TRISTAN BERNARD

L’enfant prodigue
du Vésinet

ROMAN

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26

Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.

Il a été tiré de cet ouvrage
quarante exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 40
et cinquante exemplaires sur papier du Marais
numérotés de 41 à 90.

DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur :

  • LE POIL CIVIL (Gazette d’un immobilisé pendant la guerre).
  • LE TAXI FANTÔME.

Chez d’autres éditeurs :

  • VOUS M’EN DIREZ TANT ! nouvelles (avec Pierre Veber).
  • CONTES DE PANTRUCHE ET D’AILLEURS, nouvelles.
  • MÉMOIRE D’UN JEUNE HOMME RANGÉ, roman.
  • UN MARI PACIFIQUE, roman.
  • SOUS TOUTES RÉSERVES, roman.
  • DEUX AMATEURS DE FEMMES, roman.
  • SECRETS D’ÉTAT, roman.
  • NICOLAS BERGER, roman.
  • MATHILDE ET SES MITAINES, roman.

Essais et nouvelles.

  • AMANTS ET VOLEURS.
  • CITOYENS, ANIMAUX, PHÉNOMÈNES.
  • LES VEILLÉES DU CHAUFFEUR.
  • SUR LES GRANDS CHEMINS.
  • SOUVENIRS ÉPARS D’UN ANCIEN CAVALIER.
  • THÉATRE COMPLET (t. Ier et II, parus).

Pièces éditées séparément.

  • LE FARDEAU DE LA LIBERTÉ.
  • LES PIEDS NICKELÉS.
  • ALLEZ, MESSIEURS.
  • L’ANGLAIS TEL QU’ON LE PARLE.
  • LE NÉGOCIANT DE BESANÇON.
  • JE VAIS M’EN ALLER.
  • LES COTEAUX DU MÉDOC.
  • LE VRAI COURAGE.
  • LE CAMBRIOLEUR.
  • UNE AIMABLE LINGÈRE.
  • LE CAPTIF.
  • SILVÉRIE OU LES FORDS HOLLANDAIS (avec Alphonse Allais).
  • LE PETIT CAFÉ.
  • TRIPLEPATTE (avec André Godfernaux).
  • LE PEINTRE EXIGEANT.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1921, by Ernest Flammarion.

L’enfant prodigue du Vésinet

I

Le train de 5 h. 35, qui partait de la gare Saint-Lazare pour Saint-Germain, emmenait chaque jour un grand nombre de commerçants en villégiature au Vésinet. Arthur Brunal, l’assureur maritime, qui habitait rue du Havre, et se trouvait le premier sur le quai, avait la mission quotidienne de retenir un compartiment pour huit personnes, toujours les mêmes.

C’étaient Georges Blaque, le marchand de tissus, et son associé Louis Félix, Jules Zèbre, le remisier, les frères Rourème, cols et cravates, et enfin M. Aristide Nordement, fabricant de bouchons, et son fils Robert, qui arrivaient d’assez loin, de leur maison de la rue des Vinaigriers, près du canal Saint-Martin.

Aristide Nordement était un petit vieillard à tête de géant. Son visage osseux était assez grossièrement taillé. Le poil de sa barbe grise était mal réparti ; celui des sourcils était abondant et dur, comme le poil des terriers écossais.

Qu’il fût question de politique étrangère, des cours de la Bourse, ou du théâtre, il ne prenait part à la conversation que par des : hon, hon… un peu sourds, et dont personne ne sut jamais s’ils marquaient une protestation ou un acquiescement.

Robert Nordement ne ressemblait pas à son père. C’était un jeune garçon imberbe, aux traits réguliers, au teint un peu gris perle, au visage éclairé par deux grands yeux noirs ardents, dont il tempérait la plupart du temps l’éclat intempestif sous les stores à demi abaissés de ses paupières.

Pas plus que son père il n’ouvrait la bouche à ces réunions quotidiennes. Mais c’était sans doute parce qu’il était là comme un intrus, comme un jeune homme de vingt-deux ans encore indigne, et en tout cas sans autorité. Il méprisait ses compagnons de voyage, et souffrait aussi de se voir dédaigné par eux.

Il enviait, en s’en moquant, la facilité avec laquelle Georges Blaque, spécialiste improvisé des questions de politique extérieure, jouait avec les nations d’Europe, comme avec un jouet d’enfant à six quatre-vingt-quinze. Ce petit quinquagénaire obèse semblait connaître à fond les desseins, cachés ou avoués, de tous les hommes d’État d’Europe et d’Amérique. Il ne trouvait de contradicteur que dans le cadet des Rourème, une sorte de grand corbeau, encore plus noir et plus triste que son frère, et qui répondait aux conceptions arbitraires de M. Blaque par des faits précis, d’ailleurs imparfaitement contrôlés : il prétendait puiser dans les lettres de ses voyageurs des renseignements sur l’état d’esprit des différentes populations.

On questionnait sur les tendances de la Bourse le mystérieux Jules Zèbre, remisier vénérable, très entouré de barbe et de cheveux blancs. Parfois, Arthur Brunal, célibataire myope et d’un blond attardé, racontait des histoires sur les gens de théâtre.

Louis Félix, l’associé de Georges Blaque, dissimulait derrière un fin sourire un manque d’opinions congénital.

A l’arrivée au Vésinet, la plupart des dames de ces messieurs, environnées de grappes d’enfants, venaient prendre livraison de leurs époux.

On s’embrassait rituellement, et l’on se dirigeait vers les villas, où ces messieurs se débarrassaient de leurs faux cols et mettaient des chemises molles, pour bien marquer qu’ils étaient à la campagne.

Aristide Nordement était attendu par sa femme, une petite dame sèche, article distingué, aux cheveux d’argent frisottants. Elle avait d’ordinaire avec elle sa fille cadette, Mme Turnèbe, dont le mari, pour le moment, était au Maroc. L’autre fille, Mme Glass, la femme de l’antiquaire, habitait Montmorency.

Après avoir frôlé d’un baiser le front maternel, Robert, toujours taciturne, accompagnait la petite troupe en flanc-garde, à cinq pas à l’écart. Depuis longtemps, il n’y avait plus de conversation très suivie entre sa famille et lui. Leur mariage l’avait séparé de ses deux sœurs, qui étaient ses aînées. Son père et sa mère oubliaient de lui parler pendant des heures, souvent aux instants où il eût souhaité un peu d’expansion et de tendresse. Puis, quand on s’occupait de lui, quand sa mère lui posait des questions, d’ailleurs oiseuses, il se trouvait justement qu’il n’était pas disposé à causer.

Il n’avait eu dans la vie qu’un véritable ami, Francis Picard, de deux ans plus âgé que lui, et qui avait été tué à la guerre, très peu de temps avant la fin.

Lui était parti au début de 1918. Il était resté six mois dans un dépôt de cavalerie. Au moment de l’armistice, il était depuis peu dans la zone des armées.

Sa famille avait eu à son sujet des alarmes, qu’elle n’avait d’ailleurs cachées à personne.

Le régiment de Robert, en décembre, était allé à Mayence. Puis le jeune homme avait été réformé ; il était au moment de la visite, très mince de thorax. Un bon repos, après la réforme, l’avait développé d’une façon extraordinaire.

Ses parents lui avaient fait suivre ses classes de lettres. Au retour du régiment, il prit ses inscriptions pour la licence d’histoire. Il la préparait à la Sorbonne et au magasin de son père, pour ne pas trop s’éloigner des affaires… Il faut dire qu’au lycée, il avait déçu l’orgueil de sa famille, en n’étant pas dans les tout premiers. Sa préparation de licence donnait, même à des profanes, l’impression d’être un peu molle. Mais il suffisait qu’un ouvrage ne fût pas sur les programmes pour qu’il l’étudiât avec ardeur ; de sorte que son instruction, plutôt marginale, était assez étendue.

Son ami Francis Picard et lui s’étaient considérés comme des êtres très supérieurs au reste de l’humanité. Et, grâce à cette admiration mutuelle, ils avaient beaucoup grandi l’un et l’autre. C’est un excellent entraînement intellectuel que d’avoir en soi-même une confiance exagérée.

La vie sentimentale de ces deux jeunes hommes avait été plutôt restreinte. Ils avaient eu chacun deux ou trois petites amies, qu’ils s’étaient aidés réciproquement à mépriser. Et ils s’étaient préservés ainsi d’influences spirituelles qui risquent d’être un peu affadissantes, si le hasard nous a fait rencontrer une âme-sœur de second choix.

Depuis la mort de Francis, Robert était bien isolé. Il sentait autour de lui un vide désespérant dont il rendait tout le monde responsable et surtout sa famille, car Francis Picard, en véritable ami, avait exercé un pouvoir de destruction instinctivement systématique sur tout ce qui n’était pas leur amitié.

Robert avait l’impression d’être détaché des siens. Il ne sentait de lien vivant, entre son père et lui, que lorsque M. Nordement était pris d’une crise cardiaque. Alors il le voyait mort, tout de suite, et c’était une angoisse intolérable. Une fois que sa mère, sortie en auto, se fit attendre pendant deux heures, il souffrit d’inquiétudes atroces, et promit aux pauvres des sommes assez considérables, qu’il fut ensuite très pénible de payer.

Dans ces cas-là, il constatait qu’il tenait tout de même à son père et à sa mère, mais il était navré de voir qu’en analysant ses sentiments, il ne découvrait pas les traces d’un véritable amour filial.

Ses parents n’avaient jamais aimé son ami Francis ; il ne leur pardonnait pas.

La guerre avait aussi contribué à affaiblir cette habitude religieuse et timide qui le liait encore à sa famille. Cependant, il n’aurait jamais eu la force de se séparer des siens, sans une exigence absurde de son père que soutenait de sa volonté froide Mme Nordement, dont le petit jugement était orgueilleux, inconscient de ses limites, et, par conséquent, sûr de son infaillibilité.

II

Léopold Ourson avait acheté la villa des Clématites, d’une certaine importance, puisqu’elle avait été jadis louée douze mille francs, garage compris et frais de jardinage en sus.

La situation de M. Ourson s’était fortement modifiée pendant la guerre.

On l’avait connu courtier de publicité, puis attaché sans titre bien établi à une maison de robinets en cuivre, puis « démarcheur », c’est-à-dire placeur de titres, au service de banques incertaines. Plusieurs personnes se rappelaient lui avoir prêté des sommes modiques. Mais, depuis 1914, il s’était formidablement débrouillé. Maintenant, le nombre de ses millions variait de dix à quarante, selon l’appétit et le besoin de romanesque de ceux qui évaluaient sa fortune.

Quelles affaires avait-il faites au juste ? On en citait quelques-unes, notamment celle de Salonique.

Lors de la première entrée de nos troupes dans cette ville, l’enthousiasme de la population fut, on peut le dire aujourd’hui, moins unanime que les rapports de presse s’étaient plu à le constater.

Les habitants de Salonique sont, pour la plupart, des commerçants actifs et avisés. Ils s’étaient procuré, à l’intention de nos braves biffins, un stock de pantalons rouges, qu’ils comptaient nous céder à des conditions avantageuses… Ils éprouvèrent un léger dépit quand ils virent arriver tout un corps expéditionnaire en bleu horizon.

Un cousin d’Ourson était sergent-fourrier dans un régiment de zouaves. Il eut, à l’instigation d’un teinturier chimiste qui servait à sa compagnie, une idée fort ingénieuse. On télégraphia à Léopold, qui était mobilisé à Paris comme auxiliaire, de se procurer des fonds. Et l’on acheta à bas prix à un nommé Zafiriotis une bonne partie du stock de pantalons rouges invendables. Le chimiste, fort débrouillard, organisa, dans le pays même, une teinturerie. Une plante indigène, séchée à la vapeur, permit de donner aux pantalons rouges, non pas exactement un bleu horizon parfait, mais une sorte de bleu gris fort acceptable, et que l’intendance finit par accepter, la nécessité aidant.

On racontait encore toutes sortes de légendes, des transformations de couvertures de lit en couvertures de chevaux, de couvertures de chevaux en couvertures de lit, du pinard obtenu en traitant du cidre, de la gnole en maltraitant du houblon. On racontait du vrai et du faux, mais la villa des Clématites était là, en bonne pierre et en brique fine. Et l’on avait été forcé d’agrandir le garage pour y mettre deux luxueuses autos.

Mme Alvar, qui s’occupait de vente de bijoux et de mariages riches, connaissait les Ourson et les Nordement. Elle eut l’idée charmante et généreuse d’unir le fils Nordement à la demoiselle Ourson.

Les Ourson étaient beaucoup plus riches que les Nordement. Mais Léopold Ourson avait eu des hauts et des bas, ou plutôt une série de bas assez continue, suivie d’un haut un peu brusque. La famille Nordement, au moins depuis deux générations, jouissait de l’estime publique.

Aristide Nordement, qui avait succédé à son père dans le commerce des bouchons, était devenu un monsieur important, d’ailleurs sans s’en apercevoir, et sans que personne autour de lui se fût demandé pourquoi ni comment.

Il n’avait rien de brillant : c’est ce qui fit la solidité de sa situation, car il ne fut jamais excité, pour justifier une réputation d’homme d’affaires exceptionnel, à se départir de cette bonne prudence instinctive, qui l’avait toujours empêché de tenter de dangereux coups d’audace. Il n’eut, en somme, dans sa vie, qu’une seule idée prétentieuse : à un moment donné, il s’intitula fabricant de bouchons au lieu de marchand de bouchons, bien qu’en réalité, il achetât ses bouchons à diverses fabriques.

Sa femme, une Gormas, de Bayonne, fille d’un courtier d’assurances, avait plus d’ambition. Elle pensait qu’Aristide serait un jour conseiller du commerce extérieur, et peut-être décoré, grâce à l’appui d’un député, du parlementaire que l’on cultive dans chaque famille bourgeoise.

Ce fut surtout Mme Nordement qui accueillit avec faveur les ouvertures de Mme Alvar.

Irma, fille unique des Ourson, n’était pas très séduisante. Son visage avait à peu près l’expression d’une larve. Quelques cils rares et très peu de sourcils avaient poussé dans les environs de ses mornes yeux.

Depuis deux ans, des professeurs inlassables, Danaïdes à vingt francs l’heure, versaient leur littérature, leurs sciences physiques et leur histoire, dans ce petit tonneau sans fond.

Un thé chez Mme Alvar réunit les Ourson et les Nordement.

M. Nordement était un gros homme rasé, dont la lèvre forte découvrait des dents trop neuves.

Mme Ourson était aussi amorphe que sa fille, avec un peu plus de chair.

Une conversation lente et lourde s’engagea entre les ascendants. On avait essayé d’isoler les jeunes gens, qui s’en allèrent ensemble dans le jardin. Mais, de la terrasse, on eut beau arroser le banc où ils avaient pris place de regards fécondants, il sembla bien que le jeune Nordement n’avait pas trouvé là sa compagne d’élection, et que, cette fragile créature une fois mise entre ses mains, il n’avait eu d’autre idée que de la reposer sur le sol avec d’infinies précautions, pour ne pas avoir l’air de la laisser tomber.

On procéda à une contre-épreuve, plus soigneusement organisée. Une seconde entrevue eut lieu un soir dans la villa somptueuse des Ourson. Peut-être avait-on espéré qu’Irma donnerait mieux aux lumières. En tout cas, c’était à essayer.

Dans l’après-midi, Mme Alvar l’avait emmenée dans un Institut de Beauté.

Jamais l’impuissance de l’artifice ne se manifesta d’une façon aussi indiscutable. L’éclat des fards ne fit qu’accuser sans recours l’indigence de ce visage ingrat.

Mais, à mesure que s’avérait l’impossibilité d’une telle union, le désir cupide de la voir se réaliser grandissait chez Mme Nordement. On s’était renseigné à fond, et ces messieurs avaient même eu, sans avoir l’air d’y toucher, des conversations officieuses très complètes : Léopold Ourson donnait, en titres de premier ordre, quatre millions à la jeune Irma.

Mme Nordement pensait que c’était une folie, un péché même, de manquer une occasion comme celle-là.

Une jeune fille est une jeune fille. Elle se fait toujours. Elle devient ce que son mari veut qu’elle soit. On oubliait volontairement Mme Ourson, dont le simple aspect rabattait sérieusement l’optimisme de ceux qui escomptaient pour son rejeton une mise en valeur possible.

Robert ne disait rien, et feignait obstinément d’ignorer tous les conciliabules où se tramait son bonheur futur. Il savait qu’il n’avait pas beaucoup de volonté, et que la tactique la meilleure pour lui était de ne pas engager le fer. Mais, le lendemain de la soirée chez les Ourson, après le déjeuner, sa mère lui dit, de son petit air de commandement :

— Reste un peu, Robert. Papa et moi nous avons à te parler.

Robert savait que son père ne dirait rien. Sur les questions de ce genre, il laissait la parole à son major-général. Mais la formule : « Papa et moi, nous avons à te parler », indiquait au jeune homme que les hautes autorités dont il dépendait étaient complètement d’accord.

D’autre part, le fait que papa fût rentré déjeuner au Vésinet annonçait que la question était grave.

— Tu sais quels sont nos projets ? dit Mme Nordement.

Il inclina le tête sans rien dire.

— Je pense, ajouta-t-elle, que tu es assez raisonnable pour être d’accord avec tes parents.

Un instinct secret l’avertissait que, s’il sortait de son silence, il était perdu. Il laissa donc aller sa mère, qui parla un peu trop, et ne fut pas très adroite.

Elle concéda que la jeune fille — pour le moment — n’était pas une beauté.

Mais elle alla jusqu’à dire, en termes plus ou moins voilés, que la fidélité des hommes n’était pas obligatoire, et que, chez un mari encore jeune, on excusait certaines peccadilles.

Robert, par malheur, savait très bien que ce n’était pas là les idées de cette dame très collet-monté, très sévère pour les ménages un peu libres. Il lui sembla qu’elle sacrifiait un peu cyniquement, pour les besoins de la cause présente, son rigorisme habituel. Il gardait le silence. Elle y sentit une marque de désapprobation, perdit un peu la tête, et se lança dans des arguments encore plus contestables…

— Je sais, dit-elle, que tu es un garçon désintéressé. Cela tient à ton bon cœur, mais aussi à ton inexpérience de la vie. Tu n’as jamais manqué de rien. Alors tu ne sais pas ce que représente l’argent. Tu t’en rendras compte plus tard. Dieu merci, ton père est à son aise. Mais il n’a pas une fortune colossale. Les affaires peuvent devenir difficiles d’un moment à l’autre. Et si un jour papa a besoin d’un coup de main, il sera très utile pour lui d’être allié avec un homme comme M. Ourson, dont les ressources sont inépuisables.

Robert ne vacilla qu’un instant. Il se voyait déjà sauvant son père au bord de la ruine. Mme Nordement n’avait pas eu une mauvaise idée en faisant appel à son noble esprit de sacrifice. Mais elle gâta son avantage en insistant.

Le jeune homme eut alors l’impression que tout cela était faux, que jamais le prudent M. Nordement ne serait gêné dans ses affaires, et qu’il y avait là un petit chantage, dont il fut un peu écœuré.

Comme il ne se décidait pas à parler, sa maman continua :

— Enfin, on ne te presse pas. On a confiance en toi. Embrasse ta mère.

— Nous en reparlerons demain, dit papa.

III

Robert, comme le prétendait justement sa mère, ne se rendait pas un compte exact de ce que voulait dire ce mot : la richesse.

Et puis, que signifiaient quatre misérables millions, pour un jeune homme de vingt-deux ans, qui avait devant lui toute une Golconde d’espérances, d’autant plus vastes qu’elles étaient indéterminées ?

Aucun trésor précis ne pourrait compenser la détresse perpétuelle d’une cohabitation avec Mlle Irma. Le jeune homme éprouvait un vrai mal de mer devant cet océan de fadeur.

Cependant, eût-il eu l’énergie nécessaire pour quitter sa famille, pour accomplir cet acte énorme, s’en aller ?

On lui facilita imprudemment cette résolution.

Depuis le commencement des vacances, il était convenu qu’il irait faire un voyage de trois ou quatre semaines, au grand air des plages de Bretagne. Ses parents se dirent que ce délai de réflexion serait sans doute favorable à l’accomplissement de leurs projets. Même ces gens, qu’une âpre activité stimulait constamment dans le vie, n’étaient pas inaccessibles à ce besoin de trêve, si cher aux âmes paresseuses.

Robert se dit : « Je m’en irai tout tranquillement en Bretagne comme si de rien n’était, sans laisser soupçonner à me famille l’importance de ce départ… Et j’ajournerai sine die mon retour. »

Mais, cela même, il se le dit assez vaguement, pour ne pas s’effrayer. Il avait coutume, quand il s’agissait de prendre une grande résolution, de se boucher un des yeux, comme on fait à un cheval de picador.

Le jour du départ venu, il s’appliqua, pour ne pas donner l’éveil à son père et à sa mère, à ne pas les embrasser avec trop d’effusions.

Il avait projeté de se rendre d’abord à Saint-Jacut de la mer, entre Saint-Lunaire et Saint-Cast, non loin de Dinard. C’est là qu’un de ses cousins, le peintre Isidore Gormas, l’artiste de la famille, avait une résidence d’été.

Certainement, Isidore était un homme d’esprit libre… Aux yeux des Nordement et de la plupart des Gormas, il passait pour un garçon excentrique, qui ne faisait jamais rien comme tout le monde.

Quand il venait dîner en famille, il parlait aux parents de Robert sur un ton de continuelle ironie.

Le jeune homme comptait bien sur cet être indépendant, en marge de la société, pour se fortifier dans son rude dessein.

Il arriva chez le peintre à midi, par la diligence qui faisait le service du Guildo, la petite station de chemin de fer qui desservait Saint-Jacut. Isidore n’était pas chez lui. Mais il était prévenu de la visite de Robert. Le jeune homme fut reçu par Julie, la concubine de son cousin. Julie était un ancien modèle très déformé, et qui n’avait plus à offrir qu’un morceau de cuisse présentable aux appétits d’art de son compagnon : depuis plusieurs années, d’ailleurs, il se spécialisait dans les marines.

Julie, après s’être fait connaître de Robert, lui servit du pain et du fromage…

— Quand il part sur la grève, on ne sait jamais quand il lui plaira de rentrer déjeuner…

Cette irrégularité dans les heures de repas, si différente des habitudes réglées de la famille, parut à Robert un excellent indice de l’indépendance d’idées de son cousin, et pour lui-même un bon prélude à sa vie de grandes aventures.

Ce jour-là, Isidore ne s’attarda pas trop. Vers deux heures, il s’encadra, avec un temps d’arrêt peut-être voulu, sur le seuil de la maison rustique.

C’était un quinquagénaire trapu, à la barbe soigneusement inculte, et le seul homme de cette localité campagnarde qui fût encore habillé en paysan.

On mangea de l’omelette au lard et de petites côtelettes carbonisées, le tout arrosé d’un liquide pâle, que le peintre proclamait « du vrai cidre ». Il se faisait servir par Julie, qu’il appelait « femme de l’Écriture », ce qui sembla fort pittoresque à Robert, au moins les trois ou quatre premières fois.

Après le déjeuner, le fils Nordement déclina l’offre de prêt, pourtant bien cordiale, d’une bonne vieille pipe usagée. Il préféra aller chercher des cigarettes dans sa valise. Puis Isidore l’emmena à travers ce village maritime, dont il se considérait visiblement comme le maître, à sa façon large de marcher, d’interpeller les habitants, et de projeter à droite et à gauche des crachats de pipe, à des distances considérables.

Le moment était venu pour Robert de raconter toute l’histoire, ce projet bourgeois et monstrueux de l’unir à Mlle Ourson.

Mais l’indignation révoltée du peintre ne se manifestait pas.

Il posa à son cousin mille questions sur la fortune des parents de la jeune Irma.

— D’ailleurs, ajouta-t-il, ton père a certainement pris des renseignements. Le père Nordement ne s’embarque pas sans biscuit. Je ne t’apprendrai rien en te disant que c’est un homme des plus forts que je connaisse. Quant à la maman, c’est une femme de tête et qui sait bien ce qu’elle veut. Chaque fois que j’ai une petite affaire en vue, un placement de fonds, quelque bout de terrain à vendre dans mon pays là-bas, je suis allé demander des conseils à ton père, et je les ai toujours suivis aveuglément.

Robert parla de la fadeur incurable de Mlle Ourson.

— Oh ! elle se fera, dit Isidore… Une personne jeune, avec tout ce qu’il faut pour s’acheter de jolies toilettes…

Robert était un peu chancelant dans sa rébellion. Mais Isidore diminua l’autorité de sa parole, en se proposant trop vite pour la décoration d’une splendide villa, que Robert ne manquerait pas d’édifier, aussitôt son mariage accompli.

— Le terrain est là, dit-il, à trois quarts de lieue sur la côte. On peindrait sur les murs intérieurs des paysages marins…

Tandis qu’il décrivait, avec d’amples gestes, cette magnifique demeure, Robert se demandait s’il lui serait possible de quitter, le soir même, Saint-Jacut, Isidore et Julie. L’omelette au lard ne lui avait pas paru d’une fraîcheur absolue, et le vrai cidre commençait à lui donner d’authentiques crampes d’estomac.

Il pensait que la soirée serait insoutenable entre l’ancien modèle et ce peintre, si superficiellement indépendant.

Alors il inventa une histoire de rendez-vous à Dinard. Il irait, dit-il à Isidore, passer un jour ou deux là-bas, puis reviendrait ensuite à Saint-Jacut, où il pourrait séjourner quelque temps.

Le peintre, heureusement, n’était pas homme à se cramponner à un invité. Peut-être n’était-il pas maître chez lui autant qu’il en donnait l’impression, et qui sait si la chute du jour ne voyait pas la « femme de l’Écriture » se départir de son attitude de soumission biblique ? Toujours est-il qu’Isidore s’occupa avec une vigilance extraordinaire de trouver un tacot qui pût transporter, séance tenante, le jeune homme à Dinard. Il semblait subitement considérer le rendez-vous allégué par Robert comme une obligation sentimentale quasi sacrée, dont personne n’avait le droit de gêner l’accomplissement. Quant au principe consolateur du retour à Saint-Jacut, il fut sauvegardé au moment du départ par un « A bientôt… Je compte sur toi » tout à fait vague.

Robert, sur son auto de louage, partit donc dans le crépuscule vers l’inconnu. A la nuit, il arriva à Dinard. La saison s’avançait, et la ville commençait à se dépeupler. Robert trouva facilement une chambre dans l’hôtel le plus en vue. Il dîna hâtivement au restaurant, puis endossa son smoking. Il se rendit au Casino. Il n’avait, pour ainsi dire, jamais joué au baccara. Mais l’idée lui était venue tout à coup d’y risquer trois ou quatre cents francs, afin de ramasser une petite fortune, qui lui donnerait plus de solidité pour tenir son rôle d’enfant prodigue.

Il gagna cent francs, puis deux cents francs qu’il reperdit, et il quitta le Casino vers minuit, ayant perdu trois fois la somme qu’il s’était assignée comme rigoureuse limite. Il eut assez de force d’âme ou de manque d’estomac pour garder les quinze louis qui lui restaient sur l’allocation du voyage.

Décidément, le Destin voulait faciliter la séparation de Robert et de sa famille. Car il était radicalement impossible d’annoncer cette première mésaventure à M. Nordement, l’homme le plus austère du monde sur la question des jeux de hasard.

Il restait à Robert de quoi se défrayer à l’hôtel pendant trois ou quatre jours.

Sa vie difficile commençait.

Son âme fut partagée par parties inégales entre un âpre orgueil et une assez vive appréhension.

Il était rentré dans sa chambre.

Longtemps il demeura accoudé à sa fenêtre, comme Rolla, le héros romantique, dans la gravure qui illustre le poème de Musset.

Il se sentait plein d’un grand courage, qu’il ne savait à quoi employer.

Le temps était passé où les enfants prodigues, exilés du foyer paternel, n’avaient qu’un tour à faire dans la campagne pour trouver une place de gardeur de pourceaux.

Pour se présenter dans une ferme, il eût fallu se procurer une mise spéciale et remplacer ces vêtements de fils de famille par des effets de toile, de préférence un peu usagés.

Il était trop grand pour se proposer comme mousse dans un navire en partance. On aurait peut-être pu l’engager comme steward, pour servir les passagers. Mais c’était encore un emploi auquel il se sentait mal préparé. Et, par surcroît, il avait grand’peur du mal de mer.

Se placer comme chauffeur ? Il savait conduire une auto, c’est-à-dire qu’il avait passé son brevet. Mais il ignorait tout du mécanisme des voitures. Les mots de « bougie », de « magnéto » l’effrayaient comme des noms de maladie. Il ne voulait pas s’exposer, en pleine route déserte, à avouer brusquement son incompétence à des patrons suffoqués.

La nuit précédente s’était passée en chemin de fer. Le grand air de la promenade en auto, la séance du casino l’avaient un peu aplati. Il se jeta sur son lit et remit au lendemain la recherche d’une position sociale.

IV

Or, une affiche manuscrite était apposée depuis huit jours dans le hall de l’hôtel. Elle demandait un professeur de français pour être attaché à une famille aisée.

C’était le seul emploi que Robert fût capable de remplir ; c’était le seul auquel il n’eût pas songé.

Il aperçut la pancarte le lendemain matin, en descendant pour son petit déjeuner, qu’il avait décidé de prendre, non à l’hôtel, mais dans un petit café du pays ; car il fallait ménager ses ressources.

On demande un professeur de français pour famille aisée. S’adresser au portier de l’hôtel.

Il fallut à Robert un certain effort pour surmonter sa gêne et pour demander au portier quelle était la famille aisée en question. C’était abdiquer un peu la dignité de voyageur indépendant et fastueux.

La nationalité exacte de M. et Mme Orega échappait à l’historien, comme le lieu de naissance du divin Homère. Seul, un diagnostic un peu aventuré d’ethnographe parvenait à situer approximativement leur origine dans les régions équatoriales du nouveau continent.

De même, les âges plausibles de ce petit homme rasé s’échelonnaient sur un long espace, entre trente et cinquante ans.

M. Orega connaissait un certain nombre de phrases françaises qu’il débitait sans trop d’accent, en vous faisant brusquement la surprise d’une faute invraisemblable, comme de dire : un table, ou : une chapeau.

Mme Orega était une sorte de Fatma de deuxième fraîcheur, à qui son apathie conférait une sorte de majesté. Elle ne semblait plus très ferme, comme si, au cours de son existence, elle eût été plusieurs fois gonflée et dégonflée.

« Le Paradis sur terre, a dit à peu près Victor Hugo, ce serait les parents toujours jeunes, et les enfants toujours petits. » La jeunesse des parents Orega était compromise, mais leur fils unique Esteban, qui n’avait que quatorze ans, était resté petit et puéril comme un tout jeune garçon.

C’était d’ailleurs un être charmant, à la fois attardé et précoce. Tantôt, secouant ses cheveux bouclés, il avait des colères enfantines. Et d’autres fois, il étonnait Robert par sa gravité mûrie, par son langage éclatant d’images imprévues. Il semblait que la nature ne l’eût laissé si petit que pour lui garder plus longtemps un aspect d’enfant sublime.

Robert, qui avait été ébloui dès leur premier entretien, fut stupéfait de voir qu’Esteban, la plume à la main, formait grossièrement ses lettres, et qu’il avait une orthographe de cuisinière peau-rouge.

Dès la présentation, c’est-à-dire le lendemain de son arrivée à Dinard, il avait été agréé comme précepteur. Il prit tout de suite ses repas à la table des Orega, non dans la salle du restaurant, mais dans un petit salon à part. Il n’en fut pas fâché, car il pouvait rencontrer à Dinard des personnes de connaissance, qui risquaient ainsi d’être mises au courant de son nouvel emploi.

Les Orega, d’ailleurs, avaient des raisons à eux pour ne pas se faire servir en public. Robert s’aperçut, dès la première minute, que le repas de famille n’était qu’une occasion de disputes furieuses entre M. et Mme Orega.

Il comprenait mal l’espagnol ; mais, si l’objet même de la discussion lui échappait, il pouvait suivre du moins toutes les phases de la lutte sur le visage étincelant des matcheurs. Parfois, c’était une sèche imputation de son mari qui marquait le visage fatigué de la belle Fatma d’une douleur extra-humaine. D’autres fois, sur une réplique de la compagne de sa vie, on voyait M. Orega tout près de défaillir, et le bronze de son visage passer du rouge marron à un vert-de-gris superbe.

Robert avait été engagé sans discussion à mille francs par mois, logé et nourri. Il avait demandé ce prix sur les indications du gérant. Et, comme M. Orega « n’avait pas pipé », il considéra d’abord son patron comme un homme fort généreux. Mais il ne fut pas long à s’apercevoir que cette apparente largesse était faite d’une timidité d’étranger, ignorant des usages. Dès que M. Orega était renseigné sur le prix d’un objet, il discutait férocement pour soixante-quinze centimes. Il payait à l’hôtel six à sept cents francs par jour pour lui et sa suite, et quand le jeune Esteban demandait un peu d’argent de poche, papa se faisait prier pour sortir un billet de quarante sous.

Robert était depuis trois jours au service de la famille Orega. Il avait déjà écrit deux mots à ses parents. Il leur écrirait jusqu’à nouvel ordre de courtes lettres, où il leur dirait simplement, comme chaque fois d’ailleurs qu’il s’absentait, que sa santé était bonne. Et il terminait en leur envoyant mille baisers, pas un de plus, pas un de moins. Ces communications, rédigées de cette façon uniforme, succinctes comme un chèque d’affection, il les leur enverrait jusqu’à nouvel ordre. Car il n’était encore un enfant prodigue que pour lui-même, et se rupture avec sa famille n’était consommée qu’en son for intérieur.

Son état d’âme était au fond plus que satisfaisant. Il était installé d’une façon confortable, mangeait bien, et ses fonctions ne lui déplaisaient pas ; il commençait à s’attacher à ce petit Esteban, en qui il retrouvait l’ardeur généreuse de son pauvre ami Francis Picard, et il avait cette fois cette satisfaction supplémentaire d’être l’aîné, l’éducateur d’âme. La grâce native de son élève lui donnait du goût pour ce métier de directeur d’esprit, et il s’enorgueillissait à l’idée de développer, d’épanouir les qualités certaines de ce jeune aiglon de la famille Orega.

Le troisième jour de son entrée en fonctions, Robert avait déjeuné, comme à son ordinaire, avec ses patrons et son élève. Le choc avait été particulièrement rude entre les époux. Ils étaient arrivés à table l’un et l’autre dans une parfaite condition de combat. Comme des boulets et des pots d’huile bouillante, des griefs réciproques, remontant à plus de vingt années, s’étaient croisés sans répit par-dessus les plats… Vers le dessert, les lutteurs reprenaient haleine, mais on sentait que l’empoignade recommencerait aux liqueurs.

Le petit Esteban, un peu blasé sur ces émotions sportives, qui avaient fini par le laisser indifférent, proposa à Robert d’aller faire un tour sur la plage. Le précepteur accepta avec empressement. Il s’arrêta au bureau de l’hôtel pour écrire à ses parents les deux lignes protocolaires, pendant qu’Esteban allait chercher un pardessus au premier étage, dons l’appartement qu’il occupait avec ses parents.

Sa lettre écrite depuis quelques minutes, Robert s’étonna de ne pas voir redescendre son élève. Il prit le parti d’aller voir ce qui se passait…

Comme il débouchait sur le palier du premier, il vit Esteban se glisser hors d’une chambre, qui ne dépendait pas de l’appartement de sa famille, et regarder autour de lui avec précautions dans le couloir désert.

Le jeune garçon aperçut Robert, eut soudain l’air gêné, et fit à son précepteur un signe de silence.

Tous deux, sans rien dire, descendirent l’escalier. Dans la rue, Esteban n’avait toujours pas ouvert la bouche.

— Hé bien, qu’est-ce que tout cela signifie ? se décida à demander Robert.

Esteban répondit évasivement.

— Ce n’est rien… une farce… Je vous dirai plus tard…

Après tout, il n’y avait peut-être là qu’une gaminerie. Robert n’en était pas sûr, mais il détestait les enquêtes, quand elles menaçaient de le conduire à une découverte désagréable.

Il ne put cependant s’empêcher de remarquer qu’Esteban, après s’être tu, s’était mis maintenant à parler, avec une volubilité extraordinaire, de sujets sans grand intérêt… Il y avait un effort visible dans ce flux de paroles, comme un besoin de changer les idées de son compagnon et de l’attirer n’importe où, mais loin de ses soupçons.

— Dites-moi des vers, demanda-t-il à Robert, dès qu’ils se furent assis sur la plage.

Robert, nourri de poésie, résistait difficilement à une invitation de ce genre, d’autant plus qu’il trouvait chez le petit Esteban un auditeur frénétiquement sensible, qui écoutait les poèmes avec des yeux insatiables.

Cette séance de lyrisme dura jusqu’à l’heure du goûter. Ils se rendirent au Casino. Esteban voulut à toutes forces payer les consommations, et, au grand étonnement de son précepteur, sortit de sa poche un billet de cent francs. Or, Esteban, au déjeuner, avait eu besoin de grands efforts pour soutirer quarante sous au père Orega.

Mais Robert n’était pas au bout de ses surprises.

— Papa et maman, dit le jeune garçon, sont partis en auto sur la côte. Ils ne rentreront pas avant le dîner… Voulez-vous me faire un grand plaisir ?

— Voyons cela, fit Robert.

— C’est de jouer à la boule pour moi. Comme je suis trop jeune, les employés ne me laisseraient pas jouer… Soyez gentil, dites ? Jouez pour moi…

L’éducateur essaya de résister. Son disciple avait pris sur lui une telle autorité que sa résistance fut courte, et qu’il se décida à s’approcher de la boule, pendant que le petit Orega restait près de lui, mais en dehors de cette corde de soie, qui prétendait creuser un abîme infranchissable entre les majeurs et les mineurs.

Le petit jeune homme jouait par louis, et passa à Robert, à la dérobée, deux ou trois billets de cent francs, qui fondirent en quelques minutes.

Il tirait d’autres billets de sa poche… Mais Robert se gendarma…

— Je ne veux plus que vous jouiez… C’est très mal… Voyez-vous que vos parents viennent à l’apprendre ?

— Et c’est sur vous que cela retombera ?

— Ce n’est pas ça, dit Robert gêné… Ce n’est pas du tout pour cette raison… Et puis, je vous ai déclaré que vous ne joueriez plus… Vous ne jouerez plus, voilà tout.

Et, ce disant, il s’en alla d’un pas résolu vers la sortie.

Esteban le suivait docilement jusqu’à l’hôtel. Arrivé dans le hall, Robert, machinalement, s’arrêta devant une sorte de tableau où l’on placardait les nouvelles du jour…

Or, parmi les informations des agences et les résultats des courses, il vit une petite affiche manuscrite. On annonçait qu’il avait été perdu dans l’hôtel une broche « émeraude et saphir ».

Robert, sans s’en rendre compte, ne put s’empêcher de tourner les yeux vers Esteban, mais le petit Orega regardait cette même affiche avec une indifférence parfaite.

— Allons travailler un peu avant le dîner, fit Robert.

Ils montèrent ensemble l’escalier. Sur le palier du premier, Esteban s’arrêta pour donner la main à une jeune fille très forte et très brune, qui était encore habillée en petite fille, et coiffée avec des nattes pendantes.

— Ma petite amie Concepcion, dit le jeune garçon… Mon professeur, M. Robert Nordement…

Concepcion fit une sorte de révérence un peu gauche, sourit à Robert de toute sa bonne figure et sourit ensuite de même à son petit ami Esteban, qu’elle dépassait de la tête.

Ils quittèrent la jeune fille pour se diriger vers l’appartement des Orega. Ils passèrent devant la chambre d’où Esteban était sorti avec mystère après le déjeuner.

La porte de cette chambre était grande ouverte. Deux domestiques de l’étage étaient en arrêt sur le seuil. Robert s’arrêta, lui aussi, et vit que, dans la chambre, le gérant de l’hôtel était en conférence avec deux messieurs inconnus.

Esteban n’était pas curieux : il s’éloignait, sans hâte apparente, dans la direction de leur appartement. Robert, s’adressant à un des domestiques, fit un signe d’interrogation…

— C’est monsieur le commissaire qui se trouve là, dit le domestique, rapport à une broche qui s’a trouvé perdue. Voilà la seconde fois en huit jours qu’il se perd un bijou chez ces personnes. On commence à se dire que ce n’est guère naturel. Heureusement que, nous autres, on est connu, et que l’on sait qui nous sommes. Mais, tout de même, ça finit par n’être pas agréable.

— Qui est-ce qui habite ici ? demanda Robert.

— Un vieux monsieur argentin et sa demoiselle.

— Ah !… La demoiselle, n’est-ce pas cette jeune fille, avec des nattes dans le dos, que j’ai vue tout à l’heure sur le palier ?

— Justement, monsieur. C’est à elle la broche que l’on est en train de cercher.

… Robert, malgré lui, regarda dans la direction où Esteban était parti. Mais il y avait beau temps que le petit garçon avait disparu.

Robert gagna l’appartement des Orega. Esteban était dans le salon, à la table où il s’asseyait pour prendre sa leçon. Sans attendre son précepteur, il avait pris un cahier… Il était déjà en train d’écrire, avec une application extraordinaire.

Robert fit d’abord, de long en large, une vingtaine de pas…

— Écoutez, Esteban…

— Monsieur…

— Je veux en avoir le cœur net. Pourquoi êtes-vous sorti mystérieusement de cette chambre il y a trois heures ? Pourquoi cette broche a-t-elle disparu ?

Esteban s’était levé. Il s’efforçait de regarder son précepteur bien en face…

— Je ne sais pas, murmura-t-il…

— Vous savez, dit avec autorité Robert.

Esteban était toujours debout, les lèvres serrées…

— Hé bien ? dit Robert.

Esteban le regardait un peu haletant, avec des yeux qui semblaient craintifs…

Il vit alors dans le regard de son maître une expression dont l’excessive dureté l’étonna. Il comprit alors de quoi on le soupçonnait, et dit à voix basse, comme sur un ton de reproche…

— Oh non ! pas ça tout de même !

… Vous ne supposez pas que c’est moi qui ai pris cette broche ?

Et comme Robert ne répondait rien…

— Oh non ! voyons ! Vous ne me croyez pas capable d’une chose pareille ? Je ne sais pas quelles bêtises je ferai plus tard… mais je ne serai jamais un voleur. J’en suis sûr, ajouta-t-il avec une bonne petite simplicité, qui, ma foi, n’était pas dénuée d’une certaine noblesse.

Robert en fut tout impressionné.

— Oh ! cela, je pense bien… répondit-il.

Et il fut, à partir de cet instant, profondément convaincu qu’il n’avait jamais soupçonné d’un vol ce gentil petit Esteban…

— Vous avez tout de même quelque chose à m’expliquer ? continua-t-il avec douceur.

Pendant la première partie de l’entretien, Esteban avait parlé comme un homme. A compter de ce moment, et sans transition, il fit sa confession d’une voix enfantine…

— La jeune fille que vous avez vue tout à l’heure, Concepcion, est très amoureuse de moi…

— Ah ! vraiment ! fit Robert en souriant.

— Moi, vous savez, je ne l’aime pas beaucoup. C’est à dire que je l’aime des fois. On s’était connu, elle et moi, au Brésil, une saison que l’on avait passée avec nos parents aux environs de Rio. C’était il y a deux ans. Voilà que cette année on s’est retrouvé à Dinard. Elle était devenue une grande fille. Elle a maintenant seize ans. C’est cette année qu’elle m’a demandé de venir la voir pendant que son papa n’y était pas. La première fois que je suis arrivé dans sa chambre, elle a commencé à m’embrasser en me disant qu’elle m’aimait et qu’elle voulait m’épouser. Chaque fois que je vais la voir, elle m’embrasse tout le temps. Moi, presque jamais. Je ne peux pas me forcer à embrasser les gens quand je ne les aime pas. Il y a des fois, je ne dis pas, où je l’aime un peu, Concepcion. Mais c’est assez rare.

Robert regardait Esteban, et se demandait : Est-il aussi ingénu qu’il en a l’air ? Mais, s’il n’est pas ingénu, qu’est-ce que c’est que ce petit démon ? Robert n’avait pas assez d’expérience de la vie pour savoir que l’on n’est pas forcément un « roublard » quand on cesse d’être un ingénu. La vérité, c’est que les gens sont toujours moins ingénus et moins roublards qu’on le croit.

Mais les étonnements de Robert n’étaient pas finis encore…

— Un jour, continuait Esteban, Concepcion m’a donné de l’argent…

Et, ce disant, jamais le visage du petit Orega n’eut un tel air d’innocence…

— Par cent et deux cents francs, elle m’a déjà donné près de deux mille francs. Je les ai mis de côté. Je voudrais faire jouer pour moi au baccara, car je vois bien qu’à la boule il n’y a pas moyen de gagner. Quand j’aurai une belle somme, je raconterai à papa que je l’ai économisée depuis cinq ans, et je m’achèterai un side-car…

— Mais, dit Robert, comment vous donne-t-elle tout cet argent ? Est-ce que vous lui en demandez ?

— Jamais, dit Esteban. C’est elle qui en a eu l’idée pour la première fois. Et, je vous dirai que maintenant, quand j’ai envie qu’elle m’en donne, je ne lui en demande pas. Mais je sais bien prendre un air ennuyé jusqu’à ce qu’elle aille en chercher dans son armoire…

— Oui, oui… fit Robert.

— Alors, ces derniers temps, comme il ne lui en restait plus, elle s’est arrangée avec sa miss pour faire vendre des bijoux, qui sont d’ailleurs à elle. Elle a vendu la semaine dernière ses boucles d’oreilles, et elle a dit à son papa qu’elle les avait perdues. Elle vient encore de recommencer avec sa broche.

— Ah ! très bien !… fit Robert.

— Mais je crois, dit Esteban avec un bon et franc petit rire, qu’elle fera bien de ne pas recommencer, car j’ai idée que ça ne prendrait plus…

La confession était terminée, et le confesseur était assez embarrassé pour trouver les termes du commentaire sévère qu’il aurait fallu. Pourtant, la matière à discours ne manquait pas. Avec ce phénomène comme Esteban, pour un éducateur d’âme, il y avait, comme on dit, de quoi faire.

Heureusement pour Robert, qui ne voyait pas tout de suite la forme de son homélie, M. et Mme Orega rentraient de leur promenade. Ils étaient assez calmes l’un et l’autre : ils venaient de se promener en compagnie d’autres personnes, à qui il était décent d’offrir l’image d’un ménage parfaitement uni. Il arriva qu’ils s’étaient laissé prendre eux-mêmes à cette comédie. Leur hostilité était momentanément calmée. Elle ne se rallumerait qu’après quelques instants de tête à tête ou devant des êtres inexistants, tels que leur fils et son précepteur.

Ce soir-là, d’ailleurs, M. Orega avait d’autres préoccupations. Ils venaient de recevoir une dépêche d’amis à eux, qui leur proposaient de venir les rejoindre au Havre. Ils se préparaient donc à quitter Dinard le lendemain, car ces braves nomades n’avaient jamais de fortes attaches avec les lieux où ils séjournaient, au cours de leur vie de perpétuelle villégiature.

M. Orega demanda à Robert de partir le soir même pour Caen, où ils avaient projeté de s’arrêter un jour ou deux. Le jeune Nordement devait faire l’office de fourrier, se rendre compte de ce qu’il y avait de plus confortable dans les hôtels, et en référer par téléphone à M. Orega, qui n’attendait que ce signal pour quitter Dinard en auto.

Robert arriva le lendemain matin vers dix heures dans la ville normande, grâce à une savante combinaison de trains, que l’on finissait par découvrir en compulsant trois ou quatre pages de l’indicateur, après s’être reporté à des notes à peu près introuvables, où vous renvoyaient d’invisibles minuscules, que distinguaient à la loupe quelques rares initiés.

Pendant ses insomnies, entretenues par des changements de trains et de froids stationnements dans des gares abandonnées de Dieu et des hommes, Robert s’était appliqué à songer aux remontrances qu’il ferait au petit Orega, et en avait soigneusement ordonné le plan.

Une fois à Caen, il se fit conduire dans l’hôtel le plus en vue, où il trouva pour ses patrons un appartement suffisamment somptueux.

Toutefois, avant de le retenir définitivement, il demanda la communication avec Dinard, et se dit avec satisfaction qu’en attendant le moment de l’avoir obtenue, il aurait tout le loisir de savourer tranquillement son petit déjeuner du matin. Mais le dieu sournois du téléphone n’aime pas que l’on veuille pénétrer ses voies. Et Robert était à peine installé devant son chocolat, que le portier ouvrait la porte du restaurant, et annonçait que Dinard était à l’appareil.

— C’est M. Orega ? dit Robert dans la cabine.

— Oui, c’est moi.

— Ici M. Nordement… Je vous téléphone de Caen, de l’hôtel. J’ai trouvé ce qu’il vous faut comme appartement.

— Oui… Hé bien… Hé bien, ne le retenez pas… Oui… Madame et moi… nous n’avons plus le même avis… Nous demeurons encore à Dinard…

— Ah !… Que dois-je faire alors ?

… Hésitation…

— Allô !… fit Robert.

— Je suis là, fit M. Orega… Je suis là… Écoutez, monsieur Nordement, dites-moi à quelle adresse je puis faire parvenir une somme… une somme de mille francs, ou un peu davantage, si vous pensez que je vous dois plus… Madame et moi nous avons pris cette décision… que l’enfant devait abandonner ses leçons… qu’il valait mieux du repos pour la santé de ce petit…

Robert, étonné, resta sans répondre. Ce fut le tour de M. Orega de faire : Allô ! allô !

— Vous êtes là, monsieur Nordement ?

— Oui, Monsieur. Mais permettez-moi de vous dire que si vous êtes maître de faire ce que bon vous semble pour l’éducation de votre fils… je ne puis pas, moi, me séparer de vous sur cette simple raison. Il me faut d’autres explications que celle que vous me donnez. Vous reconnaîtrez vous-même qu’elle n’est pas suffisante.

Silence absolu dans l’appareil.

— Allô !… fit sévèrement Robert.

— Je suis toujours là, monsieur Nordement. Alors, je dois vous dire… je dois vous dire… le vrai… Un monsieur… que je connais… un ami, me dit que hier, pendant que nous étions, madame et moi, à la promenade, vous êtes allé à la boule avec l’enfant… et que là vous avez joué… C’est votre droit, monsieur Nordement… Toutefois, madame et moi, nous pensons que l’exemple n’est pas bon pour ce jeune garçon…

— Ah ! ne put s’empêcher de dire Robert, ce n’est pas exactement comme ça que ça s’est passé…

— Comment cela s’est-il passé ?

Robert, son premier mot de protestation lâché, s’était repris… Il s’était dit qu’il ne devait pas trahir son petit élève…

D’autre part, depuis quelques secondes, il avait le désir impérieux de rompre toutes relations avec M. Orega, pour qui il éprouvait une haine subite et définitive. Il se borna donc à ajouter, non sans sécheresse :

— Ça va bien, monsieur, ça va bien…

— Vous me comprenez un peu, monsieur Nordement ?

— Oui, je vous comprends, monsieur, ça va bien.

— Où dois-je vous envoyer la somme en question ?

— Nulle part, monsieur. Je n’ai pas fait votre affaire. J’estime que vous ne me devez plus rien.

— Ah ! je ne comprends pas cela de cette façon…

— C’est ma façon à moi de le comprendre… Vous réglerez, si vous le voulez bien, mes frais d’hôtel pour le temps que j’ai passé à votre service. Vous m’avez remis hier deux billets de cent francs pour mon voyage ici. Je prélèverai là-dessus les frais que j’ai eus, et, à la première occasion, je vous rembourserai le reste. Ou plutôt je vous le renverrai par la poste. Car il se peut bien que l’on ne se revoie pas tout de suite…

— Pourtant, monsieur Nordement, je ne puis admettre…

— Je l’admets parfaitement, monsieur… Au revoir, monsieur…

Et il raccrocha le récepteur. Il le décrocha ensuite pour dire : « Faites bien mes amitiés à Esteban… » Mais la communication était déjà interrompue avec Dinard. Et la voix de M. Orega était déjà remplacée par une voix campagnarde, qui, d’on ne savait où, demandait : « C’est la mairie de Bayeux ?… C’est la mairie de Bayeux ?… » et répétait cette phrase éperdue dix fois, quinze fois, dans un silence inexorable…

V

Tout compte vérifié, avec le peu d’argent qui lui restait au moment où il avait été engagé par M. Orega, Robert se trouvait avoir sur lui un peu plus de trois cents francs. Il n’y avait pas là de quoi tranquilliser un homme prévoyant.

Mais il s’était passé en lui, depuis quelques jours, un phénomène assez curieux.

Le fait de s’être détaché de sa famille avait déjà eu ce précieux avantage de le débarrasser d’une partie de la prévoyance un peu lourde qu’il avait acquise au foyer paternel.

Trois jours auparavant, il avait vu, pour la première fois de sa vie, le Destin intervenir directement dans ses affaires en le mettant sur le chemin de la famille Orega… Cette chance avait duré ce qu’elle avait duré : au moins avait-il été tiré d’embarras pendant trois jours. Depuis son enfance, il s’était borné à suivre l’Étoile familiale. Maintenant il lui semblait qu’il avait sa petite étoile à lui…

Sans situation sociale, il éprouvait une vague allégresse. Il s’avançait gaiement vers la brume de son avenir. C’était une brume blanche, éclairée d’une confiance juvénile.

Sa rupture avec la famille Orega le satisfaisait. Certes, il s’était senti un petit attachement d’amitié pour le jeune Orega. Tout de même, il ne déplorait pas qu’un brusque coup du sort l’eût séparé de ce personnage un peu trouble.

Évidemment c’eût été une tâche intéressante que d’essayer de le moraliser. Mais que d’aléa dans cette entreprise !

L’aventure de Concepcion, acceptée par Esteban avec tant d’innocence, n’eût sans doute pas trouvé, une fois divulguée, des appréciations très indulgentes dans l’opinion publique.

On aurait su que le précepteur était au courant de l’histoire… Somme toute, il valait mieux avoir semé tous ces gens-là, et chercher dans le vaste monde des compagnons de vie moins compromettants.

Voilà ce qu’il se disait en mangeant son chocolat refroidi. Et son bien-être moral eût été complet sans le petit ennui d’être obligé de donner contre-ordre à l’hôtel, et de prévenir la gérance que décidément il ne prenait pas pour le soir l’appartement qu’il avait à peu près retenu. Il se crut obligé, au bureau de la réception, de faire tout un récit, de raconter que « ses amis » n’étaient pas bien portants, et n’avaient pu quitter Dinard comme ils avaient cru. « Il est possible, dit-il, qu’ils m’envoient tout à l’heure une dépêche pour me dire qu’ils vont mieux, qu’ils se ravisent et qu’ils viennent tout de même… Mais n’immobilisez pas l’appartement… » Il partit ensuite, sa valise à la main, la tête très haute, après avoir remis au portier un pourboire tout à fait en disproportion avec les ressources d’un précepteur jeté brusquement sur le pavé.

Qu’allait-il faire ?

Rester à Caen ?

Pourquoi pas, après tout ?

Il valait mieux ne pas grever son budget du prix d’un nouveau billet pour se transporter en chemin de fer dans une autre ville, où ses chances de trouver une position n’eussent pas été plus nombreuses que dans « l’Athènes normande ».

Caen, avec ses cinquante mille âmes, offrait à peu près autant de ressources que la plupart des villes de France. L’enfant prodigue s’interdisait, bien entendu, tout séjour à Paris, où son père avait sa maison de commerce et son domicile d’hiver.

C’était décidé. Il resterait à Caen.

Seulement, sa valise était lourde. Il se dit que, s’il continuait à errer dans les rues avec ce bagage encombrant, sa destinée lui pèserait bientôt sur les épaules.

A un tournant de rue, il aperçut une enseigne : Pension de famille.

Autant s’arrêter là qu’ailleurs. Si l’endroit lui déplaisait, il ne serait pas forcé d’y rester.

Il se dirigea donc vers cet établissement de modeste apparence, que deux palmiers en caisse, de chaque côté de l’entrée, égayaient d’un exotisme un peu poussiéreux. Dans un petit salon encombré de chaises à colonnettes, de fauteuils où un velours usé alternait avec des bandes de tapisserie, il se trouva en présence d’une dame séculaire, qui sans doute ne devait comprendre qu’un français très ancien. Car, après l’avoir écouté quelques minutes, elle alla chercher un petit garçon, qui donna à Robert tous les renseignements utiles. Ils se réduisaient d’ailleurs à celui-ci : il n’y a plus qu’une chambre à louer, dans les combles.

Heureusement que le bâtiment n’avait que deux étages. Robert monta lui-même sa valise, car le petit garçon était déjà parti dans l’escalier, en avant-garde, et il pouvait difficilement la faire porter par la vieille dame.

Il ne semblait y avoir dans cette maison aucune espèce de personnel, et l’on se demandait même, dans les couloirs déserts et complètement silencieux, où les pensionnaires étaient passés.

Robert, en montant l’escalier, s’assombrissait d’avance, à l’idée des rideaux de reps qu’il allait trouver dans la chambre, de la toilette boiteuse, et du bec de lièvre du pot à eau…

O surprise ! le pot à eau était neuf, la toilette ne boitait pas, et si les rideaux de reps se trouvaient à leur poste, c’est que tout de même, il ne faut pas demander à la Providence de supprimer l’inéluctable.

Ayant posé sa valise, pris connaissance de son prix de pension, et bien spécifié qu’il y aurait une petite diminution pour les repas pris à l’extérieur, à condition de prévenir un peu à l’avance, Robert prévint tout de suite le petit garçon qu’il ne déjeunerait pas à la pension ce jour-là.

Il faisait beau temps, et il avait formé le projet de prendre le petit chemin de fer Decauville, qui s’en va si gentiment, le long du canal, pour gagner Ouistreham et la côte.

Robert, installé dans une baladeuse du petit train, faisait ses calculs. Il avait, en somme, son gîte assuré pour un peu plus d’une semaine. Il pouvait donc se donner vacance, par ce beau jour de septembre, et aller se promener au bord de la mer. A partir d’Ouistreham, où il était sur le point d’arriver, le petit train cesse d’être un train d’eau douce pour devenir un chemin de fer maritime le long de la côte, où il dessert Riva Bella, Hermanville, Lion-sur-Mer… Robert s’était dit : « J’irai le plus loin possible. » Mais le train fit à Ouistreham une station si prolongée, et si injustifiée en apparence, que le jeune homme, en appétit, décida de s’arrêter dans un petit restaurant tout blanc qu’il apercevait sur le port.

Station excessive du Decauville, désir de déjeuner, telles furent du moins les raisons qui apparurent à son faible entendement humain. Comment aurait-il pu savoir qu’à la terrasse de ce petit restaurant, le Destin, organisateur méthodique, avait installé un individu modestement vêtu, de quarante-cinq ans environ, qui — petit détail — « tenait » une assez forte cuite et qui, tout simplement, aiguilleur inconscient au service de puissances inconnues, était chargé de diriger le fils Nordement sur sa voie véritable ?

Robert était donc assis à cette terrasse, et avait commandé son déjeuner. En attendant, il avait accepté, par désœuvrement, l’apéro que lui proposait le garçon.

Il se trouvait à deux mètres de l’envoyé du sort, qui entra en matière de la façon la plus simple :

— Bonjour, monsieur, dit-il à Robert, en le regardant avec des yeux un peu mouillés.

— Bonjour, dit Robert avec courtoisie.

— Vous voyez un homme qui a quitté sa place, monsieur.