TRISTAN BERNARD

La faune des plateaux

PARIS
ERNEST FLAMMARION, EDITEUR
20, RUE RACINE, 20

Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.

Il a été tiré de cet ouvrage :
quinze exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 15

et vingt exemplaires sur papier vergé pur fil Lafuma
numérotés de 16 à 35

DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur :

  • CORINNE ET CORENTIN, roman.
  • LE JEU DE MASSACRE.
  • L’ENFANT PRODIGUE DU VÉSINET, roman.
  • LE POIL CIVIL (Gazette d’un immobilisé pendant la guerre).
  • LE TAXI FANTÔME.

Chez d’autres éditeurs :

  • VOUS M’EN DIREZ TANT ! nouvelles (avec Pierre Veber).
  • CONTES DE PANTRUCHE ET D’AILLEURS, nouvelles.
  • MÉMOIRES D’UN JEUNE HOMME RANGÉ, roman.
  • UN MARI PACIFIQUE, roman.
  • SOUS TOUTES RÉSERVES, nouvelles.
  • DEUX AMATEURS DE FEMMES, roman.
  • SECRETS D’ÉTAT, roman.
  • NICOLAS BERGÈRE, roman.
  • MATHILDE ET SES MITAINES, roman.

Essais et nouvelles :

  • AMANTS ET VOLEURS.
  • CITOYENS, ANIMAUX, PHÉNOMÈNES.
  • LES VEILLÉES DU CHAUFFEUR.
  • SUR LES GRANDS CHEMINS.
  • SOUVENIRS ÉPARS D’UN ANCIEN CAVALIER.

THÉATRE COMPLET (t. I, II et III parus).

Pièces éditées séparément :

  • LE FARDEAU DE LA LIBERTÉ.
  • LES PIEDS NICKELÉS.
  • ALLEZ, MESSIEURS.
  • L’ANGLAIS TEL QU’ON LE PARLE.
  • LE NÉGOCIANT DE BESANÇON.
  • JE VAIS M’EN ALLER.
  • LES COTEAUX DU MÉDOC.
  • LE VRAI COURAGE.
  • LE CAMBRIOLEUR.
  • UNE AIMABLE LINGÈRE.
  • LE CAPTIF.
  • SILVÉRIE OU LES FONDS HOLLANDAIS (avec Alphonse Allais).
  • LE PETIT CAFÉ.
  • TRIPLEPATTE (avec André Godfernaux).
  • LE PEINTRE EXIGEANT.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1923, by Ernest Flammarion.

Une variété d’auteur

Le directeur est à l’avant-scène. Il a posé une chaise contre la rampe. A côté de lui, un homme tient le manuscrit et, stoïque sous mille invectives, souffle leur rôle aux acteurs. C’est un personnage aux cheveux bouclés, de vingt-cinq à soixante-dix ans, et dont on ne sait s’il est un noble ruiné ou un prolétaire non enrichi.

La répétition est commencée depuis une heure pour le quart. A deux heures et demie arrive un homme pesant, à qui le directeur tend une main distraite, sans le regarder, et qui prend place également à l’avant-scène sur une chaise avancée à la hâte par le deuxième régisseur. L’auteur — car c’est lui — a pris un air migraineux pour excuser son retard. Mais personne ne lui demande d’explication, cet incident n’ayant rien d’exceptionnel.

Il met un pince-nez pour suivre attentivement la répétition, darde un regard perçant sur les protagonistes, mais n’écoute pas un mot de ce qu’ils disent et se demande anxieusement quel prétexte de thérapeutique il va trouver pour s’en aller à quatre heures…

Non pas qu’il se désintéresse du sort de la pièce que l’on répète. Mais il sait qu’il y a encore trois semaines de répétitions, c’est-à-dire une éternité.

Il se lève et dit au directeur à voix basse :

« Je vous quitterai dans une heure, j’ai un rendez-vous chez mon notaire… » Le directeur lui fait un signe d’acquiescement qui ne veut rien dire, et attirant son attention sur la scène que l’on répète : « Regardez-moi ça. Il y a un trou… Il ne peut pas lui dire ce qu’il lui raconte, s’il n’est rassuré sur le sort de l’enfant. »

L’auteur réfléchit sans penser à rien, puis déclare : « Vous avez raison. J’arrangerai ça.

«  — Il faudrait l’arranger tout de suite, dit le despotique directeur. Autrement, ils ne l’apprendront pas…

«  — Je ne peux pas improviser un texte. Ce n’est pas du travail sérieux… »

Sur l’ordre du directeur, on installe l’écrivain dans le bureau de la régie.

« Tâchez de me donner une plume qui marche », dit-il avec autorité au régisseur. Il sait que toutes les plumes du théâtre sont rétives. Mais ce jour-là, c’est un fait exprès, on lui donne une plume excellente.

« Surtout qu’on ne me dérange pas ! »

On ferme la porte, mais elle est vitrée, et il faut changer un peu la position du fauteuil, de façon à tourner le dos à la vitre. Ainsi, la tête inclinée sur la poitrine par l’engourdissement d’une digestion un peu lourde donnera aux indiscrets du couloir l’impression d’une attitude méditative.

D’autres fois, l’auteur alléguera qu’il veut écouter la pièce de la salle, et il s’installera, pour méditer, au fond d’une baignoire obscure.

En somme, c’est un travailleur sérieux, qui ne veut travailler qu’à tête reposée. Mais il n’est pas sûr que, dans le théâtre, on ait cette opinion de lui. N’y a-t-il pas un peu d’ironie dans le respect que l’on témoigne à son labeur ? Aurait-on l’irrévérence de le soupçonner de paresse ? Ces gens-là ne le comprennent pas. C’est un artiste libre, et qui ne veut travailler qu’à ses heures. Ces heures sont-elles fréquentes ? Voilà qui ne vous regarde pas.

Un numéro bien agréable

La générale n’aura lieu que le mois prochain, et ce n’est pas encore le moment du coup de feu. Il n’y a donc personne sur le plateau à une heure vingt, bien que la répétition soit à une heure pour le quart…

Si, tout de même, il y a quelqu’un, qui est là depuis dix minutes.

C’est l’auteur, qui s’abrite dans l’ombre. Il ne veut pas avoir l’air d’être arrivé trop tôt. Il n’ose pas s’emporter contre les retardataires. Il masque son énervement sous une politesse douloureuse.

Enfin, voici un accessoiriste. L’auteur a quelque chose à lui dire. Il a des observations prêtes pour tout le monde…

— Vous êtes-vous procuré le calepin pour le deux ?… Il faut que Saint-Gaston joue avec dès maintenant, afin de l’avoir bien dans la main…

Mais déjà il s’est précipité vers une vieille personne qui semble aveugle et qui tâtonne pour trouver sa chaise. C’est la souffleuse, une femme distinguée, dont on aimerait avoir l’avis sur les pièces qu’elle souffle. Or, elle n’en parle jamais… (Peut-être les chefs-d’œuvre perdent-ils leur saveur à être ainsi émiettés mot par mot ?)

— Madame, lui dit l’auteur, pensez bien à envoyer à Jenny le « Bien joué, Alfred ! » du premier acte. Hier, elle l’a attendu. Et ça loupe le mouvement…

… Ah ! le chef machiniste !

… Dites donc, Grosguillaume, le décor du deux que vous nous avez présenté hier, est-ce qu’il n’est pas un peu dur à équiper ? Vous savez qu’il me faut des entr’actes de dix minutes, pas plus. Autrement tout fiche le camp !

Mais voici qu’Il apparaît sur le plateau, Lui, le Directeur, le Patron, le Capitaine, le Maître avant Dieu…

L’auteur lui parle de la date. Si le directeur est pressé et veut passer le plus tôt possible, l’auteur dit en gémissant que la pièce est difficile et qu’il faut avoir le texte bien dans la bouche une bonne semaine avant la première… Si le directeur a le temps d’attendre et déclare qu’il ne passera pas avant trois semaines, c’est à l’auteur d’être impatient, pour mille raisons : il faudrait passer pour le Salon de l’Aéro… la pièce ne doit pas être répétée trop longtemps, afin que les interprètes ne s’en fatiguent pas et gardent leur fraîcheur d’impression…

Ce n’est pas que l’auteur ait l’esprit de contradiction… Mais il est inquiet… Il suffit qu’on l’engage dans un parti très net pour qu’il en craigne les conséquences. Alors il fait contrepoids de toutes ses forces en faveur du parti contraire, jusqu’au moment où l’on se range à son avis : il n’en faut pas plus pour le faire passer dans l’autre camp.

Après avoir conseillé au jeune premier, à la répétition de la veille, d’insister sur un sourire ironique, il se dit tout à coup que cette indication peut être dangereuse et il essaie maintenant de ramener son interprète à plus de naïveté… Hier, il a dit à l’ingénue qu’elle pleurait trop. Maintenant, il craint qu’elle ne soit un peu sèche.

Le secrétaire du théâtre traverse le fond de la scène. Ce n’est pas encore le moment de faire le service de générale. Mais l’auteur lui rappelle pour la septième fois qu’il lui faudra deux avant-scènes… Et puis cette recommandation qu’il oubliait pour les notes de publicité…

Tout ce qu’il fait là, ce n’est pas pour embêter le monde. Mais il a beaucoup de soucis et veut les faire partager à son prochain. Et puis, vraiment, on est à la veille d’un grand événement qui doit révolutionner le globe, la première de son œuvre ! Il ne peut supporter que l’on soit calme… Car s’il est doux de ne pas s’en faire quand tout s’agite autour de vous, il est révoltant de voir des gens qui ne s’en font pas, autour de votre âme agitée…

Le Maître

C’est un auteur célèbre.

On l’appelle maître et il mérite magnifiquement ce titre, car il est désormais incapable de s’instruire.

Depuis trente ans, ses qualités sont toujours les mêmes et de plus en plus perfectionnées et pures… mais il n’a plus de défauts… Il ne commet, hélas ! plus d’erreurs.

Quand il commence une pièce, il sait où il va. Presque tous les spectateurs le savent aussi.

Le vieux Louis XIV disait : « On n’est plus heureux à notre âge. » Le secours de la vénérable expérience a remplacé la collaboration du jeune Hasard. Jadis, un poète eût comparé notre dramaturge à une auto vagabonde, trop rapide, d’allure trop saccadée, aux freins insuffisants et qui capotait parfois dans les fossés.

Maintenant le même poète le regarderait comme un tramway somptueux qui accomplit implacablement son itinéraire sur des rails solides.

Le maître n’écrirait plus un ouvrage dont il ne serait pas entièrement satisfait. Il est sûr de ce qu’il écrit. L’équilibre de son œuvre lui donne une satisfaction intérieure qui peut-être n’est pas fatalement partagée par les personnes du dehors.

Sur le plateau, il est entouré d’une admiration universelle, un peu goguenarde chez le petit personnel qui le regarde comme un personnage surnaturel, mais légèrement infirme et gâteux.

Les jeunes femmes du théâtre le considèrent avec respect. Il lui est difficile de frayer avec elles comme il en a sans doute le secret désir… Comment descendrait-il de son pavois ?

Il n’a pas, comme jadis Jupiter, la ressource de l’incognito et ne peut adopter, pour rassurer ses partenaires, le dandysme onduleux du cygne ou la franche simplicité du taureau campagnard.

Quand il a lu sa pièce aux artistes, ils l’ont écoutée en silence et des applaudissements résolus ont salué la fin de chaque acte ; c’est qu’on est tranquille et que le jugement de chacun est à l’abri ; on est certain que la pièce est belle, étant signée de lui.

Puis, les répétitions se prolongent. A force de vivre avec le chef-d’œuvre monstrueux, on s’est familiarisé et la terreur admirative décroît à vue d’œil.

Le jour de la générale, il peut arriver que le public médusé acclame la pièce du bon maître. Alors tout le personnel du théâtre retrouvera son admiration. Ou bien la salle sera consternée. Alors on décidera que le maître est en déclin.

Dans ce cas, il aura toujours la ressource de se dire que la générale rend des jugements de première instance et que l’appel n’interviendra que des années après.

Il pourrait se dire cela aussi, et peut-être plus justement, s’il obtient un triomphe, car l’acclamation, en présence d’une œuvre nouvelle, est encore plus sujette à caution que le dénigrement. Mais, dans ce cas, comment ne pas encaisser le jugement et ne pas l’estimer définitif ?

Le Criminel

— Vous comprenez, monsieur l’inspecteur, si je vous ai demandé au commissariat, c’est que je ne veux pas être exposée à des ennuis. Il y a deux ans, l’on m’a fait des reproches qui m’ont joliment tourmentée, la fois que je n’ai pas averti pour l’assassin de la rue Pigalle, qui était venu ici dans la maison, comme on l’a su après par l’enquête. Il avait des manières qui pouvaient donner la suspicion, je le veux bien, mais de là à se figurer ce qu’il était !… Celui d’aujourd’hui est assurément bien plus bizarre… J’ai lu encore ce matin, sur le journal, un forfait de vol dans une bijouterie… Ça m’a saisie, quand la personne qu’est avec lui est sortie un instant de la chambre pour me raconter ce qu’elle avait été à même de remarquer…

— C’est après déjeuner qu’il est venu ?

— Un peu avant trois heures. Il y a une heure de cela… Il a demandé une de ces dames sans trop choisir, et commandé du champagne… Il paraît qu’il ne tient pas en place dans la chambre, parlant, parlant, sans finir ses phrases, posant des questions et n’écoutant pas les réponses. « Y a-t-il longtemps que t’es ici ? » ou bien : « Raconte-moi comment t’as commencé ? » Tout ça pour causer, comme pour s’étourdir… Mais on voit bien que ça ne lui change pas les idées…

L’inspecteur dit qu’il n’y avait pas de présomptions suffisantes pour arrêter un homme, mais qu’on pouvait toujours le prendre en filature. Il avait d’ailleurs amené un camarade, qui l’attendait en bas. Lui-même descendit aussi, et alla flâner sur le trottoir. On convint d’un signal de rideau à une fenêtre, quand le type descendrait à son tour.

Vers cinq heures moins le quart, le type sortit. C’était un homme assez élégant, entre deux âges, ni grand ni petit. Il ne donnait pas de signes d’agitation. Mais les hommes de police ne s’y trompèrent pas : son allure était saccadée, et il serrait les dents. Il marcha pendant dix minutes, assez vite, puis, arrivé à un coin de rue, il s’arrêta, parut hésiter, s’engagea dans une petite ruelle, bordée de vieilles et sordides maisons. Les inspecteurs ne le suivirent pas tout de suite, pour ne pas se faire repérer… Mais, à trois maisons de là, l’individu entra dans une allée.

Au-dessus de la porte, un écriteau : Entrée des artistes. Les inspecteurs montèrent carrément l’escalier. Le palier était envahi par des gens. Le type était au milieu de cette foule. On l’entourait, on lui pressait les mains, on l’embrassait…

— Mon vieux, tu n’as jamais rien fait d’aussi beau. — Quelle conception et quelle exécution ! — C’est la plus belle générale depuis la guerre ! Ça se jouera deux ans ! — Mais qu’est-ce que tu fichais pendant les entr’actes ? On t’a cherché partout…

Le Secrétaire Général

Le secrétaire général apparaît sur le plateau pendant la répétition, pour dire un mot au directeur. Si celui-ci est occupé à régler une scène, il attend que le patron ait fini et semble suivre pendant quelques instants le travail… C’est encore un sujet de déception pour l’auteur, car il est rare que cet auditeur lui dise : « Ah ! que c’est beau ! » Évidemment aussi, il est difficile d’apprécier une pièce sur quelques répliques… Mais l’auteur comprend mal qu’on puisse approcher de son chef-d’œuvre sans en être ébloui. Sa pièce est une pièce de drap d’or, dont chaque échantillon doit susciter une admiration impossible à taire.

Au fond, bien que le secrétaire général soit un homme de lettres, les pièces jouées sur ce théâtre ne l’intéressent pas. Il dit bien à l’auteur : « Je n’ai pu assister à la lecture, mais je vous applaudirai à la générale. » Ce n’est pas vrai. Il sera encore au contrôle une demi-heure après le lever du rideau, d’abord parce que c’est dans ses attributions et ensuite parce qu’il aime mieux ça.

Quelques jours avant le grand jour, il a déclaré qu’il était accablé de demandes de places et que le théâtre était trop petit de moitié. « Ah ! vous pouvez dire que votre pièce est attendue ! », telle est la phrase qu’il sert invariablement à tous les auteurs, cependant que ceux-ci se lamentent parce que les annonces ont été mal faites et que le grand événement leur semble rester inaperçu… Tout à l’heure encore, en venant à pied au théâtre, l’auteur a croisé des passants uniquement occupés de leurs affaires, et des boutiquiers qui causaient sur le pas de leur porte de toute autre chose que du fait historique en préparation.

Le secrétaire a remis à l’auteur un paquet considérable pour son service de première et de générale… L’auteur dit à peine merci, car il sait ce que contient cet énorme pli : quelques rares fauteuils d’orchestre, des balcons de troisième rang de côté, pour des personnes presbytes qui n’ont pas peur du torticolis, et des places de foyer et de troisième galerie pour ceux des amis d’enfance, fournisseurs et petits créanciers qui ne sont pas sujets au vertige.

L’auteur aborde le secrétaire dans son bureau et, selon son tempérament, hurle ou gémit… Le secrétaire, pour toute réponse, lui montre la feuille de générale toute noircie de noms. Il énumère les servitudes du théâtre, les bailleurs de fonds, la vieille propriétaire de quatre-vingt-onze ans, la longue (et lourde) chaîne des sous-locataires, les avocats, avoués, marchands d’autos de la maison… Le secrétaire répète une fois de plus que son métier est infernal… Pourquoi n’en change-t-il pas ? L’attrait du pouvoir compenserait-il ce dur martyre ?

L’auteur reverra le secrétaire général quelques semaines plus tard, le jour où, les recettes flanchant, on a mis une autre pièce en lecture. L’auteur voudrait que personne ne se doutât de ce cataclysme qui le déshonore… Mais, fatalement, dans la semaine, les journaux insèrent une petite note, louant la prévoyance de ce directeur, qui, malgré les formidables recettes de la pièce en cours, pense à monter un autre ouvrage… pour un avenir très éloigné… L’auteur est arrivé au théâtre, écumant ou lamentable, toujours selon son tempérament… Mais personne ne sait qui a fait passer cette note. Tous ceux que le malheureux interroge répondent avec de délicieux visages de fillettes innocentes.

Si l’auteur est navré et humilié, c’est à cause de ses amis qui croyaient, s’imagine-t-il, que son œuvre était partie pour une longue carrière. Il a tort de s’en faire sur ce point. Depuis la générale, les amis ont une idée bien arrêtée, et leur seule surprise est que la pièce ait pu aller jusque-là.

Édouard Audoir, rédacteur à l’“Espoir”

C’est la veille de la générale, on répète le deux dans le décor du un. Omer, le grand premier rôle, est agité. Sur une observation de l’auteur, il s’asseoit et boude.

Le Directeur. — Omer, allons ! pas de nervosité…

Omer. — On s’énerverait à moins. Voilà trois semaines que nous répétons la scène dans un sentiment qu’on n’a pas changé. La veille de la répétition, il faut tout chambarder.

L’Auteur. — Il ne s’agit pas de tout chambarder ; c’est une nuance que j’indique. C’est trois fois rien…

Le Directeur. — Alors si ce n’est rien, laissez-le tranquille.

L’Auteur, se montant. — J’ai le droit de parler ici autant et plus que n’importe qui.

Le Directeur. — Eh bien ! parlez, mon vieux, parlez tant qu’il vous plaira ! Il quitte le devant de la scène et va s’entretenir avec l’administrateur qui est au fond du plateau. Il affecte une grande indifférence. L’auteur s’en va d’un autre côté. Il voit tout à coup devant lui un gros petit jeune homme blond.

Édouard Audoir. — Maître, je suis M. Édouard Audoir, rédacteur à l’Espoir. M. Carbignac, notre directeur, tient particulièrement à vous être agréable et m’a recommandé de vous faire un long article d’avant-première.

L’Auteur. — Excusez-moi, je suis en pleine répétition.

Édouard Audoir. — J’attendrai, maître, j’attendrai.

L’Auteur, revenu à l’avant-scène, aux artistes, d’une voix un peu étranglée. — Alors reprenons. (A Omer.) Joue la scène comme tu la sens.

Omer. — Ah ! maintenant, je ne la sens plus du tout. (Sans s’adresser à l’auteur.) C’est vrai qu’on a besoin de tout son sang-froid. C’est tout de même nous qui paraissons en scène et qui payons de notre personne. On devrait bien ne pas nous troubler quelques heures avant la générale.

L’Auteur, avec un grand effort de bonhomie. — Allons, allons, que tout soit oublié, reprenons.

Omer et sa partenaire reprennent la scène, d’abord avec une fatigue volontaire ; peu à peu, ils se laissent gagner par le jeu et ils recommencent à « en mettre ». Tout a l’air de s’arranger quand le directeur revient brusquement à l’avant-scène.

Le Directeur, vif. — Tout ça n’est pas du travail. Nous perdons notre temps. (Autoritaire.) On ne répétera plus. La pièce passera demain telle qu’elle est.

L’Auteur. — Il faut pourtant revoir cette scène qui n’est pas sue.

Le Directeur. — J’ai dit qu’on ne répétait plus.

L’Auteur, sentant la nécessité d’un sacrifice humain. — Je m’en vais. Travaillez tout seul. On ne me reprochera plus de gêner le travail. (Il va dans le fond et tombe sur Édouard Audoir qu’il ne reconnaît pas.)

Édouard Audoir. — Édouard Audoir, rédacteur à l’Espoir. Maître, pourrais-je vous interroger ?

L’Auteur. — Je vous en prie, après la répétition.

Édouard Audoir. — C’est que la copie du courrier doit être donnée avant sept heures à l’imprimerie…

(L’Auteur se résigne et Édouard Audoir tire son carnet.)

Le Directeur, à l’Auteur. — Est-ce que vous leur avez donné le mot de sortie pour Claire ?

L’Auteur, redescendant à l’avant-scène en essayant de mettre le plus de dignité possible dans son oubli des injures. — Je l’ai donné hier à Madorec.

Madorec, le régisseur, apportant le manuscrit. — Voilà.

Le Directeur. — C’est ça le mot de sortie ?

L’Auteur. — Eh bien ! il est suffisant. Et je crois que ce sera un effet.

Le Directeur. — Bon, bon, si vous le croyez c’est déjà quelque chose. Et d’ailleurs nous n’avons plus le temps d’en trouver un autre pour demain. Enchaînons pour la sortie et dites votre mot.

(Claire dit son mot de sortie. L’auteur fait entendre un petit grognement d’approbation.)

Le Directeur, d’une voix profonde. — Il vaut mieux qu’elle sorte sans rien dire.

L’Auteur. — C’est vous qui avez demandé un mot de sortie ?

Le Directeur. — Je n’ai pas demandé celui-là. Mes enfants, répétons, répétons. La scène des deux hommes… Est-ce qu’on a fait des coupures ?

L’Auteur. — J’ai pensé, je crois qu’il serait dangereux de faire des coupures franches.

Le Directeur, avec une résignation bien ostensible. — Bon, bon, disons tout le texte, tout le texte.

L’Auteur. — Il vaut mieux qu’il y ait une petite longueur et ne pas risquer d’être obscur.

Le Directeur. — Voulez-vous être bien gentil, laissez-nous donc travailler.

L’Auteur, se rebiffant. — Que je vous laisse travailler !

Le Directeur. — Eh bien ! oui, nous passons demain. Vas-y Omer, vas-y Sénéchal. Toute votre scène, toute votre scène, sans en perdre un mot…

L’Auteur. — C’est intolérable, je m’en vais…

Le Directeur. — Adieu.

L’auteur irrité passe dans la salle sans savoir exactement où il veut aller. Il suit un couloir, monte un étage, puis deux étages, puis arrive dans le foyer des deuxièmes galeries, et, en se retournant, aperçoit Édouard Audoir.

L’Auteur, au sortir d’un rêve. — Qu’est-ce que c’est ?

Édouard Audoir. — Édouard Audoir, rédacteur à l’Espoir. Maître, si vous avez un moment…

L’Auteur, de guerre lasse. — Asseyez-vous là, sur cette banquette… Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

Il commence à dicter, les yeux clos, d’une voix de revenant. Il faut parler de sa pièce mais il ne veut pas en déflorer le sujet. Alors il insiste sur ses intentions et sur ses principes de théâtre qu’il découvre d’ailleurs au fur et à mesure qu’il dicte. Il dit aussi que la pièce a été reçue d’enthousiasme et que tout s’est bien passé aux répétitions, dans la cordialité et la belle humeur.

Le régisseur et les doubles

Le régisseur est d’ordinaire un acteur, remarquable surtout par ses qualités d’ordre et de sérieux et qui manque peut-être de la séduction frivole que les brillantes vedettes exercent sur le public.

Parmi ses fonctions, la plus honorifique est de mettre en scène aux premières répétitions, quand le metteur en scène attitré n’est pas encore arrivé à son poste. On appelle cela débrouiller. C’est un travail très utile sans doute, mais dont rien ne subsistera aussitôt que le seigneur de ces lieux aura pris l’affaire à son compte. Tel personnage qui, selon les premières indications, entrait lentement au premier plan à gauche, fait maintenant irruption par la porte du fond. Le régisseur assiste avec une inconscience apparente à cette faillite de ses conceptions. Son emploi a changé maintenant : il consistera à remplacer, le manuscrit en mains, tous les artistes qui manquent à la répétition, à soupirer les plaintes de l’ingénue encore en déplacement sur la Côte d’Azur ou à hurler les grossièretés du hobereau, pour qui on n’a pas encore trouvé l’interprète idéal ou simplement convenable.

Il a encore d’autres fonctions délicates. Le matin, à 8 heures, il se met en campagne pour s’occuper de tous les meubles que le magasin du théâtre n’est pas en état de fournir. C’est lui également qui découvre les phénomènes : l’homme qui doit, en coulisse, imiter le rossignol, le montreur d’ours et son ours pour la fête villageoise du « un ». Il s’occupe en général du recrutement des artistes de second plan.

Ce pouvoir souverain que, dans les premières répétitions, il avait à l’avant-scène, il le retrouvera quelques jours après le succès, quand il dirigera, cette fois en maître absolu, les répétitions des doubles.

Souvent, pas toujours, ces répétitions se font un peu à la flan, comme le maniement d’armes dans la cour du quartier, quand c’est un gradé modeste qui surveille l’exercice et que l’officier de semaine n’est pas en vue.

Les doubles, c’est un certain nombre de personnages secondaires qu’une angine subite des protagonistes appellera un soir à un rôle capital. Honneur éphémère et surtout obscur, car les notes de presse, pendant tout le temps que durera le remplacement, resteront singulièrement muettes sur cette substitution. C’est seulement quand le titulaire aura repris son rôle que l’on rendra un tardif hommage à « M. Troupanel qui, pendant la maladie de son camarade, etc. ». L’important est que les spectateurs soient désormais assurés de trouver la vedette à son poste et ne soient plus exposés à y rencontrer M. Troupanel.

M. Troupanel sait tout cela et témoigne de peu d’ardeur à apprendre le rôle de son glorieux camarade. Parfois, pour doubler la prima donna, on est obligé d’engager une artiste en dehors du théâtre. Celle-là, si elle est jolie et si elle a une bonne réputation de talent, ne s’y met pas non plus avec beaucoup de fougue. Elle sait très bien que si le bruit se répand qu’elle fera de l’effet dans le grand rôle, la vedette la plus fragile de santé est capable de retrouver une robustesse à toute épreuve et ne manquera pas une représentation.

L’accessoiriste

L’accessoiriste, comme son nom l’indique, est chargé du service des accessoires. C’est lui qui s’occupe des verres, des assiettes, des filets de sole en banane, du blanc de poulet en biscuit, du champagne en eau gazeuse, du cognac en eau teintée, des lettres, des télégrammes, des poignards, des revolvers.

Il ne se manifeste pas dès les premières répétitions. Les artistes boivent encore dans des verres absents et savourent avec délices des mets impondérables. Le vicomte, au moment où il doit exhiber le document révélateur, a plongé la main dans une des poches intérieures de sa jaquette, en a sorti rien du tout, qu’il a tendu fièrement à la comtesse. Celle-ci a lu la lettre fatale dans la paume de sa main ouverte, comme une femme pour qui la chiromancie a des secrets imprévus.

Peu à peu des accessoires provisoires ont fait leur apparition. La table du souper, que doit recouvrir un jour une nappe somptueuse, est pour le moment un pauvre meuble en bois blanc. On sable un champagne invisible dans des gobelets cabossés.

L’accessoiriste a dans son tiroir des billets de la Sainte-Farce, auxquels il tient comme à des vrais billets. Quand, à la représentation, Serge tendra au vicomte une liasse des fausses banknotes, celui-ci les mettra à l’abri dans son pardessus boutonné. Mais il ne les possédera pas longtemps. Car, à peine sorti de scène, il verra se dresser devant lui l’accessoiriste, qui lui dira simplement : « Mes billets ». Et le vicomte, sans piper, lui remettra le produit de son chantage.

Le vicomte, depuis les répétitions, a beaucoup changé. Il s’est vieilli, ou plutôt il a cru se vieillir. Il a étendu sur ses cheveux une sorte de confiserie argentée. Ainsi, il paraît à peine l’âge qu’il a vraiment dans la vie.

Pour garantir les personnages de la pièce contre un froid imaginaire, on a allumé une lampe à verre rouge dans la cheminée, derrière un solide feu de bois en tôle. C’est là que la comtesse jettera le paquet de lettres, que l’accessoiriste recueillera pieusement de l’autre côté du décor, pour la représentation suivante.

Il y a des accessoires qui ne peuvent resservir, tels que les enveloppes à cinq cachets rouges, que l’on décachète violemment. Ces enveloppes, c’est l’orgueil de l’accessoiriste, qui les prépare chaque soir avec amour. Et pourtant, il est bien rare qu’on le félicite de son zèle. Mais sa satisfaction intime lui suffit. Il aime son métier et serait très heureux s’il n’avait pas un souci cruel : les armes à feu, dont il a la garde et dont il doit assurer le bon fonctionnement.

Quand le revolver, qui devait abattre le traître, rate sinistrement, à la joie indécente du public, il y a quelqu’un, en coulisse, qui blêmit et qui chancelle, atteint au plus profond de son honneur.

Brec

Dans ce théâtre où l’on répétait ma pièce, Brec était depuis trente-cinq ans un employé minuscule, par la taille et par la fonction. Employé à quoi ? Aux accessoires, peut-être ; mais il n’était pas accessoiriste en pied. C’était lui qui faisait les commissions de tout le monde, quand le groom de la direction était absent ou trop nonchalant. Brec allait chercher une voiture pour l’auteur, un petit pain pour la comédienne affamée, ou, sur l’injonction du régisseur, apportait un crayon presque toujours sans mine. Cinq ou six fois dans sa vie, à des changements de directeur, on l’avait essayé comme souffleur aux répétitions, mais son registre vocal se composait de deux voix, une imperceptible et l’autre formidable, capable de couvrir l’artillerie d’une armée en pleine préparation d’attaque. Quand on l’avait entendue, cette voix étrange, on regardait Brec avec une telle stupeur qu’il n’osait plus la sortir.

Le groom de la direction, la femme de ménage du concierge, le chasseur de la poste étaient tous, et de très haut, les supérieurs de Brec sur qui, de tous les degrés de la hiérarchie, des injures tombaient sans relâche, mais elles ne lui arrachaient même pas un sourire. Il attendait la fin du chapelet, puis faisait un signe de tête, comme pour dire à l’insulteur : « Vous pouvez disposer ».

Brec était le plus indifférent des martyrs. C’est à peine si parfois, de la plus petite de ses deux voix, il disait au chasseur : « Ferme ! » ou : « Ça va ! » au groom de la direction. Des artistes et des auteurs il recevait parfois un petit pourboire qu’il accueillait sans grâce et sans hostilité, d’un simple hochement de tête approbateur.

Les légendes les plus romanesques et les plus contradictoires circulaient sur sa vie privée. Personne ne les avait contrôlées, car il habitait dix minutes plus loin que le point terminus de son métro. On prétendait qu’il était de noble famille et d’autres racontaient qu’il avait une femme énorme et onze enfants perpétuellement en bas âge.

Les auteurs nouveaux de la maison ne manquaient pas, le soir de la générale, de demander à Brec : « C’est un succès ? » De mémoire d’homme, il avait toujours répondu : « Pour sûr », ayant remarqué d’instinct qu’il n’y avait pas pour lui de réponse plus profitable.

Brec aimait-il le spectacle ? On ne l’a jamais su. Entré dans la maison à l’âge de onze ans, Brec, qui avait entendu aux répétitions les bribes de cent vingt pièces inédites, vu périr ou prospérer douze directeurs, monter et décliner autant de gloires d’artistes, Brec n’était jamais allé au théâtre.

Le prix de Diane en matinée

Le marquis de Hottebrède, ses cheveux noirs cachés sous d’épais cheveux blancs, le visage soigneusement ridé, est sur le point d’entrer en scène, pour sa grande scène du troisième acte. A ce moment le traître Fourval, qui vient de poser ses conditions à la marquise, sort de scène, laissant Claire de Hottebrède effondrée sur un beau canapé ancien, prêté au théâtre par un grand tapissier.

Le Marquis, au traître. — Ça doit être couru à cette heure-ci. Il est quatre heures dix… Puisque tu n’es pas de la fin du trois, tu devrais faire un saut jusque chez le bistro, où les résultats sont affichés…

Le Traître, timidement. — Oh ! mon vieux, maquillé comme ça…

Le Marquis. — Ça n’a aucune importance. Il n’y a personne dans les rues… Tout Paris est à Chantilly ou à la campagne. Non, mon vieux, vas-y. J’ai six louis d’engagés dans la course, tu donneras le résultat à Fauvel. Il me l’apportera avant mon agonie.

Le Traître. — Oh ! tu fais de moi ce que tu veux ! (Il sort, pendant que le marquis, après s’être fortement voûté, entre avec trente années de plus pour la grande scène qui a fait le succès de la pièce (déjà 234 représentations), et s’avance jusqu’au canapé.)

La Marquise, levant la tête, et suffoquée de surprise pour la deux cent trente-cinquième fois. — Renaud !

Le Marquis. — Je vois que vous ne m’attendiez pas. (Elle se lève. Il s’approche du canapé et s’y assied. Elle est en face de lui. Ils se regardent en silence.)

La Marquise, bas. — T’as l’résultat ?

Le Marquis, entre ses dents. — On va l’apporter. (Haut.) Je ne suis pas seul, madame… Notre fils me suit à quelques pas. L’heure des explications a sonné.

La Marquise. — Gérald, Gérald va m’être rendu !… Ah ! quoi que vous fassiez de moi, je serai trop heureuse !… Il me semble entendre son pas… Ah ! quelle émotion !

Le Marquis, bas. — Je comprends. (Entre Gérald (Fauvel). Il se jette dans les bras de sa mère, qui l’embrasse avec frénésie.)

Gérald, bas, dans le cou de sa mère. — Pellsie première.

La Marquise, bas. — Et Frisky ?

Gérald, de même. — Nulle part.

La Marquise, de même. — Crotte !

Le Marquis a suivi anxieusement cette scène. Il est un peu loin d’eux. Il se lève et, changeant pour ce jour-là la mise en scène, s’avance jusqu’au couple. (Noblement.) — Quels que soient vos torts et vos fautes, je n’ai pas voulu mourir sans vous avoir réunis. (Il perd la respiration. Dans un souffle)… Eh bien ?

La Marquise, bas. — Pellsie.

Le Marquis, de même. — Pellsie ! (Haut, mais faiblement.) Il y a des châtiments trop inhumains pour qu’une créature humaine les prononce… (Bas.) Et je l’avais l’autre jour à Saint-Cloud. (Haut.) Je suis soulagé parce que mes forces m’ont porté jusqu’ici. Mais… mais… (Il s’abat lourdement et adroitement sur le sol. Gérald et la marquise se précipitent sur son corps.)

Gérald. — Mon père !

La Marquise. — Pardonne-moi, Renaud !

Gérald. — Son cœur a cessé de battre.

Le Marquis, bas. — Où est Esmée ?

Gérald. — Troisième.

Le Marquis. — Chouette. Je l’avais en couverture… Ça va faire du six contre un au moins… (Il meurt heureux.)

Loisirs

J’ai reçu la lettre suivante que je tiens à transcrire fidèlement :

« Monsieur,

« Vous avez publié, il y a quelques semaines, un petit article, intitulé : Le Prix de Diane en matinée, où vous montriez des artistes dramatiques qui, pendant qu’ils interprétaient un drame des plus austères, demeuraient préoccupés par les paris qu’ils avaient faits aux courses. L’inconvénient de ces fantaisies est de laisser croire qu’il n’y a place dans l’esprit de certains comédiens que pour des soucis aussi frivoles. Je tiens à protester au nom de ceux qui, comme moi, ne parient jamais aux courses, et consacrent le meilleur de leur soirée à jouer au poker.

« Ma protestation, si vous le voulez bien, restera anonyme… Aussi bien, hélas ! garderait-elle ce caractère, vis-à-vis de vos lecteurs, même si je signais de mon nom… Je suis peu connu, mon rôle se bornant la plupart du temps à faire part à des personnages de la pièce, titrés ou riches, de l’arrivée, dans une antichambre supposée, d’autres personnages importants, et de quitter la scène sur la réplique : « Faites entrer. »

« Je suis parfois en habit noir, d’autres fois en livrée à boutons de cuivre. Depuis quelques semaines, sans doute parce que mes maîtres sont de nouveaux riches (je ne connais pas exactement la pièce) ou bien parce que mon auteur a des idées un peu conventionnelles sur la tenue des domestiques du grand monde, je porte une culotte et une chaude perruque blanche, qui ne reste heureusement sur ma tête que pendant les courts instants de ma présence en scène.

« Le reste du temps — et il en reste — je suis installé dans la loge somptueuse d’une jeune fille ruinée et persécutée, en compagnie d’un vieux duc qui, lui non plus, n’est ni du « deux » ni du « trois ». Nous jouons au poker.

« Là, les différences de classe, établies arbitrairement par l’auteur, disparaissent tout à fait, et chacun reprend le rang qu’il mérite… L’humble serviteur que je suis domine de cent coudées le vieux duc (qui n’a d’ailleurs que 22 ans). J’ai l’habit d’un valet, mais j’ai l’âme d’un bluffeur de premier ordre…

« Ci-joint mon nom et celui de mon théâtre, que vous voudrez bien ne pas publier. Mais venez nous voir un soir, vers 9 h. 1/2. Vous ferez le quatrième.

« Mes sentiments les meilleurs. X… »

Oui, monsieur X…, j’irai certainement vous voir un soir. Et je vous rappellerai le souvenir glorieux de Joliet, de la Comédie-Française, qui, lorsqu’il n’était pas d’un acte, n’hésitait pas à quitter rapidement son costume, à reprendre pour une demi-heure ses habits de ville pour aller continuer une partie d’échecs au café de la Régence. Les vrais joueurs ont ainsi de ces traits magnifiques, dont les âmes mesquines de ceux qui ne jouent pas ne peuvent comprendre la beauté.

Le feu sacré

Ce grand garçon est toujours bien habillé. Donnons-lui vingt-cinq, trente ou trente-cinq ans, sans préciser, car il n’est pas seul de son espèce.

Il a certainement la vocation du théâtre, et c’est d’autant plus méritoire qu’il n’a aucune espèce de dons… Il est en bois et met une voix sourde et monotone au service d’une intelligence médiocre.

Mais sa taille avantageuse, l’élégance de ses costumes permettent de l’utiliser et de lui confier le rôle de monsieur en smoking qui, au début d’un acte, écoute, le cigare à la bouche, un autre fumeur visiblement plus important. Ou bien encore, il est le jeune homme, en pantalon et chemise blancs, qui passe au fond du théâtre, une raquette à la main. Parfois il a la gloire d’être censé faire la cour, à la cantonade, à l’héroïne, et sera même honoré, dans la pièce, des soupçons d’un jeune premier à 10.000 francs par mois.

Mais, d’une façon générale, ce qui lui arrive se passe en coulisse. Il case donc assez vite son rôle dans sa mémoire et peut employer ses loisirs à écrire des lettres sans nombre aux auteurs qui, bien entendu, sont toujours des « maîtres ».

Au nouvel an, la première carte que ces écrivains reçoivent est celle de ce fidèle.

Il s’éloigne passablement de l’ancienne conception des acteurs errants, compagnons sans souci, méprisés par les marchands drapiers. C’est un garçon sobre, réservé d’allures, mesuré dans ses propos. Il n’aime ni l’aventure, ni la fantaisie, ni même le théâtre. Il lui plaît seulement d’exercer la profession d’artiste dramatique. Voilà en quoi consiste son feu sacré.

Flamme point négligeable, certes, puisqu’elle le stimule sans cesse et le pousse à écrire ses lettres inlassables aux auteurs, à leur faire, à des intervalles courts et réguliers, de persévérantes visites.

« Maître, ce n’est pas mon genre de me mettre en avant et de venir parler de moi. Il faut que je me force… »

C’est qu’il est sincère. Il faut qu’il se force. Mais il se force bien.

Les Attributs du pouvoir

On s’illusionne souvent sur la puissance des gens, sous prétexte qu’ils semblent occuper un emploi d’une haute importance, et qu’ils sont vêtus d’un costume impressionnant.

Il y a une quinzaine d’années, un dimanche, je passais, vers deux heures, devant un grand théâtre du Boulevard. On y jouait le Bossu, une pièce que je ne me lasserai jamais de revoir… J’y retrouve, à chaque représentation, ma haine fidèle du tortueux Gonzague et mon éternelle sympathie pour Cocardasse et Passepoil… Je suis les péripéties du drame avec angoisse, comme si ce qui est écrit et que je sais par cœur n’était pas définitif, et comme si le traître allait échapper, ce jour-là, à la fatalité du texte.

J’entrai par l’escalier des artistes, salué par un geste amical du concierge qui me connaît très bien (pas sous mon nom d’ailleurs, car il m’a donné un jour le nom d’un de mes confrères ; mais ceci n’est qu’un détail, et l’important est d’être connu).

La lumière du jour pénètre rarement dans les coulisses des théâtres, même en matinée. Je me dirigeai vers la Régie, où un artiste d’un certain âge était assis devant un petit bureau. Il jouait dans la pièce et se trouvait tout habillé et tout maquillé pour entrer en scène.

— Bonjour, comment ça va ? Y a-t-il moyen d’assister à la matinée ?

— Oh ! monsieur… je suis désolé… J’ai les ordres les plus sévères. En l’absence du directeur et du secrétaire, on me défend de donner des entrées à qui que ce soit… Je vous prie de ne pas m’en vouloir. Mais je n’ai aucun pouvoir pour cela, et c’est une consigne formelle à laquelle je suis forcé d’obéir…

Celui qui parlait ainsi n’était autre que le Régent de France, vêtu d’un habit somptueux, magnifique, couvert de pierreries, orné par surcroît d’un large cordon bleu clair qui ne se donnait pas à tout le monde.

Le texte de Mme de Juxanges

La personne qui, dans la pièce précédente, avait répété — jusqu’au troisième jour avant la générale — le rôle de la concierge du deux avait reçu cette fois la mission d’incarner, dans la pièce nouvelle, une femme du grand monde, Mme de Juxanges.

La liste des personnages féminins comprenait d’abord l’héroïne, puis la mère de l’héroïne, puis la rivale d’amour de l’héroïne, puis toutes les bonnes, puis Mme de Livrac, puis Mme de Juxanges.

Il n’y avait pas, entre ces derniers noms, la petite conjonction « et » qui eût donné à l’interprète de Mme de Juxanges une apparence de « vedette américaine ».

Mme de Livrac, elle, était chargée de deux phrases : « Je le crois galant homme », et, plus loin : « Vous verrez qu’il fera sa soumission. » Mme de Juxanges n’avait rien à dire. Le jour de la lecture, on lui remit une feuille de papier, qui portait dans le coin, en grosses lettres de ronde : Mme de Juxanges. On indiquait simplement sur quelles répliques de ses camarades elle devait entrer, puis sortir.

Le directeur avait dit à l’auteur : « Il faudra lui donner une petite phrase. » Puis il avait dit à sa pensionnaire : « On vous piquera quelques mots. »

Chaque jour, à midi trois quarts pour une heure, Mme de Juxanges arrivait la première à la répétition dans une longue six-cylindres, don de M. Roibourg, grand brasseur d’affaires, et commanditaire de la maison. L’automobile stationnait devant l’entrée des artistes jusqu’à cinq heures. Pendant ce temps, Mme de Juxanges, assise sur une chaise rustique dans l’ombre du plateau, entretenait une conversation un peu stagnante avec la cuisinière du trois et le facteur du deux.

D’ordinaire, M. Roibourg arrivait, ses affaires brassées, vers cinq heures, et prenait livraison de Mme de Juxanges.

Le directeur, à deux ou trois reprises au cours des répétitions, avait dit à l’auteur : « Lui avez-vous mis sa phrase ? » L’auteur répondait toujours : « Demain. » A vrai dire, il éprouvait une difficulté singulière à prêter la moindre réflexion ou remarque à un personnage aussi peu défini.

Pourtant il dit de lui-même, quelques jours avant la générale, en voyant répéter Mme de Juxanges : « Il faut que je lui donne sa phrase. » Mais le directeur, par esprit de contradiction, avait dit à mi-voix : « Il y a des choses plus pressées. Établissez-moi d’abord votre baisser de rideau du deux, qui n’y est pas du tout. »

Ce qui ne l’avait pas empêché de demander sévèrement, le lendemain :

— Et la phrase de cette petite ?

Enfin, visité par l’inspiration, l’auteur trouva : Mme de Juxanges dirait à Mme de Livrac :

— Je ne suis pas très tranquille sur le destin de ce petit ménage.

Le jour de la générale, ce propos de mondaine avertie fut proféré très au-dessous du ton par une personne étranglée d’épouvante. On entendit cependant ceci :

— Je ne suis pras tès tancrille sur le dessin de ce petit mén…

La finale age, ce serait pour une autre fois.

Il y eut simplement aux fauteuils un petit : Oh ! oh !… isolé, qui, si discret qu’il fût, fut perçu de la salle entière.

A l’entr’acte, dans un coin obscur du plateau, le directeur passait quelque chose de sérieux à M. Roibourg.

L’auteur, qui faisait ses visites aux loges, n’entra pas dans le 15, où Mme de Juxanges, en larmes, disait à sa compagne de loge, la miss institutrice du trois :

— Je n’ai eu… je n’ai eu… mon texte… qu’il y a sept jours…

Amateurs de théâtre

La tournée Espéron avait pris le train à la gare Saint-Lazare pour faire apprécier aux riverains des stations de la Manche un vaudeville un peu usé à Paris.

Deux compagnons bénévoles s’étaient joints à la troupe et profitaient des réductions de tarif accordées à l’impresario. C’étaient Jacques Bouzin, camarade sérieux de Mado Madolon, et Philippe Cru, qui s’intéressait à la jeune Pomonard.

Jacques et Philippe étaient des quinquagénaires bien confirmés, réparés avec soin, mis à neuf et repeints.

Mado Madolon avait joué plusieurs rôles de commère au music-hall. Cet emploi exige surtout de la beauté, aujourd’hui que les commérages de la commère sont réduits à leur plus simple expression. Il s’agit surtout, au moment où défilent les pierres précieuses ou les fourrures, de lancer au public des indications succinctes, d’une voix nette, sans passion.

Pomonard était la fille d’une femme de ménage, qui l’avait amenée avec elle un jour qu’elle travaillait en extra chez M. Cru. M. Cru avait reconnu tout de suite chez cette petite des dons sérieux pour le théâtre. Il l’avait fait engager par un de ses commandités, à d’honorables appointements qu’il avait élevés, sur sa propre cassette, à un chiffre moins honorable.

Pendant les représentations, Cru et Bouzin, qui connaissaient suffisamment la pièce, attendaient la fin du spectacle dans le hall du casino.

— De gentilles petites, dit Bouzin.

— Oui, dit Philippe, elles ont pour nous de la gratitude, et savent ne pas trop nous la montrer.

— Croyez-vous qu’elles nous voient aussi âgés que nous sommes ?

— J’en ai peur, dit M. Cru.

Un silence…

— Sommes-nous si vieux que cela ? dit M. Bouzin.

— Ça dépend de l’emploi qu’on nous donne. Pour figurer dans des conseils d’administration, nous avons l’âge qu’il faut, la « bouteille » nécessaire, une vigueur d’esprit encore appréciable. Mais pour d’autres ébats…

— La foi vous manque, dit M. Bouzin.

— Oui, dit M. Cru. Je me dis trop que, la petite et moi, on n’est pas très bien assortis. Ça me gêne. Quand je sors avec elle, je n’ai pas la satisfaction esthétique de former un groupe harmonieux.

— Ah ! si l’on pouvait rajeunir ! dit Jacques. Voyez-vous qu’un magicien surgisse, et qu’il exauce un vœu à notre choix ? Mon souhait à moi serait d’apparaître aux yeux de Mado avec l’âge d’un garçon de trente ans…

— Moi, dit Philippe songeur, je souhaite autre chose. Je voudrais croire moi-même que j’ai trente ans…

— Vous avez peut-être raison, dit, après réflexion, M. Bouzin.

Il y avait devant eux, dans une glace vraiment mal placée, deux messieurs qui leur ressemblaient d’une façon frappante, en plus vieux. Ils allèrent s’asseoir ailleurs.

L’entente cordiale

  • L’AUTEUR.
  • LE DIRECTEUR.
  • OMER, premier rôle.

SCÈNE PREMIÈRE
L’AUTEUR, LE DIRECTEUR
(Dans le cabinet du directeur)

L’Auteur. — Vous savez, je suis empoisonné depuis la répétition d’hier. Je trouve qu’Omer n’y est pas du tout.

Le Directeur. — Mon vieux, est-ce vous ou n’est-ce pas vous qui l’avez demandé ? Ce n’est pas faute de vous avoir prévenu, au moins ! Omer, c’est entendu, le public l’a à la bonne ; ça durera ce que ça durera. Pour le moment, ça dure encore, et Omer, qui compte là-dessus, n’en fiche plus une secousse. Et ce n’est pas un monsieur à qui on peut dire quelque chose. Vous avez voulu l’avoir, vous l’avez : il n’y a qu’à l’encaisser maintenant… Dites donc, mon petit, j’ai quelqu’un à recevoir. Je vous rejoins sur le plateau.

SCÈNE DEUXIÈME
L’AUTEUR, OMER
(Sur le plateau)

L’Auteur. — Écoute, je n’aime pas beaucoup ce que le patron t’a demandé de faire hier…

Omer. — Il faut le lui dire, mon vieux ! C’est à moi que tu dis ça ? Tu as fait ta pièce. Tu as le droit de la faire jouer comme tu l’entends.

L’Auteur. — Il est tellement susceptible ! Si c’était plutôt toi qui lui disais que tu ne sens pas la scène comme ça ?…

Omer. — Alors, c’est à moi qu’il en voudra. Je ne marche pas.

L’Auteur, résigné. — Il changera peut-être d’avis tout seul…

Omer. — Plus sûrement, en tout cas, que si on lui fait la moindre observation.

SCÈNE TROISIÈME
OMER, LE DIRECTEUR
(A l’avant-scène, pendant que l’auteur est en conversation avec une petite interprète, au fond du plateau.)

Omer. — C’est curieux, ni au un, ni au deux, ni au trois, je ne retrouve ma bonne impression de la lecture. C’est creux. C’est banal… On pourrait peut-être lui dire de retravailler son deux…

Le Directeur. — Il l’abîmera davantage. Je sais ce qu’il peut faire maintenant. Il est encore capable d’apporter un travail de premier jet qui ne soit pas trop débecquetant. Mais si on lui dit de modifier, il ne voit plus clair, et il fait des bêtises. On va jouer la pièce telle quelle : ça donnera ce que ça donnera.

Omer. — Et alors, les indications qu’il nous envoie ! Dire qu’il faut avoir l’air d’écouter ça !

Le Directeur. — Il n’a jamais eu la moindre idée du travail d’avant-scène. Heureusement que, devant moi, il n’ose pas s’en mêler.

SCÈNE QUATRIÈME
L’AUTEUR, OMER, LE DIRECTEUR, PLUSIEURS AMIS

(Après la répétition générale. Des applaudissements assez copieux ont salué le nom de l’auteur. Il est venu du monde sur le plateau en assez grand nombre, et les compliments, assez abondants ont paru assez sincères. Sur la scène, on croit assez au succès. L’auteur y croit peut-être un peu trop.)

L’Auteur, embrassant le directeur solennellement. — Voilà le grand homme de théâtre à qui je dois mon succès ! (A Omer, qu’il embrasse.) Mon vieux, tu as été génial ! Encore une belle bataille que tu m’as fait gagner !

Omer, sincère. — Avec une pièce pareille ! Tu n’as rien fait de plus beau ! Et je ne vois personne à l’heure actuelle…

Le Directeur, sincère. — Je ne m’y suis jamais trompé.

ÉPILOGUE

Le lendemain, la presse est tiède, la location un peu traînante. L’auteur, en les adjurant de ne pas divulguer ses paroles, confie successivement à vingt-quatre amis, et toujours avec sincérité, qu’il est trahi par l’interprétation et massacré par le metteur en scène.

Le chef d’orchestre

Il dirigeait, dans un théâtre de comédie, quatre musiciens, installés en coulisse, et chargés de créer l’atmosphère, pour la grande scène de séduction du trois.

Petit homme sans prestige extérieur, il s’efforçait d’être chevelu, compensant la rareté de ses crins par leur longueur. On voyait par place, sous le ramenage incomplet, des îlots de cuir jaune, stériles en poils, mais généreux en pellicules.

Je crois qu’il profitait de son emploi de chef d’orchestre pour faire entendre sournoisement des morceaux de sa composition.

J’avais amené à une répétition de travail un ami d’enfance avec qui j’avais déjeuné. Mais il eut beaucoup de peine à suivre ma pièce, constamment hachée d’interruptions par le directeur, qui avait décidé ce jour-là de s’occuper surtout des bruits des coulisses.

L’acte de la séduction se passait à Fiesole. Une toile de fond qui, dans une pièce précédente, avait représenté les environs d’Hyères, évoquait cette fois avec la même complaisance un paysage florentin. Serge, appuyé à une balustrade, glissait des paroles perverses dans la nuque troublée de Madame Alfonso. J’avais particulièrement soigné ce passage, et je guettais d’un œil oblique l’impression de mon ami d’enfance… A ce moment, le directeur, assis près de nous à l’orchestre, cria d’une voix formidable :

— Et la musique !

Tout le monde s’arrêta. Serge, abandonnant la séduction de Madame Alfonso, se tourna vers le patron :

— Mais elle joue, la musique… Nous l’entendons parfaitement d’ici…

— C’est moi qui dois l’entendre. Où est le chef d’orchestre ?

Le chef d’orchestre apparut sur le plateau, et s’avança jusqu’au trou du souffleur. Il regarda dans le noir de l’orchestre : on eût dit un gros insecte apeuré… Une voix autoritaire précisa l’emplacement du patron.

— Où faites-vous votre musique ? Je n’en entends pas une broque.

Le gros scarabée était peu habitué au langage humain. Nous perçûmes un bourdonnement vague. Le régisseur apparut à son tour et d’une voix qui passait bien la rampe :

— La musique est dans la régie.

— Il faudrait ouvrir la porte de fer.

— Elle est ouverte, patron. Mais la régie est peut-être un peu loin…

— Alors qu’il mette ses musiciens sur le palier.

Nous attendîmes sans trop de patience le déménagement, qui s’opérait dans le lointain. Les quatre musiciens étaient sans doute plus ou moins vieux ou infirmes, ou simplement pas pressés. Enfin le régisseur annonça que tout était installé. Serge adressa à Madame Alfonso des phrases alliciantes qui, pour avoir été entendues déjà, n’en émouvaient pas moins la brave jeune femme… Soudain les violons se firent entendre, et l’on n’entendit plus qu’eux.

— Assez ! rugit le directeur.

Le régisseur et l’insecte envahirent à nouveau le plateau, troublant une fois de plus le tête-à-tête des amoureux.

— C’est un peu fort, cette fois ? demanda le régisseur.

— C’est-à-dire que ça devient un concert sur de la pantomime… Laissez-les sur le palier, mais fermez à demi la porte de fer.

Cette fois le changement fut plus rapide, les exécutants n’ayant pas à bouger. Serge, qui avait de la suite dans les idées, repartit à la conquête de Madame Alfonso… Musique.

— Ça va maintenant, dit le tout-puissant.

La scène se poursuivait, Serge de plus en plus incliné sur sa proie palpitante… Mais il ne touchait pas encore au but. De nouveau la voix dictatoriale emplit le théâtre, scandant des mots :

— Qu’est-ce que c’est cet air d’enterrement ?

Réapparition de la bestiole affolée… On finit par discerner une phrase :

— C’est bien l’air que vous m’avez demandé l’autre jour…

— Je ne vous ai jamais demandé ça !… dit le patron avec une mauvaise foi vigoureuse… C’est d’une tristesse épouvantable. Changez-moi ce morceau-là.

La scène reprit. Serge recommença son attaque perfide avec la même ardeur, jusqu’à l’intervention des musiciens, qui provoqua un hurlement du patron.