COLLECTION MICHEL LÉVY
ŒUVRES COMPLÈTES
D'ALEXANDRE DUMAS
JACQUES ORTIS
—LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA—
PAR
ALEXANDRE DUMAS
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
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1867
Tous droits réservés
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PRÉFACE
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Il y a environ trois ans, au moment où j'écris ces lignes, comme je sortais à minuit des coulisses de Saint-Charles, le portier du théâtre me remit mystérieusement un billet parfumé qui contenait en pur toscan cette laconique invitation:
«Si vous voulez connaître M. Alexandre Dumas, venez tout de suite souper avec moi.
»C. M.»
Je traversai en courant les rues de Toledo et de Chiaïa, en homme qui flaire une célébrité de premier ordre; je franchis d'un pas léger la porte de l'hôtel Vittoria, et je me disposais à monter rapidement l'escalier, lorsque je m'arrêtai tout à coup, frappé par une réflexion passablement humiliante. Je ne savais pas un mot de la langue de l'auteur de Henri III et de Christine, et, d'un autre côté, je connaissais parfaitement avec quel profond dédain les compatriotes de M. Dumas traitent les langues étrangères, sous prétexte que Napoléon a donné des leçons de français à tout le monde. Un moment je songeai au latin, et je me crus sauvé. Mais mon illusion n'eut pas une longue durée; car je réfléchis à la diversité des prononciations, et je me rappelai avec une effroyable lucidité qu'ayant eu l'honneur, quelques années auparavant, d'être présenté à sir Walter Scott, j'avais eu tant de peine à comprendre son latin, que j'aurais presque mieux aimé qu'il m'eût parlé écossais. Il ne me restait que la pantomime, langue excessivement répandue, mais très-peu commode pour une conversation littéraire. Je dois avouer, à ma grande confusion, que, cette fois, je me trompais complètement sur la valeur philologique de MM. les Français. M. Dumas me serra la main avec cette franche cordialité que tout le monde lui connaît, et me parla en italien tout le reste de la nuit. Nous causâmes musique, voyages, littérature; mon étonnement était au comble. M. Dumas appréciait avec une si profonde connaissance les beautés intimes de nos écrivains les plus éminents, que je ne tardai pas à m'apercevoir que l'illustre dramaturge venait en conquérant nous enlever quelqu'un de nos chefs-d'œuvre, et qu'il préméditait son coup avec tant d'adresse, que personne ne pourrait l'obliger à la restitution.
La traduction des Lettres de Jacopo Ortis prouve que mes prévisions n'ont pas été trompées. M. Dumas a rivalisé dignement avec Foscolo; Ortis lui appartient de tout droit: c'est à la fois une conquête et un héritage.
La nature, qui se répète souvent dans le type des visages humains, produit aussi de temps à autre des âmes qui se ressemblent comme des sœurs; les intelligences jumelles se rapprochent, se devinent, se complètent mutuellement. Alors, le poëte qui est arrivé le dernier dans l'ordre des temps s'inspire de l'œuvre de son devancier; le même sang coule dans ses veines, les mêmes passions gonflent son cœur: c'est la transformation de l'esprit, c'est le magnétisme du génie. Dans ce cas, le traducteur ne reproduit pas; il crée une seconde fois. M. Dumas n'a eu qu'à tendre l'oreille; une voix vibra dans son cœur. Lequel, des deux poëtes, a écrit le premier? C'est une affaire de date. Quant à l'auteur français, pour voir s'il était dans les conditions favorables pour produire une œuvre éminente, nous n'avons qu'à jeter un coup d'œil rapide, nous ne dirons pas sur l'original, mais sur le sujet qu'il a choisi.
La vie de Foscolo est connue plus que ses ouvrages: c'est un immense roman dont les Lettres d'Ortis sont à peine un épisode; c'est une lugubre odyssée dont lui seul, le jeune enthousiaste, aurait pu être à la fois l'Ulysse et l'Homère. Jeté par l'exil sur une terre étrangère, il a acquis la triste célébrité du malheur. Comme Jean-Jacques, comme Byron, comme tous les génies exceptionnels, il n'a fait que reproduire exactement ce qui se passait dans son cœur. Sans cette fièvre dévorante qui leur brûle les lèvres et leur déchire la poitrine, pourquoi ces infortunés sublimes consentiraient-ils à se révéler à la foule? Pour la gloire? Ils la méprisent. Pour l'humanité? Ils la détestent. Leur muse, c'est la douleur; leur chant, c'est un cri de l'âme.
Jamais homme n'a été plus de fois dans sa vie élevé sur l'autel ou jeté dans la poussière. Grec par naissance, Vénitien par adoption, appartenant ainsi aux deux plus nobles et plus malheureuses républiques, un jour il était proclamé le citoyen le plus courageux, le plus indépendant, le plus dévoué; le lendemain, il était persécuté de ville en ville, regardé comme étranger dans son pays natal, traqué comme une bête fauve. Tantôt rayonnant sur une chaire, environné d'élèves frémissants qui applaudissaient à sa fougueuse éloquence, à ses sublimes regrets, à ses sarcasmes envenimés; tantôt dans les enfoncements d'un parc, l'épée ou le pistolet à la main, obligé de rendre laids et risibles à jamais ceux qui avaient osé rire de sa laideur; tour à tour poëte et soldat, offenseur et offensé, il se voyait accueilli avec l'affection la plus sincère, ou repoussé par le dédain le plus accablant. Souvent la bizarrerie du sort le réduisait à un tel degré de misère, qu'il mourait de froid et de faim. Puis tout à coup, et lorsqu'il pouvait le moins s'y attendre, des palais s'élevaient pour lui comme par la baguette d'une fée; des palais royalement magnifiques, avec des cours pavées de marbre et de porphyre, des parois tendues de satin et de velours, des groupes de statues qui représentaient les Grâces. Là, il passait en réalité des nuits d'orgie et d'amour, comme jamais n'en a rêvé l'imagination la plus effrénée, et, le matin, il se réveillait pauvre et nu sur la voie publique, tandis que ses créanciers lui jetaient un regard de mépris du haut de ses terrasses. Dans cette vie de combats, de désordre et de douleur, s'inspirant par caprice, travaillant par boutade sous l'empire de quelque sentiment profond ou de quelque ironie amère, Ugo Foscolo semait sur sa route ses tragédies, Ajax et Ricciardo, ses Commentaires sur les œuvres de Montecuculli, et la Chevelure de Bérénice, son hymne aux Grâces, sa traduction de Sterne, ses études sur Dante et Boccace, le poëme sur les Tombeaux et les Lettres de Jacopo Ortis.
Ceux qui jugent les hommes et les choses légèrement et d'après les apparences n'ont pas craint d'affirmer que Jacopo Ortis n'était qu'une imitation de Werther; mais les critiques allemands ont démontré jusqu'à l'évidence qu'il n'existe aucun rapport réel entre ces deux livres, fruits également dangereux et défendus, qui renferment, sous leur écorce rude et empoisonnée, un baume salutaire, miroirs désenchanteurs dans lesquels l'espèce humaine peut se contempler dans sa difformité hideuse, remèdes extrêmes et violents qui doivent opérer la guérison par effet contraire.
Et cependant, quel abîme entre Gœthe et Foscolo! Quelle ligne de démarcation profonde la destinée n'a-t-elle pas marquée entre le conseiller allemand, admiré par ses compatriotes, fêté par les princes, applaudi par les peuples, riche de gloire, d'honneurs et de fortune, et l'exilé italien, flétri, exaspéré, poussé à bout! Ortis et Werther sont l'expression de deux haines: l'une dorée, vague, instinctive; l'autre réfléchie, implacable, logique. En un mot, Werther doute, Ortis nie; Werther accuse, Ortis souffre.
Pour bien comprendre le roman de Foscolo, et pour en tirer une conclusion sage et morale, il faudrait que l'ouvrage fût précédé par des mémoires sur la jeunesse de l'auteur, et qu'on pût voir par quels degrés cet enfant si candide et si pur s'est plongé dans le plus sombre désespoir; mais le mystère le plus profond a enveloppé jusqu'à présent les premières années de Foscolo, et tous les soupirs de cette âme jeune et ardente, si pleine d'espérance et de foi, sont restés ensevelis dans le cœur d'un camarade d'enfance auquel il avait confié ses rêves d'avenir. Foscolo, à vingt ans, était pauvre mais heureux. Il partageait la chambre modeste et le repas frugal d'un jeune Vénitien qui est devenu un de nos premiers acteurs, et de la bouche duquel nous tenons ces détails. Le dénûment du pauvre Ugo était si complet, qu'on ne pouvait pas dire de ses chemises que l'une attendait l'autre, car elle aurait attendu en vain. Lorsque son unique compagne réclamait les soins de la blanchisseuse, il se jetait dans son lit, et, là, il bénissait Dieu, la nature, la société; il improvisait des vers, il rêvait de gloire, de liberté et d'amour. Il s'était épris pour les chevaux d'une passion frénétique, qui le tourmenta jusqu'au dernier moment de sa vie, et il ne se sentit vraiment heureux que le jour où, ayant recueilli je ne sais quel héritage, il le céda entièrement pour posséder un cheval.
Peu à peu ses illusions disparurent. Sa patrie tomba dans l'avilissement et dans l'esclavage; il fut trahi par les femmes; aucun de ses rêves ne se réalisa. Inquiet, fiévreux, désespéré, il demandait au jeu sa fortune; il déchirait les pages de ses poëmes, donnait une valeur idéale à ces morceaux de papier, et en jetait une poignée sur une carte. Un seul espoir lui restait, comme le dernier rayon du soleil que le mourant cherche de ses yeux hagards: c'était la gloire littéraire à laquelle il avait tout sacrifié, et cette faible lueur d'espérance s'éteignit sous un coup de sifflet.
On donnait Ajax au théâtre de la Scala. Hélas! il ne savait pas, le pauvre Foscolo, que c'est là que les envieux se donnent rendez-vous pour attendre le poëte dans l'ombre et lui enfoncer le poignard dans le cœur. C'est alors que l'on voit dans le parterre des têtes s'agiter; alors, des rires étouffés, des accès de toux convulsive, des bâillements magnétiques se propagent dans la salle, comme le grondement sourd des vagues en tempête. Les ennemis de Foscolo furent fidèles à leur poste; ils saisirent au vol un mot italien qui, dans sa double signification, voulait dire habitants de Salamine ou saucissons, et les rires éclatèrent, et le théâtre s'ébranla: la toile tomba au milieu des huées.
C'est la dernière goutte qui fait déborder le vase. L'âme de Foscolo, qui avait passé par tant de tortures, succomba à cette dernière humiliation. Le poëte apostasia. Il croyait à Dieu, mais il le renia pour ne pas l'accuser de tyrannie; il croyait à l'enfer, mais, ne trouvant pas l'abîme assez terrible et assez profond, il s'en creusa un à sa manière: le néant! On voit le malheureux brûler à petit feu toutes ses illusions et toutes ses croyances une à une. Pour se rendre compte de ce lent et affreux suicide de l'âme, on n'a qu'à jeter les yeux sur un sombre et magnifique tableau, pendant du Jugement de Michel-Ange; nous voulons parler des Tombeaux de Foscolo.
Suivons cet homme aux cheveux roux et flottants, aux yeux bleuâtres, aux sourcils épais, au front chargé de désespoir; suivons-le dans sa promenade solitaire au milieu des sépultures entr'ouvertes. Il se sentait à l'étroit sur la terre, il étouffait dans l'atmosphère des vivants; sa vaste poitrine ne peut respirer que l'air des tombeaux. Là, comme il se sent à l'aise! comme il marche d'un pas ferme sur les dalles humides! comme il rafraîchit son front brûlant à la brise sépulcrale! Sur le seuil de la voûte souterraine, il renie la foi des révolutions, il pèse les crânes vides dans le creux de sa main, il sourit d'un rire de mécréant, et s'écrie d'un air hautain et glacial:
«A l'ombre des cyprès et dans les urnes arrosées de larmes, le soleil de la mort est-il moins dur? Lorsque le soleil aura cessé de féconder pour moi, au sein de la terre, la belle famille des herbes et des animaux; lorsque les heures de l'avenir ne danseront plus devant moi, belles et souriantes, et que je n'écouterai plus le vers de l'amitié et la douce harmonie, qui le berce en cadence; lorsque se taira dans mon cœur la voix virginale des Muses et de l'Amour, voix qui soutient ma vie errante, qu'aurai-je, hélas! en échange de mes jours perdus? Une pierre... une pierre qui séparera mes os des os sans nombre que la mort infatigable sème sur terre et sur mer. C'est donc bien vrai! l'Espérance? elle aussi, cette, déesse de la dernière heure, s'enfuit des sépulcres; l'oubli enveloppe de sa nuit profonde toutes les choses créées, et une force irrésistible les roule de mouvement en mouvement; et l'homme et ses tombeaux, et ses traits suprêmes, et les restes de la terre et du ciel, sont métamorphosés par le temps.»
Dans ces vers magnifiques, dont nous ne pouvons donner qu'un bien pâle reflet, le poëte arrache de son âme, d'une main sacrilége, le plus grand sentiment de la raison humaine, l'immortalité. Tout à coup une voix plus douce se fait entendre du fond de son cœur dans cette affreuse agonie; c'est peut-être un soupir de quelque amour oublié:
«L'homme ne vit-il pas même sous la terre, quand l'harmonie du jour sera muette pour lui, s'il peut réveiller de suaves regrets dans le cœur de ses bien-aimés! Oh! c'est une divine correspondance d'amour, c'est une divine faculté des humains, celle qui nous fait vivre avec le trépassé;—et le trépassé vit avec nous, si la terre, qui le nourrissait dans son enfance, lui offrant un dernier asile dans son sein maternel, préserve ses reliques sacrées des insultes de l'orage et du pied profane de la populace; si une pierre garde son nom, et si un arbre console ses cendres de ses ombres bienfaisantes! L'homme qui ne laisse derrière lui aucun héritage d'affections n'a pas de joie dans sa tombe; et si, pendant sa vie obscure, il jette un regard au delà de ses obsèques, il voit errer son âme en peine au milieu des complaintes des temples funéraires, ou s'abriter sous les grandes ailes du pardon de Dieu; mais il lègue sa poussière aux orties d'une grève déserte, où ni femme aimante ne viendra prier, ni passager solitaire n'entendra le soupir que la nature nous envoie du fond du sépulcre.»
Enfin la colère flamboie dans ce cœur ulcéré; la parole de Foscolo tombe comme une malédiction sur la ville prostituée qui refuse une sépulture à Parini, le saint poëte! Puis il élève sa pensée à des jours plus heureux, lorsque les tombeaux étaient les temples des pères et les autels des enfants, et se prosterne devant les monuments de Machiavel, de Galilée et de Michel-Ange:
«Moi, ajoute Foscolo d'une voix creuse, moi, lorsque je vis le tombeau de ce grand homme qui, brisant le sceptre des rois, en arrache les lauriers, et montre aux peuples de quelles larmes et de quel sang il est sillonné;—et le cercueil de celui qui éleva à Rome un nouvel Olympe à la Divinité;—et de celui qui le premier vit tournoyer, sous le pavillon éthéré, plusieurs mondes éclairés par les rayons d'un soleil immobile, et déblaya les voies du firmament à l'Anglais qui devait y déployer ses ailes: «Toi heureuse,» m'écriai-je, «ô Florence! Ton beau ciel est plein d'éclat et de vie; l'Apennin te verse de ses monts ses eaux fraîches et pures; la lune répand sa lumière limpide sur des collines bruyantes; de tes vallées s'élève un parfum de fleurs plus pur que l'encens... Toi heureuse, ô Florence! Tu écoutas la première le chant qui soulagea le courroux du proscrit gibelin; tu donnas les parents et le doux idiome à ce chaste enfant de Calliope qui, couvrant d'un voile candide l'Amour, nu jadis en Grèce et à Rome, le remit au sein de la Vénus céleste.—Mais mille fois plus heureuse, parce que tu renfermes en un seul temple toutes les gloires italiennes, les seules peut-être, depuis que les Alpes, mal gardées, et la toute-puissance des vicissitudes humaines, nous ont ravi armées, richesses, autels, patrie, tout enfin... excepté les souvenirs.»
Dans la nuit sombre de toutes les passions rugissantes, au milieu de tous les écueils auxquels s'est brisée cette âme accablée par la douleur, on ne voit reluire qu'une étoile: l'amour de la patrie. C'est le sentiment qui domine dans les Lettres de Jacopo Ortis, car Foscolo a jeté dans ce livre de prédilection toutes ses sympathies, tous ses regrets, tout son désespoir.
Maintenant, nous n'avons que peu de mots à ajouter sur la traduction de M. Dumas. Il n'y avait en France qu'un seul homme qui pût comprendre et traduire Ortis: c'était l'auteur d'Antony.
Pier-Angelo Fiorentino.
Paris, 1er janvier 1839.
JACQUES ORTIS
Des monts Euganéens, ce 11 octobre 1797.
Le sacrifice de notre patrie est consommé; tout est perdu, et la vie, si toutefois on nous l'accorde, ne nous restera que pour pleurer nos malheurs et notre infamie. Mon nom est sur la liste de proscription, je le sais; mais veux-tu que, pour fuir qui m'opprime, j'aille me livrer à qui m'a trahi? Console ma mère; vaincu par ses larmes, je lui ai obéi, et j'ai quitté Venise, pour me soustraire aux premières persécutions, toujours plus terribles. Mais dois-je abandonner aussi cette ancienne solitude où, sans perdre de vue mon malheureux pays, je puis espérer encore quelques jours de tranquillité? Tu me fais frissonner, Lorenzo; combien y a-t-il donc de malheureux? Et, insensés que nous sommes, c'est dans le sang des Italiens que nous, Italiens, lavons ainsi nos moins. Pour moi, arrive que pourra! puisque j'ai désespéré de ma patrie et de moi-même, j'attends tranquillement la prison et la mort; mon corps, du moins, ne tombera pas entre des bras étrangers, mon nom sera murmuré par le peu d'hommes de bien, compagnons de notre infortune, et mes os reposeront sur la terre de mes ancêtres.
13 octobre.
Je t'en conjure, Lorenzo, n'insiste pas davantage; je suis décidé à ne point m'éloigner de mes montagnes. Il est vrai que j'avais promis à ma mère de me réfugier dans quelque autre pays, mais je n'en ai pas eu le cœur; elle me pardonnera, je l'espère. D'ailleurs, la vie mérite-t-elle d'être conservée, dans l'avilissement et dans l'exil?... Ah! combien de nos concitoyens gémiront repentants et éloignés de leurs maisons!... Et pourquoi?... Que pouvons-nous attendre, si ce n'est l'indigence, le mépris, ou tout au plus cette courte et stérile compassion que les nations barbares offrent à l'étranger fugitif? Mais où chercherai-je un asile? En Italie?... terre prostituée, toujours prête à subir le joug du vainqueur! et pourrais-je avoir sans cesse devant les yeux ces hommes qui m'ont dépouillé, raillé, vendu, et ne pas pleurer de colère? Dévastateurs des peuples, ils se servent de la liberté comme les papes se servaient des croisades... Oh! que de fois, désespérant de me venger, j'ai voulu m'enfoncer un couteau dans le cœur, pour verser tout mon sang au milieu des derniers gémissements de ma patrie!
Et ces autres!... ils ont mis à prix notre servitude;... ils ont racheté au poids de l'or ce qu'ils avaient stupidement et lâchement perdu par les armes... Tiens, Lorenzo, je ressemble à un de ces malheureux qui, tombés en léthargie, ont été enterrés vivants; et qui tout à coup, revenant à eux, se trouvent au milieu des ténèbres et des ossements, certains de vivre, mais désespérant de revoir jamais la douce lumière de la vie, et contraints de mourir au milieu des blasphèmes et de la faim!... Eh! pourquoi nous laisser entrevoir et toucher la liberté, pour nous la retirer ensuite, et d'une manière aussi infâme?...
16 octobre.
Pour le moment, n'en parlons plus: la bourrasque paraît calmée. Si le péril revient, je tâcherai de m'y soustraire par tous les moyens possibles: du reste, je vis tranquille, tranquille autant que je puis l'être... Je ne vois personne au monde, et je suis toujours errant par la campagne; mais, à te dire le vrai, je pense et je me ronge... Envoie-moi quelques livres.
Que fait Laurette?... Pauvre enfant! je l'ai laissée hors d'elle-même... Belle et jeune encore, elle a pourtant déjà l'esprit malade et le cœur malheureux. Je n'ai jamais eu d'amour pour elle; mais, soit compassion, soit reconnaissance de ce qu'elle m'avait choisi pour la consoler et pour verser son âme, ses erreurs et ses peines dans mon sein... Je crois vraiment que j'en aurais fait volontiers la compagne de toute ma vie; le sort ne l'a point voulu... Peut-être est-ce pour notre bonheur à tous deux... Elle aimait Eugène, et il est mort entre ses bras. Son père et ses frères ont été forcés de s'expatrier... Et, maintenant, cette pauvre famille, privée de tout secours humain, vit... Dieu sait comment... de larmes. O liberté! voilà encore de tes victimes... Sais-tu, Lorenzo, qu'en t'écrivant je pleure comme un enfant?... Hélas! j'ai presque toujours vécu avec des misérables, et le peu de fois que j'ai rencontré un homme de bien, j'ai eu à pleurer sur lui... Adieu! adieu!...
18 octobre.
Michel m'a remis Plutarque, et je t'en remercie; il m'a dit que, par une autre occasion, tu m'enverrais quelque autre livre; pour le moment, je n'en ai pas besoin. Avec le divin Plutarque, je pourrai me consoler des crimes et des malheurs de l'humanité en tournant les yeux sur cette petite quantité d'hommes illustres qui, comme les élus du genre humain, ont survécu à tant de siècles et à tant de nations. Je crains bien cependant qu'en les dépouillant de leur magnificence historique et du voile respectueux qui couvre l'antiquité, je n'aie décidément à me louer ni des anciens, ni des modernes, ni de moi-même plus que des autres... Race humaine!
23 octobre.
S'il m'est permis d'espérer la paix, je l'ai trouvée, Lorenzo. Le curé, le médecin et tous les obscurs mortels de ce petit coin de terre, jusqu'aux enfants, me connaissent et m'aiment: ils m'entourent, aussitôt qu'ils me voient paraître, comme une bête sauvage, mais noble et généreuse, qu'ils voudraient apprivoiser; quant à présent, je les laisse faire... je n'ai pas eu assez à me louer des hommes, pour m'y fier ainsi au premier abord... Mais c'est que mener la vie d'un tyran qui frémit et tremble d'être frappé à chaque minute, c'est agoniser dans une mort lente et ignominieuse. Souvent, à midi, je m'assieds au milieu d'eux, sous le platane de l'église, et je leur lis la vie de Lycurgue ou de Timoléon; dimanche dernier, ils s'étaient rassemblés en foule autour de moi, et, quoiqu'ils ne comprissent pas parfaitement ce que je leur lisais, ils m'écoutaient debout et la bouche béante; je crois que le désir de savoir et de redire l'histoire des temps passés est fils de notre amour-propre, qui voudrait se faire illusion sur la durée de la vie en l'unissant aux choses et aux hommes qui ne sont plus, et en les rendant pour ainsi dire notre propriété; l'imagination se complaît à posséder un autre univers et à s'élancer dans l'espace des siècles; avec quelle passion un vieux laboureur me racontait, ce matin, l'histoire des curés qu'il avait connus dans sa jeunesse, les ravages d'une tempête arrivée il y a trente-sept ans, les dates des temps d'abondance et de disette, s'interrompant à tout moment, reprenant son récit pour s'interrompre de nouveau, en accusant sa mémoire d'infidélité! C'est ainsi que je parviens à oublier que j'existe encore.
M. T***, que tu as connu à Padoue, est venu me voir; il m'a dit que souvent tu lui avais parlé de moi, et qu'il en était encore question dans la dernière lettre que tu lui as écrite avant-hier. Il s'est aussi retiré à la campagne pour éviter les premières fureurs du peuple, quoique, à te dire le vrai, je croie qu'il ne s'est pas beaucoup mêlé des affaires publiques. J'avais entendu parler de lui comme d'un homme d'un esprit cultivé et d'une probité suprême, qualités qu'on redoutait autrefois, mais qu'aujourd'hui l'on ne possède point impunément. Il a les manières affables, la physionomie ouverte, et parle avec le cœur. Il était accompagné d'un individu que je crois le fiancé de sa fille; c'est peut-être un brave et bon jeune homme; mais sa figure ne dit pas grand'chose.—Bonne nuit.
24 octobre.
Je viens enfin, d'attraper par le collet le mauvais petit garnement qui dévastait notre jardin, en rompant et brisant tout ce qu'il ne pouvait voler; j'étais sous une treille et lui sur un pêcher dont il s'amusait gaiement à casser les branches encore vertes; pour les fruits, il n'y en avait plus. A peine s'est-il vu entre mes mains, qu'il s'est mis à crier miséricorde, et qu'il m'avoua que, depuis plusieurs semaines, il faisait ce misérable métier parce que le frère du jardinier avait, quelques mois auparavant, soustrait un sac de fèves à son père.
—Tes parents, lui dis-je, t'encouragent donc à voler?
—Eh! monsieur, me répondit-il, tous les hommes n'en font-ils pas autant?
Je le laissai aller, et, pendant que, pour s'éloigner de moi, il sautait précipitamment une haie, je m'écriai:
—Voilà la société en miniature, tous les hommes en font autant.
26 octobre
Je l'ai vue, Lorenzo, la divine jeune fille, je l'ai vue, et je t'en remercie. Je la trouvai assise et occupée à faire son propre portrait; elle se leva comme si elle me connaissait, et ordonna à un domestique d'aller chercher son père.
—Il ne pensait pas, me dit-elle, que vous viendriez sitôt; il sera dans la campagne, mais il ne tardera point à revenir.
Dans ce moment, une petite fille accourut entre ses genoux et lui dit à l'oreille quelques mots que je ne pus entendre.
—C'est un ami de Lorenzo, lui répondit Thérèse: celui que papa alla voir avant-hier.
Sur ces entrefaites, M. T*** rentra; il m'accueillit avec bonté et me remercia de m'être souvenu de lui. Thérèse alors prit sa petite sœur par la main, et se retira avec elle.
—Vous voyez, me dit M. T*** en me montrant ses enfants qui quittaient la chambre, nous voici tous!...
Il prononça ces mots comme s'il avait voulu me faire sentir que sa femme manquait: il ne la nomma point cependant. Après avoir causé quelque temps, je me levai pour sortir; alors, Thérèse rentra.
—Nous sommes voisins, me dit-elle en souriant, et j'espère que vous viendrez quelquefois passer vos soirées avec nous.
Je revins chez moi le cœur tout en fête. Je crois que le spectacle de la beauté suffit pour adoucir chez nous, pauvres hommes, toutes les douleurs; un nouvel avenir s'est ouvert devant moi; tu peux y voir une source de bonheur... et, qui sait?... peut-être d'infortunes!... Mais qu'importe, ne suis-je pas prédestiné à avoir l'âme dans une éternelle tempête? et n'est-ce pas toujours la même chose?
28 octobre.
Tais-toi, tais-toi! il y a des jours où je ne puis me fier à moi-même; un démon me brûle, m'agite et me dévore... Peut-être présumé-je trop de moi, mais il me semble que ma patrie ne peut demeurer ainsi opprimée, tant qu'il y restera un homme... Que faisons-nous donc ainsi à vivre et à nous plaindre!... En somme, Lorenzo, ne me parle pas davantage de nos malheurs... Chacune de tes phrases semble me reprocher mon apathie, et tu ne t'aperçois pas que tu me fais souffrir mille martyres... Oh! si le tyran était seul, ou les esclaves moins stupides!... ma main suffirait; mais ceux qui m'accusent aujourd'hui de faiblesse m'accuseraient alors de crime, et le sage lui-même pleurerait sur moi en prenant la résolution d'une âme forte pour la fureur d'un insensé; d'ailleurs, que veux-tu entreprendre contre deux nations puissantes, ennemies jurées éternelles, et qui ne se réunissent que pour nous garrotter? aveuglées, l'une par l'enthousiasme de la liberté, l'autre par le fanatisme de la religion; et nous, encore tout froissés de notre ancienne servitude et de notre nouvelle anarchie, nous gémissons, vils esclaves, trahis, mourants de faim, sans pouvoir être tirés de notre léthargie ni par la trahison, ni par la famine. Oh! si je pouvais anéantir ma maison, ce que j'ai de plus cher et moi-même, pour ne laisser aucun vestige de leur puissance et de mon esclavage... Eh! n'y eut-il pas des peuples qui, pour ne point subir le joug des Romains, ces voleurs du monde, livrèrent aux flammes leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants, et eux-mêmes enfin, ensevelissant sous d'immenses ruines les cendres de leur patrie et leur sainte indépendance!
1er novembre.
Je suis bien, Lorenzo, bien comme un malade qui dort et cesse pour un instant de sentir ses douleurs. Je passe des journées entières chez M. T***, qui m'aime comme son fils; je me laisse aller à l'illusion, et l'apparente félicité de cette famille me semble réelle et mienne: si du moins ce n'était pas à ce mari que Thérèse fût destinée! je ne hais personne au monde; mais il y a des hommes que je ne puis voir que de loin. Son beau-père m'en faisait hier un éloge en forme de recommandation. Il était bon, exact, patient, me disait-il. Quoi! rien autre chose? Et, possédât-il ces qualités avec une angélique perfection, si son cœur est mort, et, si cette face magistrale n'est jamais animée par le sourire de l'allégresse, ni par le doux silence de la pitié, il me fera toujours l'effet d'un rosier sans fleurs, qui cependant laisse craindre les épines. Voilà l'homme: si tu l'abandones à la seule raison froide et méthodique, il devient scélérat, et scélérat bassement... Du reste, Odouard sait un peu de musique, joue bien aux échecs, mange, lit, dort, se promène, et tout cela la montre à la main; sa voix ne s'anime jamais que pour me parler de sa bibliothèque, riche et choisie; mais, quand il va sans cesse me répétant, avec sa voix de docteur, riche et choisie, je suis toujours prêt à lui donner un démenti formel. Je crois, Lorenzo, qu'il serait facile de réduire à un millier de volumes au plus toutes les folies humaines, qui, chez tous les peuples et dans tous les siècles, ont été écrites et imprimées sous le nom de science et de doctrine, et je ne vois pas que l'amour-propre des hommes aurait encore trop à se plaindre... Voilà, je crois, assez de dissertations.
En attendant, j'ai entrepris l'éducation de la sœur de Thérèse; je lui apprends à lire et à écrire. Lorsque je suis avec elle, ma figure s'épanouit, mon cœur devient plus gai que jamais, et je fais mille folies: je ne sais pourquoi tous les enfants m'aiment. Il est vrai aussi que cette petite est charmante; ses longs cheveux frisés retombent en boucles dorées sur ses épaules; ses yeux sont de la couleur du plus beau ciel; ses joues blanches, fraîches, potelées, ressemblent à deux roses; enfin, on dirait une Grâce de quatre ans. Si tu la voyais accourir au-devant de moi, grimper sur mes genoux, me fuir pour être poursuivie, me refuser un baiser, puis tout à coup appuyer ses petites lèvres sur les miennes!... Aujourd'hui, j'étais monté sur un arbre pour lui cueillir des fruits; cette chère petite créature me tendait les bras et me priait en grâce de ne point me laisser tomber.
Quel bel automne! Adieu Plutarque! il reste constamment fermé sous mon bras. Voilà trois jours que je perds à remplir de raisins et de pêches une corbeille que je recouvre ensuite de feuilles; puis, en suivant le cours du ruisseau, j'arrive à la villa, et je réveille tout le monde avec la chanson des vendanges.
12 novembre.
Hier, jour de fête, nous avons transporté avec solennité, sur la montagne, en face de l'église, des pins qui se trouvaient sur une petite colline à côté. Mon père avait déjà essayé de féconder ce petit et stérile coin de terre; mais les cyprès qu'il y avait plantés n'ont pu y prendre racine, et les autres arbres sont encore très-petits. Aidé de plusieurs laboureurs, j'ai couronné le plateau, d'où s'échappe la cascade, de cinq peupliers qui domineront la partie orientale d'un petit bosquet qui sera salué le premier par le soleil lorsqu'il s'élancera splendide à la cime des monts. Hier, il était plus pur qu'à l'ordinaire, et sa chaleur réchauffait l'air engourdi par les brouillards de l'automne, qui s'en va mourant; alors, les paysannes, parées de leurs habits de fête, sont venues nous rejoindre sur le midi, entremêlant leurs jeux et leurs danses de chansons et de toasts: c'étaient les filles, les épouses ou les maîtresses des laboureurs, et tu sais que nos paysans ont l'habitude, lorsqu'ils se livrent à ce travail, de convertir la fatigue en plaisir, persuadés par une ancienne tradition de leurs aïeux et bisaïeux que, sans le choc des verres, les arbres ne pourraient pousser une seule racine dans une terre étrangère... Et moi, m'élançant dans l'immensité de l'avenir, je me représentais un pareil jour d'hiver, lorsque, la tête blanchie par les ans, je me traînerai pas à pas, appuyé sur mon bâton, pour me ranimer aux rayons du soleil, si cher aux vieillards; saluant, à mesure qu'ils sortiront de l'église, les villageois courbés sous le poids des années, mes anciens compagnons lorsque la jeunesse coulait à flots dans nos veines, et qui me remercieront alors des fruits qu'auront produits, quoique un peu tard, les arbres plantés par mon père. C'est là que je raconterai d'une voix cassée à mes petits-neveux, aux tiens, à ceux de Thérèse, nos simples aventures, qu'ils écouteront en silence et rangés autour de moi; et, lorsque mes froids ossements dormiront sous ce bosquet, alors riche et ombreux, peut-être que, par un beau soir d'été, au murmure des feuilles agitées par la brise de la nuit, s'uniront les soupirs de mes anciens amis, qui viendront, au son de la cloche des morts, implorer Dieu pour la paix de mon âme, et recommander ma mémoire au souvenir de leurs enfants; et, si quelquefois le moissonneur, accablé par la chaleur du mois de juin, vient se reposer dans le cimetière, il dira d'une voix émue, en regardant mon tombeau:
—C'est lui qui éleva ces ombres fraîches et hospitalières.
O illusion! comment celui qui n'a pas de patrie ose-t-il dire où il laissera ses cendres!
Heureux temps où chacun était sûr de sa tombe;
Où, près du lit désert, l'épouse au front voilé
N'attendait pas en vain son époux exilé!
Vingt fois j'ai commencé cette lettre, et vingt fois je l'ai interrompue... La journée était si belle, j'avais fait la promesse d'aller à la villa... et puis la solitude... et puis... Tu ris?... Il est pourtant vrai qu'avant-hier, je me suis levé avec la résolution de t'écrire, et je me suis trouvé dehors sans m'en être aperçu.
Il pleut, il grêle, il tonne: je me soumets à la nécessité qui me renferme chez moi, et je profite de cette journée infernale pour te donner de mes nouvelles.
Voilà six ou sept jours que nous avons fait un pèlerinage; la nature était plus belle que jamais. Thérèse, son père, Odouard, la petite Isabelle et moi, avons été visiter la maison de Pétrarque, à Arqua. Arqua est éloignée, comme tu le sais, de quatre milles du lieu que j'habite; mais, pour raccourcir la route, nous avons pris le chemin de la vallée. L'aurore promettait la plus belle journée de l'automne: on eût dit que la nuit, suivie des ténèbres, fuyait devant le soleil, qui, dans sa splendeur immense, sortait des nuages de l'orient pareil au dominateur de l'univers: et l'univers souriait. Les nuages dorés et peints de mille couleurs glissaient sur la surface d'un ciel tout d'azur, et s'entr'ouvraient de temps en temps, comme s'ils voulaient laisser tomber sur les mortels un regard de la Divinité. Je saluais à chaque pas la famille des fleurs et des plantes, qui peu à peu soulevaient leurs têtes encore chargées du givre de la nuit; les arbres, avec un murmure délicieux, faisaient trembler à la lumière les gouttes de rosée suspendues à leurs feuilles, tandis que la brise du matin séchait le superflu de l'humidité des plantes. Tu aurais entendu alors une solennelle harmonie se répandre confusément par toute la forêt: c'étaient le bêlement des troupeaux, le murmure du fleuve, le chant des oiseaux, la voix des hommes; et, pendant ce temps, l'air était parfumé par les exhalaisons que la terre, dans sa joie, envoyait des vallons et des montagnes au soleil... au soleil, roi de la nature. Oh! que je plains le malheureux que tant de bienfaits ne peuvent émouvoir, et qui n'a jamais senti à ce spectacle ses yeux se mouiller des douces larmes de la reconnaissance... Dans ce moment, j'aperçus Thérèse brillante de toutes ses grâces; son visage portait l'empreinte d'une mélancolie douce qui se dissipa peu à peu pour faire place à la joie vive et pure qui lui débordait de l'âme. Sa voix était entrecoupée, ses grands yeux noirs, dans l'immobilité de l'extase, se mouillaient de pleurs; toutes ses facultés paraissaient envahies par la beauté sainte de la campagne. Dans cette plénitude de sensations, les cœurs se cherchent pour se répandre dans les autres cœurs, et alors elle se tourna vers Odouard... Grand Dieu! on eût dit qu'il allait tâtonnant dans les ténèbres les plus épaisses ou au milieu d'un désert abandonné du sourire de la nature. Elle le quitta tout à coup, et s'appuya sur mon bras, en me disant... Mais, Lorenzo, à quoi bon continuer, et ne vaut-il pas mieux que je me taise? Ne m'est-il pas impossible de te rendre la douceur de ses accents, la grâce de ses gestes, la mélodie de sa voix, la céleste expression de son visage? Si du moins je pouvais redire littéralement ses paroles sans en changer ni transposer une syllabe, certes, tu m'en saurais gré, je le crois... Mais à quoi sert-il de copier imparfaitement un tableau inimitable, qui doit plus gagner par sa seule réputation que par une pâle copie?... Ne te paraît-il pas que je ressemble aux traducteurs du divin Homère? Tu vois que je n'essaye pas même de t'exprimer un sentiment qui ne peut être rendu par des phrases, sans perdre toute sa vivacité.
Je me sens fatigué, Lorenzo, et je renvoie à demain le reste de mon récit. Le vent souffle avec force, et cependant je vais essayer de me mettre en route. Je saluerai Thérèse en ton nom...
Sur Dieu! je suis condamné à poursuivre ma lettre. J'ai trouvé au seuil de la porte un véritable lac; peut-être pourrais-je le franchir d'un saut; mais la pluie ne cesse pas, midi est passé, et, dans peu d'heures, cette nuit, qui menace d'être la dernière, sera venue. Pour aujourd'hui, journée perdue... ô Thérèse!
—Je ne suis pas heureuse, m'a dit Thérèse.
Et ces paroles m'ont déchiré le cœur.
Je marchais près d'elle dans un profond silence; Odouard avait rejoint M. T***, et ils nous précédaient en causant; la petite Isabelle nous suivait, portée par le jardinier.
—Je ne suis pas heureuse, répéta une seconde fois Thérèse.
J'avais déjà compris la terrible signification de ces paroles, et je gémissais intérieurement en voyant devant moi la victime qu'on voulait sacrifier aux préjugés et à l'intérêt. Thérèse s'aperçut alors de ma tristesse, et, changeant de voix:
—Quelque doux souvenir, me dit-elle en s'efforçant de sourire.
Et aussitôt elle baissa les yeux. Je n'osai pas lui répondre.
Nous approchions d'Arqua, et, à mesure que nous gravissions l'herbeuse colline, les villages que nous dépassions fuyaient et disparaissaient à nos yeux. Enfin nous nous trouvâmes dans une avenue bordée d'un côté par des peupliers qui, en se balançant, laissaient tomber sur nos têtes leurs feuilles les plus jaunes, et ombragée de l'autre par une forêt de chênes dont l'épaisseur et la verdure plus foncée contrastaient agréablement avec le feuillage plus tendre des peupliers. De temps en temps, quelques rameaux de vigne sauvage, s'échappant de la forêt, joignaient les deux rangées d'arbres opposées, et, se balançant au-dessus de nous, formaient des festons mollement agités par la brise du matin.
—Oh! que de fois, dit Thérèse en s'arrêtant et regardant autour d'elle, que de fois, l'été dernier, je me suis reposée sur cette herbe et sous l'ombre fraîche de ces chênes... Hélas! j'y venais avec ma mère...
Elle se tut à ces mots, et se retourna comme pour regarder la petite Isabelle, qui nous suivait à peu de distance; mais je m'aperçus qu'elle ne m'avait quitté que pour me cacher les larmes qu'elle ne pouvait plus retenir et dont son visage était inondé.
—Mais où donc est votre mère? lui demandais-je, et pourquoi ne la vois-je jamais?
—Depuis plusieurs semaines, me répondit-elle, elle habite Padoue avec sa sœur, séparée de nous peut-être pour toujours!... Mon père l'adorait; mais, depuis qu'il s'est obstiné à me donner un mari que je ne puis aimer, l'harmonie a disparu de notre famille. Ma pauvre mère, après s'être opposée en vain à ce mariage, s'est éloignée pour ne point avoir part à mon malheur inévitable... Et moi, je reste abandonnée de tout... J'ai promis à mon père; je tiendrai ma parole... Mais ce qui redouble ma peine, c'est d'être cause de la désunion de notre famille... Quant à moi... patience!
Et, à ces mots, les larmes pleuvaient de ses yeux.
—Pardonnez-moi, continua-t-elle, mais j'avais besoin d'épancher mon cœur brisé. Je ne puis écrire à ma mère ni recevoir de ses lettres. Mon père, absolu dans ses résolutions, ne veut pas même l'entendre nommer; il me répète à chaque instant qu'elle est notre plus grande ennemie, et cependant... je sens que je n'aime pas, que je n'aimerai jamais celui avec lequel tout est déjà décidé...
Représente-toi ma situation, dans ce moment... Je ne pouvais ni la consoler, ni lui répondre, ni lui donner des conseils...
—De grâce, reprit-elle tout à coup, ne vous affligez pas de mes peines, je vous en conjure. Je me suis confiée à vous;... le besoin de trouver quelqu'un qui pût me plaindre... une certaine sympathie... enfin je n'ai que vous seul.
—O ange! oui, oui, puissé-je pleurer toujours, et racheter à ce prix tes larmes! Cette misérable vie est toute à toi; elle t'appartient sans réserve, et je la consacre à ton bonheur.
Que de malheurs dans une seule famille, mon cher Lorenzo! quelle obstination dans M. T***! qui, du reste, est un brave et galant homme... Il aime sa fille de toute son âme, il la loue souvent, la regarde toujours avec tendresse, et cependant il lui tient la main sur la gorge. Thérèse me disait, il y a quelques jours, qu'il était doué d'une âme ardente et continuellement agitée par des passions malheureuses. Gêné dans son intérieur par la trop grande magnificence qu'il affecte de déployer, poursuivi par ces hommes qui, dans les révolutions, établissent leur fortune sur la ruine des autres, et, craignant pour ses enfants, il veut assurer la félicité de sa famille en s'alliant à un homme de sens, riche, et qui a encore la perspective d'un héritage immense; peut-être est-ce aussi par une certaine morgue, et je parierais cent contre un qu'il ne donnerait pas sa fille à un homme à qui il manquerait un demi-quartier de noblesse. Celui qui naît patricien doit mourir patricien: telle est sa devise. Il en résulte qu'il considère l'opposition de sa femme comme une attaque à son autorité, et ce sentiment tyrannique le rend encore plus inflexible; son cœur est pourtant excellent: il adore sa fille, il l'accable de caresses, et quelquefois semble plaindre intérieurement la résignation de cette malheureuse enfant. Vraiment, Lorenzo, lorsque je vois comment des hommes qui pourraient être heureux cherchent par une certaine fatalité le malheur avec une lanterne, et veillent, suent et se fatiguent pour se fabriquer des douleurs éternelles, je suis sur le point de me faire sauter la cervelle, de peur qu'il ne me passe quelque jour par la tête une semblable tentation.
Je te quitte, Lorenzo; Michel m'appelle. Je reprendrai ma lettre au premier moment...
Le ciel se déride, et il fait la plus belle soirée du monde; le soleil a chassé les nuages et console la terre en répandant sur sa surface un de ses rayons. Je t'écris en face du balcon, d'où j'admire l'éternelle lumière qui va peu à peu se perdant à l'horizon tout resplendissant de flammes. L'air est redevenu tranquille, et la campagne, quoique couverte d'eau et couronnée seulement d'arbres effeuillés et de plantes flétries, paraît plus belle qu'avant l'orage. C'est ainsi, Lorenzo, que l'infortuné secoue sa tristesse au premier éclair de l'espérance, et livre de nouveau son âme à des plaisirs auxquels il était insensible au temps de son aveugle prospérité... Mais le jour m'abandonne; j'entends la cloche du soir... Me voici enfin au terme de ma narration.
Nous continuâmes notre court pèlerinage, et bientôt nous aperçûmes à l'horizon, duquel elle se détachait par sa blancheur, la maison qui renferma autrefois cet homme
Pour la grandeur duquel le monde fut étroit,
Et qui, léguant son nom de mémoire en mémoire,
Fit à Laure vivante une immortelle gloire.
Je m'en approchai comme si j'allais me prosterner sur le tombeau de mes pères, et semblable à ces prêtres qui s'avançaient respectueux et en silence dans les forêts habitées par les dieux. La maison sacrée de ce grand Italien tombe en ruine par la négligence de celui qui possède un si saint trésor. En vain, dans quelques années, le voyageur viendra des terres lointaines visiter religieusement cette chambre où résonnent encore les chants divins de Pétrarque; il ne pourra plus que pleurer sur un monceau de pierres, couvert d'orties et d'herbes sauvages au milieu desquelles le renard solitaire aura fait son nid. O Italie! apaise l'ombre de tes grands hommes!... Je me souviendrai toujours en gémissant des derniers mots que prononça le Tasse, après avoir passé quarante-sept années de sa vie, exposé aux sarcasmes des flatteurs, au dégoût des sachants, et à l'orgueil des princes, tantôt emprisonné, tantôt vagabond, et toujours triste, malade et pauvre. Conduit enfin sur le lit de la mort par le malheur et l'indigence, il écrivait, en exhalant son dernier soupir:
«Je ne me plains pas de la malignité de la fortune, pour ne pas dire de l'injustice des hommes, et qui a voulu avoir la gloire de me faire mourir mendiant.»
O mon cher Lorenzo! ces paroles me bruissent toujours dans le cœur, il me semble que je mourrai un jour en les répétant.
Cependant, je récitais tout bas, l'âme pleine d'amour et d'harmonie, la chanson
Claires, fraîches et douces ondes!
Et cette autre:
De penser en penser, de montagne en montagne...
Et ce sonnet:
Arrêtons-nous, Amour! regardons notre gloire.
Et tant d'autres vers sublimes qu'à chaque instant ma mémoire rappelait à mon cœur.
Thérèse et son père étaient partis avec Odouard, qui allait vérifier les comptes d'un fermier qui tient de lui une terre dans les environs. J'ai appris depuis que la mort d'un de ses cousins le forçait d'aller à Rome, et qu'il n'en doit pas être quitte de sitôt, parce que, les autres parents s'étant emparés des biens du défunt, l'affaire, dit-on, ira devant les tribunaux.
A leur retour, cette bonne famille de laboureurs nous offrit un repas, après lequel nous reprîmes le chemin de nos maisons. Adieu, adieu; j'aurais bien des choses à te raconter encore; mais, à t'avouer la vérité, je ne suis guère à ce que je t'écris... A propos, je oubliais de te dire qu'en revenant, Odouard avait constamment accompagné Thérèse et lui avait parlé en affectant un air d'autorité; par le peu de ses paroles que j'ai pu saisir, je soupçonne qu'il la tourmentait pour connaître le sujet de notre entretien; tu vois, mon ami, que je dois interrompre mes visites, au moins jusqu'à ce qu'il soit parti.
Bonne nuit, mon cher Lorenzo! conserve avec soin cette lettre: lorsque Odouard aura emporté avec lui tout mon bonheur, lorsque je ne verrai plus Thérèse, que sa jeune sœur ne viendra plus jouer sur mes genoux, dans ces jours d'ennui où notre douleur passée nous redevient quelquefois chère, à cette heure où le jour va mourant, nous relirons ces mémoires, couchés sur le penchant de la colline qui regarde la solitude d'Arqua; alors, le souvenir que Thérèse fut notre amie séchera nos larmes; faisons-nous, crois-moi, un trésor de souvenirs suaves et doux, afin que, dans les années de tristesse et de persécution qui nous restent à vivre, nous ayons pour nous soutenir la mémoire de n'avoir pas toujours été malheureux.
22 novembre.
Trois jours encore, et Odouard sera parti. Le père de Thérèse, qui l'accompagnera jusqu'aux frontières, m'a proposé de faire ce voyage avec lui; mais je l'en ai remercié, parce que je suis décidé à m'éloigner. J'irai à Padoue... Je ne veux pas abuser de l'amitié et de la confiance de M. T***.
—Tenez bonne compagnie à mes filles, me disait-il encore ce matin.
Me prend-il donc pour un Socrate?... Moi, près de cette angélique créature née pour aimer et être aimée, si malheureuse! moi dont le cœur est en si parfaite harmonie avec le cœur des infortunés, parce que j'ai toujours trouvé quelque chose de méchant dans celui de l'homme heureux!
Je ne sais comment il ne s'aperçoit pas qu'en parlant de sa fille, je change de visage, ma langue s'embarrasse, et je balbutie alors comme un voleur devant son juge: il y a des moments où je m'abandonne à des réflexions qui me feraient blasphémer, lorsque je vois tant d'excellentes qualités gâtées chez lui par des préjugés et un entêtement qu'un jour peut-être il pleurera bien amèrement... C'est ainsi, Lorenzo, que je dévore mes journées en me plaignant de mes malheurs... et de ceux des autres.
Cependant, cet état ne me déplaît pas... Souvent je ris de moi, je ris de ce que mon cœur ne peut supporter un moment, un seul moment de calme... Pourvu qu'il soit toujours agité, peu lui importe que les vents soient ou propices ou contraires: où lui manque le plaisir, il cherche aussitôt la douleur. Hier, Odouard est venu chez moi pour me rendre un fusil de chasse que je lui avais prêté, et me dire en même temps adieu; eh bien, je n'ai pu le voir sans me jeter à son cou, quoique cependant j'eusse bien dû imiter son indifférence. Je ne sais comment, vous autres sages appelez l'homme qui, sans réfléchir, cède toujours au premier mouvement de son cœur; ce n'est certainement pas un héros, et cependant ce n'est point un lâche: ceux qui traitent les passions de faiblesses, ressemblent à ce médecin qui appelait fou un malade dans le délire; c'est ainsi encore que les riches taxent la pauvreté de faute, par la seule raison qu'elle est pauvre; tout est apparence, rien n'est réalité, rien! les hommes qui ne peuvent acquérir l'estime des autres, ni même la leur, cherchent à se tromper eux-mêmes en comparant les défauts qui par hasard leur manquent à ceux qu'ils reprochent à leurs voisins. Mais celui qui ne s'enivre pas, parce qu'il hait naturellement le vin, mérite-t-il des louanges sur sa sobriété?
O toi qui disputes tranquillement sur les passions, si tes froides mains ne trouvaient pas froid tout ce qu'elles touchent, si tout ce qui entre dans ton cœur de glace ne se glaçait pas en passant par ton cœur, crois-tu que tu serais aussi glorieux de ta sévère philosophie? Or, comment peut-on raisonner de choses que l'on ne connaît pas?
Pour moi, Lorenzo, j'abandonne ces prétendus sages à leur inféconde apathie: j'ai lu, je ne me rappelle plus trop dans quel poëte, que leur vertu ressemble à un bloc de glace qui attire tout à lui et qui refroidit tout ce qu'il touche.—Dieu ne reste pas toujours dans une majestueuse tranquillité, mais il s'enlève au sein des aquilons et passe avec les tempêtes.
28 novembre.
Odouard est parti. Et, moi, je ne m'en irai qu'au retour du père de Thérèse.—Bonjour.
3 décembre.
Ce matin, j'allais à la villa, et j'en étais déjà tout proche lorsque j'entendis, dans l'intérieur, le léger frémissement d'une harpe; je sentis aussitôt mon cœur sourire, et passer dans mes veines la volupté de l'harmonie: c'était Thérèse... O céleste enfant! comment puis-je te voir dans tout l'éclat de ta beauté et ne pas me livrer au désespoir?... Tu commences à tremper tes lèvres dans l'amer calice de la vie; et moi, de mes yeux, je te verrai malheureuse et je ne pourrai te soulager qu'en pleurant avec toi! Ne devrais-je pas, par pitié pour toi, t'avertir de te familiariser d'avance avec le malheur?
Je crois, Lorenzo, que je ne pourrais ni affirmer ni nier que je l'aime.—Mais si jamais... jamais!... En vérité, ce sera un amour d'ange... incapable d'une seule pensée dont elle puisse se plaindre... Dieu le sait.
Je m'étais arrêté, les yeux, les oreilles et tous les sens tendus, et me divinisant dans ce coin où aucun regard ne me faisait rougir du vol que je faisais. Juge de ce que j'éprouvai lorsque j'entendis qu'elle chantait une cantate de Sapho, que je lui ai traduite avec deux autres odes, seules poésies qui nous restent de cette femme immortelle comme les Muses. Je franchis la porte d'un bond, et je trouvai Thérèse dans sa chambre; sur le même siège où je la vis le jour qu'elle faisait son portrait. Elle était négligemment vêtue de blanc; le trésor de sa blonde chevelure était répandu sur ses épaules et sur sa poitrine; ses yeux nageaient dans la mélodie; une suave langueur était répandue par tout son visage; son bras rosé, son pied appuyé sur la pédale, ses doigts courant avec légèreté sur les cordes sonores, tout en elle était harmonie. Je m'étais arrêté devant elle, je ne pouvais me rassasier du bonheur de la contempler. Thérèse parut d'abord confuse de s'être laissé surprendre par un homme qui l'admirait ainsi négligée, et, moi-même, je commençais à me reprocher intérieurement ma vivacité et mon oubli des convenances; mais bientôt elle se remit et continua. Alors, je ne songeai plus qu'au plaisir de la voir et de l'entendre; je ne puis te dire, Lorenzo, dans quel état se trouvait précisément mon cœur, mais le fait est que, dans ce moment, j'avais cessé de sentir le poids de cette vie mortelle.
Quelques minutes après, Thérèse se leva en souriant et me laissa seul. Peu après, je revins à moi, j'appuyai alors ma tête sur la harpe, mon visage se baigna de larmes, et je me sentis soulagé.
Padoue, 7 décembre.
Je n'ose le dire, Lorenzo, mais je crains bien que tu ne m'aies pris au mot, et que tu n'aies fait tout ce qui était en ton pouvoir pour m'éloigner de mon cher ermitage. Hier, Michel vint m'avertir, de la part de ma mère, que mon logement à Padoue, où j'avais dit (et vraiment à peine si je m'en souviens) que je voulais me rendre, à la réouverture de l'Université, était préparé; il est vrai que j'avais juré de partir, je te l'avais même écrit; mais j'attendais M. T***, qui n'est point encore revenu. Au reste, plus je réfléchis, plus je me félicite d'avoir profité du moment où je voulais fermement m'éloigner de ma retraite, que j'ai quittée sans dire adieu à personne; autrement, je crois bien que, malgré tes résolutions et les miennes, jamais je n'aurais eu ce courage; je t'avouerai même que parfois je regrette bien amèrement ma solitude, et qu'alors il me prend la tentation d'y retourner.
Au reste, figure-toi bien que je suis à Padoue, et prêt à devenir un savantissime... Je te dis cela afin que tu n'ailles pas encore prêcher partout que je me perds avec mes folies... Mais aussi qu'il ne te prenne pas l'envie de t'opposer à mon départ, lorsque je l'aurai décidé... Tu sais, mon ami, que je suis né extrêmement inapte à certaines choses, et surtout lorsqu'il s'agit de vivre avec cette méthode qu'exigent les études, et qui se trouve tout à fait en opposition avec mon caractère libre et indépendant; si pourtant cela t'arrivait, rappelle-toi que je te le pardonne d'avance et de mon propre mouvement... Remercie cependant ma mère, et, pour diminuer son déplaisir, dis-lui, comme si la chose venait de toi, qu'il est probable que je ne trouverai pas ici de chambre à louer pour plus d'un mois...
Padoue, 11 décembre.
Je viens de faite connaissance avec l'épouse du noble M. M***, qui, abandonnant le tumulte de Venise, et la maison de son indolent mari, vient passer une partie de l'année à Padoue pour se divertir. Hélas! si jeune et si belle,... sa figure a déjà perdu cette ingénuité sans laquelle il n'y a ni grâce ni amour. Coquette consommée, elle passe son temps à chercher à plaire, et, cela, sans autre but que de faire des conquêtes, du moins je le pense ainsi; peut-être ai-je tort... Elle paraît rester volontiers avec moi, me parle bas et sourit à mes louanges; d'autant plus qu'elle ne semble pas goûter, comme les autres femmes, cette froide ambroisie, ce fade jargon, qu'on est convenu d'appeler bons mots et traits d'esprit, et qui presque toujours décèlent un caractère mauvais. Je ne sais comment il se fit qu'hier en approchant sa chaise de la mienne, elle me parla de quelques-uns de mes vers, et amena la conversation sur la poésie; je ne sais encore comment je nommai un livre qu'elle me demanda, et que je promis de lui porter ce matin... Adieu; l'heure s'avance.
Deux heures.
Un page m'ouvrit un boudoir où, entré à peine, je vis venir au-devant de moi une femme de trente-cinq ans environ, légèrement vêtue, et que jamais je n'eusse prise pour une femme de chambre, si elle même ne me l'eût appris en me disant:
—Ma maîtresse est encore au lit, mais elle va se lever à l'instant.
Aussitôt, un coup de sonnette la fit courir dans la chambre contiguë, où était le trône de la déesse; et, moi, je continuai à me chauffer, en regardant une Danaé peinte au plafond, et les fresques dont les murailles étaient couvertes, ainsi que quelques romans français jetés ça et là. Tout à coup la porte s'ouvrit, un air parfumé de mille odeurs parvint jusqu'à moi, et je vis notre donna, toute fraîche et radieuse, s'approcher vivement du feu, comme si elle tremblait de froid, et s'étendre sur une chaise longue que lui avait préparée sa femme de chambre.
Elle me salua des yeux seulement... et me demanda en souriant si je me souvenais de ma promesse; alors, je lui présentai le livre, et je m'aperçus avec étonnement qu'elle n'était vêtue que d'une espèce de peignoir qui, n'étant pas lacé, descendait librement et laissait à découvert ses épaules et sa poitrine voluptueusement cachée par une peau de cygne, dans laquelle elle s'était enveloppée. Ses cheveux, quoique retenus par un peigne, accusaient le sommeil récent, et quelques boucles qui s'en échappaient, retombant sur son cou, et pénétrant jusque dans son sein, semblaient inviter l'œil inexpérimenté à les y poursuivre, tandis que, pour en rattacher d'autres qui ombrageaient son front et ses longues paupières noires, elle laissait voir, peut-être sans s'en douter, un bras d'albâtre que ne pouvaient cacher les manches de sa chemise, qui, lorsqu'elle levait la main, retombaient jusqu'au coude. A demi couchée sur un trône de coussins, elle se tournait avec complaisance vers un petit chien qui s'approchait d'elle, la fuyait, puis revenait la caresser, en courbant son dos, et en secouant les oreilles et la queue.
Je m'assis à son côté sur un siége qu'avait avancé la femme de chambre déjà partie, et je regardai cette flatteuse petite bête qui, en se jouant avec le bas du peignoir, et en le relevant avec ses pattes, laissait apercevoir une gentille pantoufle de soie rose tendre, et dans cette pantoufle un petit pied, ô Lorenzo!... semblable à celui que l'Albane peindrait à une Grâce sortant du bain... Oh! si comme moi tu avais pu voir Thérèse, dans le même négligé, s'approchant du feu comme elle, sans ceinture... En me rappelant ce bienheureux moment, je me souviens que je n'osais respirer l'air qui l'entourait... Toutes mes facultés étaient suspendues, et n'avaient de force que pour l'adorer... Sans doute c'est un génie bienfaisant qui m'offrit alors l'image de Thérèse... Je reportai, avec un léger sourire, les yeux sur la belle, sur le petit chien, sur le tapis, sur le pied mignon... Mais les bords du peignoir étaient baissés, et le pied avait disparu. Je me levai en lui demandant pardon d'avoir choisi une heure aussi peu convenable, et, en prenant congé d'elle, je m'aperçus qu'un air sérieux avait remplacé le doux et tendre abandon qu'un instant auparavant on lisait sur sa figure; au reste, je me trompe peut-être. Enfin, lorsque je fus seul, ma raison, qui est en procès éternel avec mon cœur, me dit:
—Malheureux! crains celle-là seulement qui participe du ciel; prends donc un parti et ne retire pas tes lèvres du contre-poison que te présentait la fortune.
Je louai ma raison, mais le cœur avait déjà fait à sa guise. Tu t'apercevras facilement, mon cher Lorenzo, que cette lettre est copiée, et recopiée, parce que j'ai voulu me surpasser en beau style.
Oh! la cantate de Sapho! je la chante partout, je la répète à chaque instant, à la promenade, en écrivant, au milieu de mes lectures; je n'éprouvais pas cette inquiétude vague, Thérèse, lorsqu'il ne m'était pas refusé de te voir et de t'entendre! Mais patience, onze milles et je suis à la maison, deux milles encore, et... Oh! que de fois j'aurais fui cette terre, si, dans la crainte d'être entraîné trop loin par mes infortunes, je n'eusse préféré braver le péril, et rester près de toi... Ici, du moins, nous sommes encore sous le même ciel!
P.-S.—Je reçois à l'instant tes lettres! Voilà la cinquième fois, mon cher Lorenzo, que tu m'accuses d'être amoureux. Amoureux, oui... Eh bien, après? N'ai-je pas vu des gens se prendre de passion pour la Vénus de Médicis, pour la Psyché, pour la lune ou pour quelque étoile favorite? et toi-même, n'étais-tu pas tellement enthousiaste de Sapho, que tu te la figurais parfaitement belle, et que tu traitais d'ignorants ceux qui prétendaient qu'elle était petite et brune, et plutôt laide que jolie? Dis-moi le contraire.
Trêve de plaisanteries. Je conviens avec toi que je suis un cerveau bizarre, extravagant même; mais je ne vois pas qu'il y ait de honte à cela. Voilà plusieurs jours que je m'aperçois que tu as la rage de vouloir me faire rougir... Mais tu me permettras de te dire que je ne sais, ne puis, ni ne dois rougir d'aucune chose à l'égard de Thérèse, ni me plaindre, ni me repentir, entends-tu?... Vis joyeux.
Padoue...
(Les deux premiers feuillets de cette lettre, dans laquelle Ortis se plaignait de ce que lui avait fait souffrir quelquefois son caractère violent, ont été perdus; comme l'éditeur s'est proposé de publier religieusement ces lettres d'après le manuscrit autographe, il a cru nécessaire d'insérer ces fragments, d'autant plus qu'ils font facilement deviner le contenu des pages qui manquent.)
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Reconnaissant du bienfait, je le suis aussi de l'injure; et cependant tu sais combien de fois j'ai pardonné à mes ennemis, secouru ceux qui m'avaient offensé, pleuré ceux qui m'avaient trahi. Mais les plaies faites à mon honneur, Lorenzo,... celles-là demandent vengeance... Je ne sais ni ne désire savoir ce qu'ils t'ont écrit; mais, quand ce misérable s'est présenté devant moi, quoiqu'il y eût près de trois ans que je ne l'eusse vu,... j'ai senti tout le corps me brûler. Je me suis contenu cependant... Mais devait-il, par de nouveaux outrages, rallumer mon ancien mépris? Je rugissais comme une bête féroce, et, si, dans cet instant, il s'était présenté à ma vue,... je sens que je l'aurais mis en pièces, l'eussé-je trouvé dans le sanctuaire.
Deux jours après, le lâche refusa de passer par le chemin d'honneur que je lui avais ouvert, et chacun se mit à prêcher une croisade contre moi, comme si je devais endurer tranquillement des affronts de la part de celui qui déjà m'avait dévoré la moitié du cœur. Cette vile espèce n'affecte la générosité que parce qu'elle n'a pas le courage de se venger visière levée; mais il faut voir avec quelle adresse elle sait se servir des poignards nocturnes de l'intrigue et de la calomnie... Je n'ai point cherché à le tromper, je lui ai dit:
—Vous avez un bras et un cœur comme moi, et je suis mortel comme vous.
Il me répondit par des cris et des larmes; alors, la colère, cette furie dominatrice de mon cœur, commença à faire place au mépris. Je pensai que l'homme courageux ne doit pas écraser le faible; mais aussi pourquoi le faible irrite-t-il celui qui sait se venger?... Crois-moi, il faut une bassesse stupide ou une surhumaine philosophie pour pardonner à un ennemi qui se présente devant nous, la figure impudente, l'âme noire et les mains tremblantes.
Enfin l'occasion m'a démasqué tous ces petits messieurs qui s'émerveillaient à chacune de mes paroles et qui, à chaque instant, m'offraient leur bourse et leurs services... Sépultures!... beaux marbres et pompeuses épitaphes! mais ouvrez-les et vous ne trouverez que vers et putréfaction. Et crois-tu, Lorenzo, que, si l'adversité nous réduisait à leur demander du pain, il en serait quelques-uns qui se ressouviendraient de leurs promesses? Pas un, ou peut-être un seul qui voudrait acheter notre avilissement. Amis pendant le calme, la tempête s'élève-t-elle, ils font force de rames pour s'éloigner de vous;... chez eux, tout est calcul... Oh! s'il est encore des hommes qui sentent frémir dans leurs entrailles les passions généreuses, qu'ils s'éloignent! qu'ils fuient, comme les aigles et les bêtes sauvages, au milieu des forêts et des montagnes inaccessibles, loin de la vengeance et de l'envie des hommes... Les âmes sublimes passent au-dessus de la multitude, qui, outragée de leur grandeur, tente d'arrêter leur essor ou de les tourner en ridicule, en traitant de folie des actions que, plongée dans la fange, elle ne peut ni admirer ni comprendre. Je ne parle pas de moi; mais, lorsque je réfléchis aux obstacles que la société oppose, à chaque pas, au génie et au cœur de l'homme, et, comme dans un gouvernement immoral ou tyrannique tout est intérêt, brigue et calomnie, je tombe à genoux pour remercier le Ciel, qui, en me douant de ce caractère ennemi de toute servitude, m'a appris à vaincre la fortune et à m'élever au-dessus de l'éducation. Je sais que la première, la seule, la vraie science est celle de l'homme, qu'on ne peut acquérir ni dans la solitude ni dans les livres, et que chacun peut profiter de son expérience et de celle des autres, pour marcher avec quelque sûreté au milieu des précipices de la vie; moi seul dois craindre d'être trompé par ceux qui devaient m'instruire, précipité du faîte de la fortune par ceux qui devaient m'y élever, et frappé par la main qui aurait eu la force de me soutenir.
(Il manque une autre feuille.)
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. . . . . Si du moins c'était la première fois, mais j'ai si cruellement éprouvé toutes les passions! Je ne suis pas exempt de vices, je l'avoue; mais jamais un vice ne m'a vaincu, et cependant, dans ce terrestre pèlerinage, j'ai passé tout à coup des jardins aux déserts. Mais je conviens qu'à une certaine époque, mon mépris pour les hommes naquit d'un dédain orgueilleux et du désespoir de ne pouvoir trouver la gloire et le bonheur dont je m'étais flatté dans les premières années de ma jeunesse. Crois-tu, Lorenzo, que, si j'avais voulu, comme tant d'autres, trafiquer de ma foi, renier la vérité, vendre mon esprit, je ne vivrais pas maintenant plus honoré et plus tranquille? Mais les honneurs et la tranquillité de ce siècle perdu méritent-ils d'être achetés par la vente de mon âme? Peut-être la crainte de l'infamie, plus encore que l'amour de la vertu, m'a-t-elle retenu sur les bords du précipice et empêché de commettre de ces fautes qu'on respecte chez les grands, qu'on tolère dans la classe moyenne de la société, et qu'on punit chez les malheureux pour ne point laisser sans victimes l'autel de la justice. Non, jamais aucune force humaine, aucune puissance divine ne parviendront à me faire répéter sur le théâtre du monde l'éloge du petit brigand... Pour veiller la nuit dans le boudoir de nos femmes à la mode, je sais qu'il faut être libertin de profession, parce qu'elles veulent encore maintenir leur réputation auprès des hommes qu'elles croient susceptibles de quelque ombre de pudeur... Eh! moi-même n'ai-je pas reçu d'une femme des préceptes de trahison et de séduction! et peut-être eussé-je trahi et séduit comme un autre, si le plaisir que je comptais y goûter n'eût pas dû redescendre amer dans mon âme, qui n'a jamais su se plier aux circonstances, ni transiger avec la raison. Voilà pourquoi tant de fois tu m'as entendu redire que tout dépend du cœur;... du cœur, que ni le Ciel, ni les hommes, ni nos intérêts mêmes ne peuvent jamais changer.
Dans l'Italie la plus cultivée, et dans quelques villes de France, j'ai cherché avec soin ce grand monde, que partout j'entendais vanter avec tant d'emphase. Qu'ai-je vu? Une foule de nobles, de savants et de belles; mais tous sots, bas et méchants!... tous!... J'ai cependant, je l'avouerai, rencontré quelquefois, mais toujours parmi le peuple, des hommes d'un caractère libre, que rien n'avait pu émousser encore. J'errais ça et là, et dessus et dessous, semblable aux âmes de ces malheureux que le Dante place à la porte de l'enfer comme ne les jugeant pas dignes d'habiter avec les parfaits damnés. Pendant tout un an, sais-tu ce que j'ai trouvé partout? Sottise, déshonneur, ennui mortel... Et, tandis que, tremblant encore sur le passé, je commençais à me rassurer sur l'avenir en me croyant dans le port, mon mauvais génie m'entraîne de nouveau à des malheurs inévitables.
Tu vois, Lorenzo, que j'ai raison de lever les yeux vers ce rayon de salut, qu'un hasard propice me présente. Mais, je t'en conjure, épargne-moi ton refrain habituel: Ortis, Ortis, ton intolérance te rendra misanthrope. Et crois-tu donc que, si je haïssais les hommes, je me plaindrais comme je le fais de leurs vices? Au reste, puisque je ne sais pas en rire et que je crains de m'en fâcher, je crois que le meilleur parti est la retraite; d'autant plus que je ne vois pas qui pourrait me garantir de la haine de cette race, à laquelle je ressemble si peu. Il ne s'agit point ici de discuter de quel côté est la raison; je l'ignore, et certes je ne pense pas qu'elle soit toute du mien. Mais l'essentiel, je crois (et, en cela, nous sommes d'accord), c'est que mon caractère franc, ouvert et loyal, ou plutôt obstiné, brusque et imprudent, ne peut nullement s'accorder avec cette religieuse étiquette qui couvre d'une même livrée l'extérieur de ceux-là, et, sur mon honneur, pour vivre en paix avec eux, je n'ai point envie de changer d'habits. Je me trouve donc dans une guerre ouverte, qui ne me laisse pas même espérer de trêve, et ma défaite est d'autant plus inévitable, que je ne sais point combattre avec le masque de la dissimulation, vertu cependant assez accréditée et encore plus profitable. Vois ma présomption, Lorenzo: je me crois meilleur que les autres, et voilà pourquoi je dédaigne de me contrefaire; mais, bon ou mauvais, et tel que suis enfin, j'ai la générosité ou plutôt l'effronterie de m'exposer nu et comme je suis sorti des mains de la nature. J'avoue que parfois je me dis à moi-même:
—Crois-tu qu'il n'y a pas quelque danger à professer cette vérité?
Et je me réponds que je serais bien fou, si, lorsque j'ai trouvé dans ma solitude le bonheur et la tranquillité des élus, qui se béatifient dans la contemplation du souverain bien, j'allais, pour ne pas risquer de devenir amoureux (c'est ton antienne ordinaire), me remettre encore à la disposition de cette tourbe fausse et méchante.
Padoue, 23 décembre.
Ce maudit pays semble encore engourdir mon âme, déjà fatiguée de la vie. Gronde-moi tant que tu voudras, Lorenzo, mais je ne sais que devenir à Padoue. Si tu voyais avec quelle figure apathique je suis là... hésitant... et me torturant l'esprit pour te commencer cette misérable lettre... A propos, le père de Thérèse est revenu et m'a écrit. Je lui ai répondu en lui annonçant mon retour; il me semble qu'il y a mille ans que je l'ai quitté.
Cette Université (comme toutes les Universités du monde) est composée de professeurs pédants, ennemis entre eux, et d'écoliers dissipés. Lorenzo, sais-tu pourquoi les grands hommes sont si rares dans la foule? C'est que cette émanation de la Divinité qui constitue le génie ne peut exister que dans l'indépendance et la solitude; dans la société, on lit et on imite beaucoup; mais on médite peu. Cette ardeur généreuse qui fait écrire, penser et sentir fortement, finit par s'évaporer en paroles. Pour estropier une foule de langues, nous dédaignons d'apprendre la nôtre, et nous nous donnons en ridicule aux étrangers et à nous-mêmes. Dépendants des préjugés, des intérêts et des vices des hommes, guidés par une chaîne de devoirs et de besoins, nous confions à la multitude notre gloire et notre bonheur, nous parvenons à la richesse et à la puissance, et nous finissons par nous épouvanter de notre élévation même, parce que la renommée attire les persécuteurs, et que notre grandeur d'âme nous rend suspects aux gouvernements et aux princes, qui ne veulent ni grands hommes ni grands scélérats. Celui qui, dans des temps d'esclavage, est payé pour instruire la jeunesse, presque jamais ne remplit son mandat sacré. De là vient cet appareil de leçons pédantesques et pédagogiques qui ne tendent qu'à rendre la raison difficile et la vérité même suspecte. Tiens, Lorenzo, je ne puis mieux comparer les hommes qu'à un troupeau d'aveugles qui errent au hasard. Quelques-uns s'efforcent d'entr'ouvrir les yeux et se persuadent qu'ils distinguent dans les ténèbres, où cependant ils ne doivent marcher qu'en trébuchant...
Mais supposons que je n'ai rien dit. Il y a des opinions qu'on ne peut discuter qu'avec le petit nombre de ceux qui envisagent les sciences avec le même sourire qu'Homère contemplait les hauts faits des grenouilles et des rats... Pour cette fois, tu conviendras que j'ai raison.
Or, puisque Dieu t'envoie un acquéreur, tu me feras plaisir de vendre corps et âme tous mes livres. Qu'ai-je à faire de quatre mille volumes et plus, que je ne peux ni ne veux lire? Conserve-moi seulement ceux dans lesquels tu trouveras des notes écrites de ma main: que d'argent j'ai employé à cette folie qui, je le crains bien, n'est passée que pour faire place à une autre! Tu en remettras le prix à ma mère; il l'indemnisera un peu des dépenses énormes qu'elle a faites pour moi.—Je ne sais comment je m'arrange, mais j'épuiserais un trésor; l'occasion me semble avantageuse, il faut en profiter; les temps deviennent de plus en plus malheureux, et il n'est pas juste que, pour moi, la pauvre femme traîne dans la misère le peu de temps qu'elle a encore à vivre. Adieu, Lorenzo.
Des monts Euganéens, 3 janvier 1798.
Pardonne: je te croyais plus sage... Le genre humain est cette troupe d'aveugles que tu vois, se heurtant, se pressant et se traînant derrière l'inexorable fatalité; pourquoi craindre alors un avenir que nous ne pouvons éviter?
Je me trompe! la prudence humaine peut, par ses combinaisons, rompre cette chaîne d'infiniment petits événements que nous appelons destin; mais peut-elle pour cela plonger ses regards dans les ombres de l'avenir? Tu m'exhortes encore à fuir Thérèse; mais c'est comme si tu me disais: «Abandonne ce qui te fait chérir la vie... Crains le mal et tombe dans le pire...» Mais supposons un instant que, pour éviter prudemment le péril, je doive interdire à mon âme tout éclair de bonheur, ma vie alors ne s'écoulerait-elle pas pareille aux austères journées de cette saison obscure et nébuleuse, qui ferait presque désirer la cessation de la vie jusqu'au retour du printemps? Conviens donc, Lorenzo, qu'il vaut mieux que la nuit vienne avant le soir, et que notre matin, du moins, se réjouisse aux rayons du soleil? D'ailleurs, si je voulais être toujours en garde contre mon cœur, ne ferait-il pas à ma raison une guerre éternelle? Et dis-moi quelle en serait l'utilité. Je naviguerai donc comme un homme perdu; que les choses aillent comme elles pourront: en attendant,
Je sens mon air natal, et mes douces collines
Montent à l'horizon!
10 janvier.
Odouard nous écrit que ses affaires ne le retiendront plus guère qu'un mois, et il espère revenir au printemps... Alors, oui, vers les premiers jours d'avril, je penserai à partir.
19 janvier.
Existence humaine: songe trompeur! auquel, semblables à ces femmelettes qui font reposer leur avenir sur des superstitions et des présages, nous attachons cependant un si grand prix!... prends garde! tu tends la main à une ombre qui, tandis qu'elle t'est chère, est peut-être en horreur à tel autre;—ainsi donc tout mon bonheur n'est que dans l'apparence des objets qui m'entourent, et, si je cherche quelque chose de réel, ou j'en reviens à me tromper, ou, surpris et épouvanté, je ne fais que m'égarer dans le vide. Je ne sais, mais je commence à craindre que nous ne soyons qu'un infiniment petit anneau du système incompréhensible de la nature, et qu'elle ne nous ait doués d'un si grand amour de nous-mêmes qu'afin que ces profondes craintes et ces suprêmes espérances, créant dans notre imagination une série innombrable de biens et de maux, nous tinssent incessamment occupés de cette triste existence si douteuse, si courte et si malheureuse; et elle, pendant que nous servons aveuglément à son but, elle rit de notre orgueil, qui nous fait penser que l'univers est créé pour nous seuls, et que nous seuls sommes dignes et capables de donner des lois à la création.
Tout à l'heure j'allais devant moi, perdu dans la campagne, enveloppé jusqu'aux yeux dans mon manteau, observant l'agonie de la terre ensevelie sous des monceaux de neige, sans herbe ni feuilles qui rappelassent sa richesse passée; je ne pouvais longtemps arrêter ma vue sur les épaules de ses montagnes dont les cimes élevées disparaissaient dans un nuage grisâtre, qui, en s'abaissant, augmentait encore la tristesse de ce jour froid et ténébreux. Je me figurais ces neiges amoncelées se détachant tout à coup et se précipitant semblables à ces torrents qui inondent la plaine, renversent les plantes, les arbres, les cabanes, et détruisent en un jour le travail de tant d'années et l'espérance de tant de familles! de temps en temps, un faible rayon de soleil tremblait à travers cette atmosphère épaisse et rassurait la terre en lui annonçant que le monde n'était pas plongé dans l'éternelle nuit. Me tournant alors vers cette partie du ciel qui conservait la teinte rougeâtre de son dernier reflet, je m'écriai:
—O soleil! tout change donc ici bas, et un jour viendra où Dieu retirera les regards de toi, et, toi aussi, tu changeras de forme; et alors, les nuages ne serviront plus de cortège à tes rayons, et l'aube ne viendra plus, couronnée de roses célestes et ceinte de flammes, annoncer à l'Orient que tu te lèves. Réjouis-toi cependant de ta carrière, qui sera peut-être triste un jour et pareille à celle de l'homme. Tu le vois: quant à lui, l'homme n'a point à se louer de la sienne; et, si parfois il rencontre sur son chemin les prés fleurissants d'avril, il doit plus souvent encore traverser les sables brûlants de l'été et les glaces mortelles de l'hiver.
22 janvier.
Ainsi vont les choses, cher ami; hier au soir, j'étais auprès du foyer autour duquel s'étaient rassemblés quelques paysans des environs, qui, en se chauffant, s'amusaient à raconter leurs anciennes aventures. Tout à coup une jeune fille, les pieds nus et paraissant transie de froid, entre, et, s'adressant au jardinier, lui demande l'aumône pour la pauvre vieille. Tandis qu'elle se réchauffait, il préparait pour elle deux petits fagots de bois sec et deux pains bis. La paysanne les prit, nous salua et partit; je sortis derrière elle, et, sans intention, je suivis ses traces imprimées dans la neige.
Arrivée à un monceau de glaces qui barraient le chemin, elle s'arrêta, cherchant des yeux une place où elle pût passer. Je la joignis.
—Allez-vous bien loin, jeune fille?
—Non, monsieur, là, un demi-mille environ.
—Ces fagots sont trop lourds pour vous, laissez-m'en prendre au moins un.
—Ils ne me fatigueraient point si je pouvais les porter sur mes épaules; mais ces deux pains m'embarrassent.
—Alors, laissez-moi donc porter les pains.
Elle me les présenta en rougissant, et je les mis sous mon manteau. Après une petite heure de marche, nous entrâmes dans une chaumière au milieu de laquelle nous aperçûmes une vieille femme qui se chauffait à un vase de braise, sur lequel elle étendait les paumes de ses mains en appuyant ses pouces sur ses genoux.
—Bonjour, mère, lui dis-je en m'approchant d'elle.
—Bonjour, me répondit-elle.
—Comment vous portez-vous, mère?
Cette question et dix autres que je lui fis successivement restèrent sans réponse, tant elle était occupée à se réchauffer les mains; de temps en temps seulement, elle levait les yeux pour voir si nous étions partis. Nous déposâmes toutes nos petites provisions; et la vieille, sans plus nous regarder, fixa sur elles son œil immobile, et, à notre promesse de revenir le lendemain, elle ne nous répondit que par un second «Bonjour!» qu'elle laissa échapper comme malgré elle.
En regagnant la maison, la jeune paysanne me racontait que cette femme, qui pouvait avoir environ quatre-vingts ans, était très-malheureuse, en ce que la saison empêchait souvent les habitants du village de lui faire passer les secours dont elle avait besoin, et que quelquefois on l'avait trouvée près de mourir de faim; cependant, la crainte de quitter la vie était si forte chez elle, qu'on la voyait continuellement occupée à marmotter des prières pour que Dieu la conservât en ce monde. J'ai entendu dire ensuite à un vieux paysan que, depuis qu'elle avait perdu son mari tué d'un coup d'arquebuse, elle avait vu, dans une année de disette, mourir autour d'elle ses fils, ses filles, ses gendres, ses belles-filles et ses neveux. Et cependant, frère, cette malheureuse, qui joint aux maux présents le souvenir des maux passés, demande encore au ciel de lui conserver une vie noyée dans une mer de douleurs.
Hélas! tant de dégoûts assiégent notre existence, qu'il ne faut pas moins que cet instinct invincible qui nous y attache, pour l'acheter, quand la nature nous donne tant de moyens de nous en délivrer, pour l'acheter, dis-je, comme nous le faisons par l'avilissement, les pleurs, et quelquefois encore par le crime...
17 mars.
Depuis deux mois, je ne te donne pas signe de vie, et tu t'en es effrayé, et tu as craint que je ne fusse vaincu par l'amour, au point de ne me souvenir ni de toi ni de la patrie.—O frère! que tu me connais peu, que tu connais peu le cœur humain et toi-même, si tu penses que le sentiment de la patrie puisse s'attiédir ou s'éteindre, et si tu crois qu'il cède aux autres passions, tandis qu'au contraire il les irrite et en est irrité.—C'est vrai, et, en cela, tu as dit vrai: L'amour dans un cœur malade, et où les autres passions sont désespérées, renaît tout-puissant.—Et j'en suis une preuve; mais qu'il y renaisse mortel, tu te trompes; sans Thérèse, je serais aujourd'hui dans la tombe.
La nature crée de sa propre autorité des esprits qui ne peuvent être que généreux; il y a vingt ans, il était possible qu'ils demeurassent sans force et engourdis dans la torpeur universelle de l'Italie; mais les temps d'aujourd'hui ont réveillé en eux leurs natives et viriles passions; et ils ont acquis telle trempe, qu'on puisse les briser, oui—les faire plier, non. Et ceci n'est point une sentence métaphysique; crois-moi, c'est la vérité qui resplendit dans la vie de beaucoup d'hommes des anciens jours, glorieusement malheureux: vérité dont je me suis convaincu en vivant avec beaucoup de concitoyens que je plains et que j'admire en même temps; parce que, si Dieu n'a pas pitié de l'Italie, ils devront enfermer au plus profond de leur cœur l'amour de la patrie,—le plus funeste des amours, en ce qu'il brise ou endolorit toute la vie, et qu'avant de l'abandonner, ils auront pour chers les périls, l'agonie et la mort;—et je suis un de ceux-là;—et toi aussi, Lorenzo.
Mais, si j'écrivais là-dessus ce que j'ai vu et ce que je sais, je ferais une chose inopportune et cruelle, en rallumant en vous tous cette flamme que je voudrais éteindre en moi.—Je pleure, crois-moi, la patrie; je la pleure secrètement, et je désire
Que je répande seul mes larmes ignorées.
Une autre espèce d'amateurs d'Italie se plaint à haute voix, criant qu'ils ont été vendus et livrés; mais, s'ils se fussent armés, ils eussent été vaincus peut-être, mais non pas trahis; et, s'ils s'étaient défendus jusqu'à la dernière goutte de leur sang, les vainqueurs n'eussent pas pu les vendre, et les vaincus n'eussent point tenté de se racheter. Il y en a beaucoup parmi nous qui croient que la liberté se peut payer à prix d'argent, qui pensent que les nations étrangères viennent, par amour de l'équité, s'égorger réciproquement dans nos campagnes pour délivrer l'Italie; mais les Français, qui ont rendu odieuse la divine théorie de la liberté publique, feront les Timoléons à notre égard.—Beaucoup espèrent dans le jeune héros né de sang italien, né où se parle notre langue;—moi, d'une âme basse et cruelle, je n'attendrai jamais rien d'utile ni d'élevé pour nous; que m'importe qu'il ait le courage et le rugissement du lion, s'il a l'esprit du renard! Oui, bas et cruel, et les épithètes ne sont pas exagérées; n'a-t-il pas vendu Venise avec une franche et généreuse fierté? Selim Ier, qui fit égorger sur le Nil trente mille soldats circassiens qui s'étaient fiés à sa parole, et Nadir schah, qui, dans notre siècle, assassina trois cent mille Indiens, sont plus féroces, c'est vrai, mais moins méprisables. J'ai vu de mes yeux une constitution démocratique, apostillée par le jeune héros, apostillée de sa main, et envoyée de Passeriano à Venise, pour qu'elle y fût acceptée; et le traité de Campo-Formio était déjà signé depuis plusieurs jours, et Venise vendue: et la confiance que le héros nous inspirait à tous a rempli l'Italie de proscrits, d'émigrants et d'exilés. Je n'accuse pas la raison d'État, qui vend les nations comme des troupeaux de bêtes: ce fut et ce sera toujours ainsi mais je pleure ma patrie,
Qui me fut enlevée, et de telle manière,
Que l'offense en mon cœur vit encore tout entière.
Il est né Italien, et secourra un jour la patrie.—Qu'un autre le croie; moi, j'ai répondu et je répondrai toujours: «La nature le créa tyran, et le tyran n'a point d'égard à la patrie. Il n'en a pas!»
Quelques-unes des nations, en voyant les plaies de l'Italie, vous disent qu'il faut savoir les guérir avec les remèdes extrêmes nécessaires à la liberté. C'est vrai, l'Italie a des abbés et des moines; mais elle n'a plus de prêtres; car, là où la religion n'est point incarnée dans les lois et dans les mœurs d'un peuple, l'administration du culte n'est plus qu'un commerce. L'Italie a des nobles encore tant que tu voudrais, mais elle n'a plus de patriciens; les patriciens défendaient l'Italie d'une main pendant la guerre, et la gouvernaient de l'autre pendant la paix. Tandis qu'en Italie, maintenant, la grande prétention des nobles est de ne faire ni savoir rien. Enfin nous avons encore un peuple, mais nous n'avons plus de citoyens, ou bien peu, du moins. Les médecins, les avocats, les professeurs d'université, les lettrés, les riches marchands, l'innombrable foule des employés font des arts libéraux et s'intitulent bourgeois; mais ils n'ont ni force ni droit de bourgeoisie. Chacun gagne du pain ou des diamants, son nécessaire ou son superflu, avec son industrie personnelle, mais il n'est pas propriétaire sur ce sol; il est une portion du peuple moins malheureux, mais non pas moins esclave; une terre est possible sans habitants:—un peuple sans terre, jamais. C'est pour cela que le petit nombre de propriétaires territoriaux, en Italie, seront toujours les dominateurs invisibles et les arbitres de la nation. Or, des moines et des abbés, faisons des prêtres; convertissons les nobles en patriciens, tous les habitants, ou une partie du moins, en propriétaires ou en possesseurs de terres. Mais prenons garde. Faisons cela sans carnage, sans impiété, sans factions, sans proscriptions, sans exils, sans l'aide, sans le sang, sans les extorsions des armes étrangères, sans division territoriale, sans lois agraires, sans expropriations des biens paternels; car, si jamais de pareils remèdes étaient indispensables pour nous tirer de notre perpétuel et infâme esclavage, je ne sais vraiment ce que je préférerais;—ni infamie ni servitude.—Être l'exécuteur de si cruels et souvent de si inefficaces remèdes, jamais: l'individu a toujours quelque voie de salut, lui, ne fût-ce que la tombe. Mais un peuple ne peut pas se suicider d'un coup et tout entier; et cependant, si j'écrivais, j'exhorterais l'Italie à subir en paix sa situation présente, et à laisser à la France le honteux malheur d'avoir sacrifié tant de victimes humaines à la liberté, victimes sur lesquelles le Conseil des cinq cents, ou d'un seul, cela revient au même, a posé et posera son trône vacillant de minute en minute, comme tout trône qui a pour fondement des cadavres.
Le temps depuis lequel je t'ai écrit n'a pas été perdu pour moi; je crois même avoir trop gagné pendant ce temps, mais c'est un gain funeste. M. T*** a beaucoup de livres de philosophie politique, et des meilleurs écrivains du monde moderne; et, soit pour résister au désir d'aller voir Thérèse, soit par ennui ou par curiosité, je me suis fait envoyer ces livres, et, soit en les lisant, soit en les feuilletant, j'en ai fait les maussades compagnons de mon hiver.—Certes, j'avais cependant une plus aimable compagnie: c'était celle des petits oiseaux, qui, chassés par le froid des montagnes et des prairies, venaient chercher leur nourriture près des habitations des hommes, leurs ennemis, se posaient par famille et par tribu sur mon balcon, où je leur apportais leur dîner et leur souper; mais aussi peut-être que, le froid parti, ils m'abandonneront pour jamais. En somme, j'ai recueilli de mes longues lectures que l'ignorance des hommes est peut-être chose dangereuse, mais que leur connaissance, lorsqu'on n'a pas le courage de les tromper, est une chose funeste. J'ai recueilli que les nombreuses opinions de beaucoup de livres et les contradictions historiques mènent l'esprit le plus arrêté à la confusion, au chaos et au vide; si bien que, si l'on me mettait dans l'obligation de ne jamais lire ou de lire toujours,—je préférerais ne jamais lire; et peut-être ferai-je ainsi. J'ai recueilli enfin que nous avons toutes passions vaines, que la vie elle-même n'est qu'une vanité, et que néanmoins dans cette vanité est la source de nos erreurs, de nos larmes et de nos crimes.
Et cependant, je sens plus que jamais revivre dans mon cœur l'amour de la patrie;—et, quand je pense à Thérèse, et qu'en y pensant, j'espère,—je retombe dans une tristesse plus profonde, et je me dis: «Quand ma femme sera aussi la mère de mes fils, mes fils n'auront pas de patrie, et leur mère ne s'apercevra qu'en gémissant qu'elle devient mère!» Aux autres passions qui se font sentir aux jeunes filles, et surtout aux jeunes filles italiennes, à l'aurore fugitive de leur vie, s'est joint ce malheureux amour de la patrie. Je détourne autant que je peux la conversation de M. T*** des discussions politiques, dans lesquelles il se passionne; sa fille alors n'ouvre jamais la bouche; mais je m'aperçois combien les angoisses de son père et les miennes retentissent jusqu'au plus profond de son cœur. Tu sais que ce n'est point une femme vulgaire et insoucieuse des intérêts publics; car, dans un autre temps, elle eût pu choisir un autre mari; elle est douée d'une âme haute et de nobles pensers, et elle voit combien m'est pesant ce repos d'obscur et froid égoïsme dans lequel languissent tous nos jours.
Vraiment, Lorenzo, même en me taisant, je découvre que je suis misérable et vil à mes propres yeux. La volonté forte et l'impuissance d'agir font le plus malheureux des hommes, l'homme passionné en politique; il faut qu'il enferme cette volonté, qu'il l'étouffe dans son cœur, ou il sera ridicule au monde, ou il fera la figure d'un paladin de roman. Quand Caton se tua, un pauvre patricien, nommé Cosius, se tua comme lui: l'un fut admiré, parce que, avant de recourir à cette extrémité, il avait tout tenté pour ne pas être esclave; l'autre fut raillé, parce que, par amour de la liberté, il n'avait pas su faire autre chose que se poignarder.
Mais, tout en restant chez moi, je n'en suis pas moins de pensée près de Thérèse; cependant, j'ai encore un tel empire sur moi-même, que je laisse passer trois et quatre jours sans la voir; c'est que son seul souvenir me procure une flamme suave, une lumière, une consolation de vie;—ô courte peut-être, mais divine douceur!—et c'est ainsi que j'échappe à un désespoir complet.
Et, quand je suis près d'elle—d'un autre peut-être tu ne le croirais pas, Lorenzo; mais de moi, si!—alors, je ne lui parle pas d'amour: voilà six mois que son âme fraternise avec la mienne, et jamais elle n'a entendu sortir de mes lèvres la certitude de mon amour; mais comment cependant n'en serait-elle pas sûre? M. T*** joue avec moi aux échecs des soirées entières. Elle travaille assise près de la table, silencieuse, si ce n'est lorsque parlent ses yeux;—mais cela arrive rarement;—et, se baissant tout à coup, alors ils ne demandent que la pitié: et quelle autre pitié puis-je lui accorder, excepté de retenir, tant que j'en aurai la force, mes passions cachées au fond de mon cœur? Est-ce que je vis pour autre chose qu'elle? et, quand ce nouveau songe d'or sera fini, je baisserai volontiers la toile: la gloire, la science, la jeunesse, la fortune, la patrie, tous ces fantômes qui, jusqu'à présent, ont joué un rôle dans ma comédie, n'existeront plus pour moi! je baisserai la toile; et je laisserai les autres hommes se fatiguer pour accroître les plaisirs et diminuer les douleurs d'une vie qui, à chaque minute, se raccourcit, et que cependant les malheureux voudraient se persuader immortelle.
Enfin voilà qu'avec mon désordre habituel, et avec un calme inaccoutumé, j'ai répondu à ta longue et affectueuse lettre.—Tu sais, toi, beaucoup mieux exposer les raisons; mais, moi, je sens trop les miennes; mais, si j'écoutais plus les autres que moi, j'en arriverais peut-être à m'ennuyer en moi-même, et c'est dans l'absence de cet ennui de soi-même qu'existe le peu de félicité que l'homme peut espérer sur la terre.
3 avril.
Lorsque l'âme est tout entière absorbée dans une espèce de béatitude, nos faibles facultés, accablées par une somme trop forte de bonheur, deviennent presque stupides, muettes et inhabiles à aucune fatigue. Si je ne menais pas une vie d'élu, tu recevrais plus souvent de mes nouvelles. Lorsque le malheur alourdit le fardeau de notre existence, nous courons en faire part à quelque malheureux, et il reprend force de son côté eu voyant qu'il n'est pas le seul voué aux larmes; mais, s'il nous luit quelque moment de félicité, nous nous concentrons tout en nous-même, tremblant que notre bonheur ne diminue de la part que pourrait y prendre un ami: et cependant notre orgueil nous pousse à conduire ce bonheur en triomphe; puis il sent médiocrement sa propre passion, ou triste ou joyeuse, celui qui peut trop minutieusement la décrire.—Et cependant, la nature redevient belle, belle comme elle devait être, lorsque, sortant pour la première fois de l'abîme informe du chaos, elle envoya devant elle la riante aurore d'avril, et que celle-ci, abandonnant ses blonds cheveux à l'orient, et ceignant peu à peu l'univers de son manteau de pourpre, versa, bienfaisante, la fraîche rosée, et envoya l'haleine vierge encore de la brise annoncer aux fleurs, aux nuages, aux mers et à tous les êtres enfin qui la saluaient, la présence du soleil; du soleil! sublime image de Dieu, lumière, âme et vie de tout ce qui existe!
6 avril.
Hélas! il n'est que trop vrai, Lorenzo, quelquefois mon imagination me présente le bonheur; il est là, il me semble que je vais le saisir, je tends la main, quelques pas encore et puis... tout à coup le voile se déchire, mon âme ulcérée le voit s'évanouir et s'éloigner d'elle, et se brise alors comme si elle perdait un bien qu'elle possédât depuis longtemps.
Enfin il nous écrit que la chicane a retardé l'appel de sa cause et que la Révolution a fait fermer les tribunaux pour quelque temps; joins à cela l'intérêt qui domine toutes les autres passions, un nouvel amour peut-être... que sais-je, moi? Que te fait tout cela? me diras-tu... Rien, mon cher Lorenzo; à Dieu ne plaise que je veuille profiter de sa froideur! mais conçois-tu que, dans sa position, il puisse rester un jour de plus éloigné de Thérèse?... Insensé que je suis! m'illusionnerais-je donc toujours?... et pour avaler ensuite le breuvage mortel que, moi-même, je me serais préparé?...
11 avril.
... Elle était à demi-couchée sur un sofa en face de la fenêtre des collines, observant d'un œil distrait les nuages qui traversaient le vague de l'air.
—Quel azur profond! me dit-elle en se tournant vers moi.
J'étais à son côté, muet, et les yeux fixés sur sa main, qui tenait un petit livre entr'ouvert... Je ne sais comment cela se fit, mais je ne m'aperçus pas que l'ouragan commençait à mugir, et que le vent du nord, soufflant avec violence, courbait jusqu'à terre les plantes et les jeunes tiges.
—Pauvres arbrisseaux! s'écria Thérèse.
Je sortis tout à coup de ma rêverie; la nuit, devenue plus épaisse, n'était interrompue que par la lueur bleuâtre des éclairs, qui la faisaient paraître plus noire encore. La pluie tombait par torrents, la foudre se faisait entendre. Peu après, je vis les fenêtres fermées, et une lumière dans la chambre... Le domestique venait de remplir son office accoutumé, comme il avait l'habitude de le faire lorsqu'on craignait le mauvais temps; il nous avait dérobé le spectacle de la nature irritée: Thérèse, plongée dans une rêverie profonde, ne s'en aperçut point et le laissa faire.
Je lui pris le livre des mains, et, l'ouvrant au hasard, je lus.
«La jeune Glycère exhala sur mes lèvres son dernier soupir. Avec Glycère, j'ai perdu tout ce que je pouvais jamais perdre. Sa tombe est l'unique coin de terre que je daigne appeler mien. Seul, j'en connais la place; je l'ai couverte de rosiers touffus qui fleurissent comme autrefois fleurissait son visage, et qui répandent une odeur pareille à celle de son souffle. Tous les ans, dans le mois des fleurs, je visite le bosquet sacré... Je m'assieds sur la terre qui recouvre ses cendres, je cueille une rose, et je me dis: «Ainsi tu fleuris un jour...» Puis je l'effeuille, et je l'éparpille... Je me rappelle le doux songe de nos amours... O ma bien-aimée, où es-tu?... Une larme alors, s'échappant de mes yeux, arrose l'herbe qui pointe sur sa tombe... et apaise son ombre amoureuse.»
Je me tus...
—Pourquoi ne continuez-vous pas? me dit Thérèse en soupirant et en fixant sur moi ses regards mélancoliques.
Je repris alors.... Mais, lorsque j'en fus à ces mots: «Ainsi tu fleuris un jour,» ma voix étouffée s'arrêta, et une larme de Thérèse tomba sur ma main, qui serrait la sienne...
17 avril.
Tu te rappelles, Lorenzo, cette jeune personne qui, il y a quatre ans, habita au bas de nos collines? Tu sais qu'elle aimait notre ami Olivier P***, et tu sais comment, étant pauvre, il ne put l'épouser à cause de sa pauvreté? Je l'ai revue aujourd'hui, mariée à un noble parent de la famille T***; car, en passant par ses propriétés, elle est venue faire une visite à Thérèse: j'étais assis à terre, sur un tapis, près de la petite Isabelle, qui épelait l'alphabet sur une chaise... En l'apercevant, je me levai et je courus à elle presque pour l'embrasser... Quel changement! dédaigneuse, affectée! Ce ne fut qu'au bout de quelque temps qu'elle sembla se souvenir de m'avoir vu autrefois. Alors, elle nous balbutia, moitié à moi, moitié à Thérèse, un compliment qu'elle avait probablement préparé, mais que ma présence inattendue lui avait fait oublier, et, se remettant à parler bijoux, colliers, rubans, elle reprit son aplomb. Je crus faire un acte de charité en détournant la conversation de pareilles fadaises, et, comme toutes les jeunes filles deviennent plus belles de visage et n'ont plus besoin d'ornements lorsqu'elles parlent modestement de leur cœur, je lui rappelai cette campagne et ces jours...
—Oui, oui, me répondit-elle négligemment.
Elle se remit à vanter l'excellence du travail de ses pendants d'oreille. Le mari cependant (qui, dans le grand peuple des Pygmées, a peut-être escroqué la réputation de savant comme l'Algarotti, le*** et tant d'autres), semant son parler toscan de mille phrases françaises, prit la parole, et renchérit encore sur le prix de ces bagatelles et le bon goût de son épouse.
Je m'étais levé pour prendre mon chapeau, un coup d'œil de Thérèse me fit rasseoir, et la conversation tomba sur des livres que nous lisions à la campagne. C'est alors que tu aurais entendu notre homme nous faire le catalogue de sa prodigieuse bibliothèque, de ses superbes éditions, des auteurs anciens qu'il avait, disait-il, grand soin de compléter dans ses voyages. J'en riais au fond du cœur, et lui continuait son dénombrement, lorsque Jésus permit qu'un domestique, qui était allé chercher M. T***, revînt dire qu'il était à la chasse dans les montagnes. Cet incident arrêta l'énumération; et je profitai de ce moment de relâche pour demander à l'épouse des nouvelles de son ancien amant Olivier, que je n'avais pas revu depuis ses malheurs; que devins-je, Lorenzo, lorsque je l'entendis me répondre froidement:
—Il est mort? m'écriai-je en me levant brusquement et en fixant sur elle des yeux égarés.
Je décrivis alors à Thérèse l'excellent caractère de ce jeune homme sans pareil; je lui racontai comment le sort acharné contre lui le conduisit au tombeau dans une affreuse misère, et comment il mourut cependant pur de taches et de fautes.
Le mari se mit alors à nous donner des détails sur la mort du père d'Olivier, sur les prétentions de son frère aîné, sur les procès toujours embrouillés qui furent portés devant les tribunaux, lesquels, ayant à juger entre deux fils d'un même père, enrichirent l'un en dépouillant l'autre; et à nous dire comment le pauvre Olivier épuisa dans les cabales du barreau le peu qui lui restait.—Alors, il moralisa longuement sur ce jeune homme extravagant qui refusa les bienfaits que lui offrait son frère, et qui, au lieu de l'apaiser par sa soumission, ne fit que l'aigrir encore davantage.
Je l'interrompis.
—Fallait-il, m'écriai-je avec force, parce que son frère était injuste, qu'Olivier s'avilît? Malheureux celui qui ferme son cœur aux conseils de l'amitié, qui dédaigne les soupirs de la compassion, et qui repousse les secours que lui présente la main d'un ami!... mais mille fois plus malheureux encore celui qui, se confiant au riche, cherche la vertu où n'a jamais existé le malheur! Le puissant ne s'allie à l'infortuné que pour acheter sa reconnaissance, et profiter ainsi des caprices du sort pour l'opprimer... Les malheureux seuls savent compatir au malheur, et mêler les douces larmes de la pitié aux pleurs amers de l'infortune; mais celui qui s'est assis une fois à la table du riche s'aperçoit bientôt, quoique trop tard encore,
Combien le pain d'autrui semble amer à la bouche.
—Et comptez-vous pour rien, poursuivis-je, l'humiliation de mendier l'existence et de maudire, cent fois le jour, l'indiscret protecteur qui, bienfaisant par ostentation, exige pour sa récompense votre avilissement et votre servitude?
—Mais, reprit le mari, vous ne m'avez pas donné le temps de finir; puisque Olivier sortit de la maison paternelle, abandonnant à son frère aîné tous ses droits, pourquoi paya-t-il, depuis, les créanciers de son père et alla-t-il lui-même au-devant de l'indigence, en diminuant par sa sotte délicatesse ce qui lui revenait de l'inventaire de sa mère?
—Pourquoi?... Et, si celui qui fut déclaré l'héritier trompa les créanciers par de vains subterfuges, Olivier devait-il souffrir que les os de son père fussent maudits par ceux-là-mêmes qui l'avaient secouru dans son adversité, et que lui fût montré au doigt comme le fils d'un banqueroutier?... Cette générosité déshonore son aîné, qui était incapable de l'imiter, et qui, après avoir tenté de l'avilir par des bienfaits qu'il refusa, lui jura une haine éternelle, une haine de frère. Pendant ce temps, Olivier perdit l'appui de ces hommes qui au fond du cœur étaient forcés de rendre justice à sa loyauté, mais qui se bornaient là, parce qu'il est plus facile d'approuver la vertu que de la pratiquer et de la défendre. Pourquoi l'homme de bien jeté au milieu des méchants n'y peut-il jamais être heureux? C'est que nous sommes habitués à prendre toujours le parti du plus fort, à fouler aux pieds le plus faible, et à ne juger jamais que d'après l'événement.
Ils ne me répondaient pas.—Peut-être étaient-ils convaincus... ou, si je ne les avais pas persuadés, je les avais rendus au moins rêveurs.
—Oh! loin de plaindre Olivier, continuai-je, je rends grâce à Dieu, qui, l'appelant à lui, l'éloigne de tant d'hypocrisie et d'imbécillité; car, à dire vrai, nous autres dévots de la vertu, nous sommes des niais et des imbéciles. Il y a certains hommes qui ont besoin de la mort parce qu'ils ne peuvent s'accoutumer aux crimes des mauvais et à la pusillanimité des bons.
La femme était attendrie au moins!
—Hélas! ce mot n'est que trop vrai! dit-elle en poussant un soupir; mais l'homme qui ne peut se passer du pain d'autrui ne doit pas être si chatouilleux sur le point d'honneur.
—Eh! voilà encore un de vos blasphèmes! m'écriai-je; pensez-vous, parce que vous êtes favorisés de la fortune, que vous seuls soyez dignes et probes? parce que votre âme obscure ne peut réfléchir l'image de la vertu, vous voudrez l'effacer aussi dans le cœur des malheureux, dont elle fait la seule consolation, et échapper ainsi aux remords de votre conscience?
Les regards de Thérèse me donnaient raison; pourtant elle tâchait de changer la conversation; mais je ne pouvais plus me taire, bien que maintenant je sois fâché de cette sortie. Les yeux de la femme étaient baissés vers la terre, et leur âme, au reste, à tous deux, était atterrée, lorsque je continuai d'une voix terrible:
—Ceux qui jamais n'ont connu l'adversité sont indignes de leur bonheur; orgueilleux! ils ne regardent la misère que pour l'insulter; ils prétendent que tout doit s'offrir en tribut à leurs richesses et à leurs plaisirs. Mais l'homme qui, dans le malheur, conserve sa dignité est à la fois un objet de consolation pour les bons et de honte pour les méchants.
Et je suis sorti alors, m'élançant hors de la chambre, en m'enfonçant les mains dans les cheveux.
Oh! grâce aux premiers événements de ma vie qui m'ont fait malheureux!... sans eux, Lorenzo, je ne serais peut-être pas ton ami, ni celui de cette femme céleste... Depuis ce moment, j'ai toujours devant les yeux l'aventure de ce matin... et ici encore... où je suis seul, absolument seul... je regarde autour de moi, et je crains de revoir quelqu'une de mes anciennes connaissances... Qui l'aurait jamais dit, Lorenzo? son cœur n'a point palpité au souvenir de son premier amour; que dis-je! elle a osé troubler la cendre de celui qui, avant tout autre, lui inspira ce sentiment universel, âme de la vie... Pas un soupir!... Insensé que je suis, et je m'afflige... parce que je ne puis trouver dans les hommes cette vertu qui peut-être n'est qu'un vain mot!—O nécessité qui se transforme selon les passions et les circonstances!... O puissance de la vie chez quelques individus, qui, loyaux et miséricordieux par caractère, sont forcés à une guerre perpétuelle contre le reste des hommes, et qui, un jour enfin, las de la lutte, de bon gré ou de force, doivent ouvrir les yeux à la lumière funèbre du désenchantement...
Je ne suis point méchant, tu le sais, Lorenzo; dans ma jeunesse, j'aurais répandu des fleurs sur la tête de tous les vivants. Qui m'a rendu sévère et défiant envers la plus grande partie des hommes, si ce n'est leur hypocrite cruauté? Je leur pardonnerais encore tous les torts qu'ils m'ont causés. Mais, quand la vénérable pauvreté passe devant moi, me montrant ses veines sucées par la toute-puissante opulence; quand je vois tant d'hommes malheureux, emprisonnés, mourants de faim et courbés sous le fléau terrible de certaines lois... alors, je ne puis complicier avec le monde, et il faut que je crie vengeance parmi cette foule de malheureux dont je partage le pain et les larmes; et je brûle de réclamer en leur nom la portion d'héritage que la nature, mère bienfaisante et impartiale, leur avait accordée comme aux autres. La nature!... il est vrai qu'elle nous a faits si mauvais, qu'elle peut nous repousser sans être une marâtre.
Oui, Thérèse, je vivrai avec toi, mais je ne vivrai pas sans toi; tu es un de ces quelques anges que le Ciel répand à la surface de la terre pour faire chérir la vertu, et faire renaître dans le cœur des affligés et des malheureux l'amour de l'humanité... Mais, si jamais je te perdais, quelle félicité resterait à mon pauvre cœur dégoûté de tout le reste du monde?
O Lorenzo! si tu avais vu, lorsque je retournai chez elle, avec quelle expression elle me tendit la main en me disant:
Je crois que vraiment ces deux personnes se repentent, et que, si Olivier n'avait point été malheureux, il aurait pu trouver encore un ami!
—Ah! s'écria-t-elle après avoir gardé quelque temps le silence, pour chérir la vertu et plaindre l'infortune, il faut donc avoir vécu dans la douleur!...
O Lorenzo, Lorenzo! toutes les beautés de son âme céleste resplendissaient sur son visage.
29 avril.
Je suis près d'elle, Lorenzo, et si plein de vie, qu'à peine ai-je la force de me sentir vivre. C'est ainsi que parfois, au sortir d'un profond sommeil, si le soleil frappe ma vue, mes yeux éblouis se perdent dans un torrent de lumière.
Depuis longtemps, j'ai honte de ma paresse: au retour du printemps, je me promettais d'étudier la botanique; et, en quinze jours, j'avais rassemblé plusieurs centaines de plantes, qui depuis se sont égarées. Il m'est arrivé même d'oublier mon Linné sur un des bancs du jardin ou au pied de quelque arbre; finalement je l'ai perdu, et, hier, Michel m'en a rapporté deux feuillets tout humides de rosée, et, ce matin, j'ai appris que le reste avait été déchiré par le chien du jardinier.
Thérèse me gronde: pour la contenter, je me mets à écrire; mais à peine ai-je commencé avec les plus belles dispositions du monde, que je m'arrête à la deuxième ou troisième période. Mille phrases, mille idées se succèdent dans mon esprit, je choisis, je corrige pour choisir et corriger encore; puis à la fin, accablé de lassitude, mes pensées se confondent, mes doigts abandonnent la plume, j'ai perdu mon temps, la fatigue me reste, et ma journée s'est écoulée à ne rien faire. Je t'ai déjà dit qu'écrire un livre est une chose au-dessus et au-dessous de mes forces: examine l'état de mon âme, et tu verras que c'est déjà beaucoup que d'écrire une lettre...
La sotte figure que je fais près de Thérèse lorsque je lis et qu'elle travaille! je m'interromps à chaque instant, et elle me dit:
—Poursuivez donc.
Je me remets à lire; au bout de deux pages, ma prononciation devient plus rapide, je finis par bégayer.
—Lisez donc mieux, me dit-elle.
Je continue, mais peu à peu mes yeux se détournent du livre et se fixent sur son visage d'ange; je m'arrête, le livre me tombe des mains, il se ferme... je perds l'endroit où j'en suis, et je cherche en vain à le retrouver. Thérèse voudrait se fâcher,—et elle sourit.
Ah! si je pouvais jeter toutes mes idées sur le papier au moment où elles me passent par la tête! La couverture et les marges de mon Plutarque sont remplies de notes qui ne sont pas plus tôt écrites, qu'elles me sortent de la mémoire; et, lorsque ensuite je les relis, je les trouve vides d'idées, décousues et froides. Cette habitude de noter ses pensées avant de les laisser mûrir dans l'esprit est vraiment misérable. C'est ainsi que l'on fait aujourd'hui des livres composés avec d'autres livres et qui ressemblent à une mosaïque. Et moi aussi, sans intention, entraîné par l'exemple, j'ai fait ma mosaïque. Dans un livre anglais, j'ai trouvé un récit de malheurs... et il me paraissait, à chaque phrase, que je lisais les infortunes de notre pauvre Laurette. Le soleil éclaire donc partout et toujours les mêmes douleurs sur la terre! Et moi, pour ne pas perdre tout à fait mon temps, j'ai voulu m'éprouver en écrivant les aventures de Laurette, et en détruisant précisément les parties du livre anglais qui s'y rapportent; ainsi, en ajoutant quelque chose du mien, j'aurai raconté ce qui est vrai, quoique le texte réel soit un roman. Je voulais, dans cette malheureuse créature, montrer à Thérèse un miroir de la fatalité en amour. Mais crois-tu que les maximes, les conseils et les exemples des malheurs d'autrui aient d'autres résultats que d'irriter encore nos passions? D'ailleurs, au lieu de lui raconter l'histoire de Laurette, je lui ai parlé de moi. Tel est l'état de mon âme, elle en revient toujours à sonder ses propres plaies... Au reste, je ne laisserai pas lire à Thérèse ces quelques pages, elles lui feraient plus de mal que de bien.—Lis-les, toi.—Adieu.
FRAGMENT
DE L'HISTOIRE DE LAURETTE
«Je ne sais si le ciel s'inquiète de la terre; mais, s'il s'en est jamais inquiété, et cela est possible, au reste, le premier jour où la race humaine a commencé de fourmiller, je crois qu'alors le Destin a écrit sur les livres éternels:
L'homme sera malheureux.
»Je n'ose appeler de ce jugement, parce que je ne saurais à quel tribunal, et que je me plais à le croire utile à tant d'autres races vivantes qui peuplent les mondes innombrables. Je rends grâce néanmoins à cet esprit qui, en se mêlant à l'universalité des êtres, les renouvelle sans cesse en les détruisant. En compensation de la douleur, il nous a donné les larmes, il a puni ces hommes qui, dans leur insolente philosophie, veulent se révolter contre le sort humain en leur refusant le bonheur inépuisable de la pitié.
»Si vous voyez votre semblable malheureux et pleurant, ne pleurez pas[1]. Stoïque! ne sais-tu pas que les larmes de la compassion sont plus douces pour les malheureux, que la rosée du matin ne le fut jamais pour les plantes desséchées?
»O Laurette, j'ai pleuré avec toi sur la bière de ton pauvre bien-aimé, et je me souviens que ma pitié tempérait l'amertume de ta douleur; alors, tu t'abandonnais sur mon sein; tes blonds cheveux couvraient mon visage; les larmes qui sillonnaient tes joues retombaient sur les miennes, et avec ton mouchoir j'essuyais et je ressuyais ces larmes qui, se renouvelant sans cesse, roulaient de tes yeux sur tes lèvres... Tu étais abandonnée de tous... Mais, moi,... jamais je ne t'abandonnai...
»Lorsque, t'échappant, hors de toi, tu errais sur les grèves désertes de la mer, je suivais furtivement tes pas pour te préserver du désespoir et de ta douleur; puis je t'appelais doucement par ton nom, tu t'arrêtais alors pour me tendre la main, et t'asseoir à mes côtés. La lune se levait au ciel; toi, en la suivant des yeux, tu chantais tristement. Il est des hommes qui peut-être eussent souri de ta démence; mais le consolateur des malheureux qui voit du même œil la folie et la sagesse des hommes, qui compatit également à leurs crimes et à leurs vertus, entendait peut-être ton hymne mélancolique, et faisait descendre dans ton sein quelque douce consolation. Les prières de mon cœur t'accompagnaient; les prières et les vœux des âmes attristées montent toujours au trône de Dieu. Les flots gémissaient avec un doux murmure, et la brise, en les ridant, les poussait à baiser la rive sur laquelle nous étions assis; et, toi tu te levais, et, t'appuyant sur mon bras, tu t'avançais vers cette pierre où tu croyais voir ton Eugène, et sentir sa main, et sa voix, et ses baisers... Puis tout à coup:
»—Oh! que me reste-t-il? t'écriais-tu; la guerre a éloigné mes frères... la tombe a dévoré mon père et mon amant... Abandonnée de tous... de tous!...
»O beauté, génie bienfaisant de la nature! partout où tu montres ton doux sourire, la joie éclôt, le bonheur renaît, et la volupté se répand pour éterniser la vie de l'univers... Qui ne te connaît pas, qui ne te sent pas, est à charge aux autres et à lui-même. Mais, lorsque la vertu te rend plus chère; lorsque le malheur, t'enlevant ta sérénité, t'expose aux regards des hommes, les cheveux épars et dépouillés de leur guirlande joyeuse... ah! quel est celui qui peut passer devant toi et ne t'offrir qu'un inutile regard de compassion?
»Mais, moi, Laurette, je t'offrais mes larmes, et cette retraite où tu aurais mangé mon pain et bu dans ma coupe, et où tu te serais endormie sur mon sein; tout ce que je possédais enfin: et peut-être près de moi ta vie, sans être heureuse, serait du moins demeurée libre et tranquille. L'âme dans la solitude et la paix va peu à peu oubliant ses douleurs, parce que le bonheur et la liberté se plaisent dans la simple et solitaire nature.
»Un soir d'automne,—où la lune, se montrant à peine, brisait ses rayons sur les nuages épars, qui, marchant près d'elle, la couvraient de temps en temps, et, répandus par tout le ciel, cachaient au monde les étoiles,—nous nous arrêtâmes pour regarder les feux lointains des pêcheurs et écouter les chants des gondoliers, qui, du bruit de leurs rames, troublaient le calme de l'obscure lagune. Laurette, se tournant alors, chercha des yeux son bien-aimé, et, se levant toute droite, elle fit quelques pas en l'appelant; puis, fatiguée, elle revint s'asseoir où j'étais assis. Épouvantée de sa solitude, me regardant tristement, elle sembla me dire:
»—Et toi aussi, tu m'abandonneras?
»Et alors, elle appela son chien.
»Moi!... Qui l'aurait dit jamais, que cette soirée dût être la dernière que j'eusse à passer avec elle?... Elle était vêtue de blanc, un ruban bleu rassemblait sa chevelure, et trois violettes fanées étaient attachées au tissu léger qui couvrait son sein... Je l'accompagnai jusqu'au seuil de sa porte, et sa mère, qui vint nous ouvrir, me remercia du soin que je prenais de sa malheureuse fille. Lorsque je fus seul, je m'aperçus que son mouchoir était resté entre mes mains:
»—Je le lui rendrai demain, me dis-je.
»Ses maux commençaient à s'adoucir, et peut-être... Il est vrai que je ne pouvais te rendre ton Eugène; mais j'aurais pu te tenir lieu d'époux, de père et de frère... Mes concitoyens, devenus mes persécuteurs, se réjouissant des menottes que les étrangers leur venaient mettre aux mains, proscrivirent mon nom, et je ne pus, ô Laurette, te laisser même le dernier adieu.
»Lorsque je pense à l'avenir, je ferme les yeux pour ne point le connaître; et je tremble et je laisse retourner ma mémoire vers les jours passés; je m'égare sous les arbres de la vallée, je repense au doux murmure de la mer, aux feux lointains des pêcheurs et au chant des gondoliers... Pensif, je m'appuie contre un arbre et je me dis:
—»Le Ciel me l'avait donnée, mais la fortune contraire me l'a ravie.
»Je tire son mouchoir!
»—Malheureux qui aime par ambition! mais ton cœur, ô Laurette, avait été formé par la seule nature...
»—J'essuie mes larmes, et je reprends tristement le chemin de ma demeure.
»Mais, toi, Laurette, que fais-tu maintenant?... Peut-être erres-tu sur la plage en envoyant à Dieu tes prières et tes larmes. Viens, tu cueilleras les fruits de mon jardin, tu partageras mon pain, et tu boiras dans ma coupe, et tu reposeras sur ma poitrine, et tu sentiras comme bat mon cœur de mille passions différentes; et, lorsque parfois tes douleurs se réveilleront, lorsque l'esprit sera vaincu par la passion, je viendrai derrière toi pour te soutenir au milieu du chemin, pour te guider et te ramener vers ma maison; mais je viendrai derrière toi en silence pour te laisser au moins le soulagement des larmes; je serai pour toi père et frère; mais, ô Laurette, mais mon cœur! si tu pouvais voir mon cœur!... Une larme tombe sur mon papier et efface ce que je viens d'écrire.
»Je l'ai vue autrefois toute florissante de jeunesse et de beauté, et, depuis, folle, maigrie et défigurée, je l'ai vue baiser les lèvres mourantes de son unique consolateur!... et, depuis, dans une pieuse superstition, s'agenouillant devant sa mère pour la supplier d'éloigner d'elle la malédiction que, dans un jour de fureur, elle avait appelée sur la tête de sa fille!—O Laurette, tu as laissé dans mon âme le souvenir éternel de tes douleurs! héritage précieux que je voudrais partager avec vous tous, vous qui n'avez plus d'autre consolation que d'aimer la vertu et de pleurer sur elle. Vous ne me connaissez point; mais, en quelque lieu que vous soyez, nous sommes frères. Ne haïssez pas les hommes heureux, fuyez-les...»
4 mai.
As-tu vu quelquefois, après la tempête, un rayon éclatant du soleil percer les nuages de l'orient et ranimer la terre?... Tel est l'effet que produit sur moi sa vue; j'étouffe mes désirs, je condamne mes espérances, je pleure sur mon égarement, je ne l'aimerai plus, je ne la verrai plus... J'entends une voix qui m'appelle traître, et cette voix est celle de son père! Je m'élève contre moi-même, je sens se réveiller dans mon cœur une vertu qui m'épure, presque un remords enfin, et me voilà affermi dans ma résolution... affermi plus que jamais!... et puis tout à coup Thérèse paraît. A l'aspect de son visage, toutes mes illusions reviennent, mon âme change et s'oublie elle-même, et se perd dans la contemplation de sa beauté.
8 mai.
«Elle ne t'aime pas, et, quand même elle voudrait t'aimer, elle ne le pourrait encore.» C'est vrai, Lorenzo; mais, si je consentais à m'arracher le voile des yeux, je n'aurais plus, je le sens, qu'à les fermer du sommeil éternel, puisque sans cette angélique lumière la vie ne serait plus pour moi que terreur... le monde que chaos... et la nature qu'une nuit sombre et déserte... C'est éteindre les flambeaux qui éclairent le théâtre, et désenchanter les spectateurs, tandis qu'on pourrait, en ne baissant qu'à demi la toile, leur laisser au moins l'illusion... «Mais l'illusion te sera fatale,» me dis-tu.
Eh! que m'importe, si la réalité m'assassine?...
J'entendais, un dimanche, le curé faire un reproche à ses paroissiens de ce qu'ils s'enivraient, et il ne s'apercevait pas comme il empoisonnait, pour ces malheureux, la consolation d'oublier, dans l'ivresse du soir, les fatigues de la journée, de ne plus sentir l'amertume de leur pain trempé de sueurs et de larmes, et de ne pas penser à la rigueur et à la faim dont les menace le prochain hiver.
11 mai.
Sans doute que la nature ne peut se passer de notre globe et de la race tracassière qui l'habite; car, pour assurer la conservation de tous, et les retenir dans une réciproque fraternité, elle a créé chaque homme tellement égoïste, qu'il désirerait volontiers l'anéantissement de l'univers pour vivre plus certain de sa propre existence, et demeurer le maître solitaire de toute la création. Pas une seule génération ne s'est, depuis que le monde existe, écoulée dans la paix; la guerre fut toujours l'arbitre des droits, et la force la dominatrice des siècles; ainsi l'homme, ouvertement ou en secret, est toujours l'implacable ennemi de l'humanité. En veillant à sa conservation par tous les moyens, il seconde le vœu de la nature, qui a besoin de l'existence de tous, et les descendants de Caïn et d'Abel, quoiqu'ils imitent leurs premiers parents et se frappent les uns les autres, vivent et se propagent.
Or, écoute:
J'ai accompagné, ce matin, Thérèse et sa sœur à la maison d'une de leurs connaissances qui est venue passer l'été à la campagne. Je croyais rester avec elles; mais, par malheur, j'avais, depuis la semaine passée, promis au chirurgien d'aller dîner avec lui; et, si Thérèse ne m'en avait fait souvenir, pour te dire vrai, je l'avais entièrement oublié. Je me suis donc mis en chemin une petite heure avant midi; mais, écrasé de chaleur, je me suis, à moitié route, couché sous un olivier. Au vent d'hier, qui était hors de saison, a succédé aujourd'hui une insupportable chaleur, et j'étais là au frais, et pensant comme si j'avais déjà dîné, lorsqu'on tournant la tête, j'aperçus un paysan qui me regardait avec colère.
—Que faites-vous là? me dit-il.
—Vous le voyez, je me repose.