominé par l'esprit philosophique en faveur à la cour, mû enfin par son propre intérêt, excita ou entretint d'abord par ses agents le mécontentement des Anglo-Américains; puis, au moment de la lutte, il les aida de sa diplomatie, de son argent, de ses flottes et de ses soldats.

«La France seule fait la guerre pour une idée,» a dit son Souverain dans ces dernières années. Jamais peut-être cette ligne de conduite ne fut mise à exécution avec autant de désintéressement et de persévérance qu'à l'époque de l'intervention française dans la guerre de l'indépendance américaine. La politique inaugurée par Choiseul fut soutenue par son successeur de Vergennes, au moyen des armées et des flottes de la France, sans égard pour ses finances très-obérées, au point de susciter dans l'esprit public un mouvement qui ne contribua pas peu à hâter la Révolution de 1789. Aussi cette partie de l'histoire, qui appartient aussi bien aux États-Unis qu'à la France, offre-t-elle un égal intérêt pour les deux nations.

Les mémoires de Washington, ceux de Rochambeau, et les nombreux ouvrages publiés sur les États-Unis nous disent bien, d'une manière générale, quels furent les mouvements militaires de l'expédition française. On retrouve aussi dans un grand nombre d'auteurs, dont je rappelle plus loin les oeuvres et les noms, les exploits de quelques officiers que leurs convictions ou leur devoir amenèrent en Amérique pendant ces événements. Mais ces récits trop généraux ou ces épisodes isolés ne suffisent pas pour donner une idée bien exacte ou bien précise de la part qui doit être attribuée à chacun.

Loin de moi la pensée de refaire ici une fade esquisse historique de cette grande lutte dans laquelle on trouve des problèmes politiques des plus sérieux et dont les détails ont le charme d'un poème épique. Des ouvrages si nombreux et si savants ont déjà été publiés sur ce sujet, si grand est le talent de leurs auteurs, si profond est l'intérêt qu'ils ont excité en Europe et en Amérique, qu'on peut assurer qu'aucune époque analogue d'une histoire n'a été plus soigneusement racontée dans son ensemble, plus minutieusement approfondie dans ses principaux détails. Quelle histoire pourrait être mieux élaborée que celle que M. Bancroft a donnée de son pays? Quel plus beau portrait pourrait-on peindre d'un grand homme que celui que M. Guizot nous a tracé de Washington?

Ces oeuvres me semblent pourtant offrir une lacune.

Le soin que les Américains durent prendre de leur organisation intérieure les empêcha de se préoccuper de certains détails du conflit dont ils étaient si heureusement sortis, principalement pour ce qui avait rapport aux étrangers venus à leur aide, puis rappelés dans leurs foyers par leurs propres préoccupations. Ils n'oublièrent pas néanmoins ces alliés, dont ils gardèrent au contraire le plus profond et le plus sympathique souvenir[2].

Note 2:[ (retour) ]J'invoque sur ce point les affirmations des Français eux-mêmes. Ceux que les orages politiques ou leur désir de s'instruire poussèrent dans le nouveau monde: La Rochefoucault (Voyage dans les États-Unis d'Amérique, 1795-97, par le duc de La Rochefoucault-Liancourt. Paris, iv, 285) et La Fayette, en particulier, se plaisent à reconnaître l'accueil amical, sinon enthousiaste, qu'ils ont reçu aux Etats-Unis.
Voir: La Fayette en Amérique, par M. Regnault-Varin. Paris, 1832.— Souvenirs sur la vie privée du général La Fayette, par Jules Cloquet. Paris, 1836.—La Fayette en Amérique, par A. Levasseur, 2 vol. Paris, 1829.—Voyage du général La Fayette aux Etats-Unis. Paris, 1826.— Histoire du général La Fayette (traduction). Paris, 1825.
Voir aussi: Mémoires du comte de M*** (Pontgibaud). Paris, 1828.

Les Français ne furent pas moins vivement détournés d'un examen attentif des faits et gestes de leurs concitoyens en Amérique par les instantes excitations de leurs discordes intestines. Il en résulte que non-seulement on ne possède pas une histoire bien exacte et bien circonstanciée de l'intervention française en Amérique pendant la guerre de l'indépendance, mais encore que les matériaux d'une pareille histoire font défaut ou ont été de suite égarés. Ainsi on n'a publié jusqu'à ce jour ni les noms des régiments français avec la liste de leurs officiers, ni la composition des escadres, ni la marche exacte des troupes, ni l'ordre précis des combats, ni les pertes subies. En sorte qu'une monographie de cette curieuse partie de l'histoire de la guerre de l'indépendance, bien que plusieurs fois tentée, reste encore à écrire.

La lacune que je signale a été reconnue par bien d'autres avant moi. Mais ils n'ont pas eu la bonne fortune qui m'est échue d'avoir en leur possession des manuscrits inédits ou des documents rares et originaux tels que ceux que je me suis procurés et dont je donne ici les titres. Quoique je n'aie pas la prétention d'avoir fait tout ce qu'il y avait à faire sous ce rapport, et que je sois le premier à reconnaître l'imperfection de mon oeuvre, j'ai l'espoir que mes efforts n'auront pas été stériles et que j'aurai jeté quelque lumière sur un sujet qui, tout en exigeant de longues recherches, a été pour moi une source de véritable plaisir.

Avant d'en arriver aux événements qui font plus spécialement l'objet de ce travail et pour mieux faire comprendre la politique française avant et pendant le conflit, j'ai cru qu'il était utile de rappeler sommairement au lecteur quelle fut l'origine des colonies anglaises d'Amérique, quelles relations la France entretint avec elles, et quelles circonstances excitèrent leur mécontentement et leur firent prendre les armes.

Je me suis ensuite fait un devoir de rappeler, en leur rendant la justice qui leur est due, les noms de ces hommes qui, sans autre mobile que leur sympathie pour une noble cause et le sentiment désintéressé de l'honneur, ont partagé les dangers, les privations et les souffrances de nos pères, et les ont soutenus dans la défense de nos droits et dans la conquête de notre liberté.

Enfin, j'ai l'espoir que ce livre, tout imparfait qu'il soit, sera favorablement accueilli par les Français et sera considéré par eux comme un hommage qui leur est rendu par un descendant de ceux auprès desquels ils ont si généreusement combattu.

II

La tâche que je me suis imposée a été moins laborieuse dans la vérification ou la recherche des faits historiques en général que dans la composition de la liste et des notices biographiques des officiers français qui prirent part à la guerre de l'indépendance, soit dans l'armée régulière, soit comme volontaires au service du Congrès, soit enfin sur les flottes qui parurent sur les rivages des États-Unis. Le nombre et l'importance des documents inédits ou très-rares qui ont été les premiers matériaux de mon travail permettront d'apprécier d'abord tout le parti que j'ai pu en tirer. Mais il m'est impossible de faire connaître, à cause de leur multiplicité, les sources de toute espèce auxquelles j'ai puisé, pas plus que je ne puis nommer les nombreuses personnes de toutes conditions qui m'ont fourni des renseignements utiles. Les Revues, les éloges funèbres, les collections du Mercure de France, les Annuaires militaires, ont été minutieusement et fructueusement examinés. Que de brochures et de livres n'ai-je pas dû parcourir, souvent dans le seul but de découvrir un nom nouveau, de vérifier une date ou de contrôler un fait! Que de lettres n'ai-je pas reçues, que de révélations n'ai-je pas provoquées, pendant le temps que, toujours préoccupé de mon sujet, je cherchais des renseignements partout où j'avais l'espoir d'en découvrir![3]

Note 3:[ (retour) ]Entre autres je citerai ici deux exemples: M. Michel Chevalier, le savant économiste, en me mettant en relation avec M. Henri Fournel, qui avait été comme lui un des disciples les plus éminents de Saint-Simon, m'offrit l'occasion de me procurer sur ce célèbre réformateur, qui commanda un corps de Français devant York, l'intéressante lettre qu'on trouvera dans les Notices biographiques. M. le marquis de Bouille a bien voulu me soumettre également les lettres originales que Washington écrivit à son grand-père, à l'occasion de sa nomination dans l'ordre de Cincinnatus.

Souvent une circonstance fortuite me faisait mettre la main sur un livre ignoré se rapportant par quelque point inattendu à mon sujet; d'autres fois c'était une personne que des liens de famille rattachaient à quelque ancien officier de Rochambeau, qui voulait bien me faire part de ses archives particulières ou de ses souvenirs personnels. Si, dans le courant de mon récit, j'avais dû citer toutes ces origines, l'étendue de cet ouvrage aurait été, sans profit pour le lecteur, augmentée dans une proportion exagérée; force m'a donc été de réserver la mention des sources où j'ai puisé mes renseignements pour les points les plus importants, les moins connus ou les plus susceptibles de soulever la critique.

ARCHIVES DE LA GUERRE (France).

Il existe à la Société historique de Pennsylvanie un manuscrit dressé d'après les archives du ministère de la guerre de France, contenant la liste des officiers du corps expéditionnaire aux ordres de M. de Rochambeau. Ce manuscrit, dont je possède une copie, a été obtenu grâce à l'influence de M. Richard Rush, alors ministre des États-Unis à Paris. Mais l'accès de ces archives est très-difficile. La bienveillante intervention du général Favé, commandant de l'école Polytechnique, auprès du maréchal Niel, m'a fait obtenir l'autorisation de faire moi-même de nouvelles recherches. J'ai réussi à me procurer une autre liste, dressée d'après les dossiers des officiers, différente en quelques parties de la première. D'ailleurs ces deux listes sont l'une et l'autre très-incomplètes, non-seulement quant aux noms des officiers, mais aussi quant à leurs notices biographiques.

Elles ne font, par exemple, aucune mention du duc de Lauzun ni de sa légion, qui rendit de si importants services au corps expéditionnaire. Les Annuaires militaires de l'époque sont également muets sur ce sujet.

ARCHIVES DE LA MARINE (France).

S. Exc. M. le Ministre de la marine m'a accordé l'autorisation de parcourir ces archives, et M. Avalle, bibliothécaire à ce ministère, a mis à ma disposition, avec une bienveillance que je me plais à reconnaître ici, les documents placés sous sa direction, et en particulier les Mémoires du comte de Grasse, inscrits sous les n° 15186 et 6397.

Mais l'histoire des Campagnes maritimes a été très-exactement et très-complètement écrite par Le Bouchet, de Kerguélen et plusieurs autres plus ou moins connus[4]. Il m'a semblé superflu dès lors de m'appesantir sur ce même sujet.

JOURNAL DE CLAUDE BLANCHARD, commissaire principal des guerres attaché à l'expédition de Rochambeau, comprenant les campagnes de 1780-81-82 et 83[5].

Je dois la communication de ce précieux manuscrit à la bienveillance de M. Maurice La Chesnais, arrière petit-fils de Blanchard. Tout en faisant mon profit des renseignements que je trouvais dans ces pages, écrites avec une grande exactitude, pour ainsi dire sous L'influence des événements, j'ai dû me contenter de leur faire de courts emprunts, puisqu'elles seront bientôt livrées au public par leur possesseur actuel, qui en a donné tout récemment une notice[6].

JOURNAL DU COMTE DE MENONVILLE[7].

Note 4:[ (retour) ]Histoire de la dernière guerre entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis d'Amérique, de 1775 à 1783, par Julien Odet Le Bouchet. Paris, 1787, in-4°. Relation des combats et des événements de la guerre maritime, par Y.J. Kerguélen, ancien contre-amiral. Paris, 1796.

Note 5:[ (retour) ]Voir la Notice biographique que j'ai consacrée à l'auteur de ce journal.

Note 6:[ (retour) ]Voir Revue militaire française, 1869.

Note 7:[ (retour) ]Voir Notices biographiques.

Aucune partie de ce journal n'a été publiée, et je n'ai trouvé nulle part de renseignements imprimés sur l'auteur; mais son petit-fils, chef actuel de la famille, a bien voulu me communiquer des documents et des détails importants. Il était aide-major général de l'armée de Rochambeau (Blanchard), mais il fut promu en novembre 1781 au grade de major-général. Ce manuscrit inédit offre aussi le plus grand intérêt par une exactitude de détails bien rare dans les écrits de ce temps qui me sont parvenus.

MÉMOIRES DE GEORGES-ARISTIDE-AUBERT DUPETIT-THOUARS, capitaine de vaisseau: manuscrit.

Ces mémoires sont relatifs à la guerre d'Amérique de 1779 à 1783, et leur auteur les destinait à l'impression. Ils ne contiennent que de faibles lacunes.

La Biographie maritime, ouvrage que j'ai utilement consulté[8], dit: «Dupetit-Thouars a laissé plusieurs manuscrits, que sa soeur, Mlle Félicité Dupetit-Thouars, a réunis en 3 volumes in-8°, sous le titre de LETTRES, MÉMOIRES ET OPUSCULES d'Aristide DUPETIT-THOUARS, capitaine de vaisseau, enseveli sous les débris du Tonnant, au combat d'Aboukir, ouvrage dont nous nous sommes beaucoup aidé pour la rédaction de cette notice.»

Or Guérard[9] dit qu'un seul volume fut publié par le frère et la soeur.[10] «Il contient, dit-il, une longue lettre sur la guerre de 1778-83 adressée au commandant Du Lomieu en 1785, où l'on reconnaît le capitaine instruit et avide d'enrichir la science de faits nouveaux.»

Note 8:[ (retour) ] Il porte comme sous-titre: Notices historiques sur la vie et les campagnes des marins célèbres, par Hennequin, chef de bureau au ministère de la marine, 3 vol. in-8. Paris, Regnault, 1837.

Note 9:[ (retour) ] La France littéraire ou la littérature contemporaine. Paris, 1842.

Note 10:[ (retour) ] Chez Dentu et Arthur Béchard. Paris, 1822, in-8. Livre que je n'ai trouvé nulle part.

Le manuscrit que je possède ne se rapporte nullement à cette indication, et renferme des lettres et des renseignements qui me donnent tout lieu de croire qu'il n'a jamais été publié et qu'il n'est pas de la main du capitaine Dupetit-Thouars lui-même, malgré l'affirmation de l'expert, M. Chavaray, consignée dans son catalogue et répétée dans la pièce qui constate l'authenticité de ce manuscrit. Je pense qu'il a été dressé sur les notes du capitaine, par son frère le botaniste.

Bien que l'histoire des campagnes maritimes ait été très-exactement et très-complètement écrite, comme je l'ai constaté plus haut, les mémoires de Dupetit-Thouars m'ont fourni d'utiles renseignements sur les mouvements des flottes et aussi de l'armée de terre, en particulier au siège de Savannah.

J'ai acquis ce manuscrit chez M. Chavaray, à Paris, le 7 décembre 1869. M. Margry, le savant archiviste du ministère de la marine, qui a bien voulu appeler mon attention sur ce document avant la vente publique pour laquelle il était annoncé, exprime l'opinion qu'il contenait des faits et des informations d'une grande valeur pour les archives de la marine.

Journal de mon séjour en Amérique, depuis mon départ de France, en mars 1780, jusqu'au 19 octobre 1781. Manuscrit anonyme inédit.

Une copie de ce manuscrit a été vendue à Paris en 1868, et je dois à l'obligeance de M. Norton, l'acquéreur, d'en avoir pu prendre connaissance. Celle que je possède est rectifiée en quelques points et est augmentée de nouveaux documents. Elles ne semblent, du reste, l'une et l'autre que des copies des notes laissées par un aide de camp de Rochambeau; car non-seulement les noms des villes et des rivières traversées par les troupes françaises y sont défigurés au point d'être méconnaissables; mais même les noms des officiers de cette armée. Or ceux-ci devaient être bien connus de l'auteur du manuscrit.

Quoi qu'il en soit, il donne des renseignements intéressants sur la marche des troupes, sur le siège d'York et sur la société américaine à cette époque.

Quant au nom de l'auteur, je crois pouvoir affirmer que c'est Cromot-Dubourg, et voici sur quelles raisons repose mon opinion.

Les aides de camp de M. de Rochambeau, étaient, au rapport de Blanchard [11], de Dumas [12] et de M. de Rochambeau lui-même [13]:—De Fersen,—de Damas,—Charles de Lameth,—de Closen,—Collot,—Mathieu Dumas,—de Lauberdières,—de Vauban,—de Charìus,—les frères Berthier,—Cromot-Dubourg.

La lecture du journal dont il s'agit nous apprend que son auteur passa en Amérique sur la frégate la Concorde [14]. Cette frégate portait le nouveau chef de l'escadre française, M. de Barras, le vicomte de Rochambeau [15] et M. d'Alphéran, lieutenant de vaisseau [16]. Je n'ai pu trouver aucune trace de la liste des passagers de la Concorde, ni dans les archives de la Guerre, ni dans celles de la Marine, ni dans aucun des nombreux ouvrages que j'ai consultés. J'observe de plus par la lecture de ce manuscrit que son auteur était jeune, âgé de vingt-cinq à trente ans et qu'il n'avait pas encore assisté à une seule action, ni entendu de coups de feu.

Note 11:[ (retour) ] Manuscrit journal.

Note 12:[ (retour) ] Souvenirs, publiés par son fils. Paris, 1839, I, 25, 70.

Note 13:[ (retour) ] Mémoires de Rochambeau, 2 vol. Paris, 1809.

Note 14:[ (retour) ] Partis de Brest le 26 mars 1780. Mercure de France.

Note 15:[ (retour) ] Tous les mémoires s'accordent sur ces deux noms.

Note 16:[ (retour) ] Journal de Blanchard.

Ces indications me permettent d'éliminer de suite de ma liste: MM. de Fersen, de Damas, de Lameth, de Closen, Mathieu Dumas, de Lauberdières, de Vauban, Collot et de Charlus.

Ces officiers vinrent en effet en Amérique avec M. de Rochambeau sur l'escadre aux ordres de M. de Ternay. Leurs noms sont cités parmi ceux des passagers par Blanchard, dans son journal et par Mathieu Dumas.

De plus, ils avaient tous servi et avaient vu le feu pendant la guerre de Sept Ans ou en Corse [17].

Note 17:[ (retour) ] Voir les Notices biographiques.

Enfin, si quelques-uns ne rentrent pas dans l'une ou l'autre de ces catégories, ils sont cités par l'auteur du manuscrit chaque fois qu'ils se trouvent chargés de quelques fonctions relatives à leur emploi; et, comme cet auteur parle toujours à la première personne, il n'est pas possible de le confondre avec l'un d'eux.

On pourrait croire que mon anonyme est le vicomte de Rochambeau lui-même, qui avait été passager de la Concorde et auquel on donne aussi dans quelques ouvrages la qualité d'aide de camp de son père. Mais cette hypothèse doit être rejetée de suite, car le vicomte de Rochambeau avait servi en Allemagne et en Corse, et d'ailleurs le ton général du journal ne s'accorde en aucun point avec la parenté de son auteur et du général en chef. Enfin le vicomte de Rochambeau a tenu devant York, au récit de Dumas, une conduite qui n'est pas relatée dans ce manuscrit.

Il reste à examiner les noms de Berthier et de Cromot-Dubourg.

J'ai opiné quelque temps pour le premier nom. Le futur maréchal de France, ami de Napoléon, fit en effet ses premières armes en Amérique. Il n'y passa pas sur l'escadre aux ordres de M. de Ternay; et comme le nom de Cromot-Dubourg ne se trouve cité ni dans les Mémoires de Rochambeau ni dans ceux de Dumas [18], et qu'au contraire je trouve dans ces ouvrages que les frères Berthier vinrent plus tard et furent adjoints à l'état-major, j'avais cru que c'était par erreur que M. de Rochambeau ajoutait, «le 30 septembre 1780, avec M. de Choiseul.» Il y avait bien là en effet une erreur, car le 30 septembre 1780, c'est M. de Choisy et non de Choiseul qui arriva de Saint-Domingue à New-Port sur la Gentille, avec neuf autres officiers. Mais la lecture du Journal de Blanchard me convainquit de l'exactitude des faits énoncés dans les Mémoires de Rochambeau. G. de Deux-Ponts [19] reporte aussi au 30 septembre l'arrivée de la Gentille avec neuf officiers, parmi lesquels il cite M. de Choisy et M. de Thuillières, capitaine du régiment de Deux-Ponts.

Note 18:[ (retour) ] Voir Souvenirs du lieut.-gén. comte Mathieu Dumas, publiés par son fils, 3 vol. Paris, 1839.

Note 19:[ (retour) ] Mes Campagnes en Amérique, page 19.

En présence de la concordance des versions de M. de Rochambeau et de Blanchard relatives à l'arrivée des frères Berthier, par la Gentille, le 30 septembre, je n'avais plus à hésiter. L'aîné des frères ne pouvait être l'auteur du manuscrit, et le second était à peine âgé de dix-sept ans. En outre, nulle part dans ce journal, l'aide de camp dont nous cherchons le nom ne fait mention d'un frère qui l'accompagnerait.

Quant à Cromot-Dubourg, c'est le seul dont la situation réponde à toutes les conditions dans lesquelles doit être placé mon personnage. En se reportant aux notes que m'ont fournies les archives du ministère de la guerre, je trouve qu'il faisait ses premières armes et qu'il rejoignit l'armée en Amérique. Son nom ne se trouve pas cité dans le manuscrit, ce qui se comprend, si les notes originales étaient rédigées par lui-même.

Enfin Blanchard, après avoir donné la liste des aides de camp de M. de Rochambeau, sauf Collot, dont il ne parle pas du tout, mais qui n'était plus jeune et qui, au rapport de Dumas, partit dès le début, Blanchard ajoute: «M. Cromot-Dubourg, qui arriva peu de temps après nous, fut aussi aide de camp de M. de Rochambeau [20]

RELATION DU PRINCE DE BROGLIE. Copie d'un manuscrit inédit [21].

Elle m'a été fournie par M. Bancroft, l'historien bien connu de sa patrie, ambassadeur des États-Unis à Berlin. Grâce à la bienveillance de M. Guizot, j'ai trouvé que quelques parties de cette relation avaient été imprimées [22]. Néanmoins, par une comparaison attentive, j'ai pu me convaincre que les deux relations n'avaient de communs que quelques passages. Certains morceaux importants du manuscrit de M. Bancroft n'existent pas dans la relation imprimée, tandis que celle-ci contient de longs paragraphes que je ne possédais pas. En rétablissant ces omissions dans ma copie, je l'ai rendue aussi complète que possible.

Note 20:[ (retour) ] Ce manuscrit est indiqué dans le cours de cet ouvrage: M. An. (Manuscrit anonyme.)

Note 21:[ (retour) ] Voir Notices biographiques: BROGLIE.

Note 22:[ (retour) ] V. Revue française. Paris, juillet 1828. Dans mon exemplaire l'article est attribué, au crayon, au duc de Broglie.

Bien que le prince de Broglie ne soit passé en Amérique qu'en 1782, avec le comte de Ségur, et après la partie la plus utile et la plus importante de l'expédition, les renseignements qu'il fournit sur l'état de la société américaine à cette époque méritent d'être cités. Je dois ajouter que ces notes ont une grande analogie et sont quelquefois presque identiques avec celles de M. de Ségur [23]. J'en ai extrait les passages les plus intéressants.

Note 23:[ (retour) ] Mémoires du comte de Ségur, 3 vol. Paris, 1842.

JOURNAL D'UN SOLDAT. Manuscrit anonyme et inédit.

L'auteur, probablement un soldat allemand, donne en mauvais français un récit assez écourté du siège d'York et de la marche des troupes pendant leur retour vers Boston. Je n'ai trouvé d'autres renseignements sur le même sujet que dans le Journal de Blanchard.

Ces pages inédites font partie de la collection du général George B. Mac-Clellan, ancien commandant en chef de l'armée des États-Unis, qui a bien voulu me les communiquer.

MÉMOIRE ADRESSÉ PAR CHOISEUL À LOUIS XV sur sa gestion des affaires et sur sa politique après la cession du Canada à l'Angleterre.

Une circonstance fortuite m'a mis à même de connaître des extraits de ce curieux document, dont l'original n'a pas été imprimé. Les plus importants passages de ce mémoire ont été cités dans un article de la Revue française [24]. Mon exemplaire de cette publication porte les noms des auteurs ajoutés au crayon, par un ancien possesseur, et ce savant inconnu donne M. de Barante comme l'auteur de l'article dont il s'agit. Cela me semble très-probable, parce que M. Bancroft, en parlant de ce manuscrit dans son histoire, dit qu'il en doit la communication verbale à M. de Barante [25].

Note 24:[ (retour) ] Juillet 1828.

Note 25:[ (retour) ] Voir Hist. des États-Unis, IV, 240 note.

MÉMOIRES DE COMTE DE M*** [26]. Paris, 1828.

Ce livre, très-rare et très-peu connu, a exercé ma perspicacité pour découvrir le nom véritable de son auteur, qui se présente comme engagé volontaire dans les rangs des Américains et aide de camp de La Fayette. Des considérations qu'il serait superflu de développer ne me laissaient plus guère de doutes sur le nom de Pontgibaud, plus tard comte de Moré-Chaulnes, lorsque M. le comte de Pontgibaud, arrière-petit-neveu de l'auteur, et aujourd'hui seul représentant de cette famille, m'a confirmé dans l'opinion que je m'étais formée, par une lettre qui est elle-même un document utile [27].

Note 26:[ (retour) ] Cet ouvrage est cité dans mon travail comme étant de Pontgibaud.

Note 27:[ (retour) ] Voir les Notices biographiques.

Ces mémoires, écrits avec l'humour et presque le style d'une nouvelle de Sterne, ne sont pas seulement curieux par ce qui a rapport à la guerre de 1777 à 1782, mais aussi parce que l'auteur, émigré de France à Hambourg en 1793, ayant appris que le Congrès américain payait l'arrérage de solde dû aux officiers qui avaient été à son service, retourna aux État-Unis vers cette époque, et qu'il fait un tableau aussi caustique qu'intéressant de la situation et du caractère de ceux de ses compatriotes qu'il trouva sur le continent américain, où les événements politiques les avaient forcés à chercher un refuge.

L'exemplaire dont je me suis servi m'a été prêté par M. Edouard Laboulaye, de l'Institut, à qui je dois beaucoup de reconnaissance pour les utiles indications qu'il m'a fournies avec le plus gracieux empressement.

MES CAMPAGNES EN AMÉRIQUE (1780-81), par le comte Guillaume de Deux-Ponts.

Ces intéressants mémoires ont été publiés en 1868, à Boston, par les soins de M. Samuel A. Green, et tirés à trois cents exemplaires.

MÉMOIRES DE LAUZUN (manuscrit).

Trois éditions de ces mémoires ont été publiées jusqu'à ce jour, et je les range parmi les livres connus qu'il était de mon devoir de relire et de consulter. Le manuscrit que j'ai acquis a été probablement écrit du vivant de l'auteur. Il m'a été très-utile, bien que je me sois servi de l'édition si soigneusement annotée par M. Louis Lacour [28].

Note 28:[ (retour) ] Paris, 1859.

LOYALIST LETTERS, ou collection de lettres écrites par des Américains restés fidèles à la cause du Roi (1774-1779).

J'avais eu, il y a quelques années, l'intention de faire imprimer ces lettres à un petit nombre d'exemplaires; mais les faits auxquels elles ont trait sont trop rapprochés de nous pour que les parents des signataires puissent rester indifférents à leur publication. Il m'a paru convenable d'obtenir auparavant l'agrément des personnes dont le nom aurait été rappelé, et je m'abstiendrai jusqu'à une époque plus opportune. M. Bancroft, à qui j'ai communiqué ces lettres, a augmenté ma collection des copies de quelques autres qu'il a en sa possession.

PAPERS RELATING TO THE MARYLAND LINE

Ces papiers ont été imprimés par mes soins à Philadelphie en 1857. Ils ont été tirés à cent cinquante exemplaires pour la Seventy-Six Society. Plusieurs des pièces de ce recueil concernent les opérations militaires en Virginie.

LA CARTE ajoutée à ce travail a été dressée, en principe, d'après celle qui se trouve à la fin du premier volume de l'ouvrage de Soulès [29]. J'ai vu aussi un autre exemplaire de la carte de Soulès aux archives de la Guerre, annoté par un archiviste. Mais cette carte contient certaines erreurs que j'ai corrigées d'après les cartes du manuscrit que j'attribue à Cromot-Dubourg et d'après des cartes américaines.

Note 29:[ (retour) ] Histoire des troubles de l'Amérique anglaise, écrite d'après les Mémoires les plus authentiques, par François Soulès, 4 vol. Paris, 1787. Les passages qui touchent l'expédition de Rochambeau semblent être écrits sous la dictée du général lui-même, car l'identité des expressions des deux livres est très-frappante.

III

Les premières tentatives de colonisation sur le territoire occupé par les États-Unis, au commencement de la guerre, furent faites par des Français de la religion réformée, à l'instigation du célèbre amiral Coligny. Celui-ci obtint en 1562, du roi Charles IX, l'autorisation de faire équiper des navires qui, sous la conduite de Jean Ribaud, vinrent aborder à l'embouchure de la rivière appelée encore aujourd'hui Port-Royal. Non loin de là fut construit par ces premiers émigrés le fort Charles, ainsi nommé en l'honneur du roi de France; la contrée elle-même reçut en même temps le nom de Caroline, qu'elle a conservé. Mais cette tentative n'eut pas plus de succès qu'une seconde, dirigée sous le même patronage, par René de Laudonnière, l'année suivante. La misère, le fanatisme des Espagnols et l'hostilité des Indiens eurent bientôt raison du courage de la petite troupe de Français isolée sur cette terre nouvelle. Les Espagnols, sous la conduite de Pedro Melendez, vinrent attaquer la colonie protestante établie à l'embouchure du fleuve Saint-Jean et en massacrèrent tous les habitants. Indigné d'un tel acte de barbarie, un gentilhomme de Mont-de-Marsan, Dominique de Gourgues, digne précurseur de La Fayette, équipe à ses frais trois navires en 1567, les fait monter par deux cents hommes, et vient exercer de sanglantes représailles sur les soldats de Melendez. Cette vengeance fut cependant stérile dans ses résultats, et les persécutions dont son auteur fut l'objet à son retour en France furent le seul fruit qu'il recueillit de son patriotisme.

C'est aux Anglais qu'il était réservé de créer en Amérique des établissements florissants. En 1584 Walter Raleigh fonda la colonie de la Virginie, ainsi nommée en l'honneur de la reine Elisabeth. Le roi Jacques Ier partagea ensuite tout le territoire compris entre le 34e et le 45e degré de latitude, entre deux compagnies dites de Londres et de Plymouth, qui espéraient découvrir là comme au Mexique des mines d'or et d'argent. La pêche de la morue au nord et la culture du tabac au sud dédommagèrent ces premiers colons de leur déception. La fertilité du sol en attira de nouveaux, tandis que les événements politiques en Angleterre favorisaient l'émigration vers d'autres points.

En 1620, des puritains, fuyant la mère patrie, vinrent s'établir au cap Cod, auprès de l'endroit où s'éleva, quelques années plus tard, la ville de Boston. En même temps qu'ils prenaient possession des Bermudes et d'une partie des Antilles, les Anglais fondaient les colonies connues depuis sous le nom de Nouvelle-Angleterre. Sous Cromwell, ils enlevaient aux Espagnols la Jamaïque et aux Hollandais le territoire dont ils firent les trois provinces de New-York, de New-Jersey et de Delaware (1674). Charles II donna la Caroline, plus tard partagée en deux provinces, à plusieurs lords anglais, et céda de même à William Penn le territoire qu'il appela de son nom Pensylvanie (1682). La Nouvelle-Ecosse, Terre-Neuve et la baie d'Hudson furent occupés en 1713, à la suite du traité d'Utrecht, qui enlevait ces contrées aux Français; enfin la Géorgie recevait en 1733 ses premiers établissements.

Toutes ces colonies se développèrent avec une telle rapidité qu'à l'époque de la guerre de l'Indépendance, c'est-à-dire après un peu plus d'un siècle, elles comptaient plus de deux millions d'habitants. Mais, composées d'éléments très-divers et dont nous étudierons bientôt la nature, fondées à des époques différentes et sous des influences variables, elles étaient loin d'avoir une population homogène et une organisation uniforme. Ainsi, tandis que le Maryland, la Virginie, les Carolines et la Géorgie, au sud, étaient administrées par une aristocratie puissante, maîtresse de vastes domaines qu'elle faisait exploiter par des esclaves et qu'elle transmettait suivant les coutumes anglaises, au nord, la Nouvelle-Angleterre possédait l'égalité civile la plus parfaite et était régie par des constitutions tout à fait démocratiques. Mais toutes ces colonies avaient les institutions politiques fondamentales de l'Angleterre, et exerçaient par des représentants nommés à l'élection les pouvoirs législatifs. Toutes aussi étaient divisées en communes, qui formaient le comté; en comtés, qui formaient l'État. Les communes décidaient librement de leurs affaires locales, et les comtés nommaient des représentants aux assemblées générales des États.

La Virginie, New-York, les Carolines, la Géorgie, New-Hampshire et New-Jersey recevaient bien des gouverneurs nommés par le roi; mais ceux-ci ne possédaient que le pouvoir exécutif: les colonies exerçaient toujours le droit de se taxer elles-mêmes. C'est librement et sur la demande des gouverneurs qu'elles votaient les subsides nécessaires à la mère patrie, et il faut reconnaître qu'elles lui payaient un lourd tribut. Outre les subsides extraordinaires les colons payaient en effet un impôt sur le revenu; tous les offices, toutes les professions, tous les commerces étaient soumis à des contributions proportionnées aux gains présumés. Le vin, le rhum et les liqueurs étaient taxés au profit de la métropole qui recevait aussi des propriétaires un droit de dix livres sterling par tête de nègre introduite dans les colonies. L'Angleterre tirait enfin des profits plus considérables encore du monopole qu'elle s'était réservé d'approvisionner les colonies de tous les objets manufacturés.

Les Américains supportaient sans se plaindre, sans y songer même, ces lourdes charges. La fertilité de leur sol et le prodigieux essor de leur commerce leur permettaient de racheter ainsi, au profit de la mère patrie, les libertés et les privilèges dont ils étaient jaloux et fiers. Mais l'avidité de l'Angleterre, jointe à une aveugle obstination, vint brusquement tarir cette abondante source de revenus [30].

Note 30:[ (retour) ] Edward Shippen, juge à Lancaster, écrit au colonel Burd, sous la date du 28 juin 1774: «Les négociants anglais nous regardent comme leurs esclaves, n'ayant pas plus de considération pour nous que n'en ont pour leurs nègres, sur leurs plantations des îles occidentales, les soixante-dix riches créoles qui se sont acheté des sièges au Parlement.
«Il est de notre devoir de travailler pour eux,—les négociants,—et, tandis que nous, leurs serviteurs, blancs et noirs, leur envoyons de l'or et de l'argent, et que les créoles leur envoient des alcools, du sucre et des mélasses, etc., tant que nous fournissons, dis-je, les douceurs à ces gens, de façon à ce qu'ils s'amusent et se prélassent en voiture, ils sont satisfaits.»

Déjà, sous Cromwell, la suppression de la liberté commerciale et l'établissement d'un monopole pour le commerce anglais avaient excité des mécontentements. Les lois restrictives du Protecteur ne furent même jamais bien observées, et l'État de Massachusets osa répondre aux ministres de Charles II: «Le roi peut étendre nos libertés, mais non les restreindre [31].» A l'époque où se termina la guerre de Sept-Ans, l'Angleterre, qui en avait tiré politiquement de grands avantages, vit sa dette considérablement accrue: elle était d'environ deux milliards et demi et exigeait un intérêt annuel considérable. Pour faire face à une situation aussi critique, sous le ministère de George Grenville, le Parlement se crut en droit de prendre une mesure que Walpole avait repoussée en 1739. Il établit pour les colonies, et sans les consulter, un impôt qui forçait les Américains à employer dans tous les actes un papier vendu fort cher à Londres (1765).

Note 31:[ (retour) ] En 1638, cet État avait déjà l'imprimerie, un collège de hautes études, des écoles primaires par réunion de 50 feux et une école de grammaire dans chaque bourg de 100 feux.—La Pensylvanie, fondée en 1682, organisait les écoles dès 1685.

Déjà mécontentes de certaines résolutions prises par le Parlement, l'année précédente, pour grever de taxes le commerce américain, devenu libre avec les Antilles françaises, et pour limiter les payements en papier-monnaie, les colonies ne se continrent plus à cette nouvelle. Elles considérèrent l'acte du timbre comme une atteinte audacieuse portée à leurs droits et un commencement de servitude si elles ne résistaient. Après des mouvements populaires tumultueux et des délibérations légales, elles se décidèrent à refuser l'emploi du papier timbré, chassèrent les employés chargés de le vendre et brûlèrent leurs provisions. Les journaux américains, déjà très-nombreux, publièrent qu'il fallait s'unir ou succomber. Un congrès composé de députés de toutes les colonies s'assembla le 7 octobre 1765 à New-York et, dans une pétition énergique se déclara résolu, tout en restant fidèle à la couronne, à défendre jusqu'au bout ses libertés. Les Américains s'engagèrent en même temps à se passer des marchandises anglaises, et une ligue de non-importation, bien conçue et bien exécutée, rompit commercialement les relations avec l'Angleterre. La métropole dut céder. Mais elle ne renonça pas toutefois aux droits exorbitants qu'elle s'était attribués de prendre de semblables mesures. Elle s'obstina à prétendre que le pouvoir législatif du Parlement s'étendait sur toutes les parties du territoire britannique. C'est en vertu de ce principe que, dans l'été de 1769, le gouvernement anglais mit un droit nouveau sur le verre, le papier, les couleurs, le cuir et le thé.

Les colons, alléguant de leur côté le grand principe de la constitution anglaise, que nul citoyen n'est tenu de se soumettre aux impôts qui n'ont pas été votés par ses représentants, refusèrent de payer ces nouveaux droits. Partout on s'imposa des privations. On renonça à prendre du thé, on se vêtit grossièrement. On refusa les objets de commerce de provenance anglaise et l'on ne consomma que les produits de l'industrie américaine qui venait de naître. Lord North, devant cette résistance, proposa de révoquer les nouvelles taxes, en ne maintenant que celle du thé. Cette demi-concession ne satisfit personne. Philadelphie et New-York refusèrent de recevoir les caisses de thé que leur expédiait la Compagnie des Indes. Boston les jeta à la mer. Le gouvernement anglais voulut ruiner cette dernière ville. Le général Gage vint s'y établir, pendant qu'une flotte la bloquait. En même temps on levait en Angleterre une armée véritable pour réduire les colonies à l'obéissance.

L'indignation fut au comble en Amérique. Toutes les colonies résolurent de sauver Boston, et la Virginie se mit à la tête de ce mouvement.

Pendant qu'un armée de volontaires accourait s'opposer aux mouvements du général Gage un congrès général s'assemblait à Philadelphie, capitale la plus centrale des colonies, le 5 septembre 1774. Il était composé de cinquante-cinq membres choisis parmi les hommes les plus habiles et les plus respectés des treize colonies. Là on décida qu'il fallait soutenir Boston et lui venir en aide par des troupes et de l'argent, et l'on publia cette fameuse déclaration des droits que revendiquaient tous les colons en vertu des lois de la nature, de la constitution britannique et des chartes concédées. Cette déclaration solennelle fut suivie d'une proclamation à toutes les colonies et d'une pétition au roi George III, qui resta inutile comme les précédentes.

Comme l'avait prévu William Pitt, qui s'était efforcé de concilier l'intégrité de la monarchie britannique avec la liberté des colonies américaines, la guerre éclata.

IV

Tels sont les faits purement matériels qui précédèrent la rupture des colonies anglaises d'Amérique avec la Grande-Bretagne et les actes qui provoquèrent les premières hostilités. Un soulèvement aussi général, aussi spontané, aussi irrésistible que celui qui aboutit à la déclaration des droits du citoyen et à la constitution de la république des États-Unis ne saurait pourtant trouver son explication dans ce seul fait de l'établissement d'un nouvel impôt. C'est dans l'esprit même de la population atteinte dans ses libertés, dans ses aspirations, ses traditions et ses croyances qu'il faut rechercher les germes de la révolution qui allait éclater. Les grands bouleversements qui, dans le cours de l'histoire des peuples, ont changé le sort des nations et transformé les empires, ont toujours été le résultat logique, inévitable, d'influences morales qui, persistant pendant des années, des siècles même, n'attendaient qu'une circonstance favorable pour affirmer leur domination et constater leur puissance. Nulle part plus que dans l'Amérique du Nord ces influences morales ne pourraient être évoquées par l'historien, et je me propose d'en étudier ici l'origine, d'en suivre le développement et d'en recueillir les nombreuses manifestations.

J'ai dit que les premières tentatives de colonisation sur les rives du fleuve Saint-Jean furent faites par des protestants français. Elle n'eurent d'abord aucun succès. Mais du jour où les huguenots envoyés par Coligny eurent mis le pied sur le sol du nouveau monde, il semble qu'ils en aient pris possession au nom de la liberté de conscience et de la liberté politique.

Avant l'ère chrétienne, c'étaient les différences d'origine, de moeurs et d'intérêts qui étaient les causes des guerres; jamais les croyances religieuses. Si l'homme qui sacrifiait à Jupiter Capitolin sur les bords du Tibre voulait soumettre l'Égyptien ou le Gaulois, ce n'était pas parce que ce dernier adorait Osiris ou Teutatès, mais uniquement dans un esprit de conquête. Depuis l'introduction du christianisme parmi les hommes, les guerres de religion furent au contraire les plus longues et les plus cruelles. C'est au nom d'un Dieu de paix et de charité que furent livrées les luttes fratricides les plus passionnées et que les exécutions les plus horribles furent commises. C'est en prêchant une doctrine dont la base était l'égalité des hommes et l'amour du prochain que s'entre-déchirèrent des nations qui s'étaient développées à l'ombre de la Croix et avaient atteint le plus haut degré de civilisation. Comment les successeurs des apôtres, les disciples du Christ, oubliant que les supplices des martyrs avaient hâté à l'origine le triomphe de leurs croyances, firent-ils couler si abondamment le sang de leurs frères, et espéraient-ils les ramener ainsi de leurs prétendues erreurs? C'est que la doctrine chrétienne fut détournée de sa voie, que ses préceptes furent méconnus. Embrassée avec enthousiasme par le peuple, surtout par les pauvres et les déshérités de ce monde, auxquels elle donnait l'espérance, elle devint bientôt entre les mains des souverains et des puissants un instrument de politique, une arme de tyrannie. Alors l'esprit de l'Évangile fut oublié et fit place à un fanatisme grossier dans les populations ignorantes; une intolérance barbare fut seule capable de masquer les abus et les désordres qui avaient souillé la pureté de l'Église primitive et dénaturé les préceptes de ses Pères.

Les législateurs et les écrivains de l'antiquité n'ont jamais admis que l'État eût des droits et des intérêts indépendants ou séparés de ceux du peuple. C'est lorsque la république fut tombée, à Rome, sous le despotisme militaire, et que le peuple, écrasé par l'aristocratie, abâtardi par l'infusion du sang barbare, eut perdu toute énergie que s'établit un droit nouveau, inconnu jusque là. L'empire n'admit plus pour guide que la volonté du chef. Il ne devait rendre compte de ses actes qu'aux dieux, quand on ne le considérait pas lui-même comme un dieu. Le christianisme trouva cette doctrine en vigueur, et elle fut transmise aux générations suivantes par les jurisconsultes et les écrivains ecclésiastiques. L'Église l'adopta dans son organisation et l'imposa aux peuples barbares qui vinrent s'établir sur les débris de l'empire romain. Le moyen âge fut le triomphe absolu de ce système de gouvernement. E Deo rex, e rege lex, telle était la devise sous laquelle devaient s'incliner les peuples et qui plaçait le pape au sommet de l'organisation sociale en lui conférant le droit de nommer ou de déposer les souverains.

Dès que l'étude des philosophes anciens dissipa les ténèbres de l'ignorance, l'esprit de curiosité et d'examen se porta sur tous les sujets, et l'on commença à mettre en question l'infaillibilité du pape et des souverains. On trouva même que les Pères de l'Eglise étaient loin d'avoir proclamé la doctrine sur laquelle se fondait le droit nouveau. Saint Paul avait enseigné que l'individu devait prendre pour guide de sa conduite la conscience. Saint Augustin, donnant un sens plus large à cette doctrine, disait que les peuples comme les individus étaient responsables de leurs actes devant Dieu. Et saint Bernard s'écriait: «Qui me donnera, avant que de mourir, que je voie l'Église de Dieu comme elle était dans les premiers jours!» Dans les conciles de Vienne, de Pise, de Bâle, on reconnaissait la nécessité de réformer l'Église dans le chef et dans les membres. Telle était aussi l'opinion des plus célèbres docteurs, de Gerson et de Pierre d'Ailly par exemple. Les Augustins s'élevèrent enfin énergiquement contre les abus de la cour de Rome et le désordre du clergé; leur plus éminent docteur, Martin Luther, proclama la réforme. Les peuples les plus religieux l'embrassèrent avec ardeur. La lecture des livres saints, proclamant la fraternité des hommes, annonçant l'abaissement des grands et l'élévation des humbles, leur fit entrevoir la fin possible de l'oppression sous laquelle ils gémissaient depuis des siècles. Dès lors la religion réformée prit en Hollande avec Jean de Leyde, en Suisse avec Zwingle et Calvin, en Écosse avec Knox, un caractère démocratique inconnu jusqu'alors.

On peut remarquer que le gouvernement de chaque peuple est généralement la conséquence de la religion qu'il professe.

Chez les sauvages les plus grossiers, qui sont à peine au-dessus de la brute et qui même sont inférieurs par l'intelligence à quelques-uns des animaux au milieu desquels ils vivent [32], nous ne trouvons aucune forme de gouvernement définie, si ce n'est le droit absolu et incontesté de la force et un despotisme aveugle et sanguinaire qui réduit ces peuplades à la plus misérable condition. L'idée d'un dieu n'est pourtant pas ignorée de ces êtres qui n'ont d'humain que le langage, puisque physiquement ils se rapprochent autant du singe que de l'homme. Mais c'est un dieu matériel qui ne possède ni l'intelligence infinie du dieu des nations les plus civilisées, ni la puissance mystérieuse et spéciale des divinités payennes, ni même l'instinct des animaux qu'adoraient les anciens Égyptiens. C'est un fétiche de bois ou de pierre, dépourvu de tous les attributs non-seulement de la raison, mais même de l'intelligence et de la vie. Si, pour ces idolâtres, quelque volonté se cache dans la masse inerte devant laquelle ils se prosternent, elle ne se traduit jamais que par des actes fantasques ou féroces dont toute idée de raison ou de justice est exclue, et tels que ceux qu'ils reconnaissent à leurs rois le droit de commettre. Pourquoi ces malheureux n'admettraient-ils pas que leur souverain terrestre pût disposer, suivant son caprice, de leurs biens, de leur personne et de leur vie, puisqu'ils se soumettent aveuglément à l'ordre de choses établi, et qu'ils ne veulent reconnaître chez leur dieu aucune apparence de raison?

Note 32:[ (retour) ] Comparer le caractère et les moeurs des populations au milieu desquelles ont séjourné Livingstone, Speeke, Baker, Du Chaillu et autres voyageurs Dans l'Afrique centrale, avec les moeurs des singes, décrites par Buffon et Mansfield Parkins.

Mais à mesure que la religion des peuples se dégage des croyances grossières, à mesure que les dogmes deviennent d'une moralité plus inattaquable ou d'une élévation plus imposante, les formes des gouvernements se modifient dans un même sens. Les lois politiques ne sont encore qu'une copie des lois religieuses; et tandis qu'une foi aveugle soumet les uns à un gouvernement sans contrôle, le droit au libre arbitre et au libre examen dans l'ordre philosophique des idées conduit les autres à prendre quelque souci de leurs droits politiques et à intervenir dans l'administration des affaires publiques.

Toutes les formes de gouvernement peuvent en effet se réduire à trois [33]: la monarchie, résultat immédiat et forcé de la croyance au monothéisme; l'oligarchie ou aristocratie, qui résulte du panthéisme; et la démocratie ou république, conséquence du polythéisme ou de la croyance à un Être suprême remplissant une multitude de fonctions. Cette dernière forme de gouvernement est l'expression la plus élevée de l'intelligence politique d'un peuple, aussi bien que l'idée d'un Dieu renfermant en lui toutes les vertus est la plus haute expression des sentiments moraux et religieux de l'homme. C'est ainsi que nous voyons le polythéisme et la démocratie coexister chez les Grecs et chez les Romains, et le christianisme, ou un Dieu sous la triple forme de Créateur, de Sauveur et d'Inspirateur, engendrer le républicanisme des nations modernes.

Note 33:[ (retour) ] Les opinions d'Aristote sur cette question ont été examinées et approfondies par M. James Lorimer, le savant professeur de droit public et de législation internationale à l'université d'Edimbourg. Political progress, London, 1857, chap. X. La doctrine soutenue par Montesquieu (Esprit des Lois, XXIV, 4) a été combattue par un éminent publiciste de nos jours, M. de Parieu (Principes de la science politique, Paris, 1870, p. 16), qui dit: «Bien que le protestantisme paraisse par sa nature devoir développer le principe de l'indépendance politique, il n'a pas atteint ce résultat d'une manière générale et considérable, d'après le seul examen de la constitution de plusieurs États protestants de l'Europe moderne.»

Les réformes successives du christianisme furent les conséquences naturelles de son développement, et c'est ici le lieu d'examiner plus spécialement la dernière de ses phases, le calvinisme, dont l'action se fit sentir en France avec les huguenots, dans les Pays-Bas, en Écosse avec les presbytériens, en Angleterre avec les non-conformistes et les puritains. Cet examen nous permettra de voir pourquoi les agents de la France dans les colonies anglaises d'Amérique ont pu trouver dans les principes religieux des colons un élément de désaffection contre leur mère patrie qu'ils eurent soin d'entretenir, le seul peut-être qui fut capable de soulever l'opinion publique au point d'amener une rupture avec l'Angleterre à la première occasion [34].

La réforme religieuse mit en mouvement trois peuples et eut chez chacun d'eux un caractère et des résultats différents.

Chez les Slaves, le mouvement suscité par Jean Huss fut plus national que religieux. Il fut comme les dernières lueurs du bûcher allumé par le concile de Constance et dans lequel périt le réformateur (1415) [35].

Note 34:[ (retour) ] Voir sur ce point: Thomas Jefferson, étude historique par Cornélis de Witt. Paris, 1861.
Nouveau voyage dans l'Amérique septentrionale, par l'abbé Robin. Philadelphie, 1782...«Il a fallu, dit-il, que l'intolérant presbytérianisme ait laissé depuis longtemps des semences de haine, de discorde, entre eux et la mère patrie.»
Le Presbytérianisme et la Révolution, par le Rév. Thomas Smith. 1845.
La véritable origine de la déclaration d'indépendance, par le Rév. Thomas Smith. Colombia, 1847.
Ces deux derniers ouvrages, quoique très-courts, sont extrêmement remarquables par la nouveauté des considérations, l'élévation des pensées et la rigueur de la logique.

Note 35:[ (retour) ] Voir les Réformateurs avant la Réforme; Jean Hus et le Concile de Constance, par Emile Bonnechose, 2 vol. in-12, 3e édit. Paris, 1870. Ouvrage très-savant, très-intéressant et éloquemment écrit.

La réforme provoquée par Luther jeta chez les Allemands de plus profondes racines. Elle était aussi plus radicale, tout en gardant un caractère national. Il rejetait non-seulement l'autorité du pape, mais aussi celle des conciles, puis celle des Pères de l'Église, pour se placer face à face avec l'Écriture sainte. Le langage mâle et dépourvu d'ornements de ce moine énergique, sa figure carrée et joviale le rendirent populaire. La haine vigoureuse dont il poursuivait le clergé romain, alors possesseur d'un tiers du territoire allemand, rassembla autour de lui tous les déshérités de la fortune. La guerre que les princes d'Allemagne eurent ensuite à soutenir contre les souverains catholiques et les alliés du pape achevèrent de donner à la réforme de Luther ce caractère essentiellement teutonique qu'elle conserva exclusivement.

Chez la race latine, la plus avancée de toutes au point de vue intellectuel à cette époque, et celle qui prétend encore aujourd'hui à l'empire du monde (urbi et orbi), Jean Calvin provoqua enfin la transformation la plus profonde et la plus fertile en conséquences politiques. Né en France, à Noyon (Picardie), en 1509, le nouveau réformateur, après avoir étudié la théologie, puis le droit, publia à vingt-sept ans, à Bâle, son Institutio christianae religionis, qu'il dédia au roi de France. Chassé de Genève, puis rappelé dans cette ville, il y fut désormais tout-puissant. Il voulut réformer à la fois les moeurs et les croyances, et il donna lui-même l'exemple de l'austérité la plus sévère et de la morale la plus rigide [36]. Son despotisme théocratique enleva aux Genevois les jouissances les plus innocentes de la vie; mais sous sa vigoureuse impulsion Genève acquit en Europe une importance considérable.

Note 36:[ (retour) ] Cette sévérité de caractère se montra de bonne heure en lui, car sur les bancs de l'école, ses camarades lui avaient donné le sobriquet de: cas accusatif.

Plus audacieux dans ses réformes que Luther, il fut aussi plus systématique, et il comprit que ses doctrines n'auraient pas de durée ou ne se propageraient pas s'il ne les condensait dans une sorte de code. Sa Profession de foi, en vingt et un articles, parut alors comme le résumé de sa doctrine, et nous en retrouvons l'esprit, sinon la lettre, dans la fameuse déclaration de l'indépendance des États-Unis. Par ce code, les pasteurs devaient prêcher, administrer les sacrements et examiner les candidats qui voulaient exercer le ministère. L'autorité était entre les mains d'un synode ou consistoire composé, pour un tiers, de pasteurs, et de laïques pour les deux autres tiers.

Calvin comprit parfaitement le secret de la force croissante des disciples de Loyola. Comme le fondateur de l'ordre des Jésuites, il voulut baser la nouvelle condition sociale sur l'égalité la plus absolue fonctionnant sous le régime de la plus rigoureuse discipline. Il conserva à son Église le droit d'excommunication, et il exerça lui-même sur ses disciples un pouvoir d'une inflexibilité si rigide qu'il allait jusqu'à la cruauté et à la tyrannie. Quand l'homme eut disparu, ses principes lui survécurent au milieu de l'organisation sociale qui était son oeuvre. L'égalité des hommes était reconnue et professée publiquement, et, en s'étayant sur l'austérité des moeurs, elle devait faire accomplir aux calvinistes les plus héroïques efforts en faveur de la liberté de conscience et de la liberté politique.

La discipline calviniste reposait sur l'égalité des ministres entre eux. Elle se distinguait surtout en cela du luthéranisme, qui admettait encore une certaine hiérarchie, et surtout de l'anglicanisme, qui n'était que le catholicisme orthodoxe sans le pape.

De la France, qui avait vu naître le fondateur du calvinisme, cette religion passa par l'Alsace dans les Pays-Bas, où elle s'établit sur les ruines du luthéranisme; en même temps elle s'établissait en Ecosse, et c'est dans la Grande-Bretagne que les deux systèmes arrivèrent à leur développement le plus complet. Ainsi l'Église anglicane, avec ses archevêques, ses divers degrés dans le sacerdoce, sa liturgie, ses immenses revenus, ses collèges, ses établissements d'instruction ou de charité, ne différait presque en rien de l'organisation extérieure des églises catholiques. La seule différence semblait consister dans le costume, la froide simplicité du culte et le mariage des prêtres. Soumise à l'autorité royale, son existence était intimement liée au maintien de la monarchie, et l'Église fut en Angleterre le plus sûr appui de la royauté.

L'Église presbytérienne d'Ecosse avait, au contraire, ces tendances démocratiques qui étaient l'essence même du calvinisme et qui avaient fait de la Suisse un État si prospère. Là, point de distinction de grade ou de richesse entre les membres du clergé. A peine sont-ils séparés des fidèles par la nature de leurs fonctions. Encore les sectes puritaines ne tardèrent-elles pas à supprimer toute délégation du sacerdoce. Tout chrétien était propre au divin ministère, qui avait le talent et l'inspiration. Si les églises étaient pauvres, elles ne devaient leur existence qu'à elles-mêmes. Elles avaient la plus grande liberté et un empire moral considérable. En Écosse comme à Genève, magistrats et seigneurs furent plus d'une fois contraints d'écouter la voix énergique de leur pasteur.

La maxime: Vox populi, vox Dei, fut dès lors substituée dans l'esprit des peuples à la maxime de droit divin que nous citions plus haut. C'est sur les principes qu'elle résume que s'appuyèrent les États-Généraux des Provinces-Unies en prononçant, le 26 juillet 1581, la déchéance de Philippe II, pour constituer la république Batave.

Quelques années auparavant, Buchanan [37], puis d'autres écrivains écossais, avaient proclamé dans leurs ouvrages que les nations avaient une conscience comme les individus; que la révélation chrétienne devait être le fondement des lois, et qu'à son défaut seulement l'État avait le droit d'en établir de lui-même; que, quelle que fût la forme de gouvernement choisie par un peuple, république, monarchie ou oligarchie, l'État n'était que le mécanisme dont le peuple se servait pour administrer ses affaires, et que sa durée ou sa chute dépendait seulement de la manière dont il s'acquittait de son mandat.

Note 37:[ (retour) ] L'ouvrage de Buchanan, qui eut le plus grand retentissement en Angleterre et en Ecosse, De jure regni apud Scotos, fut imprimé en 1579; le Lex rex de Rutherford, en 1644; Pro populo defensio, de Milton en 1651.

Ce sont ces principes que l'on retrouvait dans les enseignements de l'Église primitive, et qui ne tendaient à rien moins qu'à renverser les idées admises alors dans l'organisation des empires, et à saper dans sa base le pouvoir absolu des souverains, aussi bien en France et en Angleterre qu'en Espagne, en Italie et en Allemagne, qui excitèrent les violentes persécutions dont les dissidents de toutes les sectes et de toutes les classes furent l'objet.

Cette négation de l'autorité dans l'ordre spirituel conduisit à la négation de l'autorité dans l'ordre philosophique [38], qui mena à Descartes et Spinoza, et à celle de l'autorité royale, qui devait produire plus tard la déclaration d'indépendance des États-Unis. Ce n'est donc pas sans raison que les souverains considéraient le calvinisme comme une religion de rebelles et qu'ils lui firent une guerre si acharnée. «Il fournit aux peuples, dit Mignet [39], un modèle et un moyen de se réformer.» Il nourrissait en effet l'amour de la liberté et de l'indépendance. Il entretenait dans les coeurs cet esprit démocratique et antisacerdotal [40] qui devait devenir tout-puissant en Amérique et qui n'a certainement pas dit son dernier mot en Europe.

Note 38:[ (retour) ] Benedicti de Spinoza Opera, etc. I, 21, 24. Tauchnitz, 1843.

Note 39:[ (retour) ] Histoire de la Réforme à Genève.

Note 40:[ (retour) ]
As poisons of the deadliest kind,
Are to their own unhappy coasts confined;
So Presbytery and its pestilential zeal,
Can flourish only in a COMMON WEAL.
(Dryden, Hind and Panther).

Ainsi, par une coïncidence singulière, la France donna au monde Calvin, l'inspirateur d'idées qu'elle repoussa d'abord, mais au triomphe desquelles elle devait concourir, les armes à la main, deux siècles et demi plus tard en Amérique.

Ce n'était pas tant la religion orthodoxe que le pape soutenait en prêchant la croisade contre les albigeois et les huguenots, en établissant l'inquisition, en condamnant les propositions de Luther et de Calvin. C'était son pouvoir temporel et sa suprématie qu'il défendait et qu'il voulait appuyer sur la terreur du bras séculier, alors que les foudres spirituelles étaient impuissantes. Ce n'était pas non plus par zèle pour la religion, mais bien dans un intérêt tout politique que François Ier faisait massacrer les Vaudois et brûler les protestants en France, tandis qu'il soutenait ceux-ci en Allemagne contre son rival Charles-Quint. Il s'agissait pour lui de comprimer ce levain de libéralisme qui portait ombrage à son despotisme et qui donna tant de soucis à ses successeurs. Catherine de Médicis, par la Saint-Barthélémy; Richelieu [41], par la prise de la Rochelle, et Louis XIV, par la révocation de l'édit de Nantes, s'efforcèrent toujours de ressaisir le pouvoir absolu que les protestants leur contestaient, et ils les persécutèrent sans relâche, par tous les moyens légitimes ou criminels dont ils purent disposer. Ils ne voulaient pas de cet «État dans l'État,» suivant l'expression de Richelieu; et, sous prétexte de combattre la réforme religieuse, c'était la réforme politique qu'ils espéraient étouffer.

Note 41:[ (retour) ] «Quand cet homme n'aurait pas eu le despotisme dans le coeur, il l'aurait eu dans la tête.»
(MONTESQUIEU, Esp. des Lois, V, 10.)

Le catholique Philippe II sentait les Pays-Bas frémir sous sa pesante main de fer. Il voyait cette riche proie travaillée par la réforme, et il dressa contre les calvinistes, en qui il voyait surtout des ennemis de son administration absolue, les bûchers, les potences et les échafauds dont le duc d'Albe se fit le sanguinaire pourvoyeur.

Mais les persécutions, les bannissements, les tortures et les massacres aboutirent à des résultats tout différents de ceux qu'avaient espérés leurs sanguinaires auteurs. Les papes, loin de recouvrer cette suprématie dont ils étaient si jaloux, virent la moitié des populations chrétiennes autrefois soumises au saint-siège échapper à leur juridiction spirituelle. L'Espagne, brisée sous le joug cruel de l'inquisition et du despotisme, perdit toute énergie sociale, toute vie politique. Elle s'affaissa pour ne plus se relever. Les Pays-Bas se constituèrent en république, sous le nom de Provinces-Unies. Les deux tiers de l'Allemagne se firent protestants, et l'Amérique reçut dans son sein les familles les plus industrieuses de la France, bannies par un acte aussi inique qu'impolitique, la révocation de l'édit de Nantes.

Écrasée à tout jamais, l'opposition religieuse disparut de France. Mais son oeuvre politique et sociale fut reprise par la philosophie du XVIIIe siècle, qui, dégagée de tout frein religieux, sut en tirer des conséquences bien autrement terribles. L'exemple de l'Amérique se constituant en un peuple libre n'y fut pas sans influence, et les protestants du nouveau monde, en voyant sombrer le trône du haut duquel Louis XIV avait décrété contre eux les dragonnades et l'exil, eurent une sanglante et terrible revanche des persécutions que la royauté absolue et l'ancien régime politique leur avaient fait souffrir.

Un seul État en Europe, une république, la Suisse, trouva dans les principes de sa confédération libérale, comme le firent plus tard les États-Unis d'Amérique, la solution de ses querelles religieuses [42]. Dès le principe, les catholiques avaient aussi pris les armes contre les dissidents de Zwingle [43] et les avaient vaincus. Les deux partis convinrent aussitôt que les cantons devaient être libres d'adopter chez eux le culte qu'ils voudraient, et là seulement où existait la liberté politique put s'établir sans danger pour la paix publique la liberté religieuse.

Note 42:[ (retour) ] On trouvera des exemples dans l'Histoire des Anabaptistes. Amsterdam, 1669. Un épisode touchant est l'entrevue de Guillaume le Taciturne avec les envoyés Mennonites, p. 233.

Note 43:[ (retour) ]Deux ouvrages, récemment publiés, font connaître beaucoup plus complètement qu'on ne l'avait fait encore, la vie, les actes et la doctrine de Zwingle. Ce sont: Zwingli Studien, par le doct. Hermann Spoerri. Leipzig, 1866. Ulrich Zwingli, d'après des sources inconnues, par J.C. Moerikoffer. Leipzig, 1867. Né en 1484, à Wildhaus, dans le canton de Saint-Gall, il était curé de Glaris à vingt-deux ans et remplit ces fonctions pendant douze ans. Un an avant Luther, il attaqua le luxe et les abus de la cour de Rome, et ses nombreux adhérents le portèrent à la cure de Zurich en 1518. En 1524 et 25, il fit supprimer le célibat des prêtres, la messe et se maria. Plus logicien et plus doux que Luther, il n'avait pas la même puissance pour remuer les masses. Il enseignait, avec une sorte d'inspiration prophétique, que toutes les difficultés morales, sociales, religieuses et politiques de cette époque cesseraient par la séparation de l'évêque de Rome de ses subordonnés; que la constitution de l'Eglise devait être démocratique, et que toutes ses affaires devaient être réglées par le peuple lui-même. Ces doctrines furent solennellement adoptées dans la conférence de 1523, comme les bases de l'Eglise helvétique. Il différait de Luther sur quelques points, en particulier sur la présence réelle dans l'Eucharistie que Zwingle niait absolument; mais il essaya en vain de se rapprocher de lui dans l'entrevue de Marburg. Berne venait d'adopter son système, en 1528, et il avait l'espoir de le voir s'étendre à toute la Suisse, quand éclata la guerre entre les catholiques et les réformés. Les catholiques furent vainqueurs à Cappel en 1531, et Zwingle fut tué dans le combat. Il avait publié Civitas christiana.—De falsa et vera religione. «Les matières religieuses et politiques étaient confondues dans son esprit, dit d'Aubigné; chrétiens et citoyens étaient la même chose pour lui.»
C'était l'idée dominante de sa vie et de ses oeuvres. Elle fut adoptée par Grotius, et elle a été ainsi exprimée par la poète lauréat de la Grande-Bretagne, Tennyson.
With the standards of the peoples plunging thro' the thunder-storm,
Till the war-drum throbb'd no longer, and the battle-flags were furl'd
In the Parliament of man, the Federation of the world.

La réforme en Angleterre eut un caractère tout différent. La déclaration du 30 mars 1534, par laquelle les députés du clergé anglais reconnaissaient le roi comme protecteur et chef suprême de l'Église d'Angleterre, sembla le résultat inattendu d'un caprice de Henri VIII: son divorce, non approuvé par le pape, avec Anne de Boleyn [44].

Note 44:[ (retour) ] Il faut remarquer que le pape avait d'abord accordé une dispense pour le mariage de Henri VIII, avec la veuve de son frère, et que c'est du refus du pape de consentir ensuite au divorce que date le schisme de l'Eglise anglicane.—Froude, History of England, I, 446; W. Beach Laurence, Revue du Droit international, 1870, p. 65.

Cette mesure, à laquelle les esprits étaient peu préparés, ne fit que séparer l'Angleterre de Rome et eut pour conséquence de confisquer le pouvoir et les biens de l'Église au profit des rois. Le despotisme, pour changer de forme et pour s'exercer au nom d'une religion dissidente, n'en fut pas moins complet. Les catholiques résistent d'abord aux spoliations dont ils sont victimes. On les pend par centaines. Les protestants croient à leur tour pouvoir chercher un asile dans les États de Henri VIII. Ils n'y trouvent que la persécution.

L'esprit de réforme que les luthériens, les calvinistes et les anabaptistes des Pays-Bas, de l'Allemagne et de Genève répandirent dans le peuple n'eut rien de commun avec la révolution officielle. Cette dernière n'a jamais perdu le caractère de barbarie et de fanatisme cruel qui signala les expéditions dirigées contre les Albigeois, les Vaudois, les camisards en France et les anabaptistes dans les Pays-Bas.

Tandis que Marie Tudor renouvelle les persécutions au nom du catholicisme, Elisabeth, qui lui succède, proscrit à son tour cette religion, les Stuarts s'acharnent avec furie contre les non-conformistes d'Écosse, les presbytériens, les puritains et les caméroniens.

Les Tudors avaient fondé le pouvoir absolu en fait. Les Stuarts voulurent l'établir en droit. Jacques Ier fut le plus audacieux représentant de la doctrine de droit divin que l'esprit général de la réforme religieuse combattait. Point d'évêque, point de roi, disait-il. Aussi considérait-il les puritains comme ses plus sérieux ennemis. Il proclame que les rois règnent en vertu d'un droit qu'ils tiennent de Dieu, et qu'ils sont par conséquent au-dessus de la loi. Ils peuvent faire des statuts à leur gré, sans l'intervention du Parlement et sans être liés par l'observation des chartes de l'État. Et, quoique fils de la catholique Marie Stuart, il maintint contre les catholiques les plus rigoureuses ordonnances, profitant de la tentative connue sous le nom de Conspiration des poudres (1605) pour leur retirer tous droits politiques, les reléguer dans une condition d'infériorité dont ils ne sont sortis que de nos jours.

Alors commencent vers le nouveau monde les émigrations qui devaient aboutir à la formation des États-Unis, et auxquelles contribuèrent toutes les nations qui, soumises à un gouvernement absolu ou oppressif, ne laissaient aux malheureux persécutés d'autre moyen que l'exil pour sauver leur vie, leur croyance et leurs biens. Ce fut ainsi que les bourreaux de Jacques Ier, la tyrannie de Buckingham, les cruelles persécutions de l'archevêque Laud, les tribunaux extraordinaires de Charles Ier eurent surtout pour résultat de peupler l'Amérique [45].

Note 45:[ (retour) ] Par une étrange coïncidence, sur l'un des huit vaisseaux qui étaient à l'ancre dans la Tamise pour traverser l'Océan, lorsqu'un décret de Charles Ier les arrêta, se trouvait Cromwell, le chef futur de la révolution de 1648.

Les puritains, arrivés au pouvoir avec Cromwell ne furent pas plus tolérants que leurs adversaires. Le dictateur fit aux Irlandais une guerre d'extermination. Il était sans pitié pour les prisonniers écossais. «Le Seigneur, disait-il, les a livrés dans nos mains.». Les officiers et les soldats, leurs femmes et leurs enfants furent transportés en Amérique ou vendus aux planteurs [46]. La restauration des Stuarts (1660) amena de sanglantes représailles [47], jusqu'à ce qu'enfin la révolution de 1688 vint donner définitivement la victoire aux protestants. Les usurpations successives de la couronne sur les droits de la nation ne s'étaient pas effectuées sans d'énergiques réclamations. Il y a des actes restés célèbres dans l'histoire qui rappellent en termes précis les aspirations et les désirs des opprimés, de ceux là même qui allaient en Amérique fonder une nouvelle patrie. Ces réclamations, non écoutées, amenèrent les résistances constantes des Parlements et la ligue des covenants et des indépendants, qui firent bientôt tomber sur l'échafaud les têtes de Strafford et de Charles Ier.

Note 46:[ (retour) ] Un ouvrage attribué au chapelain du général Fairfax, England's Recovery, que l'on a tout lieu de croire écrit par le général lui-même, donne les prix auxquels furent vendus quelques-uns des captifs. Plusieurs d'entre eux ne manquaient pas de mérite. Ainsi, le colonel Ninian Beall, pris à la bataille de Dunbar, fut envoyé en Maryland, où il fut bientôt nommé commandant en chef des troupes de cette colonie. Une victoire qu'il remporta sur les «Susque-Hannocks» lui valut les éloges et les remercîments de la Province avec des dotations et des honneurs exceptionnels. Historical magazine of America, 1857.—Middle British Colonies, par Lewis Evans. Philadelphie, 1755, p. 12 et 14.—Terra Mariae, par Ed. Neil. Philadelphie, 1867, p. 193.

Note 47:[ (retour) ] Vie de Cromwell, par Raguenet. Paris, 1691.—Les Conspirations d'Angleterre. Cologne, 1680.

Les Stuarts, après leur restauration, foulèrent de nouveau aux pieds les droits de la nation. Mais celle-ci, un moment accablée par le despotisme du catholique Jacques II, appela au trône Guillaume d'Orange, dont l'autorité royale fut limitée par l'acte fameux connu sous le nom de Déclaration des droits. Cette révolution, qui fut inspirée par les mêmes principes que celle de Hollande en 1584, fut un véritable événement européen, et non pas simplement une révolution anglaise, comme celle de 1648. Les Anglais avaient enfin réussi à proclamer et à faire dominer les principes pour lesquels ils avaient soutenu de si longues luttes, principes que leurs compatriotes avaient transportés en Amérique.

Ils consistaient en ce que l'on ne pouvait lever d'impôts sans l'autorisation du Parlement; que seul celui-ci pouvait autoriser la levée d'une armée permanente, que les chambres, régulièrement convoquées, auraient une part sérieuse aux affaires du pays; que tout citoyen aurait droit de pétition; enfin, l'acte dit de l'habeas corpus.

Ces principes furent toujours invoqués par les colons d'Amérique. On ne quitte pas sa patrie et ses foyers sans garder au fond du coeur et sans transmettre à ses enfants les idées auxquelles on a fait tant de sacrifices et une aversion profonde contre le despotisme qui a rendu ces sacrifices nécessaires. Tandis que les hommes d'État en Angleterre se plaisaient à parler de l'omnipotence du Parlement, de son droit de taxer les colonies sans les consulter et sans admettre ses représentants dans son sein, les colons, au contraire, déclaraient qu'il était de leur droit et de leur devoir de protester contre ces empiétements des souverains sur les prérogatives qu'ils tenaient eux-mêmes de Jésus-Christ. Ils étaient autorisés, disaient-ils, par la loi de Dieu comme par celle de la nature, à défendre leur liberté religieuse et leurs droits politiques. Ces droits innés et imprescriptibles sont inscrits dans le code de l'éternelle justice, et les gouvernements sont établis parmi les hommes non pour les usurper et les détruire, mais bien pour les protéger et les maintenir parmi les gouvernés. Lorsqu'un gouvernement manque à ce devoir, le peuple doit le renverser pour en établir un nouveau conforme à ses besoins et à ses intérêts.

Le 11 novembre 1743, au moment où tombait le ministère de Walpole, qui n'avait d'autre but que l'accroissement des prérogatives royales et d'autres moyens que la corruption, une réunion était provoquée par le révérend pasteur Craighead à Octorara, en Pensylvanie. On y disait [48]:

«Nous devons garder, d'après les droits que nous a transmis Jésus-Christ, nos corps et nos biens libres de toute injuste contrainte.» Et ailleurs: «Le roi Georges II n'a aucune des qualités que demande l'Écriture sainte pour gouverner ce pays.» L'on «fit une convention solennelle, que l'on jura en tenant la main levée et l'épée haute, selon la coutume de nos ancêtres et des soldats disposés à vaincre ou à mourir, de protéger nos corps, nos biens et nos consciences contre toute atteinte, et de défendre l'Évangile du Christ et la liberté de la nation contre les ennemis du dedans et du dehors [49]

Note 48:[ (retour) ] A renewal of the Covenants, National and Solemn League, A confession of sins and an engagement to duties and a testimony as they were carried on at Middle Octorara in Pennsylvania. Nov. 11, 1743, Psalm. LXXVI, 11. Jérémiah, I, 5. Cette curieuse et très-intéressante brochure a été réimprimée à Philadelphie, 1748. Nul doute que Jefferson, qui a fouillé partout «pour retrouver les formules bibliques des vieux Puritains» (Autobiog.), en ait tiré les phrases de la Déclaration dont l'originalité est contestée.

Note 49:[ (retour) ] L'expression la plus complète et la plus énergique des idées inspirées par la réforme religieuse, idées qui devaient conduire à une réforme politique, se retrouve dans la déclaration d'indépendance des colonies, faite à Philadelphie, 4 juillet 1776. Mais depuis longtemps les esprits étaient pénétrés des principes que les colons proclamèrent alors devant les nations, étonnées de leur audace. Aussitôt en effet que le sang des Américains eut été versé sur le champ de bataille de Lexington, des meetings furent tenus à Charlotte, comté de Mecklenburg (Caroline du Nord), dont les résolutions eurent la plus grande analogie avec la déclaration prononcée l'année suivante par Jefferson. À la suite de ces meetings (mai 1775), les presbytériens, en présence de leurs droits violés et décidés à la lutte, chargèrent trois des membres les plus respectés et les plus influents de l'assemblée, de rédiger des résolutions conformes à leurs aspirations. Le rév. pasteur Hézékiah James Balch, le docteur Ephraim Brevard et William Kennon, firent adopter les conclusions suivantes:
«1° Quiconque aura, directement ou indirectement, dirigé, par quelque moyen que ce soit, ou favorisé des attaques illégales et graves telles que celles que dirige contre nous la Grande-Bretagne, est ennemi de ce pays, de l'Amérique et de tous les droits imprescriptibles et inaliénables des hommes.
2° Nous, les citoyens du comté de Mecklenburg, brisons désormais les liens politiques qui nous rattachent à la mère patrie; nous nous libérons pour l'avenir de toute dépendance de la couronne d'Angleterre et repoussons tout accord, contrat ou alliance avec cette nation qui a cruellement attenté à nos droits et libertés et inhumainement versé le sang des patriotes américains à Lexington.» American archives (4e sér.), II, 855.
Les Histoires de la Caroline du Nord, par Wheeler, Foote, Martin. Field Book of the Revolution, par Lossing, II, 617 et les nombreuses autorités y citées.

Un autre élément de désaffection contre l'Angleterre se joignait chez les Américains à toutes les causes d'antipathie que les colons anglais devaient nourrir dans leur coeur contre la mère patrie et son gouvernement.

La révocation de l'édit de Nantes (1685) avait forcé la France à fournir au nouveau monde son contingent de réformés et d'indépendants. Même avant que Louis XIV eût pris cette mesure, aussi inique dans son principe que barbare dans son exécution et fatale aux intérêts de la France dans ses résultats, à l'époque où Richelieu, après la prise de la Rochelle, enleva aux protestants les droits politiques qui leur avaient été accordés par Henri IV, de nombreux fugitifs, originaires des provinces de l'ouest étaient allés chercher un asile dans l'Amérique anglaise et y avaient fondé en particulier la ville de New-Rochelle, dans l'État de New-York. Boston, capitale du Massachusets, possédait aussi vers 1662 des établissements formés par des huguenots, qui attiraient sans cesse de nouveaux émigrants. Mais à partir de 1685, le mouvement d'émigration des Français vers les colonies anglaises d'Amérique prit une grande intensité. C'est dans la Virginie et la Caroline du Sud qu'ils s'établirent en plus grand nombre, recevant de leurs coreligionnaires anglais l'accueil le plus bienveillant et le plus généreux [50]. C'est là aussi que nous trouvons plusieurs noms d'origine française qui rappellent à ceux qui les portent leur première patrie et les malheurs qui les en firent sortir. Devenus sujets de l'Angleterre, ces Français, qui avaient perdu tout espoir de revoir leur patrie, et qui n'en concevaient que plus d'horreur pour le gouvernement monarchique qui les avait exilés, combattirent d'abord dans les rangs des milices américaines, pour le triomphe de la politique anglaise. Mais quand les colonies, arbitrairement taxées, se soulevèrent, ces mêmes Français retrouvèrent au fond de leur coeur la haine séculaire de leurs ancêtres contre les Anglais. Ils coururent des premiers aux armes et excitèrent à la proclamation de l'indépendance. Plusieurs même jouèrent un rôle important dans la lutte [51].

Note 50:[ (retour) ] Old Churches and Families of Virginia, par le Très-Rév. Dr Meade, évêque protest. Philadelphie, 1857, vol. I, art. XLIII.—V. aussi les Westover Mss., dans la possession du colonel Harrison de Brandon, Virginie.—Histoire de la Virginie, par Campbell. Richmond, 1847. America, par Odlmixon, I, 727. London, 1741.

Note 51:[ (retour) ] Tels sont les Jean Bayard, Gervais, Marion, les deux Laurens, Jean Jay, Elie Boudinot, les deux Manigault, Gadsden, Huger, Duché, Fontaine, Maury, de Frouville, Le Fèvre, Benezet, etc.

En résumé, les colonies anglaises d'Amérique furent presque exclusivement peuplées, dès l'origine, par des partisans des cultes réformés qui fuyaient l'intolérance religieuse et le despotisme monarchique. Les catholiques qui s'y établirent étaient aussi chassés de l'Angleterre par les mêmes causes, et avaient appris dans leurs malheurs à ne pas voir des ennemis dans les protestants. Tous étaient donc animés de la plus profonde antipathie pour la forme de gouvernement qui les avait contraints à s'exiler. Là, dans ce pays immense, vivait une population différente par l'origine, mais unie dans une égale haine pour l'ancien continent, par des besoins et des intérêts communs. Les combats constants qu'elle livrait soit à un sol vierge couvert de forêts et de marécages, soit à des indigènes qui ne voulaient pas se laisser déposséder, les aguerrissaient contre les fatigues physiques et leur donnaient cette vigueur morale propre aux nations naissantes. La religion, divisée en une multitude de sectes que les persécutions éprouvées rendaient tolérantes les unes pour les autres, avait un même corps de doctrine dans la Bible et l'Évangile; une même ligne de conduite, l'amour du prochain et la pureté des moeurs; les mêmes aspirations, la liberté de conscience et la liberté politique [52]. Les pasteurs, aux moeurs rigides, à l'âme énergique et trempée par le malheur, donnaient à tous l'exemple du devoir [53], leur enseignaient leurs droits et leur montraient comment il fallait les défendre.

Note 52:[ (retour) ] Le MS. ANONYME, qui, je crois, est de M. Cromot, baron du Bourg, donne des observations sur les quakers, qui prouvent combien les officiers français ont été frappés de ces faits. «La base de leur religion, dit-il, consiste dans la crainte de Dieu et l'amour du prochain. Il entre aussi dans leurs principes de ne prendre aucune part à la guerre. Ils ont en horreur tout ce qui peut tendre à la destruction de leurs frères. Par ce même principe de l'amour du prochain, ils ne veulent souffrir aucun esclave dans leur communauté, et les quakers ne peuvent avoir des nègres. Ils se font même un devoir de les assister. Ils refusent aussi de payer des dîmes, considérant que les demandes faites par le clergé sont une usurpation qui n'est point autorisée par l'Écriture sainte.»

Note 53:[ (retour) ] On trouve dans les Archives am. et Revolutionary Records les noms de plusieurs pasteurs qui ont servi comme officiers dans l'armée.

A l'époque où la déclaration de l'indépendance fut prononcée, tous ces éléments étaient dans toute leur vigueur. Et cependant les colonies, malgré tout leur courage, auraient peut-être été trop faibles pour soutenir leurs justes prétentions si elles n'avaient rencontré, dans les conditions politiques où se trouvait l'Europe, un puissant auxiliaire.

V

Étudions maintenant le rôle que joua le gouvernement français et la part, tantôt occulte tantôt publique, qu'il prit dans le soulèvement des colonies anglaises.

Dès que Christophe Colomb eut découvert le nouveau monde, la possession des riches contrées qui excitaient la convoitise des Européens devint une cause perpétuelle de luttes entre les trois grandes puissances maritimes: l'Espagne, l'Angleterre et la France. Ces rivalités se soutinrent avec des chances diverses jusqu'au moment où la déclaration d'indépendance des États-Unis, en enlevant un appui aux uns et en faisant disparaître un aliment à l'avidité des autres, mit un terme aux guerres interminables que ces puissances se livraient.

Jacques Cartier, envoyé par Philippe de Chabot, amiral de France, partit en 1534 de Saint-Malo, sa ville natale, avec deux navires, pour reconnaître les terres encore inexplorées de l'Amérique septentrionale. Il découvrit les îles Madeleine, parcourut la côte occidentale du fleuve Saint-Laurent, puis, l'année suivante, dans une seconde expédition, prit possession, au nom du roi, de la plus grande partie du Canada, qu'il appela Nouvelle-France.

Le Canada, trop négligé sous les faibles successeurs de François Ier, reçut de nouveaux colons français sous Henri IV. Le marquis de La Roche, qui succéda en 1598 à Laroque de Roberval dans le gouvernement de cette colonie, créa un établissement à l'île des Sables, aujourd'hui île Royale et reconnut les côtes de l'Acadie. Quatre ans plus tard l'Acadie fut encore parcourue par Samuel de Champlain, qui, en 1608, fonda la ville de Québec.

Ces accroissements successifs et la prospérité de la colonie française ne pouvaient laisser indifférents les Anglais, récemment établis dans la Virginie. Aussi en 1613 des armateurs anglais, sous les ordres de Samuel Argall et sans déclaration de guerre, vinrent-ils attaquer à l'improviste Sainte-Croix et Port-Royal, en Acadie, qu'ils détruisirent. En 1621, le roi d'Angleterre Jacques Ier accorda au comte de Stirling la concession de toute la partie orientale et méridionale du Canada, sous le prétexte que tout ce pays n'était habité que par des sauvages. Mais les colons français n'étaient nullement disposés à se laisser ainsi dépouiller, et Charles Ier dut restituer à la France, deux ans après, le territoire dont Guillaume de Stirling n'avait pris possession que pour la forme.

En 1629, 1634 et 1697, l'Acadie et une partie du Canada furent encore successivement enlevées puis rendues aux Français, jusqu'à ce qu'enfin, par le traité d'Utrecht, 1713, l'Angleterre fut mise en possession définitive du territoire contesté.

Les Anglais ne devaient pas s'en tenir à ce succès. Il ne fit que les encourager à persévérer dans leur projet de conquérir le Canada tout entier. De leur côté les Français, malgré l'abandon dans lequel les laissait la mère patrie, leur résistèrent avec courage et trouvèrent généralement, pour les soutenir dans la lutte, de puissants auxiliaires dans les naturels, qu'ils n'avaient cessé de traiter avec douceur et loyauté.

Cependant le Canada, malgré les attaques incessantes dont il était l'objet, vers le sud, de la part des Anglais, devenait florissant. Le Saint-Laurent était pour les vaisseaux de France une retraite commode et sûre. Le sol, autrefois inculte, s'était fertilisé sous les efforts de plusieurs milliers d'habitants. L'on s'aperçut bientôt que les lacs se déversaient aussi par le sud dans de grands fleuves inexplorés.

Il y avait de ce côté d'importantes découvertes à faire. La gloire en était réservée à Robert de La Salle.

Déjà en 1673, le P. jésuite Marquet et le sieur Joliet, avaient été envoyés par M. de Frontenac, gouverneur du Canada, et avaient découvert à l'ouest du lac Michigan le Mississipi. Plus tard, en 1679 et 1680, le père Hennequin, récollet, accompagné du sieur Dacan, avait remonté ce fleuve jusque vers sa source au saut Saint-Antoine.

De La Salle, homme résolu et énergique, muni des pouvoirs les plus étendus, que lui avait accordés le ministre de la marine, Seignelay, partit en 1682 de Québec. Il se rendit d'abord chez les Illinois, où, du consentement des Indiens, il construisit un fort. Pendant qu'une partie de ses hommes remontaient le Mississipi en suivant la route du P. Hennequin, il descendit lui-même ce fleuve jusqu'au golfe du Mexique. Il reçut partout des Indiens le meilleur accueil et en profita pour établir un magasin dans la ville des Arkansas et un second chez les Chicachas.

L'année suivante il voulut retourner par la voie de mer vers l'embouchure du Mississipi. Mais les vaisseaux qui portaient les soldats et les colons qu'il ramenait de France le laissèrent avec sa troupe dans une baie qu'il appela Saint-Louis. Le territoire riant et fertile sur lequel il s'établit prit le nom de Louisiane. Il allait chercher des secours auprès de ses établissements du Mississipi, quand il fut massacré par les gens de sa suite. Les Espagnols établis au Mexique détruisirent les germes de cette colonie.

Dix années s'écoulèrent avant que d'Iberville reprit le projet de La Salle sur la Louisiane. Crozat et Saint-Denis, en 1712, continuèrent son oeuvre et cette possession fut connue en France sous de si bons rapports qu'elle servit de base au système et aux spéculations du fameux Law, de 1717 à 1720. C'est à cette époque que fut fondée la Nouvelle-Orléans [54].

Note 54:[ (retour) ] J'ai trouvé de curieux renseignements non imprimés, dans la Relation concernant l'établissement des Français à la Louisiane, par Penicaud, manuscrit inédit. Le P. Charlevoix parle de cet ouvrage, VI, 421, et la copie que j'ai dans les mains a été signalée à une vente à Paris en 1867, comme mise au net par un nommé François Bouet.

Ainsi, bien que la France eût cédé à l'Angleterre, par le traité d'Utrecht, l'Acadie et la baie d'Hudson, elle avait encore le Labrador, les îles du golfe Saint-Laurent et le cours du fleuve, la région des grands lacs comprenant le Canada et la vallée du Mississipi, désignée sous le nom de Louisiane. Mais les limites de ces possessions n'étaient pas bien définies. Les Anglais prétendaient étendre les limites de l'Acadie jusqu'au fleuve Saint-Laurent; les Pensylvaniens et les Virginiens, franchissant les monts Alleghanys, s'avançaient à l'ouest; jusqu'au bord de l'Ohio. Pour les contenir dans un demi-cercle immense, les Français avaient relié la Nouvelle-Orléans à Québec par une chaîne de postes sur l'Ohio et le Mississipi.

Le territoire sur lequel on établissait ces forts avait été découvert par La Salle, comme nous l'avons vu. Suivant le droit des gens de cette époque, il envoya un officier français, Céleron, pour en prendre officiellement possession. Cet officier parcourut les vallées de l'Ohio et du Mississipi et la région des lacs, en un mot tout le pays compris entre la Nouvelle-Orléans et Montréal. Partout sur son trajet il enfouissait des plaques [55] de plomb, comme souvenir et en témoignage de l'établissement de la domination française sur ce territoire.

Note 55:[ (retour) ] Vie de Washington, par Sparks, II, 430. La date est 16 d'août 1749.*

Les Anglais, justement alarmés de semblables prétentions, prétextant que de tels établissements portaient atteinte à leurs droits, envahirent brusquement le Canada (1754).

C'est alors que paraît pour la première fois dans l'histoire le nom de Washington. Il commandait, avec le titre de colonel, un détachement de Virginiens. Ainsi, par une singulière coïncidence, ce grand homme porta d'abord les armes contre ces mêmes soldats qui devaient aider à l'affranchissement de sa patrie, et s'efforça de soumettre à la domination anglaise ces mêmes Canadiens qu'il appelait vainement plus tard à l'aider à la délivrance commune.

Washington surprit un détachement de troupes françaises envoyé en reconnaissance auprès du fort Duquesne, l'enveloppa, le fit tout entier prisonnier et tua son chef, Jumonville [56]. Assiégé à son tour dans son camp, aux Grandes-Prairies, par de Villiers, frère de Jumonville, il fut obligé de capituler, et se retira toutefois avec les honneurs de la guerre [57].

La seconde expédition [58], dirigée la même année contre le fort Duquesne par le général anglais Braddock, eut une issue plus malheureuse pour celui-ci. Cet officier, qui méprisait les milices de la Virginie, s'engagea sur un territoire qu'il ne connaissait pas et fut enveloppé et tué par les Français, aidés des Indiens. Le colonel Washington rallia les fuyards et opéra sa retraite en bon ordre.

Note 56:[ (retour) ] Ce fut l'étincelle qui alluma la guerre de Sept Ans. Laboulaye, Hist. des Etats-Unis, II, 50, 297.

Note 57:[ (retour) ] Cette capitulation donna naissance à une horrible calomnie qui, malgré les protestations réitérées de Washington, cherche à s'acharner encore contre sa mémoire, en dépit de la noblesse universellement reconnue de son caractère: je veux parler du prétendu assassinat de Jumonville. Plusieurs ouvrages publiés en France (Mémoire, précis des faits, pièces justificatives, etc. Paris, 1756,)—réponse officielle aux observations de l'Angleterre, répètent et propagent cette erreur, et bien qu'elle ait été reconnue et signalée comme telle dans les écrits les plus consciencieux, je crois qu'il est de mon devoir de démentir encore une fois une affirmation si invraisemblable et si contraire au jugement que les contemporains de Washington et la postérité ont porté sur ce grand homme.
La capitulation que signa Washington avec une entière confiance était rédigée en français, c'est-à-dire dans une langue que n'entendaient ni le colonel Washington ni aucun des hommes de son détachement. L'interprète hollandais qui en donna la lecture aux Américains traduisit le mot assassinat pour l'équivalent de mort ou perte, soit par ignorance, soit par une manoeuvre coupable; et l'on considéra comme un aveu de Washington ce qui ne fut que l'effet de sa bonne foi surprise.
M. Moré de Pontgibaud, dans ses mémoires déjà cités (p. 15), justifie Washington de l'accusation qu'il avait entendu porter contre lui en France. «Il est plus que constant dans la tradition du pays, dit-il, que M. de Jumonville fut tué par la faute, par l'erreur et le fait d'un soldat qui tira sur lui, soit qu'il le crût ou ne le crût point parlementaire, mais que le commandant du fort ne donna pas l'ordre de tirer; la garantie la plus irrécusable est le caractère de douceur, de magnanimité du général Washington, qui ne s'est jamais démenti au milieu des chances de la guerre et de toutes les épreuves de la bonne ou de la mauvaise fortune. Mais M. Thomas (de l'Académie française) a trouvé plus poétique et plus national de présenter ce malheureux événement sous un jour odieux pour l'officier anglais.» V. aussi Histoire des Etats-Unis, par Éd. Laboulaye. Paris, 1866, II, 50, où cette affaire est examinée.

Note 58:[ (retour) ] Dont le meilleur récit est Braddock's Expédition, par Winthrop Sergant, publié dans les Mémoires de la Société historique de Pensylvanie, 1855.

Enfin, en 1755, toujours sans que la guerre eût été encore déclarée, l'amiral anglais Boscawen captura des vaisseaux de ligne français à l'embouchure du Saint-Laurent, tandis que les corsaires anglais, se répandant sur les mers, s'emparaient de plus de trois cents bâtiments marchands portant pour près de trente millions de francs de marchandises et emmenaient prisonniers sur les pontons plus de huit mille marins français. En présence d'une si audacieuse violation du droit des gens, malgré son apathie et sa honteuse indifférence pour les intérêts publics, le roi Louis XV fut obligé de déclarer la guerre à l'Angleterre [59].

Note 59:[ (retour) ] 1756. Juin le 9.

Il était de l'intérêt de la France de laisser à la lutte son caractère exclusivement colonial. Mais sa marine était presque ruinée. Elle ne pouvait donc secourir ses colons. L'Angleterre ne lui laissa pas d'ailleurs la liberté d'en agir ainsi. L'or donné par Pitt au roi de Prusse Frédéric II alluma la guerre continentale connue sous le nom de guerre de Sept Ans. Ainsi forcée de combattre sur terre et sur mer, la France fit de vigoureux efforts. Malheureusement les généraux que le caprice de Mme de Pompadour plaçait à la tête des armées étaient tout a fait incapables, ou portaient dans les camps les querelles et les intrigues de la cour. Aussi les résultats de cette guerre furent-ils désastreux.

Mêmes revers au Canada que dans les Indes orientales. Les marquis de Vaudreuil et de Montcalm enlèvent les forts Oswégo et Saint-Georges, sur les lacs Ontario et Saint-Sacrement (1756). Montcalm remporte même une victoire signalée sur les bords du lac Champlain, à Ticonderoga (1758); mais il ne peut empêcher la flotte de l'amiral Boscawen de prendre Louisbourg, le cap Breton, l'île Saint-Jean et de bloquer l'entrée du Saint-Laurent, pendant que l'armée anglo-américaine détruit les forts de l'Ohio et coupe les communications entre la Louisiane et le Canada.

En 1759, Montcalm et Vaudreuil n'avaient que cinq mille soldats à opposer à quarante mille. Ils étaient en outre privés de tous secours de la France, soit en hommes, en argent ou en munitions. Les Anglais assiègent Québec. La ville est tournée par une manoeuvre audacieuse du général Wolff. Montcalm est blessé à mort. Le général anglais tombe de son côté et expire content en apprenant que ses troupes sont victorieuses. Vaudreuil lutte quelque temps encore. C'est en vain. Le Canada est définitivement perdu pour la France.

Un habile ministre, le seul homme qui dans ces temps de désordre et de corruption prenne à coeur les intérêts de sa patrie, Choiseul, arrive au pouvoir, appelé par la faveur de Mme de Pompadour. Son premier acte est de lier comme en un faisceau, par un traité connu sous le nom de Pacte de famille (15 août 1761), toutes les branches régnantes de la maison de Bourbon, ce qui donnait de suite à la France l'appui de la marine espagnole. Celle-ci, immédiatement en butte aux attaques de l'Angleterre, essuya de grandes pertes.

Cependant toutes les nations de l'Europe étaient épuisées par cette guerre, qui avait fait périr un million d'hommes. La France y avait dépensé pour sa part treize cent cinquante millions. Par le traité de Paris elle ne conserva que les petites îles de Saint-Pierre et Miquelon avec droit de pêche près de Terre-Neuve et dans le golfe Saint-Laurent. Elle recouvra la Guadeloupe, Marie-Galante, la Désirade, la Martinique; mais céda la partie orientale de la Louisiane aux Espagnols.

L'Angleterre avait atteint son but; l'expulsion complète des Français du continent américain et la ruine de leur marine.

Choiseul eut à coeur de relever la France de cet abaissement. Il essaya de réorganiser l'armée en diminuant les dilapidations et en constituant des cadres sur de nouvelles bases. Il souleva un mouvement patriotique dans les parlements pour que chacun d'eux fournît un navire à l'État, et l'Angleterre vit avec douleur renaître cette marine qu'elle croyait à jamais perdue.

Sous son administration la France acquit soixante-quatre vaisseaux et cinquante frégates ou corvettes qui firent sentir à l'Angleterre, pendant la guerre d'Amérique que les désastres de la guerre de Sept Ans n'avaient pas été irréparables [60].

En même temps que Choiseul soutenait l'Espagne dans son antagonisme contre l'Angleterre, il se tenait au courant des rapports des colonies américaines avec leur mère patrie. Sa correspondance nous le montre persévérant dans sa haine pour la rivale de la France, étudiant les moyens les plus propres à abaisser sa puissance, inquiet surtout du développement de ses colonies. Il encourageait de tout son pouvoir et par des agents qui, comme de Pontleroy [61], de Kalb [62], Bonvouloir [63], ne manquaient ni de talents, ni d'énergie, l'opposition naissante de ces colonies qui, dès 1763, semblaient déjà prêtes à passer à l'état de révolte contre la métropole [64].

Note 60:[ (retour) ] C'est sous son ministère que la France s'empara de la Corse et que naquit dans cette île, deux mois après, le plus grand ennemi de l'Angleterre, Napoléon. On trouve dans les Mémoires imprimés sous ses yeux, dans son cabinet, à Chanteloup, 1778, ses raisons pour l'acquisition de la Corse, I, 103.

Note 61:[ (retour) ] Pontleroy, lieutenant de vaisseau au département de Rochefort, chargé en 1764, par M. de Choiseul, d'aller visiter les colonies anglaises d'Amérique. M. le comte de Guerchy, ambassadeur à Londres, par une dépêche du 19 octobre 1766, demande de nouveau pour ce même Pontleroy des lettres et un passe-port, au nom de Beaulieu, qu'il portait en Amérique. Durand écrivait un peu auparavant à M. de Choiseul que Pontleroy n'avait pas le talent d'écrire, mais qu'il pourrait utilement lever les plans des principaux ports d'Amérique et même d'Angleterre, en se mettant au service d'un négociant américain qui lui donnerait a commander un bâtiment. Il s'entendait bien à la construction, au pilotage et au dessin. Il ne demandait que le traitement accordé aux lieutenants de vaisseau. Ces propositions furent agréées par M. de Choiseul, et Pontleroy ou Beaulieu partit peu de temps après.

Note 62:[ (retour) ] De Kalb était un officier d'origine allemande, qui servait en qualité de lieutenant-colonel dans l'infanterie française. On ne pouvait douter ni de son courage, ni de son habileté, ni de son zèle. Sa connaissance de la langue allemande devait faciliter ses relations avec les colons originaires du même pays que lui. Ses instructions, datées du 12 avril 1767, lui enjoignaient de partir d'Amsterdam et, une fois arrivé à sa destination, de s'informer des besoins des colonies tant en officiers d'artillerie et en ingénieurs qu'en munitions de guerre et en provisions. Il devait étudier et stimuler le désir des colons pour rompre avec le gouvernement anglais, s'informer de leurs ressources en troupes et en postes retranchés, de leurs projets de soulèvement et des chefs qu'ils comptaient mettre à leur tête. «La commission que je vous confie, lui dit Choiseul, est difficile et demande de l'intelligence; demandez-moi les moyens nécessaires pour l'accomplir; je vous les fournirai tous.»
Après avoir servi la France en diplomate, de Kalb se fit un devoir de prendre à côté des Américains sa part des dangers qu'il les avait engagés à affronter. Il servit comme volontaire, avec rang de major-général, et fut tué à la malheureuse bataille de Camden. (Notices biographiques.)

Note 63:[ (retour) ]Un autre agent de la France en Amérique fut Bonvouloir (Achard de), officier français, engagé volontaire dans le régiment du Cap. Une maladie l'obligea à quitter Saint-Domingue pour revenir dans des climats plus doux. Il visita d'abord les colonies anglaises, où on lui offrit de prendre du service dans les armées rebelles. Il n'accepta pas cette fois, mais, venu à Londres en 1775, il fut mis en rapport avec M. le comte de Guînes, ambassadeur de France, qui obtint de lui d'utiles renseignements sur la situation des colonies révoltées, et écrivit à M. de Vergennes pour être autorisé à faire de Bonvouloir un agent du gouvernement français en Amérique.
Le ministre français donna en effet à Bonvouloir une somme de 200 louis pour un an et un brevet de lieutenant, antidaté, pour qu'il pût entrer avantageusement dans l'armée des rebelles. Il partit de Londres pour Philadelphie le 8 septembre 1775, sous le nom d'un marchand d'Anvers. Il trouva à Philadelphie un M. Daymond, Français et bibliothécaire, qui l'aida dans ses recherches. Il écrit en donnant des renseignements à M. de Vergennes, qu'il est arrivé deux officiers français menant grand train, qui ont fait des propositions au Congrès pour des fournitures d'armes et de poudre. Nul doute qu'il ne s'agisse de MM. de Penet et Pliarne, cités dans une lettre de Barbue Dubourg à Franklin. (Archives américaines.)

Note 64:[ (retour) ] V. Vie de Jefferson, par Cornélis de Witt, Paris, 1861, où la politique de Choiseul est très-habilement développée. Toutes les pièces importantes sont imprimées dans l'appendice.

De 1757 à 59 parurent des lettres, que l'on disait écrites par le marquis de Montcalm à son cousin M. de Berryer, résidant en France, dans lesquelles on trouve une appréciation bien juste de la situation des colonies d'Amérique et une prédiction bien nette de la révolution qui se préparait. «Le Canada, y est-il dit, est la sauvegarde de ces colonies; pourquoi le ministre anglais cherche-t-il à le conquérir? Cette contrée une fois soumise à la domination britannique, les autres colonies anglaises s'accoutumeront à ne plus considérer les Français comme leurs ennemis.»

Ces lettres eurent le plus grand retentissement dans les deux continents. Grenville et lord Mansfield, qui les eurent en leur possession, les crurent réellement émanées de Montcalm. De nos jours encore, le judicieux Carlyle [65] n'a pas hésité à en citer des extraits dans le but de vanter la sagacité du général français et la justesse de sa prophétie. Mais le style de ces lettres, l'exagération de certaines idées, l'absence de tout caractère qui dénote leur provenance, et la comparaison qui en a été faite avec toutes les pièces relatives aux affaires du Canada et à Montcalm, ne permettent plus de croire à la vérité de l'origine qui leur fut attribuée dès leur apparition. Nous voyons là une manoeuvre habile du ministre Choiseul, qui espérait, par cette brochure, semer la division entre les deux partis, augmenter leur défiance réciproque et hâter un dénoûment qu'il prévoyait d'autant plus volontiers qu'il le désirait plus ardemment.

Note 65:[ (retour) ] Vie de Frederick the Great. XI, 257-262. Leipzig, édition 1865. Bancroft les qualifie nettement de contrefaçons, IV (ch. ix), 128, note. V. aussi Vie du général James Wolfe, par Robert Wright, 601. London, 1864.

Les officiers français, qui parcouraient pour la dernière fois le Canada et la vallée du Mississipi, en jetant un regard d'adieu sur ces fertiles contrées et en recevant les touchants témoignages d'attachement des Indiens ne pouvaient s'empêcher de regretter le territoire qu'ils étaient obligés de céder. Le duc de Choiseul pensait tout autrement. Il lisait dans l'avenir [66]. Il le faisait sans arrière-pensée, avec la conviction qu'il prenait une bonne mesure politique. Il pensait que le temps était proche où tout le système colonial devait être modifié: «Les idées sur l'Amérique, soit militaires, soit politiques, sont infiniment changées depuis trente ans,» écrivait-il à Durand, le 15 septembre 1766. Il était persuadé que la liberté commerciale et politique pouvait seule désormais faire vivre les États du nouveau monde. Ainsi, du jour où un acte du Parlement établit des taxes sur les Américains, la France commença à faire des démarches pour pousser ceux-ci à l'indépendance [67].

Mais ce ministre contribua à l'expulsion des jésuites de France en 1762. Cette puissante compagnie laissa derrière elle un parti qui ne lui pardonna pas sa fermeté dans cette circonstance [68]. Le Dauphin, leur élève, lui était hostile. Le duc d'Aiguillon, à qui il avait fait ôter son gouvernement de Bretagne, le chancelier Maupeou et l'abbé Terrai, contrôleur des finances, formèrent contre lui un triumvirat secret qui eût pourtant été impuissant sans le honteux auxiliaire qu'ils trouvèrent dans la nouvelle favorite [69].

Note 66:[ (retour) ] Choiseul, signant l'abandon du Canada aux Anglais, dit: Enfin, nous les tenons. C'était, en effet, délivrer les colonies américaines d'un voisinage qui les forçait à s'appuyer sur la métropole.

Note 67:[ (retour) ] Il détacha le Portugal et la Hollande de l'alliance anglaise et prépara cette union des marines secondaires qui devait, quelques années plus tard, devenir la ligue des neutres contre ceux qui s'appelaient les maîtres de l'Océan.

Note 68:[ (retour) ] Raisons invincibles, publiées 8 juillet 1773, dont une analyse est dans Mémoires secrets, VII, 24. Londres, chez John Adamson.

Note 69:[ (retour) ] Mme de Pompadour était morte en 1764, et Choiseul, qui lui avait dû son crédit, refusa de plier devant la cynique arrogance de la Du Barry qui lui succéda. Choiseul ressentit bientôt l'influence fatale de cette femme sur l'esprit affaibli du roi.
Il faut lire dans les mémoires du temps la juste appréciation des misérables influences qui présidaient aux affaires publiques et au milieu desquelles se jouait la fortune de la France. Une nouvelle favorite avait été sur le point d'être choisie. Devant les cris d'effroi du contrôleur général Laverdie, l'attitude et la fermeté de Choiseul, le roi avait dû céder, mais il battait froid à son ministre. Plus tard il céda à regret aux instances réitérées de ses courtisans, ameutés par les rancunes de la compagnie de Jésus. Il comprenait tout ce dont il se privait en renvoyant son ministre, et quand il apprit que la Russie, l'Autriche et la Prusse venaient de se partager la Pologne, il s'écria: «Ah! cela ne serait pas arrivé si Choiseul eût encore été ici.» Vie du marquis de Bouillé, Mémoires du duc de Choiseul, I, 230. Mémoire inédit.

Malgré l'origine de sa faveur, les défauts que l'on peut trouver à son caractère et les erreurs qu'il commit dans son administration multiple, ce ministre jette un éclat singulier et inattendu au milieu de cette cour corrompue où tout était livré à l'intrigue et d'où semblaient bannis toute idée de justice et tout sentiment du bien public. Il comprenait d'ailleurs le peu de stabilité de sa situation, et n'espérait guère que l'on reconnaîtrait à la cour les services qu'il pourrait rendre à son pays. On en trouve la preuve dans un mémoire qu'il adressa au roi en 1766, et dans lequel il ose s'exprimer avec une certaine impertinence hautaine que l'on est heureux de retrouver en ces temps de basse courtisanerie et de lâche servilité.

«Je méprisais, autant par principe que par caractère, dit-il au roi, les intrigues de la Cour, et quand Votre Majesté me chargea de la direction de la guerre, je n'acceptai ce triste et pénible emploi qu'avec l'assurance que Votre Majesté voulut bien me donner qu'elle me permettrait de le quitter à la paix.»

Le ministre entre ensuite dans le détail de son administration qui avait compris la guerre, la marine, les colonies, les postes et les affaires étrangères, pendant six années.— La première année, il réduisit les dépenses des affaires étrangères de 52 à 25 millions.

Quant à l'Angleterre, Choiseul en parle avec une certaine crainte. «Mais la révolution d'Amérique, dit-il, qui arrivera, mais que nous ne verrons vraisemblablement pas, remettra l'Angleterre [70] dans un état de faiblesse où elle ne sera plus à craindre.»

«Votre Majesté m'exilera», dit-il à la fin. Cette prédiction ne se réalisa que cinq ans après: en 1770, Choiseul fut exilé dans ses terres.

Note 70:[ (retour) ] La politique de Choiseul et de Vergennes fut suivie par Napoléon. Quand il songea à céder la Louisiane aux États-Unis, il prononça ces paroles:
«Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de l'Angleterre, il faut la contre-parer par une puissance maritime qui devienne un jour sa rivale; ce sont les États-Unis.» Les États-Unis et la France, par Edouard Laboulaye. Paris, 1862.

VI

La guerre se fit à la fois sur trois points du continent américain: aux environs de Boston, de New-York et de Philadelphie; dans le Canada, que les Américains voulaient cette fois entraîner dans leur cause et d'où les Anglais partirent pour prendre à revers les révoltés; enfin dans le Sud, autour de Charleston et dans les Carolines.

Les débuts du conflit furent heureux pour les Américains. Leurs milices, plus fortes par le sentiment de la justice de leur cause que par leur expérience de la guerre et par la discipline, battirent à Lexington (avril 1775) un détachement anglais. On assiégea le général Gage dans Boston. Le Congrès confia à Washington [71] la tâche difficile d'organiser les bandes de miliciens et de les mettre en état de vaincre les troupes aguerries de la Grande-Bretagne. Ce fut un grande acte de patriotisme de la part de ce généreux citoyen d'accepter une pareille mission. Du jour où, sans ambition comme sans crainte, il prit en mains la conduite des affaires, il ne perdit plus de vue les aspirations du pays. Il ne désespéra jamais de leur réalisation, et si, dans les moments critiques, aux jours où la cause de l'indépendance paraissait le plus compromise, il eut quelques instants de découragement, il sut du moins empêcher par son attitude ses concitoyens de se laisser entraîner à un pareil sentiment. Il les retint autour de lui et leur communiqua sa confiance dans l'avenir. Après le succès, redevenu simple particulier, il voulut vivre tranquille dans sa maison de Mount-Vernon, en Virginie. L'indépendance de sa patrie était la seule récompense qu'il attendait de ses efforts. Chez les Américains, il est «l'homme qui avait été le premier dans la guerre, le premier dans la paix, le premier dans le coeur de ses compatriotes.» L'histoire lui a rendu justice, et, chez tous les peuples son nom est resté le plus pur.

Note 71:[ (retour) ] Nous ne voulons pas entreprendre de rappeler les hauts faits de ce grand homme dont la mémoire est chère à tout coeur américain. Outre qu'une pareille tâche est tout à fait en dehors du cadre que nous nous sommes proposé de remplir, nous reconnaissons trop bien le talent et le coeur avec lesquels plusieurs illustres écrivains s'en sont acquittés avant nous, pour que nous ayons la prétention de traiter ce sujet. Washington est d'ailleurs un de ces héros dont la gloire, loin de s'effacer, grandit à mesure que les années s'écoulent. Plus l'esprit humain progresse et plus on se plaît à reconnaître la noblesse de son caractère et l'élévation de ses idées. Dans les sociétés modernes, où le droit tend chaque jour à l'emporter sur la force, où l'amour de l'humanité a plus de partisans que l'esprit de domination, les grands conquérants tels que ceux dont l'histoire conserve les noms et exalte les exploits, loin d'être mis au rang des dieux, comme dans l'antiquité, seraient considérés comme de véritables fléaux. Les peuples, de jour en jour plus soucieux de se donner une organisation sociale basée sur la justice et la liberté que de satisfaire la stérile et sauvage ambition de subjuguer leurs voisins, ne veulent plus laisser à quelques hommes privilégiés le soin d'accomplir les desseins de la Providence en bouleversant les empires pour changer la face du monde. Or, Washington fut encore plus grand citoyen qu'habile général. Ses victoires auraient suffi pour perpétuer son souvenir. Sa conduite comme homme politique et comme homme privé le fera revivre au milieu des générations futures, qui le présenteront toujours à leurs chefs comme un modèle à imiter.
Tous les écrivains contemporains, Américains ou Français, nous dépeignent Washington sous les traits les plus nobles au physique comme au moral; il n'y a de tache à aucun de leurs tableaux. Je ne veux pas redire ici les impressions ressenties par MM. de La Fayette, de Chastellux, de Ségur, Dumas et tant d'autres, lorsqu'ils furent admis pour la première fois en présence du généralissime américain. Elles sont à peu près identiques et sont exprimées, dans les mémoires signés de leur nom, avec tout l'enthousiasme dont ces Français étaient capables. «C'est le Dieu de Chastellux», écrivait Grimm à Diderot. Correspondance, X, 471. Nous nous contenterons de transcrire ici le passage relatif à ce grand homme, que M. de Broglie a inséré dans ses Relations inédites.
«Ce général est âgé d'environ quarante-neuf ans (1782); il est grand, noblement fait, très-bien proportionné; sa figure est beaucoup plus agréable que ses portraits ne le représentent; il était encore très-beau il y a trois ans, et quoique les gens qui ne l'ont pas quitté depuis cette époque disent qu'il leur paraît fort vieilli, il est incontestable que ce général est encore frais et agile comme un jeune homme.
«Sa physionomie est douce et ouverte, son abord est froid quoique poli, son oeil pensif semble plus attentif qu'étincelant, mais son regard est doux, noble et assuré. Il conserve dans sa conduite privée cette décence polie et attentive qui satisfait tout le monde et cette dignité réservée qui n'offense pas. Il est ennemi de l'ostentation et de la vaine gloire. Son caractère est toujours égal, il n'a jamais témoigné la moindre humeur. Modeste jusqu'à l'humilité, il semble ne pas s'estimer à ce qu'il vaut. Il reçoit de bonne grâce les hommages qu'on lui rend, mais il les évite plutôt qu'il ne les cherche. Sa société est agréable et douce. Toujours sérieux, jamais distrait, toujours simple, toujours libre et affable sans être familier, le respect qu'il inspire ne devient jamais pénible. Il parle peu en général et d'un ton de voix fort bas; mais il est si attentif à ce qu'on lui dit, que, persuadé qu'il vous a compris, on le dispenserait presque de répondre. Cette conduite lui a été bien utile en plusieurs circonstances. Personne n'a eu plus besoin que lui d'user de circonspection et de peser ses paroles.
«Il joint à une tranquillité d'âme inaltérable un jugement exquis, et on ne peut guère lui reprocher qu'un peu de lenteur à se déterminer et même à agir. Quand il a pris son parti, son courage est calme et brillant. Mais pour apprécier d'une manière sûre l'étendue de ses talents et pour lui donner le nom de grand homme de guerre, je crois qu'il faudrait l'avoir vu à la tête d'une plus grande armée avec plus de moyens et vis-à-vis d'un ennemi moins supérieur. On peut au moins lui donner le titre d'excellent patriote, d'homme sage et vertueux, et on est bien tenté de lui donner toutes les qualités, même celles que les circonstances ne lui ont pas permis de développer.
«Il fut unanimement appelé au commandement de l'armée. Jamais homme ne fut plus propre à conduire des Américains et n'a mis dans sa conduite plus de suite, de sagesse, de constance et de raison.
«M. Washington ne reçoit aucun appointement comme général. Il les a refusés comme n'en ayant, pas besoin. Les frais de sa table sont seulement faits aux dépens de l'État. Il a tous les jours une trentaine de personnes à dîner, fait une fort bonne chère militaire et est fort attentif pour tous les officiers qu'il admet à sa table. C'est en général le moment de la journée où il est le plus gai. Au dessert, il fait une consommation énorme de noix, et lorsque la conversation l'amuse, il en mange pendant des heures en portant, conformément à l'usage anglais et américain, plusieurs santés. C'est ce qu'on appelle toaster. On commence toujours par boire aux Etats-Unis de l'Amérique, ensuite au roi de France, à la reine, aux succès des armées combinées. Puis on donne quelquefois ce qu'on appelle un sentiment: par exemple à nos succès sur les ennemis et sur les belles; à nos avantages en guerre et en amour. J'ai toasté plusieurs fois aussi avec le général Washington. Dans une entre autres je lui proposai de boire au marquis de La Fayette, qu'il regarde comme son enfant. Il accepta avec un sourire de bienveillance, et eut la politesse de me proposer en revanche celle de mon père et de ma femme.
«M. Washington m'a paru avoir un maintien parfait avec les officiers de son armée. Il les traite très-poliment, mais ils sont bien loin de se familiariser avec lui. Ils ont tous au contraire, vis-à-vis de ce général, l'air du respect, de la confiance et de l'admiration.
«Le général Gates, fameux par la prise de Burgoyne et par ses revers à Camden, commandait cette année une des ailes de l'armée américaine. Je l'ai vu chez M. Washington, avec lequel il a été brouillé, et je me suis trouvé à leur première entrevue depuis leurs querelles, qui demanderaient un détail trop long pour l'insérer ici. Cette entrevue excitait la curiosité des deux armées. Elle s'est passée avec la décence la plus convenable de part et d'autre. M. Washington traitant M. Gates avec une politesse qui avait l'air franc et aisé, et celui-ci répondant avec la nuance de respect qui convient vis-à-vis de son général, mais en même temps avec une assurance, un ton noble et un air de modération qui m'ont convaincu que M. Gates était digne des succès qu'il a obtenus à Saratoga, et que ses malheurs n'ont fait que le rendre plus estimable par le courage avec lequel il les a supportés. Il me semble que c'est là le jugement que les gens capables et désintéressés portent sur M. Gates.»
On ne s'étonnera pas que le personnage de Washington ait figuré à plusieurs reprises sur la scène française. Ces compositions, qui datent généralement de l'époque de la révolution française, ne méritent guère d'être lues, et si elles ont pu être écoutées avec quelque intérêt sur un théâtre, ce ne peut être que grâce à la sympathie qu'inspiraient le héros américain et la cause qu'il avait fait triompher.
Nous donnons toutefois les titres de quelques-uns de ces ouvrages et les noms de leurs auteurs:
Washington ou la liberté du Nouveau-Monde, tragédie en quatre actes, par M. de Sauvigny, représentée pour la première fois le 13 juillet 1791 sur le théâtre de la Nation. Paris.
Asgill ou L'Orphelin de Pensylvanie, mélodrame en un acte et en prose, mêlé d'ariettes par B.J. Marsollier, musique de Dalayrac, représenté sur le théâtre de l'Opéra-Comique, le jeudi 2 mai 1790. Pitoyables chansonnettes débitées à une bien triste époque.
Asgill ou le Prisonnier anglais, drame en cinq actes et en vers, par Benoît Michel de Comberousse, représentant du peuple et membre du lycée des Arts, an IV (1795). Cette pièce, dans laquelle un certain Washington fils joue un rôle ridicule, ne fut représentée sur aucun théâtre.
Washington ou l'Orpheline de Pensylvanie, mélodrame en trois actes, à spectacle, par M. d'Aubigny, l'un des auteurs de la Pie voleuse, avec musique et ballets, représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de l'Ambigu-Comique, le 13 juillet 1815.
Asgill, drame en cinq actes, en prose, dédié à Mme Asgill, par J.S. le Barbier-le-Jeune, à Londres et à Paris, 1785. A la suite (p. 84), lettre de reconnaissance et de remercîment, signée Thérèse Asgill. L'auteur montre Washington affligé de la nécessité cruelle à laquelle son devoir l'oblige. Il lui fait même prendre Asgill dans ses bras et ils s'embrassent avec un enthousiasme comico-dramatique. (Acte 5, scène II.)
Le rôle de Wazington était joué par M. Saint-Prix. Lincol et Macdal étaient lieutenants généraux. L'envoyé anglais Johnson est transformé en Joston. M. Ferguson est mis en scène, ainsi que Mme Nelson, veuve d'un parent de Wazington, le Congrès, la nouvelle législature, les ministres du culte et autres nombreuses personnes. Dans ce drame, le fils de Wazington n'a pas de rôle, mais il y a son ombre.
La scène la plus curieuse est la première de l'acte IV, où on voit dans le champ de la fédération l'autel de la patrie, sur lequel est le traité d'alliance conclu avec les Français.
Butler, qui était en effet un partisan, commandant des réfugiés, un véritable brigand, outre ses crimes réels, commet dans le drame le crime odieux du capitaine Lippincott, qui fit pendre le capitaine américain Huddy, crime qui a forcé les Américains à menacer d'user de représailles. Dans le drame, on fait de Huddy un officier anglais. Seymour est sauvé et Butler Pendu.
Washington, drame historique en cinq actes et en vers, par J. Lesguillon, 1866. Non représenté. Ici l'histoire est traitée avec un sans-façon exagéré. La scène se passe à West-point, à l'époque de la trahison d'Arnold, et l'auteur commence par croire que West-point est la pointe de l'ouest de l'île de New-York; que cette dernière ville est au pouvoir des Américains et qu'Arnold a pour but de la livrer aux Anglais. Washington est fait prisonnier. Le major André est fusillé; on sait qu'il fut pendu. Arnold se livre, ce qu'il ne fit pas. Arrivent enfin à une sorte d'apothéose, La Fayette, Rochambeau, de Grasse, d'Estaing, Bougainville, Duportail et d'autres.
On sait que Washington n'eut pas d'enfant et que le colonel Washington, né dans la Caroline du Nord, et qui servit honorablement à la tête d'un Corps de cavalerie pendant la guerre de l'indépendance, était le parent éloigné du général en chef, né lui-même en Virginie. On trouve aussi des niaiseries dans plusieurs livres du temps, tels que l'Histoire impartiale des événements militaires et politiques de la dernière guerre, par M. de Longchamps. Amsterdam, 1785. D'Auberteuil, Essai historique sur la révolution d'Amérique. Paris, 1782.

Les Américains envahirent le Canada et prirent Montréal; mais leur chef Montgomery ayant été tué devant Québec, Carleton les chassa de toute la province (décembre 1775). Cet échec fut en partie compensé par la prise de Boston (17 mars 1776) et par l'échec de la flotte anglaise devant Charleston (1er juin 1776).

Le ministère anglais n'avait pas cru d'abord à une résistance si énergique. Il n'eut pas honte, pour la vaincre, d'acheter aux princes allemands, qui étaient dans sa dépendance depuis la guerre de Sept-Ans, une armée de dix-sept mille mercenaires. Les colonies, mises au ban des nations par la métropole, prirent alors une mesure à laquelle presque personne n'avait songé au commencement de la lutte. Le Congrès de Philadelphie, en proclamant l'indépendance des treize colonies réunies en une confédération où chaque État conserva sa liberté religieuse et politique (4 juillet 1776), rompit irrévocablement avec l'Angleterre.

Les volontaires américains, sans magasins, sans ressources, ne purent d'abord tenir tête aux vieux régiments qu'on envoyait contre eux. Howe prit New-York, Rhode-Island. Washington, obligé de battre en retraite, eut la douleur de voir un grand nombre de ses soldats l'abandonner. Cependant il ne céda le terrain que pied à pied et s'arrêta après le passage de la Delaware. De là, il fit une tentative imprévue et d'une audace remarquable. Il franchit le fleuve sur la glace pendant la nuit du 25 décembre 1776, surprit à Trenton un corps de mille Allemands commandés par Rahl, tua cet officier et fit ses soldats prisonniers. Ce succès, qui dégageait Philadelphie, releva l'esprit public. De nouveaux miliciens accoururent de la Pensylvanie, et Washington, reprenant l'offensive, força Cornwallis à se replier jusqu'à Brunswick.

La jeune noblesse française avait accueilli avec sympathie la nouvelle de la révolte des colonies anglaises d'Amérique, autant par antipathie pour l'Angleterre, qui l'avait vaincue dans la guerre de Sept-Ans, que parce qu'elle était pénétrée de l'esprit philosophique de son siècle. Il faut pourtant reconnaître que ni Louis XVI ni la Reine ne s'étaient enthousiasmés pour la cause des Américains. Les idées d'indépendance politique et de liberté religieuse, hautement proclamées de l'autre côté de l'Atlantique, ne pouvaient guère trouver d'écho auprès d'un trône basé sur le droit divin et occupé par des Bourbons imbus des principes de l'absolutisme. Cependant, les saines traditions de Choiseul n'étaient pas complètement oubliées. Les corsaires américains avaient accès dans les ports français et pouvaient acheter des munitions à la Hollande. Silas Deane était à Paris l'agent secret du Congrès et faisait passer sous main pour l'Amérique des munitions et de vieilles armes qui furent peu utiles. Il est vrai que quand l'ambassadeur anglais, lord Stormont, se plaignait à la Cour, celle-ci niait les envois et chassait les corsaires de ses ports. Mais l'esprit public était contre l'Angleterre pour les colonies. Le mouvement d'émigration des volontaires pour l'Amérique était commencé. Enfin l'arrivée de Franklin, dont le séjour à Paris fut une ovation perpétuelle, les violences commises par la marine anglaise sur les marins français, finirent par vaincre les répugnances de Louis XVI et forcèrent pour la première, mais non pour la dernière fois, ce malheureux roi à céder devant l'opinion publique.

VII

La figure vénérée de Washington peut être regardée comme le symbole des idées qui présidèrent à la révolution américaine. Après elle, la plus sympathique est celle de La Fayette, qui représente les mêmes idées au milieu de l'élément français qui prit part à la lutte.

La Fayette [72], à peine âgé de dix-neuf ans, était en garnison à Metz, lorsqu'il fut invité à un dîner que son commandant, le comte de Broglie, offrait au duc de Glocester, frère du roi d'Angleterre, de passage dans cette ville. On venait de recevoir la nouvelle de la proclamation de l'indépendance des Étals-Unis, et, la conversation étant nécessairement tombée sur ce sujet, La Fayette pressa le duc de questions pour se mettre au courant des faits, tout nouveaux pour lui, qui se passaient en Amérique. Avant la fin du dîner sa résolution était prise et, à dater de ce moment, il n'eut plus d'autre pensée que celle de partir pour le nouveau monde. Il se rendit à Paris, confia son projet à deux amis, le comte de Ségur et le vicomte de Noailles, qui devaient l'accompagner. Le comte de Broglie, qu'il en instruisit également, tenta de le détourner de son dessein. «J'ai vu mourir votre oncle en Italie, lui dit-il, votre père à Minden, et je ne veux pas contribuer à la ruine de votre famille en vous laissant partir.» Il mit pourtant La Fayette en relation avec l'ancien agent de Choiseul au Canada, le baron de Kalb, qui devint son ami. Celui-ci le présenta à Silas Deane, qui, le trouvant trop jeune, voulut le dissuader de son projet.

Note 72:[ (retour) ] Notices biograph.

Mais la nouvelle des désastres essuyés par les Américains devant New-York, à White-Plains et au New-Jersey le confirme dans sa résolution. Il achète et équipe un navire à ses frais, et déguise ses préparatifs en faisant un voyage à Londres. Pourtant son dessein est dévoilé à la Cour. Sa famille s'irrite contre lui Défense lui est faite de passer en Amérique, et, pour assurer l'exécution de cet ordre, on lance contre lui une lettre de cachet [73]. Il quitte néanmoins Paris avec un officier nommé Mauroy, se déguise en courrier, monte sur son bâtiment à Passage, en Espagne, et met à la voile le 26 avril 1777. Il avait à son bord plusieurs officiers [74].

Note 73:[ (retour) ] M. de Pontgibaud, qui rejoignit La Fayette en Amérique en septembre 1777 et qui fut son aide-de-camp, nous apprend avec quelle facilité on privait à cette époque les jeunes gens des meilleures familles de France de leur liberté au moyen des lettres de cachet. C'est du château de Pierre-en-Cise, près de Lyon, où il était enfermé en vertu d'un de ces ordres arbitraires de détention, qu'il s'évada pour passer aux États-Unis. (V. ses Mémoires et les Notices biographiques.)

Note 74:[ (retour) ] Les Mémoires de La Fayette, où nous puisons ces Renseignements, disent, entre autres, le baron de Kalb.

La Fayette évita avec bonheur les croiseurs anglais et les vaisseaux français envoyés à sa poursuite. Enfin, après sept semaines d'une traversée hasardeuse, il arriva à Georgetown, et, muni des lettres de recommandation de Deane, il se rendit au Congrès.

Après son habile manoeuvre de Trenton, Washington était resté dans son camp de Middlebrook. Mais les Anglais préparaient contre lui une campagne décisive. Burgoyne s'avançait du Nord avec 10,000 hommes. Le général américain Saint-Clair venait d'abandonner Ticonderoga pour sauver son corps de troupes. En même temps, 18,000 hommes au service de la Grande-Bretagne faisaient voile de New-York, et les deux Howe se réunissaient pour une opération secrète. Rhode-Island était occupé par un corps ennemi, et le général Clinton, resté à New-York, préparait une expédition.

C'est dans ces conjonctures difficiles que La Fayette fut présenté à Washington. Le général américain avait alors quarante-cinq ans. Il n'avait pas d'enfant sur lequel il pût reporter son affection. Son caractère, naturellement austère, était peu expansif. Les fonctions importantes dont il était chargé, les soucis qui l'accablaient depuis le commencement de la guerre, les déceptions qu'il avait éprouvées, remplissaient son âme d'une mélancolie que la situation présente des affaires changeait en tristesse [75]. C'est au moment où son coeur était plongé dans le plus grand abattement que, suivant ses propres paroles, La Fayette vint dissiper ses sombres pensées comme l'aube vient dissiper la nuit.

Note 75:[ (retour) ] Washington n'avait pas seulement à pourvoir aux besoins d'une armée privée de toutes ressources, il lui fallait encore combattre les menées et les calomnies des mécontents et des jaloux. Les accusations graves qu'on porta même contre lui et les insinuations blessantes pour son honneur qui arrivèrent à ses oreilles le forcèrent à solliciter du Congrès un examen Scrupuleux de sa conduite. On est allé jusqu'à fabriquer des lettres qu'on publia comme émanant de lui. Voir Vie de Washington, Ramsay, 113. Sparks, I, 265. Marshall, III, ch. vi.

Il fut saisi d'un sentiment tout nouveau à la vue de ce jeune homme de vingt ans qui n'avait pas hésité à quitter sa patrie et sa jeune femme pour venir soutenir, dans un moment où elle semblait désespérée, une cause qu'il croyait grande et juste. Non-seulement il avait fait pour les Américains le sacrifice d'une grande partie de sa fortune et peut-être de son avenir, mais encore il refusait ces dédommagements légitimes que les Français qui l'avaient précédé réclamaient du Congrès comme un droit acquis: un grade élevé et une solde. «Après les sacrifices que j'ai déjà faits, avait-il répondu au Congrès, qui l'avait nommé de suite major-général, j'ai le droit d'exiger deux grâces: l'une est de servir à mes dépens, l'autre est de commencer à servir comme volontaire.» Un si noble désintéressement devait aller au coeur du général américain. Sa modestie n'était pas moindre, car, comme Washington lui témoignait ses regrets de n'avoir pas de plus belles troupes à faire voir à un officier français: «Je suis ici pour apprendre et non pour enseigner,» répondit-il.

C'est par de tels procédés et de telles paroles qu'il sut se concilier de suite l'estime et l'affection de ses nouveaux compagnons d'armes. Le courage et les talents militaires dont il fit preuve dans la suite lui assurèrent pour toujours la reconnaissance du peuple entier.

Cette époque de la vie de La Fayette est la plus brillante et la plus glorieuse, parce qu'elle lui permit de déployer à la fois ses qualités physiques et morales. Sa jeunesse, sa distinction naturelle et son langage séduisaient au premier abord. La noblesse de son caractère et l'élévation de ses idées inspiraient la confiance et la sympathie. Son désintéressement en toutes circonstances, la loyauté, la franchise avec lesquelles il embrassa la cause des Américains, le contraste frappant de sa conduite avec celle de quelques-uns de ses compatriotes qui l'avaient précédé, l'énergie rare à son âge dont il ne se départit jamais, sa constance dans les revers et sa modération dans le succès le firent adopter par les colons révoltés comme un frère, et par leur général comme un fils.

Beaucoup d'écrivains en France ont prononcé sur le caractère de La Fayette des jugements tout différents et émis sur ses actes des opinions peu flatteuses. Loin de moi la pensée de réformer ces jugements ou de modifier ces opinions. S'il m'est permis de parler en toute connaissance de cause sur le rôle que joua La Fayette en Amérique, je n'ai pas la prétention d'apprécier plus exactement et avec plus de justice que ses compatriotes eux-mêmes les actes que ce général accomplit dans sa patrie. Je veux croire aussi que la versatilité particulière à l'esprit des Français n'a aucune part dans les reproches qu'on lui adresse ou dans les accusations dont on le charge. Mais il me semble que si l'on veut rechercher la cause de ces divergences d'opinion des deux peuples sur le même homme, on la trouvera surtout dans la différence des caractères de ces peuples, des révolutions qu'ils ont accomplies et des résultats qu'ils ont obtenus.

La révolution américaine fut faite dans le but de maintenir plutôt que de revendiquer des libertés politiques et religieuses acquises par les colons au prix de nombreuses souffrances et de l'exil, libertés dont ils jouissaient depuis des siècles et qui avaient été brusquement méconnues et violées. Ils ne firent que chasser de leur territoire [76] les Anglais qu'ils avaient considérés jusque-là comme des frères et qui ne furent plus pour eux que des étrangers dès qu'ils voulurent s'imposer en maîtres. Ils fondèrent aussi leur puissance future sur l'union de leurs divers États qui conservaient leur autonomie. Une fois l'ennemi vaincu et l'indépendance proclamée sans contestation, il ne restait plus aux Américains qu'à jouir en paix du fruit de leurs victoires [77]. Qui aurait songé à élever la voix contre ceux qui les avaient aidés à reconquérir cette indépendance et ces droits? Les Français qui vinrent à leur secours obtinrent donc les témoignages les plus sincères et les plus unanimes de la reconnaissance publique, et La Fayette plus que tout autre s'était rendu digne de cette gratitude universelle.

Note 76:[ (retour) ] Ils avaient l'habitude de désigner la mère patrie du nom très-doux de Home.

Note 77:[ (retour) ] Quand Jefferson revint en Amérique en 1789, il rapporta de Paris les idées libérales et généreuses qui tourmentaient alors la société française au milieu de laquelle il avait vécu quelque temps. Leur triomphe en Amérique devait être le mobile de sa conduite pendant le reste de sa vie. Ce n'était pas tant un républicain qu'un démocrate, et sous ce rapport il offre le plus frappant contraste avec Washington. Il se proposa, suivant ses propres paroles, de modifier l'esprit du gouvernement établi en Amérique en y accomplissant une révolution silencieuse. Cette révolution, qu'il se flatte d'avoir commencée, s'est continuée jusqu'à la dernière guerre, la guerre civile, dont elle fut la cause réelle, tandis que l'esclavage n'en était que le prétexte.
Cet antagonisme persistant entre la république et la démocratie est si bien fondé aujourd'hui aux États-Unis, que depuis 1856 il divise le peuple et les chefs de partis en deux camps bien distincts: les républicains et les démocrates.

Mais la révolution française ne s'accomplit pas dans les mêmes conditions. Elle eut un caractère tout à fait différent. Elle ne fut pas provoquée par une violation momentanée des droits du peuple et du citoyen. Elle ne répondit pas à une atteinte immédiate portée par le pouvoir à des libertés depuis longtemps acquises. C'était une révolte générale contre un ordre de choses établi depuis l'origine de la nation. Ce fut comme un débordement de tous les instincts vitaux de la France, qui, après vingt siècles de compression et de misère, bouleversa la société et brisa aveuglément tous les obstacles qui s'opposaient à son expansion.

Pendant cette longue période, la situation du peuple, à la fois courbé sous le despotisme royal, sous la tyrannie des seigneurs et sous l'absolutisme intolérant du clergé, avait été plus misérable que celle qui aurait résulté du plus dur esclavage. Ce ne fut pas seulement un bouleversement politique que les Français durent accomplir, ce fut aussi une transformation sociale complète. La haine s'était accumulée dans la masse de la nation contre tout ce qui tenait de près ou de loin à l'ancien ordre de choses. La corruption des moeurs des grands avait depuis longtemps soulevé contre eux le mépris public [78]. Aussi, lorsque le désordre des finances força la royauté à faire appel au pays en convoquant les États Généraux, toutes les légitimes revendications des droits de l'homme et du citoyen se firent jour à travers cette brèche faite au bon vouloir royal. Le pouvoir, gangrené dans tous ses membres et sans appui moral ni matériel dans la nation, attaqué par cette même noblesse blasée et voltairienne qui jusque-là avait seule fait sa force, ne put opposer qu'une faible digue au torrent qui montait toujours. Et quand la monarchie s'écroula sous le poids de ses iniquités, le peuple, enivré de son triomphe, mis tout à coup en possession d'une liberté dont il connaissait à peine le nom, fut saisi d'une sorte de frénésie sans exemple dans l'histoire. Dans son désir de vengeance, il frappa aveuglément, il engloba dans la même proscription princes, nobles, riches, savants, hommes célèbres par leur courage ou par leurs vertus. Tous tombèrent tour à tour sous ses coups. Il tourna ses armes même contre les siens. Il ne savait pas, il ne pouvait pas et ne voulait pas les reconnaître.

Note 78:[ (retour) ] Ce n'est pas seulement de la Régence que datait à la cour et à la ville cette corruption des moeurs qui ne connaissait aucun frein. Ce n'est pas non plus depuis Voltaire que la religion n'avait laissé dans le coeur des grands que superstition grossière ou scepticisme dangereux. On peut remonter jusqu'à Brantôme pour retrouver dans les hautes régions de la société française cette absence de sens moral et d'esprit véritablement chrétien que l'on remarque dans certains écrits et surtout dans les mémoires des règnes de Louis XV et de Louis XVI, et dont les Mémoires de Lauzun présentent le honteux tableau.—Voir un ouvrage récemment publié: Marie-Thérèse et Marie-Antoinette, par Mme d'Armaillé.
«La politique de Richelieu et de Louis XIV avait fait dépendre Le sort de la nation du caprice d'un seul homme. Tout ce qui avait une vie propre avait été écrasé. Le prince imprimait le caractère de son esprit à la Cour, la Cour à la ville et la ville aux provinces. Pour fonder cette unité monarchique que quelques-uns admirent, il avait fallu détruire la vie de famille chez la noblesse, amortir la vie religieuse, en un mot, tarir les sources de la moralité et de la régénération des moeurs.»—La Société française et la Société anglaise au XVIIIe siècle, par Cornélis de Witt. Paris, 1864.

Les déchirements douloureux, effrayants, que souffrit alors la France, eurent du moins pour elle un immense résultat: ils furent comme les convulsions au milieu desquelles se produisait l'enfantement laborieux de sa véritable nationalité [79].

Note 79:[ (retour) ] Les Américains étaient des citoyens avant de se dire républicains et de se faire soldats. La Convention en France dut démocratiser la nation par la terreur et l'armée par le supplice de quelques généraux.
Domptez donc par la terreur les ennemis de la liberté. Robespierre, Mignet, II, 43. V. la note tristement comique placée en tête de la Relation de Kerguélen, déjà cité; on y verra comment ces libéraux de fraîche date s'appelaient citoyens.

Malheur à celui qui, dans de pareilles circonstances, tentait d'arrêter le torrent et de dominer ses grondements de sa voix. Il devait être fatalement brisé.

Le rôle de médiateur, quand il a pour but surtout de défendre la vertu et la justice, d'éviter l'effusion du sang dans des guerres civiles, est un beau rôle sans doute; mais rarement il a produit quelque bon résultat. Généralement, au contraire, les intentions de l'homme de bien qui s'interpose ainsi entre les partis prêts à se déchirer sont méconnues par tous. Personne ne veut les croire sincères et désintéressées. La calomnie les travestit et en fait des chefs d'accusation que l'opinion publique est toujours disposée à admettre sans examen.