CHOIX
DE
CONTES ET NOUVELLES
TRADUITS DU CHINOIS
PAR THÉODORE PAVIE
PARIS
LIBRAIRIE DE BENJAMIN DUPRAT,
RUE DE CLOITRE-SAINT-BENOIT, 7
1839
A
MONSIEUR STANISLAS JULIEN,
MEMBRE DE L'INSTITUT, PROFESSEUR DE LANGUE ET DE
LITTÉRATURE CHINOISE ET MANTCHOU AU COLLÈGE ROYAL
DE FRANCE.
TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
De son respectueux Elève,
THÉODORE PAVIE.
AVERTISSEMENT.
Au point où en sont aujourd'hui les études orientales, ce qu'on attendrait d'elles, ce serait sans doute quelque chose de mieux qu'un volume de nouvelles et de contes.—Les Chinois d'ailleurs ne font pas entrer dans le domaine de leur littérature des ouvrages d'une aussi mince importance, et la magnifique bibliothèque des Empereurs exclut de ses rayons de simples histoires, des romans d'imagination, bons tout au plus à occuper les loisirs d'un étudiant. Pour nous, moins capables de juger et moins à même de faire un choix, nous avons lu avec un certain plaisir et comme délassement de travaux plus sérieux, ces récits un peu dédaignés: après les avoir parcourus, nous avons senti le désir de les étudier plus à fond, puis bientôt l'envie de les traduire, dans l'espoir que peut-être, tout en passant sous le joug d'une langue étrangère, ils ne perdraient pas la gracieuse naïveté qui les distingue dans l'original.
D'ailleurs, même en écrivant les ouvrages les plus futiles au premier abord, les Chinois s'inspirent presque toujours d'un fait historique, d'une légende, d'un axiome emprunté à l'une de leurs trois religions; et ces collections de nouvelles si abondantes, si multipliées, formées à des époques diverses, traversant ainsi les siècles sans nom d'auteur, pourraient à la rigueur se comparer à tant d'autres recueils anonymes du même genre, vers ou prose, communs à toutes les nations, et qui sont d'ordinaire la plus fidèle et la plus piquante peinture des mœurs et des croyances du peuple chez lequel ils ont pris naissance.
Aussi, dans le but de varier les tableaux, et de faire passer sous les yeux du lecteur plusieurs exemples de ce style facile et soigné, qui témoigne du goût des Chinois pour les contes et les nouvelles, nous avons puisé à des sources différentes, que nous croyons devoir faire connaître ici:
LES PIVOINES, placées en tête du volume, appartiennent au recueil intitulé Kin-Kou-Ky-Kwan (Faits remarquables, anciens et modernes). Le même conte se trouve aussi dans les Histoires à réveiller le monde, dont la bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire incomplet: cet ouvrage, qui semble un extrait des meilleures collections de ce genre, a fourni de plus le conte fantastique des RENARDS-FÉES.
La nouvelle de l'illustre poète de la dynastie des Tangs, LY-TAI-PE, laquelle peut être considérée comme historique (jusqu'au dénouement toutefois), est empruntée au Kin-Kou-Ky-Kwan déjà cité, ainsi que celle du LUTH BRISÉ qui termine le volume.
C'est du roman bouddhique Sy-Yeou-Ky, Voyage dans l'Ouest, (c'est-à-dire dans l'Inde, quand ce sont des Bouddhistes chinois qui parlent) qu'ont été tirés les deux épisodes: LE BONZE SAUVÉ DES EAUX et LE ROI DES DRAGONS.
Ils forment, dans deux éditions dissemblables en plusieurs points, le neuvième chapitre de ce roman trop long et trop diffus pour être traduit en entier, mais très riche en détails géographiques et en aventures curieuses. Malheureusement l'exemplaire in-8° de la bibliothèque de l'Arsenal est fort défectueux.
Enfin, LE LION DE PIERRE est aux yeux des Chinois une cause célèbre. Elle se trouve dans le Long-Tou-Kong-Ngan, recueil des plus fameux jugements de Pao-Chy, réunis sous la forme de trente deux histoires plus ou moins merveilleuses. Ce petit volume, très rare et imprimé à Canton, sous le règne de l'Empereur actuel Tao-Kwang, fait partie de la rare collection de M. le professeur Stanislas Julien qui a bien voulu nous le communiquer.
Malgré le grand soin apporté à cette traduction, nous sommes loin de croire notre travail irréprochable. Les personnes qui s'occupent de la langue chinoise savent toutes quelles insurmontables difficultés se rencontrent inopinément au milieu des textes les plus simples, et combien de pièges sont cachés au coin de chaque page. Ce sont toujours des lettrés qui écrivent, et ils se gardent bien d'épargner les allusions historiques, les expressions poétiques ou consacrées, les sentences religieuses qu'amènent chemin faisant la suite du récit. Maintes fois il nous eût fallu renoncer à ce travail, quelque facile qu'il paraisse à de plus expérimentés, si nous n'avions eu pour secours les conseils du savant professeur dont nous suivons les leçons: enfin grâce à ses vastes connaissances, à son habileté infaillible devant laquelle tout obstacle disparaît; grâce à sa bienveillante complaisance toujours active, toujours prête à venir au-devant de l'élève en danger et à le soutenir en dépit de ses découragements, nous avons pu réunir ce petit faisceau d'histoires éparses et le présenter au public.
Peut-être avons-nous trop présumé de nos forces et tenté avant l'heure: toutefois nous nous consolerions un peu en songeant que, dans des ouvrages de fantaisie et d'imagination, les erreurs n'ont pas un résultat bien grave. Ces pages sont donc un essai, le fruit de quelques années de lecture et d'étude; car sans être aussi inextricable qu'on l'a pensé long-temps, la langue chinoise, mystérieuse et sévère, ne cède que peu à peu aux plus persévérants efforts. Le chemin qui conduit à la connaissance de cet idiome est long et pénible, et ne saurait se parcourir tout d'un trait; il faut donc s'arrêter quelque fois pour prendre haleine.
Arrivé à cette première halte, encore bien rapprochée du point de départ, nous adressons non sans effroi, ces Nouvelles, et ces Contes, ces Épisodes, ce mince volume enfin, à la classe impartiale de lecteurs que n'effraie ou n'indispose ni l'étrangeté d'un mot inconnu, ni la bizarrerie capricieuse de l'imagination chinoise.
[TABLE]
[Les Pivoines, conte]
[Le Bonze Kay-Tsang sauvé des eaux, histoire bouddhique]
[Le Poète Ly-Taï-Pe, nouvelle]
[Le Lion de Pierre, légende]
[La Légende du Roi des Dragons, histoire bouddhique]
[Les Renards-Fées, conte Tao-Sse]
[Le Luth brisé, nouvelle historique]
LES PIVOINES [1],
CONTE.
Sous le règne de Jin-Tsong[2], de la dynastie des Song Méridionaux, au village de Tchang-Yo, situé à deux lys[3] de la porte orientale de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme dont le nom de famille était Tsieou et le petit nom Sien. Il descendait d'une famille de cultivateurs; quelques arpents de terre et une cabane couverte en chaume composaient son patrimoine: sa femme était morte sans lui laisser d'enfant.
Dès sa jeunesse, Tsieou-Sien aimant avec passion planter les fleurs et semer les fruits, avait abandonné complètement la culture de ses terres pour se livrer tout entier à son passe-temps favori. Si, après bien des recherches, il obtenait une fleur rare, alors sa joie était plus grande que s'il eût ramassé sur sa route une pierre précieuse. Vous accompagnait-il dehors pour une affaire très importante, quand chemin faisant se présentait quelqu'un qui possédât un jardin, sans s'informer même si cela plaisait ou non au maître de la maison, Tsieou-Sien le suivait d'un air riant, entrait flâner dans son parterre et demandait avec instance la permission de voir à loisir. Quand c'étaient des fleurs et des arbres ordinaires, et qu'il avait lui-même dans son jardin, si cependant à cette époque tout était épanoui, il se faisait un grand plaisir d'y revenir. Mais y avait-il une fleur extraordinaire, une fleur qui lui manquât ou qui fût déjà passée chez lui; alors, sans penser à autre chose, il négligeait toutes les occupations du moment, restait attaché à cette plante sans pouvoir la quitter, et oubliait chaque jour de rentrer dans sa demeure. Aussi l'avait-on surnommé Hoa-Tchy (le Fou des fleurs). Rencontrait-il un marchand qui eût des plantes précieuses, sans songer à s'assurer s'il avait sur lui de quoi payer, il fallait absolument qu'il achetât; et lorsqu'il était sans argent, il se dépouillait de ses vêtements et les laissait en gage.
Aussi certains marchands, bien au fait de la bizarrerie de Tsieou-Sien, en prenaient occasion d'augmenter leurs prix; et celui-ci ne faisait aucune difficulté de payer les choses au-dessus de leur valeur. D'autres encore, gens de mauvaise foi, exploitaient à leur profit la passion de Tsieou-Sien: ils s'en allaient chercher de toutes parts de belles fleurs, les coupaient, puis, à l'aide d'un peu de boue, dissimulant l'absence de racines, ils trompaient ce pauvre homme qui n'en achetait pas moins. Mais, chose extraordinaire, il avait à peine remis en terre ces plantes mutilées, qu'elles redevenaient vivantes.
Les jours et les mois s'étant accumulés, Tsieou-Sien était parvenu à former un grand jardin, renfermé par des treillages de bambous; sur cette haie factice, l'églantier, le putchuk, l'hibiscus, le chèvre-feuille, le calycanthe, le corchorus, le bouton d'or s'appuyaient en confondant leurs rameaux; et tout autour de l'enclos, l'althæa, la balsamine, l'amaranthe, la ketmie à fleurs changeantes, le pavot et bien d'autres plantes couvraient le sol. On y voyait aussi le glaïeul doré, le lis, l'œillet qui fleurit au printemps et celui qui fleurit en automne, l'ipomée, le lychnis couronné, la pivoine en arbre[4] et une foule de fleurs impossible à énumérer. Au printemps elles jetaient, même à quelque distance hors de l'enclos, un éclat pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Partout on voyait des plantes rares, et l'une était à peine fanée qu'une autre commençait à s'ouvrir.
En face du soleil était disposée une porte en bois à deux battants; après avoir passé cette porte, on trouvait une double haie de bambous, aux deux côtés de laquelle s'élevait une rangée de cyprès, très rapprochés, pour servir d'abri. Cette allée conduisait à trois salles couvertes en chaume; mais malgré ces grossiers éléments, elles étaient élevées, spacieuses, bien aérées, et recevaient des fenêtres une lumière abondante. Dans l'appartement principal était suspendu un petit tableau sans nom d'auteur; les lits, les tables et les autres meubles, tous en bois uni, se faisaient remarquer par un brillant et une propreté extraordinaires: on eût balayé le sol sans rencontrer un atome de poussière. Par-derrière, il y avait encore d'autres jolis petits appartements, dont la chambre à coucher faisait partie.
Or, comme nous l'avons dit, toutes les fleurs sans exception décoraient ce jardin, elles y brillaient en abondance; dans les quatre saisons elles se succédaient à l'envi, et les huit divisions de l'année n'étaient qu'un éternel printemps. On y voyait donc:
«Le prunier qui lève une tige luisante; la vanille dont le parfum se trahit dans l'ombre; le thé qui inspire de belles rimes, le prunier sauvage qui secoue peu à peu sa riche parure; l'amandier dont les pluies printanières doublent l'éclat; la matricaire qui brave la rigueur des gelées; l'immortelle des eaux à l'écorce glacée, au corps de jade; la pivoine, ornement de la terre, et dont l'arôme vient des cieux; l'hémérocalle toujours debout sur les degrés de marbre; le lotus argenté, abondant au milieu des bassins; la pæonia dont rien n'égale le parfum et la beauté; la grenade fière et pompeuse qui n'a pas de rivale; la canelle qui exhale au souffle de la brise une odeur dérobée à la lune; l'hibiscus à la grâce sévère comme les bords neigeux du fleuve Kiang; le poirier à la fleur pure et blanche ainsi que la lune au milieu de la nuit; le pêcher aux pétales rouges, éclatant comme s'ils reflétaient le soleil; la mussænda dont les boutons, pareils à des diamants, sont nommés précieux; le calycanthe qui embaume avec son calice ouvert en carré comme la clochette de pierre; le poirier du Japon, souverain dans les palais de l'occident; le daphné, si beau avec ses bordures dorées; la rose panachée, l'azalea pareils à des écharpes aux nuances vaporeuses, la petite prune Yo-Ly, surnommée le ballon de soie brodée.
On ne saurait décrire toutes ces plantes, ces arbres mêlant leurs magnifiques couleurs, ces mille fleurs qui répandent en foule leur éclat et leur parfum. »
En dehors et précisément en face de cette haie, se trouvait un lac appelé Tchao-Tien-Hou (l'Etang du Soleil levant), et vulgairement, la Pièce d'eau du Nénuphar (Ho-Hoa-Tang). La perspective en était ravissante, en toutes saisons; que le soleil parût ou que la pluie tombât, c'était toujours même beauté. Tsieou-Sien avait amassé de la terre et formé une digue sur le rivage; là étaient plantés, dans toute la longueur du lac, des pêchers et des saules. A chaque retour du printemps, quand brillait le rouge des fleurs et le vert des feuilles, c'était un coup-d'œil aussi charmant que celui du lac Sy-Hou[5]. La rive était complètement entourée d'hibiscus; et au milieu des eaux apparaissaient des nénuphars magnifiques; quand ils venaient à s'épanouir, les fleurs, ouvertes par milliers, donnaient au lac l'aspect d'une nuée étincelante: c'était un parfum à enivrer les promeneurs.
On allait dans de petits bateaux à rames cueillir des châtaignes d'eau, et la voix des chanteurs retentissait comme le bruit de la brise et des flots. Lorsqu'il s'élevait un vent oblique, les bateliers s'exerçaient volontiers à traverser le lac à la voile, et passaient d'une rive à l'autre, comme s'ils eussent eu des ailes. Sous les saules, les pêcheurs abritaient leurs barques et faisaient sécher leurs filets; ceux-ci se livraient à des jeux, ceux-là travaillaient aux instruments de la pêche; les uns, après avoir bu, se couchaient à la proue des nacelles, les autres se défiaient à la nage: le bruit joyeux des cris et des chants ne cessait jamais. Des passants, qui prenaient plaisir au milieu des nénuphars, se promenaient sur des bateaux peints, en jouant de la flûte, par troupes nombreuses; puis quand le ciel était devenu obscur, ils s'en retournaient en ramant; et les dix mille lumières de leurs lanternes étaient telles, qu'il était difficile de ne pas les confondre avec la clarté des étoiles et l'étincelle des vers luisants.
Vers le milieu de l'automne, quand le vent qui porte la gelée a commencé à souffler, et que les arbres des forêts se teignent d'une nuance dorée et violette, les hibiscus et les saules du rivage, mêlés aux plantes de toutes couleurs, dérobaient aux regards les limites du lac. Au milieu des roseaux, les oies sauvages et les grues réunies en troupes poussaient leurs cris vers les nuages, et leurs voix tristes faisaient une impression profonde. Au temps de l'hiver, quand des nuées roses se pressent sur le ciel, la neige[6] sautillait et dansait, le ciel et la terre se confondaient en une même teinte: c'était pendant toute l'année un ravissant paysage que les paroles ne peuvent exprimer.
Il y a des vers qui en font foi:
Dans le lac Tchao-Tien, les eaux semblent toucher la
voûte des cieux;
Sans que personne leur marque la mesure, les pêcheurs
chantent en cueillant les lotus;
Peu à peu une foule de plantes et de fleurs magnifiques
s'y sont multipliées à l'infini;
Chaque jour le maître du lieu vient se reposer en face de
son jardin et de son lac.
Mais rentrons dans les limites de notre récit. »—Tsieou-Sien, levé chaque jour de grand matin, lavait les fleurs et enlevait les feuilles tombées; il puisait de l'eau pour arroser, et vers le soir il les rafraîchissait une seconde fois. Y en avait-il une près de s'ouvrir, tout hors de lui, il chantait et dansait; tantôt il faisait chauffer une coupe de vin, tantôt il faisait bouillir une tasse de thé, et s'inclinant vers ses fleurs avec de profondes révérences, il faisait devant elles des libations, en répétant par trois fois: Fleurs, soyez heureuses! puissiez-vous vivre dix siècles! Ensuite, assis à leurs pieds, il vidait son verre en le savourant goutte à goutte. Lorsque le vin lui avait monté l'imagination, il chantait et sifflait au gré de sa fantaisie; puis, quand la fatigue le prenait, faisant d'une pierre son oreiller, il s'endormait à la racine de ses plantes. Ainsi, depuis le moment où le bouton se cache encore jusqu'à celui où il est bien ouvert, il demeurait à poste fixe dans son parterre: l'éclat trop vif du soleil desséchait-il une fleur, à l'aide d'un petit balai de millet, il l'aspergeait d'eau fraîche; lorsque la lune brillait, il passait toutes les nuits sans se coucher; et venait-il à souffler un vent nuisible, tombait-il une pluie violente, Tsieou-Sien endossait son habit d'écorce, déployait son parasol et parcourait le jardin pour tout examiner en détail; s'il y avait une branche lésée, il l'étayait avec un roseau; au milieu même de la nuit, il se relevait à plusieurs reprises pour faire son inspection.
Quand enfin tout était passé, fané, c'étaient, pendant bien des jours, des soupirs qui allaient jusqu'aux larmes; il ne pouvait se séparer de l'objet de ses affections. Ramassant donc les fleurs tombées, il les essuyait délicatement avec le balai de millet, et les déposait sur des bassins de faïence; après en avoir bien nourri ses regards, jusqu'à ce qu'elles fussent entièrement desséchées, il les plaçait dans des cruches très propres, et faisait en leur honneur une seconde libation de thé et de vin. Comme il eût été trop cruel pour Tsieou-Sien de les jeter, il prenait alors avec tendresse ses cruches pleines, et les allait enfouir sous un grand amas de terre: il appelait cela «enterrer les fleurs ».
Les pétales que la pluie avait salis, il les lavait trois ou quatre fois dans une eau limpide, et les plongeait ensuite respectueusement dans le lac: cela s'appelait «baigner les fleurs ».
Monter sur les arbres et cueillir les branches fleuries, destinées à fructifier, voilà deux choses qui lui avaient toujours singulièrement déplu; et il avait coutume de formuler sa pensée par ce raisonnement:—Dans toute l'année, les fleurs n'ont qu'une fois à s'épanouir; sur quatre saisons, elles n'en prennent qu'une pour elles, et sur cette saison même il ne leur revient que quelques jours. Après avoir souffert les alternatives cruelles de trois saisons, quand elles ont enfin obtenu la bienfaisante température des quelques jours qui leur sont accordés, vous les voyez danser au gré de la brise et venir au-devant de vous en souriant, comme des hommes satisfaits dont l'attente est remplie. Mais si on les tourmente, si on les maltraite violemment, avec quelle facilité ne sera pas détruit en un matin ce qui, à si grande peine, avait obtenu quelques jours à vivre? Oh! si les fleurs pouvaient parler, n'exhaleraient-elles pas des soupirs de douleur!
Et d'ailleurs, pendant ce rapide instant d'éclat «si d'abord le bouton a été épargné, dans la suite, au milieu de leur plus grande beauté, les fleurs ont à souffrir des calamités auxquelles elles ne résistent pas long-temps: les insectes les percent, les abeilles cueillent leur suc, les oiseaux les becquètent, les vers les piquent, le soleil les brûle, le vent les secoue, le brouillard les fatigue, la pluie les bat. C'est donc à l'homme qu'il est réservé de les défendre, c'est à lui d'en prendre pitié.
Si au contraire, par un caprice condamnable, il les coupe et les mutile, comment supporteront-elles ce traitement?—Voyez: c'est du germe que se développe la racine de la plante, de la racine sort la tige; la partie la plus robuste constitue le tronc, la plus faible, les branches; ce tronc et ces branches, on ne sait combien d'années il faudra pour leur accroissement. Aussi à l'époque des fleurs, patiemment attendue, quel délicieux spectacle ces plantes présenteront à l'homme! De quelle beauté ne se pareront-elles pas à ses regards! Si donc vous les coupez, la fleur détachée de la branche ne pourra plus y être replacée, la branche arrachée du tronc ne pourra plus y chercher son appui: tel un homme mort qui ne peut être rappelé à la vie, un supplicié dont on ne peut racheter le châtiment. Ah! si les fleurs parlaient, ne verseraient-elles pas des larmes d'indignation!
D'autres personnes encore qui coupent les fleurs, s'en vont tout simplement chercher les plus belles, préférant les branches mieux garnies; puis les plantent dans un vase, les étalent sur une table, soit pour alimenter un instant la joie parmi les convives, et les exciter à boire, soit pour orner pendant un jour la toilette d'une jeune fille: comme si les convives ne pouvaient savourer le même plaisir en admirant la fleur sur sa tige, comme si la toilette des jeunes filles ne devait pas emprunter tout son éclat au talent de l'artisan! Celle branche coupée, c'en est une de moins sur l'arbre; et le tronc ainsi mutilé pourra-t-il prolonger son existence avec la même vigueur, et renouveler chaque année l'incessant spectacle dont il réjouit vos regards? D'ailleurs, au milieu de ces fleurs épanouies, il se trouve parfois des boutons encore fermés, pauvres êtres qui meurent d'une mort prématurée.
On voit aussi des gens qui, étrangers à tout sentiment d'affection envers les plantes, montent sur les branches pour cueillir les fleurs, jetant les mauvaises, gardant les bonnes; ils les donneront au premier passant qui les leur demandera; ou bien ils s'en iront en les semant sur leur route, sans même détourner la tête; ainsi, victime d'une injustice, un homme meurt sans pouvoir obtenir de vengeance. Si les fleurs avaient le don de la parole, n'exprimeraient-elles pas leur ressentiment!
Tsieou-Sien avait donc eu toute sa vie pour règle constante de ne cueillir jamais une fleur, de ne jamais toucher un bouton. Lorsque, par exemple, il se trouvait dans le jardin d'un étranger, c'était avec amour qu'il examinait chaque fleur, et il serait resté volontiers tout le jour plongé dans cette contemplation. Si le maître du lieu, prétextant la richesse de son parterre, voulait cueillir une fleur pour la lui donner, Tsieou criait au meurtre, et n'y consentait d'aucune façon. Il arrivait également que des voisins curieux venaient chez lui dans l'intention de faire un bouquet; tant que Tsieou ne les voyait pas, cela passait, mais s'il s'en apercevait, il les engageait deux ou trois fois à cesser; et quand ils ne tenaient pas compte de ses avertissements, Tsieou inclinant respectueusement sa tête, faisait de grandes politesses, intercédait du fond de son cœur pour ses pauvres plantes. Aussi, bien qu'on l'appelât le Fou des fleurs, on était vraiment touché de sa sincère bonhomie; car dès qu'on s'abstenait de tourmenter les objets de son affection, il se confondait en saluts et en remerciements.
Les domestiques avaient bien envie parfois de gagner quelques deniers aux dépens de l'enclos, mais Tsieou aimait mieux leur donner de l'argent; et s'ils profitaient de son absence pour prendre quelque chose, le maître ne manquait pas de voir à son retour la tige endommagée, et alors, pénétré de douleur et de compassion, il appliquait un peu de boue sur la blessure; c'est ce qu'il appelait «traiter les fleurs ».
A cause de tous ces motifs, depuis qu'il était retiré dans ce jardin, Tsieou n'en accordait pas volontiers l'entrée; les parents et les amis qui demandaient à le voir, obtenaient difficilement une réponse favorable; il ne les laissait pénétrer qu'après leur avoir fait ses recommandations, et, comme s'il eût redouté pour ses fleurs l'effet d'un air nuisible, il exigeait qu'on les regardât à distance: s'approcher était chose défendue. Quelqu'un profitait-il de ce que Tsieou était occupé ailleurs pour dérober une fleur, celui-ci ne tardait pas à le remarquer; alors son front se colorait, son visage devenait pourpre; il poussait de grands soupirs d'impatience, murmurait quelques imprécations, et pour ce téméraire le jardin restait à jamais fermé. Dans la suite, connaissant bien le caractère bizarre de Tsieou, chacun s'abstenait de toucher même une feuille.
D'ordinaire, les plantes touffues et les arbres épais sont la retraite des animaux et les oiseaux y font leurs nids: aussi dans ce lieu, rempli à la fois de fleurs et de fruits, ils se trouvaient en bien plus grand nombre encore. Tant qu'ils se bornaient à manger les fruits, c'était peu de chose; mais s'ils se laissaient aller à becqueter et à endommager les fleurs, Tsieou-Sien arrivait avec du millet et du grain qu'il plaçait dans un endroit bien net, afin que ces animaux le mangeassent; il leur adressait des prières dont ces êtres privés de raison comprenaient clairement le sens: chaque jour bien repus, ils abaissaient leur vol et sautillaient délicatement parmi les fleurs, et sans plus jamais becqueter une seule baie, ils chantaient d'une voix flexible et harmonieuse.
Les fruits étant aussi respectés, le verger en contenait une foule d'espèces d'un volume, d'un goût et d'une beauté remarquables. A l'époque de la maturité, Tsieou faisait d'abord une offrande au génie des fleurs, n'osant toucher qu'après cette oblation aux productions de son jardin; puis il envoyait à la ronde à tous ses voisins les prémices de sa récolte. Le surplus était confit, et c'était là son revenu de chaque année.
Comme il avait goûté le charme des fleurs, Tsieou-Sien, malgré ses cinquante ans, ne ressentait ni fatigue ni affaiblissement, il était au contraire bien portant, robuste et alerte. Vêtu d'habits très simples, usant d'une nourriture frugale, il vivait dans l'aisance et dans le contentement de son sort, possédait encore du superflu et savait venir au secours des pauvres du village. Aussi il n'y avait personne dans le voisinage qui ne lui témoignât du respect; on l'appelait Monsieur Tsieou[7], et lui-même se désignait par le nom du Vieillard qui arrose son jardin (Kouan-Youen-Seou).
Les vers disent:
Le matin, il arrosait son jardin, le soir il l'arrosait encore,
A force de soins, il y fit éclore cent plantes rares et précieuses;
Quand elles étaient fleuries, il ne pouvait en rassasier ses
regards,
Et il tenait tant à son parterre, qu'il aimait mieux le contempler
à loisir que d'aller prendre du repos.
Ici l'histoire se divise.—Dans la ville de Ping-Kiang, dont ce village de Tchang-Yo était voisin, vivait un jeune homme d'une famille de mandarins, appelé Tchang-Oey. C'était un individu corrompu, astucieux, cruel, tyrannique et arrogant. Plein de confiance dans l'influence de sa famille, il s'occupait uniquement à opprimer ses voisins, à les épouvanter par ses violences, et à vexer les gens de bien sous divers prétextes; et quand une fois il avait entrepris quelqu'un, il lui suscitait jusqu'au bout de dangereuses affaires, se faisant un jeu de le ruiner de fond en comble: alors seulement il lâchait sa victime. Une troupe de valets, d'esclaves, vrais loups, vrais tigres, accomplissait ses volontés. Beaucoup d'autres vauriens aussi, sans être sous la dépendance de Tchang-Oey, restaient nuit et jour dans sa compagnie, formant ainsi une troupe occupée à chercher en tous lieux l'occasion de nuire et à faire naître les désastres sur ses pas. Combien de personnes avaient eu à souffrir de leur despotisme!
Or, contre toute attente, il se trouva un personnage pire encore, qui n'eut pas de peine à saisir et à battre vertement ce méchant homme. Tchang-Oey alla porter plainte devant les tribunaux, mais son adversaire fit tant de ses pieds et de ses mains, qu'il le déjoua et porta même une plainte contre lui. Alors, pour dissimuler sa honte et son affront, Tchang emmena avec lui cinq ou six domestiques de sa maison et une bande de mauvais sujets, avec lesquels il s'en alla à la campagne passer son chagrin. Or, cette maison de plaisance se trouvait précisément située au village de Chang-Yo, non loin de la demeure du vieux Tsieou-Sien.
Un jour donc après le déjeuner, et ils avaient bu au point d'être à moitié ivres, Tchang-Oey et les siens firent par hasard une promenade dans le village, et ne tardèrent pas à se trouver en face du jardin de Tsieou-Sien. Ils aperçoivent par-dessus la haie des fleurs brillantes qui réjouissent le regard; tout autour sont des arbres répandant un épais ombrage. D'une voix unanime ils demandent à qui appartient ce jardin si frais et si élégant: un domestique leur répond que ces plantations font partie de l'enclos de Monsieur Tsieou, celui-là même que l'on appelle le Fou des fleurs. En effet, ajouta Tchang-Oey, j'ai entendu dire qu'il y a dans les environs de ma maison de campagne une personne de ce nom, un certain Tsieou qui possède une collection de plantes rares et de belles fleurs; puisque c'est là sa demeure, que n'entrons-nous? C'est que, interrompt le domestique, mon maître est un peu bizarre; il ne permet guère que l'on voie son jardin. Pour tout autre, c'est possible, reprend Tchang-Oey, mais pour moi, cette défense peut-elle avoir lieu? Et aussitôt il pousse la porte.
A cette époque les pivoines étaient en pleine fleur. Tsieou avait à peine fini d'arroser; assis dans le parterre, avec une cruche de vin et deux plats couverts de fruits, il commençait à remplir son verre; il n'avait pas eu le temps de le vider trois fois depuis qu'il se livrait à cet innocent plaisir, lorsque le bruit des portes roulant sur leurs gonds frappa son oreille: il laisse là son vin, court vers la porte, regarde et voit cinq ou six personnes debout devant lui. La fumée du vin monte au cerveau de Tsieou; il s'imagine que ce sont en effet des curieux qui sont venus pour voir son jardin, mais les arrêtant à la porte, il leur adresse cette question: Que demandent ces Messieurs? Ne savez-vous pas qui je suis, vieillard? répond Tchang; je suis connu dans la ville sous le nom de Tchang-Yâ-Nouy (Tchang de l'intérieur du palais). La maison de campagne qui est ici près, et qu'on appelle Tchang-Kia, appartient à ma famille; j'ai appris que vous possédez une multitude de belles fleurs, et je viens tout exprès pour les admirer. J'observerai à sa Seigneurie, répliqua le vieillard, que je n'ai rien de curieux maintenant: ce sont des pêchers, des abricotiers que vous voyez ici, et rien de plus; tout est fané; il n'y a plus rien du tout que cela.
Tchang-Oey se mit à regarder de travers le vieux jardinier, et s'écria: Qu'a-t-il donc, ce vieillard? y a-t-il un si grand mal à regarder des fleurs? vous me répondez qu'il n y a plus rien: est-ce que je veux vous les manger? Non vraiment, reprit encore Tsieou-Sien, le vieux Chinois n'en impose point à votre Seigneurie: en vérité, tout est fini.
Tchang-Oey n'était pas homme à écouter tout cela. Il s'avance donc, ouvre brusquement les bras, et pousse au milieu de la poitrine le vieillard, qui, assez peu solide sur ses pieds, chancelle, trébuche, est jeté à l'écart; et toute sa bande entre tumultueusement. Le pauvre jardinier voit qu'il a affaire à des vauriens abusant de leur force, et il est contraint de leur livrer passage. Puis il ferme la porte de l'enclos, va chercher le vin et les fruits qu'il a laissés à terre, et se tient auprès des jeunes gens, les accompagnant dans leur promenade.
Or, parmi les plantes nombreuses du jardin, les pivoines seules étaient épanouies. On compte cinq espèces remarquables de cette fleur qui est la reine des parterres; ce sont: l'étage d'or, le papillon vert, la richesse du melon d'eau, le lion bleu scintillant, et la tête du grand lion rouge. Mais la ville de Lo-Yang, dans le Ho-Nan, fut la première de l'empire qui posséda la belle variété nommée Yao-Hoang-Kouey (l'Elégant génie doré) dont un seul pied vaut mille des autres.
Peut-être demanderez-vous pourquoi cette ville eut ce privilège? Ecoutez: sous la dynastie des Tang, vivait la reine Wou-Sse-Tien, princesse d'une conduite fort irrégulière. La fantaisie lui prit d'aller se promener pendant l'hiver dans le parc, derrière le palais, et elle écrivit les quatre vers suivants:
Demain matin, je me promènerai dans le parc:
Que la chaleur aille rapidement l'annoncer au printemps,
Et que toutes les fleurs s'épanouissent dans une nuit,
Sans attendre que la brise du matin ait soufflé.
C'est que la princesse avait la puissance de commander à la nature, et les fleurs n'osant résister à ses ordres, dans une nuit les boutons parurent et s'épanouirent. Le lendemain la reine monta sur son char pour se rendre au parc, et vit mille fleurs de toutes couleurs, de toutes nuances, dont l'éclat éblouissait les regards. La pivoine seule, par un sentiment de dignité, ne consentit pas à flatter bassement la jeune magicienne, qui, quand elle en eût voulu une seule feuille, n'eût pu la trouver. Wou-Sse-Tien, furieuse, se hâta d'exiler la fleur rebelle à Lo-Yang: et voilà pourquoi les pivoines de cette ville lèvent un front radieux parmi toutes celles de l'empire.
Mais revenons à Tsieou-Sien. Les pivoines étaient placées en face de la chaumière, tout autour de la balustrade de pierre qui bordait l'étang; et dans toute la longueur s'élevait un petit appareil en bois, recouvert d'un rideau de toile, destiné à protéger les plantes contre l'ardeur du jour. Les plus hautes tiges avaient bien dix pieds de hauteur, et les plus basses six à sept. Les plus grandes de ces fleurs ressemblaient à un bassin de cuivre rouge; et l'éclat étincelant des couleurs qu'elles reflétaient dans leur ensemble ravissait les regards.
Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes, et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs, il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour aller en respirer l'odeur de plus près.
Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère, mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit: Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard, la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos vêtements.
Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé; le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en silence.
La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois, dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement le jeune seigneur?—Ces paroles retentirent bien douloureusement aux oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre? Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous, vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre reconnaissance!
Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses jambes, et il ne put remuer.
Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non, pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un billet, et l'envoyer au préfet du département.»
Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter en une minute, au galop.
Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain donc.
Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta: Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité; cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs, ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout, qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.
Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois, tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.
Quel détestable vieillard, s'écrièrent tous en chœur les amis de Tchang-Oey. Sa Seigneurie cueille des fleurs, qu'y a-t-il donc là de si grave? Parce que vous prenez de grands airs, croyez-vous que vous lui ferez peur et que vous l'en empêcherez; et les voilà tous qui s'en vont en désordre cueillir les pivoines.
Le pauvre vieillard, hors de lui, implorait le secours du ciel; il avait lâché Tchang-Oey, et il prodiguait sa vie pour arrêter le pillage. Mais tandis qu'il attaquait à droite, il ne pouvait avoir l'œil à gauche. En une minute, bien des fleurs avaient été enlevées. Tsieou-Sien, accablé de chagrin, se mit à injurier cette troupe désordonnée: Bandits, canaille, vous franchissez sans motif le seuil de ma porte pour venir m'injurier, me vilipender; vous voulez ce jardin qui est ma vie, et pourquoi faire? Alors s'élançant vers Tchang-Oey, il le pousse avec une violence terrible. Le jeune homme avait trop bu, ses jambes n'étaient pas solides, et il roula à terre la tête la première.
Les amis de celui-ci crièrent à l'infamie; sa Seigneurie est renversée!—Laissant là les fleurs, ils se précipitèrent sur le vieillard pour le frapper. Mais parmi eux se trouvait un homme d'un âge plus mûr, qui songeant aux cinquante ans dont Tsieou-Sien était chargé, craignit que ces fous ne s'exposassent à de fâcheuses affaires en battant un vieillard: il calma ses compagnons. Tchang-Oey était remis sur pied.
Mais cette chute n'avait fait que remuer la bile qu'il portait dans le cœur; il court et brise les boutons avec acharnement, le sol en est jonché de toutes parts. Ce n'est pas assez, il saule au milieu des pivoines et les foule aux pieds: quelle pitié! de si belles fleurs!
Le vieillard a châtié d'un bras robuste cette troupe ivre et
méchante;
Ces charmantes fleurs ont en un instant cessé d'exister:
Comme si elles eussent péri victimes du vent et de la grêle,
Elles pleuvent en désordre comme un nuage de pourpre,
sans que personne les recueille.
Dans son indignation, Tsieou-Sien invoquait le ciel et la terre: tout le jardin était bouleversé. Les voisins entendant les cris et les gémissements qui sortent de l'enclos, s'y rendent en masse, et ils voient cette troupe de scélérats occupés à couvrir la terre de débris de fleurs et de branches. Les habitants du village manifestent leur surprise, s'avancent vers les jeunes gens pour les engager à cesser leur œuvre de destruction, et demandent ce que tout cela veut dire. Au milieu d'eux il y avait deux ou trois fermiers de Tchang-Oey, qui abandonnèrent le parti du vieillard pour celui de ses ennemis; leur premier sentiment s'évanouit, leur colère se calma, et ils accompagnèrent jusqu'à la porte leur maître qui criait: Vous l'avez entendu, ce scélérat de vieillard l'a dit devant vous, il m'a bien cédé son jardin, aussi je l'ai épargné; mais qu'il n'ajoute pas un mot, ou je lui apprendrai à mesurer ses paroles! Et là-dessus il partit en manifestant la haine qu'il avait dans le cœur.
Paroles d'ivrogne, dirent les gens du village qui s'aperçurent bien que le jeune seigneur avait bu, paroles d'ivrogne, dites sans intention! Alors ils retournèrent vers le vieillard et le firent asseoir sur les marches de la cour, cherchant à consoler le pauvre jardinier qui s'abandonnait à l'expression de sa douleur; puis ils prirent congé de lui et eurent l'attention de fermer la porte de l'enclos.
Chemin faisant, les uns, surpris de l'obstination avec laquelle ce vieillard avait toute sa vie refusé l'entrée de son jardin, se mirent à dire: Ce vieux Monsieur est vraiment d'une originalité, d'une bizarrerie inexcusable; voila ce qui lui attire de semblables affaires. L'expérience d'un premier malheur le garantira sans doute d'un second. Cependant d'autres, doués d'une raison plus éclairée, disaient aussi: Ne proférez pas des paroles si opposées aux principes de la justice; les anciens avaient coutume de dire: «La culture demande une année, et la fleur ne se montre que pendant dix jours. »—Le curieux, frappé de leur éclat, s'écrie: Ah! les belles plantes!—et voilà tout. Mais comprend-il tous les soins, toutes les peines de celui qui les a mises en terre? Si vous ignorez les travaux qu'exige cette profession, ne vous étonnez pas au moins que le cultivateur en les voyant enfin couvertes de fleurs, ressente pour elles de la tendresse et de la compassion.
Mais revenons à notre vieillard: il n'avait pu s'éloigner de ses fleurs mortes; courant vers elles, il les recueillit dans sa main et se mit à les examiner avec soin. Il les vit foulées aux pieds, flétries, maltraitées, arrachées de leur tige, salies, souillées de boue. Accablé de douleur, il s'écria: O fleurs que j'ai toute ma vie tant aimées et si bien protégées! Moi qui n'eusse pas voulu toucher une seule de vos feuilles, pouvais-je prévoir le malheur qui vient de fondre sur vous!
Ainsi il se lamentait, lorsque derrière lui se fit entendre une voix humaine qui disait: Tsieou-Sien, qu'as-tu donc à te désoler ainsi? Tsieou-Sien se détourne, et il voit devant lui une jeune fille de seize ans environ, gracieuse et belle, vêtue avec goût et simplicité. Le vieux jardinier ne connaissait nullement cette jeune personne. Il suspend le cours de ses larmes et lui adresse cette question: Qui êtes-vous donc, Mademoiselle, et qu'est-ce qui vous amène ici?
Je suis, répond la jeune fille, votre proche voisine; j'ai appris que vous avez dans votre jardin de magnifiques pivoines en pleine fleur, et je viens tout exprès pour les admirer: il est à croire qu'elles ne sont pas encore fanées. A ce mot de pivoines, Tsieou-Sien se mit à sangloter de nouveau. Quelle triste aventure vous est donc arrivée, demanda la jeune fille, que vous vous désolez ainsi? Et le pauvre jardinier lui raconte les violences exercées par le jeune seigneur. C'est là, reprend-elle en souriant, la cause de vos chagrins! vous serait-il agréable que les fleurs reparussent sur leur tige? Mademoiselle, répond Tsieou, ne vous jouez pas de moi: quand la fleur a quitté la branche, est-il un moyen de l'y replacer? Mes ancêtres, ajouta la jeune inconnue, m'ont transmis un art magique au moyen duquel je puis opérer ce prodige; j'ai réussi toutes les fois que j'en ai fait l'essai.
A ces mots la douleur de Tsieou se changea en joie; et il s'écria; Quoi! est-il bien vrai que vous possédiez cet art surnaturel? Et pourquoi pas, répond la jeune fille? Le vieillard était tombé à ses pieds et lui exprimait ainsi sa reconnaissance: Mademoiselle, daignez employer cet art magique; il sera au-dessus des forces du vieux Chinois de vous en témoigner sa gratitude, mais à chaque fleur qui s'épanouira il ira vous inviter à la venir voir.
A lieu de me remercier ainsi, reprit l'inconnue, allez puiser un peu d'eau. Le vieillard s'empresse d'obéir, mais il lui revient à l'esprit ces pensées: Possède-t-elle cette magique puissance? ah! non—-Voyant mes larmes et ma douleur, cette jeune fille est venue se rire de moi: pourtant, elle m'est tout à fait étrangère; qui l'a donc amenée près de moi? Non, elle mérite toute confiance.... Et il se hâte d'emplir sa cruche d'une eau limpide, puis retourne la tête;—cependant, la jeune fille a disparu, et toutes les fleurs ont repris leur place sur les tiges, il n'en est pas resté une seule oubliée à terre.
Précédemment, chacune d'elles avait une couleur distincte, et maintenant, il y a cela de changé que la rouge est marbrée, celle d'une nuance plus pâle porte au fond de son disque une teinte foncée; chaque pied réunit les cinq couleurs, et les voilà toutes plus brillantes, plus étincelantes qu'auparavant.
Il y a des vers qui en ont perpétué la mémoire:
On dit que ces fleurs ayant été mutilées et traînées dans la
boue,
Une jeune immortelle lui apparut, qui connaissait l'art de
les ressusciter;
Il était plein de foi, il était avancé dans la vertu: aussi
il a su concilier l'affection des objets inanimés.
Les imbéciles, qui se riaient du Fou des fleurs!
Partagé entre la joie et une surprise mêlée de crainte, Tsieou s'écrie: Je ne croyais pas que cette jeune demoiselle fût une si habile magicienne! Il faut que je retourne dans le parterre; et, laissant là son eau, il s'avance pour lui adresser ses remerciements. Il fait le tour du jardin, cherche par ici, cherche par là.—Aucune trace de la jeune inconnue! Par où s'en est-elle donc allée, se dit-il à lui-même?—Décidément je vais retourner à la porte, l'attendre au passage, pour lui demander de me communiquer cet art magique. Et il prend sa course vers la porte, mais elle était fermée; et tandis qu il l'ouvre, il aperçoit, assis à l'entrée même, ses deux voisins de droite, Hou-Kong et Tan-Lao, occupés à regarder les pêcheurs du village qui faisaient sécher leurs filets au soleil.
Dès qu'ils voient le jardinier, les deux vieillards se lèvent et le saluent, en disant: Nous avons appris l'injustice que Tchang-Oey a commise à votre égard; comme nous nous rendions aux champs, nous n'avons pas pu nous informer des détails de cette affaire.
Oh! n'en parlons plus, reprit Tsieou-Sien; j'ai eu à souffrir les mauvais traitements d'une troupe de débauchés insolents, mais il est venu une jeune demoiselle qui, à l'aide d'un secret magique, a su tout rétablir; et elle est partie avant que j'aie pu lui adresser une parole de remerciement. Vous avez dû voir, vous autres, de quel côté elle est passée.
Ces paroles étonnèrent singulièrement les deux voisins: A-t-il jamais existé de moyen d'opérer un pareil prodige, s'écrièrent-ils? Et quand dites-vous que cette jeune fille s'en est allée?—A l'instant même, répondit Tsieou.—Nous étions très bien placés pour la voir sortir, et personne n'a remué par ici: quelle jeune fille avez-vous donc vue? Cette réponse jeta quelque hésitation dans l'esprit du vieux jardinier. Puisque c'est ainsi, pensa-t-il, ce ne peut être qu'un esprit immortel qui est descendu du ciel. Mais comment donc a-t-elle remis vos fleurs sur leur tige, demandèrent les deux amis? Tsieou-Sien leur raconta ponctuellement tout ce qui était arrivé; et ceux-ci, avouant qu'il y avait là-dedans quelque chose de surnaturel, demandèrent à aller s'assurer du prodige par leur propres yeux.
Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands miracles par le secours de la magie.
Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous. Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit; à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent qu'il avait grandement raison.
Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé, il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il l'ouvrit à deux battants.
Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village, hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.
Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey, qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs, il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la troupe se mit en marche.
Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment, disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.
En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis de Tchang.—Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes, extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient sourire aux passants.
Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit être à moi.—Mais quel est donc ce fameux plan?—Le voici, reprit Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.
Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette affaire.
Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers. En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin, il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey, grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à l'arrière-garde avec ses amis.
Le chef des recors pénétra dans le jardin: Tsieou-Sien, persuadé que c'était un amateur venu pour contempler ses pivoines, n'y prit pas garde. Mais toute la bande courut sur lui en poussant des cris, et on le garrotta comme un malfaiteur. Le vieillard criait aussi de toute sa force: Quel crime a donc commis le vieux Chinois, Messieurs? j'espère que vous le lui ferez au moins savoir!—Mais les sbires le chargeaient d'imprécations, l'appelant sorcier, bandit, et sans autre explication, ils l'entraînèrent hors du jardin.
A cette vue, les voisins frappés de stupeur, accoururent en foule pour connaître la cause de cette conduite.—Qu'est-ce que vous demandez? leur répondit le chef de l'escouade; son crime n'est pas léger, et peut-être même que, vous autres habitants du village, vous en avez votre part. Les paysans stupides, effrayés par ces grands mots, n'eurent plus dans le cœur que de la crainte au lieu de zèle; et ils se dispersèrent précipitamment, redoutant encore de se trouver compromis. Hou-Kong et Tan-Lao, amis intimes et de vieille date du pauvre jardinier, se hasardèrent seuls à suivre de bien loin pour voir où tout cela devait aboutir.
Or, Tchang-Oey, resté en arrière avec les siens, attendit que le propriétaire fût sorti, et s'étant assuré par une inspection minutieuse qu'il n'y avait plus personne dans le jardin, il en ferma la porte, et se rendit en hâte au tribunal.
Le commandant des alguazils avait fait mettre le vieillard à genoux au milieu de la salle. Le pauvre Tsieou, prosterné sur les dalles, regardait tout autour de lui, et ne rencontrait pas un visage connu, mais il ignorait que les geôliers, soudoyés par son ennemi, s'apprêtaient à le torturer! En effet, ils apportèrent les instruments de supplice et attendirent.
Le grand-juge commença son interrogatoire d'une voix menaçante:—-Quel audacieux sorcier êtes-vous donc, vieillard, pour avoir osé dans ce pays abuser les cent familles par des artifices magiques? Si vous avez des complices, avouez-le sincèrement. Celui qui au milieu de l'obscurité entend éclater une bombe, sans savoir d'où elle est venue, n'est pas plus surpris que ne le fut Tsieou-Sien, en entendant ces mots. Il répondit donc pour s'excuser: J'ai toute ma vie habité le village de Tchang-Yo; il ne s'y trouve point de sorciers comme il peut y en avoir ailleurs; je ne sais vraiment pas de quels artifices magiques il est question. Mais ces jours passés, ajouta le juge, vous avez employé la magie pour remettre sur la tige les fleurs brisées, et vous avez le front de nier!
Le texte de l'accusation fit voir clairement au vieillard que le trait avait été lancé par Tchang-Oey; il raconta donc en détail la manière dont son ennemi s'était comporté dans l'intention de s'emparer du jardin, et la visite de la jeune immortelle. Mais il ne songeait pas que le juge était trop obstiné pour ajouter foi à ce récit. Combien de gens, reprit le magistrat, en souriant, ont respecté les immortels et pratiqué la vertu sans avoir pu réussir à obtenir la visite des esprits; et vous, parce que vous avez pleuré vos fleurs, voilà qu'un être céleste consent à descendre du ciel. Au moins en partant il eût dû laisser son nom, afin qu'on pût le connaître! Est-ce qu'il s'en est allé sans faire d'adieux? Celui qui cherche à tromper par des paroles aussi artificieuses est bien évidemment un magicien; cela va sans se dire.
Aussitôt s'étançant des deux côtés, les geôliers répondent tous ensemble à la voix du juge; pareils à une troupe de tigres, ils entourent brusquement le prisonnier, et vont lui serrer les pieds et les mains. Ils étaient sur le point de commencer la torture, lorsque le juge, saisi d'un étourdissement subit, faillit rouler au bas du tribunal; sa tête et ses yeux sont troublés par des vertiges; il ne peut demeurer sur son siège. Il ajourne donc au lendemain la suite de l'affaire, après avoir ordonné aux geôliers de conduire en prison le patient, chargé de la cangue.
Tsieou-Sien, pleurant et sanglotant, s'en allait donc en prison sous l'escorte des gardiens, lorsque Tchang-Oey se présente à ses regards. Seigneur Tchang, s'écrie-t-il, je ne vous ai jamais, avant ce jour, donné aucun sujet de me haïr; je n'ai jamais été votre ennemi: pourquoi donc m'accabler de la sorte, et pourquoi chercher à m'arracher la vie? Mais le jeune seigneur, sans répondre, se joignit à Tchang-Pe et au reste de la bande, fit une pirouette et s'en alla.
Les deux vieillards, Hou-Kong et Tan-Lao, vinrent au-devant de leur ami pour savoir ce qui s'était passé au tribunal. Quand ils en furent informés, ils lui dirent: C'est évidemment une injustice dont vous êtes victime, mais cela n'aura pas de suite; demain, nous tous habitants du village, nous signerons une pétition en votre faveur, et nous nous porterons caution; rassurez-vous!
Ce que vous désirez faire serait bien utile, répondit Tsieou-Sien en gémissant ... et les geôliers l'interrompirent par des injures: Allons, canaille de prisonnier, tu pleures au lieu d'avancer!—Et le vieillard arrêtant ses larmes, entra dans le cachot. Les voisins allèrent chercher du vin et des mets qu'ils déposèrent à la porte de la prison; mais qui d'entre les geôliers aurait eu la complaisance de lui faire passer ces vivres? Il les prirent pour eux, et s'en régalèrent.
A la nuit, le pauvre jardinier fut étendu sur la planche qui sert de lit aux prisonniers; là, plus mort que vif, garrotté de manière à ne pouvoir allonger les pieds ni les mains, dans l'amertume de sa douleur il se livrait à ces pensées. Aurais-je pu prévoir qu'en rendant la vie à mes fleurs, cette jeune immortelle donnait à mon cruel ennemi l'occasion de me tyranniser ainsi? O jeune immortelle, si tu as pitié de Tsieou-Sien, viens donc, viens sauver ses jours en péril; je suis résolu à quitter le monde pour entrer dans la vie religieuse.
Ces paroles l'agitaient encore lorsqu'il vit la même immortelle qui s'avançait doucement devant lui. Aussitôt il crie vers elle: Puissante immortelle, sauvez votre jeune frère, sauvez-le, en grâce! Tu veux donc que je t'arrache à ce danger, répondit la jeune fille; et à un signe de sa main, la cangue se défit et tomba d'elle-même.
Le prisonnier se glissa en rampant jusqu'aux pieds de sa libératrice, et frappant la terre de son front: Quel est le nom de la puissante immortelle? lui demanda-t-il. Je suis, répondit celle-ci, le génie qui préside aux jardins, sous les ordres de la reine Tchy-Wan-Mou. Elle a eu pitié de toi en faveur de ta tendresse pour les fleurs; et c'est ce qui l'a engagée à rétablir les pivoines sur leurs tiges, bien éloignée de croire que des gens pervers dussent tirer de là occasion de te calomnier. Puisque cette infortune vient fondre sur toi au milieu de ta carrière, dès demain Tchang-Oey, qui détruit les plantes et nuit aux hommes, sera enlevé du milieu des vivants. L'esprit qui préside aux fleurs en a fait un rapport au maître du ciel, et il a retranché la somme des jours que ce méchant avait à vivre. Les compagnons qui secondaient ses vues éprouveront aussi de grands malheurs. Pour toi, pratique avec zèle les vertus qui conduisent à prendre place parmi les immortels, et, dans quelques années, je te ferai passer dans une autre condition d'existence.
Le vieux jardinier frappait la terre de son front: Oserais-je, dit-il, demander à Mademoiselle quelle est cette pratique de vertu qui rend immortel?—Les voies sont diverses, répondit la jeune fille céleste, il faut au moins que tu en connaisses les bases. Par ta profonde tendresse envers les fleurs tu as acquis des mérites, et désormais c'est par les fleurs que tu arriveras à l'accomplissement de cette voie, c'est-à-dire, au perfectionnement qui rend immortel. Nourris-toi de fleurs, et tu pourras avec ton propre corps t'élever dans les airs.—Et elle lui enseigna la manière dont il devait se vêtir et se nourrir.
Après avoir incliné son front jusque dans la poussière pour remercier l'envoyé céleste, Tsieou se leva, mais il ne vit plus la jeune fille. Il allonge la tête, il regarde: elle est sur le mur de la prison, et lui fait signe de la main. Viens, dit-elle, monte et suis-moi, nous sortirons d'ici. Le vieillard se met donc à grimper; mais toute la puissance de son élan ne le conduit qu'à moitié de la muraille. Il reprend haleine et arrive peu à peu jusqu'au sommet; puis au-dessous de lui il entend le tam-tam des soldats en patrouille et des voix qui crient: Le magicien est échappé, arrêtez-le, arrêtez-le!—Tsieou est saisi d'effroi, il se trouble, ses mains ont perdu leurs forces, ses jambes fléchissent, il tombe à terre; et revenu de son trouble, il s'éveille sur son lit de douleur! Cependant ces paroles entendues dans le rêve sont gravées dans son esprit, nettes et intelligibles, il se voit tiré d'affaire, son cœur se dilate; car on dit:
«Celui qui ne nourrit en son cœur aucun sentiment d'égoïsme, comprend clairement que les immortels sont les arbitres des événements. »
Ce fut une grande joie pour Tchang-Oey de voir que le magistrat avait reconnu le vieux jardinier coupable de sorcellerie. Ce vieillard, dit-il avec ironie, à des bizarreries bien étranges: il a la bonté de passer toute cette nuit entière sur le lit de douleur, tout exprès pour nous laisser libres de nous réjouir dans son jardin. Ces jours passés, ajoutèrent ses amis, l'enclos appartenait encore au vieux jardinier, nous n'avons pas pu y prendre complètement nos ébats; mais aujourd'hui il est devenu la propriété de votre noble Seigneurie, il faut nous y livrer à l'ivresse du plaisir.
Tchang-Oey goûta leur avis: toute la troupe sortit de la ville; et après avoir ordonné aux domestiques de préparer un festin, ils s'acheminèrent vers le but de leur promenade. La porte est ouverte, on entre; les voisins, loin d'être rassurés en voyant Tchang-Oey, restent silencieux et n'osent dire mot. La bande joyeuse, précédée de son chef, arrive devant la cabane;... pas une seule pivoine n'est restée sur sa tige; c'est comme au jour où ils les ont brisées, elles sont répandues à terre en désordre et jonchent le sol.
Tous les jeunes gens crient au miracle. Mais Tchang-Oey prend la parole; D'après ce que je vois, ce misérable possède évidemment des secrets magiques, autrement, comment en moins de douze heures aurait-il pu opérer une transformation si complète. Est-ce que ce seraient les immortels qui les auraient abattues? Certainement, répondit un de ces jeunes gens, il a su que votre Seigneurie voulait se récréer parmi les fleurs, voilà pourquoi il s'est amusé à nous jouer ce mauvais tour. Puisqu'il lui a plu de nous faire des tours de magie, ajouta Tchang, hé bien! nous nous réjouirons au milieu des fleurs tombées.—Aussitôt on étend à terre des tapis, on place les nattes, et chacun s'étant assis, on s'abandonne à la joie et aux excès de l'orgie. Insensiblement le repas s'était prolongé jusqu'à l'heure où le soleil pâlit dans l'ouest. Il n'y avait personne qui ne fût à moitié ivre, lorsque tout-à-coup il s'élève un tourbillon impétueux. Or, ce tourbillon
Agite et secoue les plantes choisies qui se sont multipliées
devant le vestibule,
Et ces herbes flottantes qui s'épanouissent à la surface des
eaux,
La tempête hurle comme une troupe de tigres affamés,
Et siffle à travers les pins de la forêt.
Cette terrible trombe soufflant sur les fleurs éparses, elles se relevèrent en une seconde, mais transformées en petites demoiselles hautes d'un pied. Quel prodige! s'écrièrent les amis de Tchang singulièrement effrayés. Ils parlaient encore, quand ces petites apparitions s'étant agitées à la rencontre du vent, devinrent subitement de grandes demoiselles au visage gracieux, belles à voir, portant sur leurs vêtements tout l'éclat des fleurs; elles errent réunies en troupe en face des jeunes gens, qu'un tel miracle plonge dans une muette stupeur.
Parmi ces jeunes filles, il y en avait une habillée de rouge, qui prit la parole: Nous toutes, qui sommes sœurs, habitons ce lieu depuis plus de dix ans: montrons-nous reconnaissantes de la tendresse que nous a témoignée Tsieou-Sien en nous défendant toujours. Quoi donc! il a été en butte aux oppressions de quelques vils esclaves et cruellement tyrannisé par eux; ils l'ont même, par leurs calomnies, jeté dans un péril où ses jours sont menacés, et cela dans le criminel espoir de s'emparer de ce jardin: nos ennemis et les siens sont devant nos yeux. Mes sœurs, ne réunirons-nous pas nos efforts pour les châtier; et en faveur de notre vieil ami, ne laverons-nous pas aussi la honte de l'injure dont ces impies l'ont abreuvé! Que vous en semble, mes sœurs? Toutes les jeunes filles témoignèrent leur assentiment:—Oui, il faut se mettre à l'œuvre, et que chacune de nous fasse en sorte de se bien cacher. A peine avaient-elles fini de parler, que toutes élèvent à la fois leurs larges manches et les agitent en l'air; ces manches, longues de plusieurs pieds, produisirent un vent terrible, une trombe impétueuse et glacée qui pénétrait la chair.
Ce sont des démons, s'écrièrent alors les jeunes débauchés, occupés à boire; et laissant là les coupes du festin, ils cherchent à sortir de l'enclos; chacun s'enfuit sans songer à son voisin. L'un heurte les pieds contre les marches de l'escalier, l'autre a le visage fustigé par les branches des arbres; celui-ci tombe, se relève pour courir, et retombe encore. Ce désordre dura long-temps; puis, quand tout fut un peu calmé, on songea à faire un recensement de la troupe: Tchang-Oey et son client Tchang-Pe étaient tous les deux absents. Lorsque la trombe souffla, le crépuscule était assez sombre: ils se dirigeaient vers la maison, aussi empressés que s'il se fût agi de conserver leur vie; et tous ils s'en allaient en courant, la tête baissée sur leur poitrine, découragés et honteux.
Les domestiques hors d'haleine se décident à appeler quelques vigoureux garçons de ferme, et s'en vont de concert, avec des lanternes, faire des recherches dans le jardin. Sous un épais bosquet de grands arbres, une voix lamentable se fait entendre, on approche la lumière, c'est Tchang-Pe. Embarrassé dans sa course par une racine, il a eu la tête brisée en tombant, et ses blessures trop graves ne lui permettent pas de se relever. Deux des fermiers l'emportent à la maison.
On continue de parcourir l'enclos; mais en tous lieux règne un calme parfait: les mille voix des bosquets sont silencieuses, les pivoines sous leur tonnelle sont fleuries comme auparavant; pas une seule n'est tombée. Dans la salle champêtre au contraire, les coupes et les plats sont renversés en désordre, le vin est répandu et coule dans la poussière. Les jeunes gens sont forcés d'avouer qu'il y a là un miracle. On s'occupe donc de recueillir les vases du festin, puis de faire encore une recherche avec la plus grande attention. Le jardin n'était pas grand: il est visité en entier, quatre ou cinq fois; mais hélas! on ne découvre aucune trace du jeune patron! Quoi! ce tourbillon l'aurait-il enlevé! Ces démons femelles l'auraient-ils avalé! Dans quelle retraite inconnue est-il donc caché? On fait une nouvelle perquisition: mais enfin, que faire?—Aller passer la nuit chez soi....
Après avoir bien réfléchi et examiné, ils allaient sortir, lorsque à la porte voici venir d'autres gens qui entrent avec des flambeaux: c'étaient tout simplement Hou-Kong et Tan-Lao, les deux amis du jardinier dépossédé, qui, vaguement instruits de la rencontre des jeunes gens avec les démons et de la disparition de Tchang-Oey, arrivaient pour voir ce qu'il en était. Les fermiers racontent la chose, et les deux vieillards, saisis d'une grande frayeur, les engagent à ne pas se retirer. Restez, disent-ils, nous allons nous joindre à vous et recommencer les recherches. On s'en occupa donc avec une scrupuleuse attention, à l'aide de lanternes; mais leur zèle était à bout et ils s'en allèrent en soupirant. Messieurs, dirent alors les deux vieillards, si vous ne revenez pas ce soir, nous vous prions de vouloir bien fermer les portes; il ne reste personne pour garder, et la responsabilité pèsera toute entière sur nous qui sommes les voisins. Mais les hôtes du jeune seigneur, serpents sans tête, incapables de marcher, n'avaient plus comme la veille la parole hautaine: C'est bien, nous nous en rapportons à vous, répondirent-ils; et ils se dispersèrent.
A peine étaient-ils dehors qu'ils entendent au bas du mur, du côté de l'est, un des fermiers qui criait: Sa Seigneurie est ici. Tous se précipitent à la fois. Tenez, ajoute le paysan, en faisant signe de la main, il y a quelque chose qui pend à cet acacia; n'est-ce pas le bonnet de notre maître?—C'était bien lui.—On éclaire le long du mur, et à quelques pas de là, à l'angle oriental, dans un détour formé par l'enceinte, se trouve une fosse remplie d'immondices, au milieu de laquelle est un homme, planté tout droit, les jambes en haut, la tête en bas. Tout le monde reconnut les bottes et les vêtements du jeune seigneur. L'odeur de cette fosse était insupportable; tandis qu'on s'occupait de retirer le corps de Tchang-Oey, les deux vieillards adressaient secrètement des prières à Bouddha. Puis ils se joignirent aux autres voisins et se retirèrent.
Les fermiers chargèrent sur leurs épaules le cadavre du maître et allèrent le laver dans l'étang; quelqu'un partit annoncer cette nouvelle à la maison de campagne. Petits et grands s'abandonnèrent à la douleur; et le corps, déposé dans un cercueil, fut rendu à la terre; nous l'y laisserons.
Les blessures que Tchang-Pe avait reçues à la tête étaient très graves: il expira à la cinquième veille de la nuit. Ainsi les mauvaises actions ont leur récompense.
Deux scélérats qui ont quitté le monde,
Ce sont deux démons méchants qui descendent dans les enfers.
Le lendemain, le grand juge, remis de son indisposition, se rendit au tribunal pour reprendre l'affaire de Tsieou-Sien; mais un employé du palais vient lui annoncer que l'accusateur Tchang-Oey et le dénonciateur Tchang-Pe sont morts tous les deux dans la nuit, et il raconte tous les évènements de cette fatale soirée. Le juge effrayé ne peut ajouter foi à cette aventure, lorsque, quelques minutes après, il voit venir le chef du village, qui, escorté de tous les habitants de Tchang-Yo, lui présente une pétition signée des cent familles, dans laquelle les faits sont exposés avec exactitude et établissent en outre que toute sa vie Tsieou-Sien, rempli de tendresse pour les fleurs, s'est livré à la pratique de la vertu; qu'il n'est rien moins que sorcier; que Tchang-Oey, cherchant à s'emparer illicitement du jardin et à perdre le vieillard, a suscité contre lui une accusation calomnieuse; mais qu'enfin la providence a pris parti pour l'innocent. Tout ce qui s'était passé dans cette affaire était rapporté avec le plus grand détail et la plus grande précision.
Le vertige dont il avait été saisi la veille avait déjà donné au juge quelque soupçon, et il avait eu l'idée de l'injustice de cette accusation; dès-lors, ce doute se changea en certitude, et sa joie fut grande de ne pas avoir encore employé la torture. Il ordonna de tirer de prison Tsieou-Sien et de l'introduire dans la salle du tribunal, où il fut rendu à la liberté. Puis il lui remit un arrêté marqué de son propre sceau, pour être affiché à sa porte. Ce décret défendait aux promeneurs de causer un dommage quelconque aux fleurs et aux arbres.
Toute l'assemblée salua en s'inclinant jusqu'à terre, et Tsieou-Sien adressa à ses voisins de sincères remerciements. Les deux vieillards ouvrirent les portes de l'enclos et firent leur entrée avec le vieux jardinier, A la vue des pivoines aussi belles, aussi épanouies que jamais, Tsieou fut profondément ému. On lui apporta du vin pour achever de dissiper ses terreurs: lui-même répondit à l'empressement de ses amis par un banquet, et il y eut quelques jours de fêtes, dont nous ne parlerons pas.
Depuis lors, Tsieou-Sien se mit à manger chaque jour des fleurs. Insensiblement il s'y accoutuma, renonça à toute chose rôtie au feu. Ses fruits confits il les vendit, et cet argent fut employé en aumônes. Dans quelques années, ses cheveux redevinrent noirs, sa physionomie reprit la fraîcheur de la jeunesse.
Un jour, c'était le 15e de la 8e lune, le temps était magnifique, le ciel si pur qu'on n eût pu apercevoir un nuage dans toute l'étendue de l'horizon; Tsieou-Sien était assis, les jambes croisées, auprès de ses fleurs. Tout-à-coup une brise de bon augure souffle doucement, il s'élève une vapeur étincelante comme l'éclat des flambeaux: on entend, dans l'espace, des chants et de la musique, un parfum surnaturel embaume l'atmosphère; des phénix bleus, des cigognes blanches s'ébattent et voltigent. Peu à peu, en face de la maison, apparaît la jeune immortelle, debout au milieu d'un nuage. A ses côtés flottent des étendards couverts de pierres précieuses, et un grand nombre d'autres jeunes filles, immortelles aussi, l'entourent, tenant en main des instruments de musique.
Le vieillard se prosterne dans la poussière, et la jeune déesse qui préside aux fleurs lui parle en ces termes: Tsieou, le cercle des mérites que vous aviez à acquérir est rempli; j'en ai fait mon rapport au maître du ciel, qui a daigné ordonner qu'en considération de l'amour que vous avez toujours ou pour les fleurs, et du soin que vous en avez toujours pris, parmi les hommes, vous soyez enlevé aux demeures célestes. Celui qui aime et protège les fleurs augmente sa félicité; celui, au contraire, qui leur cause du dommage et les détruit, attire sur soi de grandes calamités.
Tsieou-Sien, frappant la terre de son front, témoigna sa reconnaissance à la jeune fille assise dans l'espace, puis, obéissant aux ordres des immortels, il monta sur le nuage. Bientôt, chaumière, fleurs, arbres, tout s'éleva lentement vers les cieux, dans la direction du sud.
Les deux vieillards Hou-Kong et Tan-Lao, ainsi que tous les habitants du village, se prosternèrent avec respect; ils virent long-temps encore Tsieou-Sien qui, du milieu de son nuage, leur faisait des signes d'adieux.—Puis tout disparut.
Cet endroit a changé son nom en celui de Ching-Sien-Ly, le village de l'Immortel qui monte aux cieux. On l'appelle aussi le village des Cent Fleurs.
Comme le maître du jardin avait toujours chéri les fleurs,
Obéissant à sa voix, les immortels descendaient le visiter;
Sa cabane, ses plantes, ses arbres ont été enlevés au ciel
avec lui:
Le Tao-Sse Hoay-Nan n'a pas besoin de purifier l'or par
le feu.
[1] Il s'agit de la pivoine en arbre (Pæonia arborea)
[2] Il monta sur le trône en 1023.
[3] Dix lys font une lieue.
[4] Ici plusieurs noms de plantes sont omis; comme elles sont désignées par des dénominations poétiques, il en résulte une difficulté de plus à établir la synonymie, qui d'ailleurs n'est pas entièrement connue.
[5] Le père Athanase Kirchère, dans sa Chine illustrée, dit, en parlant de ce lac célèbre: «Il a 40 milles d'estenduë, et sans entrer dans la ville, flotte néant moins le long des murailles et les arrouse,... ce qui a donné aux habitants occasion de faire beaucoup de canaux qui prennent l'eau de cette petite mer, et la conduisent bien avant dans la ville, et de bastir de chaque côté de ces canaux des temples, des monastères, des palais, des collèges, etc. » Ce lac est situé dans le Tche Kiang.
[6] En chinois, l'expression poétique qui désigne la neige est: Lo-Hoa, les six fleurs.
[7] Tsieou-Kong.
[8] Environ 22,500 francs.
[LE BONZE KAY-TSANG]
SAUVÉ DES EAUX.
HISTOIRE BOUDDHIQUE
La ville de Tchang-Ngan[1], dans le Chen-Si, est le lieu où les Empereurs ont successivement établi leur cour, depuis les Tcheou, les Tsin et les Han jusqu'à nos jours. Elle est partagée entre trois îles étincelantes comme des écharpes brodées, huit bras de rivières baignent ses murs: aussi jouit-elle d'une grande célébrité.
Quand Taï-Tsong, de la dynastie des grands Tang, prit les rênes du gouvernement, il data de l'année Tching-Kwan[2]. Or, la 13e année de son règne, l'Empire jouissait d'une paix profonde; les huit provinces payaient le tribut et les quatre mers reconnaissaient la souveraineté de la Chine.
Un jour, Taï-Tsong était sur son trône; les magistrats civils et militaires, réunis autour de lui, achevaient de faire leur cour, lorsque le ministre Oey-Tching sortit des rangs des courtisans et s'adressant à l'Empereur: «Aujourd'hui, dit-il, que le calme le plus parfait est rétabli dans le royaume, que les huit provinces sont pacifiées et tranquilles, il serait bon d'ouvrir, conformément aux lois de l'antiquité, un concours général, et d'y appeler les lettrés recommandables par leur sagesse et leurs lumières; afin de choisir parmi eux et de tirer parti de leurs capacités, pour ramener le peuple à la vertu.—La proposition de mon digne ministre est pleine de raison, répondit Taï-Tsong. »
Aussitôt il rendit un décret qui fut promulgué dans toutes les villes, dans tous les districts, dans toutes les provinces et jusque dans les camps. Il portait que les lettrés initiés à la lecture des livres classiques, capables d'en pénétrer le sens et de le développer avec clarté, et de présenter les trois compositions pour le doctorat, eussent à se rendre au concours général de la capitale.
L'ordonnance impériale parvint au pays de Haï-Tcheou. Un jeune homme nommé Tchin-Ngo, dont le titre honorifique était Kwang-Jouy (le Bouton brillant), aperçut cette affiche à la porte du palais. De retour chez lui, il dit à sa mère Tchang-Chy: «Un édit émané du trône proclame un concours dans la province du sud, afin de pouvoir, d'après le résultat de l'examen, employer les lettrés, selon leurs vertus et leurs talents. Votre fils a le désir de s'y présenter; s'il obtient une magistrature ou un grade quelconque, il donnera de l'éclat à son nom, se mariera et élèvera des enfants qui soutiendront l'honneur de sa famille. Votre fils est tout décidé; seulement, il tenait à consulter sa mère avant de partir.
—«Mon fils, répondit Tchang-Chy, vous êtes versé dans la connaissance des livres classiques: pendant l'enfance on étudie, et arrivé à l'âge mûr on tire parti de son savoir; ainsi, il faut aller comme les autres à cet examen. Mais durant le voyage soyez attentif à ce que vous ferez, et si vous obtenez quelque emploi, revenez au plus vite vers votre mère. »
Kwang-Jouy ordonna aussitôt à ses domestiques de tout disposer pour le départ, puis, après avoir pris congé de sa mère, il se mit en route et ne tarda pas à arriver dans la capitale. Le concours venait de s'ouvrir: Kwang-Jouy présenta ses compositions; l'issue de l'examen prouva qu'il était admis, et son nom fut porté le troisième sur la liste. Le grand souverain de la dynastie des Tang, de son pinceau impérial, lui conféra le titre de docteur; ensuite le lauréat, monté sur un cheval, parcourut la ville pendant trois jours.
Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier ministre Oey-Tching, la fille de ce dignitaire, appelée Ouen-Kiao (et aussi Moan-Tang-Kiao), se trouvait dans son appartement tout tapissé de festons et de guirlandes. Cette jeune personne, qui n'était pas mariée encore, tenait à la main une petite balle de soie, qu'elle allait lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné.
Dans ce moment le nouveau docteur vint à paraître sous le balcon: la fille de Oey-Tching vit en lui, au premier coup-d'œil, un homme au-dessus du vulgaire; et quand elle reconnut que c'était un des vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur Kwang-Jouy. Il entendit alors avec surprise une charmante musique de flûtes et de hautbois retentir dans le palais; bientôt une dizaine de servantes, descendues de l'étage supérieur, arrêtèrent son cheval à la bride et l'introduisirent lui-même dans le palais pour accomplir l'union.
Le ministre sortit de la grande salle, accompagné de son épouse, accueillit le docteur avec beaucoup de politesse et le pria d'entrer, puis il lui accorda la main de sa fille. Kwang-Jouy s'inclina jusqu'à terre, et lorsque les époux eurent achevé réciproquement toutes les civilités dictées par les rites, le jeune homme salua respectueusement ses nouveaux parents des titres de beau-père et belle-mère.
Un grand repas fut commandé par Oey-Tching; la nuit se passa en réjouissances, et les époux furent conduits par la main dans l'appartement parfumé.
Le lendemain, à la cinquième veille, Taï-Tsong siégeait sur son trône dans le palais des clochettes d'or; les officiers civils et militaires étaient venus faire leur cour. L'Empereur demanda quel emploi il convenait d'accorder au nouveau docteur Kwang-Jouy. Le ministre prit la parole et dit: «Votre sujet fait observer que la préfecture[3] de Kiang-Tcheou est la seule qui se trouve vacante, et il ose la demander pour Kwang-Jouy. »
Taï-Tsong lui accorda cette faveur, en intimant au nouveau magistrat l'ordre de partir immédiatement pour le lieu de sa résidence et d'y arriver dans le délai qui lui était assigné. Après avoir témoigné sa reconnaissance l'Empereur, Kwang-Jouy revint à l'hôtel du ministre, afin de s'entendre avec son épouse sur les préparatifs du voyage; puis il prit congé de ses parents, et partit en compagnie de Ouen-Kiao pour le Kiang-Tcheou.
Ils quittèrent donc la capitale et poursuivirent leur marche. Le printemps faisait sentir sa douce influence: une brise attiédie balançait la tige des saules, une pluie fine tombant goutte à goutte arrosait le calice empourpré des fleurs. Profitant de l'occasion offerte par la direction de la route, Kwang-Jouy alla saluer sa mère et lui présenter son épouse. Tchang-Chy témoigna toute sa joie de voir son fils marié, et revenu vers elle d'après sa recommandation. Elle écouta avec intérêt le récit que lui fit le nouveau docteur de ses triomphes, de son mariage et de sa nomination. Kwang-Jouy terminait en exprimant le désir d'emmener sa mère; cette proposition plut à la vieille dame, qui se disposa en conséquence. On partit, et en quelques jours on fut rendu à l'auberge de Ouan-Hoa, où l'on prit quelque repos.
Tchang-Chy, s'étant trouvée subitement indisposée, dit à son fils: «Je suis malade, il est à propos que je reste deux jours encore à me soigner dans cette hôtellerie, après quoi nous partirons.» Kwang-Jouy accéda aux volontés de sa mère.
Le lendemain, de grand matin, il vit à la porte un homme tenant à la main un poisson d'une belle couleur d'or, de l'espèce dite Ly-Yu, qu'il voulait vendre. Le docteur acheta ce poisson; mais, à l'instant où il se disposait à le faire rôtir pour l'offrir à sa mère, il s'aperçut que l'animal se débattait, ouvrait et refermait les yeux. «J'ai entendu dire, songea Kwang-Jouy tout stupéfait, que quand les anguilles ou les autres poissons agitent ainsi les yeux, c'est un avertissement qu'il ne faut pas négliger.» Il alla donc demander au pêcheur où il avait pris ce poisson. «A dix lys[4] d'ici, répondit l'étranger, dans le fleuve Hong-Kiang.»
A ces mots, Kwang-Jouy prit l'animal et courut le remettre dans l'eau; puis, après avoir rendu la vie à cet être créé, il vint annoncer cette bonne action à sa mère. «Rendre la vie aux animaux est une œuvre méritoire, dit la vieille dame; et ce que vous avez fait là me remplit de satisfaction»—Ma mère, reprit Kwang-Jouy, voilà déjà trois jours que nous sommes ici, le délai accordé pour la route va bientôt expirer; votre fils désire se remettre en marche demain: mais comment est la santé de ma mère?—Pas très mauvaise, répartit Tchang-Chy; cependant voyager par une saison aussi chaude pourrait, je le crains, aggraver mon indisposition. Louez une chambre, laissez-moi de quoi y vivre jusqu'à ce que je sois rétablie, et partez devant tous deux: aux premières fraîcheurs de l'automne, vous viendrez me chercher.»
Ce plan fut communiqué par le docteur à son épouse, qui l'adopta. Ils firent leurs adieux à Tchang-Chy et se mirent en route.
La difficulté des chemins leur causait beaucoup de fatigue; après avoir marché tout le jour, la nuit ils faisaient halte. Enfin ils arrivèrent à l'endroit où l'on s'embarque sur le fleuve Hong-Kiang, et là ils rencontrèrent les deux mariniers Lieou-Hong et Ly-Pieou, qui venaient en ramant vers le rivage où ils étaient arrêtés.
Dans une existence antérieure, Kwang-Jouy avait été destiné à devenir la victime d'une grande infortune, et il allait ainsi au-devant de son ennemi. Les bagages portés par son ordre sur le bateau, son épouse et lui s'embarquèrent avec leurs domestiques.
Le patron de la barque, Lieou-Hong, fixa ses regards sur la jeune femme. Son visage était arrondi comme la pleine lune, ses yeux brillaient comme les flots en automne[5], sa bouche petite et fraîche ressemblait à une cerise, sa taille de guêpe offrait la flexibilité du saule, elle avait la grâce du poisson qui plonge sous les eaux ou de la mouette qui se laisse tomber du haut des cieux: sa beauté éclipsait la lune et faisait honte à la fleur. Tant de charmes firent naître de mauvais desseins dans le cœur du batelier, qui les communiqua à son compagnon Ly-Pieou. Par suite de leur complot, le bateau fut dirigé sur une plage déserte, et vers la troisième veille de la nuit, au milieu du silence et de l'obscurité, ils commencèrent par tuer les domestiques, puis massacrèrent Kwang-Jouy et jetèrent son corps au milieu des eaux.
A la vue de son mari égorgé, Ouen-Kiao allait se précipiter dans le fleuve; mais Lieou-Hong la retint. «Si vous obéissez, lui dit-il, tout ce que vous pourrez souhaiter vous sera accordé; si au contraire vous me résistez, je vous frappe avec ce poignard.» La jeune dame ne savait quel parti prendre. Il lui fallut forcément se soumettre aux circonstances, et elle resta à la merci du brigand. Après avoir atteint la rive méridionale du fleuve, Lieou-Hong remit le bateau entre les mains de son complice Ly-Pieou; et, ayant revêtu les habits et pris le diplôme du malheureux magistrat, il se rendit avec sa veuve dans le Kiang-Tcheou pour y remplir la charge de sa victime.
Or, les cadavres des domestiques assassinés par le bandit avaient flotté au fil de l'eau, tandis que celui de Kwang-Jouy était allé à fond. L'esprit préposé à l'inspection des mers, qui se trouvait à l'embouchure du fleuve, l'aperçut et, avec la rapidité de l'étoile qui file, il courut faire son rapport au roi des dragons, qui était assis sur son trône. «Un lettré inconnu, lui dit-il, a été égorgé il n'y a qu'un instant, à l'entrée du fleuve Hong-Kiang, son corps est descendu au fond des eaux.»
Le roi des dragons se fit apporter le cadavre et, après l'avoir considéré attentivement, il s'écria: «C'est l'homme généreux qui m'a sauvé la vie! Par qui donc a-t-il été mis à mort?» Puis il ajouta: «Un bienfait reçu mérite une récompense égale: je dois de mon côté le rappeler à la vie, pour reconnaître le service qu'il m'a rendu ces jours passés.»
Il écrivit de suite un billet, et chargea ce même satellite de le porter au génie qui préside à la ville principale Hong-Tcheou. Dans cette lettre le roi des dragons priait ce dernier de lui rendre l'ame du docteur défunt, afin qu'il pût la rappeler à la vie. Le dieu tutélaire de la ville ordonna à un petit génie de prendre l'ame de Kwang-Jouy et de la remettre à l'envoyé du roi des dragons.
Celui-ci, muni de son précieux dépôt, le transporta au fond des eaux dans le palais de son maître.—«Lettré, quel est ton nom? quelle est ta patrie? comment es-tu tombé dans ce malheur? et pour quelle cause as-tu été victime d'un assassinat?»—A ces questions, Kwang-Jouy salua respectueusement le roi des dragons, lui raconta toute son histoire et le supplia de le faire revivre.
«Eh bien! reprit alors le dieu des mers[6], ce petit poisson d'or que tu as remis dans l'eau, c'est moi. Si l'homme auquel je dois la vie se trouve à son tour dans le même danger, pourrais-je ne pas le sauver?» A ces mots, il releva le cadavre de Kwang-Jouy, plaça dans sa bouche un certain nombre de pierres précieuses pour empêcher la dissolution du corps; puis, quelques jours après que son ame fut réintégrée, il lui dit: «Maintenant que tu as recouvré la vie, les circonstances t'obligent à vivre dans l'empire des eaux: restes-y avec un grade à ma cour.»
Cette offre fut acceptée avec empressement par Kwang-Jouy, qui en exprima sa gratitude au roi des dragons.
Mais revenons à la veuve du docteur.—Dans son aversion pour l'assassin de son époux, elle ne voulait se nourrir que de légumes et dormait sur la dure. Cependant elle était enceinte et ignorait de quel sexe serait l'enfant qu'elle devait mettre au jour[7]; dans cette perplexité, elle avait dû obéir à la force des événements et suivre Lieou.
Bientôt ils arrivèrent dans le Kiang-Tcheou; les greffiers et les employés inférieurs de la cour allèrent au-devant de celui qu'ils prenaient pour le magistrat. Les fonctionnaires subalternes vinrent eux-mêmes à l'hôtel complimenter, d'après l'ordre de leur rang, le nouveau préfet. «En acceptant cet emploi, leur dit Lieou-Hong, je compte sur le concours de vos lumières pour aider mes faibles talents.—Seigneur, répondirent les magistrats, votre rare génie, votre haute capacité suffiront; vous regarderez le peuple comme votre fils, l'équité présidera à vos jugements et les punitions seront appliquées avec impartialité: tel est l'espoir de vos subordonnés. De grâce, daignez être moins humble!» Après cette visite, ils se retirèrent.
Les instants fuient avec rapidité.—Un jour que Lieou-Hong était sorti pour des affaires publiques, la jeune dame restée à l'hôtel était occupée du souvenir de son époux et de sa belle-mère, et elle se désolait dans la galerie si bien décorée de sa nouvelle demeure. Tout-à-coup elle se sentit malade, de violentes douleurs l'assaillirent: elle s'évanouit. Bientôt elle donna naissance à un fils, et une voix se fit entendre, qui disait: «Jeune dame, prêtez l'oreille à mes paroles. Je suis le génie du pôle sud, la déesse Kwan-Yn m'envoie vous offrir ce fils: un jour sa réputation sera immense et sans rivale; Lieou-Hong cherchera à le faire périr, veillez de tout votre cœur à sa conservation. Votre époux a été sauvé par le roi des dragons; dans quelque temps vous et lui resserrerez les liens d'affection qui vous unissaient, et une éclatante vengeance confondra votre ennemi: un jour viendra où vous vous souviendrez de tout ceci. Rassurez-vous donc et reprenez vos sens.» Puis la voix se tut.
Revenue à elle, la jeune mère grava dans son esprit les paroles qu'elle venait d'entendre et serra son enfant dans ses bras, ne sachant trop que devenir. Au même instant Lieou-Hong entra, et dès qu'il aperçut l'enfant il voulut le faire précipiter dans le fleuve afin de s'en débarrasser. «Il fait déjà nuit, objecta la jeune dame, attendez à demain que le jour paraisse; alors il sera jeté dans les eaux et vous serez satisfait.»
Le lendemain une affaire importante appela de nouveau Lieou-Hong au tribunal. Quand il fut parti, la pauvre mère, pleine de sollicitude pour son enfant, pensa que si elle attendait encore une fois le retour du bandit, c'en était fait de son fils. Il valait donc mieux dès aussitôt le déposer sur le fleuve et l'abandonner à son sort. «Peut-être, songea-t-elle, le ciel laissera tomber sur lui un regard de pitié; il se trouvera quelqu'un qui sauvera mon fils, en prendra soin; et un jour le hasard nous réunira. Cependant il sera difficile de le reconnaître....»
Eclairée par cette pensée, elle se mordit à la main, et écrivit avec son sang sur du papier les noms de ses père et mère, ainsi que tout le détail de leur triste aventure; puis elle fit avec les dents une marque au petit doigt du pied gauche de l'enfant. Déchirant ensuite ses vêtements, elle en prit un lambeau dans lequel elle l'enveloppa. La porte de l'hôtel se trouvant ouverte, c'était une occasion favorable; par bonheur aussi il n'y avait pas loin de là au fleuve.
En arrivant sur le rivage, la jeune mère versa un torrent de larmes; et comme elle cherchait quelque objet qui pût flotter, elle remarqua une branche que la violence du vent avait arrachée. Après avoir rendu grâce au ciel de cette heureuse circonstance, elle place l'enfant sur la branche, attache sur sa poitrine le billet mystérieux, et le confie ainsi à son sort, au milieu du courant; puis, essuyant ses pleurs, elle rentre à l'hôtel.
Entraîné par les flots, le frêle radeau alla aborder au pied du couvent de Kin-Chan. Le supérieur de cette communauté, le bonze Fa-Ming, était un vieillard très avancé dans la pratique des vertus, éclairé sur tous les points de la doctrine et parfaitement instruit des préceptes de Fo.
Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve: que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (Flottant sur le fleuve Kiang) et le confie aux soins d'une personne qui l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.
Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont rapides comme la navette du tisserand.—-L'enfant grandit; et quand il eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la pratique de la vertu.
Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile à saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne sait d'où!»
Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les auteurs de mes jours.—Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»
Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses parents la vengeance que sa mère attendait de lui.
A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde reconnaissance.
—«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux, munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou: là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»
Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent. A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.
Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune, échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans; peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui, qui sait?...»
Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et demandant l'aumône.
Aussitôt la dame se leva frappée de cette coïncidence, «Et d'où vient-il? demanda-t-elle.—Le pauvre religieux vient du couvent de Kin-Chan, répondit le novice; il est disciple du bonze Fa-Ming.—Puisqu'il en est ainsi, entrez.»
On servit au religieux le repas maigre exigé par les commandements, et tandis qu'il mangeait, la veuve de Kwang-Jouy portant toute son attention sur ses manières et son langage se disait: «C'est l'image vivante de mon mari!» Ensuite, congédiant la servante, elle lui demanda si depuis son enfance il avait été voué à la vie du couvent, ou s'il l'avait embrassée plus tard, comment il s'appelait, si son père et sa mère vivaient encore.
Kay-Tsang s'empressa de répondre. «Je ne suis point un religieux voué dès l'enfance à la vie des couvents, et ne suis point entré dans cette carrière à l'âge où l'on choisit une profession; mais écoutez. J'ai reçu du ciel pour héritage une inimitié terrible, une haine profonde comme les mers. Mon père a été assassiné par un scélérat qui s'est emparé de ma mère, et c'est elle que je viens chercher ici d'après les instructions de mon guide spirituel Fa-Ming.—Et quel est le nom de votre mère?—Son nom de famille est Yn et son petit nom Ouen-Kiao, ceux de mon père, Tchin-Kwang-Jouy; je m'appelle moi-même Kiang-Lieou, mon nom de religion est Kay-Tsang.—En effet, Ouen-Kiao est mon nom, répartit la veuve, mais où sont les preuves de ce que vous dites?»
A ces mots qui lui faisaient connaître sa mère, le novice s'était précipité à genoux et, avec des larmes mêlées de sanglots, il s'écria: «Si vous ne me croyez pas, ô ma mère, voyez, voyez ces témoignages!» Ouen-Kiao regarde: ... il n'y avait plus de doute, c'était bien son fils. Elle le pressa dans ses bras en versant des pleurs et lui dit: «Pars, mon fils, pars au plus vite.—Quoi! je suis resté dix-huit années sans connaître les auteurs de mes jours, et au moment que je retrouve ma mère, c'est elle qui m'ordonne une si cruelle séparation!—Ton amour te trahirait; fuis par prudence, mon fils: si Lieou-Hong revenait il voudrait te faire périr. Demain je feindrai d'être malade et je dirai que depuis long-temps j'ai promis d'offrir à des bonzes cent paires de souliers: c'est ton couvent que je choisirai pour y accomplir mon vœu; là du moins nous pourrons nous entretenir.»
Docile aux volontés de sa mère, Kay-Tsang se sépara d'elle.
Cependant à la suite de cette double émotion de joie et de douleur, excitée par la vue de son fils, la veuve de Kwang-Jouy tomba malade. Elle ne put rien prendre et ne se leva pas. Lorsque Lieou-Hong la questionna sur la cause de son indisposition, elle parla du vœu fait dans sa jeunesse de donner cent paires de souliers à des bonzes. «Il y a cinq jours, ajouta-t-elle, j'ai vu en songe un religieux qui tenait en main un couteau, en réclamant impérieusement le don promis: cette vision m'a rendue malade.—C'est peu de chose, en vérité, répliqua le brigand; pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt? En allant au tribunal, je vais charger mes deux huissiers d'en faire confectionner une paire à chacune des cent familles, et cela dans le délai de cinq jours.»
En effet, à l'époque fixée, les cent familles apportèrent l'ouvrage exigé. La veuve de Kwang-Jouy demanda à Lieou-Hong où était le couvent auquel il convenait de faire cette offrande. «Dans la province de Kiang-Tcheou il y en a deux, répondit-il: celui de Kin-Chan et celui de Tsiao-Chan; vous pouvez aller dans le premier.—D'ailleurs, reprit la dame, j'ai depuis long-temps entendu dire beaucoup de bien de ce couvent de Kin-Chan, c'est lui que je choisis.» Lieou-Hong envoya ses deux huissiers préparer un bateau, et la mère de Kay-Tsang, accompagnée de domestiques affidés, s'embarqua. Le bateau fut détaché du rivage et bientôt on aborda au pied du couvent.
Au retour de son excursion, Kay-Tsang était allé trouver Fa-Ming et lui avait raconté tout ce qui venait de se passer: le vieux bonze parut très satisfait du succès de l'entreprise. Le lendemain on vit venir une servante qui annonçait l'arrivée de sa maîtresse. Tous les religieux sortirent au-devant de la jeune dame et l'introduisirent dans le couvent. Là, elle salua les images des Pou-Ssa[11], revêtit des habits de deuil et dit à sa suivante de tirer de leur enveloppe les cent paires de chaussures et de les déposer sur un plateau. Entrée dans la salle du temple, elle pria de nouveau, offrit des parfums et salua l'assemblée, puis elle engagea le supérieur du couvent à distribuer les souliers à ses religieux.
Lorsque Kay-Tsang vit tous les bonzes partis et la salle déserte, il se jeta aux genoux de sa mère, qui lui dit qu'à l'instant où il se chaussait, elle avait aperçu en effet une marque au petit doigt de son pied gauche. A ces mots, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre en pleurant, et tous deux ils témoignèrent leur reconnaissance au vieux bonze des soins qu'il avait pris de l'enfant abandonné sur les eaux. Mais celui-ci leur dit: «Maintenant que la mère et le fils sont réunis, il est à craindre que le brigand Lieou-Hong n'en soit averti. Il faut donc vous séparer sans bruit, afin d'éviter les malheurs qui vous menaceraient.»
Alors la veuve donna à son fils un bracelet parfumé, en lui disant: «Tu iras au nord-ouest du Kiang-Tcheou, à la distance de 1500 lys, à l'hôtellerie de Ouan-Hoa; c'est là que nous avons laissé ton aïeule, celle qui est la mère de ton père. Je vais écrire une lettre que tu porteras dans la capitale du grand Empereur des Tang. A droite du palais des clochettes d'or, est celui de Yn-Oey-Tching, premier ministre de sa Majesté: ce ministre et son épouse sont les parents auxquels ta mère doit elle-même le jour. Tu présenteras cette lettre à ton aïeul, en le priant de demander à l'Empereur de vouloir bien envoyer des hommes et des chevaux, afin de s'emparer du bandit et de venger ton père. Ensuite tu délivreras ton aïeule de la misère dans laquelle elle doit être plongée et tu l'amèneras. Je n'ose pour l'instant demeurer davantage ici: je craindrais que ce scélérat de Lieou-Hong ne s'étonnât de ma trop longue absence.» Après ces paroles elle quitta le couvent et regagna le bateau.
Kay-Tsang rentra en gémissant dans l'intérieur du monastère. Il rapporta au vieux Fa-Ming tout ce que sa mère exigeait de lui; puis, prenant congé du religieux, il se mit en route.
Arrivé à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, il s'informa auprès de Lieou-Siao-Eul si jadis un magistrat étranger, nommé Tchin, n'était pas descendu dans cette maison avec une vieille mère, et si on savait ce qu'était devenue cette dame. «En effet, répondit l'hôtelier, elle est restée chez moi; mais au bout de trois ou quatre ans elle devint aveugle, et comme elle n'avait plus de quoi payer son logement, elle s'en alla demeurer dans un vieux four ruiné, ici près, à la porte du sud, et tous les jours elle va demander son pain. Quant au magistrat, depuis lors, et il y a bien long-temps, nous n'en avons plus entendu parler, et personne ne sait ce qu'il est devenu.»
Sur cette réponse Kay-Tsang demanda où était ce four ruiné et courut chercher la vieille dame. Au son de sa voix, l'aveugle s'écria: «Oh! c'est l'accent de mon fils Kwang-Jouy.—Ce n'est pas lui, répondit le novice, mais c'est son fils, le fils du docteur Kwang et de son épouse Ouen-Kiao.—Eh! pourquoi ne sont-ils venus ni l'un ni l'autre?—Hélas! mon père a été assassiné par un scélérat qui a forcé ma mère à demeurer près de lui.—Mais comment as-tu pu apprendre que j'étais ici et m'y venir chercher?—C'est ma mère qui m'a envoyé avec une lettre pour la capitale et ce bracelet parfumé.»
La vieille tâta les deux objets et s'écria les larmes aux yeux: «Hélas! je me disais: mon fils a tant de talent! il a obtenu tant de gloire qu'il a perdu tout sentiment de justice et oublié les devoirs de la reconnaissance! J'étais loin de penser qu'il eût péri victime d'un assassinat; mais je me réjouis à l'idée que le ciel compatissant ne l'a pas privé de postérité, et a permis qu'il y eût un petit-fils pour venir me trouver.—Et comment mon aïeule a-t-elle perdu la vue? demanda Kay-Tsang.—Long-temps j'attendis ton père avec anxiété, répondit la vieille dame; enfin comme il ne venait pas, j'ai tant pleuré que mes yeux se sont fermés à la lumière.»
En entendant ces tristes paroles, le jeune bonze tomba à genoux et fit cette prière. «Moi, Kay-Tsang, j'ai dix-huit ans, mon père et ma mère ont un ennemi dont ils ne sont pas encore vengés; enfin j'ai retrouvé celle à qui je dois le jour, il m'a été donné aussi de revoir mon aïeule; mais si le ciel bienfaisant n'est pas sourd aux vœux que je lui adresse du fond de mon cœur, je l'en supplie, que les deux yeux de mon aïeule s'ouvrent de nouveau à la clarté du jour!» Cela dit, il passa l'extrémité de sa langue sur les paupières de la pauvre aveugle, et au même instant elle recouvra la vue.
Dès qu'elle put voir le novice, Tchang-Chy s'écria: «Ce sont là tous les traits de mon fils Kwang-Jouy.» Sa joie était au comble et elle se sentait vivement émue. Kay-Tsang pria son aïeule de sortir de ce four et la conduisit de nouveau dans l'hôtellerie, il paya ce qui était dû pour le logement; puis, après avoir pris quelque repos, il donna à la vieille dame l'argent dont elle avait besoin jusqu'à son retour, en lui disant: «Il y a plus d'un mois que je suis en voyage, il faut que je vous quitte pour aller à la capitale.»
Arrivé à la résidence de l'Empereur, il se rendit aux portes de l'hôtel de Oey-Tching et dit aux gardes qu'il avait besoin de voir le ministre, et que d'ailleurs il était son parent. Quand on lui fit part de cette demande, le ministre répondit qu'il n'avait pas de bonze dans sa famille; mais son épouse lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu en songe ma fille Ouen-Kiao; ce doit être une lettre de notre gendre qu'on nous apporte.» Le ministre donna ordre de faire entrer le jeune bonze dans la salle du palais.
A peine Kay-Tsang eut-il aperçu Oey-Tching et son épouse, qu'il éclata en sanglots; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il tira de sous sa robe la lettre dont il était chargé et la leur présenta. Le ministre l'ouvre, la lit et fond en larmes en jetant des cris de douleur. «Qu'y a-t-il donc? lui demanda son épouse.» Et le ministre lui raconta tout ce qui était contenu dans la lettre. A ce récit la belle-mère de Kwang-Jouy s'abandonna aussi au plus violent chagrin et versa un torrent de pleurs. «Rassurez-vous, lui dit alors son époux, j'irai déclarer cet événement à sa Majesté et lui demander des troupes pour venger notre gendre.»
Le lendemain Oey-Tching se rendit à la cour et informa l'Empereur de l'assassinat dont Kwang-Jouy avait été victime, de l'oppression exercée envers sa veuve, enfin de l'usurpation des titres du défunt. L'Empereur, saisi d'une violente colère, fit assembler les 60,000 hommes de sa garde et donna ordre au ministre de partir en avant, à la tête des troupes. Dès qu'il fut sorti, Oey-Tching réunit les soldats et les dirigea sur le Kiang-Tcheou. Ils marchaient le jour, le soir ils se reposaient, faisant diligence et rapides dans leur course comme l'étoile filante. Bientôt on arriva au Kiang-Tcheou, et les troupes se retranchèrent sur la rive septentrionale du fleuve.
Pendant la nuit, à la lueur des étoiles, on distribua au peuple la proclamation impériale, et les deux magistrats, les premiers en grade après le préfet, apprirent ce qui allait se passer de la bouche du ministre, qui les pria de concourir avec leurs troupes au succès de l'entreprise. Tout le monde passa le fleuve en même temps, et il ne faisait pas jour encore, que le palais de Lieou-Hong était déjà cerné. Or, à cet instant Lieou-Hong dormait; il entendit le bruit des armes et le roulement des tambours résonnant tous à la fois. Les soldats se précipitèrent dans le palais, les armes à la main, et le bandit ne put leur échapper, il fut pris. Le ministre fit annoncer à l'armée que le brigand Lieou-Hong, lié et garrotté, allait subir le châtiment de son crime, et prescrivit aux soldats de se tenir prêts, hors de la ville, sur la place des exécutions.
Oey-Tching entra dans la salle principale du palais et fit prier sa fille de se présenter devant lui; mais elle hésitait et voulait laver sa honte avant de paraître devant son père: elle avait même formé la résolution de se pendre. Dès que Kay-Tsang en fut averti, il courut bien vite pour l'arracher à ce trépas volontaire, et se jetant à ses genoux: «Puisque, sur ma prière, lui dit-il, mon aïeul est venu avec des troupes, votre époux est vengé: le monstre va expier son forfait. Pourquoi donc, ô ma mère, persister à vouloir vous donner la mort? Si vous mourez aussi, votre fils pourra-t-il vous survivre?»
Le ministre arriva, qui joignit ses propres instances pour exhorter sa fille à se calmer; mais la pauvre veuve s'écriait: «J'ai entendu dire qu'une femme doit rester inconsolable de la perte de son époux: le mien a été assassiné par un bandit, et moi j'ai pu me déshonorer au point de suivre ce misérable! Il est vrai que ce fut à cause de l'enfant que je portais dans mon sein, que ce fut à cause de lui que je consentis à vivre en dépît de toutes les lois humaines!... Aujourd'hui ce fils est grand, mon père est venu châtier le brigand; quant à moi, qu'ai-je besoin de me présenter devant lui?... Il ne me reste plus qu'à mourir pour acquitter ma dette envers mon époux.
—»Ni moi, ni mon fils, répliqua le ministre, ne voulons fouler aux pieds une si grande douleur et approuver une conduite qui serait contraire à la chasteté d'une veuve: mais ce qui s'est passé, il était au-dessus de nos forces de l'empêcher. Ainsi, de quoi donc rougirais-tu?»
L'aïeul et le petit-fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en sanglotant; Kay-Tsang ne pouvait arrêter le cours de sa douleur. Cependant le ministre essuya ses larmes et dit: «Mes enfants, modérez votre chagrin; j'ai déjà tiré vengeance du scélérat Lieou-Hong, et son supplice est une chose arrêtée.»
Oey-Tching se rendit au lieu des exécutions. Les deux magistrats principaux du Kiang-Tcheou avaient en toute hâte expédié des soldats à la recherche du complice Ly-Pieou, et on l'amenait pour le traduire en justice. Satisfait de cette nouvelle, le ministre fit attacher les deux brigands, et chaque bourreau leur donna cent coups de bâton. Par ce moyen on parvint à en obtenir des aveux, qui firent connaître que jadis, contre toutes les lois divines et humaines, ils avaient comploté et accompli le meurtre du docteur Kwang-Jouy.
On procéda au supplice de ces deux scélérats, en commençant par Ly-Pieou. Cloué sur un chevalet, on le traîna au milieu de la place du marché; là, son corps fut coupé en morceaux et sa tête montrée au peuple. Quant à Lieou-Hong, on le conduisit à l'embouchure du fleuve, à l'endroit même où il avait commis le crime.
Accompagné de sa fille et de son fils, le ministre arriva sur le bord du fleuve Kiang, afin d'y accomplir un sacrifice sanglant: il offrit à la victime le cœur du meurtrier et y joignit un papier qu'il brûla. Puis tous les trois ils se penchèrent sur les eaux et versèrent des larmes. Leurs soupirs furent entendus dans l'empire des ondes: le génie qui préside à l'inspection des mers alla présenter ce papier au roi des Dragons, qui dépêcha aussitôt le chef suprême des grandes tortues vers le défunt Kwang-Jouy, pour le prier de venir le trouver.
«Docteur, s'écria le roi des eaux, en le voyant, réjouissez-vous! Votre épouse, votre fils et le ministre votre beau-père sont venus faire sur le bord du fleuve un sacrifice expiatoire: je vais vous rendre la vie et animer de nouveau votre corps. En outre, voici une perle de l'espèce Yu-Y et une autre de l'espèce Tseou-Pan[12], dix pièces d'étoffes de soie, et enfin une ceinture de jade et de diamants: je vous les offre avec respect. Aujourd'hui même vous allez revoir votre épouse et votre vieille mère.»
Le docteur salua le roi des Dragons et lui fit ses remerciements. Alors le petit génie, prenant le cadavre du défunt qui était resté à l'embouchure du fleuve, y réintégra l'ame absente et, cet acte accompli, il s'éloigna.
Après avoir longuement pleuré et honoré les mânes de son époux, la veuve de Kwang-Jouy voulut chercher la mort dans les eaux du fleuve; mais son fils l'arrêta, au péril de ses jours. Au moment de leur plus vive angoisse, ils aperçurent tout-à-coup à la surface de l'eau un cadavre qui flottait en s'avançant vers le rivage. Ouen-Kiao s'élance pour le reconnaître.... C'était bien lui, c'était le corps de son époux!
A cette vue sa joie se trahit par un torrent de larmes. Tous ceux qui étaient présents s'approchèrent aussi et distinguèrent le cadavre, qui se leva lentement sur ses pieds; peu à peu le corps s'anima, il grimpa sur le rivage et vint s'y asseoir, à la stupéfaction de l'assemblée. Kwang-Jouy ayant ouvert les yeux, regarda sa femme qui était là près de lui, pleurant ainsi que le ministre Oey-Tching et le jeune bonze.
«Que faites—vous ici? leur demanda le docteur ressuscité.—Vous avez été assassiné, lui répondit son épouse; notre fils, recueilli dans le couvent de Kin-Chan, a été l'instrument de votre résurrection.» Puis, après avoir raconté toute cette histoire: «Je ne sais en vérité, ajouta-t-elle, si j'ai devant les yeux mon époux vivant, ou l'ombre de mon époux?—Ce petit poisson d'or que j'ai remis à l'eau, répliqua le docteur, c'était le roi des Dragons, et c'est lui qui, à son tour, m'a sauvé; il a rendu à mon corps l'ame qui en était séparée, et il m'a fait présent en outre de plusieurs objets précieux que je porte sur moi. Puis donc que notre fils a pu obtenir de son aïeul le ministre que je fusse vengé de mon ennemi, notre douleur se change en une joie sans égale.»
Les magistrats joignirent leurs félicitations à ces paroles, et le ministre fit préparer un banquet pour remercier ses subordonnés de la part qu'ils avaient prise à l'événement. L'armée entière, cavaliers et fantassins, s'étant mise en marche pour retourner à la capitale, arriva à l'hôtellerie de Ouan-Hoa, où le ministre ordonna de camper.
Le docteur était parti avec son fils pour y aller retrouver leur mère. Or, cette nuit-là, la vieille dame avait rêvé qu'elle voyait refleurir subitement un arbre desséché, et que des oiseaux de bon augure gazouillaient gaiement derrière la maison. Elle s'était dit alors: «Assurément c'est que mon fils arrive!» A peine avait-elle exprimé cette pensée, que Kwang-Jouy parut et, la montrant du doigt, il s'écria: «Voilà ma mère!» Aussitôt il se précipita dans ses bras, et tous les deux pleurèrent de tendresse.
Après avoir raconté ce qui s'était passé, il paya l'hôtelier; puis tous trois prirent le chemin de la capitale, où ils se présentèrent chez le ministre.
Les époux, réunis après une si longue absence, étaient au comble de l'ivresse. Ils ordonnèrent un grand festin en réjouissance d'un si heureux dénouement. Le ministre voulut que cette fête fût appelée Touan-Youen-Hoey: Réunion des tendres époux.
Ce jour fut consacré par toute la famille au plaisir et à l'allégresse. Le lendemain l'Empereur étant assis au milieu des magistrats, le ministre lui raconta ce qui s'était passé, et parla avec éloge de son gendre, comme d'un homme dont on pouvait tirer grand parti. Sa Majesté, agréant sa proposition, nomma le docteur ministre-d'état et le retint à la cour, pour veiller aux affaires.
Son fils Kay-Tsang était décidé à embrasser la vie religieuse: il alla en conséquence se perfectionner dans la vertu au couvent de Hong-Fo.
Dans la suite l'épouse de Kwang-Jouy, après de mûres réflexions, accomplit le fatal dessein qu'elle nourrissait depuis long-temps, et se donna la mort.
Kay-Tsang fit un voyage au couvent de Kin-Chan tout exprès pour remercier le vieux bonze Fa-Ming des soins qu'il avait pris de son enfance.
[1] Le mot Tchang-Ngan signifie proprement lieu du repos éternel; il s'applique au pays où habite la cour: dans ce passage, il désigne la ville de Si-Ngan-Fou, capitale des Tang.
[2] An 627 de J.-C.
[3] Le mot de préfecture n'est pas plus impropre que celui de département, les Chinois étant dans l'usage de désigner leurs provinces d'après les fleuves qui les arrosent ou les montagnes qu'elles renferment. Le Kiang-Tcheou correspond au pays de Ou et de Tsou, au temps où la Chine était divisée en sept petits états, c'est-à-dire jusqu'à l'an 221 avant J.-C., époque à laquelle Hoang-Ti, de la dynastie des Tsin, détruisit toutes ces principautés féodales.
Le fleuve Kiang, le plus grand de la Chine, avec le Fleuve-Jaune (Hoang-Ho), prend sa source dans les montagnes du Tibet et se jette dans la Mer Orientale, après un cours de 600 lieues.
[4] Une lieue.
[5] Le mot Tsieou-Po (Vagues d'automne) exprime souvent, par élégance, deux beaux yeux de femme.
[6] Toute cette histoire roule sur la croyance que la carpe couleur d'or (Kin-Ly-Yu) se change en dragon à certaine époque de l'année.
[7] L'idée de cette phrase, traduite trop mot à mot, est celle-ci: Elle ignorait si elle ne mettrait pas au monde un fils qui dût un jour venger son père.
[8] Couper les cheveux est le premier acte d'initiation pour le novice bouddhiste. Ensuite on lui impose un nom de religion.
[9] Les préceptes de la loi bouddhique défendent aux bonzes l'usage du vin, de la viande et de certains légumes.
[10] La cosmogonie développée dans le 1er chapitre du roman d'où cette nouvelle est extraite, explique ainsi la naissance de l'homme et des êtres vivants. «A l'heure tcheou (de 1 à 3 heures du matin) du grand jour de la création (youen), qui embrasse 129,600 ans, le principe subtil du ciel descendit, le principe terrestre plus grossier s'éleva: le ciel et la terre entrèrent en jonction, et dans la seconde partie de cette division du jour naquirent le premier homme et les animaux qui se meuvent sur la terre et dans l'eau.»
[11] Les Pou-Ssa sont de saints personnages qui, arrivés par leurs grandes vertus à l'état de Bouddha, ne doivent plus, comme les autres mortels, continuer de vivre dans des migrations successives. Les anglais rendent très bien par le mot de Boddhood l'état de ces êtres privilégiés, parvenus à la béatitude finale et exempts de ces interminables épreuves.
[12] Yu-Y signifie selon le désir, c'est-à-dire, une pierre précieuse avec laquelle on pourrait acheter tout ce qui est désirable. Tseou-Pan signifie qui s'agite sur le plateau; ce diamant est ainsi appelé parce qu'il semble dans un perpétuel mouvement, à cause de l'oscillation de la lumière qu'il reflète.
[LE POÈTE LY-TAI-PE.]
NOUVELLE.
I.
Louange à notre contemporain Ly, à L'Immortel exilé sur
la terre!
Chanter les vers et remplir sa coupe de vin, ce furent là
tour-à-tour les deux phases de sa vie;
Les replis de son cœur ne renfermant rien que de pur et
de noble, il sut se conserver intègre dans des temps de
corruption.
Quand il abaissait son pinceau, les vents et les pluies
obéissaient comme jadis à la voix des anciens sages;
En écrivant aux Barbares dans leur propre langue, il
recula les bornes de son imposante renommée:
Ses vers et ses chansons rayonnèrent par tout l'Empire,
pareils au croissant radieux.
Ne dites pas que les œuvres du poète de génie passent et
s'effacent,
Car la lune éclatante est toujours suspendue au-dessus des
rives du fleuve Tsay-Chy.
Sous le règne de l'Empereur Hiouan-Tsong[1], de la dynastie des Tang, vivait un poète de génie appelé Ly-Pe, dont le nom honorifique fut Taï-Pe. Il descendait, à la 9e génération, de l'Empereur Wou-Ti, de la dynastie des Liang Occidentaux, et était originaire de Kin-Tcheou, dans le petit royaume de Cho. Comme il avait été conçu pendant un rêve de sa mère, par l'influence de l'étoile de Vénus, ce fut en l'honneur de cet astre, nommé Taï-Pe-Sing, que le poète reçut ce surnom.
Doué d'un visage charmant, remarquablement beau et bien fait dans toute sa personne, Taï-Pe décelait par tous ses mouvements pleins d'une douce noblesse, un homme destiné à s'élever au-dessus de son siècle. A l'âge de dix ans, grâce à la pénétration de son esprit, il découvrait le sens des livres saints et des ouvrages historiques. Chaque parole sortie de sa bouche était d'une élégance parfaite, on vantait partout le tour brillant de sa pensée et l'éclat de sa diction. C'était, disait-on, un immortel descendu sur la terre: de là vint qu'il fut aussi surnommé l'Immortel Exilé. Le poète Tou-Fou[2], directeur des travaux publics nous en a laissé une preuve dans les vers suivants:
Naguère vivait Wang-Ke[3], surnommé aussi l'Immortel
exilé sur la terre.
Quand son pinceau s'abaissait sur le papier, les vents et
la pluie s'arrêtaient épouvantés; ses vers faisaient pleurer
d'émotion les Esprits et les Génies;
Aussi sa réputation fut grande: mais il restait tout le jour
plongé dans une douce ivresse.
L'élégance de ses écrits attira sur lui les faveurs de la
cour, et ses poésies, circulant dans l'Empire avec la
rapidité du torrent, prirent place au-dessus des compositions
vulgaires.
Or, Ly-Pe s'appelait lui-même le Lettré retiré du Nénuphar bleu. Toute sa vie, il aima boire et s'occupa fort peu de courir après les places ou les grades littéraires; mais, possédé du désir de voyager d'un bout à l'autre de l'Empire, il visita toutes les montagnes célèbres et goûta tous les vins fameux. D'abord il gravit la montagne Ngo-Mei[4], puis fixa sa demeure près du lac Yun-Mong[5] et s'alla cacher ensuite sur le mont Tsou-Lai-Chan. Retiré près de la petite rivière des Bambous, avec Kong-Tchao et quatre amis du même genre, il buvait jour et nuit. On les avait surnommés les six Solitaires de la rivière des Bambous.
Quelqu'un ayant vanté devant Ly-Taï-Pe la qualité supérieure du vin de Niao-Tching, dans le Hou-Tcheou, province de Tche-Kiang, la distance de mille lys (cent lieues) ne l'arrêta pas, et il s'y rendit. Installé dans une taverne, il s'abandonnait au plaisir de boire, sans prendre garde à ses voisins, lorsque vint à passer par-là Kia-Ye, le commandant de la cavalerie. Les chansons du poète frappèrent son oreille, et il envoya des gens de sa suite demander quel était cet homme. Pour toute réponse, Ly-Pe improvisa ces quatre vers:
Le lettré retiré du Nénuphar bleu, l'Immortel exilé sur la
terre a déjà vu trente printemps;
Mais il fuit la renommée au fond des tavernes.
Pourquoi cette question, ô commandant du Hou-Tcheou?
Celui qui chante est une incarnation de Bouddha, du dieu
qui répand l'or et l'abondance.
«Mais alors, s'écria le commandant stupéfait, ce doit certainement être l'Immortel exilé du royaume de Cho, le poète Ly; il y a long-temps que sa réputation est parvenue jusqu'à moi.» Aussitôt il invita le poète à venir le voir, le traita pendant dix jours et le combla de présents; puis, au moment de recevoir ses adieux, il lui dit: «Pour un homme de génie comme le lettré du Nénuphar bleu, obtenir les grades littéraires, arriver aux honneurs serait la chose du monde la plus facile. Que n'allez-vous faire un tour à la capitale pour y chercher l'avancement qui vous attend!
—«Aujourd'hui, répondit Ly-Taï-Pe, je vois l'administration en proie à de grands désordres; il n'y a plus d'équité: pour obtenir une place distinguée dans le concours, il faut solliciter la faveur; si l'on gagne les juges par les présents, alors seulement on pourra usurper un grade et une réputation. Sans ces deux moyens, eussiez-vous la sagesse d'un Kong-Fou-Tse et d'un Meng-Tse, les talents d'un Tchao et d'un Tong[6], vous ne pouvez vous faire jour par vous-même. Voilà pourquoi, fuyant les boutades d'examinateurs sans conscience, je partage ma vie entre le vin et la poésie.
—«Les choses se passent ainsi, j'en conviens, répliqua le commandant Kia-Ye; mais vous n'êtes inconnu à personne, et une fois dans la capitale les protecteurs ne vous manqueront pas.»
Le poète, converti par ces paroles, se met en route pour Tchang-Ngan. A son arrivée, comme il faisait un tour de promenade près du palais, il rencontre le docteur de l'académie impériale, Ho-Tchy-Tchang. Tous les deux ayant décliné leurs noms se saluent avec respect, et l'académicien emmène Ly-Pe à la taverne[7]; là, il ôte ses pendants d'or et la queue de martre qui décore le devant de son bonnet; puis les voilà qui boivent sans désemparer jusqu à la nuit.
Cédant aux instances de son ami, Ly-Pe consentit à descendre dans sa maison[8], et il s'établit entre eux une intimité de frères. Le lendemain donc, le poète avait fait porter ses bagages chez Ho-Tchy-Tchang. Leurs jours se passaient à discuter sur la poésie et à goûter le vin: l'académicien et son hôte étaient fort contents l'un de l'autre.
Cependant le temps marche toujours, et l'époque des concours fut bientôt arrivée. Alors l'académicien donna à Ly-Pe l'avis suivant: «Les examinateurs qui siégeront ce printemps pour la province du sud, sont Yang-Kouei-Tchong, premier ministre et frère de l'impératrice, et Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Ces deux personnages aiment beaucoup ceux qui leur font des présents; et si mon sage frère cadet n'a pas d'argent pour acheter leurs recommandations, bien que son savoir s'élève jusqu'aux nues, tout accès auprès de l'Empereur lui sera fermé. Or, j'ai l'avantage de les connaître particulièrement l'un et l'autre; je vais donc écrire un billet qui vous recommande d'avance à ces magistrats: peut-être cela vous obtiendra-t-il quelques égards.»
Malgré la supériorité de son mérite et la hauteur de son caractère, Ly-Taï-Pe se trouvait dans des circonstances où l'intrigue était assez puissante pour qu'il ne dût pas négliger cette marque de bienveillance, surtout de la part d'un académicien. Ho-Tchy écrivit donc comme il l'avait promis.
Les deux chefs du concours ouvrirent la lettre et, souriant avec dédain, s'écrièrent: «Après avoir palpé l'argent de son protégé, l'académicien se contente de nous envoyer un billet qui sonne le creux, et cela pour attirer notre attention et nos faveurs sur un homme nouveau, sans grade, sans titre! Au jour décisif, rappelons-nous bien le nom de Ly-Pe, et la composition signée par lui, sans nous arrêter à la juger, jetons-la au rebut.»
Le troisième jour du troisième mois, l'examen provincial commença, et les lettrés distingués de l'Empire s'empressèrent de présenter leurs compositions. Quant à Ly-Pe, plus que capable de tenter cette épreuve, il trace rapidement sur le papier son travail, qu'il écrit de verve, et le dépose le premier sur le bureau.
Or, dès qu'il vit le nom de Ly-Pe, l'examinateur Yang-Kouei ne se donna pas même le temps de parcourir la page; à grands coups de pinceau, à tort et à travers, il biffe la composition, en disant: «Un pareil barbouilleur est bon tout au plus à broyer mon encre[9]!—»Broyer de l'encre, interrompit l'autre examinateur Kao-Ly, dites donc plutôt qu'il n'est bon qu'à me chausser mes bas et à me lacer mes bottines.» Puis, après ces grossières plaisanteries, la composition de Ly-Taï-Pe fut jetée de côté.
On a raison de dire:
Quand vous présentez un travail au concours, ne songez
point à réussir dans l'Empire;
Songez seulement à réussir auprès des examinateurs,
Ainsi repoussé honteusement par les présidents du concours, Ly-Taï-Pe fut saisi d'une colère qui s'éleva jusqu'au ciel; et de retour chez lui, il s'écria: «J'en fais le serment: si dans la suite mes espérances sont remplies, je veux ordonner à Yang-Kouei de broyer mon encre et à Kao-Ly de me lacer mes bottines; alors mes vœux seront comblés.»
L'académicien fit tous ses efforts pour calmer l'indignation du poète. «Restez tranquille dans ma demeure jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il; vivez-y dons l'abondance, en attendant que dans trois ans s'ouvre un nouveau concours: les examinateurs ne seront plus les mêmes, et vous êtes sûr de réussir.» Ils continuèrent donc de vivre ainsi; Ho-Tchy et son hôte restaient tout le temps à boire et à faire des vers.