TRISTAN BERNARD

AUTEURS
ACTEURS
SPECTATEURS

PIERRE LAFITTE & Cie
ÉDITEURS
90, AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES
PARIS

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
Dix exemplaires sur papier de Hollande.

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Published on July 20th 1909.

Privilege of copyright in the United States reserved under the Act approved March 3d 1905 by P. Lafitte et Cie.

AUTEURS, ACTEURS, SPECTATEURS

CHAPITRE PREMIER
SONNEZ AU PUBLIC !

Il y a, pour les auteurs dramatiques, un moment spécialement charmant, et dont l’angoisse est délicieuse : c’est, le jour de la répétition générale, l’instant où, le décor étant posé, on commence à placer les meubles… Dans un quart d’heure à peine, on lèvera le rideau…

L’auteur vague dans les coulisses, comme un personnage encombrant ; autour de lui, les machinistes et les accessoiristes, l’âme tranquille, font leur service avec activité. Pour lui, c’est une grande journée ; pour eux, c’est une journée presque pareille aux autres. Il se fait l’effet d’un jeune marié, qui va changer sa vie, au milieu des employés de mairie, qui continuent la leur.

Certains auteurs se contraignent à aller sur « le plateau » aux côtés du directeur. Et là, ils examinent le décor avec une attention exagérée, et donnent des conseils dégagés, si l’on change le placement d’un meuble. Il est bien visible, n’est-ce pas ? qu’ils n’ont aucune émotion et que, seuls, les détails de métier les préoccupent… D’autres semblent diriger leurs pas errants vers quelque loge d’actrice. On leur montre une toilette qu’ils ne connaissent pas, car il arrive qu’on change une toilette après la répétition des couturiers, quand on a vu qu’elle s’assortissait mal avec le décor. L’auteur admire la robe, avec des paroles distraites et hyperboliques. Il se dit qu’il reste au milieu du second acte une scène qu’il aurait bien dû couper. Il ne l’a pas fait parce qu’en la coupant il diminuait encore le rôle de cette artiste, qui se plaignait déjà. Pourquoi n’a-t-il pas obéi, selon son devoir, à son égoïsme d’auteur, qui doit tout sacrifier au succès de sa pièce ? Il quitte, sans même se douter qu’il s’en va, la loge de la jeune femme, et se trouve en présence d’un domestique en culotte courte, qui lui tend la main…

— Le patron a préféré que je le joue en livrée. Qu’en pensez-vous ?

Ce domestique a à dire, au premier acte : « On vient de chez le fleuriste. » L’auteur l’écoute avec politesse ; il ne sait d’ailleurs pas où aller.

Il s’était promis de n’arriver, cet après-midi de générale, qu’au moment où ça commencerait. Il est parti de chez lui avec l’idée, comme le temps est beau, d’aller faire un tour au Bois. Or, il est venu directement au théâtre, sur le lieu de son crime. Il se persuade qu’il avait des recommandations urgentes à faire au contrôle, afin qu’on trouve des places à deux amis imprévus qui n’ont pas eu de billets, mais un simple mot sur une carte…

Il a déjà vu, devant le théâtre, des journalistes de sa connaissance, qui lui ont fait un signe aimable. Comme ils sont bien disposés !… Il les préférerait hostiles ou défiants. Il sait très bien que, d’une façon générale, les bonnes ou les mauvaises dispositions ne signifient rien, et qu’au bout de cinq minutes de spectacle il n’y a plus en présence que l’auteur et le public, une bête fauve dans la salle, et, sur la scène, un dompteur ou un charmeur. Si le dompteur manque d’énergie, si le charmeur manque de charme, ils finiront par être mangés, quelle que soit l’humeur du fauve.

Aussi quand, âme en peine dans les coulisses, l’auteur entend le directeur ou le régisseur crier, d’une voix claire : Sonnez au public ! c’est comme si on disait de faire entrer dans la cage principale le fameux tigre royal, affamé et monstrueux, terreur du Bengale et du Turkestan.


Mais qu’est-ce au juste, au point de vue des naturalistes, que cette bête énorme, mystérieuse, qu’on appelle le « Gros Public » ?

Beaucoup de gens s’imaginent le connaître. Que de fois n’ai-je pas entendu un « routier de théâtre » me dire avec autorité :

— Vous ne connaissez pas le public…

Certains de ces routiers s’imaginent connaître le public parce que, nés dans le vulgaire, ils n’en sont jamais sortis. Et comme ils sont eux-mêmes d’une ignorance parfaite, ils disent volontiers : le public ne comprendra pas cela.

Quelquefois, cependant, le vieux routier déclare loyalement qu’il ne connaît plus le public ; il veut dire par là que, trop expérimenté, il a perdu son ingénuité première. Alors ce n’est plus son avis à lui qu’il nous impose, mais celui d’une personne de son entourage, sa vieille mère, sa petite belle-sœur ou la nourrice sèche de son enfant. « Elle n’y connaît rien, mais elle est très public. »

Ladite personne a donné une fois un pronostic que l’événement s’est trouvé confirmer. Depuis elle sert de voyante. On l’amène à la répétition dans un petit panier d’osier, et on recueille pieusement son oracle, aussitôt la toile baissée.

Malheureusement, cette voyante a été gâtée depuis le jour même où elle a été consultée pour la première fois. Maintenant elle prépare ses prophéties, elle les soigne ; elle ne les exhale plus naturellement.

Quelle belle, mais funeste anecdote que l’histoire célèbre de Molière lisant ses pièces à sa servante Laforêt ! Depuis deux cents et des années, beaucoup d’auteurs, qui n’étaient pas Molière, ont lu leurs pièces à d’humbles créatures, qui valaient peut-être Laforêt. La servante Laforêt est devenue un critique intolérable. Elle a maintenant le pédantisme de son ignorance.


Ce qu’il faut dire, je pense, c’est que, pour connaître le public, le bon moyen n’est pas de prélever sur la lie de cette masse obscure n’importe quel échantillon. Même si le public d’une salle se composait de mille personnes d’une sottise ou d’une délicatesse égales, une d’entre elles, que l’on prendrait au hasard, serait peut-être pareille à chacune des autres, mais pas du tout à la masse des gens assemblés.

Le public des répétitions générales est assez homogène. Parfois son verdict est facile à rendre. D’autres fois il ne le trouve pas tout de suite. Alors les couloirs sont pleins de spectateurs indécis, qui cherchent le vent, qui tâchent de rencontrer des impressions de renfort, et qui n’ont en face d’eux que d’autres hésitants… Hé bien ! de cet ensemble de gens « pas fixés » finit par sortir un jugement précis et décisif, on n’a jamais su comment…


Je me souviendrai toujours de ce que m’a répondu un champion du jeu de dames, à qui je demandais s’il connaissait toutes les combinaisons :

— Oh ! monsieur ! Le jeu est plus fort que nous…

Le public, c’est notre jeu à nous, auteurs dramatiques.

Il est absurde de prétendre que le public soit bête ou intelligent. On ne sait pas ce qu’il est. Il est visible et insaisissable, docile et difficile, raisonnable et capricieux. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il est plus fort que nous.

Et c’est parce que nous avons un tel adversaire que le sport de la Dramaturgie, glorieusement incertain, est parfois un très noble sport.

CHAPITRE II
CE QUE PARLER VEUT DIRE

Bien que je sois encore un tout jeune homme (vingt ans et des, comme on dit en Belgique), je suis un vieux routier de théâtre. J’ai un excédent de bagage imposant. Si je n’ai pas fait jouer quarante pièces, je n’en ai pas fait jouer une… Or, sachez-le, jeunes gens, à chacune de mes répétitions générales, j’assiste, dans la salle, au premier contact de mon œuvre et du public… C’est un plaisir, qui ne fait pas toujours plaisir, mais c’est tout de même un plaisir.

Quand on est mêlé au public, il se passe ce phénomène curieux qu’aussitôt que l’on s’est identifié à lui, on finit par savoir, au bout de très peu de temps d’audition commune, si tel ou tel mot va porter. Et l’on prend l’habitude excellente de donner toujours raison au public contre soi. Car il a toujours raison contre vous.

Il faut vous dire, jeunes auteurs, que si vous ne lui plaisez pas, c’est toujours votre faute, ou celle de vos interprètes.

Ceci n’est pas pour vous conseiller de lui faire des concessions. Jamais de concessions ! D’ailleurs, il est très difficile de savoir quelles concessions il faut faire…

Très souvent, il arrive que le public exagère ses manifestations. On l’a vu « emboîter » tel drame, pour s’amuser. Mais la faute initiale incombait à l’auteur, ou à l’interprétation.

Je parle ici du premier public, de celui qui n’a pas lu les journaux, ou entendu des gens parler de la pièce… L’important est de ne pas lui laisser subir d’autres influences que celle de l’auteur. C’est pour cette raison qu’une pièce en un acte, où l’on tient constamment le spectateur par le bouton de son paletot, est cent fois plus facile qu’une pièce en trois actes, où il y a des entr’actes, où on lâche dans les couloirs ce public inconstant et volage. C’est dans ces endroits dangereux qu’il viciera son impression en essayant de l’exprimer.

Quand ils reviendront du café ou de la rue glaciale, quand ils auront jeté trop tôt leur cigarette, ou rencontré quelqu’un qui leur aura dit quelque chose de désagréable, ils ne seront plus à vous, et ce sera tout une affaire pour les « ravoir ». Aussi, tâchez de les conquérir sérieusement dans le premier acte.

Voilà de ces choses dont on se rend compte lorsqu’on écoute ses pièces dans la salle. C’est une excellente école. On s’apercevra de ses erreurs et, la fois suivante, on ne les commettra plus. (On en commettra d’autres, bien entendu. Car il y a le choix.)

C’était dans un théâtre du boulevard, il y a six ans. On jouait de moi une pièce gaie, dont je garde un souvenir très attendri, car elle est morte jeune.

Pendant les dernières (ou les premières, si vous voulez) représentations, mes camarades me racontaient toutes sortes d’histoires, à propos de ce frêle ouvrage. Il paraît qu’on avait supprimé le vestiaire, et laissé autour de chaque spectateur cinq fauteuils vides, pour qu’il y mît son pardessus, son chapeau, son cache-nez, son programme et sa lorgnette.

Un jour, quelqu’un me dit : « J’ai passé ce soir à votre théâtre. Il y a eu un scandale. Un contrôleur a emporté la recette, pour s’acheter un paquet de tabac. »

Ces fâcheuses plaisanteries ne me troublaient plus. J’en avais pris mon parti. Mais, le soir de la répétition générale, je n’étais pas encore résigné. Caché au fond d’une baignoire, pendant le deuxième acte, j’écoutais et j’évaluais les rires de la salle. On riait certainement, mais pas avec ensemble. Ce n’était pas l’orchestre de rires, bien fondu, qui se déchaîne aux pièces vraiment comiques.

Le rideau, à la fin de l’acte, se releva deux ou trois fois sous l’effort consciencieux d’une centaine de mains amies. Ça faisait presque autant de volume qu’un vrai enthousiasme ; mais ça ne sonnait pas de la même façon. C’était le coup sec, dur, de l’applaudissement décidé.

Allons ! Je me rendis dans les coulisses pour attendre les félicitations… Il en vient toujours. Mais l’arrière-ban ne donnait pas. C’était seulement l’armée active des amis résolus. On ne m’amena pas ce soir-là l’octogénaire tremblant, jadis acteur célèbre, qui veut, avant de mourir, faire la connaissance de l’auteur.

Mais j’eus cependant mon compte de :

« Eh bien ! mon vieux, ça va ? »

« J’espère que vous êtes content ! »

« Mon cher, c’est un vrai succès… » (Et la voix tombe un peu, sur la fin du mot succès.)

« Mon bon ami, j’ai dans la loge à côté de moi une dame que je ne connais pas. Elle est malade de rire. »

J’attendais le gaffeur légendaire, qui aborde l’auteur en lui serrant fortement la main, et lui dit avec énergie : « Moi, je trouve ça très bien ! »

Les plus sincères vous disent que « ça n’a pas été tout à fait comme ça aurait dû », ou bien : « Oh ! que vous êtes mal joué ! » Ce dernier compliment est terrible ; on sait ce qu’il signifie.


Je pensais : « Qu’est-ce que je vais prendre dans la presse ? »

Eh bien ! ce fut un concert de louanges, discrètes, mais très douces. Encore meurtri de l’aventure, j’étais étendu sur mon lit, entouré de coupures de journaux, et il me semblait que des sœurs de charité, ayant le visage de Catulle Mendès et de quelques autres critiques, se promenaient doucement dans ma chambre et me calmaient avec des épithètes lénitives.

Vraiment, on n’est pas juste pour les critiques.

Ils exercent un métier effrayant. Il faut que dans notre société polie, ils disent des choses désagréables à leur prochain le plus susceptible, à un moment de sa vie où ce prochain est le plus excité, le plus aveuglé. C’est bien simple : un auteur ne supporte plus les réserves. Il lui semble impossible qu’elles viennent d’un esprit impartial ou judicieux. Alors, il prête au critique le plus intègre les plus mesquins partis pris.

Obligé d’être doux avec les auteurs qu’il connaît, à qui il serre la main, le critique ne peut réserver sa sévérité aux auteurs qu’il ne connaît pas. Cette sévérité — inusitée — n’en paraîtrait que plus dure. Alors, la critique est réduite à des euphémismes dont il faut avoir la clef.

Elle ne prononcera plus le mot : insuccès, ni l’autre mot, discrédité, de succès d’estime. Elle préférera les expressions de : « gentil succès, succès assez vif ».

Un succès qui n’est pas franc s’appellera « un franc succès ».

Une pièce qui ne passe pas la rampe est une œuvre distinguée (rien ne déplaît autant aux auteurs que cette épithète accablante).

Les fours « d’art » sont de « belles et courageuses tentatives ».

Quelquefois — car le directeur de journal tient à ce que le lecteur soit informé — quelquefois le critique est obligé de constater que la pièce a été « cueillie ».

« Le drame de M. X… n’a pas été sans rencontrer, par moments, une petite résistance… »

Petite résistance veut dire : Rires grossiers continuels, et cris d’animaux.

Parfois, les expressions : grand succès, gros succès, correspondent à un succès véritable. « Succès éclatant », c’est presque toujours un succès.

Quant au mot « triomphe », il est impossible de savoir ce qu’il veut exprimer.

CHAPITRE III
NOUS AUTRES HOMMES

Non, me dit Gédéon, je n’aime pas voir au théâtre, parce que je l’ai trop vu, je n’aime pas voir arriver au dernier acte l’homme qui arrange tout, celui qui persuadera à la jeune femme (ou au jeune homme) qu’elle ou il doit pardonner. Je sais trop bien qu’après une certaine résistance dont je prévois la durée, le dit arrangeur finira par obtenir un acquiescement, et qu’il dira à la jeune femme : « Allons, je vais le chercher ?… Il est en bas dans la voiture. » Il est toujours en bas, dans la voiture, car il faut qu’on l’amène tout de suite, parce qu’à cette heure tardive le public n’a pas le temps d’attendre…

… Et je déteste l’arrivée du monsieur de la voiture, qui se tient quelques instants au fond de la scène, garde d’abord le silence, et dit ensuite d’une voix faible : « Emmeline, nous sommes de pauvres êtres. Nous n’étions méchants ni l’un ni l’autre, et nous nous sommes fait du mal… »

… Et les gens qui tombent dans les bras l’un de l’autre !… C’est une vision que je ne peux pas supporter… Quand je sens qu’ils vont tomber, y aller de leur étreinte, je ferme les yeux, comme d’autres personnes se bouchent les oreilles, au moment où l’on va tirer des coups de fusil.

… D’abord l’embrassade, réglée avec soin, se fait trop bien. Chacun des embrasseurs lève son bras droit et baisse son bras gauche, de façon que l’étreinte, à la réplique, s’accomplisse sans encombre, et sans les divers petits accrocs ridicules et touchants qui se produisent dans la vie en pareille circonstance. Dans la vie, les fronts se cognent, les nez se rencontrent, et l’on garde souvent le remords d’avoir un peu mouillé la joue de son partenaire.

… Jadis, — heureusement ça ne se fait plus — dans les rencontres de frères qui se retrouvent, le frère aîné, après avoir étreint son cadet, descendait lentement ses paumes le long des bras du cadet en question, lui prenait les mains, en répétant : « Hein, c’est bien toi… Fidèle compagnon, etc… »

… Au cours de ses amusantes notations des conventions du théâtre, je ne crois pas que Jérôme K. Jérôme ait signalé la façon trop harmonieuse dont s’opèrent sur la scène ces émouvantes réconciliations.


— Mais tout cela n’est rien, continua Gédéon avec véhémence. Je me ferais encore aux embrassades et aux accolades. Car, après tout, pour le spectateur, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Mais ce que je ne puis supporter, ce sont les longues scènes de revendications entre un monsieur et une dame.

Car ce monsieur et cette dame-là sont rarement un homme et une femme qui parlent de leurs petites affaires. L’auteur, d’ordinaire, sent le besoin d’élever le débat. Alors, au lieu de dire, simplement, par exemple : « Je suis confiant », le monsieur n’hésite pas à proclamer : « Nous autres hommes, nous sommes confiants », et la dame, comme de juste, ne parle jamais d’elle-même autrement qu’au pluriel, en disant : « Nous autres femmes. »

… De quel droit ce monsieur et cette dame engagent-ils l’humanité tout entière dans leurs discussions de ménage ?

… Je dois dire avec une certaine satisfaction que la fameuse scène de revendications mutuelles commence à être un peu usée. Le public aime bien revoir au théâtre ce qu’il connaît déjà, mais pas ce qu’il connaît trop… C’est au dramaturge adroit à choisir, entre les poncifs, ceux qui sont encore à point. On pouvait presque dire que c’est la principale qualité de l’auteur à succès que ce tact spécial pour mettre la main sur ce qui n’est pas trop nouveau, sans être encore défraîchi.

… Ne crois pas que je sois un ennemi de la fameuse « scène à faire ». Je proteste seulement contre la façon dont on la fait. Mais il est absolument nécessaire qu’elle arrive au moment où on l’attend. La scène à faire, c’est le match de boxe sensationnel. Et tout ce qui la précède c’est de la réclame habile pour faire « mousser » les matcheurs. On les présente avantageusement pendant les premiers actes, on les excite l’un contre l’autre afin de faire prévoir un beau combat. Seulement, une fois le moment venu, il s’agit que le combat soit beau, c’est-à-dire que le dramaturge soit un homme à poigne. Il faut que les deux combattants se présentent en bonne forme, et qu’aucun d’eux ne déclare forfait. Autrement c’est la déception. Nous avons bien des auteurs dramatiques capables d’accomplir la première partie de la besogne, la présentation des lutteurs. Mais, très souvent, le combat est un « lapin ».

… Je causais un jour avec un auteur comique de très grand talent, dont les ouvrages se sont joués trois, quatre et cinq cents fois de suite, et qui est sans doute l’homme de théâtre le plus fort que nous ayons. Il me disait : « Quand je fais une pièce, je cherche, parmi mes personnages, quels sont ceux qui ne doivent pas se rencontrer. Et ce sont ceux-là que je mets, aussitôt que possible, en présence. »

… C’est une admirable formule, surtout quand on est capable, comme l’auteur en question, de faire proférer aux personnages ainsi amenés « sur le ring », des mots de situation, qui ne soient pas des mots de tradition, ni l’écœurant chiqué des « nous autres hommes… » et des « nous autres femmes ».

CHAPITRE IV
« ILS » NE SONT PAS COMMODES !

Mais enfin, dis-je à ce vieil auteur dramatique en disponibilité, vous ne prétendrez pas que c’est seulement l’amour du bridge qui vous a ainsi distrait du théâtre ! N’y a-t-il pas encore autre chose ?

— Il y a, me répondit-il, autre chose. Le métier, charmant jadis, est devenu impossible. Jadis, on s’amusait en amusant les autres. Une comédie n’était pas destinée à révolutionner le monde. Les bons auteurs de 1840 faisaient jouer une grande pièce tous les deux mois et une petite tous les quinze jours. Maintenant, chaque première, au moins dans la vie de l’auteur, est un événement. Il est cité à tel jour devant le public, comme devant un tribunal. Et quel tribunal ! Beaucoup trop nombreux… J’ai renoncé à la profession parce que j’avais trop de juges — et que je n’aimais pas leur façon de juger !…

« Le tribunal se réunit après chaque acte et prononce son verdict. Une pièce en quatre actes, c’est quatre procès à gagner.

« Jadis, au temps de la pièce en deux actes, le premier acte était un acte d’exposition, patiemment supporté. Le deuxième était tout en péripéties, avec un dénouement rapide. Maintenant la pièce en deux actes qui ne tient pas l’affiche à elle toute seule est d’un placement difficile. Alors, on fait des vaudevilles en trois actes.

« Ces dernières années, le deuxième acte était le plus important, non pas en vertu d’une règle aristotélique, mais tout simplement parce qu’il précédait le dernier entr’acte.

« Si le verdict qui suivait la dernière délibération des couloirs était favorable, l’acte de la fin, pas trop long, avait des chances de passer, puisqu’on s’en allait chacun de son côté, sans avoir beaucoup de temps pour échanger des impressions. Mais, depuis quelque temps, je ne sais pas ce qu’ils ont : ils veulent un bon troisième acte, et il faut le leur donner. Car autrement, ils s’en iraient répétant : « La pièce de X…, les deux premiers actes vont bien, le « trois » est quelconque ! » Et ce serait du plus fâcheux effet.

« Les hommes n’aiment pas toujours à être jugés, mais ils adorent juger, et donner des jugements détaillés et motivés. Ils ne se contentent pas de dire : Je me suis plu à cette pièce. Ils voudront savoir et dire pourquoi. Et l’important pour eux est d’avoir le plus vite possible un jugement à émettre. Moi qui suis un vieux routier, je suis étonné de voir, à chaque répétition générale, avec quelle rapidité mes co-spectateurs et co-spectatrices savent à quoi s’en tenir. Je sors de la salle, au premier baisser de rideau, en me demandant encore ce qu’il adviendra de la pièce. Et je me trouve dans les couloirs, en face de tout jeunes gens et de jeunes dames qui ont déjà leur opinion faite. Je suis très intimidé, et ce n’est qu’à la réflexion que je me dis qu’il suffit parfois d’avoir la vue un peu courte pour émettre des avis péremptoires, « pour cette raison que l’on est plus certain de ce qu’on voit, lorsqu’on ne perçoit à la fois que fort peu de choses ».

« Il est évident, cependant, que la sélection qui préside au choix de notre tribunal fournit des garanties absolues de sa compétence. Du fait qu’une jeune femme a été regardée avec sympathie par un secrétaire de théâtre, qui la favorise d’un service excellent, il s’ensuit certainement que cette jolie personne a, désormais, qualité pour évaluer, mieux que qui que ce soit, les progrès de la dramaturgie française.


« Mais ce ne sont pas les aptitudes individuelles de ce public qu’il s’agit de considérer. Il faut le regarder dans son ensemble et lui reprocher un grave défaut : c’est qu’il est composé de gens qui vont trop souvent au théâtre. Ils apportent dans une salle des exigences anormales, quasi-monstrueuses.

« La plus funeste, c’est qu’ils demandent aux auteurs un dénouement. C’est un lieu commun que de plaisanter les dénouements de Molière qui, pour finir sa pièce, révérence parler, ne se foulait pas !

« Jadis, les pièces sombres se terminaient par le lacet ou le poignard, et les pièces gaies par le mariage. L’hyménée, d’une part, la mort, de l’autre, étaient les deux ports où, le voyage fini, on rentrait, pour s’en débarrasser, les héros de la comédie ou de la tragédie. Maintenant, le public ne veut plus de ces fins faciles et traditionnelles. Il réclame, pour chaque pièce, un dénouement logique, qui, souvent, n’existe pas. Et quand je dis qu’il n’existe pas, je ne veux pas dire seulement qu’il n’est pas réalisé, mais bien qu’il n’existe pas, même virtuellement.

« Alors, parce qu’on ne peut dénouer une pièce autrement que par complaisance, il faut renoncer à la faire. On se prive ainsi de beaucoup de sujets possibles. Les spectateurs ne veulent pas, désormais, qu’on plaque un dénouement cliché. Ils ne veulent pas, non plus, qu’on les laisse le bec en l’air, en baissant le rideau inopinément, comme il était de mode à une époque, au temps facile des « tranches de vie ».

« Ils ont peut-être raison. Mais si cette sévérité raisonnable avait déjà sévi il y a deux cent cinquante ans, beaucoup de chefs-d’œuvre comiques, étouffés, dès leur apparition, par l’ogre Public, ne seraient pas arrivés jusqu’à nous.

« Quelle sale générale, par exemple, que celle du Malade imaginaire ! Ce premier acte merveilleux eût fait un tort énorme à tout le reste. Après le deux, on se serait abordé dans les couloirs avec des hochements de tête : « Quel dommage !… C’était si bien parti !… Ça traîne, ça traîne… Oh ! moi, je pensais, après le un : il ne se soutiendra pas. »

« C’est vrai que Molière ne se soutenait pas toujours. Son génie l’emportait dès les premières scènes, et à toute allure. On sentait sa joie d’écrire et de créer de la vie. Mais, pour des hommes pareils, il y a un instant critique : c’est quand l’animal fougueux commence à baisser de pied, et qu’il faut le stimuler, employer les aides, qui sont la raison, l’intelligence, et toutes sortes de qualités que Molière possédait à un degré très haut, mais qui n’étaient plus les qualités de Molière même.

« C’est un phénomène assez fréquent que de voir un homme de théâtre très adroit, mais quelconque, habiter dans le même esprit qu’un poète véritable, personnel et exceptionnel. Ils se font un grand tort réciproque. L’artisan, quand il est seul à travailler, apparaît un peu misérable, à la clarté trop proche du génie qui l’avoisine. Et le poète entrave l’artisan… Si Victor Hugo avait eu moins de génie, il aurait eu autant d’habileté qu’Eugène Scribe.

« A notre époque, on ferait moins de crédit qu’au temps de Molière aux hommes de génie. On parlerait trop de l’auteur du Misanthrope, on l’admirerait trop continuellement, on le jugerait sans relâche. On serait tout le temps à surveiller son niveau au-dessus de l’étiage. Après sa générale fâcheuse, Le Malade, de nos jours, eût fait six représentations. Le bruit se serait répandu dans la ville que le premier acte était étincelant. Rien ne dégoûte autant le spectateur payant qui, pour ses dix francs, ne veut pas un seul acte défectueux ou inférieur. Le client de faveur aurait boudé et distribué ses places à de tout petits fournisseurs. Et Molière eût été contraint de monter en toute diligence une reprise, peu fructueuse parce que trop hâtive, d’une pièce mieux équilibrée, telle que son Médecin malgré lui — ou Les Dominos roses.

CHAPITRE V
UN HOMME OCCUPÉ

Il était six heures du matin. Le jour était encore tout gris. Il ne passait, dans l’avenue, que des ouvriers qui se rendaient à leur travail, et des cochers à pied, le fouet à la main, regagnant leur dépôt.

Je m’étais levé comme de coutume à cinq heures. Je faisais ma petite promenade quotidienne avant de commencer ma journée et mes quatorze heures de labeur à peine interrompu.

— Comme ce matin est exquis !

C’était mon ami Gédéon qui parlait derrière moi.

— Comme ce matin est exquis ! Mais, ajouta-t-il, il est exquis pour moi, et pas pour toi…

— Pourquoi ça ?

— Parce que toi, tu viens de te lever, tu es encore effaré de sommeil, tu es tout bouffi, tes idées sont dans la brume. Moi, je jouis bien mieux de l’aube, car je ne me suis pas couché…

« … Je viens, mon ami, de terminer une partie de poker, commencée hier à neuf heures du soir. Que dis-je hier ?… Commencée il y a cent ans. Un siècle de péripéties, d’espoirs, de déceptions, me sépare de ce que tu appelles hier !

— Tu as perdu ?…

— J’ai perdu. Mais je suis heureux comme un homme-oiseau dans l’air. Il me semble que le monde est à moi. Je retrouve, ce matin, la douce ingénuité de mon premier âge. Je n’ai pas, dans la tête, comme toi, quelques pauvres idées noyées d’ombre. Mes idées à moi sont abondantes et glorieuses de clarté ! Je crois sérieusement que je suis un demi-dieu, ce que seraient d’ailleurs tous les hommes si, de temps en temps, ils prolongeaient leurs veilles, non pas par nécessité, mais par plaisir. Quand l’homme s’abandonne au sommeil, il retombe à un rang de brute. La nuit obscurantiste le reprend chaque soir et l’annihile. Il faut qu’il recommence le lendemain à retrouver de l’audace, de la liberté, du génie ! Au bout de quinze heures de veille, il devient quelqu’un de puissant, de presque surhumain. Mais il s’endort, et tout est à reconquérir.

— Alors, tu vas te mettre à travailler ?

— Certainement, certainement… Mais auparavant, je vais revivre en pensée cette merveilleuse partie de poker que j’ai terminée tout à l’heure…

— Tu ne joues pas le bridge ?

— Tu es fou ! J’avoue que je sais jouer le bridge. Je joue au bridge quand je n’ai pas de poker. Mais le bridge est un jeu de cartes. C’est même un jeu de hasard, comme l’a dit sans paradoxe un de mes partenaires de ce soir… Tandis que le poker est un jeu d’âmes ! Les cartes, au poker, ne sont qu’un prétexte… Je bénis cependant l’invention du bridge, parce qu’elle a débarrassé nos tables rondes de ces joueurs de poker à la manque, qui n’étaient pas dignes d’y figurer. Maintenant les pokéristes forment une élite de vrais amateurs. Il n’est resté en présence que de fines lames. Les parties sont plus rares, mais ce sont de beaux combats… Asseyons-nous sur ce banc.

— Mon travail me réclame…

— Tu travailles aussi bien avec moi. Tout ce que je te dis, je t’en fais cadeau. Je suis un peu exalté. Ne fais pas attention. J’ai un peu bu en jouant. J’ai bu sans m’en apercevoir… Alors, je suis exalté… Vois-tu, ce que tu devrais demander, dans Comœdia, c’est qu’on installe, au Conservatoire, des classes de poker, de bridge, si tu veux, ou de manille, afin que les artistes en tournée soient à la hauteur quand ils joueront dans les cafés. Moi, je n’ai pas d’enfants ; mais je tiens à répéter que quand j’aurai des enfants, je leur apprendrai à jouer au poker dès leurs plus jeunes années, pour qu’ils puissent se défendre au moment où ils auront l’âge de jouer, pour qu’ils puissent, comme on dit, sortir sans leur bonne…

« … Et puis, vois-tu, rien n’émancipe un homme autant que le jeu. Comme, dès que l’on a un peu joué, on se sent moins esclave de l’argent ! On perd cette parcimonie timide qui nous paralyse, qui nous fait gâcher tant de temps en hésitations, cette peur enfantine de laisser tomber quelques sous, de payer un objet trop cher… On se dit désormais que le temps qu’on use à marchander est trop peu payé par le rabais qu’on obtient.

« L’habitude du jeu fait de nous des hommes d’affaires courageux.

« S’il n’y avait pas de joueurs, que l’humanité serait basse et stagnante !

« … Le poker, entre tous les jeux, est un éducateur merveilleux. Nul jeu ne nous apprend mieux le courage. Nul jeu ne nous habitue mieux aux décisions promptes. Il nous enseigne le danger de la confiance excessive, quand nous nous laissons bluffer, et le péril tout aussi grave de la défiance exagérée, lorsque, croyant à un bluff, nous fonçons sur le bluffeur, et nous nous heurtons à un jeu supérieur.

« Les dramaturges aiment le poker. Car, en principe, les dramaturges sont ce qu’on appelle un bon public. S’ils sont quelquefois « mauvais public », c’est pour des raisons extérieures… Quand, par exemple, la pièce qu’ils écoutent est l’ouvrage d’un autre dramaturge. Mais naturellement, les auteurs dramatiques aiment le théâtre. Or, le poker nous fournit des émotions analogues à celles que nous éprouvons au spectacle d’un beau drame.

« … Imagine un vieux château habité par une riche héritière et de vieux domestiques. Une bande de malandrins, supposant que ce château est mal défendu, se préparent à l’attaquer. Mais la riche héritière fait mettre à toutes les fenêtres les vieux fusils des panoplies. On en fait partir quelques-uns, qui font un bruit redoutable. Les malandrins, impressionnés, battent en retraite… Ils ont été « bluffés »…

« … A l’acte suivant, ils se sont aperçus de leur erreur. Ils se disposent donc à attaquer le château. Mais celui-ci, depuis le premier assaut, s’est garni d’une troupe respectable d’hommes d’armes. Les assaillants sont repoussés avec perte. C’est ce qu’on appelle, au poker, le faux bluff. L’adversaire fonce sur un fragile obstacle qui se trouve être aussi dur qu’un « réverbère ».

« On a un jeu très faible, d’abord. On écarte trois cartes sur cinq. On vous en donne trois autres, qui augmentent admirablement votre jeu. C’est ce qu’on appelle une rentrée…

« Rappelle-toi Le Bossu. Lagardère, entouré de spadassins, dans les fossés de Caylus, est sur le point de succomber, quand Cocardasse et Passepoil viennent combattre à ses côtés, et lui fournissent la « rentrée » considérable, qui améliore son jeu…

« … Le poker, je te le dis, est un exercice d’une utilité morale et intellectuelle incontestable… Tu souris, imbécile !… Tu te figures que je te dis des blagues… Va donc travailler ; tu n’es bon qu’à ça !

« Le poker est quelque chose de si emballant, vois-tu, que je n’y joue plus… Non, je jure que je n’y joue plus. Ça m’absorbe trop. Je suis conquis : je suis une proie. Je ne veux pas être une proie… Je vais me coucher. Il faut que je me réveille avant midi, afin de téléphoner à un de mes amis qui n’est chez lui qu’à l’heure du déjeuner. C’est lui qui nous manque pour la partie de ce soir… Au revoir, mon vieux… »

J’avais déjà tourné le coin de la rue, quand j’entendis la voix de Gédéon. Il courait derrière moi, me rappelait.

Arrivé près de moi, il me regarda avec attendrissement.

— Vois-tu, me dit-il, nous vivons à une époque de décadence…

— Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

— Il y a toujours eu des joueurs aussi acharnés que moi. Seulement, ils ne sentaient pas comme moi la nécessité de justifier leurs passions. Ils prenaient leur parti de leur débauche. Tandis que moi, j’essaie de la réhabiliter, et j’encombre l’humanité des sophismes les plus graves… Oui, mon vieux, c’est comme ça. Pour me justifier, je justifie le Vice… Tu entends, je justifie le Vice ! C’est beaucoup plus grave que de jouer… Au lieu de faire la part du feu, je brûle toute la maison, et je m’écrie : Ce feu est glorieux et magnifique ! Tiens, tu devrais faire une pièce là-dessus. Tu l’appellerais : La Part du Vice.

— J’y travaille.

CHAPITRE VI
UNE ÉPREUVE

Mon ami Thoneau est un écrivain charmant, un observateur délicat, un auteur dramatique plein d’esprit, de grâce et de vérité. Personne ne connaît mieux que moi son talent, car il me lit toutes ses pièces, et chacune d’elles plutôt deux fois qu’une.

Je n’aime pas qu’on me lise des pièces.

Au lycée, j’étais un des élèves les moins attentifs de la classe. J’écoutais deux minutes les explications du professeur, puis je me lançais sur une autre route. Maintenant, quand on me lit des pièces, fussent-elles des chefs-d’œuvre, — j’ai déjà eu l’honneur d’entendre des chefs-d’œuvre, — j’ai toutes les peines du monde à ne pas lâcher le lecteur. Je me cramponne à lui comme un petit enfant aux jupes de sa mère. Mais la foule nous sépare ! Bientôt, nous sommes très loin l’un de l’autre. Et de nouveau, brusquement, je l’aperçois devant moi, qui lit avec passion, avec fougue, et j’ai un moment d’effarement, comme lorsqu’on se réveille le matin, dans une chambre d’hôtel, et qu’on se dit : « Où suis-je donc ? »

Mon ami Thoneau sait tout cela. Mais on dirait qu’il n’en a cure. Il aime, lui, lire ses pièces. Avant le succès de la première, avant le succès de la lecture aux artistes, avant l’heureux résultat de la lecture aux directeurs, il faut qu’il se paye des petits triomphes séparés en lisant son œuvre à chacun de ses amis. J’aime mieux, d’ailleurs, entendre ou faire semblant d’entendre une pièce en tête-à-tête avec l’auteur. Car la présence d’un tiers suffit pour faire naître en moi l’impérieuse, la tyrannique, la torturante envie de rire (qui, bien entendu, ne vient jamais nous tourmenter à l’audition des pièces comiques).

Thoneau m’avait dit : « J’ai terminé un acte nouveau. Quand désirez-vous l’entendre ? »

Quand je désirais l’entendre ?

Je répondis : « Mais tout de suite… demain… après-demain ! »

— Je viendrai après-demain matin, dit Thoneau.

— Attendez… Non… Après-demain, j’ai quelque chose… Qu’est-ce que j’ai donc, après-demain ?… J’ai quelque chose… Venez plutôt mercredi… ou jeudi. C’est cela, venez vendredi. Vous n’êtes pas superstitieux ?

Il était superstitieux. Mais il préférait venir le vendredi qu’un jour plus tard.

— Je viendrai, dit-il, vendredi matin.

— Non, vendredi soir… Le matin nous serions dérangés.

Je savais très bien que je n’y échapperais pas. Mais je voulais obtenir tous les sursis. Le vendredi matin, j’écrirais un petit bleu, pour dire que je n’étais pas bien portant, et pour gagner deux ou trois jours.

Il se trouva que le vendredi matin, j’avais un très fort mal de dents. Comme je souffrais véritablement, je n’écrivis pas à Thoneau que j’étais souffrant. Il aurait cru à un mensonge. Il valait bien mieux le laisser venir, pour qu’il pût constater que j’étais vraiment malade. Alors, je dirais : « Vous voyez, je suis absolument hors d’état de vous écouter… »

Tout se passa d’abord comme je l’avais espéré. Thoneau, armé de son manuscrit, se présenta vers six heures du soir. Il me vit installé sur un fauteuil, affligé d’une fluxion indéniable, avec un rempart d’ouate autour de mes oreilles et de mon visage asymétrique.

— Mon vieux, je suis navré. Je vous ai laissé venir, parce que je pensais que ça irait mieux ! Mais ça reprend terriblement depuis une demi-heure.

— Pourtant, ça enfle, dit Thoneau, vous devriez ressentir un certain soulagement.

— En effet… Mais, j’ai un autre abcès de l’autre côté… Je suis désolé de vous avoir fait venir pour rien…

— Mais je suis content d’être venu vous voir. Je suis ennuyé seulement que vous soyez souffrant…

— Alors, à quel jour voulez-vous que nous remettions cette lecture ? Mardi ou mercredi ?

— Ce sera comme vous voudrez, cher ami !

Je ressentis à ce moment un tel soulagement que je quittai imprudemment le ton languissant que j’avais adopté. Thoneau ne manqua pas de s’en apercevoir.

— Ce qui m’ennuie de ne pouvoir vous lire la pièce aujourd’hui, c’est que j’ai pris jour demain avec Antoine, et je ne serais pas fâché d’avoir votre avis avant… Comme vous paraissez un peu mieux maintenant…

— Mon vieux, je suis mieux… Mais ça me prend par secousses brusques. Vous commenceriez votre lecture, et vous seriez obligé de l’interrompre au milieu…

— Essayons toujours, dit Thoneau.

— Je serai un très mauvais public, aujourd’hui !

— Mais non, mais non ! dit Thoneau.

Il avait déjà débarrassé une petite table et déficelait rapidement son manuscrit.

— Je commence.

— Allez-y !

La lecture commença. C’était, je le vis plus tard à la représentation, une très jolie pièce. Pour le moment, j’entendais parler confusément une baronne nommée Mathilde, un nommé Gaston, et une femme de chambre… A force de tâcher d’avoir mal aux dents, j’avais mal aux dents, en effet, mais pas assez pour être en état de gémir avec une conviction suffisante. De temps en temps, je jetais un coup d’œil sur le manuscrit. Il était écrit sur de grandes pages, de l’écriture de l’auteur. Manuscrit assez épais, ma foi ? C’était un fort acte. Les feuilles étaient numérotées. Dans un mouvement qu’il fit pour approcher le cahier de la lumière, les pages s’écartèrent et il me sembla que le chiffre 34 était écrit sur la dernière. Nous n’étions qu’à la page 6. La page 7 dura longtemps. La moitié de la page 8 était barrée, et j’avais déjà enregistré ce petit bénéfice d’une demi-page, quand je vis que la page suivante se numérotait effrontément 8 bis

Alors, quoi ? nous ne savions plus où nous allions ! Il y avait des bis maintenant ! Et peut-être, qui sait ? des ter et des quater ! Heureusement que je voyais toujours pas mal de lignes rayées, des longueurs évidentes, des développements psychologiques qu’il s’était décidé à supprimer…

— Ça vous plaît-il ? demanda tout à coup Thoneau…

— Mais oui, beaucoup.

— C’est que vous gardez un tel silence, que je suis un peu désorienté. Je vous avoue que j’attendais quelques marques d’approbation…

Je le rassurai, par civilité, par bonté même :

— Ça me plaît énormément. Je trouve cela amusant, plein de jolis détails… Si je ne manifeste pas, c’est la faute à ce sacré mal de dents.

— J’étais un peu inquiet, dit Thoneau.

Je le rassurai encore.

Je le rassurai même trop.

Car l’instant d’après, je vis avec terreur qu’il me lisait même les coupures !

CHAPITRE VII
LE MANAGER

Les personnes qui me font l’honneur de me lire le lundi matin dans le journal L’Auto ont sans doute prêté quelque attention à une idée que je mettais timidement en avant. Je désirerais que les écrivains, et particulièrement les auteurs dramatiques, eussent à leur disposition des managers, comme les cyclistes et les champions de boxe.

Certains dramaturges, surtout des Anglais et des Américains, font débattre leurs intérêts par un homme d’affaires dont les fonctions ne se confondent pas avec celles du secrétaire.

Évidemment, il est très intéressant d’avoir un secrétaire. D’abord, ça vous pose un peu, à preuve cette réflexion que faisait un jour un homme de lettres :

— Je n’obtiens, disait-il, que très rarement des billets de faveur, tandis que mon secrétaire en a toujours. Moi, je suis un personnage plus ou moins considérable ; dans les administrations de théâtre on me connaît plus ou moins ; mon secrétaire, en revanche, est forcément un monsieur important, car il est le secrétaire d’un homme qui a un secrétaire.

Mais le secrétaire n’a pas assez d’autorité sur son patron.

Ce qu’il faut à un homme de lettres, c’est un maître, un maître, bien entendu, plein de tact, dont l’influence soit plus tutélaire qu’oppressive.

Il serait très mauvais d’avoir auprès de soi une espèce de garde-chiourme qui vous ferait marcher à coups de trique. D’abord on ne le supporterait pas, et on casserait cet homme aux gages.

Mais le manager rêvé serait celui qui saurait faire travailler son « poulain », comme disent les gens de sport, et qui n’aurait jamais l’air de l’y contraindre. Il faudrait pour cette tâche un garçon très fin et très délicat, qui donnerait à l’homme de lettres le désir de se mettre à sa table à écrire, qui lui conseillerait habilement certaines lectures stimulantes, qui lui parlerait, sans en avoir l’air, des succès de ses confrères. Il rapporterait adroitement à l’écrivain ce qu’on dit de lui dans le monde, en laissant de côté les blâmes trop sévères et les éloges trop hyperboliques, qui sont aussi stérilisants les uns que les autres.

Il saurait aussi discerner les moments de bonnes dispositions et d’inspiration, et les mettrait à profit. Il éloignerait à ce moment-là toutes les causes de distraction qui pourraient détourner l’écrivain de sa tâche. Il se mettrait sournoisement en travers des parties de bridge (un directeur anglais me disait que le bridge, en absorbant la plupart des auteurs, a causé la faillite de plusieurs théâtres de Londres). Notre homme empêcherait aussi, avec quelque adresse diplomatique, les tendres entretiens.

A d’autres instants, quand il sentirait son poulain un peu surentraîné, c’est lui-même qui l’emmènerait s’amuser en ville. Alors il lui interdirait d’écrire et de se mettre à une tâche qui aurait toutes chances d’être médiocrement exécutée.

C’est le manager qui s’occuperait des heures des repas et des menus. Car il est admirable que, de notre temps, on surveille avec une attention si savante l’alimentation d’un athlète, et qu’on laisse les poètes distraits engloutir à leur guise, en les mâchant à peine, des concombres, des pickles et des ronds de saucisson.

Faute de surveiller nos hommes de génie, ce qu’on laisse perdre de chefs-d’œuvre ! Comme si nous en avions tant que ça de reste !

L’écrivain, souvent gourmand et lubrique, se persuadera facilement, s’il est livré à lui-même, que la bonne nourriture doit lui fournir une excitation salutaire, et que les expériences sentimentales nombreuses sont nécessaires au développement de son expérience psychologique. Et s’il ne réussit qu’à se procurer des digestions lourdes, et à s’anémier le cerveau, il saura trop vite en prendre son parti ; car un débauché subtil trouve toujours de bonnes raisons pour justifier ses écarts. C’est surtout dans le peuple que le poivrot se frappe, et verse des larmes en répétant qu’il est un cochon.

La tâche de manager consistera à garder son éminent élève à mi-chemin de l’orgie périlleuse et d’un ascétisme anormal et anti-humain.

Mais il ne se bornera pas à le maintenir en bonne condition intellectuelle. Après avoir surveillé la gestation de l’œuvre, c’est lui qui la placera et la fera fructifier au mieux, en fera sortir pour son client le plus de gloire possible et le plus de « phynance ».

Les écrivains ont affaire, quand il s’agit de transmettre leurs productions au public, à des intermédiaires, éditeurs et directeurs, qui sont souvent d’habiles businessmen. Et ces bons commerçants, à la première objection des producteurs, font paraître une surprise douloureuse et semblent dire : « Comment, vous, un artiste ! » L’artiste, qui a fait des humanités, qui a lu de belles pages latines sur le désintéressement, est très impressionné et ne songe pas à dire au commerçant : « Pardon, je suis un artiste, mais dans mes rapports avec un commerçant je suis forcé d’être un commerçant : ainsi le veut d’ailleurs le Code de commerce, qui me rend justiciable du tribunal consulaire. »

Voilà ce que répondrait le manager à l’éditeur ou au directeur. L’écrivain ferait défendre ses exigences par un mandataire sinon intraitable, du moins plus combatif qu’il ne peut l’être lui-même.

Après avoir obtenu du directeur un traité excellent, avec une bonne place dans la saison, un fort dédit et un bon chiffre de représentations garanti, le manager s’occuperait de la presse.

Tâche délicate entre toutes, car le critique, de notre temps au moins, n’est pas vénal. Mais il est sensible. Il aime les égards. Il n’est pas fâché de savoir que les écrivains dont il prise les ouvrages ont une estime particulière pour ses facultés de critique, pour son goût, pour sa subtilité. Et il tient à ne pas paraître manquer de pénétration, à ne pas passer au travers ou à côté des beautés d’un ouvrage. Son métier est difficile, et, pour ma part, je ne voudrais pas l’exercer. On vous demande d’apprécier les qualités d’un ouvrage qui vient de naître et sur lequel le public véritable ne s’est pas encore prononcé. Si j’étais critique, je ne serais tranquille qu’avec les reprises.

J’ai eu sous les yeux l’ensemble des articles publiés sur une pièce qui n’obtint qu’un succès incertain à la répétition générale. Or, cette pièce fut jouée toute une année. A la rentrée, une nouvelle convocation de presse réunit la critique aux environs de la trois centième. Cette fois, une unanimité touchante s’était faite dans les articles, qui louèrent à l’envi les mérites de l’ouvrage. Un nouvel élément d’appréciation avait été fourni à la critique, qui pouvait, cette fois, juger en connaissance de cause, dans la plénitude de sa compétence.

Cet avertissement en douceur, cette sorte de préface parlée incomberait au manager, qui serait mieux placé que l’auteur pour exécuter ce travail préparatoire, rencontrerait habilement les critiques dans un couloir de répétitions, leur indiquerait en passant les auteurs, Marivaux, Molière ou Shakespeare, avec qui son poulain accepterait la comparaison, et mettrait au besoin le critique en garde contre les obscurités possibles de l’ouvrage, obscurités mystérieuses où quelque génie s’est peut-être caché pour revenir plus tard narguer, dans les temps futurs, le juge imprudent qui n’aurait pas su le reconnaître.

CHAPITRE VIII
L’AUTEUR ET SES AMIS

Les heures frémissantes des derniers jours de travail, l’angoisse de la répétition générale qui s’approche, toutes ces émotions pénibles et charmantes sont gâtées par une odieuse formalité : la distribution des places aux amis.

Pour ma part, c’est avec un sentiment d’effroi que je vois venir le secrétaire général, qui me remet un gros pli cacheté : « Votre service. » Je n’ouvre jamais l’enveloppe tout de suite. Dans l’hypothèse où je ne serais pas content du service en question, il faudrait faire, séance tenante, des observations, formuler sur un ton léger les revendications les plus amères. Le secrétaire me répondrait en plaisantant, pour ne pas se fâcher : « De quoi vous plaignez-vous ? Je vous gave de places. Dans aucun théâtre, vous n’auriez un service si important ! »

Si la discussion s’envenime, on va bassement se plaindre au directeur, grand seigneur préoccupé de bien d’autres affaires. Il dit d’un air détaché au secrétaire : « Tâchez donc de lui trouver encore quelques fauteuils. — Mais, patron, vous savez bien que je n’ai plus rien ! »… L’auteur lève les bras au plafond. Le directeur, pour le calmer, l’emmène dans la salle : « Occupez-vous donc plutôt de votre « trois », qui n’y est pas encore. Je vous assure que c’est plus important ! »

Évidemment, c’est plus important. Mais ce ne sont pas les choses les plus importantes qui ont le plus d’importance. L’auteur va s’asseoir dans la salle, en boudant. Il est brouillé mortellement pour trois heures avec le secrétaire général.

Il a dressé chez lui une liste des gens à qui il faut envoyer des places. Il confronte cette liste avec celle de ses coupons. Il a plus de fauteuils d’orchestre qu’il ne lui en faut. Mais, à part quatre fauteuils presque trop bons, tous les autres sont inenvoyables. Ils sont tout au fond, sous le balcon, dans les ténèbres.

Puis l’auteur examine ses coupons de balcon, et une grande détresse l’envahit, quand il a vu, sur le plan, où se trouvaient les 132 et 134, et les 133 et 135. Ils sont à l’extrême limite du second rang de côté, à un endroit où même une girafe devrait renoncer à toute espérance d’apercevoir un coin de scène. D’autres places, meilleures, ne sont pas plus utilisables. L’auteur a quatre clients pour les balcons, deux couples, à qui il a donné, une fois pour toutes, le droit éternel d’assister à ses générales dans ces conditions de gloire et de confort. Or, ces deux couples doivent être, ou tous les deux au premier rang, ou tous les deux au second rang. Et le service ne comprend que deux fauteuils de premier rang…

De même, une famille de six personnes a, depuis le huitième siècle de notre ère, le privilège d’une loge de face… Or, la loge 31 n’a que quatre places. Il y a bien la baignoire 15. Mais elle est aussi noire que le Cocyte ; on n’aperçoit de là que des acteurs décapités et l’on n’y entend distinctement que les tramways de la rue.

L’auteur, exaspéré, ne veut pas regarder la liasse abondante des fauteuils de foyer, de magnifiques premier rang de face, ceux dont on dit couramment : ce sont les meilleurs du théâtre. Ce sont, en effet, d’excellentes places, où l’on est bien assis, d’où l’on voit merveilleusement la scène. Mais il suffit d’envoyer un coupon de ce genre au plus tendre de ses amis pour développer dans son cœur des sentiments d’Atride et y allumer une haine destinée à ne jamais s’éteindre.

J’ai clamé bien souvent, dans le désert, cette proposition : ne donner aux auteurs que des fauteuils de foyer ; qu’il soit entendu, une fois pour toutes, qu’ils n’auront jamais d’autres places, et que ce sera désormais au foyer que seront placés « les amis de l’auteur ».

Peut-être, par ce moyen, rendra-t-on à ces places décriées un peu de prestige.

Ce qui pourrait décider certains auteurs à soutenir cette proposition, c’est qu’ils auraient désormais sous les yeux toute la bande de leurs amis, qu’ils verraient bien ainsi si leurs clients font leur devoir, devoir impérieux entre tous, qui consiste à applaudir, à acclamer la pièce sans la juger.

Il est admis par les auteurs qu’un ami juge mal la pièce de son ami, que le véritable ami est toujours sévère, qu’il ne souffre pas de défaillance. Il sait mieux que personne de quoi l’auteur est capable. Si donc cet auteur se permet de « courir au-dessous de sa forme », l’ami véritable protestera impitoyablement.

Quelques auteurs prudents se prémunissent contre les dangers de l’amitié véritable en conviant leurs camarades à la répétition des couturiers… Ce système a ses avantages. Si l’impression des amis est mauvaise, ils n’iront peut-être pas la répandre en tous lieux.

Et puis le jour de la générale, ils auront jeté leur venin ; ils seront calmés, inoffensifs. Ils applaudiront même avec vaillance, pourvu qu’ils aient affaire à un auteur à poigne, qui tienne bien en main ses partisans, et mène ses amis d’enfance au doigt et à l’œil.

CHAPITRE IX
ANDRÉ ANTOINE OU L’HISTOIRE DE FRANCE
Racontée à nos petits-enfants.

Il y a sept ou huit ans, un très vieux « routier de théâtre » chez qui j’avais déjeuné, me disait en parlant d’Antoine :

— Vous savez que cet homme n’a rien inventé. Un tel et Un tel et Un tel ont fait ce qu’il fait, bien avant lui !

Je ne répondis rien à ce vieux monsieur : nous étions d’avis trop différents pour des gens qui déjeunent ensemble.

Et puis, comme il n’était plus assez jeune pour changer sa manière de voir, à quoi bon le chagriner par une inutile contradiction.

Je hochai donc la tête et ce fut en moi-même que je lui répondis ces paroles sévères :

— Mon pauvre vieux, tu es né trop tôt, vois-tu ! Ce n’est pas pour toi, c’est pour d’autres plus jeunes que cette espèce de messie, André Antoine, est venu rénover le monde !

« … Il n’a rien fait, dis-tu, qui, avant lui, n’ait été fait par d’autres… Mais, si nous l’admirons, ce n’est pas pour avoir fait des choses que vous n’aviez pas su faire…

« C’est surtout parce qu’il n’a plus fait des choses que vous faisiez !

« Il n’a rien inventé : on n’invente pas la vérité. Et, à ce compte, sans doute, Flaubert, Zola, Maupassant n’ont rien inventé non plus.

« … Nous ne te demandons pas, vieillard, de renier, pour admirer Antoine, toute une vie impossible à recommencer. Mais tu ne nous empêcheras pas, nous, de le considérer comme un phénomène.

« Chaque fois, pour ma part, que je me suis trouvé en sa présence, j’ai eu l’impression étrange d’approcher un personnage historique. Il y a bien des gens à qui l’on dit : « Vous vivrez dans la mémoire des hommes. La Postérité vous recueillera. » Assurances tout de même un peu vagues. Ces gens-là seront peut-être reçus dans l’histoire ; nous n’en savons rien. Mais Antoine peut être tranquille : il y a, lui, sa place numérotée. »


J’ai trouvé, dans un livre, cette légende mythologique, que j’ai lue à mes enfants :

« Il y a une vingtaine d’années, au temps, je crois, où les théâtres, du moins certains théâtres encore, étaient éclairés au gaz, un employé de la Compagnie traversait un « plateau », celui où deux des neufs sœurs immortelles, plus spécialement affectées à l’art dramatique, ont coutume de fréquenter.

« L’employé du gaz se trouva en présence de l’austère Melpomène et de l’aimable Thalie. Il n’eut pas plutôt regardé ces deux sœurs, qu’il acquit sur elles une influence quasi-magique.

« Et il se mit incontinent à les empoigner, avec son énergie ordinaire :

— Vous allez me faire le plaisir de remonter dans votre loge, et de me retirer tout ce maquillage que vous avez sur la figure.

« Le visage de Thalie et celui de Melpomène disparaissaient, en effet, sous des couches renforcées de blanc gras et de rouge. Leurs traits étaient noyés, leurs muscles faciaux jouaient à peine : Melpomène et Thalie n’avaient plus figure humaine.

« Comme, tout en étant disposées à obéir, elles s’en allaient trop lentement, au gré d’Antoine, celui-ci les poussa aux épaules et les conduisit sous la pompe, oui, sous la pompe ; là, il leur rinça le visage, comme à des petites filles malpropres. Blessées, indignées, mais conquises, elles pleuraient de vraies larmes et poussaient des cris qui étaient des cris.

« Antoine alors les embrassa et leur dit :

— Sœurs adorables, je suis celui qui vous aime le mieux. Mais je veux que vous vous rappeliez constamment que vous êtes des demi-déesses (je ne sais pas si c’est conforme à la classification mythologique, mais c’est mon avis). Demi-déesses, vous valez mieux que des déesses, parce qu’à la grâce souveraine, vous alliez la faiblesse toute humaine des femmes !… Je ne vous empêcherai pas d’être belles, comme des personnes naturelles ; mais gardez-vous, ô demi-déesses, de la moindre tentative de « chiqué » !


Quand j’ai eu fait apprendre par cœur à mes enfants cette légende, je leur ai raconté tout ce que je savais d’Antoine.

Je n’ai pas hésité à leur dire que presque tous les auteurs de ce temps ne seraient rien de ce qu’ils sont, si Antoine n’avait pas existé.

Il y a sans doute moins de pièces « bien faites » qu’au temps où Antoine n’existait pas. Cela tient peut-être à ce qu’il est plus difficile d’établir une pièce bien faite, quand on veut qu’elle soit humaine et vraie. Il est moins aisé de justifier les actions d’un homme vivant que celles d’un fantoche.

A une reprise d’une pièce à grand succès d’il y a trente ans, qui nous sembla un peu puérile, je rencontrai, dans les couloirs, mon vieux routier…

— Eh bien ! s’écriait-il, en voilà du théâtre !…

C’en était.

Je me dis à part moi qu’il n’est pas très difficile d’en faire, du théâtre, quand on n’a rien à dire.

Seulement, Antoine, qui, au Théâtre Libre, nous a révélé Le Canard Sauvage, et a su mettre en lumière des hommes comme Georges Ancey et François de Curel, le dangereux Antoine a donné au public français le besoin d’entendre quelque chose.

Grâce à Antoine, toujours à Antoine, on s’est aperçu que cet art du théâtre, dit inférieur, n’était inférieur que lorsqu’il n’était pas pratiqué par des gens supérieurs.

Encouragés, des écrivains, que rebutait la terreur du Métier, se mirent à écrire des pièces, parce qu’Antoine avait su leur montrer que le métier soi-disant nécessaire était, pour faire de belles pièces, moins nécessaire que le talent.


Ayant ainsi parlé d’Antoine à nos petits-enfants, il faut leur dire, pour continuer leur instruction, que cet être extraordinaire a été, il n’y a pas longtemps, sur le point de faire naufrage.

Il n’y a pas d’homme, si extraordinaire qu’il soit, qui puisse être à l’abri de la mauvaise fortune. « Nous ne sommes pas les premiers, disait Cordelia au roi Lear, qui, avec la meilleure intention, aient encouru malheur ! »

Et il faudra raconter aussi aux petits-enfants que Henry Irving — qui fut un homme considérable, mais pas plus considérable qu’Antoine — qu’Irving s’était trouvé, au moins une fois, dans une très mauvaise passe. Alors, trois ou quatre Anglais avaient réuni vingt mille livres — cinq cent mille francs — et avaient donné simplement cet argent à Irving, comme un hommage reconnaissant à une de leurs gloires nationales.

J’admire assez, pour ma part, ce nationalisme-là.

CHAPITRE X
UNE ENQUÊTE

L’autre saison, quand s’est posée cette question palpitante : « Un critique a-t-il le droit de publier son compte rendu avant la première ? » j’ai frémi d’espoir à l’idée qu’on allait parler encore des « répétitions générales ». Je n’ai pas oublié la séance héroïque, historique, où cent cinquante dramaturges réunis à la salle Charras, décrétèrent d’une presque commune voix la suppression des répétitions générales, qui furent rétablies sournoisement six mois plus tard.

Je pensais donc, à cette époque, qu’on allait rallumer ce vieux débat… Mais ça n’a été qu’une courte flambée. On s’est occupé d’autre chose, et une enquête, que j’avais faite auprès de quelques confrères, m’est restée pour compte.

Pourquoi, au fait, me resterait-elle pour compte ? Pourquoi ne la publierais-je pas maintenant ?

Seulement, je ne puis plus révéler les noms des interviewés ; ce ne serait pas honnête. Je n’ai que leur opinion de l’autre saison ; je n’ai pas celle d’aujourd’hui.


Le premier de ceux que j’allai voir était un auteur plein de talent, mais qui est atteint d’un défaut très grave chez un dramaturge : il est intelligent…

Au lieu de se servir de son intelligence comme d’un humble et prudent petit cornac, pour guider à peine son instinct, il s’est avisé de donner à cette intelligence prétentieuse la place suprême dans son atelier intime de fabrication de pièces. Il a agi comme un directeur d’usine qui flanquerait à la porte tous ses ingénieurs-inventeurs, et dirait à son honnête contremaître : « Dirigez et inventez… »

Cet auteur, quand il lui arrive d’avoir un four, se console au bout de quarante-huit heures, aussitôt qu’il en a trouvé la raison. Alors, il s’énonce une loi ; par exemple : « Ne pas faire intervenir de nouveaux personnages au dernier acte » ou « ne pas parler de politique ni d’argent ». Il s’applique, dans sa pièce suivante à respecter cette loi, et, si cette pièce ne marche pas, il en tire, infatigable, une bonne leçon et une loi nouvelle.

Le dernier ouvrage qu’il avait fait représenter avait eu, la saison dernière, un sort assez fâcheux, devant le public de la répétition…

« Ne me parlez pas de ce public-là, me dit-il… Ce sont des gens féroces… Le jour de ma générale, il était entendu d’avance que ça n’aurait pas de succès. En arrivant, ils avaient leur siège fait… Avant le lever du rideau, mon cher, ils disaient qu’il n’y avait pas d’action dans ma pièce… On m’a signalé, à l’orchestre, un petit monsieur, un blond, paraît-il — je n’ai pas encore pu savoir qui c’était — croyez-vous qu’il empêchait sa femme de rire ? Elle essayait, la malheureuse… Il lui faisait : « Chut ! Veux-tu te taire ? C’est idiot ! » Alors, elle n’osait plus s’amuser…

… C’est tout de même malheureux, ajouta-t-il, que nous soyons obligés de passer devant ce jury-là, avant d’arriver au grand public, au vrai…

(Ici, sa voix s’attendrit.)

… Au public bon enfant, qui vient au théâtre pour s’amuser, et non pas pour « juger »… Ah ! ces gens des générales à qui on demande une opinion sur la pièce, et qui la cherchent pendant toute la représentation, au lieu de s’abandonner à leur plaisir…

… Et ils sont plus gobeurs que les autres… Les avez-vous vus, à la pièce de T…? Cette pièce, je n’en parle pas, je ne voudrais pas en dire de mal. T… est un bon garçon que j’aime énormément. Il se figure avoir beaucoup de talent… Ne le détrompons jamais. Qu’il meure avec cette idée !… Il met dans ses pièces des « beautés » ! Des beautés pour poires, bien entendu. Les bons snobs de la générale font des oh ! et des ah !… Et quand on arrive au grand public, au vrai, on se trouve en présence de braves gens qui ne comprennent plus — tout simplement parce qu’il n’y a rien à comprendre… A la pièce de T…, dès la troisième, la salle était froide à attraper des pneumonies. On toussait, d’ailleurs, tout le temps… Aucune espèce d’effet, bien entendu… Après leur générale délirante, il semblait qu’ils allaient jouer ça cinq cents fois, mille fois, toute la vie… Ils ont fait quarante représentations passables… Ils sont parvenus à la centième en tirant sur la ficelle, en truquant le chiffre des représentations. J’ai vérifié : le samedi de Pâques, ils affichaient la soixante-dixième ; le mardi de Pâques, après deux matinées, ils arrivaient à la quatre-vingt-deuxième. La pièce se serait jouée douze fois en trois jours. C’est un record… Ils sont donc arrivés péniblement à une centième ; c’est ce qu’on peut appeler une centième en caoutchouc… Ils ont recraché, dans les dernières, le peu d’argent qu’ils avaient encaissé au début.


Il était intéressant, comme vous pensez, d’aller voir T… lui-même, et de lui demander son avis sur les répétitions générales…

— Être joué devant ce public-là, me dit-il, ce sont de pures émotions d’artiste qu’on a de la peine à retrouver plus tard. Certes, jusqu’à la dernière de ma pièce — nous avons fait cent cinquante représentations — je n’ai vu que des salles enthousiastes… mais ce n’était plus cette impression délicieuse de la générale, devant ce public de choix, unique au monde, unique dans l’histoire, qui saisit les moindres intentions, s’arrête aux nuances les plus finement indiquées. Il suffit de les regarder. Quel pétillement dans leurs yeux ! quel esprit dans leur sourire ! On ne voit pas, parmi eux, de ces visages bouffis, hagards, hébétés que l’on aperçoit dans les salles de « payants » !

(J’ai souvent entendu médire du « payant » par les gens de théâtre. On lui reproche souvent de ne pas être assez intelligent, pas assez démonstratif et pas assez nombreux.)

… Enfin, conclut T…, mon avis formel est que si l’on supprimait le public des générales, cette élite, ce tribunal de haut goût, ce serait la mort de notre beau théâtre national… »


En rentrant chez moi, après avoir enregistré fidèlement ces opinions, également judicieuses, je terminai mon enquête par cette phrase fortement pensée : « La question de la suppression des générales n’a pas fait un pas. Elle nous paraît insoluble… »

Il n’y a, d’ailleurs, que ces questions-là qui soient intéressantes. Foin des questions solubles ! C’est la mort des interviewers.

CHAPITRE XI
SOCIABILITÉ

Il était à la fois aveugle et paralytique, et ne trouva aucun avantage à la combinaison de ces deux infirmités.

Il était devenu aveugle parce qu’il s’était approché beaucoup trop près d’un fourneau incandescent, et parce qu’il avait oublié à ce moment-là, de penser, comme Michel Strogoff, à sa mère.

Il était devenu paralytique, il ne savait pourquoi, peut-être pour faire comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père.

Quoi qu’il en fût, son sort ne semblait guère enviable. Et pourtant c’était un des hommes les plus heureux, les plus joyeux que j’aie connus.

Il était doué d’une belle humeur invincible, inexpugnable. Et puis il était fier. C’était, comme disent les gens de boxe, un « cherreur ». Le Destin voulait l’avoir. Le Destin ne l’aurait pas.

Il se trouvait privé de tous les agréments, de toutes les joies, que donnent l’usage de la vue et le mouvement. Il lui restait d’autres plaisirs, d’autres façons de jouir de l’existence. Et il prétendit qu’en se spécialisant dans un plus étroit domaine, il était plus heureux que ceux qui se dispersent, et qui passent leur temps à se demander auquel de leurs penchants il faut obéir.

J’ai l’air de parler de lui avec une indifférence un peu féroce. Mais ce ton détaché, c’est lui qui l’avait pour ainsi dire inspiré à son petit cercle très intime. Il ne voulait pas être plaint. Il détestait la commisération, et même la sollicitude. Il aimait qu’on lui parlât sans ménagements, et presque avec rosserie. Les gens qui n’étaient pas prévenus, et qui arrivaient pour la première fois chez lui, étaient suffoqués et indignés de la façon dont le traitaient ses frères, ses sœurs, ses neveux.

On lui disait :

— Il fait un soleil magnifique. Je connais un sale fourneau qui n’en profite pas.

Il répondait :

— Ce fourneau-là se fiche de toi. Il va se faire pousser jusqu’à la fenêtre et jouira bien mieux que toi de ce soleil. Tu ne sais pas ce que c’est que de sentir la douceur du soleil sur les mains et sur le visage.

Ses neveux s’écriaient :

— On va faire une balade en vélo épatante. C’est bon de rouler en vélo sur les routes. C’est un plaisir qui n’est pas à la portée de tout le monde…

— Ça ne vaut pas, disait-il, celui de se faire pousser sur un fauteuil à roulettes dans les allées du jardin. Vous n’êtes pas sensibles comme moi à l’air léger qui me caresse au passage. Allez-vous-en, courez, démenez-vous au hasard, Béotiens de la vie. Allez frôler mille joies pour n’en connaître aucune. Et faites-moi apporter le téléphone.

C’était un de ses passe-temps favoris. Il s’installait sur une chaise à tablette. Son bras gauche se mouvait suffisamment pour saisir l’appareil et appliquer à son oreille un des récepteurs. Quand le petit bonhomme qui le gardait se trouvait là, il lui faisait chercher des numéros dans l’annuaire, des numéros de personnages célèbres avec qui il s’entretenait. Il proposait aux gens de lettres d’admirables affaires de traductions, à des acteurs en vue de magnifiques engagements à l’étranger. Il fixait des auditions qu’il discutait âprement, remettait sa réponse au lendemain, puis demandait un nouveau délai. Il intriguait aussi des femmes du monde. Il affirmait les connaître, et leur adressait des déclarations passionnées.

C’était aussi sa joie de faire des commandes importantes chez les fournisseurs. Mais il dédaignait la plaisanterie banale, vraiment trop exploitée, qui consistait à faire livrer à un de ses amis des pièces de vins, des plantes exotiques, des bains sulfureux ou des cercueils. Il ne donnait jamais la commande ferme. Mais il s’amusait à faire naître des espérances dans l’âme d’un commerçant avide. Et plus cette joie était injustifiée, plus il en ressentait un plaisir pervers. C’est ainsi qu’il eut de nombreuses conférences avec un opticien pour se commander une combinaison de lunettes d’une fabrication tout à fait anormale et d’un prix très élevé. Tous les fabricants de bicyclettes furent mis à contribution. Mais il ne s’en tenait pas à ces commandes paradoxales. Il n’avait au fond qu’un goût très médiocre pour ces fumisteries. Il se plaisait simplement à causer avec les gens et à les faire causer. Il communiquait à des fabricants d’automobiles et à des carrossiers tous ses projets de la belle saison. Sous prétexte de demander conseil pour le choix des pneumatiques, il racontait, il évoquait tous les pays qu’il allait traverser.

Pour quatre cents francs par an, il forçait l’intimité de tous les Parisiens. Il envoyait son petit domestique dans les grands hôtels pour connaître les noms des arrivants, et aussitôt qu’il pouvait, il se mettait en communication avec les plus fameux d’entre eux. Il apprit pour cela cinq ou six langues européennes. Il donnait d’ailleurs sur sa personne des détails toujours fantaisistes et qui variaient constamment selon les auditeurs.

Il finit par parler aux gens uniquement pour le plaisir de vivre leur vie avec « un cœur multiplié ». Il était arrivé à être un causeur captivant, pour s’être spécialisé dans ce rôle, si bien que des quantités de personnes, qu’il n’avait jamais vues, lui parlaient comme à un véritable ami. On l’invitait à des mariages, et il téléphonait, désolé, en improvisant toutes les raisons qui l’empêchaient de s’y rendre. On n’hésitait pas à le prendre comme confident, quand on avait l’impression qu’il n’y avait personne d’autre sur la ligne.

Une belle semaine, il s’affaiblit et il sentit qu’il ne serait pas long à quitter ce monde. Il fit préparer les lettres de faire-part pour un grand nombre de personnes, qui vinrent presque toutes à son enterrement.