TRISTAN BERNARD
LE ROMAN D'UN MOIS D'ÉTÉ
PARIS
PAUL OLLENDORFF
ÉDITEUR
DU MÊME AUTEUR
| Mémoires d'un Jeune homme rangé (roman) | 1 vol. |
| Un mari pacifique (roman) | 1 vol. |
| Vous m'en direz tant (avec P. Veber) | 1 vol. |
| Contes de Pantruche et d'Ailleurs | 1 vol. |
| Sous toutes Réserves | 1 vol. |
| Citoyens, Animaux, Phénomènes | 1 vol. |
| Deux amateurs de femmes (roman) | 1 vol. |
| Secrets d'État (roman) | 1 vol. |
| Les Veillées du chauffeur | 1 vol. |
THÉATRE
Librairie Ollendorff.
Librairie Théatrale.
Librairie Calmann-Lévy. (Théâtre complet.)
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S'adresser, pour traiter, à la librairie Paul Ollendorff,
50, Chaussée d'Antin, Paris.
TRISTAN BERNARD
LE ROMAN
D'UN MOIS D'ÉTÉ
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
Librairie Paul Ollendorff
50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
Copyright by Tristan Bernard (1909).
Il a été tiré à part de cet ouvrage
10 exemplaires sur papier du Japon: 1 à 10
25 — — de Hollande: 11 à 35
50 — — vélin: 36 à 85
numérotés a la presse.
LE ROMAN
D'UN MOIS D'ÉTÉ
CHAPITRE PREMIER
Julien.
—Pourquoi?
—Hé bien, mon vieux, parce que je suis obligé de me lever demain matin à six heures. Si nous commençons un poker, je me connais, et je vous connais: je ne me coucherai pas et, demain matin, je serai claqué pour prendre mon train.
—Hé bien, quoi! tu dormiras dans le train.
—Non, non, mon vieux! Et puis, j'ai pris toutes mes dispositions pour être tranquille cet été au point de vue galette. Suppose que ce soir je perde la grosse somme, il me faudra déplacer des fonds, écrire à un fermier: c'est huit ou quinze jours de tracas.
—Va-t-en au diable! Albert et les deux Harvey seront ici tout à l'heure. Nous jouerons à quatre, voilà tout.
Julien, ainsi congédié, s'en alla et rentra chez lui, un peu triste. Il avait fait parler, tant qu'il avait pu, la Raison, mais il n'eût pas été fâché qu'elle trouvât chez le Vice une plus forte résistance, quitte à succomber avec honneur.
Il n'avait pas sommeil. Ses malles étaient faites. Son petit appartement camphré et tout gris de housses avait pris pour l'été une figure étrangère et sèche. On avait entouré de mousseline les lampes électriques et il dut s'éclairer avec une bougie trop grande, qui ressemblait à un cierge funéraire.
Il fut content d'entendre du bruit dans une pièce du fond. Mme Duble, sa gouvernante, n'était pas encore couchée.
Il avait quitté sa maîtresse depuis le premier janvier, et il était venu s'installer dans ce petit entresol de la rue de Miromesnil, emmenant avec lui, pour faire son ménage, cette vieille ouvrière en journée.
Pendant les six mois de difficultés, de disputes continuelles qui avaient tracassé Julien et son amie, Mme Duble avait été prise par les deux amants comme confidente et comme arbitre. Julien s'était toujours incliné devant son impartialité, mais l'autre partie s'était montrée moins déférente et moins docile. L'autre partie, c'était une petite blonde, mince et exaspérée. Elle avait déjà poussé à bout trois concubins et même un mari chef de gare; mais aussitôt qu'elle était délaissée, la solitude lui donnait un air si gentil de mélancolie, d'apeurement, qu'elle ne demeurait jamais plus d'une quinzaine sans trouver un sérieux consolateur.
Mme Duble, en rendant un jour un verdict très net en faveur de Julien, s'aliéna la confiance de la petite blonde, qui prit immédiatement son chapeau, son face-à-main, son sac de voyage, et partit sans retard à Nice, chez une de ses tantes, une bonne personne qui l'hospitalisait à chaque vacance, et qui, l'aimant tendrement, passait son temps à espérer des orages, puisqu'ils lui ramenaient, comme un oiseau mouillé, sa chère petite nièce.
Julien se trouva donc, du jour au lendemain, avec un assez grand appartement à sous-louer et, sur les bras, une ouvrière inoccupée, qui avait lâché toutes ses autres clientes pour se consacrer chez ce petit ménage en bisbille à ses fonctions de conciliatrice.
Il émigra, en compagnie de Mme Duble, dans un logis plus étroit, où rien ne lui rappelait l'absente. C'était un jeune homme sensible, mais qui ne cherchait pas à attiser sa douleur. Il mit quatre jours francs à oublier son amie.
Mme Duble, l'ouvrière, était âgée de cinquante ans. A l'âge de trente ans, elle avait été mariée pendant six mois à un employé d'octroi, d'imagination limitée, qui lui révéla les gestes de l'amour, l'en blasa rapidement, et, cette double tâche accomplie, mourut discrètement d'une angine.
Mme Duble redevint vieille fille, avec une âme plus tranquille, allégée, soulagée de toute espèce de regret.
C'était tout à fait la gouvernante qu'il fallait à Julien. Même le sadique le plus paradoxal n'eût pas songé une seconde à la violenter. Julien vivait donc dans un chez-lui que ne hantait aucune vision tentatrice. Depuis qu'il avait quitté son amie, les jours où une idée lui venait, il rendait visite à une des trois ou quatre dames qu'il avait à sa disposition dans Paris. Pendant un semestre, il se trouva heureux ainsi. Son ami Harvey, le remisier, un homme jovial et peu compliqué, lui définit ainsi son bonheur: «Tu es comme un monsieur qui a vendu son automobile, et qui s'aperçoit qu'il est beaucoup plus simple et plus économique de prendre des autos-taxi.»
Mais ce raisonnement, spécieux, en somme, finit par s'user assez vite, et fit voir son revers. Dans l'intervalle de ses courses en taxi, Julien se trouvait très désappointé, très esseulé. Il se rendit compte qu'une femme, même tracassante, était nécessaire à sa vie. L'enchaînement de petits embêtements qui formait le fond de son existence, avait, en disparaissant, laissé un grand vide, que Julien n'osait encore appeler l'ennui. Il restait seul, un peu trop seul avec la divine liberté, une compagne d'humeur égale, insignifiante, terriblement monotone et parfaite, et qui, vraiment, semblait avoir perdu tous les charmes dont l'absence l'avait jadis parée.
Ses amis, qui l'accueillaient toujours d'une façon aimable, ne lui suffisaient pas. Il sentait qu'il ne leur était pas nécessaire.
Il avait souhaité maintes fois, au cours de son union, pouvoir s'échapper vers des voyages. Maintenant, il n'avait plus de goût à voyager.
Il s'en alla à Nancy passer une semaine avec son père et sa mère. Pendant toute une soirée, il se sentit heureux de retrouver la maison natale, dans ce vieux décor où s'était écoulée son enfance... Vingt-quatre heures après, il prétendait avoir reçu de Paris une dépêche pressée, et s'en allait en toute hâte.
Il pouvait se répéter qu'il avait trente-et-un ans, dix-huit mille livres de rentes, et que vraiment, il était le plus heureux des hommes. Mais, quand il s'était dit cela deux ou trois fois par jour, il fallait bien trouver autre chose à ruminer. Sa vie était triste... il hésita longtemps à se l'avouer, mais il finit par se le dire un jour, avec netteté, d'une façon si intelligible que la Providence l'entendit. La sonnette de la porte d'entrée vibra, et Mme Duble, ce matin de mai, vint dire à Monsieur qu'un monsieur l'attendait au salon.
Le visiteur était un quinquagénaire fleuri, au crâne brillant, avec des cheveux gris frisés sur les bas-côtés, et un visage empourpré, d'une belle roseur bourguignonne. C'était un seigneur de la Côte-d'Or, un des derniers champions du cosmétique à la moustache, et qui répondait aux nom et titre d'Hubert Guerchard, marquis de Drouhin.
Quand ils se furent présentés, les deux interlocuteurs s'inclinèrent, puis prirent tous les deux des positions assez incommodes sur des fauteuils en tapisserie, fort mal accueillants, en dépit du geste, purement traditionnel, de leurs bras ouverts.
—Voici, monsieur, ce qui m'amène, dit le marquis de Drouhin.
Il ajouta qu'il était ennemi des circonlocutions.
Il dit également qu'il irait droit au but.
Il n'était pas de ces gens qui cachent le vrai motif de leur démarche et ne le sortent, le moment venu, que comme une idée tout à fait fortuite et accessoire.
Non, à son avis, les plus courts chemins étaient les meilleurs. On énonçait ce qu'on voulait; la personne interpellée répondait: «Tope-là» ou «Je refuse», et tout était dit. Il n'y avait plus qu'à conclure le marché ou à tirer sa révérence. Il affirma qu'il détestait les arrière-pensées, qu'il était tout d'une pièce, et que, d'ailleurs, selon lui, il n'y avait que cette façon de traiter les affaires. Autrement, il préférait laisser tout aller, et ne plus s'en mêler, car rien ne l'impatientait comme de voir traîner les choses en longueur.
—Le plus simple, ajouta-t-il, est que vous veniez déjeuner à la maison, sans aucune espèce de façons. Je suis votre voisin; j'habite sur le boulevard de Courcelles. Nous fumerons un cigare après déjeuner, et je vous dirai tout bonnement ce qu'il en est.
Julien aurait voulu ne pas attendre davantage pour être au courant..... Mais il n'osait presser encore un monsieur si rond en affaires, et il accepta de venir le surlendemain.
—Sans aucune espèce de façons, répéta le marquis... Il faut m'excuser si je me retire. J'ai aujourd'hui une matinée terriblement chargée.
Dans l'antichambre, il aperçut sur le coffre à bois un renard empaillé que Julien tenait de son père. Le marquis en prit texte pour raconter toutes ses chasses de la saison, puis une foule de détails intéressants sur les habitudes du renard... Une pendule le rappela de nouveau à ses occupations pressantes. Il se précipita sur la porte d'entrée, et tomba en arrêt devant la forme spéciale de la serrure. Il expliqua alors à Julien un nouveau système de fermeture de sûreté qu'un inventeur était venu lui soumettre. Il avait mis deux mille francs dans cette petite affaire, histoire de s'y intéresser. Toutes les spéculations de ce genre ne rapportaient que des déboires... à l'exception, peut-être, de cette petite affaire-là qui, bien conduite... A mercredi, cher monsieur!
CHAPITRE II
Un outsider.
Le marquis de Drouhin avait un vaste château à Sennecey, à quinze kilomètres de Dijon. D'autre part, Julien possédait, dans le même pays, une ferme de quatorze hectares, qui aurait bien complété le domaine de Sennecey. Cela, Julien ne le sut que plus tard, tout à fait incidemment. Non pas, sans doute, que le marquis voulût biaiser, mais il ne trouva pas l'occasion d'en parler par la suite. Ce fut bien par hasard, quelque temps après, qu'en rencontrant Julien, à l'improviste, devant la gare Saint-Lazare, Hubert le retint sur le refuge, auprès des travaux du métro et d'un monticule de sable menaçant, sous une pluie transperçante, et qu'il lui exposa les avantages que les deux trouveraient à la combinaison en question. Ils décidèrent, sans fixer de jour, qu'ils se retrouveraient chez le notaire de Julien. Puis, on ne fit jamais plus allusion à cette affaire.
Au moment de faire pénétrer Julien dans un milieu nouveau où il va sans doute se modifier, se développer, il paraît nécessaire de fixer exactement la «condition» où il se trouve.
De même que les personnes qui ne se sont pas livrées à la pratique du sport ne se rendent pas compte de leurs moyens physiques, de même certains hommes n'ont pas l'occasion de donner, même de connaître eux-mêmes leur mesure, parce qu'ils ne se sont jamais trouvés aux prises avec les difficultés de la vie, parce qu'ils n'ont jamais été «forcés dans leur action», comme on dit pour les chevaux de courses.
Julien, enfant unique, avait passé dans sa famille une enfance monotone et choyée. Son père, un fonctionnaire du ministère des finances, avait perdu toute ambition pour lui et pour les siens, dans l'habitude du fonctionnariat.
En effet, le fonctionnaire mesure d'avance les étapes qu'il a à parcourir. Il sait que rien ne peut raccourcir sensiblement leur durée. Il perd donc la croyance au miracle qui, seul, soutient l'homme impatient et ambitieux.
Julien, assez bon élève du lycée de Nancy, avait eu des intentions de préparer tantôt Polytechnique, tantôt Normale-Lettres, suivant qu'une bonne place en calcul ou en version latine orientait ses aspirations vers l'une ou l'autre de ces deux écoles. A dix-sept ans, il avait écrit une pièce de vers, et à la suite de l'approbation enthousiaste de son voisin de classe, il avait conçu, pendant quatre mois, des rêves de gloire littéraire. Puis, un jour, il s'était risqué à montrer son poème à son professeur qui l'avait assez dédaigneusement critiqué. Il fut, pendant une semaine, très frappé par cet incident. Il hésitait entre deux partis: mépriser le jugement du professeur ou renoncer à la littérature. Il finit par donner tort à son maître. Mais il renonça tout de même à écrire.
Il vint faire son droit à Paris. Il espérait vaguement mener au Quartier une vie pittoresque, car on disait que la folle existence des étudiants de jadis allait recommencer. On allait jusqu'à parler de bérets, de différentes couleurs, qu'arboraient les diverses facultés.
Julien, qui avait un jugement un peu paresseux, mais assez juste, devinait que ces folies-là n'étaient pas sérieuses. Ses bruyants compagnons lui paraissaient trop conscients, trop raisonnablement décidés à faire la fête. L'orgie à laquelle ils devaient se livrer lui semblait trop concertée et méthodique.
D'autre part, Julien n'était guère fait pour le plaisir en bande. Il avait un petit quant à soi, un amour-propre, pas très vigilant, mais qui, de temps en temps, faisait qu'il se regardait comme un être exceptionnel.
Il ne jouissait pas naïvement des choses, il fallait que son plaisir fût un peu spécial, afin d'en tirer quelque orgueil.
Il ne mena au Quartier ni l'existence du travailleur, ni celle de l'étudiant fêtard; il travailla d'une façon médiocre et s'amusa sans aucun excès. Son passe-temps le plus agréable était d'aller aux courses. Mais il se mit dans des embarras d'argent continuels, qui, d'ailleurs, constituèrent sa principale distraction. Sa vie était jalonnée d'emprunts à faire ou à rembourser, de notes à payer...
Il avait vingt-huit ans quand une de ses tantes mourut, en lui léguant d'importantes propriétés immobilières qui lui assurèrent un revenu de dix-huit mille francs environ. A partir de ce moment, il cessa de jouer aux courses. Il avait fait souvent un poker avec des amis, au temps de ses ennuis d'argent. Quand il perdait, il geignait douloureusement. Il avait la réputation de «faire de la musique.» Il souffrait d'ailleurs de paraître aussi intéressé. Quand il se trouva à la tête d'une petite fortune, il se promit de n'en rien dire à ses amis, et de jouer, maintenant qu'il avait de quoi, avec un «estomac» qui les étonnerait. Mais il vit bientôt que la perte lui était aussi, et même plus sensible, depuis qu'il avait pris l'habitude de payer comptant. Alors il décida de renoncer au poker, où pourtant son désœuvrement le ramenait quelquefois.
Quelle opinion avait-on de Julien dans son entourage? Assez médiocre. D'après ce qui a été dit, on a pu voir qu'il avait été très peu cultivé par la vie, qu'il n'avait pas eu l'occasion de se développer, qu'il n'était pas «en condition», comme disent les sportsmen. Or, l'opinion publique, quand elle juge les gens, ne s'inquiète pas de la «condition» où ils se trouvent. Elle les suppose toujours en forme parfaite et les apprécie d'après leurs états de service, leurs performances. Les performances de Julien étaient assez faibles. Aussi le traitait-on avec un peu d'indifférence, comme un sujet sans valeur qui ne faisait ni honneur ni honte à sa génération.
A l'inverse, on accorde une «bonne presse» à des gens que, simplement, la chance a favorisés, qui ont profité d'un formidable vent dans le dos ou d'une descente. Le public qui les juge d'ailleurs ne les admire ou ne les dénigre, que par un besoin d'enthousiasme ou de critique.
Le physique de Julien ne plaidait ni contre lui ni trop en sa faveur. De taille moyenne, de visage régulier, avec ses fines moustaches châtain clair, il aurait l'air parfaitement insignifiant tant que sa vie resterait obscure. Mais aussitôt que quelque prouesse l'aurait mis en lumière, rien ne devait empêcher qu'on le trouvât beau garçon.
Le jour, enfin tout proche, où il entrerait dans le monde, c'est-à-dire dans la lice, il était évident que personne ne ferait, dès l'abord, attention à cet «outsider». On sait qu'on appelle ainsi, en terme de courses, un concurrent à qui ses états de services ne donnent pas une chance régulière, et dont le succès constituerait une surprise. D'ailleurs l'outsider, lui-même, ne se rendait pas compte de ses chances. Et c'était simplement par une attente bien humaine du nouveau et de l'imprévu qu'il sentait vaguement que sa vie allait changer.
... Julien, cependant, s'était occupé de prendre des informations sur le marquis de Drouhin. Mais il ne faisait pas partie du même monde, et la première personne à qui il s'adressa, l'aîné des Harvey, qui était à la Bourse, ne connaissait pas le nom en question. Un ingénieur, assez haut fonctionnaire de la traction à la Compagnie du Nord, leva les yeux de côté, chercha quelques instants dans ses souvenirs, et n'émit que cette réflexion d'ordre général: «Vous savez, ce monsieur peut très bien s'intituler marquis, sans être vraiment marquis. De nos jours, les titres sont à qui veut les prendre.»
Julien se dit: «Au fond, je ne risque rien d'aller chez ces gens-là. Une fois chez eux, je me rendrai bien compte.» Le mardi soir, il rencontra, aux Folies-Bergère, un camarade de régiment, un monsieur qui était dans l'automobile, garage ou assurance. Julien lui dit, dans la conversation, qu'il déjeunait chez le marquis de Drouhin.
—Fichtre! dit l'autre. Vous vous mettez bien!
—Vous le connaissez? demanda Julien.
—Si je le connais! Ce sont des gens tout ce qu'il y a de plus «hurf».
—Bonne noblesse? demanda négligemment Julien.
—Premier choix. Ce ne sont pas des aventuriers.
—En effet, dit Julien, ce monsieur m'avait fait bonne impression...
—Et qu'est-ce que vous direz de sa femme? Justement elle est venue l'autre matin à l'Auto-Hall. Son mari faisait le prix pour une voiture. C'est une femme dans les vingt-cinq à trente ans, blonde, fort élégante, enfin à la hauteur.
Il ajouta, non sans brutalité, qu'il aimerait mille fois mieux passer la nuit avec cette dame toute nue qu'avec Julien tout habillé, et releva cette plaisanterie un peu «usagée» en disant affectueusement à Julien: «Mon vieux, vous ne vous formaliserez pas de cette préférence.»
Julien sourit avec complaisance, puis il quitta son ami à première occasion, afin d'être seul, tout seul, avec son rêve et la dame blonde.
Comment était-elle? Faudrait-il lui apporter des fleurs? Il ne le pensait pas. Et, en tout cas, s'il lui en apportait, il fallait qu'elle y vît seulement l'hommage d'un monsieur poli, et pas du tout la moindre intention.
Il était probable qu'elle était très adulée. Julien ne lui ferait pas la cour... Si c'était vraiment une jolie femme, tant mieux. Il aimait bien regarder les jolies femmes. Mais quelle satisfaction pour un jeune homme de son âge de se sentir sûr de soi, en dehors de leurs atteintes!
Certes, de sa maîtresse partie, Julien regrette toutes sortes de petites câlineries, de caresses tendres et machinales. Mais ce n'est pas cela que pourra lui donner la marquise de Drouhin. Admettons, folle hypothèse, qu'il songe à faire la cour à cette dame. Poussons les choses au mieux, admettons qu'il réussisse à se faire aimer d'elle... Ce sera encore des transports, on lui dira qu'on l'aime, que l'on tient à lui. Mais il a eu de cela à satiété; il n'y tient presque plus.
De deux choses l'une: ou le cœur de cette dame est libre, alors, le prendra qui voudra, ou alors elle aime quelqu'un d'autre, et Julien n'est pas homme à venir dissocier un couple bien uni...
Il allait, faisant ainsi des rêves divers, tout le long du chemin. Et quand il arriva chez lui, il avait déjà possédé, refusé et consolé plusieurs fois le cœur de cette marquise qu'il n'avait pas encore aperçue.
CHAPITRE III
La marquise.
Le lendemain, Julien était prêt à onze heures du matin. Il avait chez lui tout ce qu'il fallait pour s'habiller convenablement. Justement on venait de lui apporter une jaquette neuve.
—Quelle cravate? avait demandé Mme Duble.
—N'importe laquelle.
Mais il repoussa celle que Mme Duble lui tendit, et, pendant un bon quart d'heure, réfléchit, hésita devant le tiroir aux cravates. Finalement, il se décida pour un vert sombre...
Mme Duble l'habilla comme on arme une jeune fille pour le bal.
Il se trouva un peu bête d'être tout prêt une bonne heure avant le moment de s'en aller. Il n'avait aucune course à faire. Il ne voulait pas se promener, car le sol de la rue était gras.
Il marchait donc à petits pas, dans sa chambre, un peu gêné, contre son habitude, dans ses vêtements.
Ne sachant que faire, il s'assit devant son bureau; ce qui fit croître en lui son impression de désœuvrement. Il jeta un coup d'œil sur un tas de papiers d'affaires, mais c'était un dossier poudreux et salissant...
A qui écrire? Il adressa une commande à une maison d'hydrothérapie pour un appareil dont il ajournait l'achat depuis deux ans. Puis il envoya un chèque à son médecin, pour une petite note d'honoraires. Tout cela ne lui prit qu'un quart d'heure à peine. Ses parents, il leur avait écrit la veille. Et que leur dire? Il ne pouvait pas leur raconter ce qui l'occupait, et qu'il allait voir une dame blonde que l'on disait fort jolie.
Et puis, s'il disait à ses parents qu'il déjeunait chez un marquis, ils feraient des histoires à n'en plus finir. Ils montreraient la lettre à toute la famille, et cette ostentation semblerait ridicule à bien des gens.
De guerre lasse, il demanda à Madame Duble son livre de comptes, et, simplement pour passer le temps, il l'examina avec une minutie inaccoutumée; ce qui sembla froisser sa gouvernante. Julien s'en aperçut, et, très ennuyé, s'efforça d'être le plus aimable possible, afin d'effacer chez elle cette impression fâcheuse.
Le marquis lui avait dit midi et demi. Pour ne pas arriver trop tôt, il fallait partir à midi trente-cinq. Il redoutait beaucoup son arrivée dans ce pays nouveau, son entrée dans le vestibule, puis la pénétration pénible dans un salon inconnu, au milieu d'invités... Tout ce cérémonial lui fut épargné. Quand son fiacre le déposa devant l'hôtel du marquis, il vit une foule sur le trottoir. Le marquis de Drouhin était sur le siège d'une automobile arrêtée, dont le moteur tournait avec un bruit formidable.
—Bonjour! bonjour!... Très gentil d'être venu! lui cria son hôte. Vous voyez, c'est une voiture nouvelle qu'on vient de m'amener. Mais je n'aime pas son bruit. Ne trouvez-vous pas?
Julien fit une moue de pure complaisance.
—Il faudra prendre la voiture, dit le marquis à son chauffeur, et la conduire chez M. Pellin. M. Pellin, ajouta-t-il pour Julien, c'est l'ingénieur de la fabrique. Je tiens à ce qu'il entende lui-même le bruit de ce tacot-là.
—Vous savez, monsieur, dit le chauffeur, ce n'est rien de ça. C'est plutôt que la voiture est un peu neuve.
Il ajouta quelques explications que Julien entendit confusément: des organes essentiels n'étaient pas encore rodés, une pièce ne tournait pas rond...
—Il vaut mieux que M. Pellin voie ça, et surtout qu'il l'entende, insista le marquis. Est-ce que vous vous y connaissez en automobile? demanda-t-il à Julien, en l'entraînant vers la maison.
—... Oui, oui...
—Moi non plus, dit le marquis. C'est une grande lacune chez moi. Je puis dire, sans me vanter, que je comprends à peu près tout, sauf la mécanique. Ainsi, savez-vous combien il m'a fallu de leçons pour apprendre l'anglais? Cinq. Pour la musique, c'est à peu près la même chose. Je joue n'importe quel air que j'ai entendu une fois. Il n'y a que les histoires de moteur que je n'ai jamais pu me fourrer dans la tête. Seulement, n'est-ce pas, j'entends toujours si un bruit est bon ou s'il est mauvais. Vous allez monter avec moi dans ma chambre. Je n'ai pas encore fait ma toilette ce matin, et je suis sûr qu'il y a des gens d'arrivés. Nous n'avons pas besoin de nous presser, car nous attendons un de mes amis qui est toujours en retard. Et, avec cela, il a si mauvais caractère qu'on n'ose jamais se mettre à table sans lui...
Il avait fait monter Julien, une fois le perron franchi, par un petit escalier tournant qui menait droit à un cabinet de toilette plein d'appareils à douches très compliqués.
«Bon! se dit Julien. Moi qui ai commandé le mien ce matin, par désœuvrement, après avoir attendu deux ans! J'aurais dû attendre encore deux heures de plus, et demander où s'achètent ces appareils qui me paraissent beaucoup mieux.»
Cependant, le marquis se déshabillait.
—J'ai été voir, dit-il, une faucheuse électrique américaine...
Il se mit à la décrire, mais Julien ne l'écoutait pas: il se demandait si le marquis allait se déshabiller complètement devant lui. Il le vit ôter tranquillement son gilet de dessous, ses chaussettes, son caleçon, et apparaître bientôt tout nu, bien replet et rose. Cependant, il continuait à décrire la faucheuse électrique, et Julien l'écoutait, en le fixant bien dans les yeux, pour ne pas paraître gêné, et aussi pour ne pas regarder plus bas.
S'étant bien arrosé et bouchonné, le marquis passa dans la chambre à côté pour se rhabiller...
—Descendez toujours au salon, dit-il à Julien en ouvrant une porte. Vous serez gentil de dire à la marquise que je serai prêt dans un instant. Tenez, descendez cet escalier, vous trouverez une porte; vous n'aurez qu'à la pousser, elle donne sur le salon.
Julien suivit ses prescriptions. Il poussa la porte indiquée, et se trouva brusquement dans une grande pièce claire, au milieu d'une dizaine d'inconnus... Il aperçut tout près de lui, trop près, la marquise, qui était la seule femme présente...
Son entrée s'était faite sans solennité pour une première entrevue. Il se présentait tout de go, avec trop peu de recul. Il salua la maîtresse de maison, et dit, en se reprenant: «Mons... Le marquis m'a prié de vous dire qu'il allait descendre...» Puis il se présenta:
—Julien Colbet...
—Mon mari m'a beaucoup parlé de vous, dit la marquise.
Elle déclina les noms et qualités des personnes qui se trouvaient là, pendant que Julien la regardait et se disait: «Mais elle n'est pas si bien que ça! Est-elle même jolie?»
C'était une grande femme blonde, très mince. Elle portait une sorte de robe-peignoir en dentelle, qui tombait d'une seule pièce. Il semblait qu'elle n'eût ni seins ni derrière, ni rien de ce qui constitue un corps de femme. Mais son visage était fort doux, très blond et un peu languissant. Elle parlait lentement, comme une personne qui ne fait aucun effort de séduction, et qui tient simplement le charme de sa voix et de sa figure à la disposition des invités.
—Allons, je suis tranquille, se dit Julien. Et j'aime mieux ça. Je croyais que ma vie allait être bouleversée. Je reste libre, et je vais regarder tous ces gens.
Il ne regarda pas grand monde ce jour-là. Il y avait trop d'invités. Et le destin ne s'était pas préoccupé, dans ce choix qu'il soumettait à Julien, de diversifier tous ces individus par des différences violentes. On voyait passer trois ou quatre messieurs blonds qui se ressemblaient, deux barbes noires à peu près identiques. Seul, un petit homme grisonnant, à la moustache raide et au menton hostile, se détacha cette fois du groupe de ces inconnus. C'était le quinquagénaire caustique, et il fit un peu peur à Julien. Pendant le déjeuner, sa moquerie s'exerça sur le marquis. Ils se rendaient le service de se taquiner, d'attiser mutuellement leur verve.
Julien avait été placé à la gauche de la marquise. Qu'est-ce qu'il allait pouvoir lui dire? Arriverait-il à trouver les douze paroles espacées qui le conduiraient à la fin du repas? Ou bien fallait-il tout sortir en une fois, lui en servir une bonne tartine, et passer ensuite la main à l'autre voisin, qui, somme toute, avait des devoirs égaux.
Mais que lui dire? Il avait bien un récit de voyage en Auvergne, avec deux ou trois scènes de paysans qui avaient déjà fait leur effet dans d'autres milieux. Mais il n'osa pas le risquer. Il se borna donc pour le moment à écouter les personnes que la marquise écoutait, de façon à pouvoir échanger avec elle des commentaires et des signes d'intelligence. Puis on parla d'aviation. La marquise demanda à Julien s'il avait vu voler Wilbur Wright. Il n'avait pu aller au Mans...
—J'y suis allée, dit la marquise, et j'en ai rapporté une très vive impression.
Quel bonheur! elle allait raconter quelque chose! Et il ne se rendit pas compte de ce qu'elle disait, tant il mettait de préoccupation à l'écouter. Il lui fut facile, le récit terminé, de trouver quelque chose à dire sur les miracles modernes, sur ces problèmes si longtemps cherchés, et qui sont résolus tout à coup, presque en même temps. Tous deux tombèrent d'accord sur ce point que l'on vivait dans une féerie véritable, et que le plus beau, c'est que très peu de personnes avaient l'air de s'en douter.
Il raconta un voyage qu'un de ses amis avait fait en dirigeable. Puis ils parlèrent de l'auto. Elle préférait les autos découvertes, ce qui était d'une véritable chauffeuse. Elle revenait d'une tournée de quinze jours dans le Finistère...
En somme, ils se parlaient très aisément, très abondamment, sans compter, et sans réserver quelque chose pour un autre repas. A tel point que la marquise négligea complètement son voisin de droite, un vieillard chenu, mangeur minutieux. Elle s'en aperçut tout à coup, fit un signe d'intelligence à Julien, et dit au vieillard:
—Nous parlions des pardons de Bretagne...
Julien se sentit flatté. La différence était nette. Avec le voisin, c'était la conversation de commande, obligatoire, tandis qu'avec lui, c'était la causerie heureuse et spontanée.
Au fumoir, la marquise accompagna ces messieurs. Elle n'aimait pas fumer, mais elle prit une cigarette pour mettre ses invités à l'aise.
C'est à ce moment que se fit la première rencontre de Julien et du quinquagénaire caustique. Il s'appelait le baron Thonel. Il était administrateur de mines, et très calé. Mais, avec sa mâchoire nerveuse, il tirait sur les longs cigares du marquis comme sur un fumeron à deux sous. Pour cette première entrevue avec Julien, il fit trêve à sa causticité un peu fatigante, même pour lui.
—C'est la première fois que je vous vois ici! dit-il à Julien.
—Oui, dit Julien. J'ai fait la connaissance du marquis il y a deux jours.
—Oh! ce bon Hubert! dit le baron. Je l'embête! Je l'embête! Mais comment trouvez-vous la marquise?
Julien eut un tremblement charmé.
—C'est la plus jolie femme de Paris, dit le baron. Nous en parlions l'autre soir, et quelqu'un lui opposait Mme Kerlon. Mais il n'y a aucun rapport. Celle-là a une allure que l'autre n'aura jamais. C'est ça qu'il faut considérer chez une femme. Je sais bien qu'en ces matières il ne faut pas consulter le suffrage universel, mais son impression personnelle. Cependant, c'est un fait bien caractéristique que cet accord général sur la beauté de notre amie.
Personne n'avait une esthétique plus docile que notre ami Julien. Il partagea immédiatement l'opinion du baron, sanctionnée par tant d'autres approbations. Il n'hésita pas à trouver la marquise très belle, et quand il rentra chez lui, il sentait bien qu'il l'aimait.
—Ah! madame Duble! dit-il à sa bonne. Ah! chère madame Duble!
Pourquoi cet élan de tendresse vers sa vieille gouvernante?
CHAPITRE IV
Deuxième entrevue.
Antoinette! elle s'appelait Antoinette!
Pour que Julien fût tout à fait pris, il manquait encore quelque chose; il fallait que la marquise fît un pas en avant, un tout petit pas. Julien se croyait fier. Il était, plus exactement, paresseux, mettons un peu lâche. Il avait peur des rebuffades, et n'aimait pas se donner du mal.
Sans qu'il s'informât davantage, des détails sur le marquis et la marquise de Drouhin lui étaient arrivés de tous côtés. Les deux jours qui suivirent le déjeuner chez Antoinette, Julien, par un phénomène bien connu, entendit prononcer plusieurs fois le nom de ses nouvelles connaissances, ce nom qu'il ignorait totalement une semaine avant. Mais il pensa qu'on l'avait peut-être prononcé déjà devant lui, sans qu'il le piquât au passage.
Il n'entendit rien de défavorable sur la réputation de la marquise de Drouhin. Et il cherchait encore à s'expliquer l'impression brutale qu'Antoinette avait produite sur cet ami, qui avait rencontré la jeune femme à l'Auto-Hall. Allons! ce camarade de régiment était un grossier compagnon qui ne pouvait parler d'une femme d'une façon convenable. Julien, lui, ne pensait à rien d'autre qu'à des entretiens délicieux avec cette longue et mince et délicate Antoinette. Il n'imaginait aucun rapprochement physique, et il lui semblait même impossible que jamais, dans une conversation avec elle, il pût être amené à effleurer certains sujets.
Julien, jeune homme intelligent, était d'une nature confiante, et se trouvait bien de sa naïveté. Son premier mouvement fut toujours de faire crédit à de nouvelles connaissances. Dans les affaires, il ne pouvait jamais imaginer que ce monsieur de bonnes manières pût jamais révéler une âpreté cupide. De même une dame élégante et fine n'avait pas de pensées indécentes. Il savait très bien que sa confiance pouvait lui attirer des déconvenues. Mais il avait cette vague impression qu'il valait mieux pour lui être crédule que méfiant, et qu'il n'aurait dans la vie pas plus de chances de se tromper que n'en ont certains malins, toujours disposés à prêter à leur prochain des sentiments intéressés et des idées perverses à leur prochaine.
Au déjeuner du marquis, Antoinette avait disparu assez rapidement, sans prendre congé des invités. Le marquis, quand Julien s'en alla, lui fit promettre de revenir bientôt, mais sans indiquer de jour. Et Julien connaissait déjà assez son hôte pour savoir qu'il n'y avait pas à être fixé sur ses intentions, pas plus que le marquis ne les connaissait lui-même. Le «à tout de suite» pouvait signifier demain, ou: dans deux ans.
Julien n'avait pas songé à demander quel jour il pourrait rendre visite à la marquise. D'ailleurs, même s'il y eût songé, il n'eût sans doute pas osé... étant donnée l'intimité profonde et compromettante qui existait déjà, dans son esprit, entre lui et Antoinette.
Pendant trois ou quatre jours, il n'entendit parler de personne. Aussi l'absence faisait-elle son œuvre. L'image de cette dame blonde toute en dentelles, immatérielle, presque divine, grandissait dans son souvenir, le remplissait tout entier. En même temps, un besoin de présence féminine le poussa à visiter chaque jour une des trois ou quatre personnes obligeantes qui composaient son harem disséminé et économique. Il se montra avec elles plus tendre et plus loquace, plein de pitié pour leur intelligence secondaire qui ne comprenait pas Wilbur Wright. Mais elles étaient du sexe à qui il devait Antoinette, et il fallait les aimer pour cela. Le soir, il dînait tout seul au restaurant, et la musique des tziganes le jetait dans une telle émotion qu'il se cachait la tête dans ses mains, comme un homme qui réfléchit, afin de pouvoir pleurer tout à son aise. Il pleurait délicieusement.
Il ne souffrait pas d'être séparé d'Antoinette. Peut-être se sentait-il plus tranquille, à l'aimer ainsi tout seul. Il n'avait pas besoin de se gêner avec lui-même, et de brider sa passion.
Aussi fut-il obligé de se faire une raison, quand il reçut une invitation à goûter de la marquise, qui l'attendait avec quelques amis et amies dans un hôtel anglais à la mode.
Il allait être forcé d'agir, de surveiller ses regards et ses paroles...
Le beau temps de son amour solitaire était passé.
Julien, on l'a vu, n'était pas tout à fait un jeune homme inexpérimenté, et peu fait aux usages du monde. A vrai dire, il n'avait pas fréquenté une société aussi élégante que celle d'Antoinette; mais il avait vécu à Paris, et dans une bourgeoisie d'un niveau social assez élevé. Il aurait tout au moins de la méfiance et de la prudence, quand il irait dans le grand monde. Il n'y serait pas gauche, mais timide et réservé.
Il avait déjà été plusieurs fois dans les thés à la mode, mais il ne connaissait pas l'hôtel anglais où l'avait convié la marquise de Drouhin. Il se présenta dans un vestibule élégant, sobre, tout en acajou. Il feignait de ne pas regarder autour de lui, en donnant son pardessus d'été au vestiaire, d'un geste distrait et le plus machinal possible. Il promena sur l'assemblée un regard flegmatique, aperçut la marquise installée dans un coin de salon avec quelques dames et se dirigea vers elle sans trop de hâte. Il avait eu un moment d'hésitation avant de retrouver Antoinette, toute différente cette fois. Ses formes apparaissaient dans sa robe souple, une robe couleur de sable clair. Elle portait un chapeau démesuré, une sorte de construction aérienne qui ressemblait à la fois à une pagode et à un jardin suspendu. Elle eut pour Julien un sourire tout à fait aimable, qui ne le satisfit pas. C'était trop et trop peu. Il aurait souhaité plus de sentiment caché. Ce fut sa première déception. Il ne se rendait pas compte qu'il ne s'était pas fait chez Madame de Drouhin un travail parallèle à celui qui s'était effectué dans son propre esprit.
Quand il s'était trouvé pour la première fois en présence d'Antoinette, une sorte de réclame préparatoire avait attiré son attention sur la marquise, tandis que lui, Julien Colbet, n'était qu'un inconnu pour elle. Il avait sans doute produit une impression favorable. Mais l'attention de la jeune femme n'avait pas été attirée suffisamment sur cet aimable voisin de table pour qu'elle se fût rendu compte qu'il lui avait plu. Il y avait donc un «handicap» dans cette passion naissante. Il était parti avec beaucoup d'avance sur elle, et il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'elle ne l'eût pas encore rejoint. Mais comme il ne voyait pas clairement ces raisons, il fut très déçu.
D'autre part, la conversation ne fut pas accueillante. Il y fut question d'un divorce prochain entre personnes qu'il ne connaissait pas. Il attendit que ce sujet fût épuisé, comme on attend, au coin d'une rue, le passage d'une file de voitures. Il garda seulement par politesse un air intéressé. Puis on parla d'une pièce récente qu'il n'avait justement pas vue. Le seul personnage masculin qui, avec Julien, assistait à ce goûter, prit la parole. C'était un bon causeur amateur de force moyenne, un homme blond, au regard fin. Il était professeur quelque part, et se lançait depuis peu dans ce milieu mondain. Il arrivait là, toujours assez documenté sur quelques sujets actuels, et muni de deux ou trois paradoxes pas trop redoutables. Comme il en imposait aux dames, et qu'elles ne voulaient pas risquer en sa présence des opinions qu'elles n'étaient pas sûres de pouvoir défendre assez brillamment, on ne le contredisait pas, on le laissait sortir tout ce qu'il avait à dire. Puis on se hâtait de passer à un autre sujet. Ou bien une personne, en se levant, entraînait la dislocation de tout le groupe. C'est ce qui arriva ce jour-là. Antoinette, avec des simulacres de tentatives pour retenir ses invités, leur tendait néanmoins une main condescendante. Julien, qui avait tout son temps à lui, se crut obligé de faire l'homme pressé, et se retrouva, l'instant d'après, très désemparé, dans l'avenue des Champs-Élysées. Puis il se dit que la marquise allait sortir derrière lui, que peut-être elle l'apercevrait de sa voiture, et qu'elle verrait qu'il n'avait aucune espèce de but. Alors il se mit à marcher très vite et disparut dans une rue latérale.
Allons! il fallait encore une fois renoncer à cette aventure... Et c'était bien mieux ainsi. Il n'était pas fait pour ce monde-là. Il détestait ces bavardages insignifiants de jolies oiselles, et ces pédants pour dames, qui venaient pontifier au milieu d'elles. Il chanta encore un hymne, gonflé d'un enthousiasme factice, à la froide liberté. Puis il alla dîner au restaurant, chercha en vain à organiser un poker, ne trouva même pas ce soir-là un camarade avec qui passer la soirée, et promena désespérément dans un music-hall son âme vraiment trop libre et trop délestée.
CHAPITRE V
L'invitation.
Il était remonté chez lui, plus désœuvré que jamais. Il avait passé dans son petit bureau. Sa bibliothèque était pleine de volumes. Mais pour le moment il boudait tous ces livres bavards et pleins d'aventures mensongères. Il s'assit un instant sur un fauteuil, le chapeau sur la tête, la canne à la main. Il était en visite chez lui. Le fait est qu'il n'avait plus de chez lui, plus de port d'attache, puisque rien ne le retenait nulle part. Il n'avait même pas envie de dormir, et s'il passa dans sa chambre, ce fut pour ne pas rester où il était.
Or, sur la petite table près de son lit, bien en évidence, Madame Duble avait posé une grande enveloppe grise portant l'adresse de Julien, et qui n'était pas venue par la poste. Et, dans la lettre, une petite écriture ronde, pas poseuse, avait tracé ces mots:
«Cher monsieur, je n'ai pu vous faire cet après-midi une commission dont mon mari m'avait chargée. Nous partons en Touraine la semaine prochaine. A partir du mois de juillet, nous aurons chez nous quelques amis. Voulez-vous vous joindre à eux? Écrivez-nous tout de suite pour nous dire: oui. Nous voulons savoir d'avance sur qui nous pouvons compter...»
Julien trouvait que l'intimité entre lui et le couple Drouhin s'établissait avec une brusquerie un peu rapide. Il n'eût pas été étonné que la marquise, dès la première entrevue, lui eût accordé son âme et son corps. Mais l'inviter à passer chez elle une partie de l'été!... Pourquoi? Quel intérêt avait-il pour ces gens-là, qui se jetaient ainsi à sa tête?
Il ne se l'expliqua que plus tard. Le marquis avait eu un instant la pensée de faire une affaire avec lui. Mais plus tard il n'y pensa plus. Quand une de ces idées lui venait, il mettait tout en œuvre pour la réaliser. Puis, tout à coup, il n'en était plus question. C'était un intrigant volage, un cupide un peu distrait. Julien supposait toujours chez autrui une continuité de vues, une persévérance dans les préoccupations, qu'il n'avait jamais lui-même. Le marquis, après avoir eu l'idée de lui acheter sa ferme, avait agi en conséquence; par la suite il devait changer d'avis. Cette liaison commencée par intérêt, pouvait très bien devenir sentimentale. Il arrive qu'on exploite ses amis, et qu'on veuille tirer avantage de liens purement désintéressés au début. Il peut arriver, par contre, qu'on fasse ses amis de gens avec qui le pur intérêt vous a mis en contact, et que l'on a eu, grâce à cette circonstance, l'occasion de connaître et d'apprécier.
Julien ne s'était pas dit tout cela. Mais après avoir pensé simplement: «Ces gens sont bien pressés avec moi!» il se coucha de très bonne humeur, en se félicitant d'avoir trouvé un endroit pour passer son été. Enfin, cette belle saison, souvent si morne, s'annonçait pour lui toute parée d'imprévu! Il s'endormit sur ces aimables projets, heureux aussi d'avoir renoué avec la marquise...
Il allait écrire, le lendemain, qu'il acceptait, quand le marquis vint, en personne, chercher la réponse. Il formula d'une façon plus précise les termes de l'invitation. A partir de juillet, ils recevaient leurs amis en Touraine. En août, ils allaient à Deauville, puis ils finissaient leurs vacances dans leur propriété de Bourgogne. Il était bien entendu que Julien passerait un mois avec eux, un mois et pas moins. Car ils tenaient à ce que leurs invités restassent avec eux jusqu'à la fin de leur séjour, ayant horreur des villégiatures troublées par des séparations et des adieux.
Voilà donc pourquoi Julien, un soir du mois de juillet, rentrait dans un appartement plein de housses, avec l'espoir déjà un peu fatigué d'aller modifier sa vie au château de Bourrènes, sur les bords de la Loire...
Il y avait beaucoup songé pendant tout le mois. Par moments, il en était malade d'impatience. C'est à ces heures-là que, pour faire filer le temps plus vite, il allait jouer au poker. Et il se produisit ce phénomène qu'il prit trop de goût à ce passe-temps, tel un monsieur qui, dans le salon d'un médecin, ramasse au hasard un livre, pour tromper l'attente, et qui s'y attache tellement qu'il est ennuyé quand la porte s'ouvre brusquement et que c'est enfin son tour.
Julien s'était de nouveau enlisé avec bien-être dans une petite vie tranquille, et le moment était venu d'en changer. Fatigué de son impatience, il avait chassé de son esprit l'image adorable de la marquise, et cette image en avait profité pour ne plus revenir. Allons! c'était une remise en train!... Julien se coucha, ce soir-là, en pensant à ses amis qui jouaient au poker. Il souffla sa bougie en se disant qu'il faudrait se lever à six heures et qu'il aurait ainsi très peu de repos, puisqu'il aurait beaucoup de peine à s'endormir. Mais le destin s'amusait à déjouer ses pronostics. A peine eut-il soufflé sa bougie, qu'il s'éveilla, et vit sa fenêtre rayée de jour... Comment? Madame Duble ne l'avait pas réveillé? Mais il n'était que cinq heures à peine. Il avait encore une bonne heure à rester au lit. Cette heure dura plus longtemps que le reste de la nuit. Car il s'endormit et se réveilla une demi-douzaine de fois, en rêvant chaque fois qu'il se levait et qu'il allait à la gare avec des fortunes diverses, manquant le rapide, ou l'attrapant, ou errant à demi-vêtu sur une large voie encombrée de rails, pendant que couraient dans les deux sens une quantité de trains entre lesquels il fallait choisir le bon. Enfin, un wagon-salon, ouvert à plein ciel, l'amenait dans une grande allée, juste devant le perron d'un château... quand un coup frappé à sa porte le réveilla pour tout de bon. Alors, il eut envie de tout envoyer au diable et de rester tout l'été dans son lit, sans mettre une jambe dehors, sans se laver, sans manger, en ne prenant d'autre distraction que de changer de côté... Mais Madame Duble ouvrait les volets. Toute la lumière des cieux envahit la chambre. Julien se retourna du côté du mur. Ce mur lui-même était aveuglant. Julien ferma les yeux. Un jour tout rouge traversa ses paupières. Le jour vainqueur le traquait dans toutes ses retraites. Aucune résistance n'était possible. Julien se rendit, s'assit brusquement sur son séant, envoya dinguer ses couvertures, et se dirigea, les jambes nues, à pas sauvages, vers son cabinet de toilette.
Il était allé la veille s'acheter une belle malle de cuir jaune vraiment très élégante. Mais il l'avait prise un peu grande, de crainte d'être obligé, comme il lui arrivait toujours, avec sa vieille malle, de monter dessus, à genoux, pour arriver à fermer la serrure. Bien qu'il eût renouvelé complètement sa garde-robe, il eut l'humiliation de ne pouvoir remplir cette nouvelle malle importante, et madame Duble avait beau répéter qu'il valait mieux avoir trop de place que pas assez, Julien se promit bien de défaire sa malle sans témoin, une fois arrivé au château.
CHAPITRE VI
Vers du nouveau.
Julien, en chemise, s'était assis avec tristesse sur une chaise cannée. Il s'était fait réveiller trop tôt. Pour prendre le train de huit heures cinq au quai d'Orsay, ce n'était vraiment pas la peine de se réserver deux longues, deux interminables heures. Et puis, il se tourmentait de n'avoir pas assez faim pour son petit déjeuner qu'il prendrait plus tôt que d'habitude. Il se sentait aussi en détresse que le jour de son départ au régiment. Et pourtant il s'en allait vers une vie somptueuse, mouvementée, vers une dame séduisante! Mais il ne se sentait en appétit ni pour le plaisir ni pour la gloire des aventures sentimentales. Il était peut-être encore temps d'envoyer un télégramme mensonger au château de Bourrènes et de passer son été à Paris en menant au café une existence abrutissante, paisible et supérieure. Mais il savait bien qu'il n'était pas capable de prendre une résolution de ce genre et qu'il suivrait toujours moutonnièrement sa destinée.
Il s'oublia tant à rêver qu'il se mit presque en retard. Il laissa refroidir son déjeuner, en dépit des avertissements réitérés de madame Duble, avala trop rapidement deux œufs sur le plat, plus assez chauds, et s'en alla avec la crainte obsédante de s'être chargé l'estomac et d'avoir compromis pour un jour ou deux la quiétude de ses fonctions digestives.
Le voyage était court. C'était à peine trois heures de rapide, suivies d'une demi-heure de petit train à partir de Saint-Pierre-les-Corps. Dans le rapide, Julien avait pour compagnon un monsieur grisonnant, qui s'était puérilement déguisé en voyageur, avec un grand ulster gris et une casquette. Un petit jeune homme, au coin, en face, se glorifiait d'une attitude contraire: le chapeau sur la tête, la canne à la main, il s'était assis là, bien qu'il partît en Espagne, comme pour un voyage à la Porte-Dauphine, dans un compartiment de la Ceinture. Le monsieur en ulster s'était encombré d'une véritable bibliothèque, romans, avec ou sans gravures, livraisons, hebdomadaires illustrés, quotidiens: il avait de quoi lire jusqu'au Pôle Sud. Le petit jeune homme était assis sur le bord du coussin. Il n'avait pas voulu prendre de journaux, et lisait, malgré lui, les journaux de l'autre qui avaient glissé à terre, pendant que leur possesseur s'était endormi dans un coin...
Julien prit l'air occupé d'un homme poli, que rien de l'existence de ses voisins n'intéresse. Il n'aurait pas été fâché pourtant de lier conversation avec eux, ne fût-ce que pour leur dire incidemment qu'il allait passer un mois au château de Bourrènes. Mais le rapide arriva à Saint-Pierre sans qu'ils eussent échangé deux paroles, et il les quitta pour la vie.
Le petit train qui attendait Julien à Saint-Pierre, était attelé d'une locomotive en cuivre jaune, une petite cafetière vénérable et démodée, qui fumait et crachait comme à ses premiers jours. Le compartiment de première était encadré d'un compartiment de seconde et d'un compartiment de troisième. Il régnait à l'intérieur une chaleur poussiéreuse, qui sentait la houille et le vieux drap sec. Julien essaya d'ouvrir les vitres, mais c'était un travail surhumain. Il ne réussit qu'à noircir ses gants. Il s'affaissa, résigné, sur des coussins très durs. On entendit un coup de sifflet; puis, après un long silence, le wagon se remua douloureusement, et se mit à danser à droite et à gauche avec un bruit affreux.
Julien savait qu'il devait descendre à la deuxième station. Après un temps très long, la danse cahotante mourut sur une plainte rauque. Était-ce la fin du voyage? Ce train-là brûlait peut-être la première station; Julien ne s'en était pas informé. Il tira sa montre qui ne marchait plus. Il regarda par la vitre l'écriteau de la station. Mais c'était probablement un nom secret, que personne n'avait le droit de connaître. Julien n'aperçut qu'un petit hangar en bois, rigoureusement anonyme. Il entendit un grognement... N'était-ce pas la voix du bétail qu'emmenait le fourgon de queue? La vitre refusant de s'abaisser, il dut ouvrir la portière. Mais il n'y avait personne dans la gare, ni employés, ni voyageurs. A sa grande surprise, Julien constata cependant sur la machine la présence de deux êtres noirs à voix humaine, dont l'un put lui apprendre que la station de Grevecey, qui l'intéressait, était en réalité celle qui allait venir.
Après un nouveau siècle de marche rugueuse, Julien arriva enfin à Grevecey. Cette gare était aussi déserte que la précédente... Julien, une fois descendu, se pencha par-dessus la barrière, et aperçut une voiture à deux chevaux. Un cocher, en jaquette de drap gris, était sur le siège. Julien se risqua... C'était bien la voiture du marquis de Drouhin?
Le cocher inclina simplement la tête.
Julien, timide, crut bon d'ajouter:
—Je suis la personne que M. le marquis attend.
Le cocher voulut bien dire que M. le marquis était avec le chef de gare, à la consigne des bagages.
Le chef de gare, homme d'équipe et distributeur de billets, arrivait justement en courant, pour descendre la malle de Julien. Le marquis, ennuyé, le suivait à quinze pas.
—Croyez-vous? dit-il à Julien. Voilà trois jours que nous attendons un pneu arrière, que j'ai demandé par dépêche en grande vitesse, et rien n'est encore arrivé.
—Il est peut-être dans le fourgon, dit le chef de gare.
Il était dans le fourgon... Le marquis reprit sa bonne humeur, et fit alors fête à Julien.
—Firmin! Firmin! cria-t-il ensuite à son mécanicien, nous avons le pneumatique!
Un chauffeur blond, qui était resté en arrière, arriva, très élégant, vêtu de beige, et guêtré de cuir fauve.
—Je pensais bien, monsieur le marquis.
—J'ai également, dit le chef de gare, un petit colis pour madame la marquise. Si monsieur le marquis veut s'en charger?
—Prenons-le, dit le marquis, pendant que nous y sommes.
On chargea la malle sur le siège, avec le petit colis de la marquise. Le mécanicien s'assit sur le strapontin, en prenant le pneu devant lui, et l'on installa Julien dans le fond de la voiture: la cargaison était au complet. L'expédition à la gare avait été fructueuse. Le marquis ramenait, comme pièces de choix, un pneu et un invité.
Julien, dans la voiture, s'appliqua à prendre et à garder un air de parfaite aisance. Il s'aperçut d'ailleurs que le marquis ne faisait pas attention à lui; ce qui le soulagea de sa contrainte. Hubert avait entamé une conversation avec son mécanicien, qui était à son service depuis peu de temps, et que Julien n'avait pas encore vu. C'était un jeune homme aux traits réguliers, très fier de sa beauté. Il s'étudiait à parler lentement, et d'une façon distinguée, ce qui donnait plus de relief à certaines incorrections dont s'émaillaient ses discours.
—Ce pneu-là est meilleur comme qualité, disait-il, que tous ceux que l'on a eus jusqu'alors. Toutefois, ce que j'ai peur, c'est qu'en cas de crevaison sur la route, ça nous perde davantage de temps, étant plus difficultueux à monter.
Julien s'aperçut bientôt qu'en dépit du léger avantage moral que lui donnait sur Firmin une plus exacte connaissance de la syntaxe, il était toujours dominé, quand il se trouvait en sa présence, par la compétence, et surtout par l'autorité, sûre d'elle-même, de ce chauffeur. Et la conquête de la marquise, lui semblait, à certains égards, moins impossible, que celle de l'orgueilleux Firmin.
Cependant la voiture allait bon train, sur une route blanche pareille à bien des routes, que bordaient des champs pareils à d'autres champs. Et Julien l'impatient, qui attendait du nouveau dans sa vie, était encore déçu de cette éternelle ressemblance des choses... On arriva à un petit village qui se trouvait à mi-route du château, ainsi que le révélait un poteau du Touring-Club. Le marquis se fit arrêter devant la mairie, demanda à parler au maire, qui était dans les champs. Sans égards pour la hâte de Julien, et sans considérer que l'heure du déjeuner approchait, le marquis se fit conduire dans la campagne, et s'en alla à travers les labours pour rejoindre un lointain vieillard, avec qui il entra en conférence...
Julien ne savait que penser, et se demandait: Quel cas fait-on de moi? Évidemment le marquis tenait à l'avoir, puisqu'il l'invitait à passer un mois chez lui. Mais, une fois qu'on l'avait eu, on le traitait comme un invité sans grande importance, puisqu'on le laissait en plein soleil pendant trois quarts d'heure, poussiéreux du voyage, et sans se demander s'il n'avait pas déjeuné le matin d'un peu trop bonne heure. Il se faisait d'ailleurs ces observations pour la forme, car au fond il était assez content que le marquis, ne se gênant pas avec lui, lui laissât par là même un peu plus de liberté.
Hubert revenait cependant du champ avec le maire, sans se presser, en s'arrêtant parfois, et en parlant avec véhémence. Une fois assis dans la voiture, il fit signe au cocher d'aller au pas, pour que le maire, qui cheminait à côté d'eux, pût encore s'entretenir avec lui jusqu'au tournant de la route.
Julien entendit vaguement qu'ils parlaient de la construction d'un chemin. Ils n'étaient d'ailleurs pas en discussion: ils semblaient parfaitement d'accord. Aussi renchérissaient-ils mutuellement sur les arguments qu'ils s'apportaient l'un à l'autre, et n'en finissaient-ils pas de se donner raison... Julien vit arriver avec satisfaction leur poignée de mains... Mais ce n'était pas le signe définitif de la séparation. Car le marquis posa le poing sur l'épaule du maire et, après lui avoir répété, les yeux dans les yeux, quelle était la ligne de conduite et la marche à suivre, ne lui laissa tourner le dos que pour le rattraper par un bras, et lui redire encore: «C'est bien entendu!», et lui faire un résumé complet de tout leur entretien.
—Pressons, pressons! dit-il au cocher, aussitôt que le maire se fût éloigné. Puis il voulut bien s'occuper de Julien. Non pas qu'il eût un remords de l'avoir négligé: mais il avait toujours besoin de s'occuper de quelque chose, et Julien, par fortune, se trouvait sous sa main.
Il demanda à Julien depuis combien de temps il habitait la rue Miromesnil, combien il payait de loyer, quels étaient les différents prix d'appartements dans la maison, combien valait le mètre superficiel à cet endroit, puis il supputa, étant donné le prix probable de la construction, quelle était la valeur du mètre construit, et si, étant données les charges, on obtenait un rapport de quatre ou de quatre et quart pour cent...
Le cocher abordait une côte, à bonne allure.
—Pas si vite, les chevaux! cria le marquis. La petite bête de droite relève de maladie, dit-il à Julien. C'est une petite bretonne très dure, mais que j'ai eu tort de mettre un peu brusquement au service de Paris. Vous la regarderez tout à l'heure. Elle ne paie pas de mine; mais elle vaut quatre fois l'autre jument. Et pourtant, dans une foire du pays, la grande qui est d'aspect plus massif, ferait certainement beaucoup plus... Moi, qu'est-ce que vous voulez? Je vais à l'auto, puisque tout le monde y vient. Mais s'il ne reste qu'un cheval sur la terre, il sera dans mes écuries. Seulement, c'est un peu décourageant tout de même. La vitesse est brutale. L'année dernière, j'avais un anglo-normand qui trottait le kilomètre sur route en une quarante, attelé à mon phaéton. Et l'on se faisait gratter par des autos de rien du tout. Près de Vernou, le tacot d'un curé nous a passé devant... Moi, il n'y a pas plus calme que moi. Je suis un vieux père Tranquille. Seulement, quand je suis dans une voiture, je ne veux pas qu'on me fasse le poil. Demandez à Firmin...
... On s'arrêta encore pour faire la conversation avec un grainetier, qui venait de livrer du fourrage. Puis, comme on arrivait à l'entrée d'une grande allée, au bout de laquelle Julien vit enfin une construction blanche qui pouvait être le château, le marquis mit pied à terre, et alla vérifier des pièges, qu'il avait fait disposer derrière une haie.
Les arrivées de Julien chez la belle marquise manquaient toujours de solennité. Antoinette et ses invités s'étaient mis à table. On n'attendait jamais le marquis. Autrement on se fût exposé à renoncer à tous les projets de promenade de l'après-midi...
—A table! A table! dit Hubert. Vous vous nettoierez après.
On le laissa à peine rendre ses devoirs à la maîtresse de la maison. Le marquis le conduisit à un bout de la table, où les retardataires, par pénitence, étaient relégués. Puis il alla s'asseoir lui-même à l'autre bout.
CHAPITRE VII
Dénombrement.
La conversation reprit, très tumultueuse, et Julien, à la faveur de ce vacarme, passa inaperçu, et put regarder paisiblement les personnes qui l'entouraient. Il se mit à compter les convives et il lui fallut refaire l'opération trois fois, car il ne se rappelait jamais s'il avait commencé à partir de la marquise exclusivement ou inclusivement. Quand il fut sûr de son chiffre: douze, il put se livrer à l'examen détaillé de chaque personne.
A ce moment, son voisin de gauche, un petit jeune homme blond, de vingt ans à peine, remarqua son regard scrutateur. Il lui vint en aide, et lui nomma un à un tous les assistants.
—En face de la marquise, cette jolie brune, c'est sa cousine, Anne de Restel. Elle a marché résolument à la mésalliance en épousant Lorgis, le fabricant de moutarde et de légumes conservés. C'est ce petit homme à binocle qui a l'air d'un pion. On l'appelle ici le marchand de petits pois. Son père, qui a fait la maison, lui a légué six à huit millions. Le marchand de petits pois n'a eu qu'à laisser reproduire naturellement ses millions, comme des toutous dans la rue: ce qui fait qu'il en a près de trente à l'heure actuelle. Il s'occupe très bien de sa maison. Et avec ça, c'est l'homme le plus fin et le plus cultivé de toute la bande. Il dégotte mal, mais c'est un monsieur...
... A côté de lui, c'est Mme Jehon, la femme du sculpteur. Elle a une voix magnifique. Vous vous en foutez. Et moi aussi. Mais nous n'y couperons pas chaque soir de: «Divinités du Styx!» ou quelque chose dans le même ton. Son mari, la belle barbe grise à côté de ma voisine, c'est le sculpteur en question. On lui doit une dizaine de monuments commémoratifs. On a dit très longtemps qu'il avait du talent: c'est possible qu'il en ait tout de même. Mais pour tout ce qui n'est pas sa sculpture, c'est un «outil» de première série. En ce moment, il ne parle pas. Il est comme un boa engourdi. S'il se réveille dans trois ou quatre jours, vous verrez ce qu'il va vous sortir. De l'autre côté de la marquise, c'est Jacques de Delle, l'organisateur des comédies de salon, des garden-parties et autres mornes réjouissances. Il paraît vingt-deux ans. Il en a quarante-six. Il a exactement l'importance d'une crécelle ou d'un grelot, à votre choix. Il est presque aussi insignifiant que sa femme, vous voyez, la pauvre rouquine maigre à côté du marchand de petits pois. C'est la fille d'un fabricant de sommiers; elle est très riche; il l'a épousée il y a deux ans; il lui fait maintenant jouer la comédie; elle n'a pas le moindre don. De l'autre côté de la marquise, c'est Georges Dessiré, un secrétaire d'ambassade, le type du vieux Parisien. Je ne vous en dis pas plus long. Vous l'entendrez à l'œuvre. C'est l'homme qui proteste contre l'envahissement du bridge, en disant que c'est la mort de la conversation. Et comme il représente ici la «conversation», je n'ai pas hésité. J'ai appris le bridge. La jeune femme qui est à ma gauche est l'institutrice des petites de Restel. C'est une Anglaise de bonne famille et très gentille. Vous ne la jugerez pas aujourd'hui. Elle a très mal aux dents... Voilà, vous connaissez tout le monde. Il ne reste plus à vous présenter que le guide du musée. J'ai vingt ans. Je suis arrivé d'Angleterre il y a trois mois. Et je suis le fils du premier lit de votre hôte, le marquis de Drouhin.
Comme Julien le regardait, un peu étonné, le jeune homme se mit à rire.
—Je parie que mon père ne vous avait pas dit qu'il avait un fils, et que la marquise était sa seconde femme. Oh! ce n'est pas qu'il ait voulu vous le cacher le moins du monde! Ce n'est pas un homme à rien taire de sa vie. Non! Il n'en a pas trouvé l'occasion, voilà tout! Si la conversation était tombée sur l'Angleterre, par exemple, ou sur les universités, il vous aurait signalé incidemment qu'il avait un fils à Oxford.
Il disait cela gaîment, sans aucune amertume; il avait, quand il regardait le marquis, un sourire, qui n'était pas dénué de tendresse...
—Vous verrez. On ne s'ennuie pas ici plus qu'ailleurs. Ce n'est pas tout à fait au complet. Nous attendons deux couples que papa tient à faire venir, parce qu'ils sont de son monde, et qu'il veut les épater en leur montrant des artistes. Le sculpteur, lui, est de fondation. Quand il a eu la médaille d'honneur, papa en a été heureux et fier, comme lorsqu'il remporte le premier prix pour une bande de bœufs, au concours agricole.
Julien écoutait le jeune homme, qui l'amusait et l'effrayait un peu. Il l'écoutait en riant avec prudence. Et, de temps en temps, il jetait un regard à la marquise. Il la trouva plus belle qu'à Paris, plus libre, plus animée, plus brillante. Et il regarda aussi madame Lorgis, qui était en face d'elle. C'était une jolie femme brune, au teint mat, au visage sympathique et paisible. Le regard de Julien allait de l'une à l'autre. Il écoutait mal ce qu'on disait autour de lui, un peu étourdi par ce milieu nouveau, pendant qu'on lui servait rapidement tous les plats qu'il avait manqués.
Le fils du marquis s'était tourné du côté de la jeune Anglaise. Il essayait, par des plaisanteries, de la distraire de son mal de dents. Julien pensa à tout ce que lui avait raconté ce jeune homme. Il était à la fois content de le trouver là, et un peu ennuyé de se dire qu'il n'était plus isolé dans ses pensées; ce jeune compagnon, sans nul doute, voudrait avoir ses impressions, et Julien sentait qu'il les lui livrerait immanquablement, car il paraissait si expansif, si allant, qu'il était difficile de rester avec lui sur la réserve.
—Comment trouvez-vous cette petite Anglaise? dit le jeune homme, en se levant de table. C'est tout à fait un chopin pour un invité tel que vous. Moi, je ne peux pas la chauffer, parce que je suis chez moi. D'ailleurs, j'ai ma petite amie, à Tours, une petite Bordelaise dont j'ai une peur affreuse. Je suis avec elle depuis deux ans. Elle est venue avec moi en Angleterre...
Le fils du marquis était aussi bavard que son père. Mais son bavardage plaisait davantage à Julien. Il sentait le jeune homme plus près de lui, moins distrait que le marquis, et moins égoïste.
—Madame Lorgis est une femme admirable, dit le jeune homme. Moi, je suis de ceux qui la préfèrent à la femme du patron. Antoinette n'est pas du tout mon type. Et j'ajouterai que c'est heureux. Car, avec ma perversité naturelle, j'aurais été tenté de tomber amoureux de ma marâtre. Et j'en aurais beaucoup souffert, étant très vertueux, malgré la liberté de mes propos. Nous sommes très bons camarades, elle et moi, avec un peu de méfiance, si vous voulez, de manque d'abandon. Il faut vous dire qu'on se voit pas mal, tous les étés, mais qu'on se connaît très peu. Depuis que je ne suis plus un gosse, je n'ai pas causé avec elle pendant un quart d'heure de suite... Vous, je crois qu'elle vous plaît. Vous la regardiez pas mal à table, et avec l'assurance d'un monsieur pas très sûr de lui. Regardez-la donc; ça ne présente aucun inconvénient; vous n'irez pas très loin avec elle. Elle est tout de suite très aimable, mais elle n'est jamais plus aimable que ça. C'est le type de la femme sérieuse. Et j'en suis bien content pour le patron, car avec sa façon de semer les gens, d'oublier qu'ils existent, s'il avait eu affaire à une autre personne, il était tout désigné pour les plus fâcheuses aventures... Je vais dire à ces dames que je vous fais visiter le château. Ce qui nous permettra de couper au café. L'heure du café est ici la plus sinistre, étant donné le choix d'embêteurs que papa a su rassembler autour de lui. Il n'y a que le marchand de petit pois qui soit agréable... mais vraiment agréable. Seulement, il faut l'avoir tout seul. Avec les autres, il ne desserre pas les dents... Une seule recommandation: dites que vous ne savez pas jouer au billard, car papa est un vieil amateur de ce noble jeu. Il jouerait avec vous matin et soir, toutes affaires cessantes...
Il avait emmené Julien dans une grande cour ouverte sur un côté. Ils allèrent jusqu'aux écuries.
—Voilà, dit le jeune homme, où j'ai passé toute mon enfance. Je m'asseyais auprès du coffre, et j'enfonçais mes bras nus dans l'avoine froide. J'adorais cette odeur de grain et de crottin de luxe. Au moment du déjeuner ou du dîner, on criait: Henri! du côté des écuries. On était toujours sûr de me trouver par ici... Maintenant, je commence à me blaser un peu sur les chevaux. Il faut vous dire que, tel que vous me voyez, je suis dragon. Je fais mes deux ans à Tours, et j'ai beau connaître très bien le colonel et les officiers, je ne suis pas encore mon maître au régiment. Comme fils du marquis de Drouhin, je suis guetté par les soldats égalitaires. Ils sont une dizaine là-bas à compter mes jours de permission. Seulement, comme je suis bon garçon, je commence à les «avoir» un peu et, d'ici quelque temps, quand j'aurai fait faire à chacun d'eux trois ou quatre promenades en auto, ils me laisseront à peu près tranquille. Je pourrai demander une permission de huit jours; on ne pipera pas à l'escadron...
... Ils étaient assis, Julien et lui, sur des bottes de paille. Henri, tout en parlant, jouait avec des brins. Julien était pris par le charme de cette intimité subite. C'est une impression que son nouvel ami dut éprouver en même temps que lui, car ils restèrent rêveurs l'un et l'autre, et la conversation s'arrêta. Henri se leva au bout d'un instant, et se mit à arpenter le sol dallé...
—Ah! nos écuries ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles étaient jadis. Tous les box étaient occupés, et il y en a vingt-huit. Maintenant, nous n'avons plus que neuf chevaux, et les box vacants servent de débarras. C'est un véritable musée de vieux harnais. Papa n'a pas attelé à quatre depuis deux ans. Les chevaux de selle sont promenés chaque matin par les hommes d'écurie. Papa ne veut pas vendre, parce qu'il est l'homme de cheval traditionnel. Mais au fond, il n'a plus aucun goût à ça. Et il fait semblant de croire, de temps en temps, qu'un de ses chevaux a quelque vice pour avoir un prétexte de s'en débarrasser...
Henri s'aperçut tout à coup qu'il accaparait son hôte, et qu'il fallait sans doute le ramener au salon. Cette remarque, pleine de sollicitude, coïncida avec un désir de faire sa sieste, qui lui était venu depuis quelques instants...
—Je ne vous ai pas vanté, comme j'aurais dû le faire, l'architecture du château. Il est de l'époque Louis XIII, comme je suppose que vous l'avez remarqué. Si vous ne l'avez pas remarqué, je ne vous en veux pas. Ce qui est, à coup sûr, plus intéressant pour vous, c'est qu'il a été fortement restauré intérieurement. On n'a guère conservé que les murs; tout ce qui est habitation est complètement moderne. On a dû vous «désigner» comme on dit au régiment, la petite chambre du deuxième, qui donne sur la grande allée. C'est la chambre des invités nouveau-nés. Ils ont droit, la première année, à cette vue magnifique, dont ils sont dispensés dès leur second séjour...
CHAPITRE VIII
Travail d'approche.
Cependant ils étaient arrivés dans une sorte de hall attenant à la salle à manger. C'est là que l'on prenait le café. Un bridge était déjà installé, qui réunissait le marquis, le marchand de petits pois, le sculpteur, et la jeune institutrice, qu'on avait dressée à cet exercice. On profitait, pour s'asseoir autour de la petite table carrée, du moment où le vieux Parisien, fatigué par son travail stomacal, était monté dormir dans sa chambre. Une autre petite table, vouée au bézigue chinois, groupait Mme Jehon, la chanteuse, Mme Lorgis et Jacques de Delle, l'organisateur de comédie. La petite rouquine docile, sa femme et son élève, suivait son jeu avec émotion.
La marquise était toute seule, penchée sur son ouvrage, quand Julien rentra avec le vicomte.
—Hé bien, Henri! Vous avez fait voir la maison?... Je suis sûre qu'il ne vous a rien fait voir du tout, et qu'il est allé avec vous bavarder dans un coin. Et maintenant il est temps qu'il aille dormir...
—Mais non, fit Henri, un peu gêné.
—Il s'est levé ce matin à quatre heures, dit Antoinette à Julien. Ils ont fait des manœuvres toute la matinée. Et il est venu à midi en auto... Allez vous coucher, Henri.
—Vous permettez? dit Henri à Julien.
Et il s'éloigna avec satisfaction.
—Il vient ici presque tous les jours, dit Antoinette. C'est un très dur métier...
Elle se tut. Et Julien ne trouvait rien à dire. Il était venu cependant pour la conquérir. Mais ce que lui avait dit Henri l'avait un peu glacé. Elle était si sérieuse que cela? Conquête impossible? Ou conquête très difficile? Julien se trouvait envahi par une grande lâcheté... D'autre part, s'il était venu à la campagne, c'était pour s'occuper.
Il eut alors l'impression d'être en grande détresse parmi tous ces étrangers.
—Vous travaillez beaucoup, je vois? dit-il à la marquise.
Elle se mit à rire. Sans doute, elle avait senti qu'il disait cela pour dire quelque chose.
—Je travaille le moins que je peux. Il n'y a rien qui m'ennuie comme ces petits travaux-là. Je fais des ronds au crochet. Il en faut quatre cents pour faire un couvre-lit, et j'en ai fait une trentaine en deux étés. Vous voyez que c'est de la prévoyance, et que mon couvre-lit me servira pour mes vieux jours.
... Mais, ajouta-t-elle, si ce n'est pas amusant à faire, c'est encore moins amusant à regarder.
—... Je ne veux pas vous empêcher... dit Julien.
—Laissez donc... Laissez-moi croire que je quitte mon ouvrage par politesse... Et allons un peu nous promener...
Ce fut évidemment pour Julien une des heures les plus pénibles de sa vie. Il souffrit cruellement de ne rien pouvoir dire à cette dame. Et pourtant la conversation entre eux, lors de leur première entrevue, avait été aisée, presque heureuse. Mais on ne pouvait pas éternellement parler d'aviation, sous prétexte que ça leur avait bien réussi la première fois. Et d'ailleurs, même sur ce sujet favorable, Julien n'aurait peut-être rien imaginé de nouveau.
Il essaya les châteaux de Touraine, parla de Chaumont, de Chambord, de Chenonceaux. Mais il ne trouvait rien que de banales épithètes. Il n'arrivait pas à sortir, à propos de cette excursion classique, la moindre impression neuve et ingénieuse. Une comparaison entre l'auto et la voiture à cheval ne fut pas plus féconde... On ne pouvait encore gloser sur les hôtes du château, que Julien connaissait à peine... Il fut sur le point de faire l'éloge de Henri, le beau-fils de la marquise. Mais il ne savait pas au juste quels étaient les sentiments d'Antoinette, et il préféra remettre à plus ample informé ce thème d'entretien.
Le soulagement de Julien fut grand, quand, au détour d'une allée, il aperçut brusquement le château. Il n'osa pas revenir de ce côté-là, marqua un temps d'arrêt, de façon à laisser à la marquise l'initiative du retour.
—Bertrand, dit la marquise à un valet de chambre, quand ils arrivèrent dans la cour du château, conduisez monsieur Colbet à sa chambre. A tout à l'heure, monsieur Colbet.
Julien, tout en suivant le valet de chambre, dressait son rapide et désastreux bilan de sa première rencontre avec Antoinette...
—Voilà. C'est réglé. Je ne trouve rien à lui dire, du moment que je ne peux pas lui faire la cour. Pour l'intéresser, il faudrait lui faire deviner que je l'aime. Or, est-ce que je l'aime?... J'étais avec elle tout seul. Je pouvais lui parler. Et je n'en ai pas profité. Et même, est-ce que je tenais à en profiter?
Il ne faisait pas entrer en ligne de compte un élément important: il s'était levé de très bonne heure, et sa journée avait été, somme toute, fatigante. Sa faiblesse d'imagination n'avait sans doute pas d'autre cause.
La chambre de Julien attenait à un cabinet de toilette, où se trouvait une grande armoire. Le valet de chambre lui demanda s'il fallait défaire la malle. Il se souvint qu'elle n'était pas tout à fait pleine, et qu'il s'était promis de la défaire lui-même. Mais il était dans une minute de fatigue, où il ne tenait pas à son prestige. Il laissa le domestique ranger ses vêtements et son linge dans l'armoire du cabinet, se laissa tomber sur un fauteuil de sa chambre, et s'endormit profondément, après un vague regard à un portrait de général qui se trouvait au-dessus du lit.
Quand il se réveilla, le domestique était parti, et il eut un moment de désarroi, jusqu'à ce qu'il eût retrouvé le chemin de la réalité, et donné un nom à l'endroit où il était. Il se sentait mal à son aise, et ennuyé. Il était peut-être très tard... Et quel vêtement mettre pour le dîner? Il aurait pu, sans doute, s'en informer auprès du domestique. Il ouvrit la porte de sa chambre, et vit un grand couloir désert... Était-il seul dans le château? Il vint se rasseoir sur le fauteuil, et découragé, regarda sa chambre.
C'était bien le type de la chambre d'ami. Tentures de cretonne claire, lit également en cretonne. Le sucrier était à son poste, ainsi que la carafe d'eau. La pendule était démodée. C'était une belle pendule en retraite. Elle n'ornait plus les appartements de réception. Elle n'avait droit qu'aux honneurs secondaires des chambres d'amis. Plus tard, quand elle serait devenue ancienne, et quand l'approbation d'une autre époque serait venue confirmer le goût de son époque natale, elle serait de nouveau remise à la place la plus glorieuse. Des chenets en cuivre jaune accomplissaient un stage du même genre.
Julien constata avec satisfaction qu'il y avait des lampes électriques, mais il vit aussi sur la cheminée des bougies de renfort, et se rappela qu'à table, le marquis avait dit qu'il fabriquait lui-même son électricité au château. Il tourna un bouton. Rien ne s'alluma. Mais la lumière ne marchait peut-être qu'à partir d'une certaine heure.
En passant dans le cabinet de toilette, il vit que Bertrand y avait déposé un pot d'eau chaude: ce qui l'obligea à faire une toilette au moins sommaire. Mais il ne savait toujours pas si l'on dînait ou non en smoking. On frappa à la porte. C'était le salut, l'apparition d'une voile à l'horizon de l'île...
—Avez-vous bien dormi? lui demanda Henri.
Julien n'aimait jamais avouer qu'il avait dormi. Il concéda avec peine qu'il avait sommeillé un peu...
—Vous vous habillez pour le dîner?
—Oui... justement... Et je me demandais quel costume...?
—Veston, veston. L'année dernière encore, on s'habillait. Mais maintenant, c'est fini. On se croyait obligé de faire des dîners énormes. On mangeait trop, et on dormait mal... Mais je vous laisse... Je vous retrouverai en bas. J'étais venu voir où vous en étiez...
Quand Julien descendit, il vit trois ou quatre des hôtes du château, qui se promenaient devant le perron. Il eut alors l'impression bien nette du désœuvrement somptueux de tous ces gens. Sur des tables et des chaises de jardin, des livres brochés traînaient. Les habitants de cette belle résidence lisaient avec rage, se réfugiaient avidement dans d'autres vies imaginaires. Des journaux du jour gisaient sur le sol. Une corbeille à ouvrage oubliée laissait voir une grosse pelote de laine, que piquait une épingle d'écaille... Pour le moment, on était un peu rasséréné, parce que l'heure du dîner approchait. On allait enfin pouvoir s'occuper, grâce à ces vieilles, traditionnelles et vraiment précieuses fonctions de la nutrition.
Julien aperçut le marchand de petits pois qui se promenait avec Henri. Celui-ci s'éloigna pour aller donner des ordres au mécanicien, qui devait le ramener le soir, à Tours. Lorgis, à qui Henri avait sans doute parlé du nouvel arrivant, vint à lui, comme un homme prévenu, et déjà présenté.
—Ce pauvre Henri est obligé de nous quitter à neuf heures et demie pour rentrer au quartier.
—C'est un bien agréable garçon, dit Julien, qui sortait volontiers une opinion, dès qu'il la croyait destinée à faire naître un écho approbateur.
—Il est charmant, dit Lorgis. Je le dis avec une certaine fierté. Car c'est moi qui l'ai façonné un peu, et qui l'ai amené à prendre conscience de ce qu'il est vraiment. Je vois avec plaisir que vous l'avez bien jugé. C'est qu'il y a tant de gens qui ne l'ont pas compris, et qui l'ont considéré trop vite comme un petit garçon mal élevé. Mettons qu'il soit mal élevé. On est allé jusqu'à dire—pas devant moi—que c'était un petit voyou. Un brave petit voyou en tout cas, beaucoup plus honnête que des gens plus corrects d'apparence, et beaucoup plus gentilhomme que bien des gentilshommes de ma connaissance. La vérité est que c'est un petit bougre très indépendant, qui n'a voulu accepter aucune consigne. Mais ça ne l'empêche pas d'avoir naturellement les sentiments d'un chic type. Ça existe, vous savez. Il a l'esprit actif, toujours en éveil, de son papa. Cependant il a moins de courants d'air dans la tête. Le marquis est un brave homme, c'est entendu. Mais il manque trop de fixité. Il est constamment sorti. Chaque idée qui passe l'agrippe au passage. Je pense toujours, en le voyant, à cette figure de quadrille, la boulangère, où les cavaliers font cinq ou six tours de valse, et changent de danseuse. Hubert danse perpétuellement la boulangère avec les idées. C'est d'ailleurs ce qu'on appelle un brave homme, car il ne trahira jamais ses amis. Mais il les oubliera, et, comme résultat, ce sera le même prix.
Julien regardait son interlocuteur, le marchand de petits pois. C'était un petit homme à binocle et à moustache mince. Cet archi-millionnaire ressemblait à un modeste principal-clerc, à qui ses moyens pécuniaires limités ne permettent pas l'achat d'une étude. Il fallait vraiment savoir que ce n'était pas un esprit ordinaire pour remarquer quelque flamme dans ses yeux. Il lui manquait, pour les gens superficiels, de ne s'être pas fait un visage de penseur: une noble tête imberbe, dégagée de tout poil embarrassant, afin qu'elle puisse se lancer, telle une planète, dans l'éther et dans l'infini.
Julien n'avait aucune peine à croire Lorgis, quand celui-ci prétendait avoir façonné le jeune dragon. Car il retrouvait, en écoutant parler le maître, toute la tournure d'esprit du disciple, sa façon de juger les gens, avec des formules évidemment éprouvées déjà et fixées, mais auxquelles une hésitation habile donnait le charme frais d'une de ces trouvailles que la conversation fait naître.
—Bifurquons sans en avoir l'air, dit Lorgis, car je vois Jehon et le Parisien spirituel qui viennent de ce côté. Ils font leur promenade de coucher de soleil. Ils échangent de belles idées, en se disant que ce ne sera pas long, et que la cloche du dîner les délivrera l'un de l'autre. Jehon se dit: «Tenons-nous bien. Nous sommes avec un homme d'esprit. Pas d'emballement naïf.» Et pendant ce temps-là, l'homme d'esprit se surveille, car il ne veut pas, aux yeux de l'éminent artiste, passer pour un plaisantin. Alors il s'épuise à décrire le coucher du soleil... Jehon cherche éperdument un mot d'esprit, pour montrer qu'il en trouve à l'occasion. Mais où je l'aime surtout, c'est quand il se promène tout seul dans les allées... Il ne pense à rien: il ne fait que ruminer les épithètes glorieuses qu'on lui sert dans les journaux. Il se répète qu'il est un «probe» artiste, et regarde le vide avec des yeux grands ouverts... Attention! voici, sur le perron, l'apparition lamentable de Jacques de Delle! Il est triste de ne pas s'être habillé pour le dîner. Tout s'en va, tout se perd. Et il languit, parce qu'il est venu pour organiser... Organiser quoi? Une matinée de verdure, parbleu!... Et la troupe d'amateurs ne rapplique pas! Vous ne connaissiez pas Jacques de Delle? C'est un numéro. Garçon très sot, très vide et très roublard. De la roublardise futile, une habileté qui tourne à blanc. Pendant trois ans, il a fait une cour, instinctivement très adroite, à Hubert. Pourquoi? Pour organiser chez lui cet été une matinée de verdure... Glorieux résultat! Le lascar a pourtant réussi un mariage fructueux. La petite bestiole rouquine qui l'accompagne a voulu l'avoir: elle l'a; et elle ne le quitte pas. Chose curieuse, étonnante, déconcertante, ce Delle falot, souriant et neutre d'aspect, est un lubrique que l'on ignore. Il rôde le matin dans les chambres, et chauffe gaillardement les bonnes. J'ai été stupéfait, quand j'ai appris que la virilité pouvait tourmenter un être pareil. Je croyais que l'organisateur de spectacles mondains devait être insexué. Mes notions de physiologie étaient en défaut... Il me dégoûte un peu depuis que je sais ça. Je ne dis pas que j'aime les cyniques, et je préfère, certes, que les gens sensuels, devant le monde, ne fassent pas voir leurs instincts. Mais, au moins, qu'ils les cachent bien, car si ça vient à se savoir, leur discrétion, élégante et honorable, nous fait l'effet, et malgré nous, d'une hypocrisie un peu ignoble.
A ce moment, la cloche du dîner, une cloche au son clair, se mit à sonner lentement.
—Voilà ce qu'on attendait! dit Lorgis. Le dîner! Chacun l'écoute, ce bruit enchanteur, avec l'air de ne pas l'entendre, tout en continuant à causer avec sa voisine. Il n'y a de malheureux que les goinfres trop pressés, qui ont goûté stupidement, sans avoir la patience d'attendre, et d'aborder le grand repas avec leur plein appétit!
Ils revinrent à pas lents devant le perron, où les dames étaient déjà toutes arrivées. Elles s'étaient très bien accommodées de la nouvelle prescription de costume sans-gêne. Elles en profitaient pour sortir des peignoirs somptueux, décolletés, aux manches larges, et qui n'étaient, somme toute, que des robes de soirée moins ajustées, et plus lascives.
Julien était placé, cette fois, à côté d'Antoinette. Il était de bonne humeur. Il avait une faim joyeuse. Pour éviter le faux jour, on avait fermé les volets de la salle à manger. L'électricité ne marchait pas. Mais on avait pris de sages précautions, et des candélabres, surchargés de bougies, baignaient la salle d'une lumière douce et éclatante à la fois. Après le potage, Julien profitant de ce qu'Antoinette ne le regardait pas, avala d'un trait un verre de bourgogne puissant, en laissant au fond, selon les traités de bienséance, la stricte petite flaque réglementaire. Un domestique, vraiment bien stylé, lui remplit son verre à nouveau, et Julien put en boire, posément et décemment, la moitié. Le repas fut de plus en plus agréable. Julien mangea bien, en adressant de temps à autre à sa voisine des sourires de sympathie, qui ne voulaient rien dire, mais qui les rapprochaient beaucoup plus, elle et lui, que leurs stériles entretiens de l'après-midi. Il était content. Il se laissait vivre. Il n'écoutait que vaguement ce qu'on disait autour de lui, juste assez pour «être là», si on lui adressait la parole.
Après le dîner, à la faveur d'une nouvelle disparition du diplomate, pas très solide de l'estomac ce jour-là, un nouveau bridge se reconstitua. Le pauvre petit dragon avait pris congé, pour rejoindre sa chambrée à Tours. Madame Jehon s'était mise au piano. Elle avait chanté en s'accompagnant elle-même. Et cette musique acheva d'enivrer Julien... On avait ouvert les grandes portes-fenêtres. La nuit était caressante et toute ardente d'étoiles. La marquise et Julien allèrent s'asseoir, sans se donner le mot, sur le perron.
Julien, qui ne savait plus exactement ce qu'il disait, et croyait parler au hasard, fut merveilleusement servi par son instinct. Il raconta simplement combien il avait été malheureux l'après-midi de ne savoir que dire, et de ne pas retrouver cette communion d'idées miraculeuse où il s'était trouvé avec la marquise, à leur première entrevue. Puis il raconta toute sa vie, et, sans mentir, découvrit dans son passé des malheurs, des déceptions, des douleurs délicates, auxquelles il n'avait jamais pensé jusque-là. Sous les beaux veux d'Antoinette, il revécut sa vie ancienne avec un cœur plus tendre. Sa grandeur d'âme, sa miséricorde, dans toute son aventure avec sa dernière petite maîtresse, prirent tout à coup une beauté qu'il n'avait jamais soupçonnée. Bien entendu, il ne prononça pas un mot qui pût ressembler à une déclaration. Mais le malheureux qui vient chercher protection auprès d'un dieu n'a pas besoin de lui dire qu'il l'adore. Sa prière, sa misère parlent pour lui. Antoinette sentit, beaucoup mieux que s'il le lui avait dit expressément, qu'elle était pour Julien l'être tutélaire. C'était le seul langage que pût écouter jusqu'au bout cette femme merveilleusement honnête. Rien ne pouvait lui faire oublier ses devoirs, si ce n'était un autre devoir. Et elle se sentit émue d'une grande pitié pour cette douleur d'homme, que la musique, un bon dîner, un chaleureux bourgogne avaient rendue si éloquente.
CHAPITRE IX
L'amie et l'ami.
Il n'avait pas dit formellement à Antoinette: «Je vous aime». Mais toute cette conversation équivalait à un aveu. Or, Julien était fait de telle sorte qu'un aveu avait encore plus d'importance pour lui que pour la personne même à qui cet aveu s'adressait. C'était comme la consécration de ses sentiments. A partir de ce soir-là, ce fut, pour lui, officiel: il aimait Antoinette.
Dès lors, le château fut habité. Et le reste du monde devint à peu près inexistant. Le temps eut deux aspects bien distincts: les instants troublés où elle était là, les instants, moins heureux, mais plus tranquilles, où elle était absente.
Julien, pour le moment, était amoureux. Il n'envisageait pas du tout qu'il pût devenir l'amant d'Antoinette. Il y avait en lui, comme en beaucoup d'autres hommes, deux hommes différents: le gourmet qui s'attardait, et le conquérant à l'âme sèche, pressé d'en finir, d'enregistrer une victoire. C'est cet être despotique et avide qui nous pousse à terminer au plus vite la lecture d'un livre qui nous plaît et où il ferait bon cependant s'éterniser.
Julien aurait dû prolonger ce stage passionné auprès d'Antoinette. Mais son despote intérieur le forçait à agir. Il lui soufflait cette raison: la jeune femme attendait peut-être une cour plus agressive, et pouvait s'étonner, se vexer même, de cet amour trop patient.
C'était d'autant plus absurde qu'il ne se sentait aucun désir. Il n'imaginait pas la possession d'Antoinette. Il était même effrayé à l'idée de cette profanation.
D'ailleurs, aucune idée sensuelle ne le tourmentait. Mais c'était un homme de préjugés. Il se figurait qu'il ne pouvait supporter quelques jours de chasteté. Au bout d'un certain temps, il était nécessaire, raisonnable, sage, d'assouvir ses instincts. Il jeta sur l'effectif féminin du château un regard circulaire. L'institutrice anglaise, que lui avait signalée le jeune vicomte, ne pouvait s'enlever du jour au lendemain. C'était une cour à entreprendre. Il n'en était pas question. Il effleura rapidement madame Lorgis, qu'il jugea inaccessible. Et puis, c'était la femme du marchand de petits pois avec qui il était en train d'ébaucher une amitié. Il valait mieux, somme toute, jeter ses regards ailleurs... Il écarta d'un geste la petite rouquine et se trouva en présence de la chanteuse, une forte femme d'une chair un peu pâle, mais dont la quarantaine épanouie était assez attirante. Julien avait un peu plus de trente ans. Et il gardait, de ses rêves d'éphèbe, cette impression qu'il était honorifique de servir de mâle à une dame notablement plus âgée. Il pensait cependant que madame Jehon faisait lit commun avec le probe artiste, et cette idée n'avait rien d'appétissant. Mais la grande raison qui le détourna de la chanteuse fut qu'il ne pouvait lui faire la cour en même temps qu'à Antoinette. C'était difficile et absorbant.
Les bonnes? Faire comme Jacques de Delle, et encourir, si cela s'apprenait, le mépris de Lorgis! Et puis, Antoinette le saurait peut-être aussi... Non, le mieux était d'aller à Tours à la prochaine occasion. Cette promesse vague qu'il se fit lui donna satisfaction.
Pendant quelques jours, Henri, le petit dragon, ne vint pas au château. Il était très pris, au quartier de cavalerie, par ses examens d'élève-brigadier.
Les journées de Julien étaient longues, mais elles passaient tout de même, grâce à ses nouvelles fonctions de soupirant. Il était libre jusqu'à l'heure du déjeuner, car ces dames ne descendaient pas avant midi. Les hommes, vers neuf heures, se retrouvaient dans une petite salle basse, dallée, et ornée de faïences hollandaises. C'est là que l'on servait le thé, du café, du porto, de la viande froide ou du poisson grillé. L'auto partait pour Tours, aux provisions, ou bien conduisait le marquis dans un des villages voisins, toujours pour quelque affaire de la plus haute importance. On emmenait aussi des invités. Mais le nombre des places était limité. Julien cédait toujours la sienne. Il aimait mieux se promener dans le parc avec Lorgis.
Ils allaient d'ordinaire s'asseoir sur un talus, à la lisière du parc. C'était là qu'ils causaient, en attendant le facteur.
Julien n'avait pas de courrier. Mais Lorgis recevait chaque matin trois lettres volumineuses de ses fondés de pouvoir. Il en prenait connaissance rapidement, puis rédigeait des télégrammes que le facteur emportait en repassant par là.
—Vous m'intéressez beaucoup, lui dit un jour Julien, qui l'avait regardé lire ses lettres. Je comprends combien votre finesse, votre hauteur de vues doivent vous servir dans la grande entreprise que vous dirigez...
—Oui, dit Lorgis, ces qualités que vous voulez bien me reconnaître, m'aident en effet puissamment—parce que je les laisse de côté. Et je me suis servi tout bonnement d'autres qualités que m'a léguées mon père, et qui s'appellent de l'ordre et de l'activité. J'ai eu sur les bras une besogne considérable, et facile, la besogne rêvée pour un paresseux de mon genre, qui tient à s'occuper constamment et à ne pas faire d'effort. Du travail, du boulot, comme disent les ouvriers, mais pas de coton. Ça n'est guère devenu délicat que depuis trois ans, quand nous avons commencé à avoir des grèves. A ce moment, et en vertu de belles raisons de solidarité difficiles à discuter pour le paresseux en question, il a fallu faire cause commune avec les patrons, mes collègues. Rien d'aussi pénible pour moi que nos réunions. Je ne suis pas combatif, et il y a des gens qui parlent tant, et qui sont si sûrs d'eux-mêmes, qu'ils finissent parfois par m'impressionner... Et je m'en veux d'avoir un jugement si faible. Vous n'avez pas idée de l'énergie qu'il me faut pour leur dire quelquefois qu'ils ne sont pas dans leur droit autant qu'ils se l'imaginent, pour leur laisser entendre que de l'autre côté, les ouvriers ont peut-être raison autant que nous, et, qu'en tout cas, c'est un peu leur tour d'avoir raison. Alors, n'est-ce pas? les patrons m'ont à l'œil. Je sens très bien qu'ils me considèrent comme un suspect, comme un faux frère, comme un personnage à double face qui ménage le peuple dont il a peur. Quand je veux faire des concessions, ils me sortent l'éternel argument: «Ne jamais céder! Si on fait un pas en avant, on est fichu... Vous leur rendrez un mauvais service en les ménageant; ils deviendront plus exigeants, ils se contenteront plus difficilement de leur sort... Par votre compassion, vous en aurez fait des malheureux.» Vous reconnaissez bien là toutes les maximes de la tyrannie raisonnable, et de la sage barbarie des satisfaits... Évidemment, je serais bien plus tranquille si je voyais les choses d'un peu plus bas, si j'obéissais aveuglément à cette consigne de solidarité qui nous unit, si je n'essayais pas de me mettre à la place des ouvriers qui sont en face de nous. Quand on ne voit qu'un seul côté de la question, on est bien plus à son aise... Mais on ne se refait pas. Je suis l'homme des concessions et des transactions. Ainsi, dans mes affaires, je n'ai jamais de procès. Aussitôt que j'entre en conflit avec quelqu'un, oh! il m'arrive de me mettre en colère, comme tout le monde, de faire l'imbécile et de crier: «Je serai intransigeant! Je le traînerai devant les tribunaux!» Seulement, comme je me suis fait une règle de ne jamais prendre de décision immédiate, le lendemain, je suis calmé. Et je transige.