TRISTAN BERNARD
Mémoires
d’un
jeune homme rangé
roman
PARIS
ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE
23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23
1899
Tous droits de traduction et reproduction réservés pour tous les pays y compris la Suède et la Norvège.
DU MÊME AUTEUR :
- Vous m’en direz tant, nouvelles (avec Pierre Veber).
- Les Contes de Pantruche et d’ailleurs, nouvelles.
- Sous toutes réserves, nouvelles.
Théâtre.
- Les Pieds nickelés.
- Allez, Messieurs !
- Le Fardeau de la Liberté.
- Silvérie ou les Fonds hollandais (avec Alphonse Allais).
- Le seul Bandit du Village.
- Je vais m’en aller.
- Franches Lippées.
- Le vrai courage.
- Une aimable Lingère.
- L’Anglais tel qu’on le parle.
Il a été tiré à part quinze exemplaires de luxe, numérotés à la presse,
savoir :
Trois exemplaires sur japon impérial, de 1 à 3
Douze exemplaires sur hollande, de 4 à 15.
JUSTIFICATION DU TIRAGE :
A
JULES RENARD
Mon cher Renard, c’est moins votre ami qui vous dédie ce livre, que votre lecteur. Je ne suis devenu votre ami qu’après vous avoir lu, et je n’ai fait votre connaissance que parce que je voulais vous connaître. J’ai été pour l’Écornifleur ce que j’avais été pour David Copperfield, un de ces frères obscurs que les écrivains tels que vous vont toucher à travers le monde. Je croyais alors que Dickens vous avait fortement impressionné. J’ai su depuis que vous le lisiez peu. Mais vous possédiez comme lui cette lanterne sourde, dont la clarté si pénétrante ne vous aveugle point, et qui vous permet de descendre en vous, et d’y retrouver sûrement de l’humanité générale et nouvelle. Ainsi vous éclairez, en vous et en nous, ces coins sauvages où nous sommes encore nous-mêmes, où les écrivains ne sont pas venus arracher les mauvaises herbes et les plantes vivaces pour y poser leurs jolis pots de fleur.
C’est une grande joie dans votre nombreuse famille, anonyme et dispersée, quand un volume récent, une page inédite, lui apporte de vos nouvelles et que le cousin Jules Renard nous envoie de son vin naturel, de ses œufs frais, ou quelque volaille bien vivante. C’est une bonne gloire pour vous que ce concert de gratitudes qui vous vient vous ne savez d’où. Comme cette clientèle naturelle est plus précieuse et plus difficile à conquérir que certaines élites parquées, où il suffit pour se faire comprendre, d’employer un dialecte spécial dont les mots ont acquis, grâce à des sortes de clés, un sens profond d’avance ! A vos frères inconnus vous parlez un langage connu, et je vous admire, cher Jules Renard, de savoir leur transmettre votre pensée tout entière, par votre style classique, fidèle messager.
T. B.
Mémoires d’un jeune homme rangé
I
DÉPART POUR LE BAL
La jeunesse de Daniel Henry se passa alternativement à mépriser les prescriptions de la mode, et à tenter de vains efforts pour s’y conformer.
Il employa des années de sa vie à rêver la conquête de ces fantômes insaisissables : un chapeau élégant, un col de chemise bien dégagé, un veston bien coupé. Les haut-de-forme, si reluisants et séduisants tant qu’ils habitaient le magasin orné de glaces, contractaient au contact de la tête de Daniel Henry une sorte de maladie de vulgarité. Les collets de veston montaient jusqu’à la nuque, au mépris absolu des cols de chemise, dont ils ne laissaient plus rien voir.
Daniel avait été élevé par sa famille dans cette idée que les tailleurs fashionables et chers n’étaient pas plus adroits que certains tailleurs à bon marché qui habitaient dans les rues étroites du quartier Montorgueil.
— D’ailleurs, disait la mère du jeune Henry quand elle avait découvert un nouveau tailleur en chambre, c’est un homme qui travaille pour les premières maisons de Paris, et l’on peut avoir pour quatre-vingt-dix francs chez lui un vêtement qu’on paierait facilement le double ailleurs.
Daniel s’était commandé un habit de soirée à l’occasion de sa vingtième année. C’était son deuxième habit. Il s’était beaucoup développé en trois ans, et le premier était décidément trop étroit. Pendant plusieurs semaines, il avait vécu dans l’espérance de ce vêtement neuf, qui devait le mettre enfin au niveau social d’André Bardot et de Lucien Bayonne, deux jeunes gens qu’il devait rencontrer au bal des Voraud, et qui l’avaient toujours médusé par leur inaccessible élégance.
Sur les conseils de sa mère, il avait commandé cet habit chez un petit tailleur de la rue d’Aboukir, qui travaillait d’après les modes anglaises. Ce petit homme à favoris gris, habillé d’une jaquette trop étroite et d’un pantalon trop large — deux laissés pour compte — avait apporté un portefeuille gonflé de gravures de mode, qui toutes représentaient des messieurs, très grands, très sveltes et pourvus de belles moustaches ou de barbes bien taillées. L’un d’eux, en habit de soirée, tendait le bras gauche, d’un geste oiseux, vers un monsieur en costume de chasse et, la tête tournée à droite, regardait froidement une jeune amazone.
Bien qu’il fût de taille médiocre et qu’il eût les épaules une idée tombantes, Daniel s’était assimilé dans son esprit à l’un de ces jeunes hommes, qui portait un monocle sous des cheveux légèrement ondulés et séparés par une raie.
Jamais les cheveux de Daniel Henry n’avaient voulu se séparer ainsi. Il n’avait jamais eu, comme le jeune homme de la gravure, une moustache blonde bien fournie. Ses joues étaient fertiles en poils noirs, mais sa moustache s’obstinait à ne pas pousser. Ses tempes aussi le désespéraient. Ses cheveux n’avaient pas à cet endroit le contour arrêté qui rendait si remarquable le front de tel ou tel élégant. Ils ne se terminaient pas par une bordure très nette. Ils se raréfiaient plutôt, pour ménager une transition entre la peau nue et le cuir chevelu.
Daniel, cependant, tout à la contemplation intérieure de cette merveilleuse vision du gentleman de la gravure, s’identifiait à lui en pensée, oubliant l’insuffisance de sa moustache et la mauvaise conduite de ses cheveux du front.
Il alla pour l’essayage chez le tailleur. L’escalier montait tout droit jusqu’à l’entresol, à la loge du concierge, puis, après cette formalité, se livrait dans sa cage obscure à des combinaisons de paliers et de détours imprévus, de sorte que le tailleur habitait à un étage mal défini. Daniel arriva à sa porte après avoir dérangé deux personnes, un fabricant de descentes de lit et une ouvrière en fleurs de chapeaux, qui lui fournirent, en entrebâillant leur porte, deux rapides aperçus sur la flore artificielle et la faune honoraire de ce domaine citadin.
Daniel pénétra enfin dans une chambre assez bien éclairée, qui sentait l’oignon, et qu’un tuyau de poêle oblique traversait dans sa largeur. A côté de quelques gravures de modes, d’autres images exprimaient l’éloge suranné de M. Adolphe Thiers, soit qu’on le montrât en apothéose, sur son lit mortuaire, soit, vivant encore, au milieu du Parlement, et recevant vénérablement l’acclamation de Gambetta, qui saluait en lui le libérateur du territoire.
Le tailleur sortit de la chambre à côté. Daniel fut tout de suite impressionné par ses favoris gris et son pince-nez. Tout le monde, dans sa famille, ayant bonne vue, il n’avait jamais fréquenté de près des personnes ornées d’un binocle, qui restait pour lui une marque de supériorité sociale.
L’habit noir, rayé de petits traits de fil blanc et dépourvu de sa manche droite, ne ressemblait pas encore à l’habit de la gravure : Daniel, en se regardant dans la glace, remarqua que son dos n’avait jamais paru si rond.
Il en détourna les yeux de désespoir, et murmura d’une voix étranglée : « Le col un peu plus dégagé, n’est-ce pas ? »
Ce à quoi répondit à peine, d’un petit signe de tête approbatif, l’arrogant mangeur d’épingles.
En sortant de chez le tailleur, Daniel était un peu rembruni. Mais il se dit qu’il y avait bien loin d’un habit essayé à un habit fini, et que l’aspect général changerait notablement, le jour où il aurait un pantalon noir assorti à la place du pantalon marron, fatigué du genou, qu’il avait gardé pour l’essayage.
Le soir du bal chez les Voraud, on apporta l’habit de cérémonie. Daniel se hâta de l’endosser, et le trouva bien différent de ses rêves. Le collet cachait encore le col de chemise, qui, lui-même, était un peu bas (ce qui, entre le chemisier et le tailleur, rendait bien difficile l’attribution des responsabilités). De plus, les pans et la taille étaient trop courts. Daniel, sans mot dire, se regardait dans la glace. Après les éloges de sa mère et l’enthousiasme de sa tante Amélie, il n’eut plus d’opinion. Il n’osa d’ailleurs pas avouer qu’il se sentait un peu gêné aux entournures.
Quand il fut prêt des pieds à la tête, serré au cou dans un col un peu étroit, avec le nœud tout fait de sa cravate blanche et des bottines qu’il avait prises très larges (c’était le seul moyen de faire cesser la torture des chaussures), il alla se montrer dans la salle à manger, où son père et son oncle terminaient une partie d’impériale. Il était près de dix heures et demie. Il fallait arriver chez les Voraud vers les onze heures. Daniel attachait une importance énorme à son entrée. Il ne s’était jamais rendu un compte exact de la place qu’il occupait dans le monde. Tantôt il pensait être le centre des préoccupations de l’assistance, tantôt il se considérait comme un être obscur et injustement négligé. Mais il ne concevait pas qu’il y pût produire une sensation médiocre.
Son père l’examina avec une indifférence affectée, tira sa montre et dit :
— Il faut te mettre en chemin. Tu prendras le petit tram, rue de Maubeuge, avec une correspondance pour Batignolles-Clichy-Odéon, qui te déposera sur la place du Théâtre-Français.
— Pourquoi ça ? dit l’oncle Émile. Il a bien plus d’avantages à prendre Chaussée du Maine-Gare du Nord ? Qu’est-ce que tu veux qu’il attende pour la correspondance ? Chaussée du Maine le mène rue de Rivoli.
— Trouvera-t-il de la place dans Chaussée du Maine ? dit M. Henry qui tenait à son idée.
— Toujours à cette heure-ci, dit l’oncle Émile.
Daniel, qui était décidé à prendre une voiture, écoutait placidement cette discussion.
II
QUADRILLE DES LANCIERS
Les Voraud donnaient un bal par saison. M. Voraud, avec sa barbe grise, ses gilets confortables et ses opinions bonapartistes ; Mme Voraud, avec ses cheveux dorés et son habitude des premières, effrayaient beaucoup Daniel Henry. Il n’était guère rassuré, non plus, par leur fille Berthe, qui semblait posséder, autant que ses parents, un sens profond de la vie.
Est-il possible que M. Voraud ait jamais pu être un petit enfant ? Quelle autorité dans son regard, dans ses gilets, dans son col blanc d’une blancheur et d’une raideur inconcevables, arrondi en avant comme une cuvette, et que remplit comme une mousse grise une barbe bien fournie !
Daniel pénètre dans l’antichambre et se demande s’il doit aller présenter ses compliments à la maîtresse de la maison.
Mais il n’a préparé que des phrases bien incomplètes, et puis Mme Voraud se trouve de l’autre côté du salon ; pour traverser ce parquet ciré, au milieu de ce cercle de dames, il faudrait à Daniel l’aplomb d’Axel Paulsen, le roi du Patin, habitué à donner des séances d’adresse sous les regards admiratifs d’une galerie d’amateurs.
Daniel préfère aller serrer la main au jeune Édouard, un neveu de la maison, qui peut avoir dans les douze ans. Car Daniel est un bon jeune homme, qui fait volontiers la causette avec les petits garçons dédaignés. Il demande au jeune Édouard dans quelle classe il est, quelles sont ses places dans les différentes branches, et si son professeur est un chic type.
Puis Daniel aperçut et considéra en silence les deux modèles qu’il s’était proposés, André Bardot et Lucien Bayonne, deux garçons de vingt-cinq ans, qui dansaient avec une aisance incomparable et qui parlaient aux femmes avec une surprenante facilité. Daniel, qui les connaissait depuis longtemps, ne trouvait d’ordinaire d’autre ressource que de leur parler sournoisement de ses études de droit ; car ils n’avaient pas fait leurs humanités.
Leurs habits de soirée étaient sans reproche ; ils dégageaient bien l’encolure. Bayonne avait un collet de velours et un gilet de cachemire blanc. Leurs devants de chemises, qu’on portait alors empesés, semblaient si raides que Daniel n’était pas loin d’y voir un sortilège. Dans le trajet de chez lui au bal, son plastron s’était déjà gondolé.
Alors, délibérément, il lâcha toute prétention au dandysme, et prit un air exagéré de rêveur, détaché des vaines préoccupations de costume, habillé proprement, mais sans élégance voulue.
On ne peut pas faire les deux choses à la fois : penser aux grands problèmes de la vie et de l’univers, et valser.
Il s’installa dans un coin de l’antichambre et attendit des personnes de connaissance. D’ailleurs, dès qu’il en voyait entrer une, il se hâtait de détourner les yeux, et paraissait absorbé dans l’admiration d’un tableau ou d’un objet d’art.
Pourtant il se permit de regarder les Capitan, car il n’avait aucune relation avec eux et n’était pas obligé d’aller leur dire bonjour. Mme Capitan, la femme du coulissier, était une beauté célèbre, une forte brune, aux yeux familiers et indulgents. Daniel avait toujours regardé ces yeux-là avec des yeux troublés, et ne pouvait concevoir qu’Eugène Capitan perdît son temps à aller dans le monde, au lieu de rester chez lui à se livrer aux plaisirs de l’amour, en compagnie d’une si admirable dame. Il avait beau se dire : « Ils viennent de s’embrasser tout à l’heure et c’est pour cela qu’ils sont en retard au bal », il n’admettait pas qu’on pût se rassasier de ces joies-là. Ce jeune homme chaste et extravagant n’admettait que les plaisirs éternels.
Un jeune sous-officier de dragons, préposé à la garde d’une Andromède anémique, s’approche inopinément de Daniel et lui demande :
— Voulez-vous faire un quatrième aux lanciers ?
Daniel accepte. C’est la seule danse où il se risque, une danse calme et compliquée. Il met un certain orgueil à se reconnaître dans les figures. Pour lui, les lanciers sont à la valse ce qu’un jeu savant et méritoire est à un jeu de hasard.
Il se met en quête d’une danseuse et aperçoit une petite femme courte, à la peau rouge, et dont la tête est légèrement enfoncée dans les épaules. Elle n’a pas encore dansé de la soirée. Il l’invite pour prouver son bon cœur.
Puis commence ce jeu de révérences très graves et de passades méthodiques où revivent les élégances cérémonieuses des siècles passés, et qu’exécutent en cadence avec leurs danseuses les trois partenaires de Daniel, une sorte de gnome barbu à binocle, le maréchal des logis de dragons et un gros polytechnicien en sueur.
Le polytechnicien se trompe dans les figures, malgré sa force évidente en mathématiques. Daniel le redresse poliment. Lui-même exécute ces figures avec une nonchalance affectée, l’air du grand penseur dérangé dans ses hautes pensées, et qui est venu donner un coup de main au quadrille pour rendre service.
En entrant au bal, et en apercevant le buffet, Daniel s’était dit : Je vais étonner le monde par ma sobriété. (A ce moment-là, il n’avait encore ni faim ni soif. Et puis il se méfiait du café glacé et du champagne, à cause de ses intestins délicats.)
Le quadrille fini, il conduisit au buffet sa danseuse, persistant dans son rôle de généreux chevalier et lui offrant à l’envi toutes ces consommations gratuites, en se donnant ainsi une contenance pour s’en régaler lui-même. Mais le destin lui était néfaste. Précisément, à l’instant où il se trouve là, arrive Mme Voraud. Daniel se sent rougir, comme si elle devait penser, en le voyant, qu’il n’a pas quitté de toute la soirée la table aux consommations. Pour comble de malheur, il éprouve mille peines à donner la main à cette dame, car il se trouve tenir à la fois un sandwich et un verre de champagne. Il finit par lui tendre des doigts un peu mouillés et reste affligé, pendant une demi-heure, à l’idée que sans doute il lui a taché son gant.
III
COUP DE FOUDRE
Daniel était venu à ce bal avec l’idée qu’une chose définitive allait se passer dans sa vie. Il ne se déplaçait d’ailleurs qu’à cette condition.
Ou bien il allait être prié de réciter des vers et les réciterait de telle façon qu’il enfiévrerait la foule.
Ou bien il rencontrerait l’âme sœur, l’élue à qui il appartiendrait pour la vie et qui lui vouerait un grand amour.
A vrai dire, cette femme-là n’était pas une inconnue. Elle était toujours déterminée, mais ce n’était pas toujours la même. Elle changeait selon les circonstances. Il y avait une sorte de roulement sur une liste de trois jeunes personnes.
Ces trois demoiselles étaient Berthe Voraud, une blonde svelte, d’un joli visage un peu boudeur ; Romana Stuttgard, une grande brune ; enfin, la petite Saül, maigre et un peu aigre. Daniel avait joué avec elle étant tout petit, et ça l’inquiétait un peu et le troublait de penser que cette petite fille était devenue une femme.
D’ailleurs il n’avait jamais dit un mot révélateur de ses pensées à aucune de ces trois élues, qui lui composaient une sorte de harem imaginaire. Aucune d’elles ne lui avait fourni la moindre marque d’inclination.
Chacune avait sa spécialité.
C’était avec Berthe Voraud qu’il faisait en Imagination un grand voyage dans les Alpes. Il la sauvait d’un précipice. C’était elle aussi qui l’appelait un soir à son lit de mort. Elle y guérissait ou elle y mourait, suivant les jours. Quand elle y mourait, ce n’était pas sans avoir avoué à Daniel un amour ardent. Il s’en allait ensuite tout seul dans la vie, avec un visage triste à jamais, dédaignant les femmes, toutes les femmes, avides de lui, que son air grave et sa fidélité à la morte attiraient sur son chemin.
La grande jeune fille brune était plus spécialement destinée à des aventures d’Italie, où Daniel, l’épée à la main, châtiait plusieurs cavaliers.
C’était pour lui l’occasion de songer à apprendre l’escrime.
Quant à la laide petite Saül, elle trouvait son emploi dans des épisodes beaucoup moins chastes.
Le mariage sanctifiait toujours ces rapprochements. Car l’idée d’arracher une jeune fille à sa famille terrifiait le fils Henry et les pires libertinages se passaient après la noce.
Ce soir-là, c’était Mlle Voraud qui tenait la corde et qui était vouée au rôle principal et unique, en raison de son actualité.
Daniel sentit en la voyant un grand besoin de la dominer. Elle lui était tellement supérieure ! Elle faisait les honneurs de la maison et parlait aux dames avec tant de naturel ! Elle disait à une dame : « Oh ! madame Hubert ! vous avez été trop charmante pour moi ! Vous êtes trop charmante ! On ne peut arriver à vous aimer assez. »
Cette simple phrase paraissait à Daniel dénoter une intelligence et une aisance infinies. C’était une de ces phrases comme il n’en trouverait jamais. Peut-être après tout aurait-il pu la trouver, mais il ne fût jamais parvenu à la faire sortir de ses lèvres. Comme elle était bien sortie et sans effort, de la petite bouche de Berthe Voraud ! Daniel, lui, ne parlait d’une façon assurée qu’à quelques compagnons d’âge et à sa mère. Quand il s’adressait à d’autres personnes, le son de sa voix l’étonnait.
L’après-midi, il avait eu une conversation imaginaire avec Berthe Voraud. Alors, les phrases venaient toutes seules.
C’était lui qui devait aborder Berthe Voraud en lui disant :
— J’ai pensé à vous constamment depuis que je vous ai vue.
Ces simples mots (prononcés, il est vrai, sur un ton presque tragique), devaient troubler profondément la jeune fille, qui répondait très faiblement :
— Pourquoi ?
— Parce que je vous aime, répondait Daniel.
A ce moment, elle se couvrait de confusion et s’en allait pour cacher son trouble.
Et Daniel n’en était pas fâché, car, poussée à ce diapason, la conversation lui paraissait difficile à soutenir.
Dans ses imaginations, Daniel allait toujours vite en besogne. L’effort lui était insupportable.
Il voulait n’avoir qu’à ouvrir les bras, et que les dames lui tombassent du ciel, toutes préparées.
Des conquérants patients lui paraissaient manquer de gloire.
Comme il pensait à autre chose, il aperçut devant lui Mlle Voraud.
— Monsieur Henry ? Comment va Madame votre mère ? Pourquoi n’est-elle pas venue ?
Il répondit poliment, mais avec une grande sécheresse, et ne dit rien de ce qu’il avait préparé.
D’ailleurs, Berthe Voraud avait déjà passé à un autre invité, pendant que Daniel Henry, très rouge, regardait devant lui d’un air profond, c’est-à-dire en fermant à demi les yeux, comme s’il était myope.
— Monsieur Henry, vous ne m’avez pas invitée ?
C’était encore Berthe Voraud, qui se présentait inopinément, sans se faire annoncer. Aussi, tant pis pour elle, il ne trouvait pas de phrase aimable pour la recevoir.
— Vous allez me faire danser cette valse ?
— C’est que… je ne valse pas.
— Eh bien ! nous nous promènerons. Offrez-moi votre bras.
Daniel offrit donc son bras à Mlle Voraud et ce simple geste mit en fuite tous les sujets de conversation. Il en attrapa un ou deux au passage, comme on attrape des volailles à tâtons, dans un poulailler obscur. Puis il les essaya mentalement et les laissa aller ; ils étaient vraiment trop misérables.
Alors il fronça le sourcil et prit un air méditatif. Ce qui lui attira cette question providentielle :
— Vous paraissez triste ? Avez-vous des ennuis ?
— Toujours un peu.
— Vous avez pourtant passé brillamment vos examens de droit.
— C’est si facile, répondit-il honnêtement.
— C’est facile pour vous, dit Berthe, parce que vous êtes intelligent et savant.
Cet éloge lui fit perdre l’équilibre. Il rougit et son regard vacilla.
— Et vous étiez au Salon ? dit Berthe.
— J’y suis allé deux fois.
— Vous aimez la peinture ?
— Oui, répondit-il à pile ou face. Beaucoup.
— J’ai failli y avoir mon portrait. C’est d’un jeune homme de grand talent, un prix de Rome, M. Leguénu. Nous l’avons connu à Étretat. C’est un élève de Henner. Malheureusement, le portrait n’a pas été prêt assez tôt.
— Il est ressemblant ?
— Les avis sont partagés. Maman dit que c’est bien moi. Papa prétend qu’il ressemble à ma cousine Blanche. Moi, je trouve que mes yeux, à leur couleur naturelle, ne sont pas aussi bleus.
— Ils sont pourtant bien bleus.
— Non, ils sont gris. Moi, d’ailleurs, j’aime mieux les yeux bruns. Surtout pour un homme. Je trouve qu’un homme doit être intelligent et avoir les yeux bruns.
— Les miens sont jaunes.
— Non, ils sont bruns. Je vais vous faire des compliments : vous avez de beaux yeux.
— Ce sont les yeux de ma mère, dit gravement Daniel.
— Est-ce que vous irez cette année à Étretat ?
— Oui, dit Daniel, surtout si vous y allez.
La conversation l’avait lancé en pleine mer. Il nageait.
— Asseyons-nous un peu, dit Berthe au moment où ils entraient dans un petit salon. Tâchez de venir à Étretat. On s’amusera un peu. On se réunira l’après-midi. Nous jouerons la comédie.
— Et puis je vous verrai.
— Vous tenez tant que ça à me voir ?
Il inclina la tête.
— Eh bien, pourquoi ne venez-vous pas plus souvent ? Tous les mercredis, à quatre heures, j’ai des amies et des amis. On fait un peu de musique. Venez, n’est-ce pas ? C’est entendu. Vous serez gentil, et vous me ferez plaisir.
Berthe se leva. La valse venait de finir. D’autres danseurs l’attendaient.
Daniel était, d’ailleurs, ravi que l’entretien eût pris fin. C’était assez pour ce jour-là. Il avait besoin de faire l’inventaire des premières conquêtes.
Il sortit du bal peu après. Il rentra à pied. Il donnait de joyeux coups de canne contre les devantures. Il n’hésitait pas à s’attribuer le mérite de la marche rapide des événements et méconnaissait froidement le rôle du hasard.
Il marchait dans la solitude des rues, sans crainte des attaques nocturnes. Et il fallut la persistance d’une ombre sur le trottoir opposé pour le décider à prendre un fiacre.
En arrivant, il donna cent sous au cocher. C’était un petit pot-de-vin pour la Providence, le denier à Dieu de l’aventure.
IV
DIMANCHE
Le lendemain du bal fut un beau dimanche, endimanché d’un soleil propre.
Daniel, qui s’était couché très tard, se réveilla à dix heures. A huit heures, la femme de chambre était venue ouvrir les volets. De son lit, Daniel se voyait dans la glace de l’armoire. Il s’accouda sur l’oreiller.
Avec sa chemise blanche, entr’ouverte sur sa poitrine, son teint mat et ses cheveux qui se comportaient bien dès qu’il ne s’agissait que d’être mal peignés, Daniel n’eut pas de peine à se trouver beau. Les souvenirs de la veille faisaient de cette beauté une beauté irréfutable. Daniel se classa immédiatement dans la catégorie de ces jeunes hommes à qui la livrée mondaine ne convient pas, parce qu’ils ont quelque chose de sauvage et de fier. Il retroussa sa manche. Son bras lui parut musclé. Sa hanche soulevait le drap d’une courbe cavalière. Il toussa fortement pour vérifier le volume de sa poitrine, et demanda une tasse de café noir.
Ce matin-là, il consacra une heure et demie à sa toilette. A vrai dire, ce laps de temps considérable ne fut pas occupé par des soins corporels ininterrompus, mais surtout par des poses nombreuses devant la glace, tout nu d’abord, puis en chemise, en caleçon, en pantalon. La glace, photographe bon enfant, lui renvoyait inlassablement son image, de face, de trois quarts, de profil, en profil perdu, une demi-douzaine de chaque.
Il fallut aller à table. L’oncle Émile déjeunait là, avec la tante Amélie. Daniel fut interrogé par sa mère sur les toilettes du bal. Mme Henry posait les questions par acquit de conscience, sachant bien qu’il ne regardait pas les robes. Mais elle s’amusait, elle constatait une fois de plus l’insuffisance de ses descriptions, qu’elle arrivait pourtant à compléter par des documents personnels. C’est ainsi qu’au sujet de la robe de Mme Voraud, Daniel ayant dit simplement : « Une robe noire, je crois… ou marron », Mme Henry ajouta tout de suite : « Ce doit être sa robe grenat, soutachée de jais, qu’elle avait au mariage de Sophie Clardon. C’est Mme Mathieu qui la lui a faite. »
On parla du vieux cousin Brocard que l’oncle Émile avait rencontré le matin, et qui se penchait en avant d’une façon vraiment effrayante.
Daniel rencontrait quelquefois le cousin Brocard, mais il l’évitait toujours. Ce vieillard, courbé à angle droit, avait la rage des longues promenades à pied, au cours desquelles il semblait proposer à tout venant une partie de saute-mouton, que personne n’acceptait d’ailleurs, ce jeu étant visiblement déplacé pour un homme de cet âge.
— Tu ferais bien d’aller le voir cet après-midi, ton cousin Brocard, dit Mme Henry.
— Laisse-le donc aller à ses affaires, dit M. Henry.
— Madame l’attend, dit l’oncle Émile.
L’oncle Émile supposait une maîtresse à Daniel, et tout le monde en était tellement persuadé que Daniel lui-même avait fini par y croire. C’était évidemment à cette dame qu’étaient destinés les quarante francs qu’il recevait par semaine. En réalité, ces deux louis s’en allaient en achats de livres, en livraisons, en journaux, en voitures. De temps en temps, une pièce de dix francs était consacrée à quelque hâtive débauche.
Tous les dimanches, Daniel passait l’après-midi au théâtre. Un dimanche non consacré à un plaisir classé, tel que le théâtre où les courses, lui semblait un dimanche perdu. Mais, ce jour-là, Daniel résolut de remonter simplement les Champs-Élysées pour se montrer aux promeneurs. Il pouvait se montrer : il avait désormais un amour en tête, une intrigue.
Sur le boulevard, chaque couple qu’il rencontrait lui évoquait l’image future de Berthe Voraud se promenant à son bras.
« Puis, pensait-il, nous prendrons une voiture de grande remise, et nous irons au Bois. Je rencontrerai des amis de collège, et je leur présenterai ma femme. » Il répéta à voix basse : « Ma femme, ma femme. » Son visage exprimait un tel ravissement qu’un homme qui distribuait des prospectus le regarda avec stupeur, si indifférent qu’il fût d’ordinaire aux attitudes de sa clientèle.
« Ensuite, continua Daniel, nous irons au restaurant, nous passerons la soirée dans un café-concert en plein air. A minuit, notre Victoria nous conduira jusqu’à la porte du Bois. J’étendrai mon bras gauche derrière les épaules de Berthe… »
Il avait traversé la place de la Concorde et se trouvait dans les Champs-Élysées. Les gens du dimanche marchaient avec précaution, comme s’ils avaient eu des jambes neuves. Une dame d’officier montrait à tous les passants son mari à trois galons, dans un costume de grande tenue, qui ne coûtait pas moins de neuf cents francs, les épaulettes de capitaine étant les plus chères de toutes. Trois jeunes filles, deux sœurs et une cousine, la cousine boute-en-train au milieu, pour que chacune des sœurs en eût sa part, brandissaient en marchant leurs ombrelles fermées, et s’amusaient à se moquer du monde.
L’existence de ces gens-là paraissait à Daniel bien vide et bien navrante. Ils allaient rentrer chez eux, retrouver après le dîner cette terrible soirée du dimanche, dont il avait toujours conservé un triste souvenir, parce qu’elle avait longtemps précédé pour lui la rentrée au lycée.
Maintenant, Daniel avait un amour en tête. L’amour, c’est l’essentiel de la vie. Comment en avait-il été si longtemps privé ? Quand il partait en voyage, il regardait toujours les passants avec une pitié heureuse. Il ne pouvait concevoir qu’ils se résignassent à la vie monotone qu’il avait lui-même vécue tant de jours.
— Ah ! Berthe, répétait-il, Berthe…
Au coin de l’avenue Marigny, il se trouva tout à coup en face de Berthe elle-même, accompagnée de deux dames.
— Vous ne voyez pas vos amis. Vous rêviez, dit-elle.
Ils échangèrent quelques phrases rapides et qui se répondaient mal.
— A mercredi, dit-elle en le quittant.
La rencontre de sa bien-aimée lui gâta toute sa journée.
Il voulait bien être heureux, mais suivant le programme qu’il s’était arrêté d’avance. Il ne faisait, d’ailleurs, aucun effort personnel pour que ce programme se réalisât. Il le soumettait au Destin, et le priait de s’y conformer. Il attendait de la Providence, à des moments précis, des cadeaux déterminés. Malheureusement, la Providence, pleine de bonne volonté, mais brouillonne, n’exécutait pas fidèlement ses ordres et lui envoyait comme des tuiles des bonheurs qu’il n’avait pas demandés.
Il se figura qu’au moment de la rencontre de Berthe il parlait tout haut et devait avoir l’air bête. Il fut affolé pendant deux heures, conçut et abandonna les projets les plus téméraires. Il entra dans un bureau de poste, écrivit une lettre qui commençait ainsi : « J’ai dû vous paraître étrange tout à l’heure. C’est que je pensais à vous… » Puis il chiffonna cette lettre, la jeta à terre, sortit du bureau de poste, y revint après un bout de réflexion, chercha dans les papiers qui gisaient à terre la lettre qu’il avait chiffonnée et la déchira en cinquante petits morceaux qu’il jeta dans une bouche d’égout. Ce papier, sans nom et sans signature, ne contenait absolument rien de compromettant.
Vers six heures, son malaise se dissipa peu à peu. Il revint chez lui par des rues que le dimanche faisait presque désertes. Des dîneurs s’installaient aux terrasses des marchands de vins. On criait au loin le résultat des courses. Au quatrième étage d’une maison neuve, une jeune femme blonde, en peignoir clair, attendait quelqu’un. Berthe Voraud, plus tard, blonde aussi, aussi en peignoir clair, l’attendrait à sa fenêtre. Il se sentit comme soulevé d’ivresse et d’impatience. Puis il se dit encore : « Pourvu que je n’aie pas été ridicule tout à l’heure ! »
V
DANS LES AFFAIRES
Le dimanche soir, Daniel, encore fatigué du bal de la veille, s’était couché de bonne heure. Le lendemain, il se rendit au magasin de son père, rue Lafayette : « Henry fils aîné, laines et tissus. »
Le père de Daniel était connu généralement sous le nom de Henry-tissus, pour le distinguer de son cousin, Henry-pétrole.
Daniel préparait ses examens de doctorat en droit ; mais son père exigeait qu’il s’occupât de la maison, pour apprendre les affaires.
Il l’emmena même une fois à Lille chez les fabricants. Daniel, dans des bureaux où il tombait de sommeil parce qu’il y faisait trop chaud, fit semblant de suivre les conversations instructives au point de vue commercial de son père et de ces messieurs qui étaient, selon M. Henry, « les plus gros bonnets de l’industrie du Nord ».
A Paris, Daniel était installé dans un petit bureau, au fond du magasin, à côté du bureau du comptable.
On lui apportait tous les deux ou trois jours une lettre à écrire.
Il la recommençait plusieurs fois.
Il déchirait les morceaux des essais défectueux, et les jetait au panier à papier, afin qu’on ne s’aperçût pas qu’il avait recommencé si souvent et qu’on ne lui reprochât pas d’avoir gâché tant de feuilles à en-tête.
D’ailleurs, le dernier essai que, de guerre lasse, il jugeait bon, était encore, de la part de M. Henry, l’objet des plus graves critiques.
Tantôt il avait écrit la lettre en trop petits caractères, et l’avait commencée trop haut, de sorte qu’il restait trop de blanc en bas. Ça n’avait pas d’œil.
Ou bien il calculait mal la longueur du texte : il y en avait trop. Par manie il s’entêtait à ne pas retourner la page, et serrait outrageusement les lignes du bas. Il ne restait qu’une place infime pour la signature et pour un post-scriptum éventuel.
La copie des lettres au copie-lettres était une autre source d’ennuis.
Il ne séchait pas assez les feuillets, ou ne les mouillait pas suffisamment ; tantôt l’encre bavait, tantôt ça ne marquait pas.
Il prenait l’encre fixe pour l’encre communicative, et inversement.
M. Henry jugeait aussi sévèrement la rédaction des lettres que leur exécution matérielle. Il n’aimait pas les expressions peu usitées et goûtait beaucoup l’harmonie de certaines phrases, telles que : « Nous avons en main votre honorée du 17 », ou : « Je vous confirme par la présente notre entretien de ce jour. »
Daniel, parfois, allait faire des courses. On lui confiait de préférence une mission qui n’intéressait qu’indirectement les opérations principales de la maison : on l’envoyait chez le papetier pour discuter un compte de fournitures de bureau.
Il s’acquittait très mal de ces minimes affaires, qu’il terminait aux conditions les plus désavantageuses pour les intérêts de Henry fils aîné.
Il commençait par demander au marchand de réduire le montant de sa facture.
Le marchand répondait : Impossible.
Daniel était heureux de cette réponse catégorique, qui le dispensait, selon lui, d’insister. Il se bornait à ajouter : « Alors, vous ne pouvez pas faire de réduction ? »
Il s’attendait sans doute à ce que le marchand répondît : « Si, réflexion faite, je peux. » Le marchand préférait répéter que c’était impossible, et qu’il regrettait.
Daniel se contentait de ces regrets. L’important pour lui n’était pas de réussir, mais d’affirmer à son père qu’il avait tout fait pour mener ses négociations à bonne fin.
Il se disait aussi qu’il ne s’agissait en définitive que d’une petite somme. Il avait à sa disposition une certaine théorie sur les sacrifices modiques, qu’il est quelquefois plus habile de consentir, quitte à se rattraper sur les affaires plus importantes. Il ne se rattrapait d’ailleurs jamais.
Il ne quittait pas le marchand récalcitrant sans lui dire : « Ces messieurs ne sont pas satisfaits. »
Il n’était pas arrivé à son but, mais il avait eu, selon lui, le rôle le plus digne. Il comptait toujours beaucoup sur les remords qu’il pensait inspirer à autrui. Il s’exagéra longtemps le retentissement que ses propres ennuis avaient dans l’âme de son prochain.
C’était une vieille habitude d’enfant gâté. Dès son plus jeune âge, quand ses parents l’avaient grondé, il les punissait en boudant, et se privait de dessert pour les apitoyer.
Il ne faudrait pas conclure de tout cela que Daniel ne se croyait pas fait pour les affaires.
Il rêvait fréquemment d’être un grand homme d’affaires, afin de stupéfier son entourage par son habileté.
Il achèterait, dans des conditions prodigieuses de bon marché, pour un million de francs d’étoffes, qu’il revendrait ensuite trois millions à l’Amérique du Nord.
Ce n’était pas pour gagner deux millions, car il n’avait pas besoin de tant d’argent et n’aurait su qu’en faire. C’était simplement pour voir la tête de son père, de son oncle Émile et du comptable, M. Fentin.
La grande préoccupation de Daniel est la conquête intellectuelle de M. Fentin.
Daniel rassemble chaque matin, dans les journaux, toutes les anecdotes qui lui paraissent susceptibles d’intéresser M. Fentin. Mais le diable est qu’il n’est jamais sûr d’obtenir le rire ou l’étonnement du comptable.
M. Fentin fait généralement un signe de tête qui a l’air de signifier qu’il connaît l’anecdote, à moins qu’il ne dise : « Les journaux ne savent plus qu’inventer », et des réflexions du même genre qui ne sont jamais très agréables pour un narrateur.
M. Fentin ne méprise pas le fils de son patron. Mais il ne lui a jamais laissé sentir qu’il l’estimait, et qu’il lui assignait une certaine valeur intellectuelle.
Daniel cherche avidement à connaître les opinions de M. Fentin pour les adopter d’enthousiasme. Par malheur, les opinions de M. Fentin ne sont jamais saisissables, et il suffit que Daniel abonde dans un sens pour que M. Fentin se transporte rapidement, avec armes et bagages, dans une autre opinion.
D’ailleurs, l’approbation de M. Fentin, si elle se produit, n’est jamais explicite. Quand il ne fait pas d’objection, il prend un air indifférent. Si l’on est tombé dans son opinion, qui est la bonne, c’est évidemment un pur hasard. Il ne fait rien pour vous y laisser, rien pour vous en chasser.
Quand M. Fentin a des écritures pressées, Daniel se relègue dans le petit bureau voisin, qui est son domaine. Le peu de jour que donne la petite cour est encore atténué par des vitres dépolies ; pourtant la lumière solaire ne coûte rien ; mais c’est sans doute par une habitude d’économie.
Daniel, quand il n’a pas de lettres à écrire, doit classer de vieilles factures, dont il inscrit les noms sur un répertoire. Ce travail, si inutile qu’on ne le contrôle jamais, lui paraît fastidieux. Il n’a pas de journaux ni de livres à sa disposition, car M. Henry trouve avec raison que, de huit heures à dix heures du matin, c’est bien assez de temps pour lire les journaux.
Daniel est installé devant l’ancienne table-bureau de son père, celle qu’on a changée pour une neuve quand on a déménagé de la rue du Mail à la rue Lafayette.
Ce bureau, très large, est recouvert d’une vieille basane rembourrée de crin. Il y a dans la basane un accroc à angle droit, et la principale occupation de Daniel est d’introduire dans l’accroc le manche d’un porte-plume, grâce auquel il repousse le crin, le plus loin possible.
L’encrier est constitué par un lion en cuivre dont on pique, pour prendre de l’encre, le dos généreux. Un presse-papier, en cristal demi-sphérique, ne presse aucun papier : il est tapissé à sa base, dans un désordre qui veut être chatoyant, d’affreux petits morceaux de verres multicolores. Il n’y a pas eu de poudre à sécher depuis 1875 dans la boîte à poudre, et le rouleau à buvard, appareil cependant plus moderne, s’est dépouillé de la dernière feuille de papier buvard qui constituait sa raison d’être.
C’est au milieu de ces objets que Daniel passe deux heures, chaque matin, et trois heures, chaque après-midi, afin d’apprendre les affaires.
VI
PYLADE
Daniel Henry, depuis le bal chez les Voraud, n’avait confié à personne le secret de son grand amour pour Berthe. C’était un grand amour décidément, aux dernières nouvelles.
Il n’avait d’ailleurs dans la vie qu’un seul confident possible, son ami Albert Julius, le fils du commissionnaire en cafés.
Julius et Daniel Henry avaient lié connaissance à seize ans, au Vésinet, où leurs familles passaient l’été. Ils s’étaient détestés tout d’abord. Puis leur mépris commun du genre humain et de la danse les avait rapprochés, un soir de bal, dans un coin de salon. Ils s’étaient moqués ensemble de certains valseurs.
Un après-midi, au cours d’une promenade à pied, leur accord s’était fait sur le principe de l’imbécillité irrémédiable de presque tous les jeunes gens du Vésinet.
A partir de ce jour-là, Daniel vit en Julius un individu d’une intelligence exceptionnelle (pas tout à fait aussi intelligent que lui-même, mais presque autant).
Ils se retrouvèrent à Paris. Au début, ils n’osèrent pas se donner rendez-vous tous les jours, chacun d’eux tenant à faire croire à l’autre qu’il ne manquait pas de distractions.
Puis ils finirent par passer ensemble toutes leurs soirées. Tantôt c’était Julius qui montait à huit heures et demie les trois étages de la rue Lafayette. Tantôt c’était Daniel qui venait sonner au quatrième étage de la rue de Châteaudun.
Au bout de quinze jours, ils préférèrent se rencontrer à la terrasse d’un café. Car Daniel était gêné de l’accueil un peu froid que ses parents faisaient à Julius. Et Julius trouvait que sa famille ne marquait pas à Daniel assez de cordialité.
Ils buvaient donc chaque soir, dans le même café, deux mazagrans, qu’ils payaient chacun à leur tour.
Comme ils se voyaient tous les jours depuis quatre ans, ils avaient fini par se constituer des séries de plaisanteries que suffisaient à rappeler, comme une étiquette, quelques mots rapides et spéciaux. Le sens des mots s’enrichissait de tout un passé d’évocations communes. Aussi parlaient-ils l’un pour l’autre un langage profond.
Ils ne concevaient pas que ce langage pût être obscur pour les autres hommes, et, quand ils n’étaient pas compris, ils concluaient à la stupidité générale de leurs contemporains, sans s’alarmer autrement de cette conclusion.
Daniel était généralement le premier au rendez-vous ; on dînait chez lui de meilleure heure. Il attendait Julius avec impatience, et Julius, en arrivant, parcourait anxieusement du regard les chaises de la terrasse. Ils s’étaient posés deux ou trois fois « des lapins » et l’abandonné avait passé, ces fois-là, une soirée d’ennui terrible.
Ils n’exprimaient par aucun signe extérieur la joie qu’ils ressentaient à se retrouver. Ils ne se disaient pas bonjour. Ils ne se serraient pas la main. Mais Julius était à peine assis qu’ils commençaient à se raconter des histoires, qu’ils avaient d’ailleurs plus de plaisir à raconter qu’à entendre.
Il n’y avait entre eux aucune politesse, aucune obligeance, aucune bienveillance. Leurs prévenances, leurs ménagements restaient secrets, presque inconscients. Ils éprouvaient l’un pour l’autre une répugnance physique assez vive. Il eût fallu que Daniel eût une forte soif pour consentir à boire dans le verre de Julius.
Dans leurs entretiens, ils ignoraient chastement toute pudeur. Ils se parlaient sans retenue, comme si chacun d’eux s’en fût parlé à soi-même, des fonctions les plus grossières de leur corps.
Daniel était heureux quand il voyait Julius. Il s’amusait en sa compagnie. De plus ils étaient bien sûrs de constituer une élite. Malheureusement cette amitié, qui l’ornait à ses propres yeux, ne le parait pas suffisamment aux yeux des autres hommes, pour qui l’amitié de Julius n’était pas un bienfait des dieux. Si précieuse qu’elle fût, elle ne figurait pas à un rang assez avantageux sur la cote des sentiments humains. Elle n’était pas, comme l’amour d’une jolie femme, fréquemment demandée sur le marché.
Entre une dame avenante et un jeune homme bien constitué, la conversation est délicieusement troublée par des équivoques, par cette arrière-pensée qu’à un moment donné il faudra substituer aux paroles des gestes agréables et des actions honorifiques. Grâce à ce trouble spécial, grâce aussi aux malentendus inévitables entre deux êtres d’un sexe différent, on arrive, en moins d’une séance, à faire d’une sympathie médiocre un grand et décoratif amour.
Daniel, en allant, ce soir-là, au café, se demandait : « Comment vais-je dire à Julius que Berthe est amoureuse de moi ? »
Il n’était pas sûr que Berthe fût amoureuse de lui. Mais il prenait sur lui de l’annoncer à Julius, parce qu’il fallait dire à son ami quelque chose de définitif, pour obtenir de lui une marque d’intérêt.
Et encore ce n’était pas sûr que Julius s’intéresserait à cette histoire.
Il était convenu entre les deux amis que l’amour, auquel chacun d’eux croyait séparément de toute son âme, n’existait pas.
Ils méprisaient les femmes, qu’ils ne connaissaient pas. Plus tard, ils les méprisèrent, quand ils les connurent. Mais il y eut toujours une dame, précise ou indéterminée, qui au but de leur ambition les attendait. Dans leurs rêves de gloire, c’était cette maîtresse idéale qui consacrait leur triomphe.
— Votre ami tarde à venir, ce soir, dit à Daniel le garçon de café, un grand jeune homme très maigre et toujours assez mal rasé (probablement parce qu’il lui était incommode de se raser le creux des joues).
Jetant énergiquement sa serviette sur son épaule et, plaçant sa main droite en visière sur ses noirs sourcils, il fouilla avidement l’horizon, comme si la venue le Julius allait arracher plusieurs personnes à la mort.
Puis son anxiété fit place à la plus froide indifférence. Il se dirigea vers un consommateur qui venait de s’installer à la terrasse et attendit paisiblement sa commande.
Daniel se demandait toujours comment il raconterait la chose à Julius. Allait-il lui dire brutalement qu’il avait « tapé dans l’œil » à Berthe Voraud, et sans y attacher une autre importance ?
Ou bien attendrait-il qu’une occasion se présentât au cours de la conversation ?
D’ordinaire, il n’avait pas recours à ces précautions. Mais il n’était pas sûr de l’impression que son histoire ferait sur Julius, et il ne voulait pas qu’elle fût médiocre.
Il aperçut tout à coup son ami qui se dirigeait vers le café. Julius, maigre, de taille moyenne, portait un chapeau mou, une jaquette étroite, un grand nez et une petite badine en bambou. Il suivait scrupuleusement l’extrême bordure du trottoir, avec une application et des efforts dignes d’un meilleur objet, tout en se disant à lui-même à voix haute et avec une animation extraordinaire des choses qui devaient être d’une importance assez minime, car son agitation disparut complètement quand il se fut assis près de Daniel.
— Garçon !…
Puis, à Daniel :
— J’ai rencontré tout à l’heure ton oncle Émile. Il n’a jamais tant ressemblé qu’en ce moment à la panthère noire que nous avons vue chez Pezon.
— Merci, bon vieillard, dit-il au garçon qui lui apportait son mazagran.
— Et comme ta tante, dit-il à Daniel, ressemble de plus en plus à une petite chèvre malade, tu feras bien, si tu tiens à éviter un véritable carnage, de ne pas laisser dans la même cage des animaux si différents… Pourquoi, chameau, n’es-tu pas venu ici hier soir ?
— C’est ta faute, chameau, répondit Daniel. Tu m’avais dit que tu n’étais pas sûr de venir. Moi, j’étais éreinté. J’étais au bal samedi soir.
— C’est bien fait, dit Julius. Je t’avais dit de ne pas aller t’abrutir à ce bal.
— Je ne regrette pas d’y être allé, dit Daniel. Tu connais Berthe Voraud ?
— Oui, dit Julius, elle est maigre.
— Il te faut des colosses, dit Daniel. Elle n’est pas maigre du tout. Demande à qui tu voudras. Et tu verras si on ne te dit pas que c’est une des plus jolies filles de Paris.
— Oh ! je sais bien. Tu n’as qu’à demander à André Bardot. Il te dira, lui, que c’est la plus belle… Bon vieillard, ajouta-t-il en s’adressant au garçon, si vous continuez à me verser du café si chaud pour me faire brûler la langue…
— Réponds-moi un peu, dit Daniel, au lieu de raconter des idioties au garçon. Pourquoi André Bardot dira-t-il que c’est la plus belle ?
— Parce qu’ils s’aiment, dit Julius.
— Ah ! dit Daniel… Qui est-ce qui t’a dit ça ?
— André Bardot lui-même. Il y a plus d’un an qu’ils flirtent ensemble. André Bardot m’a dit qu’il comptait bien l’épouser.
— Répète-moi exactement ce qu’il t’a dit. Je tiens à le savoir.
— Ah ! ça m’embête, dit Julius avec un air de souffrance véritable. Il m’a raconté des tas de choses que je n’ai pas écoutées, parce que les femmes maigres ne m’intéressent pas.
— Tu trouves vraiment qu’elle est maigre ? demanda Daniel.
— Comme elle n’est pas assez grosse pour que je me sois donné la peine de la regarder longtemps, je ne me suis jamais rendu compte de son degré de maigreur. Elle est au-dessous du poids que j’exige : c’est tout ce que je puis te dire.
Daniel se taisait. Julius alla chercher les journaux illustrés, après avoir demandé en vain si on ne pouvait pas aller quelque part, au Casino ou à la Scala.
Berthe Voraud en aime un autre : cette révélation a un peu ahuri Daniel. Mais il n’en éprouve aucune douleur, et se demande même s’il n’en est pas un peu content, au fond.
Il ne renonce pas à ses projets de conquête. Il entrera en concurrence — très discrète d’ailleurs et très prudente — avec André Bardot, sur lequel, pense-t-il, il aura facilement le meilleur. Il lui manque, pour le moment, les qualités extérieures d’André, mais il possède, lui, une âme unique, une âme spéciale, qu’il s’agit simplement de montrer, et qui doit fatalement conquérir le cœur de Berthe. Il aime mieux, au fond, avoir un rival, que de se trouver tout seul avec Mlle Voraud. Elle n’est plus, puisqu’elle aime, la jeune fille surhumaine et inaccessible qu’il s’est imaginée. Il n’eût pas admis, si elle l’eût aimé déjà, qu’elle pût en aimer un autre. Mais comme elle aime quelqu’un, et que ce quelqu’un n’est qu’un autre, c’est lui, Daniel, qu’elle finira nécessairement par aimer.
Il était confiant en lui-même. Il aimait la lutte, quand personne ne savait qu’il luttait, et ne pouvait le forcer à lutter, quand il restait maître de combattre à son heure, c’est-à-dire pas immédiatement.
Il boutonna son paletot, dit à Julius : « Nous allons à la Scala. » Puis il frappa d’un coup sec la table de marbre, et paya les deux mazagrans. C’était d’ailleurs son tour.
VII
INTERMÈDE
Mardi. Plus qu’un seul jour avant de revoir Berthe. Il semblait à Daniel qu’il ne pourrait se présenter chez les Voraud le lendemain, sans renouveler complètement sa garde-robe et son linge de corps.
A la rigueur, il garderait sa jaquette grise, à peu près neuve ; mais il lui fallait une chemise qui eût un col plus haut et des manchettes non éraillées.
S’il allait se trouver mal chez les parents de Berthe, et si on s’apercevait, en le déshabillant, qu’il portait des chaussettes reprisées ! A vrai dire, il n’a jamais été sujet aux syncopes, et il y a une chance sur cent mille pour qu’il se trouve mal. Mais c’est sa coutume de s’appliquer ainsi à conjurer des malheurs improbables ; il en oublie d’éviter les précipices les plus immédiats.
Il ne se donne pas la peine d’évaluer soigneusement les risques possibles d’une aventure ; il perd un temps infini à se prémunir contre le péril le plus lointain, aussitôt que le hasard de ses pensées le lui fait entrevoir.
Quand il va aux courses, il tâche de ne pas regarder le tableau du pari mutuel. Car s’il aperçoit le nom d’un cheval qui a réuni peu de mises et qui doit rapporter beaucoup, il se trouve forcé de le jouer, sans croire à sa victoire, mais par peur des reproches qu’il s’adresserait, au cas où ce cheval gagnerait sans qu’il eût misé sur sa chance.
Il a des principes, acquis au hasard, et auxquels il obéit par crainte plus que par raison, et aussi par paresse, pour n’avoir pas à choisir le meilleur parti en examinant les circonstances.
Esclave de certains proverbes, il gâche sa besogne pour ne pas la remettre au lendemain. Il a toujours plusieurs cordes à son arc et les laisse pourrir toutes ; il se trouve plus démuni au moment de s’en servir, que ceux qui n’avaient qu’une corde à leur arc, et qui l’ont entretenue avec vigilance.
A la veille de revoir Berthe, il prend le parti de se recueillir avant cette grande entrevue, et de ne pas aller au magasin.
Il va trouver sa mère dans sa chambre, et lui dit : « Je crois que je ferai mieux de ne pas sortir aujourd’hui. J’ai très mal à la gorge. »
Il a les amygdales un peu rouges ; il n’aurait pas le courage de mentir complètement.
Il reste donc à la maison, et, après le déjeuner, va s’étendre sur son lit, autant pour songer en paix à sa bien-aimée que pour donner plus d’importance à son mal de gorge, qui a laissé son père un peu sceptique.
Il pense à la révélation importante que son ami Julius lui a faite la veille : Berthe Voraud en aime un autre. Elle est en flirt avec André Bardot.
Il faut que Daniel se remette à l’escrime.
Il avait fait des armes à trois reprises, chez trois maîtres d’armes différents. Chaque fois, au bout de quelques semaines, il avait quitté la salle sans prévenir, en abandonnant ses fournitures complètes, veste, gants, sandales et masque, qu’il avait payées en entrant. Il les laissait perdre, n’osant plus revenir à la salle, craignant d’être obligé de donner des explications au maître d’armes, et de s’excuser de cet abandon brusque après des leçons si cordiales, terminées par des vermouts qu’il se résignait à offrir joyeusement et se contraignait à boire.
Il se décide donc à reprendre des leçons dans une autre salle, bercé de l’illusion qu’il va devenir rapidement très fort, grâce à des dispositions exceptionnelles et surtout à son génie, qui lui permettra d’inventer certains coups spéciaux.
Il n’a pas des muscles d’athlète, mais il dit souvent : « Je suis très nerveux. »
Il se voit allant sur le pré avec André Bardot et le transperçant dès la première reprise. Puis il essuie son épée toute sanglante sur sa manche gauche et regarde les témoins et la nombreuse assistance, comme pour dire : A qui le tour ?
Il va lui-même chez Berthe Voraud annoncer la blessure mortelle d’André Bardot, avec toute la dignité que comportent d’aussi graves circonstances. La jeune fille se jette en pleurant dans ses bras.
Pourquoi Julius prétendait-il qu’elle était maigre ? Daniel la revoit dans sa robe de bal. Elle avait les épaules pleines, pas de salières ; la ligne de la clavicule soulevait à peine la peau. Ses bras étaient loin d’être grêles au-dessus des gants très longs qui lui montaient plus haut que le coude et qu’elle remontait fréquemment, sur son bras droit tendu, de sa rapide petite main gauche puis sur son bras gauche, de son énergique petit poing droit, qui serrait son éventail fermé.
L’idée qu’il aurait, près de lui, appuyée sur son épaule, la tête fine et blonde de Berthe Voraud, l’affola. Il sauta de son lit, parcourut sa chambre avec impatience. Il s’assit ensuite à sa table et lut quelques pages de droit. Puis il se leva à nouveau, ouvrit machinalement la porte de la salle à manger. Il aperçut une ouvrière en train de coudre et se souvint que c’était mardi, le jour de Mlle Pidarcet, qui, le matin, travaillait dans la lingerie, et l’après-midi dans la salle à manger, où la lumière était meilleure.
Daniel vit bien qu’il irait embrasser ce jour-là Mlle Pidarcet et la serrer dans ses bras, comme chaque fois qu’il se trouvait seul avec elle dans l’appartement.
Mlle Pidarcet, depuis sa naissance, était âgée de vingt-huit ans. Elle avait de petites frisures noires sur le front, un teint blanc et luisant, des yeux gris et des lèvres minces, qu’elle fronçait pour travailler.
Pendant une année, Daniel avait tourné autour d’elle. Il venait étudier son droit dans la salle à manger pendant qu’elle s’y trouvait. Elle lisait beaucoup, le soir, chez elle, était abonnée au Voleur et à la Famille, et à un cabinet de lecture où elle prenait tour à tour, suivant les conseils de l’un ou de l’autre, la Vénus de Gordes, les Nuits de Londres, et l’Itinéraire de Paris à Jérusalem. Daniel lui prêta Cruelle Énigme et André Cornélis.
Un jour, en la rencontrant dans un couloir, il l’avait embrassée sur la joue. Elle s’était laissé faire.
A partir de ce jour, il ne lui adressa plus la parole ; il l’embrassa.
Il referme sur lui la porte de la salle à manger, s’approche de l’ouvrière, se tient un instant debout auprès d’elle, regarde en l’air comme s’il pensait à autre chose ; puis, sans mot dire, il lui touche légèrement les frisures du cou. Mlle Pidarcet écarte ce frôlement d’un doigt rapide, comme on écarte une mouche. Alors, se penchant, Daniel l’embrasse sur la nuque. A cet endroit, la peau de Mlle Pidarcet sent un peu le cheveu.
Daniel lui dit, d’un souffle court : « Venez ! » La fenêtre est dangereuse : on peut les voir de la cuisine. Il va l’attendre dans un coin plus sombre de la salle à manger, entre la porte et le buffet.
Mlle Pidarcet fait quelques points encore, pique soigneusement son aiguille sur son ouvrage, se lève, tapote sa jupe pour en faire tomber des bouts de fil et des morceaux de percale, puis rejoint Daniel, qui l’embrasse longuement et sans bruit sur ses joues fades et dans son cou sans parfum.
Ça n’allait jamais plus loin. Il l’embrassait une dernière fois, tendrement, par devoir ; il s’en allait dans sa chambre, et Mlle Pidarcet retournait à son ouvrage.
La séduction complète de l’ouvrière se fût entourée, selon Daniel, de complications terribles. A cette époque, pour achever la défaite d’une dame, il exigeait un meuble confortable et un appartement situé à une lieue au moins de toute personne de sa famille. Parfois, au moment même où il tenait dans ses bras Mlle Pidarcet, il se promettait bien de se procurer à brève échéance ce logement secret. Malheureusement, le souvenir de Mlle Pidarcet absente ne le préoccupait pas assez pour entretenir ces résolutions.
Il pensait à elle le mardi, quand il se trouvait là. Il allait l’embrasser, parce qu’elle était là.
Ce petit épisode ne le gênait aucunement dans ses grands projets relatifs à Berthe Voraud. Ça n’avait aucun rapport, c’était un intermède qu’on donnait quand la scène était vide, sans réclame et sans affiche préalables, simplement parce qu’on avait l’artiste sous la main.
VIII
GRANDE BANLIEUE
Daniel, le lendemain matin, reçut une enveloppe de papier bleu. Elle recouvrait une carte de correspondance, où l’on avait écrit ceci, d’une écriture un peu jeune, qui voulait être grande et pointue :
« Cher monsieur Daniel,
» Nous sommes, depuis deux jours, à la campagne, où nous allons passer deux semaines, pour profiter du beau temps. C’est donc à Bernainvilliers (gare du Nord), qu’il faut venir nous voir aujourd’hui. Venez vers quatre heures. Il y a des trains à toutes les heures dix. Seulement, nous vous garderons à dîner. Vous êtes prévenu, et nous n’admettrons aucune excuse.
» Je vous serre la main,
» Berthe Voraud. »
Daniel, en complet gris, arriva à la gare à trois heures moins le quart. Il avait acheté un chapeau de paille et une paire de gants. Il pensa qu’il n’aurait pas trop de tout le trajet pour faire arriver chacun de ses doigts jusqu’au bout de chacun des doigts de gant.
Comme il était installé dans un compartiment de première, il aperçut M. Voraud, le père de Berthe, qui cherchait une place. Daniel, sans savoir pourquoi, fit semblant de ne pas le voir. M. Voraud, dont la barbe grise avait plus d’importance que jamais, alla plus loin, à l’extrémité du train, Daniel, craignant qu’il ne revînt de son côté, descendit du wagon, pour flâner devant l’étalage des journaux et des livres, où un employé de la gare, pendant l’absence momentanée de la marchande, surveillait d’un œil insensible les plus récentes floraisons de la littérature française. En tournant les yeux, Daniel aperçut M. Voraud installé dans un compartiment, et qui lisait son journal. Il admira à la dérobée sa rude élégance.
Il se demanda s’il devait lui dire bonjour, puisqu’il allait chez lui et qu’il serait bien obligé de lui parler à un moment donné ? Et puis M. Voraud pouvait l’avoir vu. Il s’approcha du compartiment, où le banquier continuait sa lecture, « Bonjour, monsieur, » dit-il à voix très basse. M. Voraud ne leva pas le nez. Il était peut-être encore temps de chercher une autre place… Daniel s’éloigna, puis revint délibérément et dit à voix plus haute :
— Monsieur, comment allez-vous ?
— Ah ! ah !… monsieur… dit M. Voraud, le fils Henry, je crois ? C’est bien vous, jeune homme, qui nous faites l’amitié de venir dîner ce soir ?
— Oui, oui, monsieur, dit Daniel.
— Montez donc, dit M. Voraud. Et il lui fit place en retirant sa jambe.
— Comment va le papa ? Toujours content de ses bronzes d’art ?