TRISTAN BERNARD
Les moyens du bord
ROMAN
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PARIS
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.
Il a été tiré de cet ouvrage
vingt exemplaires sur papier vergé d’Arches
numérotés de 1 à 20
et quarante exemplaires sur papier vergé pur fil Lafuma
numérotés de 21 à 60
DU MÊME AUTEUR
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Droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous les pays.
Copyright 1927,
by Ernest Flammarion.
PREMIÈRE PARTIE
Vers sept heures du matin, Émile, garçon de bureau, vêtu comme un simple mortel d’un pantalon et d’une chemise, promenait un balai électrique sur le tapis d’une vaste pièce.
Ce cabinet spacieux était celui de M. Maurice Langrevin, éditeur. Il était meublé confortablement, mais sans recherche. Des armoires étaient venues y prendre place, au hasard des événements. C’est ainsi que la grande bibliothèque en bois noir venait de la maison Borbat, éditeur d’ouvrages de droit, dont M. Langrevin avait un jour racheté le fonds. Une autre armoire vitrée, en noyer ciré, avait été trouvée, un jour de pluie, à l’Hôtel des Ventes… Un buste de Cicéron venait également de chez Borbat. Un groupe de trois coureurs en bronze, sans prétention au symbole, avait été offert par ses employés à M. Langrevin, à l’occasion du quarantième anniversaire de la fondation de la maison.
Des diplômes encadrés rappelaient les succès de M. Langrevin dans des expositions européennes, et même dans des manifestations de propagande de par delà l’Atlantique.
Le balai mécanique ronflait autour d’un grand bureau, représentant isolé du style Empire. A l’autre bout de cette grande pièce, une table de faux Boulle faisait également bureau. C’était là que prenait place Marcel Langrevin, le fils du patron.
Pour l’instant, la grande maison semblait vide. Le laboureur Émile suivait comme des sillons les lés du tapis. Il sifflotait, la conscience calme, comme un bon travailleur matinal.
Un homme grisonnant, de belle taille, parut à la porte d’entrée. Il était déjà en longue blouse blanche et en casquette, c’est-à-dire en uniforme pratique de concierge que les nécessités du service obligent à prêter la main aux hommes de peine, à l’occasion.
— Monsieur le portier de la librairie, dit Émile, qu’est-ce qui nous vaut l’honneur de votre visite ?
— Sais-tu, dit le concierge, si on va fermer le jour de l’Ascension ?
— Ah ! mon vieux, il faudrait que tu demandes ça à M. Langrevin. Moi, ici, j’ai de l’influence sur le balai électrique et sur les plumeaux. Mais c’est pas dans mes attributions de commander si on ferme ou pas la librairie. Ces petites décisions de rien du tout, j’ai pas le temps de m’en mêler. Je laisse ça au papa Langrevin.
— Toutes les maisons d’édition ferment pour l’Ascension…
— C’est possible, mais le patron s’occupe pas de savoir ce que font les autres. Il fait d’abord comme il veut et ensuite à sa tête.
— Faut pas se plaindre de lui, dit le concierge. Il n’est pas mauvais pour le personnel…
— Non, pas pour le personnel…
Ils se turent l’un et l’autre. Ils n’en pensaient pas moins. Toute la maison avait remarqué avec quelle rigueur Maurice Langrevin traitait son fils Marcel, un garçon de vingt-deux ans, qui, évidemment, ne menait pas une existence de sédentaire.
— Y a pas à dire, il faut que M. Marcel marche droit, dit le garçon de bureau, répondant à une réflexion que le concierge n’avait pas formulée.
— Pour marcher droit, je ne peux pas dire que je l’ai vu marcher de travers, même quand il rentre à sept heures du matin.
— Il n’est pas encore là, aujourd’hui ?
— Non, dit le concierge, mais c’est son heure. Voilà trois jours qu’il est très régulier. Jamais plus tard que sept heures et demie.
— Encore heureux, dit le garçon, qu’ils habitent dans leur maison de commerce. Sans ça, je me demande comment qu’il serait à l’heure au bureau.
— Moi, je crois qu’il préférerait habiter ailleurs qu’avec son papa. Le patron se lève vers les huit heures. Des fois que M. Marcel serait pas rentré, ça ferait une affaire.
— C’est arrivé le mois dernier, dit le garçon de bureau. Tu parles que ça a bardé… Le patron est dur.
— Et comme n’y a plus là la pauvre maman pour tempérer l’orage !
— Et Monsieur est serré pour le pognon. Ce pauvre jeune homme, il me doit au moins mille francs de pourboires qu’il m’a promis depuis deux ans…
— A moi aussi. Oh ! c’est pas que j’y compte pour la semaine prochaine, mais c’est de l’argent que l’on reverra toujours.
— Et nous pouvons nous dire aussi qu’il est plus généreux comme ça, tant qu’il s’agit d’en promettre et qu’il n’y a pas tout de suite à raquer.
— … Ferme un peu, monsieur Cognard, le voilà qui s’amène.
Pour détourner les jeunes gens de l’enfer du jeu, il vaut mieux ne pas leur montrer un joueur qui regagne son logis après une nuit passée au poker ou au baccara. L’excitation de la partie, puis le grand air, lui donnent une animation, une mine de bonne santé, de nature à faire croire qu’il n’y a pas dans la vie d’occupation plus hygiénique.
Attendons, pour exhiber une image édifiante, de prendre ledit joueur après son déjeuner de midi, quand le manque de sommeil commence à se faire sentir. Alors nous verrons un être torpide, éreinté, diminué, et dont l’exemple n’a rien d’engageant.
Pour Marcel Langrevin, qui venait de passer une série de nuits incomplètes, la fatale dépression ne devait pas attendre l’heure de midi pour se manifester. A peine assis derrière sa table-bureau, il parut très affaissé aux yeux d’Émile, le garçon. (Le concierge s’était retiré discrètement.)
Pourtant il eut la force de faire des recommandations hâtives, qui purent être proférées en un langage très abrégé, car Émile paraissait déjà au courant de la question.
Il s’agissait pour le garçon de se rendre au plus tôt dans la chambre de Marcel, et de donner au lit du jeune homme l’air fatigué que doit avoir une couche, après le réveil d’un jeune homme vertueux.
— Monsieur ne se repose pas ? demanda Émile.
Marcel répondit par un signe vague. Il n’avait pas la force d’expliquer qu’il valait mieux pour lui de ne pas s’étendre sur son lit, où il serait pris par un sommeil tenace dont certainement huit hommes vigoureux, maniant des leviers et des crics, ne fussent jamais parvenus à le tirer.
Émile partit donc vers sa besogne de camouflage.
Marcel, resté seul, étendit péniblement le bras vers un appareil téléphonique. La préposée dut avoir l’impression, d’après la voix mourante de l’abonné, que le numéro demandé était celui d’un saint prêtre, que l’on réclamait pour une extrême onction.
Le jeune homme était déjà endormi, quand le Carnot 88-34 arriva à l’appareil et le fit sursauter.
— C’est toi, mon vieux ? dit Marcel… Je suis tellement crevé que je m’endormais au téléphone… Et je ne peux pas me coucher. Papa va arriver d’un instant à l’autre. Et il croit que j’ai passé la nuit dans mon lit…
— Mon pauvre vieux, dit Carnot… Moi, je vais me coucher. Je suis content que tu m’aies demandé. J’étais ennuyé de t’avoir quitté, après cette nuit…
— Crois-tu que j’ai eu une poisse ! dit Marcel.
— Au moins huit mille ? dit le camarade.
— Comment ? Huit mille ? Onze mille !
— Onze mille ?
— Qu’est-ce que tu dis de ça ? Je croyais que c’était neuf mille cinq. En recomptant ce que je dois, j’ai vu que c’était… ce que je viens de te dire… Je ne veux pas trop prononcer de chiffres au téléphone. On peut entrer d’ici une minute…, je ne quitte pas la porte de l’œil. Tu sais, maintenant, c’est fini, j’arrête les frais. Je ne joue plus…
— Alors, tu ne viendras pas ce soir ?
— Si… ce soir encore. Je ne veux pas rester sur une séance pareille. C’est un coup trop dur, et contre qui ? Hein ! Crois-tu qu’il joue mal, cet Espagnol !… c’est un peu ce qui m’a perdu. Je me disais : je vais l’avoir, je vais l’avoir… et il n’arrêtait pas de ramasser du jeu. Quelles rentrées de cartes !… C’est bien simple : il gagne exactement ce que j’ai perdu. Le reste de la table ne fait pas de différences.
— Mais comment vas-tu t’organiser pour régler ?
— Oh ! mon vieux ! pour ça, je ne m’en fais pas. Je veux bien que ce soit la première fois qu’on ait joué avec lui. Mais, avant de se mettre à table, on a dit expressément que l’on ne réglerait pas le soir même, en cas de grosses différences. J’aurais aussi bien pu gagner, je n’aurais pas songé un instant à demander le règlement immédiat… Tout de même, si je ne me refais pas, il faudra bien payer un jour… Oui, je me suis levé de bonne heure, j’ai un ouvrage pressé…
— Je comprends, dit Carnot, ton père vient d’entrer dans le bureau.
— Oui, oui… Au revoir, mon vieux.
Il y a maintenant, assis au bureau Empire, un homme pas très haut, mais de carrure large, armé d’une grosse barbe grise et de sourcils noirs touffus comme des moustaches. Marcel, sans mot dire, va jusqu’à lui, et, d’un geste rituel, lui met un baiser sur le front. Comme il se dirige de nouveau vers son poste, Langrevin l’arrête d’un mot…
— Je t’ai entendu dire que tu t’étais levé de bonne heure ? Tu t’es en effet levé de grand matin, car, à six heures, tu n’étais déjà plus dans ta chambre et ton lit était déjà refait.
Marcel n’est pas d’une humeur à goûter les reproches, ou l’ironie. Il « ressaute » comme un jeune taureau piqué…
Mais, comme c’est à son père qu’il répond, il ne hausse pas la voix. C’est sourdement qu’il répond :
— Si on n’entrait pas dans ma chambre, on ne ferait pas de constatation.
C’est au tour de M. Langrevin d’être touché. Lui n’a pas à se maîtriser. Offensé dans sa dictature, il réagit violemment, et tonne :
— Monsieur, j’entrerai dans votre chambre quand bon me semblera ! Et si ça ne vous plaît pas, vous irez habiter ailleurs ! Tu es majeur, je le sais. Mais ici, tu es sous mon toit. Je ne veux pas que tu découches. Tu as toute ta soirée pour voir des filles…
Marcel pense que son père n’a pas songé au poker, et cette idée le calme un peu. Mais une phrase de M. Langrevin va l’irriter à nouveau…
— J’en parlais hier encore avec ta sœur et Florentin…
Florentin, c’est le beau-frère de Marcel, M. Tury-Bargès, juge au tribunal de la Seine… Ce qui exaspère Marcel, c’est que, dans la famille, M. Tury-Bargès est l’exemple continuel, le modèle, et lui, Marcel, le repoussoir. On est devenu d’une austérité abominable, parce qu’on est désormais une famille de magistrats. On a acquis une sorte de noblesse de robe.
Les principes ? Non, le souci de la situation de M. Tury-Bargès. Marcel trouve que certains jeunes magistrats sont plus terribles que les anciens, qui étaient inflexibles par tradition plus que par ambition. Marcel n’accorde d’ailleurs à l’ancienne magistrature cette haute estime rétrospective que pour en accabler certains échantillons de la magistrature nouvelle et particulièrement son beau-frère…
M. Tury-Bargès a la réputation d’un juge indulgent. Mais Marcel ne croit pas à la sincérité de cette indulgence. Il prétend que c’est une attitude adoptée par certains, depuis l’invention des bons juges. Marcel, qui est généreux, ne se plaint pas de cette mode, qui profite au moins à quelques pauvres diables de délinquants. Mais quant à « couper » dans la bienveillance foncière de Tury-Bargès, Marcel laisse cela à des âmes plus naïves ou que ne préoccupe point l’exacte appréciation de la bonté.
Pratiquement, il vaut mieux avoir affaire à Tury-Bargès comme justiciable que comme parent ou allié. Il a le souci de la Justice, mais surtout celui de la bonne réputation des siens, condition nécessaire de son avancement…
Marcel, en d’autres circonstances, a constaté le manque de générosité de son beau-frère. Il n’aime pas non plus la façon dont il « cote » les gens… Le coefficient de fortune ou d’influence joue un rôle un peu trop capital dans ses évaluations…
Le plus triste, c’est que Cécile, la sœur de Marcel, s’est détachée de son frère en se rapprochant de Tury-Bargès. Marcel l’a connue généreuse… Comme ce n’est pas un mauvais garçon, il s’efforce de ne pas regretter le divorce qui s’est produit entre sa sœur et lui. En somme, il vaut mieux qu’elle s’accorde avec son magistrat, puisque c’est avec lui qu’elle doit passer sa vie…
— Et pourquoi, demande M. Maurice Langrevin, pourquoi me serais-je privé d’en parler à ton beau-frère ?
Mais Marcel n’accepte pas la discussion. Il balbutie quelques paroles vagues. A quoi bon « sortir » encore une fois ce qu’il pense de son beau-frère ? La dispute ne mènerait à rien. Il reproche à Tury-Bargès son « grimpage » continuel… Or, c’est précisément cet arrivisme, traité de noble ambition, qu’apprécie chez le gendre l’esprit commercial de M. Langrevin.
La discussion éteinte se rallume d’ailleurs tout de suite, à propos d’une lettre que Marcel était chargé d’écrire à un client. M. Langrevin a des idées à lui sur le style commercial. Son fils n’a jamais pu les saisir. Marcel a beau soigner son texte, c’est-à-dire en bannir toute élégance, M. Langrevin trouve toujours ses expressions déplacées. Il y a dans ce désaccord littéraire quelque chose de fatal et d’irrémédiable. Mais Marcel n’arrive pas à s’y résigner.
— Ce n’est pas ce que je t’avais dit d’écrire…
— Papa, dit Marcel énervé, j’ai pris note des phrases mêmes que tu as prononcées. Quand j’écris exactement ce que tu m’as dit, tu trouves que ce n’est pas bien, et, quand je change, j’ai toujours tort…
— C’est parce que tu ne te donnes aucune peine, répond M. Langrevin, qui, après tout, a peut-être raison. Marcel se dit un peu cela, et s’en exaspère davantage. M. Langrevin a pris la lettre et va la porter à un autre employé. Marcel ne se fait pas à cette humiliation.
Il reste seul devant sa table. Cette dispute avec son père l’a réveillé. Il n’a plus sommeil. Mais il a toujours un grand cafard. La perte de onze mille francs y est peut-être pour quelque chose.
Pourtant l’horizon s’éclaire un peu par l’apparition de Gustave.
Gustave, qui a cinquante ans passés, est un cousin de M. Langrevin et un bon camarade de Marcel.
C’est un homme qu’il n’est pas désagréable de voir, les jours où l’on a été cogné par le sort. Car le bon Gustave a passé toute son existence à encaisser des atouts de la Destinée. Il mène une vie difficile. Sa femme Mathilde, aussi puissante d’aspect qu’il est lui-même mince et inoffensif, lui a donné trois enfants qu’il arrive péniblement à nourrir. Mais lui, depuis trente ans, s’alimente de magnifiques espoirs.
On ne l’a jamais connu sans un projet d’affaire en poche qui lui assure moins de cinq millions. Il ne manque pas de l’apporter à son cousin Langrevin, qui n’en prend pas connaissance, et se débarrasse de Gustave moyennant un billet de cinquante francs.
Gustave trouve tout de même à droite et à gauche quelques petites ressources. D’autre part, Mathilde possède un immeuble à Nancy qui ne donne pas ce qu’il devrait, à cause d’une écurie de dix-huit chevaux qui ne se loue pas. Pour la convertir en garage, il faudrait élever le plafond, travail qu’aucun entrepreneur n’a accepté encore, étant donné la fragilité de l’ensemble.
Il y a entre Marcel et Gustave beaucoup de souvenirs communs. Quand Marcel était petit, il sortait tous les jeudis avec Gustave, qui venait déjeuner à la maison. Personne, mieux qu’eux, à Paris, ne connaissait le Jardin d’Acclimatation et surtout le Jardin des Plantes, qu’ils préféraient à cause des bêtes féroces.
Ils connaissaient aussi des cafés glaciers où les glaces étaient plus grosses et moins chères que partout ailleurs. Meilleures aussi, cela va sans dire.
Gustave aimait les enfants, qui étaient seuls à le comprendre et à reconnaître la supériorité de son esprit. Peut-être eut-il le tort d’emmener Marcel aux courses, sur la pelouse d’Auteuil et de Longchamp, ce qui mécontenta les parents du petit garçon.
On ne se fâcha pas avec Gustave. Mais on cessa de lui confier Marcel le jeudi.
Depuis quelques années, ils se voient peu, mais le souvenir de leur ancienne camaraderie assure entre eux une solide affection. Marcel admire moins Gustave qu’il ne faisait au temps jadis, mais il ne lui laisse point deviner la diminution de ce prestige. Gustave reproche seulement au jeune homme de ne jamais aller le voir. Il n’y a jamais eu de sympathie véritable entre Mathilde et Marcel. Et Gustave, qui aime docilement sa femme, souffre de voir aussi étrangères l’une à l’autre les deux grandes affections de sa vie.
Ce matin-là, Gustave a surtout affaire à M. Langrevin père. Il s’agit de tout un quartier de Paris à démolir et à reconstruire à neuf en un béton nouveau qui devient avec le temps aussi beau que du marbre. C’est une invention d’un ingénieur liégeois. Gustave a dans sa poche un petit morceau de ce béton. Il ne faut que dix-huit millions, car on peut compter sur une subvention de la ville.
Marcel laisse Gustave aller voir M. Langrevin, qui est dans les bureaux. Il prie même Gustave de retenir « le patron » le plus longtemps possible… On vient d’annoncer une visite un peu inquiétante, un individu que papa n’a pas besoin de voir, et qui vient certainement pour le fils Langrevin.
C’est un monsieur au nom espagnol, un garçon d’une trentaine d’années, mis de la façon la plus élégante, et qui doit facilement supporter les nuits d’insomnie, car il est plus frais qu’il ne paraissait la veille au soir.
— Bonjour, cher monsieur, dit le nouveau venu. A ce que je vois, vous n’êtes pas trop fatigué de cette nuit ?
— Ni vous non plus, me semble-t-il.
— Oh ! moi, il m’arrive fréquemment de rester deux nuits sans dormir. J’ai beaucoup joué sur les bateaux, en allant à New-York et à Rio. Nous faisions quelquefois des pokers de trente heures consécutives… avec des gens que l’on connaissait plus ou moins, et il fallait ouvrir l’œil, je vous assure.
… Marcel pense que ce n’est pas uniquement pour lui raconter des souvenirs de bateau que ce monsieur se présente chez lui à cette heure matinale.
— Asseyez-vous donc, lui dit-il. Ce qui est une façon polie de dire : « Au fait, s’il vous plaît ! »
Le monsieur ne pose sur la chaise indiquée qu’une toute petite part de son séant. Marcel aime autant ça que de le voir s’installer. Car M. Langrevin peut revenir d’un moment à l’autre, et il faudrait faire des présentations inutiles.
— Je suis assez pressé, dit le monsieur… Je viens de recevoir un télégramme de Madrid qui bouleverse mes projets. Je me faisais une fête de rester encore quelques semaines à Paris, et de vous retrouver quelquefois encore chez l’ami Raoul, à une table de poker.
— Bon ! bon ! pense Marcel ; il s’en va… ma revanche est dans l’eau.
— Je ne me suis pas amusé parce que je gagnais, dit le monsieur. J’aime tant le poker, que je m’amuse autant quand j’y perds…
« Au fait, au fait ! » voudrait encore dire Marcel, qui ne s’arrête pas à ces révélations d’état d’âme, purement mensongères, d’ailleurs…
— Je n’ai point oublié, dit le monsieur, tout ce qui a été convenu au début de la partie… qu’il ne serait pas question de payer immédiatement les différences… Rien n’est changé, et la question du règlement n’a aucune importance. Je reviendrai à Paris dans six mois ou dans un an, et vous n’aurez pas besoin de m’envoyer de l’argent avant… Seulement, si… sans vous gêner en aucune façon, vous pouviez me remettre une partie de la somme avant mon départ, qui a lieu ce soir, cela me serait d’une grande utilité, et je n’aurais pas à réclamer télégraphiquement des fonds à Madrid… Je tiens à répéter que c’est un service que je demande et non le paiement d’une dette. Je me serais bien adressé à notre ami Raoul, mais je sais qu’il est un peu gêné en ce moment et que sa famille lui tient la dragée haute…
Marcel a écouté en silence tout ce petit discours. Il n’y a pas à dire, il va falloir payer… Comment ? On ne sait pas… Mais il faut payer avant le départ de cet individu sinistre, qui dit peut-être vrai, ou probablement faux… Ce n’est pas notre affaire de juger sa sincérité. Il nous réclame de l’argent que nous lui devons. En l’écoutant, nous avons le temps de préparer notre ton et de parler simplement, sans un air de dignité hautaine qui serait ridicule.
— Soyez tranquille, monsieur, je vais m’organiser pour avoir toute la somme et vous la faire porter aujourd’hui à votre hôtel…
— Toute la somme, non ! dit l’Espagnol d’une voix plaintive.
Il n’a pas trop d’accent. Mais son origine se trahit un peu dans sa protestation languissante…
— J’aime autant régler cela, dit Marcel d’un air détaché…
— Je ne veux pas que cela vous gêne…
— Cela me gênerait que je serais content de me gêner pour vous rendre ce service, dit Marcel, poussant la politesse jusqu’à adopter la formule du madrilène, et à feindre de croire que cet homme du monde ne se présentait pas en créancier.
Le monsieur veut absolument que Marcel vienne déjeuner avec lui.
Marcel refuse poliment, alléguant des occupations qui n’ont rien d’illusoire, bien qu’elles soient encore assez indéterminées… Comment se procurera-t-il cette somme avant quatre heures ? En tout cas, il n’y a pas de temps à perdre.
Rendez-vous est pris pour quatre heures à l’hôtel. Le monsieur prend congé en faisant promettre à Marcel de venir le voir à Madrid. Marcel note l’adresse. Et cet engagement est enregistré, chacune des parties restant persuadée qu’il n’aura jamais le moindre commencement d’exécution.
Cependant, la question de savoir où trouver onze mille francs reste absolument entière.
Marcel était sûr qu’il les rendrait. Tout au moins, au moment où il l’avait déclaré au monsieur espagnol.
Demeuré seul, il sentait cette certitude diminuer un peu.
Les onze mille francs étaient quelque part, comme un trésor dans un champ. Mais il semblait que les dimensions de ce champ devenaient de plus en plus vastes.
Quand Émile fit entrer dans le bureau M. Pecq-Vizard, Marcel se dit que les onze mille francs entraient à la suite du nouvel arrivant. Il en eut comme un de ces pressentiments qui ne trompent jamais, sauf quand on y compte trop.
M. Pecq-Vizard est un mince petit sexagénaire très soigneux de sa personne. Depuis trente ans, dans la maison de banque que lui a jadis cédée son père, il continue un très bel élevage de millions. Il est veuf depuis toujours, a deux filles mariées chez qui il va dîner quand elles ont beaucoup de monde. Il passe pour entretenir une maîtresse que personne ne connaît, et qui ne semble pas l’accaparer. Tous les jours, il va pendant une heure à son cercle, où il joue un bridge très au-dessous de ses moyens.
On suppose qu’il a l’esprit fin. Il parle en tout cas d’une façon mesurée et surveillée, avec des lèvres minces. Au moment des crises financières, les gouvernants recueillent son avis, dont on ne tient pas forcément compte, mais qu’on ne néglige jamais. C’est, en somme, un monsieur assez important. Il est vaguement camarade de jeunesse de M. Langrevin. (Ils disent : camarades de classe, sans préciser l’endroit où ils ont fait leurs études.) En tout cas, ils se sont toujours tutoyés. M. Pecq-Vizard a vu Marcel tout enfant, et l’appelle : petit.
— Hé ! bien, petit, comment vas-tu ? Et comment va-t-elle ?
M. Langrevin ne s’est pas privé de dire à Pecq-Vizard qu’il n’était pas content de Marcel.
— Qui ça, elle ?
— Ta petite amie… que je ne connais pas… Je suppose bien que tu as une petite amie ?
— De temps en temps… Il y a des jours… Ce n’est pas ma préoccupation dominante.
— Les affaires ? Déjà ? Tu peux encore laisser ça à ton père.
Oh ! pourquoi tergiverser ? M. Langrevin va revenir dans deux minutes…
— Écoutez, monsieur Pecq-Vizard, j’ai une chose à vous dire… Seulement, je vous prierai de n’en pas parler à papa…
— Si tu me demandes le secret…
M. Pecq-Vizard n’est pas le type de l’homme ouvert… Les jours de bonne humeur il s’entre-bâille faiblement. Il semble maintenant qu’il tende vers la fermeture hermétique.
— Ce n’est pas grave, au moins ?
— Ça m’ennuie un peu de vous dire ça…
M. Pecq-Vizard ne court pas après les confidences…
— Si ça t’ennuie, ne me le dis pas…
— J’ai eu une scène avec papa tout à l’heure, parce qu’il a vu que je n’étais pas rentré ce matin…
M. Pecq-Vizard n’est pas rebelle à l’indulgence, quand il n’est pas intéressé directement à une affaire…
— C’est de ton âge. Ce n’est pas ce qui doit te tourmenter. Ton père est forcé de te gronder. Mais il sait ce que c’est. Ou plutôt il a su ce que c’était que d’être jeune…
— Papa ne sait pas pourquoi je suis rentré si tard…
— Il doit s’en douter pourtant…
Bonne transition pour lâcher le paquet…
— Il ne se doute pas, dit Marcel, que j’ai passé la nuit au jeu…
Silence. M. Pecq-Vizard fait entendre un « ah ! ah », un « hon ! hon ! », qui ne sont ni un fredonnement, ni un ricanement. En tout cas, cela n’a pas un son qui rassure…
— Et j’ai perdu… dit Marcel.
— Naturellement, dit M. Pecq-Vizard.
Ce naturellement n’est pas non plus très engageant. Mais Marcel est engagé. Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, a dit le Taciturne.
— J’ai perdu une grosse somme.
— Mon vieux, c’est ton affaire, je ne te demande pas combien.
En dépit de ce « mon vieux » affectueux, M. Pecq-Vizard est arrivé à la fermeture complète, verrou de sûreté, et mot secret que personne au monde ne peut découvrir. Il semble qu’il l’ait lui-même oublié.
Marcel continue nonobstant :
— J’ai perdu onze mille francs.
Toutes ces précisions sont inutiles, puisque la communication est coupée.
Elle est coupée avec M. Pecq-Vizard, prêteur possible, mais non avec le vieil ami de la famille, qui prend la parole :
— Mon garçon, c’est un mauvais moment à passer pour ton père. La commission n’est pas agréable à faire. Mais, si tu veux, je m’en chargerai…
— A aucun prix, je ne veux qu’il le sache…
— A ton beau-frère, alors…
Marcel sursaute et ne répond rien.
— Alors, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? Tu t’imaginais peut-être que j’allais te prêter cet argent ? Je ne ferai jamais ça. Je suis un vieil ami de ta famille, je ne veux pas t’encourager dans ces habitudes.
— Oh ! c’est bien fini !
— On dit ça.
— Monsieur Pecq-Vizard, je ne voulais pas vous demander cet argent.
— Je ne suis cependant pas fâché de te mettre au courant, au cas où tu compterais sur moi pour un encouragement pareil.
— Ce que j’aurais désiré, dit Marcel changeant son objectif de combat, c’est un conseil, pour savoir où je pourrais me procurer ces fonds.
Quel blasphème ! Supposer que la Banque Pecq-Vizard, du boulevard Haussmann, qui fait partie du grand consortium dont les chefs sont appelés au ministère des Finances au moment des crises, s’imaginer que la Banque Pecq-Vizard puisse avoir quelque accointance avec des prêteurs d’argent !
M. Pecq-Vizard, sans relever sévèrement cette erreur, se borne à dire qu’il ne vit pas dans le monde de ces gens-là.
— Je n’ai qu’un conseil à te donner. Raconte tout à ton père. Il t’attrapera. Ce sera tant mieux, parce que tu auras ainsi moins de chances de recommencer.
— Je vous remercie. Je vais tâcher de m’arranger. Mais vous m’avez promis de ne rien dire à papa ?
— J’ai promis…
Il regarde sa montre. Bon geste de sortie.
— Tu diras à ton père que je n’ai pas pu l’attendre… Je m’en vais. Je ne peux pas dire que je suis content de toi.
— Monsieur Pecq-Vizard, je vous ai demandé un conseil, et non un blâme.
— Ne prends pas mon blâme, s’il ne te fait pas plaisir. Mais je n’ai pas aujourd’hui d’éloges à ta disposition.
Il s’est dirigé vers la porte, et profite de son éloignement pour remplacer la poignée de main par un geste amical de doigts agités.
Marcel ne sait toujours pas où sont ses onze mille francs. Ils ne sont pas chez M. Pecq-Vizard. C’est toujours un point acquis.
Et puis, il a quelqu’un à détester : ce qui le soulage un peu.
Mais, ce qui l’ennuie, c’est de se dire que M. Pecq-Vizard a peut-être raison, et qu’une saine morale sort de la bouche de cet être médiocre et sans moralité profonde.
Il y a des moments où Marcel se justifie très bien de jouer au poker. Il prétend même qu’il n’est pas joueur, ce qui fait sourire ses camarades.
Il affirme qu’il ne joue pas par vice, mais par une sorte de vanité, un besoin de dominer les autres, de lutter victorieusement, à une table de poker où il a son indépendance, sa responsabilité, où il cesse d’être le petit employé de rien du tout qu’il est chez son père.
Mais, aujourd’hui, talonné par le besoin d’argent, il n’a plus le loisir de raisonner, et surtout de soutenir ce raisonnement dont il n’est pas sûr. Joue-t-il par vice ou par vanité ? Il sait que le vice sait très bien se travestir.
Il a, en tout cas, un furieux désir de rejouer le soir même — pour essayer de se refaire — pour ne pas casser la partie de ses amis qui comptent sur lui — pour ne pas rester sur sa mauvaise impression de perte — par envie de jouer, tout simplement, pour retrouver ces péripéties de vie en cadence accélérée que la vie ordinaire ne nous apporte que quand elle veut, mais que nous faisons naître à notre gré, en mélangeant des cartes.
Cependant, Gustave revient des bureaux. Il a pu joindre M. Langrevin, à qui il a proposé son affaire merveilleuse… Pour ramasser trois millions, il n’y avait qu’à se baisser. C’est la grande formule de Gustave. Quelqu’un qui l’aurait écouté aurait passé son existence à se baisser fructueusement, et aurait attrapé des courbatures à force de ramasser des milliards.
M. Langrevin, une fois de plus, a refusé de se baisser. La conversation a fini sur les embarras de Gustave, sur une demande de crédits de deux cents francs, réduite à cinquante francs par le mesquin éditeur.
— Gustave, dit Marcel, est-ce que tu connais un prêteur d’argent ?
— Un prêteur d’argent ?
— Oui, pas pour toi, pour moi.
— Tu as besoin d’argent ?
— Oui, je t’expliquerai. Réponds d’abord à ma question.
Gustave aime bien être consulté…
— Attends un peu.
Mais Marcel n’a pas le temps de contempler, dans son attitude méditative, une réplique du Penseur de Rodin.
— Mon vieux, écoute, ne me donne pas de faux espoirs… Et ne me dis : attends ! que si tu as vraiment quelque chose en vue !
Gustave se formalise, doucement, comme il est capable de se formaliser…
— Tu es extraordinaire, ma parole ! Est-ce que je suis un enfant ? Si je te dis : attends ! c’est que j’ai une idée pour toi. D’abord, quelle somme te faut-il ?
— J’ai perdu onze mille francs, à payer ce soir. Et, en dehors de ça, j’aurais besoin de quelques billets, bref vingt mille en tout.
— Tout de suite ?
— Mais oui, tout de suite !
— Je connais un individu qui pourra te faire ça. Et un homme carré, qui ne te traînera pas. S’il accepte, il dira oui, et l’affaire sera conclue.
— Où habite-t-il ?
— Il a son magasin tout près d’ici, à dix minutes de taxi.
— Qu’est-ce qu’il vend ?
— N’importe quoi. Des vieux fers, de la quincaillerie…
— Il ne me collera pas de marchandises ?
— Il te donnera de l’argent.
— Prends un taxi, vas-y. Et tu reviendras me prendre, nous irons déjeuner quelque part ensemble.
— Il faut que je prévienne chez moi. Ma fille a le téléphone, dans la maison où elle est dactylo.
— Fais-lui téléphoner par le concierge. As-tu de la monnaie pour le taxi ?
— Ça va, ça va, dit Gustave, je changerai cinquante francs…
— Bon ! bon ! pense Marcel, il a vu papa tout à l’heure…
Marcel n’a pas grande confiance dans la démarche de Gustave. Mais, délibérément, il se raccroche à cet espoir, parce qu’il est fatigué, et n’a pas le courage de chercher pour le moment d’un autre côté.
On annonce M. Girbel, éditeur. M. Girbel est jeune, sec, bien élevé, plein d’autorité, très premier consul. C’est le beau-frère du juge Tury-Bargès. Ils sont deux puissances solidement alliées, et qui s’épaulent bien. Ils n’ont, ni l’un ni l’autre, aucune sensibilité. Mais ils savent tout le prix des sentiments bien employés. Pas trop de calcul d’ailleurs. Ils sont ambitieux par tempérament. Qu’ils jouent franc jeu ou masquent leurs batteries, c’est toujours instinctivement. Et ils ne s’aperçoivent ni de leur franchise ni de leur hypocrisie.
M. Girbel est accompagné d’André Chalumet, un vieux romancier assez fameux, dont les ouvrages atteignent un chiffre de vente honorable. Chalumet est depuis trente ans dans la maison Langrevin. Comme il a chez le père Langrevin un compte d’avances qui ne s’amortira jamais, il a proposé à Girbel de publier ses œuvres complètes en édition illustrée. L’affaire se tenait. Et Girbel a acheté à M. Langrevin André Chalumet, comme on achèterait, dit Chalumet lui-même, un esclave sur le marché de Smyrne. Il plaisante sur ce sujet avec une certaine mélancolie, parce que la somme qu’il a touchée lui-même dans le transfert est déjà presque mangée.
Pendant que M. Girbel va rejoindre M. Langrevin pour signer le traité, Chalumet reste avec Marcel, qu’il traite de jeune crocodile, pas encore arrivé à la férocité. Chalumet a toujours avec ses éditeurs une sorte de faux franc parler, pour racheter la posture un peu gênante où le mettent ses besoins d’argent continuels.
— Quand vous serez à la tête de votre maison, serez-vous un éditeur selon la formule Langrevin ou la formule Girbel ? Un crocodile d’instinct comme les vieux de la partie, ou un alligator méthodique, comme ce jeune Girbel ? Je préférais les vieux. Ils vous exploitaient. Mais ils avaient un certain respect de l’homme de lettres. Ils ne vous accordaient jamais ce qu’on leur demandait, mais ils vous gardaient trois quarts d’heure dans leur bureau, une heure parfois, pendant laquelle on avait l’illusion de les avoir séduits. M. Girbel vous reçoit entre deux portes, oh ! poliment, certes, mais avec une condescendance qui vous fait froid dans le dos.
… En somme, j’ai passé trente ans de ma vie à détester monsieur votre père. Il n’y a pas à dire, ça crée des liens indestructibles.
Marcel écoutait Chalumet avec le maximum d’attention que les circonstances lui permettaient d’accorder à des considérations aussi générales. Ce vieil homme aux abois ne se doutait pas qu’il avait en face de lui un jeune crocodile aussi tourmenté.
En s’approchant de la fenêtre, il vit Gustave qui traversait la cour.
Il prit prétexte de quelques ordres à donner, abandonna Chalumet et rejoignit Gustave dans l’antichambre…
— Tu n’as rien trouvé ?
— J’ai ton affaire.
— C’est bien sérieux ?
— Non ! alors, je suis un enfant !
C’était le cauchemar de Gustave d’être pris pour un enfant.
— … Tu auras les fonds tout à l’heure. Mais il faut que tu acceptes ses conditions.
— Je paierai ce qu’il faudra.
— C’est qu’il est chaud. Vingt mille pour un mois, et il ne te versera que dix-sept mille. Trois mille francs pour un mois, ça fait du 180 % par an.
— Je ne calcule pas comme ça. Il me sort d’embarras, d’un embarras terrible, et ça me coûte trois mille francs.
— Mais dans quatre semaines, pourras-tu le rembourser
— J’ai trente jours devant moi. Quand aurai-je la somme ?
— Encore une chose à te dire…
— Dis vite !
— Il veut que, pour les billets que tu lui signeras, tu te procures du papier à traites avec en-tête de la maison de ton père.
— J’en ai sous la main.
— Il demande en outre que tu signes les billets de ton nom et de ton initiale seulement. C’est la même que l’initiale de ton père…
— Pourquoi ? C’est pour faire circuler les billets plus facilement ?
— Non, puisque je lui ai demandé de ne pas les mettre en circulation, et affirmé que tu les paierais avant la présentation.
— C’est donc qu’il a l’intention de les faire circuler tout de même ?
— Je te dis que non. C’est un prêteur, un usurier si tu veux, mais il est de très bonne foi en affaires. D’ailleurs, il n’a jamais estimé qu’il faisait des affaires incorrectes. Il sait que ce n’est pas légal. Alors il se dit simplement que, pour être en règle avec sa conscience, il n’y a qu’à se garer de la loi. Du moment qu’il affirme qu’il gardera les billets, il les gardera.
— Mais alors, pourquoi veut-il que je signe de cette façon-là ?
— C’est ce que je me suis demandé. Je ne suis pas un enfant, et je n’ai pas attendu après toi pour me faire cette objection. Mais j’ai compris qu’il veut te tenir. Il pense que tu t’occuperas plus activement du remboursement si tu crains que les billets en question puissent tomber sous les yeux de ton père.
— C’est absolument certain qu’il sera payé avant l’échéance.
— … Je te crois… Mais, tu sais, un mois avant, on se fait toujours des illusions. On se dit : dès demain, je vais m’occuper du remboursement. Demain passe et les autres jours, et la fin du mois arrive avant qu’on l’attende.
— Tu connais ça, mon vieux Gustave, dit Marcel en riant.
— Avant que tu sois au monde.
— Mon petit Gustave, tu viens de me sauver la vie. Qu’est-ce que je vais faire pour toi ?
— Tu plaisantes, je crois ?
— Je te donnerai cinq cents francs !
— Rien du tout. Je puis te dire que cet individu veut à toutes forces me donner trois cents francs, et que j’avais l’intention de te les remettre.
— Je te demande un peu ! Tu me feras le plaisir de les garder !
— Je ne te les remettrai pas tout de suite, parce que j’en ai besoin pour une affaire que j’ai en vue, mais dès que j’aurai signé cette affaire, non seulement je te donnerai ces trois cents francs, mais même pourrai-je t’aider à rembourser ton prêteur.
— Bon ! bon ! dit Marcel, nous verrons cela…
— Je ne t’empêche pas, dit Gustave, d’envoyer des bonbons à ta cousine Mathilde… Elle n’en aura pas l’air, mais ça lui fera plaisir. Elle me dira avec son ton qu’elle prend quelquefois — c’est une bonne femme, tu sais ? — elle me dira que tu lui devais bien ça, parce que probablement j’ai été faire des courses pour toi. Ça ne l’empêchera pas, quand elle recevra ses amies, et que je ne serai pas là, de faire des embarras avec sa boîte à bonbons et de leur dire : « Prenez donc un caramel, c’est une boîte qui nous a été envoyée par notre cousin Langrevin. » Peut-être même ne dira-t-elle pas si c’est ton père ou toi…
— Comme pour la signature des billets.
— Enfin, tu es content ?
— Tu parles ! Tu viens déjeuner avec moi.
— Oui, j’ai prévenu… Je crois que ton papa t’appelle…
— J’y vais, attends…
M. Langrevin était près de la table Empire avec M. Girbel et André Chalumet.
— Marcel, ces messieurs déjeunent avec nous. Ta sœur et ton beau-frère viendront également.
— Papa, c’est que je ne suis pas libre…
— Eh bien, tu te libéreras.
— Je ne sais pas si je pourrai. J’avais dit à Gustave que je déjeunerais avec lui. Tu ne veux pas l’inviter ?
— Tu es fou ? Inviter Gustave ? Il est là ?
M. Langrevin se dirige vers la porte.
— Gustave, j’ai besoin de garder Marcel. Il déjeunera avec toi une autre fois. Je ne t’invite pas, parce que je sais que tu préfères déjeuner avec tes enfants.
— Mais oui, mais oui, fit Gustave.
M. Langrevin était rentré dans son bureau. Marcel, qui l’avait suivi dans l’antichambre, restait auprès de son cousin.
— Je voudrais seulement téléphoner à ma fille si elle est encore à son bureau.
— Voici l’appareil. Il doit être en communication avec la ville…
— J’aime bien mieux, dit Gustave, que tu ne mécontentes pas ton père en ce moment… Gutenberg 24-17… J’espère qu’elle est encore là. Il est un peu plus de midi, mais quelquefois on la retient un peu… Tiens, tu vois, c’est elle… Mon enfant, c’est moi, papa. Je rentrerai décidément déjeuner… Oui, j’ai pu m’arranger. Tiens ! Il y a là ton cousin Marcel qui te fait dire bien des choses…
— Oui, dit Marcel vivement.
— Bien des choses… Au revoir, mon petit !…
Gustave, depuis vingt-cinq ans, habitait une maison du boulevard de Magenta, au troisième sur la cour.
Les meubles du salon, achetés au moment du mariage, s’étaient retirés du monde dès cet instant, et, comme on prend le voile, avaient pris la housse. Le soir, les chaises recouvertes se pressaient dans un coin de la pièce, pour faire place à un lit-cage destiné à l’aîné des garçons.
Les deux chambres à coucher abritaient, l’une Gustave et Mathilde, l’autre Jacqueline, la jeune fille. Léon, le petit garçon, couchait dans un cabinet de débarras qui prenait jour sur le couloir de la cuisine. Personne ne se plaignait du manque de confort. Ils étaient chez eux. Ils étaient bien.
Le grand quartier général était la salle à manger, et le meuble le plus important était la table à ouvrage de Mathilde. Elle faisait corps avec la maîtresse du logis, qui posait parfois pour méditer un doigt sur l’acajou, comme un penseur se touche le front. La table sécrétait du fil, des rubans, de la toile cirée pour broderies. Le dé, au repos, se plaçait à la même place, et les ciseaux venaient dans le coin de gauche le plus proche de la travailleuse. Il n’y avait d’un peu indépendant que le mètre de toile cirée, toujours en bordée, et qui serpentait parfois jusque sur le buffet ou le dressoir.
Mathilde, après le déjeuner, était assise auprès de la large fenêtre. Elle faisait face à tante Claire, la tante, ou la cousine de Gustave, qui, venue de Nancy pour quelques jours, couchait dans un hôtel voisin et prenait ses repas chez eux.
La petite bonne achevait de desservir la table, assez adroitement, d’ailleurs, car elle était à la fin de son apprentissage chez les Gustave. Tous les sept ou huit mois, Mathilde trouvait un petit phénomène de province, remarquable de bêtise, mais peu exigeant pour les gages. Mathilde dressait remarquablement cette créature. Alors, régulièrement, sonnait l’heure de l’ingratitude, et la bonne allait gagner cinquante francs de plus ailleurs. Au reste, Mathilde la laissait partir sans regret, car les bonnes ne l’intéressaient que si elle avait de nombreuses observations à leur faire. Elle aimait le pouvoir, et n’en avait la sensation que s’il était difficile à exercer.
Gustave, lui aussi, avait tout intérêt à ce qu’une servante nouvelle occupât toute l’attention du chef suprême.
Tante Claire était une femme assez imposante, veuve d’un représentant d’usines métallurgiques. On l’entourait de prévenances qui n’avaient rien de suspect, puisque sa fortune était placée en viager. Mais on était naturellement gentil pour cette personne affable et d’une situation aisée.
— Il est bien, ce ruban, disait-elle à Mathilde.
— N’est-ce pas ? Il vient de chez un soldeur de la rue d’Aboukir, qui a souvent des occasions. Nous pourrons y passer, si vous voulez.
— Oui… Mais vous savez, pour Nancy, une femme de mon âge… C’est voyant.
— Vous en trouverez dans tous les genres…
Gustave fait son apparition. Il est vêtu d’un pantalon et d’un gilet de flanelle. Il tient une bouillotte à la main. Il n’a pas attendu l’après-midi pour faire sa toilette. Mais il la recommence, jugeant qu’il l’a faite trop sommairement le matin…
Comme l’explique Mathilde à tante Claire, Gustave est un maniaque du débarbouillage. Il se lave pendant des heures, mais jamais à grande eau. Il se lave par petites touches, comme on nettoie un objet précieux.
— Ah ! tante Claire, dit Gustave, j’ai quelque chose pour vous…
Pour chercher dans les poches de son pantalon, il pose la bouillotte sur la table, ce qui lui vaut une observation de Mathilde. Il reprend la bouillotte et parcourt la pièce à la recherche d’un morceau de papier. Il tombe sur un journal de modes et s’attire encore des reproches, parce que le fond de la bouillotte va certainement marquer sur un modèle de costume tailleur, de demi-saison…
Toutes ces manœuvres sont d’ailleurs inutiles, car il n’y a rien dans les poches du pantalon.
— Je les ai laissées sur le lavabo… C’est deux entrées pour le village abyssin.
Un village abyssin s’est, en effet, installé dans un grand terrain vague, près de Levallois. Pendant quelques jours, il a attiré des visiteurs blancs. Mais, un mois après l’ouverture, bien qu’il y ait chez tous les marchands de vin des piles de billets d’entrée à prix réduits, rien ne trouble plus la paix intense de ces Africains. Quand un client de Paris s’aventure dans leurs parages, c’est lui qui devient l’objet de curiosité.
— Voilà ce qu’il trouve à vous offrir, dit Mathilde : des places pour aller voir des moricauds. A l’entendre, il connaît tout Paris, des contrôleurs de théâtre… Et voilà tout ce qu’il tire de ses relations.