Note sur la Transcription

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[Table]

FRAGMENTS D'ÉPOPÉES ROMANES DU XII.e SIÈCLE



LITTÉRATURE
DU MOYEN-AGE.

FRAGMENTS D'ÉPOPÉES ROMANES
DU XII.e SIÈCLE.


Lille.—L. Lefort, Imprimeur-Libraire. 1838.



FRAGMENTS
D'ÉPOPÉES ROMANES
DU XII.e SIÈCLE,
TRADUITS ET ANNOTÉS
PAR EDWARD LE GLAY.

PARIS.
TECHENER, LIBRAIRE,
PLACE DU LOUVRE, 12.
1838.


Toute littérature commence par la poésie: singulière destinée dont l'explication importe peu ici, mais qu'il faut signaler pourtant, ne fût-ce que pour constater l'origine toujours antique, toujours mystérieuse de cette forme du langage humain. Quand une société vient à naître, elle chante tout d'abord, et elle conte: c'est l'enfance qui s'émeut et qui s'émerveille, qui s'éprend et qui veut que tout s'éprenne, s'ébaudisse autour d'elle:

«Oyez chançons de joie et de baudour!»

Imprévoyantes et insoucieuses de l'avenir, les jeunes nations, comme les jeunes individus, se complaisent dans le passé. Ce sont de pieux enfants qui voient en beau tout ce qu'ont fait leurs pères, qui professent un doux culte pour les souvenirs, non pour ceux de la triste réalité et de l'histoire nue et froide, mais pour les souvenances embellies de tous les charmes de l'imagination, colorées de toutes les fantaisies du mystère.

Et remarquez qu'au milieu de ces rêveries où s'égare la jeune raison des peuples, c'est encore l'histoire qu'ils croient écrire ou entendre; ils sont de bonne foi dans leurs gracieux mensonges; car leurs œuvres ne seraient pas empreintes de tant de génie, s'ils avaient menti sciemment. Ils ont été les premiers à croire en leurs propres créations.

Et d'ailleurs, qui oserait affirmer que la vérité n'y est point? Je veux dire la vérité morale, poétique, la vérité de sentiment et d'impression.

C'est dans les plus beaux siècles de l'antiquité, que l'on a manifesté le plus d'admiration pour les écrivains poétiques des premiers âges. La Grèce a eu des temples pour Homère, des autels pour Hésiode. Elle a, pour ainsi dire, divinisé les neuf livres de l'histoire un peu fabuleuse d'Hérodote, en désignant chacun d'eux sous le nom de l'une des neuf Muses. Là il ne s'est pas trouvé des hommes qui, sous prétexte de je ne sais quelle renaissance, ont répudié les premiers et les plus beaux monuments de la littérature nationale. On n'a point vu dans Athènes des professeurs d'égyptien et de persan, impatroniser, dans les jardins d'Académus, les livres venus de Memphis et d'Ecbatane, et proscrire ceux des rapsodes, d'Eschyle ou de Thespis.

Nous avons été moins sages.

—Dans notre fanatisme pour l'antiquité grecque et latine, nous autres Français, nous avons oublié tout-à-coup les titres de notre propre gloire pour une gloire d'emprunt; d'inventeurs qu'étaient les pères, les fils sont descendus au rôle de traducteurs.

Au temps de saint Louis, on créait une langue; et avec cet idiome tout neuf on écrivait de gigantesques épopées. L'architecture, la sculpture, autres expressions de la société, élevaient des monuments qui n'avaient point eu de modèles jusque-là, et qui depuis n'eurent point d'imitateurs. Au quinzième siècle, on parut se lasser de ses propres richesses; l'art chrétien sembla ne plus suffire. Il se fit en Europe une invasion de Grecs et de Latins qui nous imposèrent leur langue, leur littérature et presque leurs mœurs; ce que n'avaient pu faire autrefois la conquête romaine et une occupation de trois siècles. Nous fûmes presque honteux de nos vieux romans de chevalerie, de nos vieilles églises, de notre vieille foi.

On vit alors des savants, des prélats qui, pour l'amour du grec, se seraient faits volontiers prêtres de Jupiter ou d'Apollon. Ne s'est-il pas rencontré un cardinal Bembo, qui recommandait à Sadolet de ne pas trop lire les épîtres de saint Paul, de peur de gâter son style cicéronien: Omitte has nugas, disait-il....

Bref, nous en sommes venus au point d'oublier qu'avant Malherbe et Racan il y avait des poètes plus grands, plus originaux surtout que Racan et Malherbe.

Si, de temps à autre, un souvenir tombait sur ces œuvres du moyen-âge, c'était un souvenir de mépris et d'insulte. (Voyez Boileau, Art poétique).

A la vérité, au siècle dernier, quelques littérateurs ont cherché dans l'ancienne poésie française des motifs de romans et des sujets d'opéras comiques. Quelques-uns même, comme Legrand d'Aussy, se sont livrés avec un certain soin et non sans un certain succès à l'étude de ces vieux monuments. Ce n'était point assez...—Les bénédictins, plus érudits et surtout plus judicieux que le cardinal Bembo, ont commencé dans leurs amplissimes collections, et dans l'histoire littéraire de la France, à rendre justice aux productions de tant de génies méconnus. C'est dans les bibliothèques de leurs couvents que furent religieusement conservées, durant des siècles, ces chroniques, ces poèmes dont l'existence n'était révélée qu'au petit nombre. Ne pouvant lutter contre l'ignorance et le dédain universels, ils gardaient ces précieux dépôts, en attendant des temps meilleurs; et se bornaient à en montrer parfois quelques parcelles, comme pour essayer et préparer le goût public.

Parmi les causes qui ont longtemps inspiré une sorte de dégoût pour cette littérature romane, il en est une qui peut-être n'a pas été assez remarquée; c'est l'ignorance où l'on est resté jusqu'à nos jours des formes et des règles de l'ancien langage français. Le lecteur était comme rebuté par l'incohérence et la barbarie qui paraissaient régner dans cet idiome; on se figurait qu'il n'était soumis à aucune loi grammaticale, à aucune convenance syntaxique.

On se demandait pourquoi l'écrivain emploie tantôt l'article li et tantôt l'article le; pourquoi un nom singulier prend parfois l's final, et pourquoi le même mot au pluriel en est souvent dépourvu; par quel caprice les noms propres varient-ils sans cesse de terminaison: Pierre, Piéron; Gui, Guion; Marie, Marien; Alaïs, Alaïde, etc.

Ainsi, outre l'obscurité nécessaire d'un langage dont la plupart des mots sont aujourd'hui rayés de nos vocabulaires et mis au rang des morts, on était encore déconcerté et comme fourvoyé par ce mépris apparent de toute règle; et l'on n'avait guère confiance dans les œuvres d'écrivains qui semblaient violer si outrageusement les plus simples lois de l'orthographe.

Ces objections étaient demeurées sans réponse; et les bénédictins qui avaient tout entrevu, mais qui n'ont pas eu le temps de tout approfondir, ont consigné dans leur Nouveau traité de Diplomatique une remarque qui a donné l'éveil sans doute à notre illustre Raynouard. Cet académicien, poète lui-même, a étudié avec un amour de poète les œuvres dédaignées des troubadours et des trouvères; et c'est véritablement lui qui en a retrouvé et refait la grammaire. Il résulte de ses travaux que cet idiome, loin d'être livré à l'arbitraire et à l'anarchie, comme on se le persuadait, a été soumis à des règles vraiment rationnelles. Fils du latin, il est, comme le latin, au rang des langues transpositives où les désinences varient, suivant la fonction que remplit le mot dans la construction phraséologique. Ainsi s'expliquent toutes ces anomalies; ainsi disparaissent les accusations d'irrévérence pour la syntaxe.

Il est vrai que souvent dans les manuscrits, dans les chartes, ces règles se trouvent violées; mais alors il faut s'en prendre à l'ignorance des copistes, ignorance peu surprenante dans ces temps reculés, puisque de nos jours elle est encore si commune parmi nos scribes de profession, voire même parmi certains magistrats municipaux, plus habiles, j'aime à le croire, à faire des règlements de police qu'à observer eux-mêmes ceux de la grammaire.

Les grandes compositions poétiques du moyen-âge, que l'on nomme romans de chevalerie ou chansons de geste, sont de trois sortes, ou plutôt sont renfermées dans trois cycles principaux: 1.º cycle d'Alexandre. 2.º cycle de la Table ronde. 3.º cycle de Charlemagne.

Les romans du premier cycle sont consacrés au récit des exploits d'une foule de héros antiques: Jason, Enée, Hector, Philippe de Macédoine et son fils. Ce sont des fictions qui ne supportent pas la critique historique. Les lieux, les temps et les personnes y sont étrangement dénaturés et confondus.

Au cycle de la Table ronde, se rapportent les poèmes qu'ont inspirés les traditions bretonnes, qui nous racontent tant de merveilles de Clovis et d'Arthur, tant de victoires remportées sur les Pictes, les Angles et les Saxons.

Karle le Grand, avec sa race et ses douze pairs, vrais ou faux, a fourni matière au plus ancien et au plus beau cycle poétique du moyen-âge. Là encore l'histoire proprement dite n'est pas toujours religieusement respectée; et l'on rencontre dans ces épopées, tout-à-fait françaises et de fond et de forme, bien des héros fictifs, bien des évènements imaginaires.

C'est que jamais les trouvères ne célébraient les gestes contemporains auxquels il manque toujours un certain prestige, mais des faits advenus un siècle ou deux auparavant, faits que leur imagination échauffée par les souvenirs populaires pouvait quelquefois dénaturer, mais qu'elle revêtait toujours des formes les plus poétiques.

De là ce caractère de vérité morale, et cette couleur de localité qui feront à jamais le charme principal de nos vieux romans de chevalerie.

Et, en effet, ces actions héroïques, ces évènements singuliers, ces personnages merveilleux qui posent si bien dans les récits de nos bardes, c'étaient des personnages jadis fameux dans la contrée; c'étaient des traditions recueillies à l'âtre des chaumières, dans les salles d'armes des châteaux, au réfectoire des monastères.

Tout le moyen-âge est là vivant, parlant, agissant.

Mais, hélas! il y a bien longtemps que les foyers de la Flandre, du Haynaut, de l'Artois et du Cambrésis n'ont plus ouï chanter les belles rapsodies de Godefroi de Bouillon, de Bauduin de Sebourg, du chevalier au Cygne, de Chyn de Berlaimont, de Jehan d'Avesnes, de Raoul de Cambrai, et tant d'autres romans délicieux dont notre positive époque soupçonne à peine l'existence.

Et cependant, le public accueille avec faveur ces vieux monuments que lui exhume une érudition laborieuse; mais, il faut en convenir, jusqu'à ce jour le public a paru moins apprécier le mérite des œuvres éditées que la bonne volonté et le zèle patriotique des éditeurs.—On le conçoit; le public, c'est tout le monde: tout le monde ne comprend pas la langue romane, et chacun l'entend à demi.—C'est là ce qu'il y a de fâcheux. On est porté à trouver insipide un livre déchiffré avec peine, et pour l'intelligence duquel il faut avoir un glossaire sous la main. Le lecteur n'aime pas qu'on lui impose une tâche; il lit pour le plaisir de lire, et non pour la peine de traduire.

Ce n'est pas tout de rendre à la lumière ces textes que notre ingratitude a méconnus si longtemps; ce n'est pas tout de les faire connaître aux érudits et aux philologues, et leur fournir par là l'occasion de faire de la science, et de procréer des théories et des systèmes magnifiques sur les origines de notre littérature, toutes choses fort bonnes sans doute, et qui vaudront peut-être à leurs auteurs un fauteuil à l'académie, mais qui ne rendront pas le moins du monde nos vieilles poésies à la popularité dont elles ont joui lors de leur apparition, et dont elles devraient jouir encore.

La popularité, pour elles, c'est la traduction.

Non pas une traduction libre comme celles du siècle dernier, qui hissaient les antiques châtelaines sur des vertugadins, et leur collaient des mouches aux joues; mais une traduction littérale, servile même, reproduisant avec une facile clarté le style énergique, naïf, rustiquement chevaleresque de la poésie romane.

Indiquer les qualités que doit avoir cette espèce de traduction, c'est peut-être faire d'avance la censure de celle que j'offre aujourd'hui au public. Aussi je ne la présente que comme une tentative qui a besoin d'indulgence.

«On le peut: je l'essaie, un plus savant le fasse.»


Les trois premiers épisodes qu'on va lire sont extraits d'un roman du XII.e siècle, dont Raoul, comte de Cambrai vers 940, est le héros.—Ce roman, tout-à-fait inédit, repose, en manuscrit de l'époque, à la bibliothèque du roi, sous le N.º 8201, petit in-4.º vélin. Il renferme environ six mille vers et est écrit en tirades omoioteleutes ou monorimes. L'auteur est resté ignoré jusqu'à ce jour[1].

Pour mettre le lecteur en connaissance avec les acteurs des drames épisodiques que nous reproduisons littéralement, nous donnons d'abord la traduction analytique de l'exposition du poème.


EXPOSITION DU POÈME.
TRADUCTION ANALYTIQUE.

Le Comte de Cambrai, Raoul Taille-fer, vient de trépasser, laissant sa femme Alaïs, sœur du roi de France Loys[2], sur le point de devenir mère. Les barons ensevelissent leur droit seigneur, le portent au moustier Saint-Géri, et après avoir célébré ses funérailles, l'enterrent dans l'église. La franche comtesse Alaïs a grand deuil de la mort de son époux.

—Cependant les jours et les mois s'écoulent; elle met au monde un fils, et ses larmes tarissent. La belle dame enveloppe son enfant dans un drap pourpré et le confie à deux hauts barons; ceux-ci le portent sans délai à l'évêque de Beauvais, Gui, cousin de la comtesse, qui le baptise et lui donne le nom de son père, Raoul de Cambrésis.

Le roi de France Loys avoit à sa cour un jeune comte, qu'on appeloit Gibouin le mancel. Il a servi le roi de sa bonne épée d'acier, et en récompense il lui demande le fief de Cambrai, laissé vacant par la mort de Raoul. Le roi le lui accorde jusqu'à ce que le fils de Taille-fer soit assez grand pour porter ses armes et lui promet une autre terre pour cette époque. Gibouin accepte; mais il voudroit que le roi lui fît épouser la comtesse Alaïs. Loys lui en donne l'assurance, et envoie un message au moustier Saint-Géri à Cambrai, où étoit sa sœur...[3].

Le fils de Taille-fer a un peu grandi.—Son oncle, le comte d'Arras, Géri le sor[4], se rend à la cour du roi à Paris, et prie Loys de remettre le fief de Cambrai à son neveu. Le prince répond qu'il ne le peut ôter au manceau.

—Géri alors lui adresse les reproches les plus violents; et ne pouvant rien obtenir, il s'en vient à Cambrai, près de sa belle-sœur, promettant de faire une guerre à mort à Gibouin, aussitôt que son neveu sera en âge de combattre.

Il demeure quelque temps au moustier Saint-Géri, auprès de la comtesse Alaïs et de son fils. La dame, à cette occasion, donne un grand festin où elle délivre aux barons de riches fourrures; puis, le sor retourne à Arras.

Les années s'écoulent.—Raoul a quinze ans; il est grand et bien formé.

—Le comte Ybert de Ribemont avoit un fils nommé Bernier. Il n'existoit pas dans la contrée un jeune homme plus beau ni plus habile à manier la lance. Bernier est en outre fort bon et plein de sens. La comtesse Alaïs le donne pour écuyer et pour compagnon à son fils[5]...

Enfin il paroît que les discordes se sont apaisées; car Raoul est à la cour de Paris avec son écuyer. Le roi Loys qui chérit son neveu, le fait chevalier, lui donne des armes magnifiques, un beau coursier et un glaive, valant Durandal, la fameuse épée de Roland; puis au bout de quelque temps il le nomme sénéchal de Ponthieu.

Raoul se rend à son poste.—Il n'y a pas de seigneur qui n'envoie son fils, son neveu ou son cousin à la cour du sénéchal pour se former. Raoul distribue à ces jeunes barons des armures de fer, de bons destriers d'Arabie, et les héberge à plaisir.

Le lundi de Pâques on doit s'ébaudir. Raoul sort du moustier et s'en va jouer avec ses chevaliers sur la place de Saint-Cenis, où une quintaine[6] a été dressée. Mais les barons s'échauffent; et dans la joûte les deux jeunes fils du comte Ernaut de Douai sont jetés morts à terre par Raoul. Les chevaliers l'en ont grandement blâmé; et, de la vie, le comte Ernaut ne sera l'ami de Raoul.

A la Pentecôte, le roi Loys tient cour plénière. Raoul, accompagné de son écuyer, lui sert le piment[7] au dîner. Tout le monde admire la beauté de Bernier et son riche équipement. Une quintaine est dressée; l'on combat et l'on brise maints écus, maints hauberts. Bernier fait des merveilles; et quand tous les barons sont rentrés au palais, il s'agenouille devant le roi, à qui il rend foi et hommage; puis il implore sa bienveillance en faveur de ses cousins, les enfants du comte Herbert de Vermandois, lequel alloit trépasser.

Géri le sor vient ensuite trouver le roi; et, lui rappelant ses services, il le conjure derechef de rendre au fils de Raoul Taille-fer le fief de Cambrésis. Le roi a refusé de nouveau.

Alors Géri d'Arras sort courroucé; il trouve dans une des salles du palais son neveu Raoul qui jouoit aux échecs; il le tire violemment par sa pelisse d'hermine, et le maltraite à cause de son indifférence. Raoul ébranle la salle de ses cris, et furieux va trouver le roi.—Il réclame son héritage. Loys lui répète qu'il ne peut l'enlever au mancel Gibouin, à qui il l'a accordé. Raoul jure que le lendemain, avant le soleil couchant, il aura attaqué Gibouin, qu'il veut mettre à mort de sa propre main.

Le roi sort de la salle ému des menaces de Raoul.

Le mancel est venu près du roi; il le supplie de garantir ce qu'il lui a donné. Le roi écoutant ces prières, appelle son neveu et le conjure de laisser Cambrai à Gibouin encore deux ou trois ans; il lui promet que si, dans cet intervalle, un des fiefs de Vermandois, d'Aix-la-Chapelle ou de Laon demeure vacant, c'est pour lui.—Raoul, après avoir consulté son oncle Géri d'Arras, consent à la proposition de Loys; mais il demande quarante otages que le roi lui accorde.

Raoul étoit de retour en Cambrésis depuis un an et quinze jours, lorsque le vaillant comte Herbert de Vermandois vint à trépasser. Il tenoit sous sa puissance Roye, Péronne, Origni, Ribemont, Saint-Quentin, le château de Clary, et tout le pays d'alentour.

En apprenant sa mort, Raoul incontinent monte à cheval avec son oncle Géri, et ils ne cessent d'éperonner jusqu'au palais du roi à Paris, où ils sont bientôt arrivés.

—Raoul rappelle au roi sa promesse et demande le fief d'Herbert. Loys dit qu'il ne peut le lui accorder, ni déshériter les quatre fils d'Herbert en sa faveur, ajoutant que ces quatre jeunes barons, puissants et valeureux, ne voudroient plus désormais le servir et deviendroient ses ennemis.

A ces paroles, Raoul pense perdre la raison de colère; et mandant ses otages, il les menace de les faire enfermer dans une tour; Joffroi, l'un des otages, s'agenouille aux pieds du roi et lui peint la position précaire dans laquelle ils vont se trouver.

Loys attristé appelle Raoul et lui jure que jamais ni lui ni ses hommes ne s'opposeront à son entreprise contre le Vermandois.

Bernier, présent au discours du roi, se lève et supplie Loys de ne pas agir au moins ouvertement contre ses cousins, les fils d'Herbert, lesquels sont de vaillants hommes, capables de se défendre dignement. Puis s'adressant à son maître Raoul, l'écuyer Bernier lui montre combien ses cousins sont bons et francs chevaliers, et combien il y auroit déloyauté à ravir leur héritage.

Raoul n'écoute rien: à toute force il veut leur terre que Loys lui a accordée.

En grande hâte il retourne à Cambrai, suivi de son écuyer, qui est triste et dolent. Il descend au perron où sa mère l'attend.

La bonne dame serre son fils dans ses bras, lui baise le menton, et ils montent ensemble au palais. Alaïs félicite son fils, et lui demande s'il ne se met pas en mesure de reprendre son fief à Gibouin le manceau. Raoul, chagrin de cette parole, lui répond que non, et qu'il va attaquer les enfants d'Herbert de Vermandois.

La dame soupire et supplie son fils de ne point usurper le bien de ces orphelins, dont le père a toujours été l'ami du sien, le comte Taille-fer. Raoul repousse durement les supplications réitérées de sa mère, qui, désespérée de ne pouvoir le fléchir, fond en larmes, et se retire en lui prédisant le sort funeste qui l'attend dans cette guerre.

La pauvre dame s'agenouille devant l'autel, à l'église de Saint-Géri, et conjure le ciel de détourner de son fils les malheurs qu'elle a pressentis.

Cependant Raoul inflexible a mandé tous ses vassaux et ses amis, s'est avancé avec eux vers le Vermandois, et a résolu de commencer la guerre par le sac et l'incendie de la riche abbaye d'Origni.


INCENDIE DE L'ABBAYE D'ORIGNI[8].

I.

Raoul appela Manecier, le comte Droon, et son frère Gautier:

«Prenez vos armes sans tarder; que quatre cents hommes montent sur de bons destriers, et soyez à Origni avant la nuit. Vous tendrez mon pavillon au milieu de l'église, et vous prendrez mes vivres dans les caves de l'abbaye.—Mes bêtes de somme se tiendront sous les porches, et mes éperviers percheront sur les croix d'or.—Vous aurez soin de me préparer un bon lit devant l'autel: je prendrai plaisir à m'y coucher, appuyé sur le crucifix.—Je veux saccager et détruire cette abbaye; car les fils d'Herbert la chérissent.»

Les chevaliers répondent: «Nous ne pouvons refuser.»

Aussitôt les nobles guerriers vont s'armer, et montent à cheval. Tous ont pris leur bonne épée d'acier, leur écu, leur lance et leur haubert.—Ils approchent d'Origni; les cloches ont sonné au maître-clocher.—Alors, ils se ressouviennent de Dieu et de sa justice. Les plus forts fléchissent et ne veulent pas outrager les corps saints.

Ils dressent donc les tentes au milieu des prés et s'y établissent; puis, la nuit arrivant, ils s'y couchent jusqu'au lever du soleil.

II.

Le jour apparoissoit, et prime sonnoit à l'abbaye, quand l'on vit arriver le comte Raoul. Il apostrophe ses barons avec colère: «Félons, gloutons, séducteurs, vous êtes bien mal pensants d'oser ainsi oublier mes ordres!»

—«Grâce, beau sire, grâce par Dieu le rédempteur! Nous ne sommes ni juifs, ni tyrans pour aller de la sorte violer l'asile des saints.»

Raoul furieux reprit: «J'ai commandé de tendre mon pavillon dans l'église: et qui vous a donc conseillé le contraire?»

—«Vraiment, dit le sor Géri, tu as trop d'outrecuidance; il n'y a pas encore longtemps que tu as été armé chevalier; et tu es perdu si tu attires sur toi la malédiction de Dieu. D'ailleurs les francs hommes doivent honorer les lieux saints et ne pas outrager les reliques qu'ils renferment. L'herbe est belle et fraîche par les prés; cette rivière est claire; ne pourrois-tu pas placer ici ton camp et loger tes gens à l'aise? La position est bonne; et tu n'aurois pas la crainte d'une surprise.»

—«Qu'il soit fait ainsi que vous le dites, répondit Raoul; je l'accorde, puisque vous le voulez.»

Les tapis sont jetés sur l'herbe verte. Raoul s'y couche avec dix chevaliers; et appuyés sur les coudes, ils prennent une résolution funeste.

«Allons au plus vite saccager Origni, mes amis, s'écrie Raoul aux chevaliers. Celui qui refusera de me suivre, jamais je ne l'aimerai!»

—Les barons ne l'osent abandonner; ils montent à cheval au nombre de plus de quatre mille, et s'approchent d'Origni. Ils commencent alors à assaillir le bourg et à lancer leurs traits. Les gens de Raoul vont couper les arbres devant la ville. Les habitants, voyant le danger, se disposent à la défense.

Les nonnes sortent du monastère dans la campagne. Les gentilles dames ont en main leurs psautiers et récitent de saintes oraisons: à leur tête s'avance Marcent, la mère de Bernier, tenant le livre des litanies de Salomon.

Elle saisit le comte Raoul par son haubert: «Sire, dit-elle, au nom de Dieu, où est Bernier, gentil fils de chevalier? Je ne l'ai plus revu depuis que je l'ai nourri dans son jeune âge.»

—«Dame! au maître-pavillon, où il se divertit avec maints bons amis. On ne trouveroit point pareil guerrier d'ici au Pré-Néron. Il a excité ma colère contre les enfants d'Herbert; et il dit bien qu'il ne chaussera plus jamais un éperon, si je leur laisse un bouton vaillant.»

—«Dieu! dit la dame, comme il a le cœur méchant! Tout le monde sait que les fils d'Herbert sont ses cousins; et s'ils viennent à perdre leur terre.... ah! le malheureux!...—Sire Raoul, nous sommes nonnes; et par les saints de Bavière, jamais vous ne nous verrez tenir ni bannière, ni lance; jamais nous n'étendrons personne dans la tombe...»

—«Vrai! interrompit Raoul, vous êtes bien une méchante flatteuse. Vile courtisane de bas lieu....»

—«Sire Raoul, pourquoi m'outrager? Nous ne manions ni l'épée, ni la lance; et vous pouvez nous mettre à mort sans défense: mais ce seroit grand péché.—Toute notre vie, c'est l'autel; et notre subsistance, on nous la donne.—Les puissants seigneurs qui vénèrent ces lieux saints, nous envoient l'or et l'argent dont nous avons besoin. Quel mal faisons-nous? Et pourquoi nous traiter cruellement? Si vous voulez ravir cette terre à notre sire, eh bien! vous la conquerrez avec vos chevaliers; mais respectez cette abbaye.—Allez, retournez dans nos prés; nous vous donnerons toutes provisions; et le foin et l'avoine ne manqueront pas à vos écuyers.»

—«Par saint Riquier, dit Raoul, j'ai pitié de votre prière, et vous fais grâce....»

—Et la dame répondit, «sire, je vous remercie.»

Raoul remonte sur son cheval coursier, et s'éloigne.

III.

Cependant, le vaillant Bernier a revêtu un riche habit, il vient trouver sa mère Marcent au fier visage; car il a grand besoin de lui parler.—Il met pied à terre: la dame alors le saisit entre ses bras, et par trois fois l'embrasse. «Beau-fils, dit-elle, tu as donc pris tes armes?... tu ne peux me le cacher.... Tu as donc pris tes armes contre le fief de ton père! et ne sais-tu pas qu'il t'appartiendra un jour? Ybert n'a plus d'hoirs, et tu le mériteras par ton courage et ta sagesse.»

—«Non, par saint Thomas, dit Bernier, Raoul, mon seigneur, est plus félon que Judas...; mais il est mon maître: il me donne chevaux, habits, harnois, équipements; et pour le fief de Damas, je ne voudrois lui manquer: jamais, tant que tout le monde ne répète: Bernier en a le droit.»

—«Par ma foi, fils, tu as raison; sers bien ton seigneur, et tu mériteras devant Dieu.»

IV.

Les fils d'Herbert aimoient beaucoup le beau et grand bourg d'Origni. Il l'ont fait entourer de pieux fichés en terre; mais c'étoit là une bien faible défense. Près des palissades se trouvoit une prairie fertile, appartenant aux nonnes, et où les bœufs de l'abbaye paissoient pour s'engraisser. Il n'y avoit personne sous le ciel, qui l'eût osé endommager. Le comte Raoul y fait transporter sa tente; les draperies en étoient d'or et d'argent, et quatre cents hommes pouvoient s'y héberger à l'aise.

V.

Cependant, trois soudarts mauvais ont quitté l'armée; et chevauchant à francs étriers aux alentours d'Origni, ils prennent et ravagent tout sur leur passage.

Dix paysans, armés de leviers, sortent du bourg et leur courent sus. Ils en ont fait mourir deux à grands coups; le troisième s'enfuit sur son destrier et regagne le camp au plus vite.

Il met pied à terre, va baiser le soulier de son droit seigneur, et se lamente en lui demandant sa merci.

«Sire, dit-il à haute voix, tu es perdu, et le Seigneur Dieu ne te sera jamais en aide, si tu ne te venges pas de ces bourgeois qui sont si riches, si orgueilleux et si fiers.—Ils ne t'estiment, ni toi, ni les autres, la valeur d'un denier. Ils font menace de te couper la tête, s'ils peuvent te tenir un jour; et sois sûr que tout l'or que renferme Montpellier ne te garantiroit pas de leur fureur. Je les ai vus occire et massacrer mon frère et mon neveu; et, par saint Riquier, ils m'eussent aussi mis à mort, si je n'avois fui sur ce destrier.»

Raoul l'entend, et il pense perdre la raison, de colère: «Francs chevaliers, s'écrie-t-il, or sus, je veux aller saccager Origni. Ah! les bourgeois commencent la guerre; si Dieu m'aide, je leur ferai payer cher leur audace!»

Les chevaliers courent aussitôt à leurs armures; car ils n'osent abandonner leur seigneur. Ils sont au nombre de dix mille, comme je l'ai ouï raconter, et commencent à éperonner vers Origni.—Bientôt ils tranchent les palissades de leurs cognées d'acier, et les font tomber à leurs pieds. —Ils traversent le fossé et le vivier, et s'avancent près de la muraille pour mieux l'attaquer.

VI.

Les bourgeois ont vu leurs palissades franchies.—Les plus hardis en sont attérés. Cependant ils se sont précipités aux tourelles des murailles, et de là ils lancent des pierres et une multitude de pieux aigus. Il n'y a pas homme ayant maison dans la ville, qui ne soit à son poste. Déjà plusieurs des soldats de Raoul sont tombés morts, et les bourgeois jurent que s'ils trouvent le comte, ils le mettront en pièces.

—Raoul voit l'acharnement avec lequel ils se défendent, et il en est furieux. Il jure, par Dieu et par son épée, que s'il ne les fait pas tous brûler avant la nuit, il ne se prise pas la valeur d'un fétu de paille. Il ne tint pas ainsi la promesse qu'il avoit faite à l'abbesse, la veille, comme vous allez bientôt le voir dans la chanson.

«Barons,» s'écrie-t-il d'une voix terrible, «le feu! le feu!»

Les écuyers l'ont saisi aussitôt; car ils pilleroient volontiers. Ils escaladent les murs et se répandent dans les rues. Bientôt le feu prend aux maisons. Alors ils enfoncent les celliers, brisent les cercles des tonneaux et font couler le vin à grands flots. Les saloirs au lard s'embrasent; la flamme gagne les planchers qui s'écroulent; et les enfants sont brûlés vifs au berceau.

—Les nonnes de l'abbaye se sont réfugiées dans l'église; mais cela leur a peu servi; car la flamme roule déjà dans le maître-clocher. Les cloches fondent: les charpentes et les brandons tombent avec fracas dans la nef.—Le brasier alors devient si ardent, si chaud que les cent nonnes se consument en poussant des cris de désespoir: avec elles expirent la mère de Bernier, Marcent, et Clamados, la fille au duc Renier.

A la vue de l'incendie, les hardis chevaliers pleurent de pitié.

Bernier surtout, Bernier en devient presque fou: il prend son écu; et l'épée nue, il court droit à l'église.

Mais la flamme coule encore parmi les portes; et la chaleur est telle qu'on ne peut s'en approcher qu'à une portée de flèche lancée de toutes forces.

Alors Bernier s'arrête derrière un tombeau de marbre; et regardant, il voit sa mère étendue au milieu de l'église, sa belle face tournée contre terre; il voit son psautier qui brûloit encore sur sa poitrine.

«Hélas! s'écrie-t-il, tout est fini; et c'est folie d'essayer de la sauver! Ah! douce mère, vous m'embrassiez hier si tendrement! et moi, aujourd'hui, je ne puis rien faire pour vous!.... Que Dieu, qui doit juger le monde, prenne votre âme.... Et toi, félon Raoul, qu'il te confonde à jamais.... Je ne puis plus désormais t'accorder mon hommage.... Et je serois bien méprisable, si je ne tirois vengeance de ce crime.»

—Il est désespéré.... Son épée d'acier lui tombe des mains.... Trois fois il se pâme sur le cou de son destrier.—Il va demander conseil au sor Géri; mais le conseil ne lui a pas beaucoup servi, comme vous allez le voir.

—«Sire Géri, dit-il le cœur dolent, au nom de Dieu qui ne mentit jamais, conseillez-moi, je vous en conjure. Raoul de Cambrésis m'a traité bien mal. Il a brûlé dans l'église d'Origni ma mère Marcent au port majestueux.»

Géri répond: «j'en suis bien affligé pour vous.»

Le noble guerrier s'en retourne, plein de courroux, à son pavillon; il met pied à terre, et les écuyers courent dégarnir son cheval. Ses gens pleurent de le voir si triste.

Alors Bernier les prend à raisonner courtoisement: «Franche compagnie, conseillez-moi, je vous prie: messire Raoul ne m'aime pas beaucoup, lui qui a fait brûler ma mère dans cette église. Ah! si Dieu me laisse vivre, je saurai m'en venger!....»

VII.

Cependant Raoul est descendu de son coursier au poil fauve, à l'entrée de son pavillon. Ses barons le désarment; ils lui délacent son heaume doré, lui déceignent sa bonne épée d'acier, lui enlèvent du dos son haubert et lui passent sa robe. Il n'y a pas en France de si beau chevalier, ni de plus habile à se servir de ses armes.

Raoul a appelé son sénéchal, qui est venu sur-le-champ, et songeant au plaisir de la bonne chère: «Fais-nous servir, dit-il, des paons rôtis et des cygnes poivrés: donne-nous aussi du gibier à foison; je veux que le dernier de mes gens en mange aujourd'hui à son gré.»

Le sénéchal l'a entendu: il le regarde et se signe trois fois à cause de si grand sacrilége: «Y pensez-vous, Monseigneur? Vous reniez donc la sainte chrétienté; vous reniez le baptême, vous reniez le Dieu de gloire. Il est carême; c'est aujourd'hui le vendredi solennel, dans lequel les pécheurs adorent la croix: et nous, misérables, nous sommes venus en ces lieux violer le saint monastère et brûler les nonnes qu'il renfermoit. Ah! nous n'obtiendrons jamais miséricorde, à moins que la pitié de Dieu ne soit plus grande encore que notre méchanceté.»

Raoul a jeté les yeux sur lui.

«Qui t'a dit de parler?.... Mes écuyers sont bien effrontés!... Il n'est pas étonnant que les fils d'Herbert aient payé cher leur audace; car pourquoi m'ont-ils manqué?.. Mais j'avois oublié le carême... donne-moi des échecs.»

Des échecs sont apportés.—Raoul s'assied sur l'herbe avec colère et joue comme un homme bien appris. Il met avec adresse sa tour en ligne, avec un pion prend un cavalier, et bientôt il a mâté et vaincu son compagnon. Alors il se dresse en pieds, le visage serein; et comme la chaleur est grande, il ôte son mantel gris et demande du vin.

Quatorze jeunes damoiseaux, portant pelisses d'hermine, s'empressent d'exécuter ses ordres; et l'un d'eux, fils du comte Ybert de Saint-Quentin, lui apporte une grande coupe d'or, contenant assez de liqueur pour en abreuver un coursier. Il s'agenouille devant le noble comte et la lui présente....

—Raoul l'a saisie entre toutes les autres.

«Francs chevaliers, s'écrie-t-il aussitôt, entendez-moi! Par ce vin clair que vous voyez, et par cette épée qui gît sur l'herbe, par tous les saints serviteurs du Christ, les fils d'Herbert seront maltraités, je vous le jure; jamais ils n'auront de paix, et par saint Géri, je ne leur laisserai pas même la valeur d'un parisis.... Je veux les tenir morts ou vifs, et je les poursuivrai jusque dans la mer où je les ferai nager.»

VIII.

Or, vous allez entendre la défense de Bernier:

«Beau sire Raoul, vous faites des actions bien louables; mais vous en faites aussi qu'on ne peut trop blâmer. Les fils d'Herbert sont prud'hommes et bons chevaliers; et si vous les chassez par delà la mer, vous ne serez pas à l'aise en ce pays. Je ne vous le cacherai pas.... je suis votre homme: mais vous avez mal récompensé mes services; vous avez brûlé ma mère dans ce monastère, et vous voulez maintenant le renverser, faire mourir mes cousins et mon père! Ne vous étonnez donc pas si je prends leur défense en ce jour; et pour moi-même, je ne serois pas éloigné de venger le propre affront que vous me faites.»

Raoul l'entend: il en pense perdre la raison de fureur, et il couvre le baron d'outrages....

«Sire Raoul, vous avez tort et vous péchez: ma mère est brûlée, et mon cœur est plein de colère.—Je vous le redis; si Dieu me laisse vivre, je saurai me venger.»

Raoul l'a entendu et a branlé la tête.

«Si je ne te pardonnois pour la miséricorde de Dieu, je te ferois trancher tous les membres; il tient à bien peu de chose que tu ne sois déjà mort.»

«Tu es un bien mauvais ami, dit Bernier, de me récompenser de la sorte, moi qui t'aimois, moi qui proclamois tes louanges. Ah! si j'avois lacé mon heaume, je combattrois volontiers à pied, à cheval, contre le chevalier le mieux armé..... Je lui ferois voir qu'on n'est point félon, quand on n'a pas renié Dieu. Et vous-même, que je vois si courroucé, sire comte, non, pour l'archevêché de Reims, vous ne me frapperiez pas.»

Raoul a dressé la tête.—Il saisit un grand tronçon de pieu qu'un veneur a laissé à terre; il le soulève avec colère, et s'approchant de Bernier, il lui en fracasse la tête: Bernier voit le sang rougir son manteau d'hermine; il est éperdu.... Il embrasse Raoul avec rage, et c'en étoit fini.... Mais les chevaliers accourent et les séparent.

Bernier a appelé à haute voix son écuyer.

«Or tôt, mes armes, mon haubert, ma bonne épée et mon heaume. Je pars de cette cour sans délai!...»

Ce qui suit est le récit des guerres, des vengeances et des atrocités que fit naître cette querelle. Bernier, ayant quitté son maître, prit parti pour ses cousins, les fils d'Herbert de Vermandois; et le nouvel épisode qu'on va lire donnera une idée de la manière toute homérique dont nos premiers poètes français chantaient les combats et leurs sanglants effets.


COMBATS ET MORT DE RAOUL.

I.

Il a plu; et le champ de bataille est un marais trempé d'eau et de sang, car bien des barons sont morts en ce lieu. Les plus ardents destriers vont au pas, harassés qu'ils sont de fatigue; ils glissent, ils s'abattent sur la terre molle.

Voilà que le comte Ernaut de Douai rencontre le sire de Cambrai Raoul.

—«Par Dieu, Raoul, lui crie-t-il, nous ne serons amis que lorsque je t'aurai mis à merci et tué. Tu m'as occis mon neveu Bertolai et Richerin que j'aimois tant, et bien d'autres encore de mes amis que je ne verrai plus!»

—«Oui certes, dit Raoul, et ce n'est pas tout..... Toi-même, tu tomberas sous mes coups.»

—«Eh bien, par le corps saint Nicolas, je t'en défie, reprit Ernaut.—Ah! te voilà donc, Raoul de Cambrésis, que je n'ai vu depuis ce jour où mon cœur fut par toi tant navré. J'avois de ma femme deux petits enfants que j'envoyai à la cour du roi de Saint-Denis, et tu les fis mourir, traître! Tu es à toujours mon ennemi; et si cette épée que je tiens ne te coupe la tête, je ne me prise la valeur de deux parisis.»

—«En vérité, répond Raoul, tu t'estimes bien haut.... Je ne veux plus voir la cité de Cambrai si je ne te fais mentir à ta parole.»

Et les deux barons furieux éperonnent leurs destriers et se précipitent l'un contre l'autre, se donnant sur leurs écus des coups terribles. Mais ils sont protégés par leurs hauberts.—Bientôt ils sont désarçonnés: ils sautent à terre et tirent leurs glaives.

A cette vue les plus hardis chevaliers s'arrêtent épouvantés.

Le comte Raoul est un merveilleux baron pour sa force et son audace à manier ses armes. Il frappe Ernaut au chef et abat du coup les ornements de son heaume doré. Le fer auroit pénétré dans la tête sans la coiffe du haubert qu'il n'a pu traverser; mais glissant à gauche, l'épée coupe un quartier de l'écu avec deux cents mailles du haubert. Ernaut, étourdi du choc, trébuche; et glacé d'effroi, réclame le Dieu de toute justice..... «Aidez-moi, sainte Vierge Marie, et je rebâtirai le moustier d'Origni!»

Alors Ernaut, reprenant courage, se retourne plein de colère sur Raoul et lui assène de grands coups sur son heaume dont il brise les fleurs de lys..... Le sire de Cambrai a le visage et la bouche ensanglantés....—A son tour, il frappe Ernaut de sa tranchante épée, brise son heaume, et rabattant la lame à gauche avec une grande adresse, il lui coupe le poignet qui tombe serrant encore le bouclier.

Ernaut est anéanti de voir gésir à terre son poing et son écu, de voir couler le sang vermeil de sa blessure. Eperdu, il remonte à cheval et s'enfuit à travers les bruyères.

—Raoul se précipite sur ses pas.....

II.

Ernaut s'enfuit et Raoul le serre de près.... Mais voilà que son destrier s'est abattu et il va être atteint: effrayé alors, il s'arrête un moment au milieu du chemin et s'écrie à haute voix: «Grâce, Raoul! grâce, au nom de Dieu le créateur: si tu m'en veux de t'avoir frappé, eh bien, je serai ton homme lige; si cela te plaît, je t'abandonne Brabant et Hainaut..... Mes hoirs n'y pourront désormais prétendre l'espace d'un demi-pied.»

—Raoul a juré de ne rien écouter tant qu'il ne l'ait mis à mort.

III.

Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le poursuit et le presse... Il regarde de côté et aperçoit au loin son neveu, le noble baron Rocoul de Soissons, aussi neveu du comte Bernier. Il tourne vers lui sa course et l'appelle à grands cris; car il a peur de mourir.—«Beau neveu, protégez-moi contre la fureur de Raoul. Il m'a coupé le poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre; il me menace de m'arracher la tête.»

—Rocoul frémit à ces mots. «Oncle, dit-il, point ne vous sert de fuir; Raoul aura bataille.»

Et le vaillant chevalier pique son coursier de ses éperons d'or, brandit sa lance à manche de pommier et frappe Raoul sur son écu. Raoul riposte; et les lances se cassent sur les hauberts, sans que les deux chevaliers aient perdu les arçons.

A cette vue, le comte de Cambrai entre en fureur, saisit sa grande épée d'acier, brise le heaume de Rocoul, et la rabattant sur l'étrivière gauche, lui tranche le pied qui tombe avec l'éperon.

Raoul se réjouit à cet aspect, et d'un ton dédaigneux: «Vois, dit-il, Ernaut est manchot et toi boiteux; vous voilà bons à devenir l'un garde, l'autre portier.»

—«Mon oncle, dit Rocoul au comte de Douai, j'espérois vous venir en aide; mais, hélas! mon secours ne pourroit plus maintenant vous sauver.»

IV.

Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le presse par-arrière. Il jure par le Dieu qui souffrit mort et passion qu'il ne le quittera qu'après lui avoir coupé la tête sous le menton.

—Ernaut regarde de côté et aperçoit le sire Herbert d'Ireçon, Wedon de Roie, Loys, Sanson et le comte Ybert, le père de Bernier. Il tourne vers eux sa course et les appelle à grands cris; car il a peur de mourir.—«Seigneurs, dit-il, bien devez-vous me protéger contre la fureur du comte Raoul, qui tant a tué de vos amis. Il m'a coupé le poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre, et il menace de m'arracher la tête.»

Ybert l'entend et pense en perdre la raison; il lance son bon destrier, brandit sa haste, déroule le gonfalon, frappe et brise l'écu de Raoul. Le fer a percé les mailles du haubert et glisse sur le côté.

Ce fut merveille s'il ne fut pas occis alors ou bien fait prisonnier; car plus de quarante chevaliers ennemis l'entouroient déjà, quand à toutes brides accourut Géri d'Arras, en compagnie de quatre cents guerriers.

Alors recommence un choc terrible, et l'on voit la terre se joncher de pieds, de poings, de têtes coupées. Les cadavres et les blessés sont là étendus, la bouche béante, et l'herbe est tout ensanglantée. L'épée à la main, le comte Raoul est toujours au plus fort du combat, et en ce jour il a sevré bien des âmes de leurs corps; il a fait veuves bien des dames; car plus de quatorze barons sont tombés sous ses coups.

Ernaut a vu tout cela le cœur dolent, et il a réclamé Dieu le Sauveur des âmes. «Sainte Marie, Mère couronnée, ayez pitié de moi!»

V.

Et il se remet à fuir dans la vallée....

Raoul a levé la tête, l'a aperçu, et déjà s'est précipité sur ses pas, en lui criant de toute la force de ses poumons: «Ernaut! j'ai désiré ta mort, et ce glaive me va satisfaire.»

«Je n'en puis; mais, sire, puisque telle est ma destinée, répond Ernaut, pour qui toute joie et tout espoir sont perdus, hélas! point ne me sert de me défendre.»

Et il s'enfuit, ne sachant où se blottir. Telle peur il a, qu'à peine il se peut soutenir; et il sent que Raoul approche et va l'atteindre! «Grâce! Raoul, merci, crie-t-il, je suis jeune encore et ne veux pas mourir; je me ferai moine et servirai Dieu.... Tous mes fiefs seront à toi.....

—«Non, dit Raoul, il est temps d'en finir; ce fer va te couper le cou. Ni hommes, ni saints, ni Dieu ne pourroient te sauver.»

A ces paroles, Ernaut jette un soupir....

Mais son cœur lui revint aussitôt, car il a entendu renier Dieu.

—«Raoul, vil mécréant, lui crie-t-il, en hochant la tête, trop plein d'orgueil, de félonie et d'outrecuidance, chien enragé qui renie Dieu et son amitié, sache bien que si le Roi de gloire avoit pitié de moi, tu ne me frapperois pas!...»

VI.

Et il s'enfuit à coups d'éperons, tenant en sa main l'épée qu'il a tirée du fourreau.

Quand il a quelque avance, il regarde devant lui, et voit venir Bernier équipé à merveille, muni de belles armes, de haubert, de heaume, d'écu et d'épée. A cet aspect Ernaut tressaille de joie et plus ne songe à son poing. Il a dirigé son cheval vers lui.—«Grâce, sire Bernier, aie de moi pitié! vois mon bras; c'est Raoul qui m'a meurtri de la sorte.»

—Bernier l'entend, il frémit et frissonne jusqu'aux ongles des pieds.—«Oncle Ernaut, s'écrie-t-il, point ne vous sert de trembler, et je vais implorer pour vous mon ancien maître.»

Puis, s'appuyant sur le cou de son destrier:

«Eh! sire Raoul, clame-t-il à haute voix, fils de femme légitime, c'est toi qui m'adoubas chevalier, je le sais, mais depuis tu m'as fait payer bien cher cet honneur..... Tu as brûlé ma mère dans l'église d'Origni; tu as occis maints de nos vaillants amis, et à moi-même, tu m'as brisé la tête; je sais aussi que tu m'offris une amende; tu voulois me donner cent bons coursiers, cent mulets, cent palefrois de prix, cent écus et cent hauberts doublés; je n'acceptai pas, car la vue de mon sang m'avoit mis en fureur, et les braves chevaliers, mes amis, ne m'ont jamais blâmé. Mais si en ce jour tu me fesois la même offre, oh! je l'accepterois et pardonnerois tout; je te le jure par saint Riquier. De la sorte, la guerre seroit finie; car mes parents apaiseroient leur colère, et je te ferois bailler la suzeraineté de toutes nos terres.... Mais, au nom du Dieu juste, calme-toi et ne reste pas sans pitié. Pas ne te sert de poursuivre cet homme qui a perdu son poing et est à demi mort.»

Raoul, à ces mots, est exaspéré de fureur; il se dresse sur ses étriers qui ploient, et fait cambrer sous lui son destrier. «Bâtard, dit-il, bien savez-vous plaider; mais vos flatteries ne vous serviront pas, car vous ne sortirez de ces lieux avec votre tête.»

—«Oh! alors, répond Bernier, mon courroux est légitime....»

Et voyant que sa prière n'a point servi, Bernier pique son destrier et court sur Raoul qui se précipite à sa rencontre. Ils se portent de grands coups sur leurs écus, et se vont pourfendant leurs armures.... Mais Raoul se rue avec tant de violence contre Bernier, que bouclier et haubert ne lui auroient pas plus servi qu'un gant, et qu'il seroit mort sur le coup, si Dieu et le bon droit n'avoient été pour lui. Il esquive le fer qui glisse à côté.

VII.

Bernier alors prenant sa revanche frappe avec fureur le comte Raoul, coupe son heaume luisant, en fracasse les garnitures et tranche la coiffe du haubert.—Le glaive a coulé dans la cervelle.—Raoul incline la tête et tombe de cheval.

—En vain il songe à se relever..... A grands efforts il tire son épée d'acier, et on le vit alors la dressant en l'air chercher où il pourroit frapper; mais bientôt son bras retombe vers la terre, et c'est avec bien de la peine qu'il parvient à retirer son fer fiché dans le gazon. Déjà sa belle bouche commence à se rétrécir; son œil si vif s'obscurcit, et en cet instant il réclame le Dieu du Ciel.—«Hélas! glorieux Père, Seigneur tout-puissant, combien je me sens foiblir; tout-à-l'heure encore, plus d'espoir à ceux qui s'offroient à mes coups; et maintenant..... Je me battois pour un fief; désormais je n'aurai besoin de celui-là ni d'un autre..... Secourez-moi, douce Dame du ciel!...»

—Bernier à ces paroles pense perdre la raison, et se prenant à larmoyer sous son heaume:

—«Eh! sire Raoul, s'écrie-t-il, fils de légitime épouse, tu m'adoubas chevalier; je ne pourrois le nier; mais tu m'avois fait payer bien cher cet honneur en brûlant ma mère dans l'église d'Origni et en me fracassant la tête... Tu m'as offert raison, il est vrai.... Maintenant je ne désire plus autre vengeance....»

—«A mon tour, s'écrie le comte Ernaut.... Laisse ce cadavre, que je venge mon poing!»

—«Je ne puis vous en empêcher, répond Bernier; mais à quoi vous sert de frapper un mort?....»

—«Oh! ma colère est bien juste, reprend Ernaut.»

Et tournant son destrier vers la gauche du comte Raoul, il le frappe sans pitié, brise de nouveau son heaume, tranche la coiffe de son haubert, et baigne l'épée dans sa cervelle; puis, la retirant, il la plonge tout entière dans son corps.....

Alors l'âme abandonne le gentil chevalier. Prions le Seigneur Dieu qu'il la prenne à lui!


Géri le Sor, comte d'Arras, a donné sa fille Béatrix en mariage au comte Bernier, après lui avoir pardonné le meurtre de son neveu, Raoul de Cambrai. Mais le pardon n'est pas sincère, et Géri conserve toujours dans son cœur un profond ressentiment du meurtre de son neveu.—Les causes qui réveillèrent cette haine assoupie, et les terribles résultats qui en advinrent, forment le sujet de l'épisode suivant.


MEURTRE DE BERNIER.

I.

..... Ils passèrent de la sorte six jours pleins, et quand vint l'heure du départir, Géri appela Bernier:

«Sire, dit-il, écoutez-moi: je veux aller servir saint Jacques; c'est un vœu que j'ai fait, afin que vous le sachiez.»

Bernier lui répondit: «Voilà aussi cinq ans que je l'ai promis.»

—«Eh bien, frère, dit Géri, allons-y de compagnie.»

—«Par ma foi, je vous l'accorde, repartit Bernier; indiquez le jour que nous quitterons ces lieux.»

Le voyage est arrêté pour la huitaine après Pâques.

Le Sor retourne en son pays, et Bernier reste près de ses deux enfants et de sa gentille femme.—Elle lui tient le discours que vous allez entendre:

«Bernier, beau frère, vous avez beaucoup entrepris; mon père est très-félon et fort mal avisé; il y a de la trahison en lui. Si vous lui dites chose qui ne lui plaise point, il vous tuera sans défiance.»

—«Vous parlez mal, madame, lui répondit Bernier; il ne le feroit pas pour le fief de Paris.»

—«Sire, dit-elle, gardez-vous toujours bien de lui; je vous en prie pour l'amour de Dieu.»

—Et la parole en resta là.

Tant s'écoula-t-il de journées que le terme fixé arriva; alors Géri s'en revint à Saint-Quentin, et avec lui Anciaumes et Ernaïs, deux francs chevaliers; Bernier prit pour compagnons Garnier et Savary. Ils vont à l'église, prennent les écharpes, et après messe, ils se mettent à la voie.

Au moment du départir, Bernier embrassa ses fils, et puis embrassa sa franche épouse, et elle lui, en pleurant des yeux de son visage: «Que le Dieu qui daigna mourir pour nous sur la croix, lui dit-elle, vous garde de mort et de péril!»

Alors Berner la baise encore une fois et ce fut la dernière; car elle ne le vit plus que mort et étendu dans le cercueil, comme vous allez l'apprendre en la chanson.

II.

—Bernier chevauche avec le sor Géri; ils traversent la France, entrent en Berry, se dirigent vers Poitiers, et vont à Blaye sans retard; ils y passent la nuit; et le matin ils s'avancent droit à Bordeaux, en traversant les landes.

Je ne saurois vous raconter leurs journées; mais tant chevauchèrent-ils, et par jour et par nuit, et par beau et par mauvais temps, qu'ils arrivèrent à Saint-Jacques un mardi. Après s'être hébergés ils s'en vont à l'église. Le soir ils y veillèrent chacun un cierge en main. Le lendemain, de grand matin, ils entendent la messe, retournent un moment à leur hôtel, et puis remontent sur leurs bons chevaux, car ils ont grande hâte de revenir.

Ils arrivèrent à Paris en trente jours; mais ils n'y trouvèrent pas le fort roi Loys[9], qui pour lors étoit à Laon avec ses amis. Ils couchèrent la première nuit à Saint-Denis, l'autre à Compiègne, le château renommé, et furent à Laon le lendemain. Ils y trouvèrent le roi qui leur fit bel accueil; puis ils prirent congé de lui pour se rendre droit à Saint-Quentin.

Quand ils arrivèrent dans les prés, sous Origni, en la place où Raoul avoit été tué, le comte Bernier fit un pesant soupir. Le sor Géri s'en aperçut et lui demanda pourquoi il soupiroit.

«Point ne vous importe, beau sire, lui répondit Bernier, de connoître la cause de mon chagrin.»

—«Mais je le veux savoir, dit Géri.»

—«S'il en est ainsi, repartit Bernier, je vous le dirai: je me remembre de Raoul le marquis, qui eut l'outrecuidance de vouloir ravir l'héritage de mes cousins; voici le lieu où je l'ai mis à mort.»

Géri l'entend, et c'est à peine s'il n'enrage; mais il dissimule son courroux par sa contenance: toutefois il répondit à Bernier: «Vassal, vous êtes mal avisé de me rappeler la mort de mes amis.»

En ce moment ils rencontrent des paysans de leur contrée, qui leur donnent nouvelles de la comtesse Béatrix.

«Seigneurs barons, leur disent-ils, la gente dame, fille à Géri d'Arras, et femme au franc Bernier, n'est pas à Saint-Quentin, voilà cinq jours qu'elle est à Ancre[10] avec ses deux fils.»

Les barons, à ces mots, s'en vont à Saint-Quentin, d'où après avoir un peu mangé ils continuent leur chevauchée tout droit vers Ancre.

Le sor Géri soupire souvent, et peu s'en faut que son cœur ne se brise; car il se rappelle le mot de Bernier et la mort de son ami.

III.

Ils chevauchent de la sorte jusqu'à une mare où leurs destriers se désaltèrent volontiers, car ils en ont grand désir. La colère ne peut sortir de l'âme du vieillard où le mauvais esprit ne tarda pas à entrer. Portant alors la main à l'étrivière, il en décroche tout bellement un étrier, et frappant Bernier à la tête, il lui brise le crâne. Du coup la cervelle sauta, et le comte Bernier tomba dans l'eau.

Garnier et Savary l'en retirèrent, tandis que Géri fuyoit avec Anciaumes et Ernaïs qui l'en blâmèrent grandement.

—Les deux écuyers ont pris leur maître entre leurs bras, et lui adressant la parole: «Sire, en reviendrez-vous?»

—«Nenni, dit Bernier, voyez ma cervelle qui tombe sur mon giron. Ah! traître Géri, que Dieu te maudisse! Ta fille Béatrix m'avoit bien dit que tu me tuerois en trahison, et que j'eusse à me garder de toi: elle avoit la triste pensée de ce qui adviendroit. Mais Dieu, notre père, pardonna bien sa mort à Longis[11], ne dois-je pas aussi pardonner la mienne?—Je lui pardonne: Seigneur; ayez pitié de moi!»

Et à ces mots, il appela Savary, pour lui confesser ses péchés, car il n'y avoit pas là de prêtres. Savary rompit trois brins d'herbe, et Bernier les reçut pour Corpus Domini.

Alors il tendit ses deux mains jointes vers le ciel, se battit la poitrine et demanda grâce à Dieu.... Bientôt son œil tremble, sa vue se trouble, son corps se roidit et l'âme en sort.

Que Dieu la reçoive en son saint paradis!

Puis Garnier et Savary enlevèrent le cadavre; et le plaçant sur un mulet arabe ils s'acheminent droit vers Ancre.

IV.

.... La comtesse Béatrix est au palais seigneurial avec ses deux fils. La gentille dame les fait venir:

—«Grâce au Seigneur, mes enfants, vous êtes chevaliers depuis tantôt deux mois que Bernier, votre père, est allé servir saint Jacques; or, voici venu le terme de son retour.

—Bien avez-vous parlé, madame, disent les enfants.»

Tandis qu'ils devisoient de la sorte, la dame jette les yeux sur le chemin ferré et aperçoit Garnier et Savary, qui ramenoient Bernier.

La dame les montrant à ses fils: «Je vois, dit-elle, deux chevaliers venir; ils me semblent bien courroucés et tristes, ils s'arrachent les cheveux et se frappent les mains. Hélas! j'ai grand peur de mon père Géri: hier soir, quand je m'endormis, je songeois un songe affreux. Mon seigneur étoit revenu; et mon père l'attaquant sous mes yeux l'avoit abattu à terre; il lui arrachoit les yeux de la tête, et à moi-même il me tordoit le cou.... Puis je vis les salles de ce palais s'écrouler. Las!.. la frayeur revient maintenant à mes esprits.»

—«Ce songe est signe de bonheur, lui répondit son fils.»

Et pendant qu'ils parloient ainsi, Garnier et Savary approchoient.

V.

Il y a dans la ville un prieuré que l'on appelle aujourd'hui dans le pays Bernier-Bierre; les moines y recueillirent Bernier; et après avoir lavé son corps d'eau froide et de vin, ils le cousent dans une grande toile de lin, puis le mettent dans un cercueil qu'ils recouvrent d'un drap magnifique.

Un messager s'en vient droit à la comtesse: «Dame, lui dit-il, par le Dieu qui fit tout bien, Garnier et Savary sont revenus apportant un chevalier mort.» La dame à ces mots changea de visage: «Las! s'écrie-t-elle, mon rêve est avéré; ah! je le sais bien, c'est Bernier, mon ami.»

Et relevant sa longue robe, elle court tout épouvantée au prieuré; elle aperçoit Savary et lui crie: «Où est mon seigneur, celui qui m'a épousée?»—«Madame, lui dit Savary, point ne sert de vous le cacher, le voici dans la tombe: c'est votre père, Géri d'Arras, qui l'a tué.» Béatrix l'entend et en pense perdre la raison. Elle va droit au cercueil, enlève la courtine, rompt le suaire, et considérant la plaie: «Frère, dit-elle, que vous voilà mal traité! Ah Géri! vieillard félon, grise barbe, si tu ne m'avois mise au monde, je t'aurois déjà maudit; car tu m'as sevrée en ce jour d'un seigneur qui me donnoit gloire et bonheur. Hélas, Bernier, mon frère, franc et valeureux baron, votre haleine est si douce qu'elle me semble tout embaumée!»—A ces mots elle tombe évanouie à terre.

Julien, son fils, l'en a relevée, et lui parlant de belle façon:

«Ne vous émouvez pas, madame, lui dit-il; car, par celui qui fit le ciel et la rosée, quinze jours ne se passeront pas, sans que la mort de mon père ne soit chèrement payée!»

Dans le terme indiqué, Julien avait tenu parole, car la ville d'Arras avait été prise et saccagée de fond en comble par lui et ses chevaliers. Toutefois le vieux Géri ne perdit pas la vie dans cette occasion; le trouvère, pour ne point ternir la vengeance du jeune Julien, et lui conserver en entier ce caractère de légitimité, qui était si bien dans les mœurs du temps, aime mieux nous dire que le comte d'Arras disparut avant la prise de sa ville, et que l'on n'entendit plus parler de lui; seulement il présume, avec un tact exquis, qu'il se fit ermite dans quelque lieu solitaire; et c'est là le dénouement du drame.


CHANSON
DE LA MORT
DE
BÉGUES DE BELIN.


Le poème, ou si l'on veut, la chançon des Loherains, d'où est tiré l'épisode qu'on va lire, est une des plus vastes et des plus brillantes épopées du moyen-âge. M. P. Paris a publié en 1833-1835, la partie qui concerne Garin et Bégues son frère, laquelle selon ce philologue, aurait pour auteur Jehan de Flagy, trouvère sur lequel il existe peu de renseignements. Cette publication a révélé une production poétique du plus haut mérite.

Entre toute les parties de cette chanson célèbre, il n'en est pas qui ait eu plus de renommée que la mort de Bégues de Belin.

Nous ne pouvons mieux caractériser ce fragment qu'en reproduisant ce que le baron de Reiffenberg a dit du poème en général.[12]—«Comme dans les plus anciennes compositions épiques, il règne dans son œuvre (Jehan de Flagy) une simplicité imposante, unie à beaucoup de mouvement et d'intérêt. Pas une seule fois il a eu recours au merveilleux; là point de géans, de nains, de fées, point d'armes enchantées: c'est dans le jeu des caractères qu'est tout l'artifice du poème, et ces caractères sont aussi énergiques que variés. Le génie sévère des Francs d'Austrasie éclate d'un bout à l'autre; on croirait qu'une grande pensée politique a donné, dès le principe, l'exclusion aux fictions ordinaires des poètes.»

Le lecteur a pu remarquer cette même simplicité, cette même absence du merveilleux, cette même énergie de caractère dans les divers morceaux extraits ci-dessus du roman de Raoul.

La mort de Bégues qui, à elle seule, est un poème entier, est souvent rappelée dans les œuvres des trouvères et dans les chroniques. Philippe Mouskes, dont M. de Reiffenberg vient de donner une si belle et si savante édition, s'est plu à rappeler tous les évènements de ce trépas si dramatique, comme ailleurs il avait reproduit quelques faits de notre roman de Raoul. Dès le XIVe siècle, on avoit translaté en prose ce brillant épisode, pour le populariser davantage et satisfaire ainsi l'avide curiosité de tous les lecteurs.

De nos jours l'habile philologue M. Mone, en Allemagne[13], et M. Leroux de Lincy, en France[14], ont publié des analyses raisonnées de la chanson de Garin et ont fait ressortir tout l'intérêt qui s'attache au fragment dont je donne ici une traduction littérale, d'après le système que je me suis fait, et que j'ai exposé plus haut.