LE DIABLE
PEINT
PAR LUI-MÊME.
OUVRAGES NOUVEAUX
Qui se trouvent chez le même libraire:
Dictionnaire infernal ou Recherches et anecdotes sur les démons, les fantômes, les spectres, les possédés, etc., etc.; 2 vol. in-8o, fig. Prix, 12 fr. et 15 fr.
Réalité de la magie et des apparitions ou Contre-poison du Dictionnaire infernal; 1 vol. in-8o, 3 fr. et 3 fr. 50 c.
Histoire des fantômes et des démons qui se sont montrés parmi les hommes ou Choix d'anecdotes et de contes, par madame Gabrielle de P***; 1 vol. in-12, fig.; 2 fr. 50 c. et 3 fr.
Voyage à Tripoli ou Relation d'un séjour de dix années en Afrique, etc. 2 vol. in-8o avec gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr. 50 c. franc de port.
Voyage en Chine, ou Journal de la dernière ambassade anglaise à la Cour de Pékin, 2 vol. in-8o, gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr. 50 c.
Histoire de Rasselas, prince d'Abyssinie, suivie de Dinarbas, 3 vol in-12. Paris, 1819, 6 fr. et 7 fr. 50 c.
Dictionnaire critique et raisonné des Étiquettes de la cour de France, des usages du monde, des amusemens, des modes françaises, etc., etc., par mad. de Genlis. 2 vol. in-8o. Prix, 12 fr. et 15 fr.
Esquisse de la Révolution de l'Amérique espagnole, ou Récit de l'origine, des progrès et de l'état actuel de la guerre, entre l'Espagne et l'Amérique espagnole, trad. de l'anglais. Paris, 1818; 1 vol. in-8o. Prix, 5 fr. et 6 fr.
Petite Médecine domestique, ou Moyens simples et faciles de secourir les malades, les blessés, les asphyxiés, les empoisonnés, les femmes enceintes, etc., etc., par M. Bésuchet, médecin, 1 vol. in-12. Prix 3 fr. et 3 fr. 50 c.
Les trois Animaux philosophes, ou les Voyages de l'ours de Saint-Corbinian, suivis des aventures du chat de Gabrielle, etc.; 1 fort vol. in-12, fig. Prix, 3 fr. 75 c. et 4 fr. 40 c.
La prise de Constantinople, roman historique: par l'auteur du Dictionnaire infernal; 2 vol. in-12. Paris, 1819. 5 fr. et 6 fr.
Nouveau Cours de langue anglaise, avec deux traductions, dont l'une interlinéaire, et l'autre suivant le génie de la langue française: composé d'après les principes de MM. de Port-Royal, Dumarsais, et des meilleurs maîtres. Deux forts vol. in-12. Prix, 7 fr. 50 c. et 9 fr.
Méditations d'un solitaire inconnu; publiés par M. de Sénancour. 1 vol. in-8o, 6 fr. et 7 fr. 50 c.
La Chronique des champs de bataille ou la Bravoure française en action; 1 vol. in-12, 3 fr, et 3 fr. 50 c.
IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODÉON.
Entretien de l'Auteur avec le Diable
LE DIABLE
PEINT PAR LUI-MÊME,
OU
GALERIE
DE PETITS ROMANS, DE CONTES BIZARRES, D'ANECDOTES PRODIGIEUSES,
Sur les aventures des démons, les traits qui les caractérisent, leurs bonnes qualités et leurs infortunes; les bons mots et les réponses singulières qu'on leur attribue; leurs amours, et les services qu'ils ont pu rendre aux mortels, etc., etc., etc.
EXTRAIT ET TRADUIT
DES DÉMONOMANES, DES THÉOLOGIENS, DES LÉGENDES, ET DES DIVERSES CHRONIQUES DU SOMBRE EMPIRE.
Par J.-A.-S. COLLIN DE PLANCY,
AUTEUR DU DICTIONNAIRE INFERNAL, etc., etc.
Conservez à chacun son propre caractère.
Boileau, Art poétique.
Les démons peuvent faire le bien, tout ainsi que les anges peuvent faire le mal.
Bodin, Démonomanie, liv. 1er, chap. 1er.
PARIS,
P. MONGIE AINÉ, LIBRAIRE,
BOULEVART POISSONNIÈRE, No 18.
1819.
A MA FEMME.
Vous trouverez souvent votre portrait dans le héros dont j'écris les aventures. Ce compliment sans doute vous aurait fait jeter les hauts cris, si l'ouvrage que je vous offre n'avait été entrepris et terminé sous vos yeux. On s'est fait du Diable une idée si fausse, qu'on croit montrer bien du discernement en le comparant à tout ce qui est mal dans le monde. Vous verrez ici qu'il en est autrement, et qu'on peut sans rougir se vanter de ressembler au Diable, en certaines choses; la bonté touchante, la simplicité antique, les manières naïves, les vertus quelquefois stoïques, le penchant à obliger, le désintéressement, la vivacité d'esprit, l'originalité d'imagination, la malice sans méchanceté: il y a dans le Diable mille qualités heureuses, que vous auriez le bon esprit d'envier, si vous ne les possédiez pas dans un degré éminent.
C'est sur ces bonnes qualités, qui vous sont communes, que j'ai cru voir, entre vous et le Diable, une ressemblance morale. Il serait plus difficile de faire le même rapprochement pour le physique: vous avez vingt-quatre ans, le Diable a plus de quatre-vingts siècles; et ses traits sont loin des vôtres. Ses oreilles en forme de champignons, ses ailes de chauve-souris, son nez long de neuf pouces, sa peau assez semblable à un cuir bouilli, et généralement toutes ses difformités, font un contraste assez frappant avec vos perfections. Je ne vois pas non plus que nous ayons ses cornes. Quant aux griffes et à la queue, n'en parlons pas: on sait que les dames en ont peur, et n'en portent point.
Enfin, j'étais près de vous quand cet ouvrage fut conçu: pour cela encore, il est juste que je vous le dédie. Agréez donc cette petite galanterie d'un époux, qui vous sera fidèle jusqu'à la fin.
AVERTISSEMENT.
«Vous vous occupez d'un travail inutile; la cause de la superstition est perdue; on ne croit plus aux revenans; le Diable est en plein discrédit; et, grâces aux lumières du siècle, la philosophie l'emporte enfin sur les préjugés populaires.» Voilà les objections qu'on me faisait lorsque j'ai entrepris l'ouvrage que je présente au public; et, comme quelques personnes pourraient me les faire encore, j'y répondrai d'avance en peu de mots.
La crainte du Diable et les superstitions ne sont point éteintes. Celui qui voudra montrer de la bonne foi reconnaîtra bientôt que la moitié des personnes qu'il fréquente redoutent, pendant la nuit, les apparitions de fantômes et de spectres, et conséquemment les démons. On remarquera aussi que la plupart des gens dont l'éducation a été négligée ou stérile, consultent tous les jours les cartes et les devineresses, pour en apprendre les choses futures. Or, les sciences divinatoires, si elles pouvaient exister, ne viendraient point de Dieu; et les divinations, aussi-bien que la foi aux visions et aux songes, sont des aveux tacites de l'influence surnaturelle qu'on attribue aux démons.
Assurément, ce grand nombre d'esprits faibles, qui hasardent le fruit de leurs sueurs dans les roues de la loterie, et sur la foi d'un songe insignifiant, ne pensent pas que Dieu s'amuse à leur donner l'idée de prendre tel numéro, qui doit les enrichir, et qui ne sortira pas.
Allez dans les campagnes, vous y verrez peu de morts rester en paix dans leur tombe. Toutes les semaines, dans chaque village, vous apprendrez l'histoire d'un nouveau revenant, qui demande des prières, qui frappe les murs à coups de poing, et qui tire les rideaux, sans se montrer; heureux encore si vous n'êtes pas témoin de quelque scène de possession, ou si quelque magicien ne s'occupe pas de vous ensorceler, ou de vous nouer l'aiguillette!
Toutes ces choses sont bien plus rares que dans le bon temps passé; mais elles existent encore; et c'est aujourd'hui, plus que jamais, le moment d'élever la voix contre la superstition, pour achever de l'étouffer.
Cette entreprise n'est pas aussi aisée qu'on le pense; car, tandis que les amis de l'humanité s'efforcent de lui rendre la paix de l'âme et de détruire les terreurs superstitieuses, il y a des hommes qui semblent avoir pris à tâche de ramener les vieilles erreurs, qui veulent de nouveau replonger les peuples dans la barbarie, et dominer par la crainte. Je ne parlerai point des missionnaires, qui portent le fanatisme dans les provinces, qui troublent les esprits par la peur d'un enfer effroyable, qui présentent de toutes parts le démon déchaîné contre la France, et qui achèveraient la ruine de la religion, si ses bases n'étaient trop solides pour se renverser jamais entièrement[1]. Mais je m'arrêterai un instant sur quelques écrivains, dont la plume avilie n'a su défendre que le mensonge et la fraude.
[1] On sait aussi que plusieurs prêtres refusent la sépulture aux morts, et envoient en enfer ceux qui partent de ce monde sans confession. De pareils abus sont bien les suites du fanatisme et de la superstition la plus brutale.
A leur tête est l'abbé Fiard, ex-jésuite, dont les écrits, imprimés à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci[2], établissent cette maxime, que le Diable en personne a fait la révolution, qu'il est l'agent surnaturel de tout le mal qui se commet en France, qu'il fut le maître en impiété de Voltaire, de Diderot, etc.
[2] Lettres philosophiques sur la magie;—la France trompée par les démonolâtres du 18e siècle, etc.
Fort heureusement, l'abbé Fiard et ses pâles disciples sont de faibles ennemis pour les vrais philosophes; et, si les fatras de ces fauteurs de la superstition sont admirés des bigots, ils n'obtiennent que la risée des gens d'esprit, qu'ils endormiraient si on avait le courage de les lire sérieusement.
Mais les ouvrages superstitieux se multiplient tellement, qu'on peut redouter leurs funestes effets sur les esprits faibles. On ne parlera que de quelques-uns; on nommera d'abord les Révélations de sœur Nativité, que le lecteur ne connaît sûrement pas, qui vivent néanmoins depuis deux ans, et qui expliquent en trois volumes (édition compacte) comment sœur Nativité a vu positivement l'enfer et le purgatoire; comment elle a prédit et révélé, il y a vingt-huit ans, les crimes de la révolution et tout ce qui s'en est suivi; comment il faut rétablir les dîmes et autres bonnes choses du temps d'autrefois; et comment on n'a publié ces susdites révélations et prophéties qu'après qu'elles ont été justifiées par l'événement, pour ne pas donner à mordre aux incrédules…
L'ouvrage, que M. le comte de Sallmart-Montfort a fait paraître à petit bruit, il y a trois ans[3], est encore un livre de prédictions. Mais, au moins, l'auteur a-t-il eu la bonne foi de le publier avant l'événement. Il est vrai que, comme il annonce la fin du monde et la venue de l'antéchrist, il n'y avait pas de temps à perdre[4].
[3] De la Divinité, de l'homme, des différentes religions, idées sur la fin prochaine et générale du monde.
[4] Suivant les calculs de monsieur le comte, le monde finira en 1836.
Un autre écrivain a donné, l'année dernière, une Explication de l'Apocalypse, qui entre un peu dans le système de M. le comte de Sallmart-Montfort, et qui prouve victorieusement que l'antéchrist est en chemin, que le monde va finir, parce que tous les fléaux avant-coureurs, prédits dans l'Apocalypse, sont déjà tombés sur la France, et que les démons y font sous main leur commerce. D'autres théologiens de la même force rapportent déjà des miracles modernes, et des aventures de possédées, qui font frémir.
M. le comte de Fortia-Piles s'est mis aussi dans la ligue des suppôts de l'erreur; et, après avoir bien regretté les temps féodaux, il gémit de voir le Diable un peu oublié, attendu que la peur de cet être indéfinissable avait plus d'effet sur LE PEUPLE que toutes les peines[5]… «Je ne vois pas, ajoute-t-il avec douleur, qu'on prenne beaucoup de moyens pour rétablir cette crainte salutaire, dans une classe qui, depuis trente ans, a offert plus de crimes que les deux siècles précédens[6]…»
[5] Nouveau dictionnaire français… publié en 1818 et 1819, en 12 cahiers in-8.
[6] Cette dernière calomnie est si absurde, qu'elle ne mérite pas de réponse: qu'on lise seulement, dans Gilbert, la peinture qu'il a faite du dix-huitième siècle, on y verra des mœurs bien plus affreuses que les nôtres.
Il y a des imposteurs, qui paraissent au moins partager les superstitions et les erreurs qu'ils prêchent aux autres hommes, et qui affichent en eux la crainte du Diable, lorsqu'ils le présentent comme un épouvantail. M. de Fortia-Piles ne croit pas au Diable, ne le craint point; il laisse voir son opinion là-dessus; et il a le cœur assez franc pour proposer au peuple la peur du Diable comme un moyen de vertu!… C'est comme s'il disait: «Je suis un homme d'esprit et un honnête homme; je n'ai pas besoin de frayeurs pour me bien conduire. Mais vous, qui êtes des brutes, je vais vous épouvanter. Alors vous vous laisserez mener où l'on voudra, et vous serez de bonnes gens, bien estimables[7]…»
[7] On n'ose pas s'arrêter plus long-temps sur les ouvrages de superstition et de fanatisme qui paraissent maintenant. La nomenclature en serait trop longue, puisque les romans même sont souvent aujourd'hui des livres de controverse. Ceux qui ont lu les Parvenus de madame de Genlis savent qu'elle prône les extases, les visions, les prophéties, les pèlerinages, etc.
Mais la plus forte preuve de l'opposition que les dévots entretiennent contre les lumières, c'est une nouvelle brochure, qui paraît depuis peu de jours, sous le titre de Contre-poison du Dictionnaire infernal, ou Réalité de la Magie et des Apparitions… Je suis fâché que le pieux auteur de ce pamphlet burlesque le publie un an après le Dictionnaire infernal. En s'annonçant plus tôt, il aurait pu se flatter d'en empêcher le succès; et alors il eût été de mon devoir de défendre mon ouvrage. Aujourd'hui que le Dictionnaire infernal est presque totalement épuisé, j'attendrai que le public ait porté son jugement sur les cent dix ou douze prodiges, anciens et modernes, que M. Simonnet raconte avec tant d'énergie dans sa brochure. Si on s'en occupe, je pourrai répondre plus longuement, et faire voir, en quelques pages, les absurdités qu'il a recueillies si lentement et avec tant de soin.
Jusque-là, je dirai seulement que j'ai lu le pamphlet en question, et que j'y ai reconnu quelques traits qu'on verra aussi dans le Diable peint par lui-même. Mais l'auteur du Contre-Poison du Dictionnaire infernal a traduit avec mauvaise foi, et il a souvent tronqué ses miracles pour en ôter le ridicule; je prierai donc le lecteur de comparer mes traductions aux originaux; ce qui sera d'autant plus facile, que j'ai cité très-exactement. On verra par là que je ne cherche qu'à répandre sincèrement la vérité.
Après avoir passé un an sur le Dictionnaire infernal, si M. Simonnet veut exercer pareillement sa critique sur le Diable peint par lui-même, je lui souhaite bon courage. Mais comme j'ai recueilli des traits qui présentent les démons sous un aspect un peu moins noir que le Contre-Poison, et que M. Simonnet voudra sans doute encore les rembrunir, je lui rappellerai ces deux vers de l'Art poétique (chant troisième):
Souvent, sans y penser, un écrivain qui s'aime
Forme tous ses héros semblables à soi-même.
INTRODUCTION,
OU
ENTREVUE DE L'AUTEUR AVEC LE DIABLE.
Diligitur nemo, nisi cui fortuna secunda est;
Quæ simul intonuit, proxima quæque fugat.
Ovide.
Le malheur avilit; un revers déshonore:
Quand Satan était ange, il avait des amis;
En exil, c'est le Diable; il est noir, on l'abhorre;
Il rencontre partout des milliers d'ennemis.
Le Diable se présenta un jour à saint Antoine dans son désert. Il avait la figure triste et allongée. L'homme de Dieu lui demanda où il portait ses chagrins?—«Je n'en sais vraiment rien, répondit le Diable. Je deviens de jour en jour si malheureux, j'ai tant à me plaindre des hommes, que je crains bien d'en perdre la tête. Vos solitaires m'accusent de toutes les fautes qu'ils peuvent commettre. On ne se querelle jamais, on ne fait pas le moindre tort au prochain, on n'a pas la plus petite pensée charnelle, sans que j'en sois l'auteur. Et tous les chrétiens sont taillés sur le même modèle. Lorsqu'on prononce mon nom, c'est avec des malédictions effroyables. Enfin, je n'ose plus me montrer nulle part; et pourtant je ne fais de mal à personne; car vous savez que, quand j'aurais l'humeur aussi portée à nuire qu'on le dit, j'ai maintenant perdu toutes mes forces. Que vos solitaires veillent donc sur eux, s'ils n'ont pas envie de pécher; qu'on me laisse le peu de réputation qui me reste; et que je puisse en paix tisonner mon feu, ou visiter mes amis…»
Saint Antoine répondit au Diable:—«Quoiqu'on t'ait souvent accusé d'être un grand menteur, tu viens cependant de dire la vérité. Tu es ruiné de fond en comble; et le plus petit d'entre nous se moque de toi et des tiens…» (Saint Athanase, vie de saint Antoine, ch. 13.)[8]—
[8] La légende Dorée, qui rapporte aussi ce trait, dit que, cette fois-là, le Diable était d'une taille tout-à-fait extraordinaire, puisque ses pieds touchaient à la terre, et sa tête au ciel. Malgré cela, il eut la modestie de dire à saint Antoine qu'il était réduit à rien, AD NIHILUM SUM REDACTUS. (Legenda 21 de S. Antonio.) Quel Diable était-ce donc autrefois?…
Je venais de lire cette singulière histoire; et je réfléchissais profondément sur la discordance des théologiens et des saints pères. Tantôt le Diable est, avec eux, un ennemi encore terrible et toujours agissant; tantôt ce n'est plus qu'un malheureux, sans force et sans pouvoir. Saint Athanase et quelques autres flambeaux de l'église le représentent humble, soumis, et hors d'état d'intriguer désormais parmi les hommes[9]. Les théologiens modernes lui conservent sa vigueur, ses ressources; et l'abbé Fiard[10] prouve victorieusement (comme il le dit), que le Diable n'a rien perdu de ses anciens priviléges; que la France est peuplée de ses adorateurs; qu'il est en plein commerce avec nous, etc… Cependant Jésus-Christ est venu; les oracles ont cessé; les faux dieux n'ont plus de culte; les esprits de ténèbres ont dû rentrer dans l'abîme… Ou saint Athanase n'est pas orthodoxe, et dans ce cas c'était à l'église à le condamner; ou l'abbé Fiard est un grand visionnaire, et alors c'est au bon sens à en faire justice…; mais l'église a mis saint Athanase au nombre des saints; et le bon sens place l'abbé Fiard au rang des fous…
[9] Saint Augustin dit aussi quelque part que le Diable est un gros chien à l'attache. Il peut aboyer, mais il ne mord pas.
[10] Lettres philosophiques sur la Magie, par l'abbé Fiard; avec cette ligne de Nicole, pour épigraphe: Dieu et le Diable; c'est là toute la religion!…
Sur ces pensées rassurantes, je m'endormis paisiblement. Bientôt je crus sentir une main un peu froide se promener légèrement sur ma figure. Il me sembla que je m'éveillais, et que ma chambre était éclairée d'une lumière douce. Je jetai les yeux autour de moi, et je vis à ma droite un grand vieillard du plus bizarre aspect. Sa tête touchait presque au plafond de ma chambre, qui n'a à la vérité que huit pieds de hauteur. Mais il était un peu voûté, et s'appuyait sur un gros bâton, surmonté d'une espèce de croissant. Au reste, sa grosseur était bien proportionnée à sa taille. Il avait le regard triste, la figure mitigée, le nez extrêmement long, les oreilles grosses, les joues et le front sillonnés de rides profondes, le teint pâle, et les cheveux d'un beau noir d'ébène.
Comme la vue de ce personnage me causait une surprise, qui approchait de la frayeur, je voulus éveiller ma femme, pour n'avoir pas peur tout seul. L'inconnu m'en empêcha, et me prenant la main:—Arrête, me dit-il, d'une voix un peu cassée, je ne veux me laisser voir que de toi; et j'ai bien des choses à te dire… Écoute-moi sans crainte; je ne suis pas venu ici avec des intentions hostiles, et tu ne seras pas fâché de me connaître.
Le mouvement qu'il fit, en m'arrêtant la main, me laissa entrevoir sur ses épaules deux grandes ailes rognées… Cette nouvelle particularité redoubla mon embarras: Serait-ce un génie, me disais-je? et les contes de la cabale et de la féerie auraient-ils quelque fondement?… Je levai les yeux sur la face du géant: son front était chargé de trois petites cornes, que je n'avais pas vues d'abord… Plus de doute, c'est un démon; et les histoires d'apparitions sont véritables!… Mais l'effroi n'était plus de saison. Le taciturne inconnu, qui me visitait, paraissait doux et maniable; et il attendait, en silence, que je daignasse lui adresser une parole…
Je m'efforçai d'apaiser les battemens de mon cœur; et je retrouvai enfin la voix, pour prier l'esprit de s'asseoir et de me dire qui il était. Il se plaça comme il put sur un petit tabouret; et la forme abaissée de son siége, diminuant la hauteur de sa taille, nous nous trouvâmes à peu près face à face. Une longue queue, qui frétillait au derrière de l'inconnu, frappa ma vue aussitôt qu'il fut assis, et acheva de fixer mes idées.
—Tu ne devines pas qui je suis, me demanda-t-il en même-temps?
—Peut-être ai-je deviné de travers, lui répondis-je; mais je pense que vous pourriez bien être le Diable?
—Ou celui que vous appelez de ce nom, répliqua-t-il; je suis le souverain de ces anges, que l'orgueil et une folle présomption ont fait exiler du ciel.
—Je vous croyais bien autrement bâti…
—Ma figure te surprend?… On m'a fait si laid et si noir, que je conçois ton étonnement. Autrefois j'avais quelque beauté; je l'ai perdue; mais je ne suis pas encore si monstrueux… Autrefois je gouvernais un beau pays dans le ciel; j'ai voulu, comme bien d'autres, commander en maître, où je devais obéir; et comme bien d'autres, je suis tombé…
—Cependant vous êtes toujours roi?…
—Oui, mais roi d'une triste contrée, entouré de tristes sujets, réduit à passer de tristes jours… Avant le Messie, je me mêlais de temps en temps parmi les hommes. Depuis qu'il est venu, je ne puis venir sur la terre qu'une fois par an; et mes sujets n'en ont jamais approché.
—Ce que vous dites là ne s'accorde ni avec la théologie, ni avec les démonomanes. On raconte de vous de vilaines choses.
—On ment. Depuis plus de dix-huit cents ans, je n'ai fait aucun tort aux hommes; et quand j'en aurais le vouloir, je n'en aurais plus le pouvoir. D'ailleurs, saint Bernard a dit que je n'en avais pas même la volonté[11].
[11] On trouve véritablement cette phrase: Quand le Diable aurait la puissance de nous faire du mal, dit saint Bernard, IL N'EN A PAS LA VOLONTÉ; dans le tombeau des hérétiques de Georges l'apôtre; 3e partie.
—Vous les avez donc eus ces moyens de nuire?
—Oui, mais très-étroits; et je peux dire hardiment que j'en ai toujours usé avec un but honnête.
—Alors, pourquoi vous a-t-on interdit l'approche de notre terre?
—Parce que les chrétiens avaient peur de moi; et que leur dieu qui les aime ne voulait pas les laisser vivre dans une frayeur continuelle. Mais sa bonté pour eux n'a pas été bien sentie; on n'a pas compris les paraboles de l'Évangile; on a mal interprété les sentences du messie; et les théologiens ont toujours fait de moi un épouvantail. Les méchans y ont trouvé leur compte: tout fiers du peu de biens qu'ils font par hasard, ils mettent sur mon dos les crimes, les fautes, les misères qui entourent ce globe. Il y a long-temps que je m'en plains; mais les hommes sont si endurcis que je ne puis obtenir justice. Il n'y a pas de livre un peu dévot, un peu théologique, où je ne sois défiguré à ne me plus reconnaître. On me donne toutes les formes, tous les noms…
—Et quelle est votre forme naturelle?
—Depuis ma chute, c'est la forme où tu me vois. J'en ai quelquefois pris d'autres pour passer le temps; mais jamais horribles, et toujours bizarres.
—Et votre nom?
—Mon vrai nom, depuis que j'ai quitté le ciel, est Satan, qui signifie le Rebelle. Les Juifs m'ont appelé Béelzebuth[12]; les Grecs, Pluton[13]; quelques Orientaux, Arimane[14]; les Gaulois Teutatès[15]; les Théologiens du douzième siècle, Lucifer[16]; les Sorciers, Léonard; etc. D'autres peuples m'ont donné d'autres noms, avec tant de variété qu'on en pourrait faire un volume.
[12] Béelzebuth signifie au positif roi des mouches; et par extension, souverain de l'air et des esprits ailés.
[13] Pluton vient du Grec Plutos qui signifie la richesse. On donnait ce nom au prince de l'enfer, parce qu'on plaçait son royaume au centre de la terre, et qu'on le regardait comme le maître des trésors et des mines qui y sont enfouies. Les antiquaires disent que Pluton fut un roi d'Épire ou d'Espagne, qui fit exploiter plusieurs mines.
[14] Arimane, le génie ou le principe du mal, suivant Zoroastre.
[15] Teutatès, le Pluton des Gaulois. Ce nom signifiait, en Celtique, et signifie encore, en Bas-Breton, père du peuple. Les Gaulois se disaient descendans de Teutatès, et le traitaient assez respectueusement, pour qu'il n'ait pas à se plaindre d'eux.
[16] Lucifer, lumineux, qui porte la lumière. C'est l'étoile du matin, ou la planète de Vénus, lorsqu'elle paraît avant l'aube du jour. Lucifer, selon les païens, était fils de Jupiter et d'Aurore. Chez eux, cette divinité devait naissance au sabéisme, ou culte des astres. Chez les chrétiens, c'est une suite du paganisme; et on ne conçoit pas pourquoi ils ont appelé le Diable Lucifer.
—Les sorciers, qui vous nomment Léonard, vous nomment aussi le grand Nègre; et disent que vous vous montrez au sabbat, sous la figure d'un bouc hideux?…
—Hélas! je ne suis pas si noir qu'on veut bien le dire, et je n'ai jamais paru au sabbat. Quant à la peau de bouc, je ne l'ai point encore revêtue. Dieu permettrait-il que des créatures immortelles prissent des formes d'animaux?…
—Cependant, vous savez les histoires des loups-garoux?
—Il n'y en a jamais eu, mon enfant.
—Et les magiciens qui se transformaient en monstres inconnus?…
—Il n'y a pas plus de magiciens que de lycanthropes, ou d'hommes-loups.
—Ces choses-là sont singulières dans votre bouche. Vous vous êtes montré sûrement, sous des formes animales?…
—Sous des formes bizarres, je te l'ai dit. Quand on a cru voir en moi une bête parfaite, on s'est trompé. Un abbé ignorant disait à un malade qu'il venait de voir le Diable.—Quelle figure avait-il?—La figure d'un âne.—Il y a toute apparence, répondit le malade, que vous avez eu peur de votre ombre… On en pourrait dire autant à mille autres, qui m'ont rencontré en cheval, en mulet, en oison, etc.
—Mais vous avez tant de difformité!… Vos cornes sentent un peu le bouc?…
—Mes cornes! je ne les ai pas toujours portées. Les femmes et les nourrices me les ont plantées là, pour effrayer les marmots; et par un ordre du souverain maître, je suis obligé de recevoir tout ce qu'on me donne, jusqu'à ce qu'on veuille bien me l'ôter. Aussi je dois me résoudre à porter les cornes, car on ne cesse de m'en coiffer.
—Et vos oreilles, pourquoi sont-elles si enflées?
—Je dois cela aux exorcistes. Tous les soufflets que ces messieurs déchargent sur les joues des possédées rejaillissent sur les miennes. Il n'y a pas plus d'un siècle que j'avais les oreilles plus grosses que les fesses. Mais depuis qu'on n'exorcise plus, elles désenflent de jour en jour; et j'ai bon espoir de les revoir bientôt dans leur forme naturelle, qui est celle d'un champignon.
—Quant à la queue qui vous pend au derrière, vous l'avez sans doute depuis le commencement du monde?
—Non pas, s'il vous plaît. Les théologiens se sont avisés de me la mettre, il y a douze ou quinze cents ans; ils m'ont en même-temps rogné les ailes.
—Et votre nez? qui l'a si fort allongé?
—S. Dunstan, archevêque de Cantorbéri, dans le dixième siècle. Tu peux lire, dans le huitième chapitre de sa vie, et dans la quatrième des Pieuses Gaietés du révérend père Angelin de Gaza, que S. Dunstan était forgeron, aussi-bien qu'évêque; que j'allais le voir, sans mauvaises intentions; qu'il me prit le nez avec ses tenailles, et qu'il ne lâcha prise qu'après l'avoir allongé d'un bon pied.
—Et quoi! les hommes qui vous disent si puissant, ont donc quelque pouvoir sur vous?
—Assurément, et beaucoup plus que je n'en ai sur eux. Je pourrais te le prouver par une foule de petites anecdotes comme celles-ci. Vois mes doigts qui sont tous brûlés. Ce mauvais service m'a été rendu par saint Dominique, comme tu peux le voir au chapitre 7 du livre II de sa vie. Je fus obligé, une certaine nuit, de lui tenir la chandelle, pendant qu'il écrivait; et les extrémités de mes doigts, mal guéris de leurs brûlures, témoignent assez que je l'ai tenue jusqu'au bout.
—On dit encore que vous aimez à singer Dieu[17], que vous faites des prodiges?…
[17] Le très-spirituel Henri Boguet, donne ce talent au Diable, dans son Discours des exécrables sorciers.
—Moi faire des prodiges, et chercher à imiter l'Éternel!… C'est comme si tu disais que l'âne veut singer le rossignol!… Mais le temps s'avance; si ta curiosité est satisfaite, si tu as de moi meilleure opinion que le commun des hommes, je vais t'exposer en deux mots le sujet qui m'amène.
—Dites, dites; c'est ce qu'il me presse le plus de savoir.
—Eh bien! écoute-moi. Chacun a son grain d'amour-propre; et je n'en suis pas plus dépourvu qu'un autre. Quoique la terre où vivent les hommes soit bien éloignée de la mienne, je suis las de m'y voir maltraité. Je viens donc te prier de me prêter ta plume, et de défendre ma cause… Elle te paraît mauvaise… Mais fais bien attention que toutes les charges qui pèsent sur moi sont le plus souvent appuyées sur des contes, et qu'il te sera aisé de les réfuter… Parle donc hardiment. Considère-moi sous mon véritable point de vue, et me dépeins tel que que je suis.
—Fort bien. Je recueillerai des traits de tout genre. Je rapprocherai ceux qui vous font honneur, je tairai les peccadilles…
—Non pas. Rapporte tout ce qui te tombera dans les mains, et prouve que les méchancetés qu'on me suppose sont apocryphes. Quant aux faits et gestes qui m'honorent, les hommes en ont si peu conservé, que tu auras bien de la peine à en trouver vingt ou trente. Mais fais pour le mieux.
—Et quel libraire voudra se charger d'un pareil livre?
—Le premier libraire qui ne sera pas un sot.
—Le public le lira-t-il?
—Les gens d'esprit, oui sûrement.
—Mais il y a si peu de gens d'esprit, que ce n'est pas là m'assurer un succès; et c'est un succès que je demande.
—Ah! je ne puis rien te dire là-dessus.
—Comment! ne savez-vous pas l'avenir?
—Pas le moins du monde.
—Et qui a dicté les oracles, s'il vous plaît?
—La crédulité humaine.
—Qui a fait parler les sibylles?
—L'imagination.
—Qui inspire les devins?
—L'intérêt.
—Mais toutes les prophéties qu'on vous attribue?
—Je m'en lave les mains. Je ne connais pas plus l'avenir que les hommes ne connaissent le passé. Pour celui-là, je puis me vanter d'en avoir quelque teinture; et c'est ma longue expérience qui prête une certaine sagesse à quelques-uns de mes conseils. En vertu de cette expérience, je puis te prédire que si tu fais le livre que je te demande, il en arrivera des choses remarquables; et que si tu viens jamais dans mon royaume, tu y recevras des égards.
—Grand merci; mais à propos où est logé votre royaume? car enfin les uns disent que vous régnez au centre de la terre; les autres, dans le vague des airs; ceux-ci, dans le soleil; ceux-là dans la lune…
—Mon royaume, personne ne l'a vu. Contente-toi de savoir qu'il est situé sur un grand globe, loin du soleil et de ce qui l'environne.
—Ainsi Orphée, Pythagore, S. Patrice, Charles-le-Chauve, Vétin, et mille autres nous en ont conté, en nous disant qu'ils avaient fait le voyage aux enfers?
—Certainement. Nul être mortel ne peut y mettre le pied.
—J'entends par là que vous êtes immortel?
—Je le pense; quoique Ménasseh-ben-Israël nous ait condamnés à mourir à la fin des siècles. Mais c'en est assez, continua-t-il en se levant, il est heure de me retirer. Travaille; tu auras probablement quelques lecteurs…
—Et si vous pouviez me dicter un peu?
—Cela m'est défendu.
—Quoi! vous n'avez pas dicté des livres de magie?
—Non sûrement.
—Et l'ouvrage qu'on attribue à Cham, fils de Noé?… Et ceux de Zoroastre?… Et celui de Médée?…
—On n'écrivait pas, quand ces gens-là ont vécu.
—Mais les livres magiques de Démocrite, d'Orphée, de Numa, d'Albert-le-Grand, de Saint-Cyprien?
—Ces fatras sont supposés. D'ailleurs les platitudes qu'ils renferment devraient te dire assez qu'un esprit n'y a pas eu la moindre part.
—Eh bien! fascinez un peu les sens des lecteurs; l'abbé Fiard dit, par parenthèse, que vous êtes grand physicien[18]?
[18] Tertullien dit pareillement que le Diable est d'une adresse merveilleuse en physique, et qu'on l'a vu porter de l'eau dans un crible, sans en perdre une seule goutte. (Apologet. cap. 22.) Nous n'avons plus le bonheur de voir d'aussi belles choses!
—L'abbé Fiard, en disant cela, a prouvé qu'il ne l'était pas.
—Au moins, donnez-moi quelque argent qui me nourrisse pendant mon travail.
—Je n'ai jamais eu le sou, parce qu'il n'y en a point dans mes terres; et que je n'en ai pas besoin.
—Et tous les gens que vous avez enrichis?
—La niaiserie que tu dis là (sauf le respect que je te dois), ne fait pas honneur à ton bon sens. Tous les visionnaires qui se sont dits magiciens étaient plus gueux que Job dans sa misère.
—Jésus! vous savez la Bible!…
—Je sais bien autre chose; la plupart des grands hommes, tant anciens que modernes, sont venus faire un petit tour dans mon royaume, en sortant de ce monde; et ils m'ont fait l'amitié de me réciter leurs ouvrages, de me raconter leur histoire…
—Eh bien! faisons pacte ensemble; si vous ne pouvez pas m'enrichir, vous m'instruirez au moins par de bonnes leçons.
—Tu demandes toujours la chose impossible. Je ne puis pas faire alliance avec des êtres d'une nature autre que la mienne, avec un homme que je ne suis pas sûr de revoir…
—Quoi donc! n'en avez-vous pas contracté autrefois avec des milliers de mortels?…
—Jamais; autrefois on était plus sot qu'à présent, et les âmes simples du temps passé croyaient tout ce que le premier fripon leur donnait à croire. Enfin, je te l'ai déjà dit, je ne viens qu'une fois par an sur la terre, et je n'ai pas le droit de me montrer deux années de suite dans le même pays. Je ne te reverrai que dans quarante ans, si tu n'es pas mort; à moins que tu ne viennes me chercher dans le pays des Talapoins, où j'irai l'année prochaine.
—En ce cas, donnez-moi donc des livres, nombreux et bien choisis. Je me contenterai de ce petit miracle, si vous voulez bien le faire en ma faveur.
—Je n'ai pas de livres, et je ne sais pas faire de miracles.
—Mais les hommes en font bien!
—Dis plutôt qu'ils se vantent d'en faire; et rappelle-toi cette phrase d'un philosophe qui, pour avoir déraisonné quelquefois en parlant de Dieu et de l'âme, n'en a pas moins dit bien souvent de grandes et belles choses:—Je ne crois pas aux témoins oculaires, quand ils prétendent avoir vu des choses absurdes. C'est de pareils sentimens qu'il faut te pénétrer, pour défendre ma cause.
—Ah! vous citez Voltaire… Cet homme-là vous aurait-il perverti?… Moi, je vous répondrai, avec l'abbé Fiard, que si l'on prenait cet apophthegme de Voltaire pour règle de sa conduite, il mènerait directement à nier toute espèce de prodige…
—C'est aussi ce que fait le sage, et ce que ne faisait pas ton abbé Fiard. Le créateur de tous les mondes a donné à la nature un cours constant et invariable. Tout ce que tu vois sur la terre est un miracle continuel; et il n'en faut point d'autres. Dieu ne met point sa puissance infinie aux ordres d'un insensé; et la sagesse éternelle ne se plie point aux bizarres et vains caprices d'un charlatan ou d'un fou… Mais voici bientôt l'aurore. Hâte-toi de me dire si je puis compter sur tes bons offices…
—La tâche est difficile…
—Elle est neuve…
—Je le sais… et le public aura peut-être quelque indulgence…
—Assurément. En ce cas, je compte sur toi.
—Pas encore. Si je vais en Espagne, l'inquisition me brûlera?
—Eh bien! tu n'iras pas en Espagne.
—Si je tombe entre les mains des dévots?…
—Après? tu n'es plus sous ces règnes où des moines conduisaient l'état. Le fanatisme a les ongles bien rognés; et un gouvernement sage ne peut se fâcher, quand on a la vérité dans la bouche, quand on détruit les calomnies…
—Tout cela est fort bien; mais puisqu'il faut trancher le mot, les hommes se vendent aujourd'hui; je suis las de vivre pauvre, et je voudrais savoir ce que me rapportera mon travail… Si vous n'avez pas le sou…
—Ah! tu as aussi l'âme vénale!… Je t'avoue que je ne le pensais pas… Voilà ce qui m'a fait rejetter de tous les écrivains dont j'ai déjà réclamé la plume: je n'ai point d'argent…
Cette grande tristesse, que cause subitement une espérance perdue, se peignit alors sur la face du Diable. Il se leva pour sortir. Ses longs malheurs attendrirent mon âme. Je le rappelai:—Ne me croyez point vil, lui dis-je; mais il faut de grands frais de livres, pour l'ouvrage que vous me demandez; et je suis loin d'être riche. Cependant je vais l'entreprendre; et je vous promets d'y employer tous mes soins.
—A la bonne heure, répondit le Diable; tu ranimes mon cœur abattu; compte sur une reconnaissance sans bornes, si tu laves ma réputation, et…
En ce moment, on entendit le chant d'un coq du voisinage; le Diable s'évanouit, avec la rapidité de l'éclair. Il me restait encore bien des choses à lui demander. Comme je ne voulais pas l'aller attendre chez les Talapoins, je me vis forcé de m'en rapporter aux livres, qui traitent des faits et gestes des démons. Je mis le lendemain la main à l'œuvre, et j'offre aux méditations du lecteur le fruit de mes recherches. Il les jugera suivant son goût. J'observerai seulement que je ne lui ai pas fait l'injure de réfuter des traits qui se réfutent d'eux-mêmes, et de faire des réflexions, lorsqu'elles naissent tout naturellement du sujet.
LE DIABLE
PEINT
PAR LUI-MÊME.
CHAPITRE PREMIER.
HISTOIRE DES DÉMONS.
Inquinat egregios adjuncta superbia mores.
Claudien.
L'orgueil trouble souvent la raison la plus saine:
Demandez à Satan dans quels maux il entraîne.
L'existence des démons n'est constatée que dans les livres de théologie. Chez les anciens, on parlait des pygmées, des sphinx, du phénix, etc., et personne ne les avait vus. Parmi nous, on entend sans cesse raconter les faits et gestes du Diable, décrire ses formes variées, vanter son adresse; cependant on ne doit toutes ses aventures qu'aux rêves si souvent insipides de quelques imaginations égarées. Nos connaissances sont trop bornées pour conclure de là qu'il n'existe point de démons. Mais, puis qu'il n'a été donné à aucun œil humain de les voir, tout ce qui va suivre doit être considéré comme une série de paradoxes, de suppositions et de contes.
Les anciens admettaient trois sortes de démons, les bons, les mauvais et les neutres[19]; les premiers chrétiens n'en reconnaissaient que deux classes, les bons et les mauvais. Les démonomanes ont tout confondu, et devant eux tout démon est un esprit malin. Les théologiens de l'antiquité jugeaient différemment: les dieux et Jupiter même sont appelés Démons dans Homère.
[19] Eudæmon, Dæmon, Cacodæmon.
L'origine des démons est des plus anciennes, puisque tous les peuples la font remonter plus loin que le monde. Aben-Esra prétend qu'on la doit fixer au second jour de la création. Menassé-ben-Israël, qui a suivi la même opinion, ajoute qu'après avoir créé l'enfer et les démons, Dieu les plaça dans les nuages, et leur donna le soin de tourmenter les méchans[20]. Cependant l'homme n'était pas créé le second jour; il n'y avait point de méchans à punir; et les démons ne sont pas sortis tout noirs de la main du créateur, puisqu'ils ne sont que des anges de lumière, devenus anges de ténèbres par leur chute.
[20] De resurrectione mortuorum. Lib. III, cap. 6.
Origène et quelques philosophes soutiennent que les bons et les mauvais esprits sont plus vieux que notre monde, parce qu'il n'est pas probable que Dieu se soit avisé tout d'un coup, il y a seulement sept ou huit mille ans[21], de tout créer pour la première fois. La Bible ne parle point de la création des anges et des démons, parce, dit Origène, qu'ils étaient restés immortels après la ruine des mondes qui ont précédé le nôtre. Apulée pense que les démons sont éternels comme les dieux[22]. Manès, ceux qu'il a copiés, et ceux qui ont adopté son système, font aussi le diable éternel, et le regardent comme le principe du mal, ainsi que Dieu est le principe du bien. Saint Jean dit que le Diable est menteur, aussi-bien que son père[23]. Il n'y a que deux moyens d'être père, ajoutait Manès, la voie de la génération, et la voie de la création. Si Dieu est le père du Diable par la voie de la génération, le Diable sera consubstantiel à Dieu; cette conséquence est impie. Si Dieu est le père du Diable par la voie de la création, Dieu est un menteur; ce qui est un autre blasphème. Ainsi le diable n'est point l'ouvrage de Dieu; et, dans ce cas-là, personne ne l'a fait: il est éternel, etc. Les découvertes des autres théologiens et des plus habiles philosophes sont aussi peu satisfaisantes. C'est pourquoi il faut s'en tenir là-dessus au sentiment le plus général.
[21] La version des Septante donne au monde quinze ou dix-huit cents ans de plus que nous. Les Grecs modernes ont suivi ce calcul; et le P. Pezron l'a un peu réveillé parmi nous, dans l'Antiquité rétablie.
[22] Lib. de Deo Socratis.
[23] Evang. sec. Joann. Cap. VIII, vers. 44.
Dieu avait créé neuf chœurs d'anges: les séraphins, les chérubins, les trônes, les dominations, les principautés, les vertus des cieux, les puissances, les archanges, et les anges proprement dits. Du moins c'est ainsi que l'ont décidé les saints pères, il y a bien douze cents ans.
Toute cette milice céleste était pure, et non portée au mal. Cependant quelques-uns se laissèrent tenter par l'esprit d'orgueil[24]; ils osèrent se croire aussi grands que leur créateur, et entraînèrent dans leur crime les deux tiers de l'armée des anges[25]. Satan, le premier des séraphins, et le plus grand de tous les êtres créés[26], s'était mis à la tête des rebelles. Depuis long-temps[27] il jouissait dans le ciel d'une gloire inaltérable, et ne reconnaissait d'autre maître que l'Éternel. Une folle ambition causa sa perte: il voulut régner sur la moitié du ciel, et siéger sur un trône aussi élevé que celui du créateur. Dieu envoya contre lui l'archange Michel, avec les anges restés dans le devoir. Alors il se donna une grande bataille dans le ciel. Satan fut vaincu et précipité dans l'abîme, avec tous ceux de son parti[28].
[24] Voilà ce qui embarrassait encore les manichéens, et ce qui arrête les chrétiens de bonne foi; Quel était cet esprit d'orgueil? et qui l'avait créé?… On doit croire que Dieu donna à toutes les créatures, douées d'une âme raisonnable, la liberté de bien ou mal faire. Autrement la vertu serait sans mérite. Mais puisque Dieu est juste, et que le libre arbitre existe, on doit rejeter le dogme des tentations.
[25] Cæsarius d'Heisterbach dit qu'il n'y eut de rebelles, parmi les anges, que dans la proportion d'un sur dix; et que leur nombre était néanmoins si grand, qu'ils remplirent dans leur chute tout le vide de l'air. (De Dæmonibus, cap. 1.) On a suivi le calcul de Milton et des démonomanes, qui doivent s'y connaître.
[26] Quique creaturæ præfulsit in ordine primus…
Alc. Aviti, poem. lib. II.
[27] Angelus hic dudùm fuerat… Idem.
[28] Apocalypse. Chap. V, vers. 7 et 9. Il est bon de remarquer que l'Écriture ne fait point connaître la faute des démons, et que les casuistes ont eu l'adresse de la deviner.
De ce moment, la beauté des séditieux s'évanouit; leurs traits s'obscurcirent et se ridèrent; leurs fronts se chargèrent de cornes; une queue sortit de leur croupe; leurs doigts s'armèrent de griffes[29]. La difformité et la tristesse remplacèrent sur leurs visages les grâces et l'empreinte du bonheur. Enfin, comme disent les théologiens de bon sens, leurs ailes d'azur devinrent des ailes de chauve-souris. Car tout esprit, bon ou mauvais, est nécessairement ailé[30].
[29] Le Diable en parle un peu différemment, ainsi qu'on l'a vu dans l'[Introduction].
[30] Omnis spiritus ales est. Tertull. Apologet., cap. 22.
Dieu exila les anges déchus loin du ciel, dans un monde que nous ne connaissons point, et que nous nommons l'enfer, ou l'abîme, ou le sombre royaume. L'opinion commune place ce pays au centre de notre petit globe. Saint Athanase dit, avec plusieurs autres pères, et avec les plus fameux rabbins, que les démons habitent l'air qu'ils remplissent. Saint Prosper les place dans les brouillards de la mer. Swinden a voulu démontrer qu'ils logeaient dans le soleil. D'autres les ont séquestrés dans la lune. Saint Patrice les a vus dans une caverne d'Irlande. Jérémie Drexelius conserve l'enfer souterrain, et prétend que c'est un grand trou, large de deux bonnes lieues. Bartholomé Tortoletti dit qu'il y a, vers le milieu du globe terrestre, un antre profond, horrible, où le soleil ne pénètre jamais, et que c'est la bouche de l'abîme infernal[31]. Milton, à qui il faudrait peut-être s'en rapporter, met les enfers bien loin du soleil et de nous.
[31] Quest' è la bocca de l'infernal' arca.
Giuditta vittoriosa. Canto III.
Quoi qu'il en soit, pour consoler les anges fidèles, et repeupler les cieux, selon l'expression de saint Bonaventure, Dieu fit l'homme, créature moins parfaite, mais qui pouvait aussi faire le bien, et connaître son créateur. Il suivrait de là que nous devons au Diable le plaisir de naître; ce qui nous obligerait à un petit grain de reconnaissance, si la conduite postérieure des démons ne nous forçait à les haïr. Satan et les siens, ennemis désormais de Dieu et de ses œuvres, résolurent de perdre l'homme, si rien ne s'y opposait. Adam et Ève, nos premiers parens commençaient à jouir de la vie, dans un jardin de délices, où tout leur était permis, hors le plaisir de toucher au fruit défendu. Les saintes écritures disent que ce fruit poussait sur un arbre. Plusieurs savans, et après eux l'abbé de Villars, soutiennent que le fruit défendu était la jouissance des plaisirs charnels; que l'homme ne devait point voir sa femme, ni la femme son mari, etc.[32] Quoi qu'il en soit, Satan, muni du pouvoir de tenter l'homme, se détacha du séjour où il était exilé: d'où l'on a souvent conclu que le châtiment des anges superbes n'était pas effroyable, comme le disent des théologiens exagérés, et que Satan n'était pas continuellement sur le gril. Il prit la figure du serpent, celui de tous les animaux qui avait le plus de finesse[33]. Déguisé de la sorte, l'ange, maintenant démon, se présenta devant la femme, et l'engagea à désobéir à Dieu. Ève fut séduite en un instant; elle succomba, et fit succomber son mari.
[32] Le comte de Gabalis, ou Entretiens sur les sciences secrètes. IVe Entretien.
[33] Cunctis animantibus altior astu. Alc. Aviti, poem. lib. II.
Après cela, l'esprit malin s'en retourna triomphant; nos premiers pères, coupables, furent chassés du jardin, abandonnés aux souffrances et condamnés à la mort. Il suit de là que nous devons au Diable et à son humeur envieuse le déplaisir de mourir; ce qui nous permet à son égard une petite dose de reproches. De plus, le Diable eut le pouvoir de venir tenter le premier homme et la première femme, eux et leurs descendans à perpétuité, quand bon lui semblerait; il peut même, en cas de besoin, détacher à la piste des humains autant de démons qu'il le juge convenable; et l'homme devient la proie de l'enfer, toutes les fois qu'il cède aux suggestions de l'ennemi: on sait d'ailleurs que l'enfer, en quelque lieu qu'il soit, est un pays enflammé. Telles furent, selon les casuistes, les conséquences de la faute que commirent nos premiers parens, faute qui rejaillit sur nous tous, et qui se nomme le péché originel.
Depuis cette mémorable époque, les démons arrivèrent de toutes parts sur notre pauvre terre. Wérius, qui les a comptés, dit qu'ils se divisent en six mille six cent soixante-six légions, composées chacune de six mille six cent soixante-six anges ténébreux; il en élève ainsi le nombre à quarante-cinq millions, ou à peu près; et leur donne soixante-douze princes, ducs ou marquis. Georges Bloock a prouvé la fausseté de ce calcul, en démontrant que, sans compter les démons qui n'ont point d'emploi particulier, tels que ceux de l'air, et les gardiens permanens du sombre empire, chaque mortel a le sien ici bas. Si les hommes seuls ont ce privilége, il y a sur la terre plus de quatre cents millions de faces humaines… et le nombre des démons est effroyable.
C'est pourquoi nous ne devons plus nous étonner de voir les fourberies, les guerres, le désordre, les abominations répandus sous les pas des mortels. Tout le mal qui se fait ici bas nous est inspiré par les démons; et leur histoire s'est tellement liée à l'histoire de tous les peuples, qu'il serait impossible de l'écrire ici toute entière. Ils ont inspiré le meurtre d'Abel; ils ont soufflé tous les forfaits qui causèrent le déluge; ils perdirent Sodome et Gomorrhe; ils se firent élever des autels chez toutes les nations, à l'exception du petit peuple juif; et quelquefois même ils escamotèrent l'encens d'Israël. Ils trompèrent les hommes par les oracles, et par mille prestiges imposteurs, jusqu'à l'avénement du Messie. Alors leur puissance devait s'anéantir tout-à-fait; et cependant on les retrouve depuis, plus puissans que jamais; on voit des choses auparavant inouïes. Les légions infernales se montrent à de pieux anachorètes; les tentations deviennent épouvantables; les supercheries du Diable sont multipliées; il excite les tempêtes; il tord le cou aux impies; il couche avec les femmes; il prédit l'avenir, par la bouche des sorcières et des devineresses; il triomphe au milieu des bûchers… et dans ces siècles de lumière, il envoie Mesmer, Cagliostro, plusieurs charlatans, une foule d'escamoteurs, pour nous séduire encore par les charmes de l'enfer… C'est du moins ce que dit l'abbé Fiard; c'est ce que prétendent avec lui dix mille graves théologiens: que penser de tout cela?…
Malheureusement pour leurs systèmes, les démonomanes se contredisent à chaque pas. Tertullien dit, dans un endroit, que les démons ont conservé toute leur puissance; qu'ils peuvent être partout en un instant, parce qu'ils volent d'un bout de l'univers à l'autre, aussi vite que nous faisons un pas[34]; qu'ils connaissent l'avenir; enfin qu'ils prédisent la pluie et le beau temps, parce qu'ils vivent en l'air, et qu'ils peuvent examiner les nuages. La sainte inquisition n'a donc pas tort de condamner les faiseurs d'almanachs, comme gens en plein commerce avec le Diable… Mais ailleurs le même Tertullien décide que le Diable a perdu tous ses moyens, et qu'il serait ridicule de le craindre, etc.
[34] Totus orbis illis locus unus est. Apologet. cap. 22.
En rapportant les innombrables contradictions des autres théologiens, on ne ferait que répéter les mêmes dogmes; et ce serait fatiguer inutilement le lecteur. Bodin, que l'on connaît assez pour le triste ouvrage qu'il a fait contre les sorciers et contre le Diable, le même Bodin, qui, dans sa Démonomanie, dépeint Satan et ses anges sous les couleurs les plus noires, dit aussi, dans cette même Démonomanie, liv. 1er, ch. 1er: «Que les démons peuvent faire le bien, tout ainsi que les anges peuvent faillir; que le démon de Socrate le détournait toujours de mal faire et le tirait de danger; que les malins esprits servent à la gloire du Tout-Puissant, comme exécuteurs de sa haute-justice;… et qu'ils ne font rien qu'avec la permission de Dieu…»
Enfin, il faut remarquer encore que, selon Michel Psellus, les démons, bons ou mauvais, se divisent en six grandes sections. Les premiers sont les démons du feu qui en habitent les régions éloignées; les seconds sont les démons de l'air, qui volent autour de nous, et ont le pouvoir d'exciter les orages; les troisièmes sont les démons de la terre, qui se mêlent avec les hommes, et s'occupent de les tenter[35]; les quatrièmes sont les démons des eaux, qui habitent la mer et les rivières, pour y élever des tempêtes et causer des naufrages; les cinquièmes sont les démons souterrains, qui préparent les tremblemens de terre, soufflent les volcans, font écrouler les puits et tourmentent les mineurs; les sixièmes sont les démons ténébreux, ainsi nommés, parce qu'ils vivent loin du soleil, et ne se montrent pas sur la terre. Saint Augustin comprenait toute la masse des démons dans cette dernière catégorie.
[35] Albert-le-Grand, que les partisans de la superstition prennent quelquefois pour leur appui, dit formellement: Tous ces contes de démons qui remplissent les airs, qui rôdent autour des hommes, et qui dévoilent les choses futures, sont des absurdités que la saine raison n'admettra jamais. De somn. et vig. lib. 3, tract. 1, cap. 8.
On ne sait pas précisément où Michel Psellus a trouvé tant de belles choses. Mais c'est peut-être dans ce système, que les cabalistes ont imaginé les salamandres, qu'ils placent dans les régions du feu, les sylphes qui remplissent l'air, les ondins ou nymphes qui vivent dans l'eau, et les gnomes, qui sont logés dans l'intérieur de la terre.
CHAPITRE II.
FORMES ET MÉTAMORPHOSES.
Et mutat faciem, varios sumitque colores.
Alciat.
Comme les courtisans, et suivant les humeurs,
Le Diable sait changer de forme et de couleurs.
L'Écriture a conservé aux démons le nom d'anges; seulement elle les appelle anges de ténèbres. On en peut conclure que, malgré les cornes, la queue et les griffes que nous leur avons données, les démons conservent encore, un peu altérée sans doute, la forme angélique. Quant à Satan, leur chef, saint Jean l'appelle le grand dragon, et le représente sous la figure d'un serpent ailé[36]. On l'appelle aussi l'ancien serpent, à cause de sa première métamorphose[37]. Milton donne aux démons une beauté sévère et majestueuse, quoique flétrie depuis leur chute. Il y joint une taille si imposante, que Satan a bien quarante mille pieds de haut, à sa mesure.
[36] Apocalypse, chap. 12 et 20.
[37] Genèse, chap. 3.
Selon le poëte Palingène, les démons sont noirs, depuis la pointe des ailes jusqu'à la plante des pieds. Ils ont les dents blanches, et deux défenses de sanglier leur sortent de la bouche. Leur figure est passablement laide; leurs ailes ressemblent à celles des chauves-souris, leurs pieds à ceux des canards. Ils ont une queue de lion, et sont couverts de poils d'ours. Le grand roi des démons est assis sur un trône superbe. Il a sept crêtes et sept cornes sur la tête; les sept cornes portent chacune une tour. Le feu lui sort par le nez, les oreilles, les yeux et la bouche; et sa garde est innombrable[38].
[38] Palingenii Zodiacus vitæ, lib. IX. sagittarius.
Le Diable, qui préside au sabbat, et qui se nomme ordinairement Léonard, s'y présente sous la figure d'un bouc, pâle, triste et noir, avec deux visages, l'un sur les épaules, l'autre sous la queue, comme on le sait de bonne part. Quelquefois il ressemble à un lévrier, ou à un bœuf, ou à un grand oiseau noir, ou à un tronc d'arbre, surmonté d'un visage ténébreux. Ses pieds, quand il en porte au sabbat, sont toujours des pates d'oie[39]. Dans ces rassemblemens de sorciers et de démons, qu'il ne nous est plus donné de voir, les diables subalternes se déguisent en crapauds ou en chats noirs, pour danser le branle avec les sorcières[40]. Au reste, les théologiens permettent aux démons de prendre toutes sortes de formes.
[39] Les experts, qui ont vu le Diable au sabbat, observent qu'il n'a pas de pieds, quand il prend la forme d'un tronc d'arbre, et dans d'autres circonstances extraordinaires.
[40] Leloyer, Delancre, Bodin, Boguet, etc.
—Un choriste de Cîteaux (le frère Herman, d'heureuse mémoire), s'étant légèrement endormi, en chantant les matines, s'éveilla en sursaut, et aperçut deux fesses d'ours qui sortaient du chœur. Cette vision commençait à l'effrayer, quand il vit l'ours tout entier reparaître, et considérer attentivement tous les novices, comme un officier de police qui fait sa ronde… Enfin l'ours sortit de nouveau, en disant:—Ils sont bien éveillés; je reviendrai tout à l'heure voir s'ils dorment… C'était le Diable, qu'on avait envoyé pour contenir les frères dans leur devoir[41].
[41] Cæsarii Heisterbach. Miracul. illustrium. lib. V. cap. 49.
—Un autre moine de Cîteaux dormait aussi de temps en temps, au lieu de psalmodier. Plusieurs démons venaient alors autour de lui, sous des figures de pourceaux, et les frères les entendaient grogner, pendant que le moine ronflait[42].—Un frère convers du même couvent avait pareillement la mauvaise habitude de dormir au chœur. Un jour donc, pendant les matines, ses voisins virent le Diable assis sur sa tête, sous la forme d'un chat noir… Ayant appris cette terrible circonstance, le dormeur se posta désormais sur un tabouret qui n'avait qu'un pied; de manière que, quand le Diable cherchait à l'endormir, il tombait assez lourdement pour se réveiller[43].
[42] Idem. Lib. 4, cap. 35.
[43] Cæsarii ejusdem. lib. IV, cap. 33.
—Une sainte fille du douzième siècle se fit recluse à Aix-la-Chapelle, pour avoir vu une troupe de Diables assis sur les épaules d'une troupe de moines, avec des visages de singes et des figures de chats; et, ce qui est encore plus horrible, elle remarqua que cette procession était précédée d'une bande de démons, déguisés en dogues hideux, qui conduisaient les moines comme des aveugles, ayant, moines et dogues, des colliers de fer et des chaînes au cou[44].
[44] Cæsarii suprà citati, miracul. lib. V, cap. 50.
—Quand les jésuites portèrent la foi dans l'Asie, un pauvre homme de l'île d'Ormus (à l'entrée du golfe Persique), s'étant décidé à embrasser le christianisme, vit une troupe de démons, sous des figures de chats et de rats en colère. C'était la nuit; il pensa qu'on venait peut-être lui tordre le cou. Il appela du secours à grands cris, en faisant le signe de la croix, et tous ces démons s'évanouirent[45].
[45] Epistolæ indicæ; epist. Gaspari Belgæ ad fratres Ormutii 1549.
—Un jurisconsulte, dont on n'a conservé ni le nom ni le pays, ayant envie de voir le Diable, se fit conduire par un magicien dans un carrefour peu fréquenté, où les démons avaient coutume de se réunir. Il aperçut bientôt un grand nègre assis sur un trône élevé, entouré de plusieurs soldats noirs armés de lances et de bâtons. Le grand nègre, qui était le Diable, demanda au magicien qui il lui amenait?—Seigneur, répondit le magicien, c'est un serviteur fidèle.—Si tu veux sincèrement me servir et m'adorer, dit le Diable au jurisconsulte, je te ferai asseoir à ma droite… Mais le prosélyte, trouvant la cour infernale plus triste qu'il ne l'avait espéré, fit un grand signe de croix; et les démons s'évanouirent[46].
[46] Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 64.
—Olibrius, gouverneur d'Antioche, fit mettre sainte Marguerite en prison, parce qu'elle était chrétienne. Marguerite, s'y trouvant seule, pria le ciel de lui faire voir le Diable. Tout à coup parut devant elle un énorme dragon, qui ouvrit la gueule pour la dévorer. Cette gueule était si grande, que la jeune fille ne sut d'abord à qui recourir; de façon que le dragon, allongeant sa mâchoire supérieure sur la tête de Marguerite, et sa langue sous ses pieds, l'avala d'un seul trait, et probablement debout. Mais, avant qu'il eût pu la digérer, Marguerite fit le signe de la croix; aussitôt le dragon se creva par le milieu du ventre, la laissa bien portante dans sa prison, et disparut on ne sait comment[47]. Mais bientôt il se remontra sous la figure d'un homme; Marguerite le reconnut, le saisit au collet, le jeta à terre, lui mit le pied sur le front, et ne le lâcha qu'après lui avoir rendu malices pour malices[48].
[47] Os super caput ejus ponens, et linguam subter calcaneum porrigens, eam protinùs deglutivit. Sed dùm eam absorbere vellet, signo crucis se munivit, et ideò draco, virtute crucis, crepuit; et virgo illæsa exivit. Après cela, l'auteur de la légende fait cette réflexion, extrêmement rare dans son livre, que ce passage peut bien être un conte frivole: Illud autem quod dicitur de draconis devoratione apocriphum et frivolum reputatur. (Legenda opus aureum, etc. Jac. de Voragine, auctum à Claudio à Rotâ. Leg. 88.)
[48] Ce dernier trait prouve assez qu'on se trompe historiquement, quand on représente Ste Marguerite montée sur un dragon.
—Du temps de Philippe-le-Bel, un frère convers, s'étant mis en campagne de grand matin, aperçut le Diable qui venait à lui en courant, sous la figure d'un arbre couvert de gelée. Il fit le signe de la croix, et le Diable disparut, non sans laisser après lui une odeur de soufre et de fumée puante. Le frère continua sa route; mais il était dit qu'il ne la ferait pas sans peine; car, pendant tout son voyage, qui dura une journée, le diable se remontra à lui sous la figure d'un cheval échappé; puis sous les traits d'un soldat maigre et noir; ensuite sous la forme d'un petit moine tout rond; un peu après sous celle d'un pourceau; puis sous celle d'un âne; et, après avoir causé plusieurs frayeurs à son homme, l'esprit malin se changea en tonneau, passa sur le ventre du frère, s'enfuit en riant aux éclats[49], et ne reparut plus[50].
[49] Un tonneau qui rit aux éclats doit être une chose bien étonnante!
[50] Gaguin, règne de Philippe-le-Bel. M. Garinet, Histoire de la magie en France. Monstrelet, Shellen, etc.
—Un autre frère convers, dans le douzième siècle, vit le Diable sous les traits d'un cochon; et, un instant après, il l'aperçut encore sous la figure du prieur de son couvent[51].
[51] Cæsarii miracul. lib. V, cap. 48.
—Une jeune femme de la ville de Laon vit le diable sous la forme de son grand-père, puis sous celles d'une bête velue, d'un chat, d'un escarbot, d'une guêpe et d'une jeune fille[52].
[52] Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. II, cap. 2.
—Saint Benoît vit le Diable sous la figure d'un merle noir, qui s'envola au signe de la croix[53]. Le démon qui accompagnait Agrippa, se montrait sous l'apparence d'un chien noir[54]. Le pape Sylvestre II et l'enchanteur Faustus avaient pareillement des barbets, qui n'étaient que des démons[55]. Le Diable qui gardait la porte de Simon le magicien, ressemblait à un dogue danois[56].
[53] Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 48.
[54] Voyez les niaiseries que débite là-dessus Paul Jove. Wierius, qui fut disciple d'Agrippa, dit que ce grand homme avait beaucoup d'affections pour les chiens; qu'on en voyait toujours deux dans son étude, dont l'un se nommait monsieur, et l'autre mademoiselle, etc.; et l'on a prétendu que ces deux chiens étaient deux diables déguisés. Si Crébillon eût vécu dans le quinzième siècle, on en eût dit autant de ses chiens. S. Roch est bienheureux d'être dans la légende, car le sien serait aussi un démon.
[55] Platine, et l'histoire du docteur Faustus.
[56] Cedrenus et St. Clément d'Alexandrie.
—Dans un monastère de l'ordre de Cîteaux, le Diable apparut un jour à un novice, sous la figure d'une queue de veau, qui semblait marcher comme une couleuvre. Cette queue, après avoir tiraillé le novice par son scapulaire, sans trop l'effrayer, lui sauta au nez, et s'évanouit brusquement… Un autre jour, le même moine vit un autre diable sous la figure d'un œil, gros comme le poing[57].
[57] Miracul. Cæsarii Heisterb. lib. VI.
—Saint Grégoire-le-Grand rapporte que le Diable se transforma un jour en laitue, et qu'une jeune religieuse le mangea en salade; ce qui eut de graves suites. La religieuse n'avait pas dit son benedicite: elle se trouva possédée du démon. Le saint homme Equitius la délivra. La légende dorée observe que, dans les exorcismes, on demanda au Diable pourquoi il était entré dans le corps de la jeune vierge, et que le Diable répondit:—Je n'y suis point entré; j'étais assis sur une laitue; elle m'a mordu et avalé[58]. Cette circonstance dément un peu saint Grégoire.
[58] Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auct. à Claud. à Rotâ. Leg. 130.
—Un capucin entra dans un cabaret sans la permission du prieur, et se mit à boire sans avoir fait préalablement le signe de la croix. Le Diable, qui le guettait, se jeta dans son corps, sous la forme d'un demi-setier de vin, et rendit le capucin si pesant, qu'il fallut dix hommes pour l'emporter[59]. Il fut délivré par saint Dominique.
[59] Qui vix à fratribus decem fuit deportatus. (Legenda aurea, 108, de sancto Dominico.)
—Le commentateur de Thomas Valsingham rapporte que le Diable sortit du corps d'un diacre schismatique, sous la figure d'un âne; et qu'un ivrogne du comté de Warwick fut long-temps poursuivi par un esprit malin, déguisé en grenouille. Leloyer cite quelque part un démon qui se montra, à Laon, sous la figure d'une mouche ordinaire.
—De tous les diables qui tentèrent saint Antoine, les plus apparens s'approchaient de lui, avec toutes les grâces des plus belles femmes, ou sous les formes les plus riches et les plus séduisantes. Il en vit un se transformer plusieurs fois en lingot[60].
[60] St. Athanase, vie de St. Antoine, et les dialogues de St. Grégoire-le-Grand.
—Un démon se présenta un jour devant saint François, sous la figure d'une bourse pleine, laquelle bourse se métamorphosa en couleuvre, quand on voulut la ramasser[61].
[61] Legenda aurea, 144.
—Un religieux assez simple, étant à l'article de la mort, ne cessait de regarder le ciel de son lit. On lui demanda ce qui l'occupait? Il répondit qu'il voyait au-dessus de sa tête le Saint-Esprit sous la forme d'un pigeon blanc, et le Diable sous l'habit d'un chat noir, qui guettait la sainte colombe. Heureusement le pigeon blanc s'alla poser sur un crucifix, et mit le chat noir en défaut[62].
[62] Cæsarii Heisterbach. miracul., lib. VI.
—Pierre le Vénérable raconte que le Diable entra un jour dans un monastère de l'ordre de Cluni, sous la forme d'un vautour. Un moine, qui dormait pour digérer son dîner, frappa les yeux du démon. Il s'en approcha doucement, saisit une grande hache qui se trouvait là, et se disposa à couper le pied droit du religieux, qui dépassait le bois de son lit. Le moine eut le bonheur de s'éveiller sur l'entrefaite, et vit en l'air, au-dessus de son pied, un vautour armé d'une hache… Quoiqu'un pareil phénomène soit assez curieux, le dormeur éveillé n'y trouva rien de plaisant, et se hâta de faire le signe de la croix. Là-dessus le vautour mit bas les armes, et s'en alla comme il était venu[63].
[63] Petri Venerab. de miraculis, lib. I. cap. 14. Histoire de la magie en France.
—Une dame mondaine, et qui prenait plus de soin de parer son corps que d'orner son âme, fut vue par un saint prêtre, escortée de démons déguisés en blaireaux et en marmottes, lesquels démons étaient en outre montés par d'autres esprits malins transformés en singes qui riaient de la bouche[64].
[64] Pia hilaria Angelini Gazæi, in supplem. post Cæsarium lib. V. cap. 7.
—Saint Dominique, voulant convertir des dames hérétiques, leur fit voir le Diable, pour les détourner du service d'un si vilain maître. C'était dans une église; aussitôt qu'il eut commandé à l'ange apostat de paraître, on vit tomber de la voûte un horrible chat noir, qui ressemblait à un chien. Il avait de grands yeux enflammés, une langue longue, large, rouge et pendante, un postérieur extrêmement laid, qu'il montrait continuellement, en faisant ses cabrioles. Après avoir sauté quelque temps devant les dames, il saisit la corde de la cloche, et remonta dans le grenier de l'église avec la légèreté d'un singe. Comme il laissait après lui une mauvaise odeur de grillade, les dames se convertirent, en se serrant le nez[65].
[65] Legenda aurea, 108; de S. Dominico.
—Quand le Diable se montre aux Indiens, il le fait toujours avec quelque noblesse; et il est facile de le voir, pour tous les gens du pays. Il ne faut pour cela que l'en prier pendant deux ou trois jours, et lui faire un petit sacrifice. Alors il paraît, sous la figure qu'on l'invite de prendre, resplendissant d'or et de pierres précieuses, accompagné d'une belle cour, entouré d'un grand nombre de jeunes filles séduisantes, escorté de plusieurs régimens de cavalerie, et d'une troupe innombrable d'éléphans richement ornés. Il offre aux malheureux tout ce qu'ils désirent, recommande l'aumône, et ordonne aux Indiens opulens de donner des festins aux misérables[66].
[66] Epistolæ indicæ Francisci Xavier, Ignatii à Loyola et aliorum de societate Jesu. P. Ém. Teiscera ad fratres. Goæ 1560.
—Ces figures diverses, que prennent les démons pour se faire voir aux hommes, sont multipliées à l'infini, comme on le verra dans la suite. En attendant, on remarquera que, quand ils apparaissent avec un corps d'homme, ce qui est assez ordinaire, on les reconnaît aisément à leurs pieds de bouc ou de canard, à leurs griffes et à leurs cornes, qu'ils peuvent bien cacher en partie, mais qu'ils ne déposent jamais entièrement. Cæsarius d'Heisterbach ajoute à ce signalement, qu'en prenant la forme humaine, le Diable n'a ni dos, ni derrière, ni fesses: de sorte qu'il se garde bien de montrer ses talons. (Miracul. lib. III.)
CHAPITRE III.
LE BON DIABLE.—PETIT ROMAN[67].
Conscia mens recti famæ mendacia ridet.
Ovide.
Le vulgaire insensé te prête sa malice:
Fais le bien, en dépit de l'humaine injustice.
[67] Ex Cæsarii Heisterb. miracul. illustr., lib. V, cap. 36; et Shellen, de mirandis à Diabolo.
Charles de Luzzen, jeune militaire allemand, d'une famille riche et noble, cherchait un domestique, sans en pouvoir trouver à son gré, lorsqu'un démon se présenta devant lui, sous la figure d'un jeune homme extrêmement bien fait, et lui offrit ses services. Il avait les traits si gracieux et la voix si douce, que Charles le retint de suite; et ce démon commença à servir son nouveau maître avec tant de soin, tant de complaisance, tant de fidélité et tant d'enjouement, qu'on en était tout étonné. Jamais Charles ne montait à cheval, ou ne mettait pied à terre, sans trouver son serviteur à son poste, ayant un genou en terre, et lui tenant l'étrier. En général, l'aimable démon montrait toujours une grande gaieté, beaucoup de discrétion, et une prévoyance plus qu'humaine.
Un jour que le jeune guerrier et son valet, ou plutôt son ami, voyageaient ensemble à cheval, comme ils côtoyaient les rives d'un grand fleuve, Charles tournant la tête aperçut plusieurs de ses ennemis mortels, qui venaient à lui.—Nous sommes perdus, dit-il au démon; voici mes ennemis qui me poursuivent, et le fleuve m'empêche de les éviter. Ou je périrai sous leurs coups, ou je serai leur prisonnier.
—Ne craignez rien, répondit le fidèle serviteur, je connais les gués de ce fleuve; suivez-moi seulement, nous le traverserons sans danger.—Personne n'a osé jamais se hasarder dans ce torrent, répliquait Charles… Mais déjà le démon y pousse son cheval et le passe heureusement. Le maître suit l'exemple de son valet, et tous deux parviennent sans mésaventure à l'autre bord.
Les ennemis qui étaient à leur poursuite arrivèrent alors sur la rive du fleuve: Il n'y a que le Diable qui puisse traverser une onde si rapide, s'écrièrent-ils, en voyant ce qui venait de se passer; et ils se retirèrent sans imiter l'imprudence de Pharaon.
Quelque temps après, la femme de Charles fut attaquée d'une maladie mortelle. Les médecins l'abandonnèrent, en disant, avec la plus rare bonne foi, que les ressources de l'art ne pouvaient la sauver. Le démon entendant ces paroles, et remarquant qu'elles affligeaient sincèrement le jeune époux, lui dit:—Si ma maîtresse buvait du lait de lionne, elle serait bientôt guérie.—Hélas! répondit Charles, où pourrions-nous avoir de ce lait?—Laissez-moi faire, répondit le bon serviteur, je vous en apporterai…
Il sortit en même temps, et rentra au bout d'une heure avec un grand vase plein de lait de lionne. On en lava le corps de la malade, on lui en fit boire: ce qui la ranima si parfaitement, qu'au bout de quelques jours elle fut en état de quitter le lit.
Le jeune militaire, enflammé de la plus vive reconnaissance, ne cessait de remercier son précieux valet, que pour lui demander où il avait pu trouver si vite un lait si rare?—Dans les montagnes de l'Arabie, répondit-il.—Mais nous en sommes éloignés de plusieurs mois de chemin?—N'importe, en vous quittant, j'ai volé en Arabie, j'ai pénétré dans l'antre d'une lionne, j'ai éloigné ses petits, j'ai tiré le lait de ses mamelles, et je suis revenu à la hâte.
—Qui es-tu donc, s'écria Charles stupéfait?—Ne vous embarrassez point de cela; je suis votre serviteur.—Tu me deviens de jour en jour si cher, que je veux te connaître!—Eh bien! je suis un de ces anges qui sont tombés du ciel…—Un démon!… Mais, si cela est vrai, pourquoi sers-tu si fidèlement un mortel?—Je me suis trouvé autrefois parmi les anges rebelles, sans prévoir les conséquences de ma faute; j'ai péché par inexpérience: c'est pourquoi il m'est permis de venir quelquefois chez les enfans des hommes; et le plaisir de leur être utile me console un peu de ma disgrâce…
—Cependant, répliqua Charles, je n'ose plus profiter de tes services…—N'ayez point de vaines frayeurs; et comptez que, si vous me laissez près de vous, il ne vous arrivera jamais le moindre mal, ni de ma part, ni de la part de mes compagnons d'exil.—Je ne puis m'y résoudre; mais exige ce que tu voudras pour ta récompense, fût-ce la moitié de mes biens: je la donnerai de bon cœur à celui qui m'a sauvé de la mort, et qui m'a rendu ma femme.
—Puisque je ne peux plus être avec vous, répondit tristement le démon…, je ne demande pour mes faibles services… que cinq sous…; et il eut à peine reçu cette modique somme, qu'il la rendit à son maître.—Reprenez-les, lui dit-il, achetez-en une petite cloche; j'en fais présent à l'église de ce pauvre village: le dimanche, au moins, elle avertira les fidèles de l'heure des saints offices… Adieu!…
En achevant ce mot il disparut.—Qui pourrait citer un pareil trait en l'honneur des hommes?… Ce n'est pourtant pas la millième des bonnes actions du Diable.
CHAPITRE IV.
SERVICES RENDUS PAR LES DÉMONS.
At tandem melior surgit mortalibus ævi.
Billius.
On en a dit du mal; mais, au siècle où nous sommes,
Convenons que le Diable est meilleur que les hommes.
Les bons offices que le peuple infernal rend tous les jours aux habitans de ce globe, sont peut-être plus nombreux que les torts dont nous les accusons. Mais les théologiens ont eu soin de taire les actions estimables des démons, pour ne rapporter que des crimes et des noirceurs. Il y a cependant certains traits que leur authenticité généralement reconnue a conservés jusqu'aujourd'hui. Nous rapporterons les plus saillans, et le lecteur jugera.
—En l'année 1221, vers le temps des vendanges, le cuisinier d'un monastère de Cîteaux chargea deux domestiques de garder les vignes pendant la nuit. Un soir, l'un de ces deux valets, ayant grande envie de dormir, appela le diable à haute voix, et promit de le bien payer, s'il voulait garder la vigne à sa place. Il achevait à peine ces mots, que le diable parut.—Me voici prêt, dit-il à celui qui l'avait demandé; que me donneras-tu, si je remplis bien ta charge?—Je te donnerai un bon panier de raisin, répondit le valet; mais à condition que tu veilleras soigneusement aux vignes jusqu'au matin, et que tu tordras le cou à tous ceux qui viendraient y marauder.
Le diable accepta l'offre, et le domestique rentra à la maison pour s'y reposer. Le cuisinier, qui était encore debout, lui demanda pourquoi il avait quitté la vigne?—Mon compagnon la garde, répondit-il, et il la gardera bien.—Va, va, reprit le cuisinier qui n'en savait pas davantage, ton compagnon peut avoir besoin de toi.—Le valet n'osa répliquer, et sortit; mais il se garda bien de reparaître dans la vigne. Il appela l'autre valet, lui conta le procédé dont il s'était avisé; et tous deux, se reposant sur la bonne garde du diable, ils entrèrent dans une petite grotte qui était auprès de la vigne, et s'y endormirent.
Les choses se passèrent aussi-bien qu'on pouvait l'espérer; le diable fut fidèle à son poste, jusqu'au matin. Alors on lui donna le panier de raisins qu'on lui avait promis; il le prit avec délicatesse, et l'emporta avec reconnaissance. La chronique ne dit pas qu'il ait tordu le cou à personne[68].
[68] Cæsarius Heisterbachcensis, ill. mirac. lib. V.
—L'empereur Trajan se trouvait à Antioche lors de ce terrible tremblement de terre qui renversa presque toute la ville, et fit périr tant de gens. Il fut sauvé par un démon qui se présenta subitement devant lui, le prit entre ses bras, sortit avec lui par une fenêtre, et l'emporta hors de la ville[69].
[69] Dion Cassius. lib. 68.
—La jeune Agnès du mont Politien, revenant à la maison de son père, fut obligée un certain jour de passer devant une grande maison mal renommée (c'était alors un habitacle de filles de joie[70]; depuis, ce lieu changea de destination, et devint un monastère de vierges). Le diable, dans un moment de pudicité, prit l'alarme pour l'innocence d'Agnès; c'est pourquoi il rassembla bien vite une troupe de démons, les déguisa en corbeaux, et, travesti lui-même de la sorte, il alla se poster avec sa compagnie sur le toit du futur couvent.
[70] Lupanar… ubi tunc publicæ meritrices sui sceleris habitaculum possidebant; nunc autem monasterium virginum… On a aujourd'hui tant d'impiété et de malice, qu'on ferait bien des épigrammes, si l'on voyait une maison de prostitution publique changée en couvent de filles.