TRISTAN BERNARD
LE VOYAGE
IMPRÉVU
ROMAN
ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
PARIS — 22, RUE HUYGHENS, 22, — PARIS
DU MÊME AUTEUR
A LA MÊME LIBRAIRIE
A paraître :
Théâtre sans Directeur.
Il a été tiré de cet ouvrage :
25 exemplaires sur Hollande Van Gelder
numérotés à la presse
de 1 à 25
35 exemplaires sur vergé pur fil Vincent Montgolfier
numérotés à la presse
de 1 à 35
L’édition originale a été tirée sur alfa « Impondérable »
des Papeteries Sorel-Moussel.
Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale
et adaptation cinématographique réservés pour tous pays.
Copyright 1928 by Albin Michel.
LE VOYAGE IMPRÉVU
CHAPITRE PREMIER
Cette journée de fin juillet avait été toute pareille aux autres. Aucun signe, aucun pressentiment n’avait annoncé une aventure.
Georges était rentré du cercle deux heures après minuit ; la partie de bridge s’était prolongée un peu plus qu’à l’ordinaire : un des joueurs perdait beaucoup, il avait demandé un tour supplémentaire. Les gagnants s’étaient fait prier, avaient allégué une grande fatigue. Mais le perdant avait insisté en se fâchant un peu, en rappelant des prolongations que lui-même avait accordées en d’autres circonstances.
— D’ailleurs, je vous reconduirai tous, j’ai ma voiture à la porte du cercle.
Ils n’eurent pas l’air d’être touchés de cet argument. Mais au fond, bien qu’ils fussent tous assez riches, ils n’étaient pas insensibles à l’économie d’un taxi, surtout au tarif de nuit.
La voiture monta d’abord jusqu’à l’avenue du Bois pour mettre Frédéric à sa porte. Puis elle revint à la place Malesherbes où Georges Gassy habitait un rez-de-chaussée.
Ses camarades ne le laissèrent pas partir avant qu’il se fût engagé solennellement à les retrouver le soir pour la partie quotidienne.
Cet engagement avait son importance, car on arrivait au début d’août et la plupart des bridgeurs du cercle, esclaves de traditions imbéciles, s’étaient dispersés dans des villes d’eaux, des campagnes ou sur des plages.
Le devoir de ne pas casser la partie n’en était que plus impérieux pour ceux qui restaient à Paris.
Georges était « sur son départ », mais il n’était pas à trois ou quatre jours près. Il irait retrouver des parents en Maine-et-Loire… ou des amis en Bretagne. Il n’était pas fixé.
Il n’avait pas de famille à Paris. Il avait perdu sa mère cinq ans auparavant et son père depuis deux ans. Il conservait de gros intérêts dans la maison Gassy frères, fabricants de chaudières, et il n’avait pas à s’en occuper. L’affaire avait été mise en société et travaillait toute seule, c’est-à-dire sans les patrons, avec un bon directeur et un personnel sérieux d’ouvriers.
Georges avait trente-quatre ans. Il ne faisait rien, mais il ne s’en rendait pas compte. Après avoir passé sa licence en droit, il était entré pendant deux ans comme clerc amateur dans une étude de notaire que son père voulait lui acheter, mais il eût fallu épouser la fille du notaire qui, heureusement, aimait quelqu’un d’autre. Il n’eut donc ni la jeune fille ni l’étude et se fût trouvé très en peine de dire laquelle il regrettait le moins.
Ayant donc pris congé de ses amis, il traversa son antichambre après avoir jeté un coup d’œil sur un plateau de cuivre où, d’ordinaire, son valet de chambre lui déposait son courrier. Par bonheur, le plateau était vide, mais, en arrivant dans sa chambre à coucher, bien en évidence sur sa table de chevet, il vit une longue enveloppe vert pâle qui n’avait heureusement pas l’aspect d’une lettre d’affaires. Il reconnut la petite écriture renversée. La lettre non signée ne contenait que ces quelques lignes :
« Confidentiel : Je viendrai vous prendre dans ma voiture demain matin exactement à six heures… »
Demain matin, c’est maintenant ce matin, se dit Georges.
« … Je pense que vous avez un passeport. Si vous n’en avez pas, je vous emmènerai quand même. On s’arrangera. Vous m’avez dit, l’autre soir, que vous me suivriez au bout du monde. Nous verrons si vous avez dit vrai. »
… Évidemment, pensait Georges en lisant la lettre, je lui ai dit cela…
Et même, en le lui disant, il avait été sincère. Dans le cas où il se déciderait à aimer de nouveau une femme, il n’hésiterait pas à choisir celle-là. Elle l’attirait. Il lui semblait qu’il y avait en elle de quoi compenser d’avance tous les ennuis qui escortent les passions.
Il se disait aussi qu’aucune affaire sentimentale ne pouvait se présenter dans des conditions meilleures. Ils étaient bien assortis. Elle n’avait certainement pas trente ans. Au point de vue matériel, ils étaient tous les deux mieux qu’à leur aise.
Il revit l’instant où il lui avait offert son cœur… Il revit l’image de la jeune femme l’écoutant en profil perdu. Elle avait une beauté bien personnelle, une grâce « signée ».
Évidemment, une fois sa déclaration faite, Georges avait été occupé par d’autres soucis… Cette lettre soudaine le prenait un peu au dépourvu. Il avait quatre heures environ, non pour se décider, car il savait bien qu’il s’y déciderait, mais pour arriver à se réjouir pleinement de ce bonheur un peu inopiné. Et encore, sur ces quatre heures, il fallait compter trois heures de sommeil…
« Dormons toujours », se dit-il.
Il plaça à côté de son lit une petite montre-réveil, après s’être assuré qu’il y avait dans l’armoire une mallette que Germain, son domestique, lui tenait toujours toute prête pour un week end à Deauville ou ailleurs. Ce serait peut-être un bagage un peu sommaire pour le voyage qu’il allait entreprendre et qui se ferait certainement hors des frontières : on avait parlé de passeport… Peut-être pas plus loin que la Belgique ?… En tout cas, il y a des magasins à l’étranger où il pourrait toujours, tant bien que mal, acheter ce qui lui manquait.
— Je vais dormir et, demain matin, en m’habillant, je penserai à toute cette histoire.
Il aurait ainsi une bonne heure, non de réflexion, mais d’accommodation. Il n’en faut pas davantage pour s’arranger avec les événements.
Un délai supplémentaire de quarante-huit heures ou de quinze jours ne vous fait pas réfléchir davantage.
Georges savait par expérience que la réflexion n’est jamais qu’un ajournement de la décision à prendre. Sur les quelques heures que César passa auprès du Rubicon, il ne consacra sans doute que peu de minutes à une délibération méthodique. Le reste du temps, il piétina.
Pour le moment, Georges n’était obsédé que de la crainte de ne pas s’endormir tout de suite. Elle lui donnait une tension d’esprit si forte qu’elle le mena bien vite à la détente et à l’anéantissement.
Quand le réveille-matin lui fit couler dans l’oreille sa froide petite sonnerie, Georges se trouvait bien loin de la réalité, sur une route de guerre où défilaient des camions, en discussion très vive avec un oncle décédé vingt ans auparavant et qui ne voulait pas convenir qu’il était mort.
Georges ouvrit résolument les yeux. Le jour fit table rase de la guerre, des camions, des affûts, des troupes en marche et de l’oncle défunt.
— Au fait, se dit Georges, je m’en vais tout à l’heure. Il faut prendre mon bain, il faut m’habiller.
Perspectives navrantes. Il s’accorda un sursis de deux minutes, en s’appliquant à garder les yeux grands ouverts.
— Pourquoi ne pas se lever ? Une fois ! deux fois ! Allons-y !
Son domestique ne descendrait qu’à huit heures. La sonnette du sixième ?… Il appuya sur le bouton sans nul espoir de réussite. Cette sonnette ne sonnait pas ou sonnait dans le désert. Il savait bien qu’il fallait préparer lui-même son bain.
C’est très ennuyeux de réfléchir et ce n’est pas amusant de se laver. Mais chacune de ces opérations facilite l’autre, en la rendant plus inconsciente.
II
Mme Olmey, qui lui avait écrit cette lettre, était la veuve du banquier Léopold Olmey. A la mort de son mari, elle était restée l’associée de son beau-frère Lucien. Lucien avait la réputation d’un homme intelligent et hardi, mais Mme Olmey estimait qu’il était loin de valoir Léopold. Léopold s’était montré, lui aussi, très entreprenant, mais avec plus de clairvoyance.
La Banque Olmey et Compagnie avait le renom d’une maison puissante, mais très « engagée ». Mme Olmey avait le goût du risque. Toutefois, elle n’aimait pas confier sa fortune à des risqueurs. Elle était un peu comme ces chauffeurs téméraires qui tremblent de peur quand un autre est au volant. Et puis elle en voulait à Lucien parce qu’on le comparait souvent à Léopold et parce que certaines gens, injustement selon elle, déclaraient qu’il était plus fort. Son mari, avec sa maison, lui avait légué sa vanité d’homme d’affaires.
On savait que Lucien et elle ne s’entendaient pas. Plusieurs fois par semaine, elle allait voir son beau-frère dans son cabinet. Elle restait plus d’une heure à discuter. A chaque fois que la porte à tambour s’ouvrait pour laisser passer un employé, il semblait que cette porte fût poussée par les éclats de voix qui emplissaient la pièce.
Georges connaissait très peu Lucien Olmey, qui assistait rarement aux dîners que donnait sa belle-sœur. Georges, lui, avait été invité trois ou quatre fois au cours de la saison.
Un soir, après le départ des autres convives, Mme Olmey l’avait retenu dans un petit salon. Ils avaient causé avec un peu d’abandon et il était resté au moins deux heures avec elle.
Ils constataient dans leurs idées, dans leurs caractères, les points communs que l’on ne manque pas de découvrir dans ces conversations d’approche. Le fait est que l’on s’y dirige instinctivement en laissant de côté, par un accord inconscient, tous les sujets qui ne permettraient pas de reconnaître et de proclamer de délicates affinités entre les deux interlocuteurs.
Mme Olmey était plutôt blonde… Mince, sans doute… Georges ne se souvenait que de ses yeux, sans savoir exactement s’ils étaient bleus, gris ou bruns. Mais il n’avait pas oublié le tendre bien-être qu’il avait éprouvé quand il s’était enveloppé de ce regard.
En somme, il avait été séduit au maximum de ce que peut l’être un habitant de Paris, qui n’est plus un gosse, pas encore un homme âgé et qui ne manque pas de distractions.
Cette lettre vert pâle lui annonçait une aventure, un vagabondage, une fuite dans des hôtels confortables, avec, dans sa poche, le bon chèque-dollar. Le palefroi de courte haleine était remplacé par une voiture rapide et bien suspendue. A ces conditions, on consent très volontiers au romanesque.
On y consent même avec impatience. Dès six heures moins dix, après avoir averti, par un mot, son domestique de son brusque départ, Georges Gassy, baigné et rasé de frais, se trouvait, sa mallette à ses pieds, devant la porte de sa maison. Seul, le choix de son costume de voyage l’avait un peu retardé. Il avait fini par laisser de côté un vêtement de sport à culotte courte et s’était habillé d’un complet de ville. La voiture de Mme Olmey était à conduite intérieure et ne nécessitait point, pour ses passagers, un équipement spécial.
Ces déterminations, nettement prises, lui avaient donné une grande sérénité.
A six heures moins une, la voix enchanteresse d’une trompe d’auto lui annonça la venue de sa belle, et, tout de suite après, une imposante six-cylindres tourna le coin de la rue… La place auprès du chauffeur était libre et il y avait deux dames dans le fond de la voiture. Après que l’auto se fut arrêtée, Georges identifia la compagne de voyage. C’était une amie de Mme Olmey, Laurence Murier, la femme du sculpteur. Georges ne regretta pas trop la présence de ce tiers. Il n’était pas assez intime avec Mme Olmey pour souhaiter un tête-à-tête trop précipité.
— Vous connaissez mon amie Laurence ?
— Si nous nous connaissons ! dit Georges, en s’inclinant.
— Vous voyez, dit Mme Murier, Béatrice nous enlève tous les deux.
— Ne perdons pas de temps et mettez-vous à côté du chauffeur.
— Et ne demandez aucune explication, dit Laurence. Surtout pas à moi, car je serais complètement incapable de vous en donner.
Il sembla à Georges — et peut-être à ce moment fut-il un peu déçu — que le mystère de l’aventure s’éclaircissait un peu. C’était tout simplement un caprice de jolie femme, une balade joyeuse, la possibilité aussi d’un tête-à-tête dont tout homme bien fait pouvait envisager sans crainte, sinon sans un trouble léger, les charmantes conséquences.
Pourtant, Georges eut cette impression que Béatrice paraissait un peu sérieuse, comme si l’équipée avait été de toute autre importance…
Elle n’avait rien dit à son chauffeur, qui s’en allait vers la porte d’Italie et s’engagea ensuite sur la route souvent pavée qui mène à Juvisy. C’est une des sorties de Paris les plus fréquemment employées. Ce chemin mène soit à Sens et à Dijon, soit à Nemours, Montargis, Nevers, Vichy. C’est le chemin de la Suisse, du Midi ou du Centre. Il ne fait aucune promesse d’imprévu.
Georges, d’ailleurs, ne pensait à rien, tout à la joie d’une promenade matinale. On quittait Juvisy et on roulait maintenant sur un billard. De grands écriteaux avertissaient les chauffeurs que la route était glissante en cas de pluie, mais le beau temps qu’il faisait lui laissait, ce jour-là, tous ses avantages.
On atteignit Ris-Orangis, puis Essonnes. Deux ou trois lieues plus loin, on pénètre dans la forêt. A un carrefour, on laisse Fontainebleau sur la gauche. Le chauffeur prit la direction de Sens. On ne s’en allait donc pas sur Montargis et sur Vichy.
Deux ou trois lieues après la bifurcation, on traverse, sous sa porte d’entrée, et tout de suite après sa porte de sortie, la petite ville de Moret-sur-Loing. C’est à ce moment que deux ou trois petits grondements suspects se firent entendre dans la voiture. Georges regarda le chauffeur, dont le visage s’était un peu assombri.
— Qu’est-ce que c’est que ce bruit-là ?
— Je n’en sais rien, fit l’homme en hochant la tête. Si ça continue, on va être obligé de regarder.
Or, le bruit ne cessa point. Le chauffeur fit de la tête un geste de dépit, puis un autre de dénégation : il obliqua la voiture tout à fait sur la droite et stoppa.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Béatrice, qui sembla à Georges plus alarmée que de raison.
— Je vais voir, madame ; dit le chauffeur.
Son visage était impénétrable. Il souleva le capot, puis remit le moteur en marche.
Il avait l’aspect tragique d’un augure qui, avant un combat hasardeux, interroge les entrailles des bêtes.
— Bon ! fit Béatrice.
Ce ne fut qu’après un instant, car elle avait peur de sa réponse, qu’elle osa lui demander :
— Qu’est-ce que vous croyez ?
— Je crois que nous avons une bielle de fondue.
Elle ne savait pas au juste en quoi ça consistait, mais le ton du chauffeur lui faisait penser que c’était grave. Elle s’était levée un peu de sa place et retomba assise. Elle haletait.
— On ne peut… on ne peut pas continuer ?
Il fit non de la tête très lentement, sans regarder sa maîtresse.
— On sera forcé de ramener la voiture à Paris ; pourra-t-elle même rentrer toute seule ?
Béatrice semblait désespérée. C’est alors que Georges intervint.
— Il n’y a qu’un parti à prendre, dit-il. Nous allons bien trouver par ici un poste téléphonique. Je téléphonerai à mon garage. Mon chauffeur prendra ma voiture et nous continuerons avec elle.
— Vous avez une forte voiture ?
— Oui, depuis quinze jours. Avant j’avais la quatorze six cylindres que vous connaissez. J’ai pris maintenant la nouvelle vingt-quatre. C’est la première de ce modèle qui soit sortie ; on lui a fait faire ces temps-ci plus de trois mille kilomètres et elle est tout à fait au point. Je ne veux pas vous offenser ; nous irons encore plus vite qu’avec la vôtre.
— Mais quel retard pour qu’elle vienne jusqu’ici !
— Deux heures tout au plus. Si le chauffeur n’est pas là, le garage le préviendra, il habite à côté.
— Tout cela est-il possible ? Et puis que ferons-nous pour nos bagages ?
— J’ai exactement ce qu’il vous faut comme mallettes. Je crois même qu’elles sont un peu plus spacieuses que les vôtres. Nous ferons le déballage sur la route, voilà tout. Nous avons la veine qu’il fasse beau. En nous y mettant tous, qu’est-ce que ça va nous prendre ? Un quart d’heure. Je ne suis pas très épatant pour ranger les vêtements dans les malles, mais je pourrai toujours vous les passer.
— Oui, dit Laurence, mais je songe à une chose. Nous allons à l’étranger. Est-ce que vous avez des papiers pour votre voiture ?
— Soyez tranquille, dit Georges, j’ai été en Suisse il y a quinze jours. J’ai mon triptyque et mon carnet international. Je téléphonerai à mon chauffeur qu’il n’oublie pas son passeport personnel.
Béatrice se calmait, soulagée ; elle se prit même à sourire.
— Ce n’est pas mal, dit-elle ; c’est moi qui vous invite…
— Et c’est moi, dit Georges, qui aurai le plaisir de vous donner l’hospitalité.
Une petite voiture-transport, qui venait en sens inverse, s’était arrêtée curieusement en face d’eux.
— Vous n’avez besoin de rien ? dit un jeune chauffeur, de seize ans à peine.
— Eh bien, dit le chauffeur de Mme Olmey, il nous faudra une remorque. Vous pourriez peut-être nous en faire venir une de Moret, si vous vous en allez par là-bas ?
— Le meilleur, dit Georges, ce serait que j’aille téléphoner à Moret. Ce petit jeune homme a peut-être une place dans sa voiture ?
— Je peux emmener cinq personnes, dit avec une fierté légitime le conducteur de seize ans.
— Eh bien, nous allons tous aller avec vous, dit Béatrice à Georges. Comme ça nous saurons à quoi nous en tenir et si vous avez pu joindre votre chauffeur.
— C’est parfait, dit Georges. Et quand nous aurons trouvé une remorque, nous reviendrons tous ici pour rejoindre votre chauffeur à vous. La voiture de remorque nous emmènera.
C’est une impression assez désagréable de retourner sur ses pas au cours d’un voyage en auto. On a l’impression de faire du mauvais ouvrage, à la façon de la reine Pénélope.
Tout le monde n’aurait pas été trop mal installé dans l’auto de livraison si le jeune conducteur, pour montrer qu’il était capable d’aller vite, n’avait mené sa voiture à un train de record.
III
Ils retrouvèrent à sa place la petite ville séculaire de Moret, qui n’a pas l’habitude de bouger et ne court pas les aventures. Elle procédait simplement à ses métamorphoses matinales et quotidiennes. Ses boutiques, encore fermées une demi-heure auparavant, s’ouvraient sans hâte pour respirer le jour. Le bureau de poste, lui aussi, revenait à la vie.
Georges y pénétra en poussant une lourde porte qui raclait le sol. Ce bureau ne faisait pas sa toilette dès le réveil. Il s’ornait encore de deux ou trois bouts d’allumettes de la veille et de chiffons de papier qui représentaient des essais de télégramme dus à des expéditeurs hésitants ou économes, et soucieux d’exprimer leur pensée sous une forme à la fois claire et laconique.
Georges s’approcha du guichet.
— Est-ce qu’on peut avoir Paris tout de suite ?
— A cette heure-ci, monsieur ? Mais ce ne sera pas trop long. Quelquefois cinq minutes.
— Alors, demandez-moi Élysées 20-60.
Un facteur, en tenue négligée, s’apprêtait à nettoyer le bureau.
— Nous attendrons devant la porte, s’il vous plaît, dit Georges.
— C’est ça, dit la complaisante préposée. On vous appellera.
Ces dames étaient restées dans la rue et, faute de mieux, regardaient un petit étalage de mercerie. Plus loin, le magasin d’antiquités dormait encore son sommeil poussiéreux. Le bureau de tabac, s’adressant à une clientèle plus variée, était plus matinal.
Un petit garçon apportait les journaux de Paris, qui venaient d’arriver par le premier train. Georges en prit quatre ou cinq. Il vint en offrir à ses compagnes.
Mais Béatrice, précipitamment, lui enleva même celui qu’il tenait à la main pour sa lecture personnelle. Tout cela avant qu’il eût le temps de le déplier.
— Vous n’avez pas besoin de lire de journaux. Paris n’existe plus. Vous êtes tout à nous.
Elle avait fait une grosse boule de tout ce papier et avait jeté le tout dans le ruisseau, Georges ne vit là qu’un geste de gaminerie.
Peut-être eût-il pu remarquer qu’avant de lire et de plaisanter, Béatrice avait eu un mouvement d’énervement, mais il n’eut pas le loisir de réfléchir : le facteur l’appelait du bureau de poste. Son numéro était à l’appareil.
Toutes les instructions furent données au garçon du garage. Il devait aller sans retard prévenir le chauffeur de M. Gassy et l’envoyer sur la route de Sens, à un kilomètre au delà de Moret-sur-Loing, en lui recommandant expressément de prendre ses papiers pour l’étranger et son passeport. Ces paroles enregistrées, bien que la voix de Paris affirmât avoir tout compris, Georges les répéta pour plus de sûreté et se les fit répéter à l’appareil.
Puis il alla rejoindre ses compagnes, avec qui il se rendit à un garage de Moret, où il demanda une remorque.
Le petit conducteur de l’auto-transport était revenu, après avoir garé lui-même sa voiture. Georges lui avait déjà remis un bon pourboire, mais l’argent, pour ce jeune homme, n’était pas tout dans la vie. C’était désormais par un plaisir désintéressé qu’il suivait l’aventure de ce monsieur et de ces deux dames, retardant du temps qu’il faudrait les obligations de son propre service, et un certain nombre de livraisons qu’il devait faire à Fontainebleau. Il poussa sa sollicitude jusqu’à revenir avec le groupe sur la remorque.
Le chauffeur de Béatrice était assis sur son marchepied, comme Marius au milieu des ruines.
Trois heures environ après l’arrêt fatal, la vingt-quatre chevaux de Georges arrivait à l’endroit indiqué. Le chauffeur expliqua qu’il n’avait pas été prévenu tout de suite. Il avait dû préparer sa valise, faire ses adieux à la compagne actuelle de sa vie. Il avait dû également changer un pneu arrière de sa voiture.
Georges l’écouta distraitement ; il savait que ce chauffeur n’était jamais à court d’explications, qu’il donnait moins pour se justifier que parce qu’il aimait parler. On se demandait même s’il n’était pas capable de se mettre en retard exprès, rien que pour la joie d’exposer ensuite, dans tous leurs détails, les raisons de son inexactitude.
Tout le monde se mit à la besogne. On déballa les effets qui se trouvaient dans la voiture en panne et on les remballa le plus soigneusement possible dans les mallettes de Georges.
— Et que dois-je faire ? demanda à sa maîtresse le chauffeur de Béatrice.
— Eh bien, vous allez rentrer à Paris, et là, vous attendrez mes instructions.
Il formula à voix basse une requête, probablement relative à l’état actuel de sa trésorerie, car Béatrice, tout de suite après, sortit de son sac à main une liasse assez épaisse de billets de cent francs.
Elle le prit ensuite à part et, à voix basse, elle aussi lui adressa on ne sait quelle recommandation.
Puis le nouvel équipage partit à bonne allure sur la route de Sens, pendant que le petit chauffeur de l’auto-transport, leur intime ami de deux heures, les suivait tous d’un long regard.
IV
— Croyez-vous, avait demandé Béatrice, que nous pourrons coucher à Genève ce soir ?
— Genève, c’est encore loin, mais avec ma voiture, je suis tranquille.
— Je voudrais bien, implora-t-elle.
— Nous allons prendre nos dispositions pour cela. Tout de même, il faut que nous nous arrêtions pour déjeuner.
— Oh ! je n’ai pas faim, dit Béatrice. Et vous, Laurence, avez-vous faim ?
— Non, dit docilement Laurence.
— Nous avons pris quelque chose ce matin.
— Oui, mais d’ici à Avallon, par exemple, où nous arriverons pour l’heure du déjeuner, il est possible que vous ayez faim, dit Georges qui, lui, n’avait pas déjeuné avant de partir.
Ils traversèrent Pont-sur-Yonne, où la route fait de tels détours que les autos semblent vouloir dépister quelque détective à leurs trousses. Ils traversèrent Villeneuve, enclose comme l’est Moret-sur-Loing, entre deux vieilles portes, puis Sens, qui a l’aspect d’une petite grande ville. De Sens à Joigny et de Joigny à Auxerre, la route continue à être fort belle. D’Auxerre à Avallon, ils trouvèrent un certain nombre de trous et aussi par instant une machine à empierrer la route. La voiture de Georges, bien suspendue, roulait sur les sols rugueux comme sur un tapis de verdure.
Dix minutes avant l’étape fixée, ces dames n’avaient toujours pas faim, mais la vue d’un hôtel de bonne apparence eut pour effet de leur redonner quelque intérêt pour la nourriture.
Ils prirent place dans le restaurant. A la table d’à côté, toute une famille de personnes rousses, accompagnées d’un prêtre, dégustaient des quenelles de brochet, sur lesquelles ces dames jetèrent un regard qui n’avait rien d’indifférent.
En attendant le gros du déjeuner, on s’occupa avec une avant-garde de hors-d’œuvre. Et déjà Béatrice, impatiente, parlait de se mettre en route. Il faut dire qu’elle avait mangé en museau de bœuf, anchois de Norvège, filets de hareng, salade de pommes de terre et petites olives noires, la valeur nutritive de deux déjeuners complets.
Georges, qui n’avait pas une âme de rebelle, eût probablement cédé au désir de Mme Olmey. Mais une autre volonté non exprimée le retenait à l’hôtel : Adrien, son chauffeur, n’avait certainement pas terminé son repas. Or, il n’était pas content quand on l’obligeait à écourter son séjour à table. Non qu’il fût un gros mangeur, mais il trouvait toujours à la table des courriers un auditoire attentif d’autres chauffeurs, et ce n’était pas un homme à lâcher facilement une occasion de pérorer. Ses commensaux de hasard venaient prendre place à sa table à des heures irrégulières, selon les hasards de la route ; il lui était moralement impossible de quitter la place avant que le dernier écouteur fût parti.
Quand ils arrivèrent au dessert, Béatrice donna de tels signes d’impatience que Georges sentit monter en lui un courage indomptable, qui lui permettrait de tenir tête à son chauffeur.
Il pensa néanmoins qu’il devait agir par la douceur, et, avec mille précautions, alla demander à Adrien de reprendre la route.
Adrien se montra plein de mansuétude. Il se dit sans doute qu’en voyageant à côté du patron, il pourrait continuer son exposé sur des questions diverses qui lui tenaient à cœur et qui se rapportaient à l’ordre général de l’auto : la consommation des différentes marques, leur aptitude à monter les côtes, les renseignements qu’il avait recueillis auprès des autres chauffeurs du garage sur la bonne ou mauvaise viabilité de certaines routes.
Il avait l’esprit soupçonneux et prêtait arbitrairement les plus sombres projets à ses semblables et particulièrement aux employés des garages.
Il prétendait conduire avec une grande prudence et qu’il n’avait jamais été de ces gens qui font la « course » sur la route. Il déclarait trois ou quatre fois par jour qu’il ne fallait jamais pousser une voiture et que le plaisir de l’auto consistait à aller tout doucement, en bon pépère pas pressé.
Mais il lui suffisait d’apercevoir devant lui une auto bien conditionnée pour être pris d’un désir immodéré de passer devant. Les autos ordinaires, c’était du petit gibier qu’il avalait sans se presser et pour ainsi dire sans appétit. Mais la vue d’une voiture à large caisse l’animait d’une combativité de rapace. S’il trouvait quelque résistance, si l’intervalle qui le séparait de sa proie ne diminuait pas assez vite, alors il en mettait « tant que ça pouvait ».
Georges, en fataliste, le laissait aller. Il se disait que si ces dames avaient peur, elles prendraient l’initiative de dire : un peu moins vite. Mais aucune protestation n’arrivait du fond de la voiture.
Un moment cependant, comme le compteur atteignait 140, Georges leur demanda s’il ne fallait pas ralentir…
— Non, non, dit l’intrépide Béatrice, c’est très bien comme ça. Pensez-vous que nous puissions être à Genève avant la nuit ?
— Oh ! largement, fit Georges.
— Alors, allons plus loin, allons jusqu’à Lausanne.
— Soixante-dix kilomètres en plus, c’est très faisable ; mais si vous m’aviez dit plus tôt que vous vouliez atteindre Lausanne, je vous aurais fait prendre un autre chemin : Dijon, Pontarlier, Vallorbe. Maintenant nous nous sommes engagés beaucoup plus au sud, nous voilà tout près de Chalon, nous allons filer par Tournus, nous passerons par Bourg et Nantua. De là, à la frontière suisse, il n’y a qu’un pas.
Ils n’échangèrent pas d’autres paroles avant d’atteindre cette frontière. Entre les deux femmes aussi, c’était le silence complet. Dans la glace du rétroviseur, Georges apercevait le fin visage de Mme Olmey et des sourcils un peu froncés… Ce n’était pas tout à fait la figure d’une dame qui s’en va en partie de plaisir.
Bah ! elle avait quelque ennui, quelque souci que le voyage ferait évanouir. Le jeune homme ne s’arrêta pas à des commentaires.
D’ailleurs, en auto, son goût modéré pour la réflexion ne s’accentuait pas, bien au contraire. Son attention était tout absorbée par les accidents de la route, par une carriole qui s’arrêtait brusquement au bord d’un chemin latéral, par une bande de bœufs qui nous oblige à ralentir et pour qui l’auto frémissante n’existe pas… Plus loin, un cycliste, qui roule sur la gauche, prend dangereusement sa droite dès qu’il entend notre klaxon, puis c’est un écriteau qui n’indique aucun passage à niveau, aucune sinuosité, pas le moindre croisement, mais simplement vous apprend que telle station thermale fameuse est à deux cent douze kilomètres, ce qui ne nous intéresse pas toujours.
… Et voici un autre écriteau qui vous réclame un ralentissement si exagéré que l’on n’y fait pas attention. Aussi le « merci » qui vous apparaît tout à coup à la sortie du village prend un air bien ironique, puisque le chauffeur n’a tenu aucun compte de la prière ou de l’injonction qui lui était adressée.
Sur les raccourcis, lorsqu’on quitte la grande route pour un chemin vicinal, Georges avait d’autres plaisirs : c’était de se débrouiller tout seul, la carte en main, en mettant un point d’honneur à ne jamais demander son chemin à personne. Il tâchait également de ne pas poser de questions aux habitants, quand il traversait des villes inconnues.
Sur ce point, il était bien dans les idées d’Adrien qui, comme tous les gens prolixes, avait horreur de ceux qui font des discours.
Il est incontestable qu’en France et dans bien d’autres pays, les rues des villes et des faubourgs sont sillonnées de professeurs amateurs de topographie, à qui il est dangereux de donner la parole. La main posée sur le capot, ils semblent s’installer devant vous pour la vie. Décemment, il vous est difficile de reprendre votre route en les bousculant, ce qui serait une façon un peu singulière de leur payer leur complaisance, fût-elle un peu excessive.
Il faisait encore grand jour quand ils arrivèrent à la douane française.
— C’est la frontière ? demanda Béatrice.
Georges la vit se pencher à la portière. Il lui sembla qu’elle explorait du regard les abords de la douane. Mais cette impression ne devait lui revenir qu’assez longtemps après. Pour le moment, il était tout occupé par les formalités nécessaires. Il n’avait pas rempli la feuille de son triptyque où l’on doit inscrire le numéro du moteur, celui du châssis, la force de la voiture, sa valeur, son poids, enfin son signalement complet.
Les douaniers de France n’en imposent pas aux citoyens de leur pays. Parfois ils soulèvent en eux la petite rébellion qu’un Français de race éprouve d’ordinaire devant les agents de l’autorité. Mais cette révolte demeure tout intérieure.
Tout change quand on aborde la Suisse. Même en pays de langue française, le fonctionnaire trouve devant lui des êtres parfaitement soumis. Il semble que ce soit un agent mystérieux dont on ne devine pas la puissance. Devant lui, l’homme le plus en règle se sent l’état d’âme d’un suspect, voire d’un criminel.
Même si on le reçoit avec aménité, il ne semble pas absolument sûr de ne pas être en faute.
Quand les voyageurs eurent dépassé les deux douanes, ils respirèrent plus librement, comme des prisonniers élargis que la tyrannie des gouvernants ne saurait désormais atteindre qu’au prix de formalités assez compliquées.
Seul, Adrien gardait une certaine circonspection. Il n’avait pas perdu le souvenir d’un voyage en Suisse, d’écriteaux menaçants et d’amendes perçues instantanément par des représentants de l’autorité. Il regardait avec inquiétude toutes les maisons de la route qui lui semblaient pleines de sbires embusqués. Il dévisageait avec méfiance le passant le plus inoffensif. Cet inconnu n’allait-il pas le faire stopper pour lui réclamer une amende de quinze francs suisses (soixante-quinze francs français) ?
Ils traversèrent Genève sans s’y arrêter et prirent la route du Tour-du-Lac. Ils entrèrent dans Rolle, où la gendarmerie, blanche et verte, a un air si souriant, bien qu’elle abrite les gendarmes les plus terrifiants de la côte. La circonspection d’Adrien persista au passage de Morges, dont les abords se hérissent d’écriteaux. Enfin, ils arrivèrent à Ouchy, au pied du versant où s’étagent les maisons de Lausanne. Au bord du lac, ils entrèrent dans le hall d’un hôtel réputé, où Georges, deux ans auparavant, avait passé quelques jours. Deux voyageurs lisaient des dépêches d’agence épinglées sur un tableau. Pendant que Georges s’approchait de la réception pour retenir des chambres, les deux dames se reposaient dans des fauteuils d’osier.
Un des deux messieurs qui lisaient les dépêches se détacha du groupe. Il avait aperçu Mme Olmey et faisait de grands gestes de bras…
Elle ne le laissa pas venir jusqu’à elle. Elle alla à sa rencontre et il sembla à Georges qu’elle l’attirait un peu loin pour éviter de lui parler devant Mme Murier. Mais ce fut encore une de ces impressions qu’il enregistra simplement, sans lui accorder une attention spéciale.
Le monsieur était un de ces personnages distingués que l’on a certainement rencontrés dans le monde, mais que l’on ne peut étiqueter d’aucun nom. C’était un homme assez âgé et rien dans son attitude n’indiquait que ce pût être un flirt de Mme Olmey.
Pourquoi avait-elle tenu à lui parler en tête à tête ?
Mais ce ne fut que plus tard que Georges songea à se poser cette question.
Elle quitta enfin le monsieur pour revenir à ses compagnons. Un employé de la réception se tenait prêt à faire visiter aux nouveaux arrivants les chambres que Georges venait de retenir. Comme ils traversaient le hall pour arriver à l’ascenseur, Georges fit un pas pour s’approcher du tableau des dépêches. Mais Béatrice qui, depuis son entretien avec l’autre monsieur, semblait assez préoccupée, reprit tout à coup un enjouement inopiné et qui sonnait un peu faux. Elle avait saisi le bras de Georges et le ramenait dans la direction du « lift ».
— Vous nous appartenez, je vous ai déjà dit. Vous n’avez pas à penser au reste du monde. Il n’existe pas pour vous.
En effet, elle lui avait déjà dit cela à Moret-sur-Loing, quand elle l’avait empêché de lire les journaux…
Il la suivit docilement.
Toutefois, il se promit bien qu’un peu plus tard il reviendrait dans ces parages et jetterait un coup d’œil sur ces télégrammes interdits.
Béatrice et Laurence avaient deux chambres attenantes. C’est Mme Olmey qui en avait exprimé le désir. Georges logeait à l’étage plus haut.
Elles étaient entrées dans une des chambres avec l’employé de la réception. Georges était resté dans le couloir.
— Venez un peu voir comment nous sommes installées, au lieu de faire l’homme discret ; ce serait tout de même plus gentil de montrer quelque sollicitude pour vos compagnes de voyage.
Georges entra dans la chambre, après avoir dit à l’employé de ne pas l’attendre, qu’il avait le numéro de son appartement et le trouverait bien tout seul. Il recommanda de lui faire monter sa mallette vert-olive.
Béatrice s’était laissée tomber sur un fauteuil, elle paraissait un peu accablée.
— Je ne crois pas que je descendrai dîner avec vous.
— Eh bien, dit Georges, on pourrait monter à dîner ici.
Pour la première fois, le personnage un peu passif du trio fit acte de présence. Laurence déclara que c’était toujours amusant de dîner au restaurant.
— J’aime bien voir les têtes des gens. Est-ce que ce n’est pas pour ça que l’on voyage ?
— Alors, dit Béatrice, vous allez descendre tous les deux.
Mais Laurence était décidément émancipée.
— Non, fit-elle, non, vous nous emmenez tous les deux avec vous, sans crier gare et presque sans nous demander notre avis… Comme c’est gentil de nous lâcher ! Si vous ne voulez pas descendre, je ne descendrai pas non plus.
— Allons, fit Béatrice résignée, j’irai donc avec vous.
— Très bien, dit Laurence, et je vous garantis qu’une fois en bas vous vous amuserez beaucoup. Je vous connais. C’est la réaction de l’auto. Vous savez que nous ayons fait une étape énorme ? Aussitôt que vous serez à table, vous aurez faim ; vous mangerez et toute votre fatigue passera.
— Je veux bien, dit Béatrice.
— Alors, mesdames, à tout à l’heure dans le hall ; j’ai vu qu’on s’habille dans cet hôtel, je vais mettre mon smoking…
… Bizarre ! Bizarre ! répétait pour lui-même à mi-voix le compagnon de ces dames en cherchant l’escalier qui menait à l’étage au-dessus.
Il n’aimait pas se fatiguer l’esprit sur des mystères dont l’explication lui paraissait trop cachée. Il laissait à d’autres plus tenaces les enquêtes difficiles. Il préféra penser à autre chose, d’autant qu’il avait à sa disposition un sujet assez attrayant de songerie.
V
Un escalier qui tournait dans une cage rectangulaire se présenta à Georges avec ses deux paliers.
Arrivé au premier palier, il se déclara à voix haute :
— Elle est adorable.
Il ne cherchait pas une expression rare qui traduirait une impression nuancée. Ce qu’il lui fallait pour l’instant, c’était une affirmation nette ; en réalité, avant de prononcer cette parole définitive, il n’était pas sûr que Béatrice fût adorable…
Dès cette proclamation, elle fut adorable officiellement et définitivement.
C’est ce que le populaire appelle se monter le coup.
Mais un homme aussi averti que l’était Georges ne pouvait se monter le coup que pour un objet qui en valait la peine.
« Elle est adorable », dit-il encore, quand il fut sur le deuxième palier.
Et comme il arrivait à la porte de sa chambre :
« Ah ! je suis embarqué », pensa-t-il.
Il jeta les yeux autour de lui pour la forme. La pièce était spacieuse et confortablement meublée. La mallette vert-olive, installée déjà sur un pliant à sangle, enlevait à l’appartement son air anonyme. Elle en faisait un home provisoire, mais attitré, de l’occupant.
Il reprit son entretien avec lui-même, sur des sujets moins palpitants.
— Prendrai-je un bain ?
— Oui, décida-t-il, par paresse surtout, pour ne pas s’habiller tout de suite.
Maintenant que Béatrice était consacrée la dame de ses pensées, le mystère de ce brusque voyage aimantait avec plus d’intensité la curiosité du jeune homme.
— Il faut tout de même que j’aille lire ces télégrammes d’agence.
Il sonna le valet de chambre, à qui il donna l’ordre de lui préparer un bain, puis il sortit dans le couloir.
Il redescendit par l’escalier et, en passant, à l’étage en dessous, devant l’ascenseur, il vit sortir de la cage un charmant oiseau, qui rappelait évidemment Béatrice. Il lui sembla qu’elle était légèrement troublée.
— Je suis allée porter une dépêche au portier. Quand on les confie au chasseur, il muse dans les couloirs et mon télégramme était assez pressé.
— Eh bien, dit-il pour parler d’autre chose, nous nous retrouverons dans le hall d’ici à trois quarts d’heure.
— D’ici à trois quarts d’heure, répéta Béatrice.
— J’ai aussi, dit Georges, un télégramme à envoyer.
Comme il ne voulait pas mentir tout à fait, il fit envoyer une dépêche à ses amis du cercle, en s’excusant d’être parti si précipitamment et de n’avoir pas eu le temps de les prévenir.
Ils ne surent jamais à quelle raison de hasard ils devaient cet acte de politesse.
Après avoir quitté le portier, il s’arrangea pour passer devant le tableau des dépêches. Il remarqua tout de suite que le tableau n’était plus couvert en son entier de tout le papier jaune qu’il avait vu l’instant d’avant.
On avait certainement enlevé une dépêche. Une petite punaise d’attache, dans le coin inférieur de droite, laissait dépasser un tout petit morceau de papier arraché ; d’autre part, au-dessus du vide, la dépêche précédente était interrompue brusquement, au moment où elle faisait le récit d’une catastrophe de train au Canada.
VI
Trois quarts d’heure après, la question n’avait pas fait un pas.
Georges, en smoking, était revenu dans le hall, non sans avoir été faire un petit tour d’inspection au salon de lecture où il n’avait trouvé, en fait de journaux, que des exemplaires d’une date ancienne. Il se demanda si quelqu’un n’avait pas passé par là. Le salon de lecture était vide. Ces clients probablement se faisaient monter dans leurs chambres et à leurs frais leur gazette de prédilection.
Le jeune homme était plongé dans une perplexité stagnante, quand Mme Murier l’interpella :
— Béatrice me paraît un peu en retard. Voilà dix bonnes minutes que je suis descendue, j’ai fait le tour du restaurant. Personne de connaissance, en dehors de ce monsieur avec qui notre amie a causé tout à l’heure.
Georges regarda du côté de l’ascenseur. Mme Olmey n’était pas en vue…
Il hocha la tête, en montrant à Laurence un regard intrigué.
— Enfin qu’est-ce que cela veut dire ? demanda-t-il à Mme Murier qui, animée d’une curiosité égale, s’était assise auprès de lui.
… J’ai l’impression que vous êtes comme moi et que vous ne savez rien.
— Absolument rien, dit Laurence en riant. Hier soir, entre dix et onze, Béatrice est arrivée chez moi ; elle sait que je ne me couche pas avant minuit. J’étais en robe de chambre. Mon mari, lui, dormait déjà. Elle m’a demandé comme un service essentiel de partir subitement avec elle. Elle était très agitée. Elle est restée un quart d’heure auprès de moi sans rien dire, mais, visiblement, elle se parlait à elle-même. Tout à coup elle s’est écriée :
— Nous emmènerons Georges Gassy.
Elle a ajouté :
— Vous allez prévenir votre mari. S’il vous demande pourquoi je vous emmène, répondez que vous n’en savez rien et je vous prie, pour le moment, de ne me poser aucune question.
… Je vous dirai, continua Laurence, que ça se trouve assez bien, parce que mon mari, qui a la commande d’un buste en Bretagne, devait précisément partir le lendemain matin de très bonne heure et rester absent une huitaine de jours.
— Et vous ne savez pas du tout, demanda Georges, vers quel pays nous nous dirigeons ?
— J’ai idée que nous allons en Autriche, mais je n’affirme absolument rien. Elle m’a dit hier qu’elle avait une vague intention d’aller à Salzburg, mais elle n’en était pas sûre encore.
— Elle a dû passer chez moi, dit Georges, après vous avoir quittée.
— Oui, dit Laurence. Elle m’a dit : je vais prévenir Georges Gassy que nous passerons le prendre demain matin à six heures.
— J’ai trouvé, en effet, sa lettre en revenant du cercle, vers deux heures de la nuit.
Ils gardèrent un instant le silence.
— Que voulez-vous ? dit Laurence, faisons-lui confiance et continuons à ne rien lui demander. Elle m’a choisie pour compagne de voyage et pourtant, tout en étant des amies, nous ne sommes pas ce que l’on peut appeler des amies intimes, mais elle savait qu’on peut se fier à moi. Elle a d’ailleurs raison, bien que jusqu’à présent la vie ne m’ait jamais donné l’occasion de lui prouver, par un service important, que j’étais pour elle une amie fraternelle.
— Et quand elle vous a dit qu’elle m’emmenait ?…
— Eh bien, naturellement, j’ai supposé des choses et je me suis dit : Tiens ! je vais peut-être faire là-dedans l’office d’un chaperon. Mais tout de même je ne suis pas une enfant et vos attitudes réciproques m’ont fait voir que j’étais allée sans doute un peu loin dans mes suppositions.
— Évidemment, dit Georges, nous n’avons qu’à nous taire… C’est tout de même un peu gênant de voyager avec une personne aussi mystérieuse et de ne pas paraître remarquer sa préoccupation…
— Non. Elle se dit simplement que nous sommes, vous et moi, des gens discrets. D’ailleurs, c’est probablement pour ça qu’elle nous a choisis. Au moins, nous pourrons nous soulager un peu en parlant de ce mystère, quand nous nous trouverons seuls ensemble, comme à présent, dans un coin de hall.
Il rapporta à Laurence toutes les étranges remarques qu’il avait faites : la première à propos des journaux qu’on lui avait enlevés des mains, le matin, et aussi de ce télégramme qui, sur le tableau des dépêches, avait certainement été retiré par quelqu’un.
— On pourrait peut-être, dit Laurence, demander au portier qui a enlevé la dépêche en question.
Mais tout de suite elle écarta cette idée d’investigation sournoise.
— Non, dit-elle, ce genre d’enquête serait encore plus indiscret de notre part et marquerait une façon singulière de faire confiance à notre amie.
— La voici, souffla Georges.
— Tiens, murmura Laurence, pourquoi a-t-elle mis sa robe noire ?
VII
Dans un repas de palace, après les hors-d’œuvre et une fois la première fringale passée, la grande occupation des dîneurs consiste à se regarder mutuellement, sans avoir l’air de se voir. C’est une attitude plus polie que celle des chiens de faïence, qui ont l’air de se voir sans se regarder.
Aux tables diverses, les dames communiquent aux messieurs leurs observations sur leur prochain ou leur prochaine, mais ne tournent pas la tête. Leur visage semblerait aussi impassible que celui des statues si leurs lèvres ne remuaient pas un peu.
Quelques instants après, on voit le monsieur ramasser sa serviette et jeter un coup d’œil dans une direction où probablement on lui avait recommandé de ne pas regarder tout de suite. Une conversation de ce genre s’engagea entre les deux visages hiératiques de Béatrice et de Laurence qui, en très peu de temps, avaient éliminé presque tout l’effectif des dîneurs pour concentrer leur attention sur une table de quatre personnes, où se trouvaient une robe de foulard blanc et un ensemble de crêpe mauve. Le reste du monde avait disparu, y compris Georges, qui le sentit bien, mais ne s’en offensa point.
Il fut même un peu rasséréné, car il se disait que le souci de Béatrice n’était peut-être pas si grave, puisqu’il ne l’empêchait pas de se livrer cœur et âme à une conversation de chiffons.
Mais, en y réfléchissant, il pensa que ce n’était pas une preuve convaincante…
Le départ de la robe blanche et de l’ensemble mauve sembla, pour ces dames, priver le monde d’un de ses plus fameux attraits. Elles déclarèrent immédiatement qu’elles n’avaient plus faim et l’on se dirigea vers le hall où, peut-être, on trouverait quelques autres voyageuses en train de prendre leur café.
Mais elles n’aperçurent que deux vieux Américains, ruminants hors d’âge, tout entiers à un rêve intérieur, probablement insignifiant.
Laurence déclara qu’elle allait se coucher. Avait-elle vraiment envie de dormir ? Peut-être obéissait-elle à un penchant bien naturel de proxénétisme mondain et voulait-elle laisser en tête à tête ses deux compagnons de voyage ?
Georges la vit partir sans plaisir, car sa passion naissante pour Béatrice Olmey n’était pas encore assez solide pour l’aveu.
Que lui dire, à Mme Olmey ? Le seul aliment possible d’un entretien eût été une série de questions que, précisément, il ne pouvait poser.
Ce fut Béatrice, heureusement, qui prit la parole.
— Vous êtes intrigué ?
— Oui, mais vous voyez, je ne demande rien.
— Vous avez raison, dit-elle. Vous me donnez là une grande preuve d’amitié.
En bon camarade, elle lui prit la main.
Mais, entre une forte main d’homme et une petite main frêle, la camaraderie prend assez vite un caractère de sentiment sans rudesse, et sans âpre austérité.
Ces deux mains étaient restées jointes et la plus vigoureuse n’était pas la moins frémissante. Nous avons dit que Georges était un garçon averti. Mais il n’avait plus vingt ans, c’est-à-dire qu’il avait depuis longtemps passé l’âge où l’on se croit blasé.
La vie lui avait apporté des joies et des déceptions, mais son cœur d’amoureux, loin d’être calmé par l’expérience, ne faisait que rajeunir.
Évidemment l’habitude avait donné un peu d’adresse à son ingénuité.
Il murmura :
— Vous avez eu raison d’avoir confiance.
Il sentit que sa voix bien dressée prenait tout naturellement un ton grave. Il n’avait pas absolument voulu cela, mais il ne l’empêchait pas, avec l’obscure idée que cela pouvait servir.
— Je vous suis profondément dévoué, dit-il.
Et, poussé par ses propres déclarations, il ajouta :
— Votre bonheur m’est plus cher que le mien.
Il dit encore, avec une sincérité désormais tout à fait convaincue :
— Je suis sûr que je ne pourrai jamais être heureux, si je ne vous sens complètement heureuse !
Oh ! comme la petite main frêle serra gentiment la forte main !
— On est mal, dans ce hall, dit Georges. Il fait très beau au bord du lac. Si vous le permettez, je vais vous chercher un manteau.
— Pendant ce temps, dit Béatrice, j’enverrai une dépêche à Salzburg. J’ai peur que le téléphone marche mal et ça m’ennuierait si l’on n’entendait pas bien.
Elle sembla soulagée de dire ce qu’elle allait faire, bien que la confidence fût d’assez peu d’importance, en vérité.
VIII
Il était assis à côté d’elle sur la terrasse, comme Antoine à côté d’une Cléopâtre aussi mystérieuse, mais moins perfide, il en était sûr.