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HISTOIRE
DE
FRANCE.
PARIS.—IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET PLON, 36, RUE DE VAUGIRARD, 36.
LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE, selon que elles sont conservées en l'église de Saint-Denis en France.
Publiées par M. PAULIN PARIS, de l'Académie royale des Inscriptions et
Belles-Lettres.
TOME QUATRIÈME.
PARIS. TECHENER, LIBRAIRE, 12, PLACE DU LOUVRE.
1838.
CI COMENCE LE PREMIER LIVRE DES GESTES AU BON ROY PHELIPPE.
I.
ANNEE 1175.
Coment il fu né, et de l'avision son père.
[1]En l'an de l'Incarnation mil cent-soixante-cinq fu né le bon roy Phelippe, en la onziesme kalende de septembre, à la feste saint Thimotée et saint Simphorian. (Quant l'enfant fu né,) il fu appelé[2] Phelippe-Dieudonné par anthonomasie; car le roy Loys son père qui estoit saint homme et bon crestien avoit receu plusieurs filles de trois femmes qu'il avoit espousées, n'avoir ne povoit nul hoir masle qui après luy gouvernast le royaume de France: mais à la parfin le preud'homme et la noble roine Ale sa femme et tout le clergié et tout le royaume se convertirent à aumosnes et oroisons. Et le preud'homme qui pas n'avoit vaine gloire né présumpcion de ses mérites, mais espérance en la miséricorde de Nostre-Seigneur, requist à Dieu un fils par telles parolles: «Sire Dieu, je te prie qu'il te souviengne de moy, et que n'entres pas en jugement contre ton sergent; car nul homme qui vive n'est jugié en ton regart; mais soies piteux à moy pécheur. Et sé j'ai pechié ainsi comme autre homme, espargne moy toutevoies, et sé j'ai ricus fait en toute ma vie qui te plaise, je te pri qu'il ne périsse par mes péchiés. Sire, aies merci de moy selon ta grant miséricorde et me donne un fils hoir de mon corps, noble gouverneur du royaume de France, à la confusion de mes ennemis, qu'il ne me puissent reprouchier et dire: T'espérance si est vaine, tes aumosnes et tes oroisons sont péries. Mais tu, Sire, selon ta volenté me soies miséricors, et commande que mon esperit soit en paix receu en la fin de mes jours.»
Note 1: À compter d'ici, notre chroniqueur de Saint-Denis reproduit le texte des Gesta Philippi-Augusti de Rigord. (Voy. Historiens de France, tome XVII, p. 4 et suiv.)
Note 2: Il fu appelé. Il faudroit: Il doit être appelé. «Debet vocari.»
Telles prières faisoit le roy à nostre Seigneur, tout le clergié et le peuple du royaume: et nostre Sire qui pas ne refusa ses prières, lui donna un fils qui eut à nom Phelippe Dieudonné (qu'il fist nourrir sainctement) et introduire plainement en la foy Jhésu-Crist et ès commandement de saincte églyse. Et quand il fu en aage convenable il le fist couronner à Rains à grant sollemnité, et vesqui puis tant qu'il le vit gouverner le royaume glorieusement, près d'un an avant ce qu'il trespassast.
Une avision merveilleuse vit le roy en dormant. Celle avision lui représentoit que Phelippe son fils tenoit un calice d'or en sa main, et en ce calice qui estoit tout plain de sang humain administroit et donnoit à boire à tous ses princes et à ses barons, et luy sembloit qu'il buvoient tous du sang en ce calice que l'enfant tenoit. Le preud'homme céla celle avision jusques au derrenier de sa vie, n'oncques ne la voult reveler à nul homme, sé ne fust à Henry, évesque d'Albanne, qui en ce temps estoit légat en France. Mais avant le conjura de Nostre-Seigneur qu'il téust ceste chose jusques après sa mort.
Quant le bon roy fu trespassé, cil Henry révéla l'avision à mains hommes de religion. Il trespassa de ce siècle, en celle année meisme que son fils fu couronné, et fu mort en la cité de Paris, si comme nous traiterons cy après plus plainement; car il nous convient traictier des fais le bon roy Phelippe selon chascune année (si comme l'istoire l'enseingne.)
II.
ANNEE 1179.
Coment son couronnement fu targié pour sa maladie.
Ce sont les fais du roy Phelippe de la première année. En l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent soixante-dix-neuf, le roy Loys, qui estoit jà viel et débrisié comme cellui qui jà avoit près soixante-dix ans d'aage et sçavoit moult bien que le temps de sa vie ne povoit pas longuement durer; car il sentoit son corps agregié d'une maladie que les physiciens appellent paralisie; si assembla grant conseil à Paris de tous les archevesques et évesques et abbés de son royaume. Quant il furent tous assemblés, il se leva et entra tout seul en une chapelle pour adourer; car il avoit de coustume que devant tous ses fais faisoit oroisons à nostre Seigneur. Quant il eut s'oroison finée, il fist appeller tous ses prélas et tous ses barons et princes l'un après l'autre, puis leur descouvri son propos et ce qu'il béoit à faire; que, à la feste de l'Assumption Nostre-Dame approuchant, vouloit couronner son fils Phelippe à Rains par leur conseil et par leur volenté.
Quant les prélas et les princes entendirent la bonne volenté du roy, si crièrent tous ensemble d'un cuer et d'une volenté: «Ce soit fait.» Atant feni le conseil si retourna chascun en ses parties.
Quant la feste de l'Assumpcion fu venue, le roy se traist vers Compiègne et mena Phelippe son fils avec luy. Là si comme Dieu l'avoit ordené advint la chose aultrement qu'il ne cuida. Car tandis comme le roy ala séjourner à la ville, l'enfant ala chacier avec ses veneurs par le congié de son père. Quant il furent au bois entrés il trouvèrent un sanglier. Les veneurs descouplèrent les lévriers et coururent parmi la forest qui est parfonde et soutive[3], huiant et cornant. En pou d'heure furent espars l'un çà l'un là par diverses voies et par divers sentiers. Entre ces choses Phelippe l'enfant qui fut monté sur un cheval fort et isnel laissa toute sa compaingnie, et couru après la beste tout seul moult longuement tant comme le cheval povoit randonner[4] par une petite sentellette qui n'estoit pas moult hantée. Quant il eut ainsi passé et chacié par moult longue pièce, il prist à regarder après luy, et vit le jour qui jà abaissoit et le vespre qui approuchoit. Et pour ce qu'il se vist seul en la forest qui estoit et grant et longue, si le print une petite paour, et ce ne fu mie de merveille à enfant si jeune, et qui point ce n'avoit aprins. Une heure aloit çà, l'autre là, si comme le cheval le vouloit mener. A la parfin comme il eut ainsi chevauchié une pièce, escouté et regardé de tous sens s'il verroit nullui venir, et il n'oy né ne vit nullui qui après lui venist, il fu moult espoventé; mais toutevoyes à chief de pièce[5] revint à soy meismes: à grans souspirs et à grans gémissemens fist une croix sur son front, si se recommanda à Dieu et à la benoicte vierge Marie et à saint Denys qui est patron et deffendeur des roys et du royaume de France.
Note 3: Soutive. Embarrassée.
Note 4: Randoner. Courre.
Note 5: A chief de pièce. Au bout du conte ou du compte.
Après ce qu'il eut finée s'oroison, il commença à regarder à destre. Il vist de loing un villain qui soufloit le feu en une charbonnière. Cil villain estoit grant et gros et de merveilleuse estature; une grant coignie tenoit sur son col; si estoit merveilleusement de orrible regardeure, lait et noir; car il estoit tout soillié de la pouldre et du faisil[6] du charbon.
Note 6: Dom Brial explique ce mot par celui de poussier. Je pense qu'il se trompe et que faisil est synonyme de faix, charge de charbon. Rigord dit simplement: «Carbonum nigredine intectum.»
Quant Phelippe l'enfant appercu celui villain, il conçu une légère paour; mais toutesfois la surmonta la hardiesce de son cuer. Du villain s'approcha et le salua moult débonnairement, et quant le villain sot qui il estoit et pourquoy il venoit, il laissa ce qu'il faisoit et ramena son seigneur par une adresce[7] à Compiègne. De la paour et du travail qu'il eut en celle journée, le prist une maladie moult griève, et par celle raison tarda son couronnement jusques à la feste de Toussains; mais Nostre-Seigneur Jhésu-Crist, qui oncques ne déguerpi ceus qui ont en luy bonne espérance, luy donna santé pour ses oroisons et pour les mérites son père, qui par nuit et par jour prioit à Nostre-Seigneur qu'il luy donnast santé, et par les oraisons de saincte églyse qui vers Dieu en estoit en moult grant dévocion.
Note 7: Une adresce. Une route directe ou de traverse.
III.
ANNEE 1180.
Coment il fu couronné à Rains à la feste de la Toussains, et fu appelée Auguste.
Droit à la feste de Toussains fu Phelippe-Auguste couronné à Rains, selon la manière et la coustume des anciens roys. Là furent présens tous les prélas et les barons du royaume de France, et son oncle Guillaume l'archevesque de Rains, prestre et cardinal de Saint-Sabine, qui en ce temps estoit légat en France. Et fu présent à son couronnement le roy Henry d'Angleterre, qui à celle journée luy tint d'une part la couronne sur son chief moult dévotement, par la raison de son hommage et de droicte subjection, qui avecques les aultres princes et prélas crioit moult hautement: Vive rois! vive rois![8] Et en ce jour que le roy fu couronné il avoit quatorze ans d'aage tous parfais, dès la feste saint Timothée et saint Simphorian, qui jà estoit passée. Si estoit le quinzième an commencié.
Note 8: Vive rois! Vivat rex! Je n'ai pas ici suivi l'orthographe des manuscrits de Charles V, mais celle des manuscrits copiés sous Philippe de Valois.
Son père, le bon roy Loys, ne fut pas à Rains au couronnement; car il estoit jà surpris de paralisie si qu'il ne povoit mais aler né chevauchier. Nous n'avons pas propos de descrire toutes les choses qu'il fist à l'encommencement de son règne; car la grandeur de l'euvre et simplesce de nostre sens et de nostre parole serait trop à charche[9] et à ennuy à ceulx qui ont acoustumé à oïr choses bien faictes et bien dites et briefment.
Note 9: A charche. Pour à charge. «Ne delicatis auditorum auribus fastidium generaret.»
Au commencement doneques de son règne, il eut jà paour de Nostre-Seigneur fermée en son cuer. Pour ce avoit biau commencement d'estre sage; car ainsi comme dit Salmon: «La paour de Nostre-Seigneur si est le droit commencement de sapience.» Dont il prioit humblement en ses oroisons qu'il lui daignast adrecier toutes ses voies et tous ses fais. Il ama justice comme sa propre mère; il essauça miséricorde par-dessus justice, et tant coment il pot et dut, il garda tousjours vérité, n'onques de luy ne l'estrangea; et pour ce qu'il luy plut au commencement de son règne et au temps de son aage et de sa jeunesce à soy exerciter en ces glorieuses vertus, il avint après, si comme il doubtoit Dieu, il commanda expressément que tous ceulx de son hostel et de sa court le craingnissent et doubtassent, si comme toute créature doit faire.
Et pour ce qu'il avoit horreur et abominacion sur toutes choses de gloutonnies et des horribles seremens que ces gloutons jureurs juroient souvent, et adès font en ces cours et en ces tavernes, il commanda que sé nul, feust chevalier feust aultre, faisoit nuls tels seremens en sa court, qu'il feust plungié en fleuve ou en marchois[10]. Expressément commanda que cet establissement feust gardé et tenu de tous.
Note 10: Marchois. Marais.
Après ce que le roy fu couronné, il vint à Paris; lors commanda à faire une besoingne qu'il avoit conceue de long-temps devant en son cuer; car il avoit oï dire maintes foys aux enfans qui estoient nourris avec luy que les juifs qui à Paris manoient, prenoient chascun an un crestien le grant vendredi qui est en la sepmaine peneuse, et le menoient en leurs croutes[11] soubs terre, et en despit de Nostre-Seigneur qui en ce jour fu crucifié, le tourmentoient et crucifioient; et au derrenier l'estrangloient en despit de la foy crestienne, et avoient ceste chose faicte maintes fois au temps de son père, et avoient esté convaincus du fait et ars. Et en celle manière fu sainct Richart martirié dont le corps gist à Saint-Innocent de Champeaux; pourquoy Nostre-Seigneur a puis fait maintes miracles en l'églyse où le corps de lui repose.
Note 11: Croutes. Grottes. De crypta.
Diligemment fist le roy enquérir sé c'estoit voirs ou non. Il trouva que c'estoit vérité, si comme renommée le raportoit, et lors commanda que les juifs feussent prins partout le royaume de France. Prins furent par un samedi en leurs synagogues en la sixième kalende de mars. Despoillés furent d'or et d'argent et de robes ainsi comme leur pères anciens despoillèrent les Egypciens quant il trespassèrent la rouge mer au temps Moyse le prophète. Et en ce fu senefié la persécution qu'il orent puis quant il furent tous bannis du royaume de France.
IV.
ANNEE 1180.
Coment il deffendi sainte églyse, et puis après coment il dompta ses barons qui contre luy se révéloient.
Entour un an après le couronnement le roy, avint qu'un tirant qui avoit nom Hébert de Charenton prist forment à grever les églyses et les abbayes de Berry, en la conté de Bourges, en toltes et en rapines et en maintes autres exactions. Quant les clers et les religieux ne porent plus endurer les griefs qu'il leur faisoit, il en firent au roy complainte par leurs messages, et luy prièrent moult humblement qu'il leur portast envers luy guarantie, et les tors fais leur fist amender. Quant le roy eut oï leur complainte, il fu tout embrasé d'amour et de jalousie pour vengier la honte de saincte églyse, et se présenta pour escu et pour mire, encontre toutes persécucions pour sa droiture guarantir. Gens assembla et entra en sa terre à moult grant force, villes brisa et prist proyes, vigoureusement abati son orgueil en pou de temps. Celluy vint à ses piés à mercy, et lui requist pardon de ses mesfais. Et le roy, qui fu misericors, lui pardonna par telle condicion qu'il jura sur sains à rendre aux églyses et aux religions quanqu'il leur avoit tollu à l'esgart et à la volenté le roy, et de lors en avant se garderoit de faire teles violences.
Ceste première bataille fist le roy Phelippe-Dieudonné en commencement de son règne en l'aage de quinze ans, et la sacra pour prémices à Nostre-Seigneur. Faire le devoit, car pour ce fu-il dit Phelippe Dieudonné que Dieu le donna pour la délivrance et pour la deffense de saincte églyse et du peuple crestien.
En celle année meisme qui fu la première de son couronnement, au quinzième an de son aage troublèrent en telle manière saincte églyse les fils d'iniquité, c'est à savoir: Robert de Beaujeu et le conte de Chaalons et aultres qui furent de leur suite contre les Chartres et contre les munimens royaus dont les roys avoient franchi les églyses, et leur firent mains griefs et mains dommages. Les clers et les religieux firent savoir ceste chose au roy en complaignant.
Quant il sot ceste chose, il fu esmeu et entalenté de la honte vengier. Il entra en leurs terres, tout destruist et gasta et prist proies; si vertueusement les refrainst et dompta qu'il les contrainst à rendre aux églyses tout quanqu'il leur avoient tolu par force, et rendi la paix temporele aux religieux; à leurs oroisons se offry et se recommanda, puis s'en parti. A tant bien doit toute saincte églyse pour l'ame de lui prier; car il fu tousjours champion très-appareillié pour la guarantir et deffendre. Il confondi et destruist les juifs, qui sont pervers ennemis de la foy crestienne: il puni et bouta hors de la communaulté de saincte églyse les hérèses qui mal sentent des articles de la foy crestienne. Pour lesquelles choses ses bonnes œuvres sont establies en Nostre-Seigneur, et doit toute saincte églyse raconter et retraire ses fais et ses dis, pour exemple donner au monde.
En cel an meismes advint que l'ennemi de paix qui moult est dolent quant il voit concorde régner entre les princes, pour ce que la discension de tels gens amène souvent plus de maux qu'il ne feroit de menu peuple, souffla l'esprit d'iniquité ès cuers d'aucuns barons de France, et à ce les mena qu'ils firent conspiration contre luy. Chascun assembla sa force, et entra en la terre pour tout mettre à destruction. Moult fu le roy de grant ire embrasé quant il oï ces nouvelles. Son ost assembla isnelement, et mut puissamment, et si vertueusement les poursuivi que par l'aide de nostre Sire qui merveilleusement y entra, les mist tous soubs piés et les contrainst si par force qu'il vindrent à luy tous à mercy, et se mistrent haut et bas à sa volenté comme ceulx qui estoient coulpables des chiefs couper selon les loys, pour le crime de conspiracion. Et Nostre-Seigueur qui bien sait guerredonner à chascun le bien qu'il fait, si que nul bien trespasse sans guerredon, luy fu escu et deffense en la fraude de ses ennemis et luy donna fort estrif pour ce qu'il vainquist; car il eut à Dieu sacré les deux premières batailles qu'il eut faictes au commencement de son règne, en l'onneur de Dieu et de Nostre-Dame pour saincte églyse guarantir.
V.
ANNEE 1180.
Coment il fu de rechief à Saint-Denis et se fist couronner, et du trespassement son père.—Ce sont les fais du second an.
En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins, en la quarte kalende de juing, droitement le jour de l'Ascension, ala le roy à Saint-Denys en France, et se fist couronner de rechief devant le maistre autel de l'églyse par le conseil d'aucuns preud'hommes et sages qui environ luy estoient. Le jour meisme, espousa la noble roine Ysabel, fille Baudouin le comte de Hainaut et niepce le conte Phelippe de Flandres qui en ce jour porta devant le roy Joyeuse, l'espée du grant roy Charlemaine, si comme il est droit acoustumé au couronnement des roys. Mais tandis comme le roy et la royne estoient les chiefs enclins, à genous devant l'autel, et il entendoient la bénéiçon des espousailles que Guy l'archevesque de Sens leur faisoit, en la présence des barons et des prélas qui là estoient, advint une aventure qui est bien digne de mémoire.
Tant y eut assemblé de peuple des chastiaux et des villes voisines pour véoir la feste et la solempnité, et pour véoir le roy et la royne couronner ensemble que trop y estoitgrant la presse et le tumulte du peuple. Pour celle noise apaisier, et pour le murmure de la gent refrener se leva un chevalier de la court du roy qui commença à tournoier parmi l'air une verge qu'il tenoit en sa main. Ainsi comme il la démenoit despourvuement amont et aval, il assena quatre des lampes d'utile d'olive qui pendent devant l'autel, à un seul coup les brisa toutes quatre et respandi l'uille droitement sur le chief le roy et la royne qui estoient à genoulx. Si ne doit-on pas cuider que ceste chose avenist d'aventure; mais ainsi comme par divine ordonnance en signe de plenté des dons du saint Esperit qui lui fu d'amont transmis, à espandre et à mouteploier la gloire de son nom et la renommée de ses fais par toutes terres. Dont il sembla assez proprement que la parole que Salmon dist ès cantiques feust dicte pour luy, ainsi comme s'il voulsist dire: «La gloire et la renommée et la sapience de ton nom sera espandue de l'une mer jusqu'à l'autre.» Car par uille nous sont ces trois choses signefiées: renommée, gloire et sapience. Et de ces trois graces fut-il enluminé en toute sa vie; car il fu renommé par victoires, glorieux en ses fais, sage en ce qu'il doubta Dieu, et en son royaume sagement gouverner.
En cel an trespassa son père le bon roy Loys en la quarte kalende d'octobre, à un jour d'un jeudi. A Paris fu mort qui est la maistre cité du royaume. Si semble qu'il fust ordonné par divine provision que cil qui estoit roy et chief du royaume de France, et qui sainctement avoit tousjours vescu, trespassa du palais en palais, et du règne transitoire au règne perpétuel que œil ne vit né oreilles n'oïrent né cuer d'homme ne pourroit penser, que Dieu appareilla à ceulx qui aiment vérité. Quant le corps fu enbasmé et appareillié, il fu porté à l'abbaye de Barbéel qu'il avoit fondée. La royne Ale sa femme fist faire sur luy une tombe d'or, d'argent et de pierres précieuses de merveilleuse ouvrage et de riche.
VI.
ANNEE 1181.
Coment il chaça les juifs de France, pour le despit qu'il faisoient à sainte églyse.
En celui temps habitoient juifs à Paris et par tout le royaume de France en trop grant abondance et multitude. Assemblés estoient de diverses parties du monde, pour la paix de la terre et pour la liberté du pays et de la gent; car il avoient oï parler de la fierté et de la noblesse des roys de France encontre leurs ennemis, de leur pitié et miséricorde envers leurs subgiés. Pour ceste raison les plus grans et les plus sages en la loy Moyse estoient venus en France et habitoient à Paris. En la cité demourèrent si longuement que il enrichirent, si que il achatèrent à bien près la moitié de la cité. Et contre l'institucion saincte églyse avoient serjens et chamberières crestiens qui estoient manans avecques eulx en leurs hostels, apertement les faisoient judaïser et départir de la loy crestienne. Les bourgeois, les chevaliers et les païsans des villes voisines estoient en si grant subjection vers eulx, por les grans deniers qu'il leur devoient, qu'il prenoient leur meubles et leur possessions, et les autres les vendoient pour euls paier. Et les autres tenoient prisons[12] en leur maisons par leur seremens, en aussi grant subjetion comme chétifs sont en chartre. Mais quant le roy sot que la crestienne foy estoit en si grant vilté tenue, il fu moult esmeu de pitié et de compassion: à un bonhomme se conseilla qui avoit nom Bernart[13], lequel estoit saint homme et religieux qui en ce temps menoit vie solitaire au bois de Vincennes.
Note 12: Prisons. Prisonniers.
Note 13: Bernart, prieur de Grammont.
Celluy luy loa qu'il relachast et quitast tous les crestiens de son royaume des debtes qu'il devoient aux Juis, si en retenist la quarte partie à soy s'il vouloit. Ce fu la première raison pour quoy il bouta tous les Juis hors de son royaume.
La seconde cause fu telle qu'il traictoient et menoient vilainement et ordement les aournemens des églyses qu'il tenoient en gaiges, pour la nécessité du peuple, comme textes d'or, calices d'or et d'argent, chapes et chasubles et mains aultres garnemens. Si vilainement les tenoient en la honte de saincte églyse qu'il faisoient soupes en vin à leurs juiziaux[14] ès calices beneois et sacrés à Dieu, en quoy le corps Nostre-Seigneur est consacré et beneoit au saint sacrement de l'autel. Maintes aultres énormités faisoient-il en despit de Nostre-Seigneur, en comble de leur dampnacion. Si ne prenoient pas garde à ce qu'il treuvent escript en leur loy, coment Baltasar, roy de Babiloine, fu occis à sa table pour ce qu'il faisoit mengier sa gent aux vaissiaux que Nabugodonosor avoit aportés du temple, quant il eut prins Jhérusalem, et une main lui escript en la paroy devant luy: Mané-Thecel-Pharès.
Note 14: Juiziaux. Petits Juifs. Rigord dit: «Infantes eorum offas in vino factas comedebant.»
La tierce raison pour quoy il furent bannis fu telle: qu'il se doubtoient moult durement que le roy ne commandas à cerchier leurs maisons et que l'en ne préist quanques on trouvast du leur. Un en y eut de Paris qui avoit pluseurs garnemens d'autel, comme croix d'or à pierres précieuses, textes, calices. Toutes choses bouta en un sac et les jeta ès chambres privées[15]. En celle ordure demourèrent une pièce les choses benoites jusques à tant que crestiens les y trouvèrent si comme Dieu le voult.
Note 15: «In fossam profundam ubi ventrem purgare solebat.» (Rigord.)
La quinte partie des textes[16] fu au roy rendue, les aournemens furent aux églyses rendus. Celluy an dut pour droit estre dit jubileux; car en la vielle loy estoit tels ans ainsi appellés quant les possessions revenoient au chief de cinquante ans aux anciens possesseurs qui devant les avoient tenus, et quant toutes les debtes estoient relaschées. Aussi fut-il fait en celle année au royaume de France quant tous les crestiens furent hors et quictes des debtes qu'il devoient aux Juis.
Note 16: Textes. Le latin dit debiti, de la dette.
VII.
ANNEE 1182.
Coment les Juis cuidèrent demourer par la praiere aux barons.
En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins et un, commanda le roy Phelippe que tous les Juis vuidassent le royaume de France, si que il feussent tous hors dedens la feste saint Jehan-Baptiste. Congié leur donna de vendre les meubles et les garnisons qu'il avoient en leurs maisons, et retint les possessions qu'il avoient achetées, si comme maisons, champs, prés, vignes, granches, pressouers et si fais héritages[17].
Note 17: Cette odieuse spoliation des Juifs offre, il faut bien l'avouer, quelque rapport avec la vente des biens de la noblesse françoise et du clergé françois, en 1792. Mais il faut tenir compte de quelque différence dans le nombre des victimes et dans les torts qu'on leur supposoit.
Quant les desloiaux virent ce, il furent forment troublés et tourmentés. Aucuns fuient baptisiés et persévérèrent toutes voies en la loy. A eux rendi le roy toutes les possessions en l'onneur de la foy qu'il avoient receue, et les franchi de toutes tailles et de tous servitudes en la manière des autres crestiens. Ceulx qui demourèrent en l'erreur ancienne et aveuglés des yeulx du cuer alèrent aux prélas et aux barons, grans dons leur donnèrent et leur promistrent moult grant somme de deniers sans nombre, s'il povoient empetrer devers le roy leur demourance; mais Dieu, qui le cuer du preudomme avoit si enflambé de la grace du saint Esperit, le conferma en son propos si forment que né par prières né par promesses ne luy porent les barons le cuer fraindre né amollier.
Quant les Juis virent que les prélas et les princes furent escondis par cui prières, quant il vouloient promettre et donner, il souloient assez légièrement les aultres roys encliner à leur volenté, il furent moult merveilleusement esbahis et esperdus, et commencièrent à crier: Scema-Israël, qui vault autant en ebrieu comme: Dieu, escoute! Toutes-voies quant il virent qu'il ne povoit estre autrement, et que le terme approchoit qu'il devoient avoir France vuidiée, il commencièrent à vendre leur meubles et leur garnisons à merveilleuse haste, et le roy saisi les héritages. Après ce qu'il orent ainsi leur choses vendues, il vuidièrent le royaume dedens le terme qui fu mis, et emmenèrent femmes et enfans et tous leur mesnages au mois de juing en l'an devant dit qui estoit mil cent quatre-vingt et deux, de l'aage du roy le dis-septième, et de son règne le tiers.
VIII.
ANNEE 1183.
Coment le roy fist nétoyer les sinaguogues et sacrer et dédier au service Nostre-Seigneur.
Quant les Juis furent ainsi alés, et France fu vuidiée de la corrupcion de telle chenaille[18], le bon roy n'oublia point à mener son propos à perfection; car ce qu'il avoit encommencié glorieusement il vouloit plus glorieusement finer. Adonc commanda que les sinaguogues aux Juis feussent nettiées et curées, là où il souloient assembler et blasmer et despire Jhésu-Crist, et faire leurs fausses oroisons soubs la couverture de religion; et puis commanda qu'elles feussent dédiées à églyses, et que l'on y sacrast autels pour faire le service Nostre-Seigneur.
Note 18: Nous dirions aujourd'hui: Canaille.
En ce fait ot le roy bonne considéracion et honneste; car en ce meisme lieu où Jhésu-Crist avoit esté moult longuement vitupéré et despis des Juis, en ce meisme lieu fu-il saintefié et aouré des crestiens. Ceste chose fit-il contre[19] la volenté des barons.
Note 19: Contre. Le latin dit: Circa voluntatem.
Quant les chevaliers, les bourgois et tout le menu peuple virent les œuvres le roy si merveilleuses, et qu'il estoit jouvencel de bonnes enfances et plain de bonnes meurs, il rendirent graces à Nostre-Seigneur de ce qu'il leur avoit envoyé en leur temps tel roy et tel seigneur. Et qui diligemment vouldroit en luy regarder[20], il y trouveroit toutes quatre glorieuses vertus que Moyse commande que l'en regardast, quant l'en vouldroit eslire prince; c'est assavoir: puissance, paour de Dieu, amour de vérité et détestacion d'avarice.
Note 20: Voudroit. On voit que Rigord écrivoit sous
Philippe-Auguste.
Les bourgois d'Orléans pour ce qu'il vouloient ensuivir l'exemple le roy qui estoit leur sire et leur chief firent églyse d'une sinaguogue, et y establirent prouvendes là où l'en fait chascun jour le service de Nostre-Seigneur, par nuit et par jour, pour le roy et pour tout le peuple, et pour l'estat du royaume de France. Ceus d'Estampes refirent tout ainsi d'une maison qui avoit esté sinaguogue.
L'en treuve en escript à St-Denys, ès gestes des roys, que les Juis furent exiliés du royaume autrefois au temps ancien; car au temps que le roy Dagoubert, fils le fort roy Clotaire, gouvernoit le roiaume, un empereur qui avoit nom Eracle gouvernoit l'empire de Rome. Cil Eracle estoit sage ès clergies libéraux[21], et meismement en l'art d'astronomie qui en ce temps estoit de grant auctorité; mais puis que la foy mouteplia et saincte églyse vint en povoir, elle fu abatue, pour ce que, (ainsi comme aucuns dient), ydolatrie eut de luy commencement et naissance[22].
Note 21: Es clergies libéraux. Dans les arts libéraux.
Note 22: «Ab omni cœtu fidelium, veluti idololatria, eliminata.»
(Rigord.)
[23]Icelluy Eracle escript au roy Dagobert de France devant nommé qu'il destruisist tous les Juis de son royaume, et le roy le fist ainsi comme il luy manda. La cause de ceste destruction fu pour ce que cellui Eracle avoit esperimenté que les signes des estoiles monstroient que le peuple circonci devoit destruire l'empire de Rome. Mais l'empereur en fu en partie deceu; car ce qu'il entendi des Juis fu fait par une gent que l'on souloit appeller Aguarins; mais or sont appellés Sarrasins; car il advint puis que il prisrent l'empire de Rome et le mistrent à gas et à confusion.
Note 23: Voyez, dans nos Chroniques de Saint-Denis, règne du roi
Dagobert, chap. 12.
Incidence.—Saint Metheodes[24] le martir fait mencion d'une pestilence qui doit avenir vers la fin du monde, et dit que les Ismaëlitiens doivent venir: c'est un peuple qui d'Ismaël descendi. Celluy Ismaël fu fils Abraham, (non mie de sa femme, mais de sa chamberière. Circoncis fu), et de tels gens nous fait un escript cil saint Metheodes, et dit que en la fin des temps devant l'avènement Ante-Christ istront encore une fois de là où il sont enclos. Toutes terres prendront et seront seigneurs du monde par huit sepmaines d'ans; c'est par cinquante six ans. Pour les maus et les tribulacions qu'il feront aux crestiens sera leur voie appelée d'angoisse et de douleur. Il occiront les prestres aux moustiers et ès sains lieux, leurs chevaulx lieront aux sépultures des corps sains, et feront estables à leurs jumens ès moustiers delez les autels. Et tout ce souffrera Nostre-Seigneur pour le péchié et la mauvaistié des crestiens qui seront en ce temps. Josephe meisme tesmoingne de ces gens, et dit que tout le monde sera leur habitacion et qu'il prendront et habiteront ès iles de mer.
Note 24: Saint Metheodes. La mention de la prophétie de saint
Methodes se lie au récit de l'expulsion des Juifs par Héraclius. Les
Ismaéliens ou Sarrasins qui déjà ont ravagé l'empire devront
reparoître une seconde fois, vers la fin des temps, etc.
IX.
ANNEE 1183.
Coment il acheta le marchié de Champeaux, et coment il fist clore les bois de Vincennes, et de sept mil Coteriaux qui furent occis en Berry.
En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt-et-trois, et de son règne le quart, le roy acheta à luy et à ses hoirs un marchié que les malades de Saint-Ladre de Paris avoient au dehors de la cité[25]. Ceste chose fist-il aux prières de mains hommes qui prié l'en avoient, et meismement à la prière d'un sien sergent qui moult luy estoit loial, et luy procuroit toutes ses besoingnes. Quant il ot ce marchié acheté, il le fist venir dedens la ville en une place qui est nommée Champeaux. Là fist-il faire par le devant dit sergent deux grans halles où les marchéans peussent entrer quant il plouveroit, et vendre leurs denrées plus nettement. Clorre les fist et bien fermer pour ce que les marchéandises qui là demouroient par nuit peussent estre gardées sauvement[26]. Par dehors fist faire loges et estauls, par dessus les fist bien couvrir pour ce que s'il plouvoit, on ne laissast mie pour ce à marcheander, et pour ce que les marchéans n'eussent dommage pour la pluie[27].
Note 25: Dans le faubourg Saint-Denis, sur l'emplacement des nouvelles rues de Chabrol et de Charles X.
Note 26: «Et in nocte ab incursu latronum tutè custodirentur. Ad majorem etiam cautelam, circà easdem halas jussit in circuitu murum ædificari, portas sufficienter fieri præcipiens quæ in nocte semper clauderentur. Et, inter murum exteriorem et ipsas halas mercatorum, stalla fecit erigi desuper operta, etc.» (Rigord.)
Note 27: Telle fut l'origine des halles de Paris.
Le roy, qui moult estoit curieux de l'accroissement du royaume et de ses lieux soustenir et amender fist clorre les bois de Vincennes de haus murs et de fors, qui devant estoient si desclos que les bestes et les gens povoient aler parmi. Au temps de ses devanciers avoit toujours esté desclos. Quant le jeune roy Henry d'Angleterre qui avoit esté couronné après le roy Estienne, sceut ce, il fist recueillir et amasser par les forests de Normandie et d'Acquitaine jeunes faons de bestes sauvages, dains et chevriaulx, et puis les fist mettre en une grant nef qu'il fist moult bien covrir, et mettre dedans la viande de quoy il devoient vivre. Contremont Saine les fist mener jusques à Paris, là les fist présenter an roy Phelippe son seigneur. Le roy qui fu moult lié du présent le reçut moult volentiers, puis les envoia au bois de Vincennes qu'il avoit nouvellement fermé, là les fist garder et nourir moult soigneusement.
En celle année furent occis sept mille Coteriaux en la conté de Bourges et plus. Si les occistrent ceulx du pays par le secours que le roy leur fist, pour la très grant desloiauté qu'il faisoient par tout le pays. Car il entrèrent en la terre le roy par force, et prenoient les proies, et prenoient les païsans du pays, si les metoient en liens, et les trainoient après eulx ainsi comme esclaves, et dormoient avec les femmes de ceulx qu'il emmenoient ainsi, voiant eulx meismes. Et plus grans douleurs faisoient encore: car il ardoient les moustiers et les églyses, et trainoient après eulx les prestres et les gens de religion, et les appelloient cantadors par dérision. Quant il les batoient et tourmentoient, lors leur disoient-il: «Cantadours chantez,» et puis leur donnoient grans buffes parmi les joues, et batoient moult asprement de grosses verges. Dont il avint qu'aucuns rendirent leur ames à Dieu en tels tormens, et les aucuns qui estoient jà aussi comme demi mors et affamés de la longue prison, se raemboient[28] par somme de deniers pour eschaper de leurs mains; mais nul ne pourroit raconter sans grant douleur de cuer et sans grans larmes ce qui s'ensuit après. Quant il roboient les églyses, l'eucariste prenoient à leurs mains touillées et ensanglantées du sang humain, que l'en met en ces églyses en vaisselles d'or et d'argent, pour la nécessité des malades; hors de philatières la sachoient et jettoient à terre, puis la défouloient aux piés. A leur garces et leur meschines faisoient voiles et cueuvre-chiefs des corporaux sur quoy l'on traicte le précieux et le vrai corps Jhésu-Christ en sacrement de l'autel. Les philatières et les calices despeçoient à mails[29] et à pierres.
Note 28: Raemboient. Rachetoient.
Note 29: Mails. Marteaux, maillets.
Les gens du pays qui virent les énormités et les très-grans desloiautés qu'il faisoient, le firent savoir au roy Phelippe. Moult fu le roy esmeu quant il oï ceste chose: pour le despit de saincte églyse, et en moult grant compassion de ce que ceulx du pays souffroient, grant plenté de bonne gent et de bien appareillée leur envoia au secours.
Quant ceulx du pays eurent la force et l'aide le roy, il se férirent d'un cuer et d'une volenté emmy leur ennemis, et les occistrent tous du plus petit jusques au greigneur, leurs dépouilles prisrent dont il furent enrichi. En celle manière fist Dieu vengeance des desloiaulx qui teles cruautés et teles desloiautés faisoient au pays. Et retournèrent arrières en graciant et en louant Nostre-Seigneur.
X.
ANNEE 1183.
Coment le conte de Toulouse et le roy d'Aragon furent accordés par miracle.
Guerre et dissensions qui long-temps avant avoient esté commenciées furent renouvellées entre le conte Raimon de Saint-Gille et le roy d'Aragon, telle que nul ne povoit mettre en eulx né concorde né paix. Pour quoy les povres gens du pays estoient moult grevés par leur guerres; mais Nostre-Seigneur qui oï la clameur et la complainte de ses povres leur envoia sauveur, non mie empereur, roy, prince né prélat; mais un povre homme qui avoit nom Durant à qui Nostre-Seigneur s'apparut en la cité de Nostre-Dame-du-Puy, et luy bailla une cédule en quoy l'image de Nostre-Dame estoit escripte et séoit en un trosne et tenoit la fourme son chier fils en semblance d'enfant. En la circuité de son seel estoient lestres escriptes qui disoient ainsi: «Aigneaulx de Dieu qui ostez les péchiés du monde, donne-nous paix.»
Quant les grans princes et les meneurs et tout le peuple oïrent ceste chose, il vindrent tous au Puy Nostre-Dame à la feste de l'Assumption, ainsi comme il souloient venir chascun an par coustume. Quand le peuple fu assemblé à la solempnité de la feste, l'évesque de la cité prist celluy Durant qui estoit un povre charpentier, et l'establi emmy la congrégacion pour dire le commandement Nostre-Seigneur. Quant il vit que tous ceulx qui là estoient avoient les oreilles ententives à sa bouche, il commença à dire son message, et leur commanda hardiement de par Nostre-Seigneur qu'il féissent paix entre eulx, et en tesmoing de vérité leur monstra la cédule que Nostre-Seigneur luy avoit bailliée, à tout l'image de Nostre-Dame qui estoit dedens empreinte. Lors commencièrent de cuer à grans souspirs et à moult grans larmes à louer la pitié et la miséricorde de Nostre-Seigneur, et les deulx grans princes qui devant estoient en si grant guerre que nul n'y povoit mettre paix, jurèrent sur les textes des évangiles, de bon cuer et de bonne volenté, et luy promistrent fermement en nostre Seigneur qu'il seroient tousjours mais en paix l'un vers l'autre. Et en signe et en tesmoignage de celle réconciliation qu'il avoient faicte, il firent empraindre en estain le seel de celle cédule, à tout l'image de Nostre-Dame, et le portoient avecques eulx cousus sur chaperons blancs qui estoient tailliés à la manière d'escapulaires que les convers de ces abbaïes blanches portent. Et plus grant merveille: que tous ceulx qui ces signeaux portoient estoient si seurs que s'il avenist par aventure qu'aucun d'eulx eust un homme occis, et il encontrast le frère de celluy qui feust mort et sceust bien encore la mort de son frère, il méist tout en oubli pour luy festoier et le receust entre ses bras en baisier de paix, d'amour et de larmes, et luy donnast à mengier et à boire en sa maison et toutes ses nécessités. Celle paix qui fu faicte au païs par ce preud'homme dura moult longuement.
XI.
ANNEE 1184.
De la guerre et de la paix du roy Phelippe et du conte Phelippe de Flandres, et d'un miracle que Dieu fist pour le roy.
Ce sont les fais du cinquième an. En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt-et-quatre, de son aage vintième et son règne cinquième, vint contens et discencion entre le roy et le conte Phelippe de Flandres pour la conté de Vermendois; car le roy proposoit que toute la conté devoit estre aux roys de France par droit héritage, et offroit ce à prouver par évesques, par barons, par vicontes et par autres princes. A ce respondi le conte en telle manière qu'il avoit la terre tenue au temps de son père le roy Loys de bonne mémoire paisiblement, et par long-temps en avoit esté en saisine et en possession paisible, né jà tant comme il vivroit ne la perdroit; car il sembloit au conte que il peust légèrement fraindre et amolier le cuer du roy et le courage, pour ce qu'il estoit enfant, et par promesses et par blandes parolles le cuidoit oster de son propos. Si cuidèrent aucuns qu'il eust à ce eu l'assent des barons de France; mais ainsi comme l'en seult dire, il conceurent vent et ordirent toiles d'iraignes.
A la parfin assembla le roy grant parlement de ses barons à Compiègne. Quant il se fust à eulx conseillié, il assembla un ost si grant en la contrée d'Aminois que à paines en péust nul savoir le nombre. Le conte qui sceut que il venoit sur luy, fu eslevé en son cuer; son ost assembla d'autre part et vint contre son seigneur à bataille, et jura par le bras de sa force qu'il se deffendroit de luy; mais quant le roy fu issu et il ot son ost appareillié et ordenné en conroy, pour entrer en la terre le conte, il ot si merveilleux ost et si grant qu'il pourprenoient tout le pays et couvroient la face de la terre ainsi comme langoustes.
Quant le conte et les Flamans virent l'ost le roy si grant et si fort il orent merveilleusement grant paour; les cuers du peuple, et des haus hommes leur défaillirent dedens les ventres, si qu'à pou qu'il ne tournoient tous en fuye. Le conte qui fu moult espoventé se conseilla à sa gent, lors envoya des messages au conte Thibaut de Blois qui estoit mareschal et garde de l'ost royal[30], et Guillaume l'archevesque de Rains; car à ces deux avoit le roy chargié toute la cure du royaume comme à ses oncles; et leur pria que il reportassent telles parolles au roy de par luy: «Sire, l'indignacion de ta hautesce veuille cesser envers moy: viens paisiblement à nous, et use de nostre service si comme il te plaist. La terre de Vermendois que tu demandes je la te quicte sans aultre pourloignement, et la te rens entièrement et franchement, chastiaulx, villes et bourgs et toutes les appartenances. Et s'il plaist à ta majesté et à ta haultesse[31] je te requier que tu me donnes Saint-Quentin et Péronne, et que tu me faces tant de grace que je les tiengne ma vie, et après mon décès te reviengnent à toi et à tes hoirs.»
Note 30: «Principem militiæ regis, Franciæ senescalcum.» (Rigord.)
Note 31: «Tamen si vestræ regiæ majestati placet.»
Quant le roy ouy ce que le conte luy mandoit, et qu'il s'umilioit si durement, il manda les prélas et les barons qui là estoient venus pour l'orgueil du conte abatre et dompter. Conseil leur demanda sur ce que le conte luy requéroit, et il respondirent tous ensemble, tout ainsi comme d'une bouche, qu'il féist à la requeste le conte, et luy prièrent qu'il préist l'offre qu'il luy faisoit. Le roy s'assenti à leur conseil.
Quant la chose fu ordenée, le conte fu mandé. Lors vint avant en la présence des prélas et des barons, et rendi au roy par droit la conté de Vermendois qu'il avoit moult longuement tenue contre droit; si l'en mist en possession devant tout le barnage. Après jura que il restabliroit tous les dommages qu'il avoit fais au conte Baudouin de Hénault et aux aultres amis le roy, à la volenté et au dit de sa court sans nulle demourée. Ainsi fu la paix refermée entre le roy et le conte ainsi comme par miracle; car elle fu faicte sans effusion de sang humain et sans dommage[32]. Quant la paix fu confermée à la léesce du peuple, graces et louanges en rendirent à Nostre-Seigneur qui ainsi sauve ceulx qui ont en luy espérance.
Note 32: Guillaume le Breton raconte autrement la chose, et décrit plusieurs sièges et prises de villes, avant la conclusion de la paix.
Entre les aultres choses plaines d'admiracion que Nostre-Seigneur voult monstrer en terre pour le bon roy Phelippe, une en voulons retraire qui moult est merveilleuse, ainsi comme aucuns des chanoines d'Amiens racontèrent puis, pour vérité, qui certains en estoient pour ce qu'une partie de leur rentes sont establies où ces choses avindrent.
Quant le roy fu meu si comme nous avons dit, et il ot fait son ost logier près d'un chastel que l'en appelle Boves, les charetes, les chars, les chevaulx et les gens de son ost défoulèrent si forment les blés qui environ l'ost estoient, et les garçons qui moult en soièrent[2] pour leurs chevaulx, qu'il en demoura pou qui ne féussent marchiés ou triblés. Si avint ceste chose environ la Saint-Jehan, que les blés sont espès et flouris; mais quant la paix fu refermée, si comme nous avons dit, aucuns des chanoines d'Amiens qui devoient prendre leurs prouvendes en ce lieu où l'ost avoit esté virent qu'il avoient tout perdu si comme il leur sembloit. Il se complaindrent à leur doyen et à leur chapitre, et leur requistrent humblement en amour qu'il leur aidassent du commun à passer celle année, et qu'il leur départissent de leur fruis pour le dommage qu'il avoient eu.
Note 33: Soièrent. Coupèrent.
Le doyen et le chapitre respondirent qu'il atendissent jusques après aoust que les blés seroient cueillis et batus, qu'il féissent cueillir le remenant des blés que l'ost le roy avoit triblé, et le chapitre si leur rendroit le deffault. Quant les blés furent batus et mesurés en la terre, il en trouvèrent à cent doubles plus, non mie tant seulement de celluy qui avoit esté triblé, mais de celluy qui avoit esté faucillié pour donner aux chevaulx. Et en celle place où les Flamans avoient esté logiés furent les blés et les herbes si seiches qu'il n'y apparut oncques en celle année herbe né chose qui verdoiast. Quant ceulx du pays et les chanoines sorent ce miracle il doubtèrent le roy; car il sorent bien que la sapience de Dieu estoit en luy, qui l'introduisoit à faire sa volenté.
Incidence.—L'archevesque Guillaume de Rains et le conte Phelippe de Flandres firent ardoir grant multitude de bougres.
Incidence.—En ce temps mouru en la province de Caours à un chastel qui est appellé Martel[34], en la quatorziesme kalende de juing, le jeune roy Henri d'Angleterre. Ensépulturé fu en la cité de Rouen[35].
Note 34: Martel. Aujourd'hui ville de Quercy, proche de la Gironde.
Note 35: Rigord a placé avec raison ces deux incidences sous l'année 1183.
XII.
ANNEE 1185.
Coment les messages d'outre-mer vindrent au roy pour secours querre.
En celle année, en la dix-septième kalende de février, Eracle le patriarche de Jhérusalem, le prieur de l'Ospital et le maistre du Temple furent envoyés en message en France au roy Phelippe de par les crestiens d'oultre-mer; car Sarrasins vindrent en leurs terres, et mains en avoient occis, et plusieurs prins et menés en prison et chetivoison. Si avoient prins un fort chastel que l'en appelle le Gué-Jacob, et au prendre du chastel avoient-il occis plusieurs des frères du Temple et menés en prison. Ce fu la raison pour quoy il furent envoiés; car trop se doubtèrent les crestiens que les Sarrasins ne cueillissent hardement et cuer en eulx pour la victoire qu'il avoient eue et que il ne préissent la saincte cité de Jhérusalem et conchiassent le sépulcre et le temple de Nostre-Seigneur. Si apportoient ces messages les clefs du sépulcre au roy, et luy prioient moult humblement, de par les crestiens d'oultre-mer, pour Dieu premièrement et pour pitié de la crestienne religion, qu'il secourust la terre qui estoit au prendre et du tout en tout perdue, sé elle n'avoit secours de Dieu et de luy.
Mais tandis comme il estoient sur mer, le maistre du Temple trespassa de ce siècle, et les aultres deux messages qui moult eurent de tourmens et de périls furent assaillis de larrons galios[36]. Mais toutes voies eschapèrent et nagièrent tant[37] qu'il vindrent à port: puis esploitièrent tant qu'il vindrent à Paris. Là fu le patriarche receu de l'évesque Morise, de toutes les religions et du peuple sollempnelment, comme sé ce feust un ange que Dieu envoiast en terre. L'en demain célébra en l'églyse, et fist le sermon au peuple. Le roy n'estoit point à Paris en ce point qu'il y vindrent. Mais quant il oï dire que tels messages estoient venus, il laissa toutes aultres besoingnes et leur vint à l'encontre au plustost qu'il pot et les receut en baisier de paix moult honnorablement, et commanda moult expressément aux baillis et aux prévos du royaume qu'il leur aministrassent despens bons et suffisans de son propre trésor par tout là où il vouldroient aler.
Note 36: Galios. Corsaires.
Note 37: Nagièrent. Naviguèrent.
Quant il sot la raison pourquoy il estoient venus, il fu meu ainsi comme de pitié; premièrement pour la mésaise de la crestienté, et pour le dommage et pour le péril de la saincte terre. En pou de temps après assembla concile général en la cité de Paris de tous les prélas du royaume de France. Quant tous furent assemblés, la besoingne Nostre-Seigneur fu devant tous proposée. Lors commanda le roy à tous les prélas qu'il retournassent en leurs contrées, et que chascun féist sermonner de la croix en sa diocèse, et amonnestast le peuple par prédicacion qu'il secourussent la terre d'oultre-mer en remission de leurs péchiés.
En ce temps gouvernoit le roy le royaume tout seul; car il n'avoit encor nul hoir de son corps de la noble royne Isabel. Et pour ceste raison (n'ot-il point conseil[38] qu'il se croisast pour le péril du royaume; mais) il prist chevaliers esleus de grant prouesces, et grans nombre de sergens bien appareilliés. Oultre-mer les envoia pour le secours de la terre, à ses propres despens.
Note 38: Conseil. Dessein.
XIII.
ANNEE 1185.
Coment le roy leva le duc de Bourgoingne du siège du chastel de Vergy qu'il avoit assis.
En dementiers que ces choses avindrent, Hue de Bourgoingne assembla son ost et assist un chastel qui est appelé Vergy; si siet aux derrenières contrées de sa terre[39]. Quatre chastiau fist fermer tout environ que l'on nomme barbacannes[40]. La raison pourquoy il assist ce chastel estoit telle que il disoit qu'il appartenoit à sa seigneurie et à son fief, et jura que par nulle paction né par nulle offre que l'en lui féist ne s'en partirait du siège, jusques à tant qu'il l'eust par force pris ou qu'il luy seroit rendu à sa volenté.
Note 39: «In extremis terræ suæ finibus.» (Rigord.)
Note 40: Vergy étoit près d'Autun. «Et quatuor munitiones in circuitu firmaverat.» (Id.)
Quant le sire de ce chastel qui avoit nom Guy vit le ferme propos le duc, et qu'il s'appareilloit en toutes manières du chastel prendre, il envoia au roy et luy manda par lectres toutes ses besoingnes. Le mandement estoit tel qu'il luy prioit pour Dieu qu'il venist là, et il luy rendroit et doneroit le chastel perpétuellement à luy et à ses hoirs. Quant le roy eut entendu la lectre, il fist son ost assembler, et se hasta moult pour délivrer le souffroiteux des mains de plus fort de luy. Si soudainnement se féri en l'ost le duc, que luy et sa gent furent ainsi comme surpris. A tant fu levé le duc du siège que il avoit juré qu'il n'en partiroit si auroit le chastel pris. Lors fist le roy abatre les barbacannes que le duc avoit environ fermées. Gui le sire du chastel receut le roy dedens, et luy rendi à sa volenté si comme il luy avoit mandé. Le roy le receut si comme le sien propre, garnison y mist de par luy, si en accrut de tant son propre fief en ces parties.
En pou de temps après celluy Gui fist hommage au roy, et jura que tousjours seroit loial à la couronne de France; et le roy de sa débonnaireté et largesce luy rendi le chastel entièrement et toutes les appartenances; mais en tant contint sa largesce qu'il en retint la seigneurie.
Incidence.—En ce temps fu éclipse de soleil particulaire, le premier jour de may en l'heure de nonne: si estoit le soleil au signe de Torel.
XIV.
ANNEE 1186.
Coment les abbayes et les églyses de Bourgoingne firent complainte au roy du duc de Bourgoingne.
Ne demoura pas puis moult longuement, après que le roy ot ce fait, que les évesques et les abbés et toutes les religions de Bourgoingne envoièrent messages au roy, et se complaindrent malement du duc. Pour Dieu et pour pitié luy requéroient qu'il adresçast ceste chose, et qu'il leur féist tenir les chartres et les munimens que les preudommes donnèrent qui les églyses avoient fondées par leur dévocion. Car anciennement les bons roys de France, par la grant dévocion qu'il avoient en la foi crestienne, fondèrent les abbaïes et les églyses, si comme le premier roy chrestien qui ot à nom Clovis, et le roy Clothaire, et le roi Dagobelt, le grant roi Charlemaines, et ceulx qui après furent, quant il orent occis et chaciés les paiens du royaume à grant ahans et à grant effusion de sang, et il demourèrent en paix. Il fondèrent lors les églyses par grant dévocion et donnèrent largement aux ministres Nostre-Seigneur rentes et possessions, pour ce qu'il eussent largement leur vivres et peussent continuellement servir Nostre-Seigneur, et prier pour les ames de leur fondeurs; desquels aucuns furent qui esleurent leur sépultures ès lieux qu'il avoient fondés, par la grant dévocion qu'il avoient ès sains et ès sainctes en cui honneur il les fondoient. Si comme le roy Clovis qui gist à Saint-Père de Paris qui ores est nommée Sainte-Geneviève de Paris, et le roy Childebert à Saint-Vincent qui ores est nommé Saint-Germain-des-Prés; le roy Clotaire le premier à Saint-Mard de Soissons; le roy Dagobert à Saint-Denys en France, et lu roy Loys, père au roy Phelippe, à Barbéel.
Quant les roys doncques fondèrent les églyses, et il les orent franchies par leurs chartres de toutes exceptions, il entendoient qu'elles feussent tousjours gardées en leur franchises, et qu'elles feussent en leur propre garde et protection. Et quant il donnoient les terres aux barons par leur franchise, ce n'estoit mie leur intencion qu'il grevassent pour ce les églyses né brisassent les munimens de leur exemptions. Et pour ce que le duc oppressoit les églyses et les abbayes de sa terre de grieves tailles, contre les roiaux munimens, et le roy en avoit jà oïes maintes complaintes, si l'amonesta le roy une fois et autre et puis la tierce devant tous ses amis, et luy pria moult débonnairement que pour Dieu et pour pitié et pour la foy qu'il devoit à la couronne de France il rendist aux églyses ce qu'il leur avoit tolu, et qu'il ne féist plus telles choses. Et puis luy dist à la parfin que s'il ne l'amendoit, il l'en puniroit et vengeroit en luy les torfais de l'églyse.
XV.
ANNEE 1186.
Coment le roy entra un Bourgoingne, et coment il contrainst le duc à venir à mercy.
Le duc vit bien la volenté du roy, et aperçut qu'il avoit ferme constance en tous ses dis et ses fais. Triste et esmeu se parti de court et s'en ala en Bourgoingne; mais le roy luy ot commandé avant, qu'il rendist trente mille livres de deniers aux églyses qu'il leur avoit à force tolues, et luy avoit encore commandé qu'il luy amendast la force qu'il avoit faicte aux églyses contre les munimens et chartres roiaulx de ses ancesseurs; mais le duc refusoit ce à faire, et quéroit fuites et dilacions vaines par malice, et cuidoit ainsi fuir et eschaper la venjance royale. Mais quant le roy vit s'entencion, et qu'il refusoit à obéir à son commandement, il cueillit grant ost, et vint à armes sur luy en Bourgoingne, et entra à grant force de chevaliers et de champions, aprestés de combatre et soustenir toute aversité en la deffense de saincte églyse et du clergié qui lors estoit moult vil tenu en Bourgoingne. Car le prestre estoit aussi défoulé comme le villain[41]. Le roy assist un moult fort chastel qui avoit nom Chasteillon[42]: après ce qu'il ot sis quinze jours devant, il fist drécier ses mangonniaux et ses pierres et maintes autres manières de tourmens, et fist crier: A l'assaut! par grant force. Lors commencièrent François à assaillir moult asprement et moult hardiement, les engins à lancier et les sergens à traire. Si fu l'assaut si aspre et si périlleux qu'assez en y ot d'occis et de dehors et de dedens, et pluseurs navrés; mais aucuns eschapèrent par l'ayde ei le conseil de cirurgie. A la parfin ot le roy victoire, et tant s'esvertuèrent François que le chastel fu pris. Si le receut le roy et y mist bonnes garnisons de sergens.
Note 41: «Conculcabatur enim tunc ut populus sic sacerdos.» (Rigord.)
Note 42: Chastillon-sur-Seine.
Quant le duc vit qu'il ne pourrait au roy contrester n'endurer longuement sa force, il ot proffitable conseil. A luy vint et luy chay aux piés en moult grant humilité par semblant, et luy pria moult qu'il eust de luy mercy. Le roy qui moult estoit miséricors luy pardonna par telle condicion que le duc promist que il amendroit au roy premièrement ce qu'il s'estoit vers luy meffais, au jugement de sa court; et après qu'il rendroit aux églyses et aux religions ce qu'il avoit pris du leur par mauvaise raison, et qu'il en feroit plain restablissement au dit et à la volenté du roy. Mais le roy qui assez aguement et cauteleusement regardoit à la fin de ses besongnes et appercevoit bien que malice d'homme estoit moutipliée en terre, et que toute pensée estoit ententive à mal, eschiva la malice du duc au proffit de luy et des églyses; car il avoit à mains hommes qui par avant avoient conversé entour son père le roy Loys de bonne mémoire oï dire, que cil duc mesme l'avoit courroucié maintes fois. Quant il estoit ajourné aux parlemens pour ses meffais il venoit à court, et promectoit amendement de tous ses torfais, et d'obéir aux royaux commandemens, et que dès or en avant se garderoit de mesprendre. Et puis quant il avoit ce passé et il estoit retourné en Bourgoingne, si faisoit pis que devant né point ne doubtoit à brisier son serement n'a courroucier le roy son seigneur.
De ceste chose fu garni le roy et introduit[43], avant que la paix feust reformée. Pour ce prist le roy trois chasteaux très bons de luy par nom de gaige, par tel convenant qu'il les devoit tenir tant qu'il eust rendu au roy la dicte somme de deniers, c'est assavoir, trente milles livres. Mais ne demoura pas longuement que le roy ot débonnaire conseil envers le duc selon sa débonnaireté, et luy rendi les trois chasteaux qu'il tenoit de luy en gaige. Quant la paix fu ainsi reformée, le roy s'en retourna à joie à Paris en son palais.
Note 43: Introduit. Ce mot avoit autrefois le sens d'instruit.
XVI.
ANNEE 1186.
Coment le roy fist paver la cité de Paris. Après parle de la généalogie des roys de France.
Après ce que le roy fu retourné en la cité de Paris, il séjourna ne scai quans jours. Une heure alloit par son palais pensant à ses besongnes, comme celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et amender. Il s'appuya à une des fenestres de la sale à la quelle il s'appuyoit aucune fois pour Saine regarder et pour avoir récréacion de l'air, si avint en ce point que charrettes que l'en charioit parmi les rues esmeurent et touillèrent si la boue et l'ordure dont elle estoient plaines que une pueur en yssi si grant qu'à paine la povoit nul souffrir: si monta jusques à la fenestre où le roy estoit appuié. Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en tourna de celle fenestre en grant abhominacion de cuer.
Pour celle raison conçut-il en son courage à faire une euvre grant et somptueuse, mais moult nécessaire et telle que tous ses devanciers ne l'osèrent oncques emprendre né commencier, pour les grans cousts qui à celle euvre aferoient. Lors fist mander le prévost et les bourgois de Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cité feussent pavées de grés gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce le fist le roy qu'il vouloit oster la matière du nom de la cité qu'elle avoit eu anciennement de ceux qui la fondèrent; car elle fu appelée en ce temps par son premier nom Lutesce qui vaut autant à dire comme ville plaine de boue et boueuse. Et pour ce que les habitans qui en ce temps estoient avoient horreur du nom qui estoit lais, luy changièrent ce nom et l'appellèrent ville de Paris, en l'honneur de Paris l'ainsné fils le roy Priant de Troye; car, si comme l'en treuve, il estoient descendus de celle lignée. Il ostèrent le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et la matière du nom, quant il la fist atourner si que pueur né corruption n'y péust demourer.
Cy endroit fu escripte la généalogie des roys. Mais nous n'en voulons point autrement traitier que nous avons traitié aux commencemens des croniques; toutesvoies peut l'en bien ci en droit mettre le nombre et le descendement de la généalogie. Le premier si ot nom Pharamon; le second son fils Clodio; le tiers Mérouvée; cil Mérouvée ne fu point son fils; mais il fu son cousin. Mérouvée engendra Childeric; ces quatre furent païens. Childeric engendra le fort roy Clovis qui fu le premier crestien. Clovis engendra Clothaire le premier; Clothaire Chilperic; Chilperic Clothaire le second; Clothaire engendra Dagobert. Cil Dagobert qui fonda l'églyse de Saint-Denys en France engendra Loys; cil Loys engendra Clothaire, Childeric et Thierry, et furent fils Sainte-Bautheult de Chielle. Childeric engendra Dagobert le second; Dagobert Thierry; Thierry Clothaire le tiers. Cil Clothaire n'ot point d'oir masle, mais il ot une fille que un prince nommé Ansbert espousa, et porta couronne par la raison. Celluy Ansbert engendra Arnoul; cil Arnoul engendra Saint-Arnoul, qui puis fu évesque de Mès. Cil Saint-Arnoul engendra Anchise. Anchise engendra Pepin, le premier graindre[44] du palais. Cil Pepin engendra Charles Martel. Charles Martel engendra Pepin le second, qui fu roy et empereur. Cil Pepin engendra le grant Charlemaines, qui fu roy et empereur. Charlemaines engendra Loys, qui fu roy et empereur. Cil Loys engendra Charles-le-Chauf. Charles-le-Chauf engendra Loys-le-Baube; cil Loys Charles-le-Simple; cil Charles Loys-le-Quart; cil Loys Lothaire; cil Lothaire Loys-le-Quint, qui fu derrenier de la lignée le grant roy Charlemaines.
Note 44: Graindre. Maire.
Quant cil Loys fu mort, ainsi comme l'ystoire le baille, les barons esleurent Hue Capet, duc de Bourgoingne et prince du palais. Cil Hue engendra Robert; cil Robert engendra Henry; cil Henry engendra Eude[45]; cil Eude engendra Phelippe le premier; cil Phelippe engendra Loys-le-Gros; cil Loys engendra Phelippe que le porc tua. Après fu couronné son frère le très débonnaire Loys, qui fu père au bon roy Phelippe; [46](après le bon roy Phelippe, Loys qui fu mort à Montpencier au retour d'Avignon. Cil Loys engendra Loys, le saint homme, qui fu mort au siège de Thunes; cil saint Loys engendra le roy Phelippe qui encor règne, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens soixante-quatorze.)
Note 45: Rigord, que notre traducteur dans toute cette récapitulation se contente d'abréger, ne fait pas cette faute. Il dit que Robert engendra Hugues, Eudes et Henry, et que Henry engendra Philippe.
Note 46: Comme on le pense bien, le reste de l'alinéa n'est pas emprunté à Rigord, qui mourut avant Philippe-Auguste.
Pource que nous avons cy briement touché de la génération des roys de France, nous devons mettre le temps que les roys crestiens commencièrent à régner, et si le voulons prouver selon les croniques Ydace, et selon l'istoire Grégoire de Tors. C'est doncques à scavoir que saint Martin trespassa de ce siècle en l'an onzième de l'empire l'empereur Archadien; des l'Incarnacion Nostre-Seigneur jusques à celluy an avoient couru quatre cens sept ans, et de la transmigracion saint Martin jusques à la mort Clovis premier roy crestien coururent cent douze ans. Doncques, de l'Incarnacion jusques à la mort le roy Clovis coururent cinc cent dix-huit ans, et de la mort du roy Clovis jusques au septième an du règne le roy Phelippe coururent six cent soixante-sept ans. Et par ce puet-on savoir et prouver que du temps de l'Incarnacion jusques au septième an de son règne coururent mil cens quatre-vingt-six ans. Autre preuve de ce meisme: Au temps Ayot, qui fu le quart juge d'Israël, fu Troies la grant édifiée, si dura en bon estat et en bon povoir cent quatre-vingt-cinq ans. Au treizième an Abdon juge d'Israël, qui fu le douzième après Josué, fu Troies destruicte. Et de la destruction de Troies à l'Incarnation coururent onze cens soixante-seize ans, et de l'Incarnacion jusques à la transmigracion saint Martin coururent quatre cent quarante-cinc ans[47]. De la transmigracion saint Martin jusques à la mort le roy Clovis coururent cent douze ans. De la prise de Troies jusques au commencement du règne Clovis coururent mil six cens soixante ans.
Note 47: Rigord se contredit ici: il falloit, comme plus haut, 407 ans.
Et note ci endroit que Marcomire commença à régner en France en l'an de l'Incarnacion trois cens soixante-six: doncques de ce temps que le roy Clovis régnoit jusques au septième du règne le roy Phelippe coururent huit cens et dix ans. Nous avons mis ces choses en cest ystoire sauf le jugement et le droit d'autrui; car nous cuidons que de ceste racine et de cest original soient les roys de France descendus.
XVII.
ANNEE 1186.
Coment Rollo le tirant qui puis fu baptisié prist Normandie, et pourquoi le corps saint Denys fu descouvert.
Au temps que Charles-le-Simple régnoit, qui fu le cinquième après le Grant, un tirant qui avoit nom Rollo vint par mer à grant infinité de gens du sa terre qui estoient nommés Normans, qui vaut autant à dire, en François, comme homme septentrional, qui sont nés de Septentrion. Car ceste syllabe nort vaut autant à dire en françois ou en leur langue comme septentrion[48], et man si vaut autant comme homme. Celluy Rollo et sa gent arriva en Neustrie et prist la cité de Rouen et toute la contrée, et du nom de sa gent l'appella Normandie. Celluy tirant fist moult de maux à sainte églyse en son venir, et conquist la duché de Normandie sur celluy Charles-le-Simple. Toutes-voies pacifia à luy, et luy donna le roy sa fille en mariage et toute la terre qu'il avoit conquise sur luy, ainsi comme Dieu le voult. Celluy Rollo se converti à la foy crestienne, et fu baptisié luy et sa gent. Si ot nom le duc Robert, en l'an de l'Incarnacion neuf cens et douze ans.
Note 48: Le soin minutieux que les anciens chroniqueurs ont pris d'interpréter le mot nord, prouve que ce mot ne s'est pas introduit dans la langue vulgaire que long-temps après l'établissement des Normans.
Long-temps après que ce avint, Guillaume duc de Normandie, qui à surnom estoit appelé Bastart, conquist Angleterre, et, (si comme aucunes gens le veulent dire), lors primes eut definement la généracion des Bretons qui de Brut estoit descendue, qui le premier roy d'Angleterre fu et de qui la terre fu dite Bretaigne. Onfroy qui fu le septiesme après celluy Guillaume conquise Puille; Robert Guichart son fils conquist après Calabre. Buiaumont son fils conquist Sezile, et la soubmist à sa seigneurie.
Au temps le roy Henry, qui fu fils le bon roy Robert tiers de la génération derrenière, avint que ce roy envoya ses messages à l'empereur Henry pour confermer paix et alliance ensemble, selon l'ancienne coustume. Et quant les messages orent faicte la besongne pour quoy il estoient là allés et fournie, il entendirent que l'empereur devoit lever le corps saint Denys que on avoit trouvé en la cité de Rainebourg[49], en l'abbaye Saint-Ermantreu le martir, si comme on luy faisoit entendant. Lors luy distrent les messages qu'il mesprenoit vers leur seigneur le roy de France, à qui il avoit alliances fermées, quant il vouloit celle chose faire contre le roy et le royaume, et que bien se déust souffrir[50] de ce, jusques à tant qu'il feust plainement certain, savoir non sé c'estoit saint Denys l'ariopagite et le glorieux martir, évesque et né d'Athènes, disciple saint Pol, qui fu apostre et martir en France, de qui le corps gist en l'églyse que le roy Dagobert fist faire.
Note 49: Rainebourg. Ratisbonne.
Note 50: Souffrir. Abstenir.
Quant l'empereur oï ce, il se souffri à tant, et envoya ses messages au roy Henry pour ce qu'il congneussent la vérité, et puis l'en féissent certain. Tantost comme les messages à l'empereur furent venus, le roy manda ses barons et ses prélas, et il les envoya avec son chier frère en l'églyse St-Denys. Quant il furent là venus, et les prélas et le couvent, les barons et tout le peuple orent fait oroisons à Nostre-Seigneur, l'en traist hors de leurs lieux les trois vaisseaux d'eleutre[51], en quoy le glorieux martir monsieur saint Denys et ses compaignons reposoient, en la présence des messages l'empereur la chasse du martir fu descelée et ouverte. Lors trouvèrent le corps à tout le chief entièrement, fors que deux os du col qui sont en l'églyse de Vergi en Bourgoingne qui est fondée en l'honneur de luy, et un os d'un des bras que l'apostole Estienne emporta à Rome par grant dévocion, et le mist en une églyse qui est nommée l'Escole des Grieux.
Note 51: D'eleutre. «Tria vasa argentea diligentissimè sigillata.»
Quant les prélas, barons et tout le peuple virent ce, il drécièrent leur mains vers le ciel et rendirent graces à Nostre-Seigneur en larmes et en souspirs. Aux glorieux martirs se recommandèrent, si se départirent à tant, à moult grant joie.
Les messages à l'empereur qui furent certains de la vérité s'en retournèrent en Alemaigne à leur seigneur et luy certifièrent plainement ce qu'il avoient véu. En remembrance de ceste chose, le couvent Saint-Denys establi la feste de la Détection[52]. Ce fu fait au temps l'apostole Léon le neuvième, de l'Incarnacion mil et cinquante.
Note 52: A l'exception de cette dernière circonstance, nous avons déjà vu tout cela dans la vie du roi Henri Ier, chap. 7, 8 et 9.
XVIII.
ANNEE 1186.
De l'amour et de l'affection que le roy Phelippe avoit à l'églyse de monsieur saint Denis de France.
En ce temps gouvernoit l'églyse de Saint-Denys en France un abbé qui avoit nom Guillaume, et pour ce qu'il gouvernoit laschement le chief et les membres, tout fust-il preudomme et religieux, le roy Philippe le portoit grief et moult luy en pesoit. Pour ce voulsist-il bien qu'il féust déposé et que il se deméist de sa volenté, et que un autre fust en son lieu qui plus vigoureusement gouvernast l'églyse.
Si avint un jour par aventure que le roy chevauchoit en trespassant parmi la ville Saint-Denys: il descendi en l'abbaye comme en sa propre chambre. Quant l'abbé sot que le roy estoit descendu léans, il ot moult grant paour, si cuida que ce fust pour luy grever; car il luy demandoit au temps de lors mil mars d'argent. Tantost fist sonner chapitre et assembla tout le couvent, jour de Samedi-Saint estoit après Nonne en la sixième yde de may. Lors se demist de sa volenté et sans nulle force, et résigna au gouvernement de l'églyse devant tous.
Quant ce fu fait, le prieur Hue qui présent estoit et le couvent envoyèrent moult de moines du chapitre au roy, qui encor estoit léans, et luy noncièrent la déposition de l'abbé. Après luy demandèrent congié d'en un eslire. Le roy qui moult lie estoit de ceste chose leur octroya moult débonnairement, et les amonnesta moult longuement que pour Dieu premièrement et pour l'amour de luy esleussent sans discorde et sans contens personne honneste et prouffitable, bien morigénée et esprouvée en bonne vie, si comme il affiert à églyse si noble qui est coronne des rois et sépulture d'empereurs. Quant les messages furent retournés en chapitre, et il orent noncié au prieur Huon et au couvent ce dont le roy les amonnestoit et prioit si doucement, il avint, ainsi comme Dieu le procura par le Saint-Esperit, qu'il esleurent tout maintenant sans murmures né contredit le prieur Huon, et le prisrent pour père et pour abbé. Moult fu le roy lie de ceste chose, au chapitre alla pour l'élection recommander et regracier, voiant tout le peuple et tout le clergié qui là estoient, et deffendi moult expressément au nouvel esleu et au couvent qu'après ne fist né don né promesse à homme qui luy appartenist, né à clerc, né à lais de son palais.
Hue le nouvel esleu vit bien que sa promocion n'estoit point par conseil d'homme machinée, mais par Dieu et par le Saint-Esperit tant seulement; et pour ce qu'il vouloit entièrement garder la franchise de l'églyse, il manda l'évesque de Meaux et celluy de Senlis pour célébrer sa bénéiçon; car tous ces deux sont tenus espéciaument à secourre l'églyse Saint-Denis en épiscopaux suffrages, par l'ancienne ordonnance de la court de Rome, comme en sacrer autels et faire ordre et choses semblables qui appartiennent à office d'évesque. Ceux vindrent volentiers, si comme il y sont tenus, et célébrèrent la bénéiçon du nouvel esleu au maistre autel de l'églyse, en la présence de sept abbés, du clergié et du peuple, un jour de dimenche en la quinzième kalende de juing, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et cinq, du règne le roy Phelippe sixième, de son aage vingt-un.
Incidence. En cel an mesme avint croules de terre en une contrée qui est appellée[53]. Au mois d'avril qui vint après fu éclipse de lune particulier, le samedi du dimenche de la Passion Nostre-Seigneur. A la Pasque qui fu après, Girart prévost de Poissy escrut le trésor le roy de onze mille mars d'argent de son propre meuble; puis se départi de court. Gaultier le chambellan fu après luy establi en son office.
Note 53: Le mot n'est rempli dans aucun manuscrit. Rigord dit:
«In Gothia, in civitate quæ Uceticum dicitur.» Ce doit être Uzès.
XIX.
ANNEE 1186.
Coment le roy envoia sa seur au roy de Hongrie. Et de la mort le conte Geffroy de Bretaigne.
Tandis comme ces choses avinrent, les messages au roy Bélas vindrent au roy Phelippe en France: car il avoit oï dire que Henry le jeune, roy d'Angleterre, fils au grant roy Henry sous cui saint Thomas de Cantorbie fu martirié, estoit trespassé nouvellement, et que la royne Marguerite sa femme, suer au roy Phelippe, estoit demourée en veufveté, dame si noble comme celle qui estoit descendue de la lignie des roys de France, sage et religieuse et plaine de bonnes mœurs. Et pour la bonne renommée de la dame dont il avoit oï parler, desiroit-il moult qu'elle fust à luy par mariage jointe. Tant exploitèrent les messages qu'il vindrent droit à Paris où le roy estoit adonc, devant luy proposèrent leur pétition moult bellement. Quant le roy oï la cause pourquoy il estoient venus, il reçut le requeste moult débonnairement; mais avant qu'il leur octroyast rien, il manda ses barons et ses prélas, et se conseilla à eux de ceste chose; car il avoit de coustume qu'il se conseilloit avant à ses princes et à ses prélas qu'il traitast de nulle besongne du royaume. Après qu'il se fu conseillié, il livra aux messages sa chière seur qui jadis ot esté royne d'Angleterre. Les messages honnora moult et leur donna tels dons que il appartenoit. Atant prisrent congié au roy et aux barons, si emmenèrent leur dame au roy Bélas leur seigneur.
En ce tems avint que Geffroy conte de Bretaigne vint à Paris, au lit accoucha malade, un peu après agrégea de griefve maladie. Le roy qui moult l'amoit n'estoit point en la cité; mais tantost comme il le sot, il se hasta moult de venir, tous les meilleurs phisiciens de Paris fist devant luy mander; et leur commanda qu'il missent toute la cure qu'il pourroient à luy guérir; mais il se travaillèrent en vain: car il se mourut en peu de temps après, en l'an devant dit, en la quatorziesme kalende de septembre. Le roy ne fu point à sa mort; car il n'estoit mie en la cité. Adont les chevaliers et les bourgeois prindrent le corps, et le portèrent bien atourné et embasmé en l'églyse Nostre-Dame, et le gardèrent à moult grant luminaire jusques à tant que le roy vint, et les chanoines de l'églyse luy rendirent son obsèque et son service moult débonnairement.
Le roy, qui le lendemain vint avec Thibaut le conte de Blois, qui mareschal estoit de France, luy fist faire son service à l'évesque Morise, puis fist mettre son corps en terre en un sarqueu de plon, devant le maistre-autel de l'églyse. A son service furent tous les abbés et les religieux de Paris. Quant le service fu finé, le roy retourna en son palais avec le conte Thibaut et le conte Henry de Champagne et sa mère la contesse[54] qui moult reconfortoit le roy de la tristesse qu'il avoit de la mort de celluy qu'il amoit tant; car il se doubtoit moult, pour ce qu'il avoit perdu prince de si grant affaire comme il avoit esté. Moult souvent ramenoit à mémoire les calamités de l'humaine condicion et de la vie d'homme; toutesvoies receut-il confort de ses amis, et selon la débonnaireté son père, il tourna son cuer aux œuvres de miséricorde; car il establi en l'églyse de Nostre-Dame quatre chapelains, et assigna rentes aux deux, desquels l'un devoit chanter pour luy et pour l'ame de son père le roy Loys; le second, pour l'ame du devant dit Geffroy. La contesse de Champagne assigna rente au tiers et au quart le chapitre de léans.
Note 54: Marie de France. Fille du Louis VII et d'Alienor.
Incidence.—En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et sept, en la huitiesme kalende de juing, en la onziesme heure de la nuit fu éclipse de lune auques universale. Si estoit la lune au signe de balance et en le onziesme degré en ce signe, et le soleil en le onziesme degré du mouton, et au tiers degré la teste du dragon. L'une des parties du corps de la lune fu bscure et de rouge couleur si dura celle éclipse l'espace de deux heures.
XX.
ANNEE 1186.
Coment il fist clorre le cimetière de Champeaux de murs, et coment il haioit menesteriaux.
Entres les autres euvres de pitié et de miséricorde que le roy Phelippe fist en son temps en voulons une retraire qui bien est digne d'estre retraite et mise en mémoire. Tandis comme le roy demouroit à Paris, paroles furent apportées un jour devant luy de diverses choses, entre lesquelles fu parlé d'un cimetière clorre qui siet en Champeaux, de lès l'églyse Saint-Innocent. Cil cimetière souloit estre une place grant et large et commune à toutes gens. Et vendoit-on communément merceries et toutes autres manières de marchandises en celle place proprement, où les gens et les bourgeois de Paris enterroient leurs mors; mais pour ce que les corps des mors ne povoient pas estre enterrés honnestement pour les habondances des iaues qui là descendoient, et pour l'ordure des boues et des fanges qui engendroient pueurs et corrupcions, le roy qui ot bonne considération regarda que c'estoit chose moult honneste et moult nécessaire; lors commande que cil cimetière fust fermé tout environ de murs de bonnes pierres fors et haus, et que portes y fussent mises qui fermassent par nuit, pour ce que bestes né gens n'y pussent faire nulle ordure. Car le preudomme regarda que ceux qui après luy vendroient déussent le lieu tenir nettement, auquel tant de mil crestiens avoient sépulture.
Il avient aucune fois que jugleours, enchanteurs[55], goliardois et autres manières de ménestrieux s'assemblent aux cours des princes, des barons et des riches hommes, et sert chascun de son mestier au mieux et au plus appertement que il peut, pour avoir deniers ou robes ou aucuns joiaux; et chantent et content nouviaux motés et nouviaux dis et risées de diverses guises, et faingnent à la louenge des riches hommes quanqu'il povent faindre, pour ce qu'il leur péussent mieux plaire. Si avons nous véu aucune fois qu'aucuns riches hommes faisoient festes et robes desguisées[56], par grant estude pourpensées, par grant travail labourées, et par grant avoir achetées, qui avoient par aventure cousté vingt mars d'argent ou trente; si ne les avoient point portées plus de cinq jours ou de six quant les donnoient aux ménestrieux à la première voix, et à la première requeste, dont c'estoit grant douleur: car au pris d'une telle robe seroient par an vingt povres personnes soustenus ou trente[57]. Mais pour ce que le bon roy regarda que toutes ces choses estoient faites pour le boban et la vanité du siècle, et d'autre part il ramenoit à mémoire ce qu'il avoit oï dire à aucuns religieux, que cil qui donne à tels ménestrieux fait sacrilège au diable, il voa et proposa en son cuer que, tant comme il vivroit, il donroit ses vieilles robes à revestir povres gens; pour ce que aumosne estaint le péchié et donne grant fiance devant Dieu à tous ceux qui la font. Sé tous les princes et les haux hommes faisoient ainsi comme le preudomme fist, il ne courroit mie tant de lechéeurs à val le païs.
Note 55: Enchanteurs. C'est-à-dire: Chanteurs. Rigord se sert de la seule expression turba histrionum.—Goliardois. Variantes: Goliars. L'anglois Sylvestre Gerald, qui florissoit vers la fin du XIIème siècle, s'exprime ainsi dans un passage cité par Ducange: «Parasitus quidam, Golias nomine, nostris diebus gulositate pariter et dicacitate famosissimus, qui Gulias meliùs quia gulæ et crapulæ per omnia deditus, dici potuerit. Litteratus tamen affatim, sed nec benè morigeratus, nec disciplinis informatus, in Papam et curiam romanam carmina famosa, pluries et plurima tam metrica quàm rhytmica non minùs impudenter quàm imprudenter evomuit.» De ce mot Golias naquit l'ordre bouffon de la gent Golias ou des Goliardois, Gouailleurs et Gaillards. Mais je soupçonne Sylvestre Gerald de s'être trompé, en prenant l'auteur de la Goliæ predicatio in extremo judicii die pour un bouffon du nom de Golias. Cet auteur est, suivant Selden (in Fletam dissertatio), le célèbre Gautier Map, et Golias, s'il avoit jamais vécu, étoit mort depuis long-tems quand fut composé ce discours satirique en latin rimé. Ainsi l'on peut admettre que Golias, Goillas et Goujas sont des mots originairement provençaux qui, dérivés de gola, se prenoient dans le sens de bavards (gueulards), parasites, gourmands et lécheurs: toutes épithètes fort convenables aux jongleurs.
Note 56: Le texte de Rigord n'est pas ici bien compris. «Vidimus quondam quosdam principes qui vestes diù excogitatas et variis florum picturationibus artificiosissimè elaboratas, etc.»
Note 57: Rigord, avant de gourmander ainsi la libéralité des princes, auroit dû se souvenir des murmures des disciples de Jésus-Christ contre la prodigalité de la Magdelaine. «On aurait pu,» disoient-ils aussi, «vendre les parfums de grand prix qu'elle avait répandus, et en donner l'argent aux pauvres.» Les dons faits en mémoire de ceux qui dispensent la gloire sont rarement perdus.
XXI.
ANNEES 1186/1187.
Des fausses lettres qui vindrent en France de par les astronomiens d'Orient.
Incidence.—En celle année les astronomiens d'Egypte, de Surie et de tout Orient, Crestiens, Juis et Sarrasins, envoièrent lettres en diverses parties du monde, èsquelles il affermoient que, sans nulle doubte, au mois de septembre qui après viendroit, devoient avenir moult de pestilences; comme grans dissensions de vens, de tempestes, de croules de terre, mortalités de gens, sédicions et guerres, mutations de royaume et moult d'autres tribulations. Mais la fin le prouva autrement qu'il n'avoient deviné. La sentence de la première lettre estoit telle:
«Ainsi comme Dieu le scet et la raison du nombre le monstre, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et six, du règne des Arabiens cinq cens quatre-vingt et deux, les hautes planètes et les basses seront conjoinctes en la balance du mois de septembre. En celle année, devant la conjonction, sera éclipse de soleil particulière, en couleur de feu, en la première heure du onziesme jour d'avril: mais avant celle éclipse de soleil sera éclipse aussi comme toute de lune, au quint jour de ce mesme moys. Doncques, quant les planètes courront ensemble en l'an devant dit et au signe plain d'air avecques la queue du dragon[58], merveilleux croules de terre avendront, mesmement ès régions où soulent plus souvent avenir, et destruira les lieux de terre qui sont acoustumés à recevoir ces croullemens; car des parties d'Occident naistra un grant vent et fort, et noircira l'air et corrompra de pueur envenimée, et de ce vendra infermeté et mortalité; et seront oïs en l'air escrois[59], et voix horribles qui espoventeront les cuers de ceux qui les orront. Et ce vent levera la gravelle[60] et la poudre dessus la face de la terre, et acouvètera[61] les cités qui sont en plain assises. Et ce avendra mesmement ès régions graveleuses et plaines de sablon. Si sera destruicte la cité de Mèques, de Balsara[62], de Baudas et de Babiloine, si que nulle chose n'y demourra que la terre ne couvre. Les régions d'Egypte et de Ethiope seront si plainement destruictes qu'à paine y demourra nul habiteur, et ces calamités avendront en Orient, et dureront jusques en Occident. Es partie d'Occident naistra discorde et sédicion au peuple, et un prince d'Occident assemblera ost sans nombre, et fera bataille sur les rivages des fleuves; et là sera si grant effusion de sang que la rivière, du sang qui sera espandu, sera aussi très grant comme sont les rivières quant il a fort pléu. Et si sache-l'en certainement que la commotion des planètes qui est à avenir senefie mutations de règnes, sublimation de France, doubte et ignorance de Juis, destruction de la gent sarrasine, et plus grant exaltation de la foy crestienne et plus longue vie de ceux qui sont à venir, sé Dieu le veut.»
Note 58: «Anno igitur prædicto, planetis in librâ concurrentibus, in signo scilicet aerio et ventoso, cum caudâ draconis ibidem existente.»
Note 59: Escrois. Coup de foudre.
Note 60: Gravelle. Sable.
Note 61: Acouvetera. Recouvrira.
Note 62: Balsara. Bassora.—Baudas, Bagdad.
Autre lettre de ce mesme:
«Les sages d'Egypte ont devant dit les signes qui sont à venir au temps de la commotion de toutes planètes et de la queue du dragon avec elles, au mois de (septembre qui en la langue égyptienne est appellée) Elul, au signe de la (balance qui est nommée) Moranaïm, au vingt-neuviesme jour du mois, et selon les Hébreux en l'an du commencement du monde quatre mil neuf cens quarante-six, à un jour de dimenche, en la nuit qui après vendra, entour mienuit, comenceront les signes, et dureront jusques à miedi de la quarte ferie; car de la grant mer naistra un fort vent qui espoventera les cuers des hommes, et levera la gravelle et la poudre dessus la terre en si grant habondance qu'elle couvrira les arbres et les tours; car la commotion de ces planètes sera au signe de balance, et selon que ces sages hommes jugent, ceste commocion senefie vent, si qu'il brisera les montaingnes et les roches, et gros tonnerres et voix seront oïes en l'air dont les cuers des hommes et des femmes seront espoventés, et seront toutes les cités couvertes de poudre et de gravelle; car ce vent durera dès l'anglet d'Occident jusques en l'autre anglet d'Orient, et pourprendra toutes les cités d'Egypte et d'Ethiope, c'est assavoir Mecque, Balsara, Aleb, Sannaar; et de la terre d'Arabe, et toute la terre de Helhem, Romaer, Carman, Segestan, Calla Norozasatan, Chébil, Combrasemm, Barhac et la terre des Rommains; car toutes ces cités et toutes ces terres sont contenues dessoubs le signe de la balance.
»Après ces grans confusions de vens s'ensuivront cinq choses merveilleuses: La première sera qu'un homme naistra d'Orient qui sera très sage en sapience forinseque, qui est sapience par dessus homme, et que sens d'homme ne peut prendre. Sa voie sera en justice, et enseignera la voie de vérité et rappellera pluseurs à droictes meurs et des ténèbres d'ignorance et de mescréandise en la voie de vérité. Si enseignera aux pécheurs la voie de justice, et ne s'enorgueillira point pour ce qu'il sera nombré avec les prophètes.
»La seconde merveille si sera qu'un homme naistra de Helham, si assemblera plusieurs osts et fors, si fera grant destruction de gent; mais il ne vivra point longuement.
»La tierce merveille si sera que un autre homme se lèvera de terre et dira qu'il sera prophète. Un livre tendra en sa main et affermera qu'il sera envoié de Dieu. Si fera errer maintes gens par ses prophéties et par ses fausses prédicacions, et mains en décevra; et de ce qu'il prophétisera au peuple sera converti sur luy mesme, car il ne règnera point longuement.
»La quarte merveille sera qu'une commete sera véue au ciel, c'est une estoille crenue et coée[63], et ceste apparition signifiera finement et consommation des choses, ces mouvemens de terre, dures batailles, retentions de pluies, sécheresses de terre et confusion de sanc et de la terre d'Orient. Et par le travers d'un fleuve qui est nommé Heberus vendra ceste pestilence jusques aux contrées d'Occident, et lors seront les justes et les gens de religion si oppressés, et souffreront tant de persécutions que les maisons d'oroison seront empeschiées et destourbées.
Note 63: Crenue et coée. «Crinita et caudata.»
»La quinte merveille sera que éclipse de soleil sera en couleur de feu si grant que tout le corps du soleil sera en obscurité. Si seront si grant obscurité et si grans ténèbres sur terre au tems de l'éclipse, comme elles sont à mienuit quant il pluet et il n'est point de lune.» Telles furent les lettres que les sages d'Égypte envoièrent parmi le monde.
Cy commence la guerre du roy Phelippe et du roy Richart d'Angleterre.
XXII.
ANNEE 1187.
Coment la guerre commença entre les deux roys, et d'un miracle de Nostre-Dame.
En celle année mesme que nous avons devant dit, commença le contens et la dissention entre le roy Phelippe et le roy Henry. La raison fu pour ce que le roy Phelippe requéroit, au premier front, que le conte Richart de Poitiers, fils le roy Henry, entrast en son hommage de la conté de Poitiers: mais celluy qui estoit introduit de la malice son père quéroit fuites et aloingnes de jour en jour.
La seconde chose que le roy requéroit si estoit du chastel de Gisors et d'autres chasteaux qui sont des appartenances du royaume que son père le bon roy Loys avoit livrées à Marguerite sa fille, pour douaire, quant elle fu joincte par mariage au jeune roy Henry d'Angleterre, frère au devant dit Richart. Car ce douaire avoit esté octroyé par telle condition, quant le jeune roy Henry la prist, que s'elle avoit de luy nul hoir il tendroit celle terre comme il vivroit, et après son décès elle descendrait à son hoir; et s'il avenoit que celluy Henry n'eust nul hoir de son corps, le douaire devoit retourner au royaume de France sans nul contradiction.
Sur ces deux questions fu le roy Henry semons pluseurs fois à la court le roy de France; mais il quéroit tous jours aloingnes et fuites et simulations tant comme il povoit; mais quant le roy Phelippe vit sa malice, et qu'il ne quéroit fors à pourloingnier la besoingne, moult sagement et malicieusement congnut que la demeure tourneroit à honte et à dommage à luy et aux siens; si proposa en son cuer à assigner aux fiés et à entrer en la terre à ost banie.
Cy commencent les fais de son septiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vings et sept y, de son règne septiesme, de son aage vingt-deux, le roy assembla son ost en la contrée de Bourges en Berry et entra à grant force en la duchiée d'Aquitaine. Le pays gasta, deux chasteaux prist, Yssodun et Crezac[64] et maintes autres forteresses, et mist à gast et à destruction tous le pays jusques au Chastel-Raoul[65].
Note 64: Crezac. Grassay.
Note 65: Chastel-Raoul. Chateauroux.
Quant le roy Henry et Richait le conte de Poitiers son fils sorent que le roy Phelippe gastoit ainsi tout le pays de Berry, il assemblèrent moult grant osts et puis les menèrent au Chastel-Raoul contre leur seigneur le roy Phelippe: car il béoient, s'il péussent, lever le roy du siège et chastier villainement luy et sa gent. Mais quant il virent la contenance et le hardement des François et du roy, il firent leur ost logier d'autre part encontre les François. Mais quant le roy Phelippe et les bons combateurs qui avec luy venus estoient virent ce, il conçurent moult grant engaigne[66] et moult grant despit, quant les Anglois avoient osé si près d'eux bébergier et contre eux venir à bataille. Tout maintenant firent ordener leur batailles pour combattre; mais quant le roy Henry et son fils Richart et les Anglois virent ce et apperceurent la hardiesse du roy et de sa gent, il orent moult grant paour; tantost envoièrent messages du siècle et de religion[67] au roy et à ses barons.
Note 66: Engaigne. Ennui.
Note 67: Du siècle et de religion. Laïcs et religieux.
Ces messages fuient deux légas de la court de Rome qui en ce temps avoient esté envoiés pour traictier de paix entre les deux roys. Caution et seurté donnèrent de par le roy Henry et son fils qu'il feroient au roy plaine satisfaction de toute la querelle qu'il leur demandoit, selon le jugement des barons de la cour de France, et le roy et les princes orent conseil qu'il s'accordassent à ceste chose. Atant furent trièves données et d'une part et d'autre asseurées. Si s'en départirent les osts, et s'en retourna chacun en sa contrée.
Cy endroit ne doit-on pas mettre en oubli un merveilleux miracle qui avint dedens le chasteau, tandis comme le roy Phelippe séoit environ. Le conte Richart avoit envoié grant tourbe de Cotériaux pour le chastel garnir. Un jour furent assemblés en une large place qui estoit en la ville, droit devant l'églyse de Nostre-Dame-Saincte-Marie. Là commencièrent à jouer aux dés; l'un qui fu fils d'iniquité et prochain du déable commença à jurer villains serremens de Dieu et de sa douce mère, pour ce qu'il avoit mauvaisement perdu ses deniers qu'il avoit mauvaisement acquis. Et puis leva les yeux contremont comme forcené, et vit au portail de l'églyse l'image Nostre-Dame qui tenoit entre ses bras la représentation de son doux fils, en semblance d'enfant que l'on avoit là pourtraitié en mémoire de luy, et pour exciter la dévocion du peuple.
Quant le desloyal l'ot apperceue, il recommença à jurer plus vilainement qu'il n'avoit fait devant, et à dire paroles de blasphème contre Dieu et contre sa douce mère. Si ne se tint point à tant, ainçois prist une pierre, voiant tous ceux qui là estoient, et la jeta par moult grant ire encontre l'image Nostre-Dame, et le féri en telle manière que le coup asséna le bras de l'enfant et le brisa en deux moitiés si que l'une en chéit à terre toute ensanglantée. De celle débriseure décourut sang humain en moult grant habondance; mais ceux qui en recueillirent en furent guaris de diverses infirmités. De quoy il avint que l'un des fils au roy Phelippe qui avoit nom Jéhan-sans-Terre estoit venu au chastel pour aucunes besongnes, par le commandement son père. Là vint quant il oï parler de la merveille de l'image, le bras de l'enfant si prist tout sanglant, et l'emporta avec luy pour sanctuaire en grant dévocion. Mais le malheureux Cotériau n'eschiva pas la venjance Nostre-Seigneur; car il fu tout maintenant de malin esperit ravi en la cui possession il estoit devant, et fénit sa malheureuse vie en moult grant douleur et à moult grant hachie en ce jour mesme.
Quant les autres Cotériaux virent ce miracle, il orent moult grant paour: Nostre Sire et sa douce mère loèrent en moult grant contrition qui nul bien ne trespasse sans guerredon né nul mal sans vengeance. A tant se départirent du chastel; mais les moines de celle églyse qui virent les miracles que Nostre-Seigneur faisoit chascun jour pour celle image, pour honnourer sa douce mère la portèrent dedens le moustier en louant et en graciant Nostre-Seigneur en cui honneur et louenge elle fist puis mains beaux miracles en la devant dite églyse.
XXIII.
ANNEE 1187.
Des messages d'oultre-mer qui vindrent au roy Phelippe, et coment les deux roys se croisièrent ensemble.
Tandis comme ces choses avinrent au royaume de France, messages arrivèrent de çà la mer au roy Phelippe à qui il estoient envoiés. Il vinrent à luy, et luy dénoncièrent la douleur et la persécution qui estoit avenue sur la crestienté d'oultre mer, que Nostre-Seigneur avoit souffert pour les péchiés des crestiens d'oultre mer; que Salhadin, roy d'Egypte et de Surie, avoit pris les chastiaux, les cités et la terre de crestiens, et mains milliers en avoient mené en chetivoison; si avoit tué une grant partie des frères du Temple, des princes et des prélas du pays, et la Saincte-Croix prise dont c'est souveraine perte, et en peu de temps la cité de Jhérusalem et toute la terre de promission, fors trois cités: Tir, Triple et Antioche, et aucuns fors chastiaux que l'en ne puet prendre à force, pour la grant défense dont il sont.
Incidence.—En ce temps, en l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt et sept, au quart jour de septembre, fu éclipse de soleil particulière, au dix-huitiesme degré, au signe de la vierge, et dura ainsi comme deux heures. Au quint jour qui après vint, qui fu le cinquiesme jour de septembre, fu né messire Loys, fils au roy Phelippe, en la cité de Paris, en l'onziesme heure du jour[68]. Pour sa nativité fu la cité si raemplie de joie et de léesce que les bourgeois ne cessèrent de sept jours et de sept nuis de caroles faire à grant tortis[69] et à moult grant luminaire, et rendirent graces à Nostre-Seigneur qui leur avoit donné nouvel seigneur pour gouverner la couronne de France après le décès son père.
Note 68: Je ne puis me défendre de citer ici une anecdote que je n'ai pas retrouvée dans la collection des monumens du règne de Philippe-Auguste, et que rapporte le précieux manuscrit des Chroniques universelles coté aujourd'hui n° 84, ancien fonds de Saint-Germain-des-Prés: «Or, vous dirons du roy Phelippe de France: Il avoit esté avec la royne grans tans sans avoir enfans. Pour ce se vot partir de li. Quant li jours fu venus que elle s'en dut aler en son pays, et li cheval furent jà appareillié, elle ala prenre congié au roy qui li dist: Dame, je voil que tuit sachent que vous ne vous partés pas de moy par vostre meffait, mais sans plus pour ce que il me samble que je ne puis avoir hoir de vous. Et sé il a baron en mon roiaume que vous voilliés avoir à seigneur, ditez-le moi, et vous l'averés, quoiqu'il me doie couster.—Sire, dist-ele, Diex vous mire ce que vous me dites. Mais jà Diex ne place que homs mortels gise où lit, là où vous avez géu! Quant li rois ot oïe ceste parole et il la vit plorer, grant pitié en ot. Si dist: Certes, bien l'avez dit: car vous ce vous en irés jamais. Ensi demora la royne avec le roy. Ne demora mie grant pièce après, si com Nostre-Seigneur plot, que elle fu ençainte. Quant li termes fu venus, elle accoucha d'un fils, l'an de l'Incarnation mil cent soixante-dix-sept. Li enfans ot nom Loys.» (F° 253, v°.)
Note 69: Tortis. Torches, flambeaux.
Tout maintenant que l'enfant fu né furent envoiés messages et couriers par toutes les provinces et les terres du royaume, pour dénoncier au peuple des cités et des bonnes villes la nativité de leur nouvel seigneur. Quant les nouvelles en furent partout seues, tous en furent liés et en rendirent grâces à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué droit hoir de la lignie des roys de France.
Incidence.—En celle année, au mois d'octobre, fu mort le Tiers Urbain, apostole de Rome, qui au siège sist an et demie. Après luy fu Grégoire l'huitiesme, qui sist au siège mois et demi. Après luy fu Clément le tiers, en celle année mesmes. Celluy Clément dessus dit estoit Romain de nation. Pour la succession des trois apostoles qui avint en si pou de temps notèrent aucunes gens que ce n'estoit pour autre raison fors que par la coulpe et par l'inobédience de leurs subgiés[70] qui des las au diable estoient si fort enlaciés qu'il ne vouloient repairier à la miséricorde Nostre-Seigneur.
Note 70: Rigord dit: «Nisi ex culpâ ipsorum (pontificum) et inobedientiâ subditorum….» Puis il ajoute trois réflexions niaises que notre traducteur a eu le bon esprit de passer.
Au mois de janvier qui après vint, droit à la feste du Saint-Hilaire qui est célébrée le dix-huitiesme jour de ce mesme mois, prisrent un parlement le roy Phelippe et le roy Henry d'Angleterre entre Trie et Gisors. Quant eux et tous leur barnages furent assemblés des deux parties, les deux roys se croisièrent par divine inspiration, si comme l'en cuida, pour délivrer la terre de promission des mains aux Sarrasins, dont tous ceux qui là estoient se merveillèrent moult, car ceste croiserie fu faicte contre l'opinion de tous ceux qui là estoient; mais elle fu faicte ainsi comme par miracle et par la force du Saint-Esperit qui inspire là où il veut. Là se croisièrent mains princes et mains barons, si comme le duc de Bourgoingne; Richart, le conte de Poitiers; Phelippe, le conte de Flandres; Thibaut de Blois; Rotrous, le conte du Perche; Guillaume des Barres[71], le conte de Roquefort; Henri, le conte de Champaingne; le conte Robert de Dreux; le conte de Clermont; le conte de Beaumont; le conte de Soissons; le conte de Bar; Bernart de Saint-Valery; Jaques d'Avènes; le conte de Nevers; Guillaume de Mello[72]; Dreues de Mello et mains autres barons.
Note 71: Guillaume des Barres. Le meilleur joûteur de son siècle, appelé le plus ordinairement le Barrois, comme dans ce couplet de la chanson de Quenes de Béthune:
Par Dieu, vassal, mout avés fol pensé
Quant vous m'avés reprouvé mon éage;
Sé j'avoie mon jouvent tout usé,
Si sui-je riche et de si haut parage
Qu'on m'ameroit à petit de beauté.
Encor n'a pas un mois entier passé,
Que li marchis m'envoia son message,
Et li Barrois a, pour m'amour, jousté.
Dans le Romancero françois, j'ai cru qu'il s'agissoit ici du comte
de Bar, et je me suis trompé.—Li marquis. Conrad de Montferrat.
Note 72: Guillaume de Mello. Bon poète du XIIème siècle, dont j'ai
donné la vie dans le Romancero françois, sous le nom du Vidame de
Chartres.
Des prélas y furent Gaultier, archevesque de Rouen; Baudouin, archevesque de Cantorbie; l'évesque de Biauvais; l'évesque de Chartres et moult d'autres prélas dont nous tairons les noms pour la confusion du nombre. Et en remembrance de celle croiserie firent les deux roys drécier une croix en la place, et fonder une églyse par moult grant dévocion. Ensemble fermèrent aliance qui tousjours devoit durer. Si nommèrent celle place le Saint-Champ, pource qu'il s'i estoient signés du signe de la Sainte-Croix[73].
Note 73: L'on érigea dans cet endroit une grande croix que les antiquaires de Normandie devroient bien faire rétablir, en souvenir d'une si mémorable conférence.
XXIV.
ANNEE 1188.
Coment le roy Phelippe requist aux prélas les dixmes de l'Eglyse.
Cy commencent les fais de l'huitiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et huit, de l'aage du roy Phelippe vingt-trois, de son règne huit, au mois de mars, emmy la quaranteine[74], fist le roy assembler tous les prélas de son royaume en la cité de Paris et tous les princes et les barons. Là furent croisiés moult grant multitude de chevaliers et de gens à pié; mais pour ce que le roy avoit moult grant désir d'acomplir le voyage qu'il avoit empris et encommencié, il requist aux prélas qui là estoient la dixme partie des biens de saincte Eglyse, pour une année tant seulement. Ce dixme qui là fu octroyé fu nommé les dixmes Salhadin. Là fu faicte une constitucion d'aterminer à trois paiemens les debtes que les croisiés devoient aux Crestiens et aux Juis[75]. Si cessèrent les usures[76] de celle heure qu'il orent les crois prises. Lors refu establi coment ceus seroient assignés de leurs paiemens sur les héritages des debteurs par les seigneurs trefonciers des lieux.
Note 74: Quaranteine. Carême.
Note 75: Aux Juis. Les Juifs étoient donc déjà revenus ou plutôt n'étoient pas sortis de France. L'ordonnance de Philippe-Auguste sur la dîme saladine le dit également: «Quæ debebantur tam Judæis quam Christianis.»
Note 76: C'est-à-dire: les intérêts.
Entour trois mois après que ce fu fait, le conte Richart, fils le roy Henry, assembla son ost et entra à force en la terre Raimon le conte de Thoulouse, que il tenoit du roy de France, et prist un chastel qui est appellé Moysac[77] et mains autres qui estoient au devant dit conte. Le conte fist ceste chose assavoir au roy Phelippe son seigneur et luy manda par ses messages les dommages et les maux que le conte Richart luy faisoit contre les convenances que luy-mesme avoit jurées à tenir; car il avoit juré et créanté avec son père en l'an devant dit, entre Trie et Gisors, qu'il tendroit la fourme de la paix qui estoit telle que leur terres devoient demourer en tel point et en tel estat comme elles estoient au jour et à l'eure qu'il se croisièrent, jusques à tant qu'il eussent parfait leur pélerinage et la besoingne Nostre-Seigneur qu'il avoient emprise, et que chascun s'en feust retourné en sa terre.
Note 77: Moisac. Moissac, ville du Quercy.
Quant le bon roy oï qu'il avoient brisiées les trièves qu'il avoient ensemble jurées, il fu moult esmeu: ost grant assembla et entra à moult grant force en leur terres: si prist Chasteau-Raoul, Busençai et Argenton, et puis assist le quart qui a nom Levrous[78]. Mais tandis comme il séoit devant ce chastel avint une merveille qui est bien digne de mémoire.
Note 78: Levrous. Aujourd'hui petite ville du Berry, à cinq lieues de Chateauroux.
Près de ce chastel estoit un marchois[79] en quoy l'en souloit habondamment trouver eaue, mesmement quant il ne pleuvoit point: mais la saison ot esté ceste année si chaude et si fervent que ce marchois estoit tout asséchié, et comme tout l'ost, hommes et chevaux, eussent merveilleusement grant disette d'eaue, car il estoit esté, il avint par miracle que l'eaue sailli soudainement parmi les entrailles de la terre, et emplirent le marchois si habondamment que les chevaux estoient eus jusques aux sengles, et si n'y chéy goute d'eaue fors celle qui ainsi y sourdi par miracle. Lois fu tout l'ost rempli et saoulé d'eaue, hommes et chevaux. Quant le peuple vit ce, il fu tout esléescié et rehaitié de la joie de ce miracle; et rendirent graces à Dieu qui fait tout quanqu'il veut en mer et en tous les abismes. Et plus fu grant la merveille: que ces eaues durèrent ès marchois sans apeticier, si longuement comme le roy sist devant ce chastel; mais, en pou de temps après, fu pris, si le donna le roy à Loys son cousin, fils le conte Thibaut de Bloys. Et quant le roy se fu parti du siège, le marchois seicha comme devant, et retournèrent les eaues là dont elle estoient venues, né puis ne furent véues.
Note 79: Marchois. Marais.
XXV.
ANNEE 1188.
Coment le roy prist Montrichart, et coment le conte Richart luy fist feaulté et hommage.
Quant le roy se fu parti du chastel de Levrous qu'il ot en telle manière pris, il commanda que l'ost feust conduit tout droit à Montrichart. Quant il fu là venu, il commanda qu'il feust asségié de toutes pars. Là sist l'ost une pièce avant qu'il féist chose qui guaires vaulsist[80]. A la parfin firent les engins drécier et lancier aux tours et aux deffenses. Lors prisrent François à assaillir par moult grant force tant qu'il prisrent le chastel à quelque paine; tous ardirent les fauxbourgs, et craventèrent la tour qui moult estoit forte et haute. Là furent pris cinquante chevaliers qui estoient tous armés et qui là estoient en garnison.
Note 80: Vaulsist. Valût.
Lors se leva le roy du siège et chevaucha avant, et prist Paluel, Montesor, Chastelet, Roche-Guillebaut, Culant et Monlignon, et soubmist à sa seigneurie quanques le roy Henry avoit en toute la terre d'Auvergne. Quant il sot ce, savoir peut on qu'il fu dolent et couroucié: lors prist son ost et le ramena parmi Normandie; mais le roy Phelippe chevaucha après au plus hastivement et au plus tost qu'il pot, si prist le chastel de Vendosme en trespassant, le roy Henry et son fils le conte Richart chaça jusques à un chastel qui siet au Perche et si est nommé Trou[81]. Au chastel se mistrent; mais il n'y demourèrent pas longuement; car le roy Phelippe qui après vint batant les en chaça à grant honte et à grant confusion.
Note 81: Trou. Aujourd'hui village du département de l'Orne, près d'Argentan.
En ce que le roy Henry et son fils Richart s'en fuyoient ainsi parmi la marche de Normandie, il ardi le chastel de Dreux en trespassant, et maintes autres villes champestres jusques à tant qu'il vint à Gisors. Lors donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre pour l'yver qui approuchoit.
En ces entrefaictes Richart, conte de Poitiers, requist à son père le roy Henry à femme la suer le roy Phelippe qu'il devoit avoir; car son père le bon roy Loys la luy avoit laissiée en garde, et avecques ce requéroit-il le royaume d'Angleterre, pour ce que les convenances avoient esté telles entre le roy Loys et le roy Henry, que quiconques des fils le roy Henry auroit celle dame, il devroit avoir le royaume d'Angleterre après le décès le roy Henry: et pour ce qu'il estoit ainsné après Henry son frère qui mort estoit, il devoit avoir celle dame et le royaume après le décès son père, si comme il disoit. Et ce requéroit par les convenances qui devant avoient couru; mais le roy Henry son père ne se voulloit à ce accorder en nulle manière. Et quant le conte Richart vit qu'il n'en feroit plus, il se départi de luy par mautalent, si s'en alla au roy Phelippe et luy fist féauté et hommage, et s'alia à luy par serement et par fiance.
Incidence.—En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingts et huit, le second jour de février, fu éclipse de lune universale en la quarte heure de la nuit, et dura ainsi comme par trois heures.
Ci fine le premier livre le roy Phelippe Dieudonné.
CI COMENCE LE SECONT LIVRE DES GESTES AU BON ROY PHELIPPE.
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