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Traduit par Antoine Galland

LES MILLE ET UNE NUITS

Tome premier

(1704)

Table des matières

CONTES ARABES. FABLE. L'ÂNE, LE BOEUF ET LE LABOUREUR. I NUIT. LE MARCHAND ET LE GÉNIE. II NUIT. III NUIT. IV NUIT. HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE. V NUIT. VI NUIT. HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS. VII NUIT. VIII NUIT. HISTOIRE DU PÊCHEUR. IX NUIT. X NUIT. XI NUIT. HISTOIRE DU ROI GREC ET DU MÉDECIN DOUBAN. XII NUIT. XIII NUIT. XIV NUIT. HISTOIRE DU MARI ET DU PERROQUET. XV NUIT. HISTOIRE DU VIZIR PUNI. XVI NUIT. XVII NUIT. XVIII NUIT. XIX NUIT. XX NUIT. XXI NUIT. XXII NUIT. HISTOIRE DU JEUNE ROI DES ÎLES NOIRES. XXIII NUIT. XXIV NUIT. XXV NUIT. XXVI NUIT. XXVII NUIT. XXVIII NUIT. HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROIS, ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD. XXIX NUIT. XXX NUIT. XXXI NUIT. XXXII NUIT. XXXIII NUIT. XXXIV NUIT. XXXV NUIT. XXXVI NUIT. XXXVII NUIT. HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI. XXXVIII NUIT. XXXIX NUIT. XL NUIT. HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI. XLI NUIT. XLII NUIT. XLIII NUIT. XLIV NUIT. XLV NUIT. XLVI NUIT. HISTOIRE DE L'ENVIEUX ET DE L'ENVIÉ. XLVII NUIT. XLVIII NUIT. XLIX NUIT. L NUIT. LI NUIT. LII NUIT. LIII NUIT. HISTOIRE DU TROISIÈME CALENDER, FILS DE ROI. LIV NUIT. LV NUIT. LVI NUIT. LVII NUIT. LVIII NUIT. LIX NUIT. LX NUIT. LXI NUIT. LXII NUIT. LXIII NUIT. HISTOIRE DE ZOBÉIDE. LXIV NUIT. LXV NUIT. LXVI NUIT. LXVII NUIT. HISTOIRE D'AMINE. LXVIII NUIT. LXIX NUIT. HISTOIRE DES TROIS POMMES. LXX NUIT. LXXI NUIT. HISTOIRE DE LA DAME MASSACRÉE ET DU JEUNE HOMME SON MARI. LXXII NUIT. HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI ET DE BEDREDDIN HASSAN. LXXIII NUIT. LXXIV NUIT. LXXV NUIT. LXXVI NUIT. LXXVII MUT. LXXVIII NUIT. LXXIX NUIT. LXXX NUIT. LXXXI NUIT. LXXXII NUIT. LXXXIII NUIT. LXXXIV NUIT. LXXXV NUIT. LXXXVI NUIT. LXXXVII NUIT. LXXXVIII NUIT. LXXXIX NUIT. XC NUIT. XCI NUIT. XCII NUIT. XCIII NUIT. XCIV NUIT. XCV NUIT. XCVI NUIT. XCVII NUIT. XCVIII NUIT. XCIX NUIT. C NUIT. HISTOIRE DU PETIT BOSSU. CI NUIT. CII NUIT. CIII NUIT. CIV NUIT. CV NUIT. HISTOIRE QUE RACONTA LE MARCHAND CHRÉTIEN. CVI NUIT. CVII NUIT. CVIII NUIT. CIX NUIT. CX NUIT. CXI NUIT. CXII NUIT. CXIII NUIT. CXIV NUIT. CXV NUIT. CXVI NUIT. CXVII NUIT. HISTOIRE RACONTÉE PAR LE POURVOYEUR DU SULTAN DE CASGAR. CXVIII NUIT. CXIX NUIT. CXX NUIT. CXXI NUIT. CXXII NUIT. CXXIII NUIT. CXXIV NUIT. CXXV NUIT. CXXVI NUIT. CXXVII NUIT. HISTOIRE RACONTÉE PAR LE MÉDECIN JUIF. CXXVIII NUIT. CXXIX NUIT. CXXX NUIT. CXXXI NUIT. CXXXII NUIT. CXXXIII NUIT. CXXXIV NUIT. HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR. CXXXV NUIT. CXXXVI NUIT. CXXXVII NUIT. CXXXVIII NUIT. CXXXIX NUIT. CXL NUIT. CXLI NUIT. CXLII NUIT. CXLIII NUIT. HISTOIRE DU BARBIER. CXLIV NUIT. HISTOIRE DU PREMIER FRÈRE DU BARBIER. CXLV NUIT. CXLVI NUIT. CXLVII NUIT. HISTOIRE DU SECOND FRÈRE DU BARBIER. CXLVIII NUIT. CXLIX NUIT.

CONTES ARABES.

Les chroniques des Sassanides, anciens rois de Perse, qui avaient étendu leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en dépendent, et bien loin au delà du Gange, jusqu'à la Chine, rapportent qu'il y avait autrefois un roi de cette puissante maison, qui était le plus excellent prince de son temps. Il se faisait autant aimer de ses sujets par sa sagesse et sa prudence, qu'il s'était rendu redoutable à ses voisins par le bruit de sa valeur et par la réputation de ses troupes belliqueuses et bien disciplinées. Il avait deux fils: l'aîné, appelé Schahriar, digne héritier de son père, en possédait toutes les vertus; et le cadet, nommé Schahzenan, n'avait pas moins de mérite que son frère.

Après un règne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar monta sur le trône. Schahzenan, exclu de tout partage par les lois de l'empire, et obligé de vivre comme un particulier, au lieu de souffrir impatiemment le bonheur de son aîné, mit toute son attention à lui plaire. Il eut peu de peine à y réussir. Schahriar, qui avait naturellement de l'inclination pour ce prince, fut charmé de sa complaisance; et par un excès d'amitié, voulant partager avec lui ses états, il lui donna le royaume de la Grande Tartarie. Schahzenan en alla bientôt prendre possession, et il établit son séjour à Samarcande, qui en était la capitale.

Il y avait déjà dix ans que ces deux rois étaient séparés, lorsque Schahriar, souhaitant passionnément de revoir son frère, résolut de lui envoyer un ambassadeur pour l'inviter à venir à sa cour. Il choisit pour cette ambassade son premier vizir[1], qui partit avec une suite conforme à sa dignité, et fit toute la diligence possible. Quand il fut près de Samarcande, Schahzenan, averti de son arrivée, alla au-devant de lui avec les principaux seigneurs de sa cour, qui, pour faire plus d'honneur au ministre du sultan, s'étaient tous habillés magnifiquement. Le roi de Tartarie le reçut avec de grandes démonstrations de joie, et lui demanda d'abord des nouvelles du sultan son frère. Le vizir satisfit sa curiosité; après quoi il exposa le sujet de son ambassade. Schahzenan en fut touché: «Sage vizir, dit-il, le sultan mon frère me fait trop d'honneur, et il ne pouvait rien me proposer qui me fût plus agréable. S'il souhaite de me voir, je suis pressé de la même envie: le temps, qui n'a point diminué son amitié, n'a point affaibli la mienne. Mon royaume est tranquille, et je ne veux que dix jours pour me mettre en état de partir avec vous. Ainsi il n'est pas nécessaire que vous entriez dans la ville pour si peu de temps. Je vous prie de vous arrêter dans cet endroit et d'y faire dresser vos tentes. Je vais ordonner qu'on vous apporte des rafraîchissements en abondance, pour vous et pour toutes les personnes de votre suite.» Cela fut exécuté sur-le-champ: le roi fut à peine rentré dans Samarcande, que le vizir vit arriver une prodigieuse quantité de toutes sortes de provisions, accompagnées de régals et de présents d'un très-grand prix.

Cependant Schahzenan, se disposant à partir, régla les affaires les plus pressantes, établit un conseil pour gouverner son royaume pendant son absence, et mit à la tête de ce conseil un ministre dont la sagesse lui était connue et en qui il avait une entière confiance. Au bout de dix jours, ses équipages étant prêts, il dit adieu à la reine sa femme, sortit sur le soir de Samarcande, et, suivi des officiers qui devaient être du voyage, il se rendit au pavillon royal qu'il avait fait dresser auprès des tentes du vizir. Il s'entretint avec cet ambassadeur jusqu'à minuit. Alors, voulant encore une fois embrasser la reine, qu'il aimait beaucoup, il retourna seul dans son palais. Il alla droit à l'appartement de cette princesse, qui, ne s'attendant pas à le revoir, avait reçu dans son lit un des derniers officiers de sa maison. Il y avait déjà longtemps qu'ils étaient couchés et ils dormaient d'un profond sommeil.

Le roi entra sans bruit, se faisant un plaisir de surprendre par son retour une épouse dont il se croyait tendrement aimé. Mais quelle fut sa surprise, lorsqu'à la clarté des flambeaux, qui ne s'éteignent jamais la nuit dans les appartements des princes et des princesses, il aperçut un homme dans ses bras! Il demeura immobile durant quelques moments, ne sachant s'il devait croire ce qu'il voyait. Mais n'en pouvant douter: «Quoi! dit-il en lui-même, je suis à peine hors de mon palais, je suis encore sous les murs de Samarcande, et l'on m'ose outrager! Ah! perfide, votre crime ne sera pas impuni! Comme roi, je dois punir les forfaits qui se commettent dans mes états; comme époux offensé, il faut que je vous immole à mon juste ressentiment.» Enfin ce malheureux prince, cédant à son premier transport, tira son sabre, s'approcha du lit, et d'un seul coup fit passer les coupables du sommeil à la mort. Ensuite, les prenant l'un après l'autre, il les jeta par une fenêtre, dans le fossé dont le palais était environné.

S'étant vengé de cette sorte, il sortit de la ville, comme il y était venu, et se retira sous son pavillon. Il n'y fut pas plus tôt arrivé, que, sans parler à personne de ce qu'il venait de faire, il ordonna de plier les tentes et de partir. Tout fut bientôt prêt, et il n'était pas jour encore, qu'on se mit en marche au son des timbales et de plusieurs autres instruments qui inspiraient de la joie à tout le monde, hormis au roi. Ce prince, toujours occupé de l'infidélité de la reine, était en proie à une affreuse mélancolie, qui ne le quitta point pendant tout le voyage.

Lorsqu'il fut près de la capitale des Indes, il vit venir au- devant de lui le sultan[2] Schahriar avec toute sa cour. Quelle joie pour ces princes de se revoir! Ils mirent tous deux pied à terre pour s'embrasser; et, après s'être donné mille marques de tendresse, ils remontèrent à cheval, et entrèrent dans la ville aux acclamations d'une foule innombrable de peuple. Le sultan conduisit le roi son frère jusqu'au palais qu'il lui avait fait préparer: ce palais communiquait au sien par un même jardin; il était d'autant plus magnifique, qu'il était consacré aux fêtes et aux divertissements de la cour; et on en avait encore augmenté la magnificence par de nouveaux ameublements.

Schahriar quitta d'abord le roi de Tartarie, pour lui donner le temps d'entrer au bain et de changer d'habit; mais dès qu'il sut qu'il en était sorti, il vint le retrouver. Ils s'assirent sur un sofa, et comme les courtisans se tenaient éloignés par respect, ces deux princes commencèrent à s'entretenir de tout ce que deux frères, encore plus unis par l'amitié que par le sang, ont à se dire après une longue absence. L'heure du souper étant venue, ils mangèrent ensemble; et après le repas, ils reprirent leur entretien, qui dura jusqu'à ce que Schahriar, s'apercevant que la nuit était fort avancée, se retira pour laisser reposer son frère.

L'infortuné Schahzenan se coucha; mais si la présence du sultan son frère avait été capable de suspendre pour quelque temps ses chagrins, ils se réveillèrent alors avec violence; au lieu de goûter le repos dont il avait besoin, il ne fit que rappeler dans sa mémoire les plus cruelles réflexions; toutes les circonstances de l'infidélité de la reine se présentaient si vivement à son imagination, qu'il en était hors de lui-même. Enfin, ne pouvant dormir, il se leva; et se livrant tout entier à des pensées si affligeantes, il parut sur son visage une impression de tristesse que le sultan ne manqua pas de remarquer: «Qu'a donc le roi de Tartarie? disait-il; qui peut causer ce chagrin que je lui vois? Aurait-il sujet de se plaindre de la réception que je lui ai faite? Non: je l'ai reçu comme un frère que j'aime, et je n'ai rien là-dessus à me reprocher. Peut-être se voit-il à regret éloigné de ses états ou de la reine sa femme. Ah! si c'est cela qui l'afflige, il faut que je lui fasse incessamment les présents que je lui destine, afin qu'il puisse partir quand il lui plaira, pour s'en retourner à Samarcande.» Effectivement, dès le lendemain il lui envoya une partie de ces présents, qui étaient composés de tout ce que les Indes produisent de plus rare, de plus riche et de plus singulier. Il ne laissait pas néanmoins d'essayer de le divertir tous les jours par de nouveaux plaisirs; mais les fêtes les plus agréables, au lieu de le réjouir, ne faisaient qu'irriter ses chagrins.

Un jour Schahriar ayant ordonné une grande chasse à deux journées de sa capitale, dans un pays où il y avait particulièrement beaucoup de cerfs, Schahzenan le pria de le dispenser de l'accompagner, en lui disant que l'état de sa santé ne lui permettait pas d'être de la partie. Le sultan ne voulut pas le contraindre, le laissa en liberté et partit avec toute sa cour pour aller prendre ce divertissement. Après son départ, le roi de la Grande Tartarie, se voyant seul, s'enferma dans son appartement. Il s'assit à une fenêtre qui avait vue sur le jardin. Ce beau lieu et le ramage d'une infinité d'oiseaux qui y faisaient leur retraite, lui auraient donné du plaisir, s'il eût été capable d'en ressentir; mais, toujours déchiré par le souvenir funeste de l'action infâme de la reine, il arrêtait moins souvent ses yeux sur le jardin, qu'il ne les levait au ciel pour se plaindre de son malheureux sort.

Néanmoins, quelque occupé qu'il fût de ses ennuis, il ne laissa pas d'apercevoir un objet qui attira toute son attention. Une porte secrète du palais du sultan s'ouvrit tout à coup, et il en sortit vingt femmes, au milieu desquelles marchait la sultane[3] d'un air qui la faisait aisément distinguer. Cette princesse, croyant que le roi de la Grande Tartarie était aussi à la chasse, s'avança avec fermeté jusque sous les fenêtres de l'appartement de ce prince, qui, voulant par curiosité l'observer, se plaça de manière qu'il pouvait tout voir sans être vu. Il remarqua que les personnes qui accompagnaient la sultane, pour bannir toute contrainte, se découvrirent le visage qu'elles avaient eu couvert jusqu'alors, et quittèrent de longs habits qu'elles portaient par- dessus d'autres plus courts. Mais il fut dans un extrême étonnement de voir que dans cette compagnie, qui lui avait semblé toute composée de femmes, il y avait dix noirs, qui prirent chacun leur maîtresse. La sultane, de son côté, ne demeura pas longtemps sans amant; elle frappa des mains en criant: Masoud! Masoud! et aussitôt un autre noir descendit du haut d'un arbre, et courut à elle avec beaucoup d'empressement.

La pudeur ne me permet pas de raconter tout ce qui se passa entre ces femmes et ces noirs, et c'est un détail qu'il n'est pas besoin de faire; il suffit de dire que Schahzenan en vit assez pour juger que son frère n'était pas moins à plaindre que lui. Les plaisirs de cette troupe amoureuse durèrent jusqu'à minuit. Ils se baignèrent tous ensemble dans une grande pièce d'eau qui faisait un des plus beaux ornements du jardin; après quoi, ayant repris leurs habits, ils rentrèrent par la porte secrète dans le palais du sultan; et Masoud, qui était venu de dehors par-dessus la muraille du jardin, s'en retourna par le même endroit.

Comme toutes ces choses s'étaient passées sous les yeux du roi de la Grande Tartarie, elles lui donnèrent lieu de faire une infinité de réflexions: «Que j'avais peu raison, disait-il, de croire que mon malheur était si singulier! C'est sans doute l'inévitable destinée de tous les maris, puisque le sultan mon frère, le souverain de tant d'états, le plus grand prince du monde, n'a pu l'éviter. Cela étant, quelle faiblesse de me laisser consumer de chagrin! C'en est fait: le souvenir d'un malheur si commun ne troublera plus désormais le repos de ma vie.» En effet, dès ce moment il cessa de s'affliger; et comme il n'avait pas voulu souper qu'il n'eût vu toute la scène qui venait de se jouer sous ses fenêtres, il fit servir alors, mangea de meilleur appétit qu'il n'avait fait depuis son départ de Samarcande, et entendit même avec quelque plaisir un concert agréable de voix et d'instruments dont on accompagna le repas.

Les jours suivants il fut de très-bonne humeur; et lorsqu'il sut que le sultan était de retour, il alla au-devant de lui, et lui fit son compliment d'un air enjoué. Schahriar d'abord ne prit pas garde à ce changement; il ne songea qu'à se plaindre obligeamment de ce que ce prince avait refusé de l'accompagner à la chasse; et sans lui donner le temps de répondre à ses reproches, il lui parla du grand nombre de cerfs et d'autres animaux qu'il avait pris, et enfin du plaisir qu'il avait eu. Schahzenan, après l'avoir écouté avec attention, prit la parole à son tour. Comme il n'avait plus de chagrin qui l'empêchât de faire paraître combien il avait d'esprit, il dit mille choses agréables et plaisantes.

Le sultan, qui s'était attendu à le retrouver dans le même état où il l'avait laissé, fut ravi de le voir si gai: «Mon frère, lui dit-il, je rends grâces au ciel de l'heureux changement qu'il a produit en vous pendant mon absence: j'en ai une véritable joie; mais j'ai une prière à vous faire, et je vous conjure de m'accorder ce que je vais vous demander. - Que pourrais-je vous refuser? répondit le roi de Tartarie. Vous pouvez tout sur Schahzenan. Parlez; je suis dans l'impatience de savoir ce que vous souhaitez de moi. - Depuis que vous êtes dans ma cour, reprit Schahriar, je vous ai vu plongé dans une noire mélancolie, que j'ai vainement tenté de dissiper par toutes sortes de divertissements. Je me suis imaginé que votre chagrin venait de ce que vous étiez éloigné de vos états; j'ai cru même que l'amour y avait beaucoup de part, et que la reine de Samarcande, que vous avez dû choisir d'une beauté achevée, en était peut-être la cause. Je ne sais si je me suis trompé dans ma conjecture; mais je vous avoue que c'est particulièrement pour cette raison que je n'ai pas voulu vous importuner là-dessus, de peur de vous déplaire. Cependant, sans que j'y aie contribué en aucune manière, je vous trouve à mon retour de la meilleure humeur du monde et l'esprit entièrement dégagé de cette noire vapeur qui en troublait tout l'enjouement: dites-moi, de grâce, pourquoi vous étiez si triste, et pourquoi vous ne l'êtes plus.»

À ce discours, le roi de la Grande Tartarie demeura quelque temps rêveur, comme s'il eût cherché ce qu'il avait à y répondre. Enfin il repartit dans ces termes: «Vous êtes mon sultan et mon maître; mais dispensez-moi, je vous supplie, de vous donner la satisfaction que vous me demandez. - Non, mon frère, répliqua le sultan; il faut que vous me l'accordiez: je la souhaite, ne me la refusez pas.» Schahzenan ne put résister aux instances de Schahriar: «Hé bien! mon frère, lui dit-il, je vais vous satisfaire, puisque vous me le commandez.» Alors il lui raconta l'infidélité de la reine de Samarcande; et lorsqu'il en eut achevé le récit: «Voilà, poursuivit-il, le sujet de ma tristesse; jugez si j'avais tort de m'y abandonner. - Ô mon frère! s'écria le sultan d'un ton qui marquait combien il entrait dans le ressentiment du roi de Tartarie, quelle horrible histoire venez- vous de me raconter! Avec quelle impatience je l'ai écoutée jusqu'au bout! Je vous loue d'avoir puni les traîtres qui vous ont fait un outrage si sensible. On ne saurait vous reprocher cette action: elle est juste; et pour moi, j'avouerai qu'à votre place j'aurais eu peut-être moins de modération que vous: je ne me serais pas contenté d'ôter la vie à une seule femme; je crois que j'en aurais sacrifié plus de mille à ma rage. Je ne suis pas étonné de vos chagrins: la cause en était trop vive et trop mortifiante pour n'y pas succomber. Ô ciel, quelle aventure! Non, je crois qu'il n'en est jamais arrivé de semblable à personne qu'à vous. Mais enfin il faut louer Dieu de ce qu'il vous a donné de la consolation; et comme je ne doute pas qu'elle ne soit bien fondée, ayez encore la complaisance de m'en instruire, et faites-moi la confidence entière.»

Schahzenan fit plus de difficulté sur ce point que sur le précédent, à cause de l'intérêt que son frère y avait; mais il fallut céder à ses nouvelles instances: «Je vais donc vous obéir, lui dit-il, puisque vous le voulez absolument. Je crains que mon obéissance ne vous cause plus de chagrins que je n'en ai eu; mais vous ne devez vous en prendre qu'à vous-même, puisque c'est vous qui me forcez à vous révéler une chose que je voudrais ensevelir dans un éternel oubli. - Ce que vous me dites, interrompit Schahriar, ne fait qu'irriter ma curiosité; hâtez-vous de me découvrir ce secret, de quelque nature qu'il puisse être.» Le roi de Tartarie, ne pouvant plus s'en défendre, fit alors le détail de tout ce qu'il avait vu du déguisement des noirs, de l'emportement de la sultane et de ses femmes, et il n'oublia pas Masoud: «Après avoir été témoin de ces infamies, continua-t-il, je pensai que toutes les femmes y étaient naturellement portées, et qu'elles ne pouvaient résister à leur penchant. Prévenu de cette opinion, il me parut que c'était une grande faiblesse à un homme d'attacher son repos à leur fidélité. Cette réflexion m'en fit faire beaucoup d'autres; et enfin je jugeai que je ne pouvais prendre un meilleur parti que de me consoler. Il m'en a coûté quelques efforts; mais j'en suis venu à bout; et si vous m'en croyez, vous suivrez mon exemple.»

Quoique ce conseil fût judicieux, le sultan ne put le goûter. Il entra même en fureur: «Quoi! dit-il, la sultane des Indes est capable de se prostituer d'une manière si indigne! Non, mon frère, ajouta-t-il, je ne puis croire ce que vous me dites, si je ne le vois de mes propres yeux. Il faut que les vôtres vous aient trompé; la chose est assez importante pour mériter que j'en sois assuré par moi-même. - Mon frère, répondit Schahzenan, si vous voulez en être témoin, cela n'est pas fort difficile: vous n'avez qu'à faire une nouvelle partie de chasse; quand nous serons hors de la ville avec votre cour et la mienne, nous nous arrêterons sous nos pavillons, et la nuit nous reviendrons tous deux seuls dans mon appartement. Je suis assuré que le lendemain vous verrez ce que j'ai vu.» Le sultan approuva le stratagème, et ordonna aussitôt une nouvelle chasse; de sorte que dès le même jour, les pavillons furent dressés au lieu désigné.

Le jour suivant les deux princes partirent avec toute leur suite. Ils arrivèrent où ils devaient camper, et ils y demeurèrent jusqu'à la nuit. Alors Schahriar appela son grand vizir, et, sans lui découvrir son dessein, lui commanda de tenir sa place pendant son absence, et de ne pas permettre que personne sortît du camp, pour quelque sujet que ce pût être. D'abord qu'il eut donné cet ordre, le roi de la Grande Tartarie et lui montèrent à cheval, passèrent incognito au travers du camp, rentrèrent dans la ville et se rendirent au palais qu'occupait Schahzenan. Ils se couchèrent; et le lendemain, de bon matin, ils s'allèrent placer à la fenêtre d'où le roi de Tartarie avait vu la scène des noirs. Ils jouirent quelque temps de la fraîcheur; car le soleil n'était pas encore levé; et en s'entretenant, ils jetaient souvent les yeux du côté de la porte secrète. Elle s'ouvrit enfin; et, pour dire le reste en peu de mots, la sultane parut avec ses femmes et les dix noirs déguisés; elle appela Masoud; et le sultan en vit plus qu'il n'en fallait pour être pleinement convaincu de sa honte et de son malheur: «Ô Dieu! s'écria-t-il, quelle indignité! quelle horreur! L'épouse d'un souverain tel que moi peut-elle être capable de cette infamie? Après cela quel prince osera se vanter d'être parfaitement heureux? Ah! mon frère, poursuivit-il en embrassant le roi de Tartarie, renonçons tous deux au monde; la bonne foi en est bannie: s'il flatte d'un côté, il trahit de l'autre. Abandonnons nos états et tout l'éclat qui nous environne. Allons dans des royaumes étrangers traîner une vie obscure et cacher notre infortune.» Schahzenan n'approuvait pas cette résolution; mais il n'osa la combattre dans l'emportement où il voyait Schahriar.»Mon frère, lui dit-il, je n'ai pas d'autre volonté que la vôtre; je suis prêt à vous suivre partout où il vous plaira; mais promettez-moi que nous reviendrons, si nous pouvons rencontrer quelqu'un qui soit plus malheureux que nous. - Je vous le promets, répondit le sultan; mais je doute fort que nous trouvions personne qui le puisse être. - Je ne suis pas de votre sentiment là-dessus, répliqua le roi de Tartarie; peut-être même ne voyagerons-nous pas longtemps.» En disant cela, ils sortirent secrètement du palais, et prirent un autre chemin que celui par où ils étaient venus. Ils marchèrent tant qu'ils eurent du jour assez pour se conduire, et passèrent la première nuit sous des arbres. S'étant levés dès le point du jour, ils continuèrent leur marche jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à une belle prairie sur le bord de la mer, où il y avait, d'espace en espace, de grands arbres fort touffus. Ils s'assirent sous un de ces arbres pour se délasser et pour y prendre le frais. L'infidélité des princesses leurs femmes fit le sujet de leur conversation. Il n'y avait pas longtemps qu'ils s'entretenaient, lorsqu'ils entendirent assez près d'eux un bruit horrible du côté de la mer, et des cris effroyables qui les remplirent de crainte: alors la mer s'ouvrit, et il s'en éleva comme une grosse colonne noire qui semblait s'aller perdre dans les nues. Cet objet redoubla leur frayeur; ils se levèrent promptement, et montèrent au haut de l'arbre qui leur parut le plus propre à les cacher. Ils y furent à peine montés, que, regardant vers l'endroit d'où le bruit partait et où la mer s'était entr'ouverte, ils remarquèrent que la colonne noire s'avançait vers le rivage en fendant l'eau. Ils ne purent dans le moment démêler ce que ce pouvait être; mais ils en furent bientôt éclaircis.

C'était un de ces génies[4] qui sont malins, malfaisants, et ennemis mortels des hommes: il était noir et hideux, avait la forme d'un géant d'une hauteur prodigieuse, et portait sur sa tête une grande caisse de verre, fermée à quatre serrures d'acier fin. Il entra dans la prairie avec cette charge, qu'il vint poser justement au pied de l'arbre où étaient les deux princes, qui, connaissant l'extrême péril où ils se trouvaient, se crurent perdus.

Cependant le génie s'assit auprès de la caisse; et l'ayant ouverte avec quatre clefs qui étaient attachées à sa ceinture, il en sortit aussitôt une dame très-richement habillée, d'une taille majestueuse et d'une beauté parfaite. Le monstre la fit asseoir à ses côtés; et la regardant amoureusement: «Dame, dit-il, la plus accomplie de toutes les dames qui sont admirées pour leur beauté, charmante personne, vous que j'ai enlevée le jour de vos noces, et que j'ai toujours aimée depuis si constamment, vous voudrez bien que je dorme quelques moments près de vous; le sommeil, dont je me sens accablé, m'a fait venir en cet endroit pour prendre un peu de repos.» En disant cela, il laissa tomber sa grosse tête sur les genoux de la dame; ensuite, ayant allongé ses pieds, qui s'étendaient jusqu'à la mer, il ne tarda pas à s'endormir, et il ronfla bientôt de manière qu'il fit retentir le rivage.

La dame alors leva la vue par hasard, et apercevant les princes au haut de l'arbre, elle leur fit signe de la main de descendre sans faire de bruit. Leur frayeur fut extrême quand ils se virent découverts. Ils supplièrent la dame, par d'autres signes, de les dispenser de lui obéir; mais elle, après avoir ôté doucement de dessus ses genoux la tête du génie, et l'avoir posée légèrement à terre, se leva et leur dit d'un ton de voix bas, mais animé: «Descendez, il faut absolument que vous veniez à moi.» Ils voulurent vainement lui faire comprendre encore par leurs gestes qu'ils craignaient le génie.» Descendez donc, leur répliqua-t-elle sur le même ton; si vous ne vous hâtez de m'obéir, je vais l'éveiller, et je lui demanderai moi-même votre mort.»

Ces paroles intimidèrent tellement les princes, qu'ils commencèrent à descendre avec toutes les précautions possibles pour ne pas éveiller le génie. Lorsqu'ils furent en bas, la dame les prit par la main; et, s'étant un peu éloignée avec eux sous les arbres, elle leur fit librement une proposition très-vive; ils la rejetèrent d'abord; mais elle les obligea, par de nouvelles menaces, à l'accepter. Après qu'elle eut obtenu d'eux ce qu'elle souhaitait, ayant remarqué qu'ils avaient chacun une bague au doigt, elle les leur demanda. Sitôt qu'elle les eut entre les mains, elle alla prendre une boîte du paquet où était sa toilette; elle en tira un fil garni d'autres bagues de toutes sortes de façons, et le leur montrant: «Savez-vous bien, dit-elle, ce que signifient ces joyaux? - Non, répondirent-ils; mais il ne tiendra qu'à vous de nous l'apprendre. - Ce sont, reprit-elle, les bagues de tous les hommes à qui j'ai fait part de mes faveurs; il y en a quatre-vingt-dix-huit bien comptées, que je garde pour me souvenir d'eux. Je vous ai demandé les vôtres pour la même raison, et afin d'avoir la centaine accomplie: voilà donc, continua-t-elle, cent amants que j'ai eus jusqu'à ce jour, malgré la vigilance et les précautions de ce vilain génie qui ne me quitte pas. Il a beau m'enfermer dans cette caisse de verre, et me tenir cachée au fond de la mer, je ne laisse pas de tromper ses soins. Vous voyez par là que quand une femme a formé un projet, il n'y a point de mari ni d'amant qui puisse en empêcher l'exécution. Les hommes feraient mieux de ne pas contraindre les femmes; ce serait le moyen de les rendre sages.» La dame, leur ayant parlé de la sorte, passa leurs bagues dans le même fil où étaient enfilées les autres. Elle s'assit ensuite comme auparavant, souleva la tête du génie, qui ne se réveilla point, la remit sur ses genoux, et fit signe aux princes de se retirer.

Ils reprirent le chemin par où ils étaient venus; et lorsqu'ils eurent perdu de vue la dame et le génie, Schahriar dit à Schahzenan: «Hé bien! mon frère, que pensez-vous de l'aventure qui vient de nous arriver? Le génie n'a-t-il pas une maîtresse bien fidèle? Et ne convenez-vous pas que rien n'est égal à la malice des femmes? - Oui, mon frère, répondit le roi de la Grande Tartarie. Et vous devez aussi demeurer d'accord que le génie est plus à plaindre et plus malheureux que nous. C'est pourquoi, puisque nous avons trouvé ce que nous cherchions, retournons dans nos états, et que cela ne nous empêche pas de nous marier. Pour moi, je sais par quel moyen je prétends que la foi qui m'est due me soit inviolablement conservée. Je ne veux pas m'expliquer présentement là-dessus; mais vous en apprendrez un jour des nouvelles, et je suis sûr que vous suivrez mon exemple.» Le sultan fut de l'avis de son frère; et continuant tous deux de marcher, ils arrivèrent au camp sur la fin de la nuit du troisième jour qu'ils étaient partis.

La nouvelle du retour du sultan s'y étant répandue, les courtisans se rendirent de grand matin devant son pavillon. Il les fit entrer, les reçut d'un air plus riant qu'à l'ordinaire, et leur fit à tous des gratifications. Après quoi, leur ayant déclaré qu'il ne voulait pas aller plus loin, il leur commanda de monter à cheval, et il retourna bientôt à son palais.

À peine fut-il arrivé, qu'il courut à l'appartement de la sultane. Il la fit lier devant lui, et la livra à son grand vizir, avec ordre de la faire étrangler; ce que ce ministre exécuta, sans s'informer quel crime elle avait commis. Le prince irrité n'en demeura pas là: il coupa la tête de sa propre main à toutes les femmes de la sultane. Après ce rigoureux châtiment, persuadé qu'il n'y avait pas une femme sage, pour prévenir les infidélités de celles qu'il prendrait à l'avenir, il résolut d'en épouser une chaque nuit, et de la faire étrangler le lendemain. S'étant imposé cette loi cruelle, il jura qu'il l'observerait immédiatement après le départ du roi de Tartarie, qui prit bientôt congé de lui, et se mit en chemin, chargé de présents magnifiques.

Schahzenan étant parti, Schahriar ne manqua pas d'ordonner à son grand vizir de lui amener la fille d'un de ses généraux d'armée. Le vizir obéit. Le sultan coucha avec elle; et le lendemain, en la lui remettant entre les mains pour la faire mourir, il lui commanda de lui en chercher une autre pour la nuit suivante. Quelque répugnance qu'eût le vizir à exécuter de semblables ordres, comme il devait au sultan son maître une obéissance aveugle, il était obligé de s'y soumettre. Il lui mena donc la fille d'un officier subalterne, qu'on fit aussi mourir le lendemain. Après celle-là, ce fut la fille d'un bourgeois de la capitale; et enfin, chaque jour c'était une fille mariée et une femme morte.

Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation générale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des lamentations: ici c'était un père en pleurs qui se désespérait de la perte de sa fille; et là c'étaient de tendres mères, qui, craignant pour les leurs la même destinée, faisaient par avance retentir l'air de leurs gémissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le sultan s'était attirées jusqu'alors, tous ses sujets ne faisaient plus que des imprécations contre lui.

Le grand vizir, qui, comme on l'a déjà dit, était malgré lui le ministre d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont l'aînée s'appelait Scheherazade, et la cadette Dinarzade.

Cette dernière ne manquait pas de mérite; mais l'autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l'esprit infiniment, avec une pénétration admirable. Elle avait beaucoup de lecture et une mémoire si prodigieuse, que rien ne lui avait échappé de tout ce qu'elle avait lu. Elle s'était heureusement appliquée à la philosophie, à la médecine, à l'histoire et aux arts; et elle faisait des vers mieux que les poètes les plus célèbres de son temps. Outre cela, elle était pourvue d'une beauté extraordinaire; et une vertu trèssolide couronnait toutes ses belles qualités.

Le vizir aimait passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit: «Mon père, j'ai une grâce à vous demander; je vous supplie très- humblement de me l'accorder. - Je ne vous la refuse pas, répondit- il, pourvu qu'elle soit juste et raisonnable. - Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne peut l'être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige à vous la demander. J'ai dessein d'arrêter le cours de cette barbarie que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d'une manière si funeste. - Votre intention est fort louable, ma fille, dit le vizir; mais le mal auquel vous voulez remédier me paraît sans remède. Comment prétendez-vous en venir à bout? - Mon père, repartit Scheherazade, puisque par votre entremise le sultan célèbre chaque jour un nouveau mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour moi, de me procurer l'honneur de sa couche.» Le vizir ne put entendre ce discours sans horreur: «Ô Dieu! interrompit-il avec transport. Avez-vous perdu l'esprit, ma fille? Pouvez-vous me faire une prière si dangereuse? Vous savez que le sultan a fait serment sur son âme de ne coucher qu'une seule nuit avec la même femme et de lui faire ôter la vie le lendemain, et vous voulez que je lui propose de vous épouser? Songez-vous bien à quoi vous expose votre zèle indiscret? - Oui, mon père, répondit cette vertueuse fille, je connais tout le danger que je cours, et il ne saurait m'épouvanter. Si je péris, ma mort sera glorieuse; et si je réussis dans mon entreprise, je rendrai à ma patrie un service important. - Non, dit le vizir, quoi que vous puissiez me représenter, pour m'intéresser à vous permettre de vous jeter dans cet affreux péril, ne vous imaginez pas que j'y consente. Quand le sultan m'ordonnera de vous enfoncer le poignard dans le sein, hélas! il faudra bien que je lui obéisse: quel triste emploi pour un père! Ah! si vous ne craignez point la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma main teinte de votre sang. - Encore une fois, mon père, dit Scheherazade, accordez-moi la grâce que je vous demande. - Votre opiniâtreté, repartit le vizir, excite ma colère. Pourquoi vouloir vous-même courir à votre perte? Qui ne prévoit pas la fin d'une entreprise dangereuse n'en saurait sortir heureusement. Je crains qu'il ne vous arrive ce qui arriva à l'âne, qui était bien, et qui ne put s'y tenir. - Quel malheur arriva-t-il à cet âne? reprit Scheherazade. - Je vais vous le dire, répondit le vizir; écoutez-moi:

FABLE.

L'ÂNE, LE BOEUF ET LE LABOUREUR. «Un marchand très-riche avait plusieurs maisons à la campagne, où il faisait nourrir une grande quantité de toute sorte de bétail. Il se retira avec sa femme et ses enfants à une de ses terres, pour la faire valoir par lui-même. Il avait le don d'entendre le langage des bêtes; mais avec cette condition, qu'il ne pouvait l'interpréter à personne, sans s'exposer à perdre la vie; ce qui l'empêchait de communiquer les choses qu'il avait apprises par le moyen de ce don.

«Il y avait à une même auge un boeuf et un âne. Un jour qu'il était assis près d'eux, et qu'il se divertissait à voir jouer devant lui ses enfants, il entendit que le boeuf disait à l'âne: «L'Éveillé, que je te trouve heureux, quand je considère le repos dont tu jouis, et le peu de travail qu'on exige de toi! Un homme te panse avec soin, te lave, te donne de l'orge bien criblée, et de l'eau fraîche et nette. Ta plus grande peine est de porter le marchand notre maître, lorsqu'il a quelque petit voyage à faire. Sans cela, toute ta vie se passerait dans l'oisiveté. La manière dont on me traite est bien différente, et ma condition est aussi malheureuse que la tienne est agréable: il est à peine minuit qu'on m'attache à une charrue que l'on me fait traîner tout le long du jour en fendant la terre; ce qui me fatigue à un point, que les forces me manquent quelquefois. D'ailleurs, le laboureur, qui est toujours derrière moi, ne cesse de me frapper. À force de tirer la charrue, j'ai le cou tout écorché. Enfin, après avoir travaillé depuis le matin jusqu'au soir, quand je suis de retour, on me donne à manger de méchantes fèves sèches, dont on ne s'est pas mis en peine d'ôter la terre, ou d'autres choses qui ne valent pas mieux. Pour comble de misère, lorsque je me suis repu d'un mets si peu appétissant, je suis obligé de passer la nuit couché dans mon ordure. Tu vois donc que j'ai raison d'envier ton sort.»

«L'âne n'interrompit pas le boeuf; il lui laissa dire tout ce qu'il voulut; mais quand il eut achevé de parler: «Vous ne démentez pas, lui dit-il, le nom d'idiot qu'on vous a donné; vous êtes trop simple, vous vous laissez mener comme l'on veut, et vous ne pouvez prendre une bonne résolution. Cependant quel avantage vous revient-il de toutes les indignités que vous souffrez? Vous vous tuez vous-même pour le repos, le plaisir et le profit de ceux qui ne vous en savent point de gré: on ne vous traiterait pas de la sorte, si vous aviez autant de courage que de force. Lorsqu'on vient vous attacher à l'auge, que ne faites-vous résistance? Que ne donnez-vous de bons coups de cornes? Que ne marquez-vous votre colère en frappant du pied contre terre? Pourquoi enfin n'inspirez-vous pas la terreur par des beuglements effroyables? La nature vous a donné les moyens de vous faire respecter, et vous ne vous en servez pas. On vous apporte de mauvaises fèves et de mauvaise paille, n'en mangez point; flairez-les seulement et les laissez. Si vous suivez les conseils que je vous donne, vous verrez bientôt un changement dont vous me remercierez.»

«Le boeuf prit en fort bonne part les avis de l'âne, il lui témoigna combien il lui était obligé: «Cher l'Éveillé, ajouta-t- il, je ne manquerai pas de faire tout ce que tu m'as dit, et tu verras de quelle manière je m'en acquitterai.» Ils se turent après cet entretien, dont le marchand ne perdit pas une parole.

«Le lendemain de bon matin, le laboureur vint prendre le boeuf; il l'attacha à la charrue, et le mena au travail ordinaire. Le boeuf, qui n'avait pas oublié le conseil de l'âne, fit fort le méchant ce jour-là; et le soir, lorsque le laboureur, l'ayant ramené à l'auge, voulut l'attacher comme de coutume, le malicieux animal, au lieu de présenter ses cornes de lui-même, se mit à faire le rétif, et à reculer en beuglant; il baissa même ses cornes, comme pour en frapper le laboureur. Il fit enfin tout le manège que l'âne lui avait enseigné. Le jour suivant, le laboureur vint le reprendre pour le ramener au labourage; mais trouvant l'auge encore remplie des fèves et de la paille qu'il y avait mises le soir, et le boeuf couché par terre, les pieds étendus, et haletant d'une étrange façon, il le crut malade; il en eut pitié, et, jugeant qu'il serait inutile de le mener au travail, il alla aussitôt en avertir le marchand.

«Le bon marchand vit bien que les mauvais conseils de l'Éveillé avaient été suivis; et pour le punir comme il le méritait: «Va, dit-il au laboureur, prends l'âne à la place du boeuf, et ne manque pas de lui donner bien de l'exercice.» Le laboureur obéit. L'âne fut obligé de tirer la charrue tout ce jour-là; ce qui le fatigua d'autant plus, qu'il était moins accoutumé à ce travail. Outre cela, il reçut tant de coups de bâton, qu'il ne pouvait se soutenir quand il fut de retour.

«Cependant le boeuf était très-content; il avait mangé tout ce qu'il y avait dans son auge, et s'était reposé toute la journée; il se réjouissait en lui-même d'avoir suivi les conseils de l'Éveillé; il lui donnait mille bénédictions pour le bien qu'il lui avait procuré, et il ne manqua pas de lui en faire un nouveau compliment lorsqu'il le vit arriver. L'âne ne répondit rien au boeuf, tant il avait de dépit d'avoir été si maltraité: «C'est par mon imprudence, se disait-il à lui-même, que je me suis attiré ce malheur; je vivais heureux; tout me riait; j'avais tout ce que je pouvais souhaiter: c'est ma faute si je suis dans ce déplorable état; et si je ne trouve quelque ruse en mon esprit pour m'en tirer, ma perte est certaine.» En disant cela, ses forces se trouvèrent tellement épuisées, qu'il se laissa tomber à demi mort au pied de son auge.»

En cet endroit le grand vizir s'adressant à Scheherazade, lui dit: «Ma fille, vous faites comme cet âne, vous vous exposez à vous perdre par votre fausse prudence. Croyez-moi, demeurez en repos, et ne cherchez point à prévenir votre mort. - Mon père, répondit Scheherazade, l'exemple que vous venez de rapporter n'est pas capable de me faire changer de résolution, et je ne cesserai point de vous importuner, que je n'aie obtenu de vous que vous me présenterez au sultan pour être son épouse.» Le vizir, voyant qu'elle persistait toujours dans sa demande, lui répliqua: «Hé bien! puisque vous ne voulez pas quitter votre obstination, je serai obligé de vous traiter de la même manière que le marchand dont je viens de parler traita sa femme peu de temps après, et voici comment:

«Ce marchand ayant appris que l'âne était dans un état pitoyable, fut curieux de savoir ce qui se passerait entre lui et le boeuf. C'est pourquoi, après le souper, il sortit au clair de la lune, et alla s'asseoir auprès d'eux, accompagné de sa femme. En arrivant, il entendit l'âne qui disait au boeuf: «Compère, dites-moi, je vous prie, ce que vous prétendez faire quand le laboureur vous apportera demain à manger. - Ce que je ferai, répondit le boeuf, je continuerai de faire ce que tu m'as enseigné. Je m'éloignerai d'abord; je présenterai mes cornes comme hier; je ferai le malade, et feindrai d'être aux abois. - Gardez-vous-en bien, interrompit l'âne, ce serait le moyen de vous perdre: car, en arrivant ce soir, j'ai ouï dire au marchand, notre maître, une chose qui m'a fait trembler pour vous. - Hé! qu'avez-vous entendu? dit le boeuf; ne me cachez rien, de grâce, mon cher l'Éveillé. - Notre maître, reprit l'âne, a dit au laboureur ces tristes paroles: «Puisque le boeuf ne mange pas, et qu'il ne peut se soutenir, je veux qu'il soit tué dès demain. Nous ferons, pour l'amour de Dieu, une aumône de sa chair aux pauvres; et quant à sa peau, qui pourra nous être utile, tu la donneras au corroyeur; ne manque donc pas de faire venir le boucher.» Voilà ce que j'avais à vous apprendre, ajouta l'âne; l'intérêt que je prends à votre conservation, et l'amitié que j'ai pour vous, m'obligent à vous en avertir et à vous donner un nouveau conseil: d'abord qu'on vous apportera vos fèves et votre paille, levez-vous, et vous jetez dessus avec avidité; le maître jugera par là que vous êtes guéri, et révoquera, sans doute, votre arrêt de mort; au lieu que si vous en usez autrement, c'est fait de vous.»

«Ce discours produisit l'effet qu'en avait attendu l'âne. Le boeuf en fut étrangement troublé et en beugla d'effroi. Le marchand, qui les avait écoutés tous deux avec beaucoup d'attention, fit alors un si grand éclat de rire, que sa femme en fut très-surprise: «Apprenez-moi, lui dit-elle, pourquoi vous riez si fort, afin que j'en rie avec vous. - Ma femme, lui répondit le marchand, contentez-vous de m'entendre rire. - Non, reprit-elle, j'en veux savoir le sujet. - Je ne puis vous donner cette satisfaction, repartit le mari; sachez seulement que je ris de ce que notre âne vient de dire à notre boeuf; le reste est un secret qu'il ne m'est pas permis de vous révéler. - Et qui vous empêche de me découvrir ce secret? répliqua-t-elle. - Si je vous le disais, répondit-il, apprenez qu'il m'en coûterait la vie. - Vous vous moquez de moi, s'écria la femme; ce que vous me dites ne peut pas être vrai. Si vous ne m'avouez tout à l'heure pourquoi vous avez ri, si vous refusez de m'instruire de ce que l'âne et le boeuf ont dit, je jure, par le grand Dieu qui est au ciel, que nous ne vivrons pas davantage ensemble.»

«En achevant ces mots, elle rentra dans la maison, et se mit dans un coin où elle passa la nuit à pleurer de toute sa force. Le mari coucha seul; et le lendemain, voyant qu'elle ne discontinuait pas de se lamenter: «Vous n'êtes pas sage, lui dit-il, de vous affliger de la sorte; la chose n'en vaut pas la peine; et il vous est aussi peu important de la savoir, qu'il m'importe beaucoup, à moi, de la tenir secrète. N'y pensez donc plus, je vous en conjure. - J'y pense si bien encore, répondit la femme, que je ne cesserai pas de pleurer, que vous n'ayez satisfait ma curiosité. - Mais je vous dis fort sérieusement, répliqua-t-il, qu'il m'en coûtera la vie si je cède à vos indiscrètes instances. - Qu'il en arrive tout ce qu'il plaira à Dieu, repartit-elle, je n'en démordrai pas. - Je vois bien, reprit le marchand, qu'il n'y a pas moyen de vous faire entendre raison; et comme je prévois que vous vous ferez mourir vous-même par votre opiniâtreté, je vais appeler vos enfants, afin qu'ils aient la consolation de vous voir avant que vous mouriez.» Il fit venir ses enfants, et envoya chercher aussi le père, la mère et les parents de la femme. Lorsqu'ils furent assemblés, et qu'il leur eut expliqué de quoi il était question, ils employèrent leur éloquence à faire comprendre à la femme qu'elle avait tort de ne vouloir pas revenir de son entêtement; mais elle les rebuta tous, et dit qu'elle mourrait plutôt que de céder en cela à son mari. Le père et la mère eurent beau lui parler en particulier, et lui représenter que la chose qu'elle souhaitait d'apprendre ne lui était d'aucune importance, ils ne gagnèrent rien sur son esprit, ni par leur autorité, ni par leurs discours. Quand ses enfants virent qu'elle s'obstinait à rejeter toujours les bonnes raisons dont on combattait son opiniâtreté, ils se mirent à pleurer amèrement. Le marchand lui- même ne savait plus où il en était. Assis seul auprès de la porte de sa maison, il délibérait déjà s'il sacrifierait sa vie pour sauver celle de sa femme qu'il aimait beaucoup.

«Or, ma fille, continua le vizir en parlant toujours à Scheherazade, ce marchand avait cinquante poules et un coq, avec un chien qui faisait bonne garde. Pendant qu'il était assis, comme je l'ai dit, et qu'il rêvait profondément au parti qu'il devait prendre, il vit le chien courir vers le coq qui s'était jeté sur une poule, et il entendit qu'il lui parla dans ces termes: «Ô coq! Dieu ne permettra pas que tu vives encore longtemps! N'as-tu pas honte de faire aujourd'hui ce que tu fais?» Le coq monta sur ses ergots, et se tournant du côté du chien: «Pourquoi, répondit-il fièrement, cela me serait-il défendu aujourd'hui plutôt que les autres jours? - «Puisque tu l'ignores, répliqua le chien, apprends que notre maître est aujourd'hui dans un grand deuil. Sa femme veut qu'il lui révèle un secret qui est de telle nature, qu'il perdra la vie s'il le lui découvre. Les choses sont en cet état; et il est à craindre qu'il n'ait pas assez de fermeté pour résister à l'obstination de sa femme; car il l'aime, et il est touché des larmes qu'elle répand sans cesse. Il va peut-être périr; nous en sommes tous alarmés dans ce logis. Toi seul, insultant à notre tristesse, tu as l'impudence de te divertir avec tes poules.»

«Le coq repartit de cette sorte à la réprimande du chien: «Que notre maître est insensé! il n'a qu'une femme, et il n'en peut venir à bout, pendant que j'en ai cinquante qui ne font que ce que je veux. Qu'il rappelle sa raison, il trouvera bientôt moyen de sortir de l'embarras où il est. - Hé! que veux-tu qu'il fasse? dit le chien. - Qu'il entre dans la chambre où est sa femme, répondit le coq; et qu'après s'être enfermé avec elle, il prenne un bon bâton, et lui en donne mille coups; je mets en fait qu'elle sera sage après cela, et qu'elle ne le pressera plus de lui dire ce qu'il ne doit pas lui révéler.» Le marchand n'eut pas sitôt entendu ce que le coq venait de dire, qu'il se leva de sa place, prit un gros bâton, alla trouver sa femme qui pleurait encore, s'enferma avec elle, et la battit si bien, qu'elle ne put s'empêcher de crier: «C'est assez, mon mari, c'est assez, laissez- moi; je ne vous demanderai plus rien.» À ces paroles, et voyant qu'elle se repentait d'avoir été curieuse si mal à propos, il cessa de la maltraiter; il ouvrit la porte, toute la parenté entra, se réjouit de trouver la femme revenue de son entêtement, et fit compliment au mari sur l'heureux expédient dont il s'était servi pour la mettre à la raison. Ma fille, ajouta le grand vizir, vous mériteriez d'être traitée de la même manière que la femme de ce marchand.»

«Mon père, dit alors Scheherazade, de grâce, ne trouvez point mauvais que je persiste dans mes sentiments. L'histoire de cette femme ne saurait m'ébranler. Je pourrais vous en raconter beaucoup d'autres qui vous persuaderaient que vous ne devez pas vous opposer à mon dessein. D'ailleurs, pardonnez-moi si j'ose vous le déclarer, vous vous y opposeriez vainement: quand la tendresse paternelle refuserait de souscrire à la prière que je vous fais, j'irais me présenter moi-même au sultan.»

Enfin, le père, poussé à bout par la fermeté de sa fille, se rendit à ses importunités; et quoique fort affligé de n'avoir pu la détourner d'une si funeste résolution, il alla dès ce moment trouver Schahriar, pour lui annoncer que la nuit prochaine il lui mènerait Scheherazade.

Le sultan fut fort étonné du sacrifice que son grand vizir lui faisait: «Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous résoudre à me livrer votre propre fille? - Sire, lui répondit le vizir, elle s'est offerte d'elle-même. La triste destinée qui l'attend n'a pu l'épouvanter, et elle préfère à sa vie l'honneur d'être une seule nuit l'épouse de votre majesté. - Mais ne vous trompez pas, vizir, reprit le sultan: demain, en vous remettant Scheherazade entre les mains, je prétends que vous lui ôtiez la vie. Si vous y manquez, je vous jure que je vous ferai mourir vous-même. - Sire, repartit le vizir, mon coeur gémira, sans doute, en vous obéissant; mais la nature aura beau murmurer: quoique père, je vous réponds d'un bras fidèle.» Schahriar accepta l'offre de son ministre, et lui dit qu'il n'avait qu'à lui amener sa fille quand il lui plairait.

Le grand vizir alla porter cette nouvelle à Scheherazade, qui la reçut avec autant de joie que si elle eût été la plus agréable du monde. Elle remercia son père de l'avoir si sensiblement obligée; et voyant qu'il était accablé de douleur, elle lui dit, pour le consoler, qu'elle espérait qu'il ne se repentirait pas de l'avoir mariée avec le sultan, et qu'au contraire il aurait sujet de s'en réjouir le reste de sa vie.

Elle ne songea plus qu'à se mettre en état de paraître devant le sultan; mais avant que de partir, elle prit sa soeur Dinarzade en particulier, et lui dit: «Ma chère soeur, j'ai besoin de votre secours dans une affaire très-importante; je vous prie de ne me le pas refuser. Mon père va me conduire chez le sultan pour être son épouse. Que cette nouvelle ne vous épouvante pas; écoutez-moi seulement avec patience. Dès que je serai devant le sultan, je le supplierai de permettre que vous couchiez dans la chambre nuptiale, afin que je jouisse cette nuit encore de votre compagnie. Si j'obtiens cette grâce, comme je l'espère, souvenez- vous de m'éveiller demain matin une heure avant le jour, et de m'adresser ces paroles: «Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces beaux contes que vous savez.» Aussitôt je vous en conterai un, et je me flatte de délivrer, par ce moyen, tout le peuple de la consternation où il est. Dinarzade répondit à sa soeur qu'elle ferait avec plaisir ce qu'elle exigeait d'elle.

L'heure de se coucher étant enfin venue, le grand vizir conduisit Scheherazade au palais, et se retira après l'avoir introduite dans l'appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plutôt avec elle, qu'il lui ordonna de se découvrir le visage. Il la trouva si belle, qu'il en fut charmé; mais s'apercevant qu'elle était en pleurs, il lui en demanda le sujet: «Sire, répondit Scheherazade, j'ai une soeur que j'aime aussi tendrement que j'en suis aimée. Je souhaiterais qu'elle passât la nuit dans cette chambre, pour la voir et lui dire adieu encore une fois. Voulez-vous bien que j'aie la consolation de lui donner ce dernier témoignage de mon amitié?» Schahriar y ayant consenti, on alla chercher Dinarzade, qui vint en diligence. Le sultan se coucha avec Scheherazade sur une estrade fort élevée, à la manière des monarques de l'Orient, et Dinarzade dans un lit qu'on lui avait préparé au bas de l'estrade.

Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant réveillée, ne manqua pas de faire ce que sa soeur lui avait recommandé: «Ma chère soeur, s'écria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces contes agréables que vous savez. Hélas! ce sera peut-être la dernière fois que j'aurai ce plaisir.

Scheherazade, au lieu de répondre à sa soeur, s'adressa au sultan: «Sire, dit-elle, votre majesté veut-elle bien me permettre de donner cette satisfaction à ma soeur? - Très-volontiers,» répondit le sultan. Alors Scheherazade dit à sa soeur d'écouter; et puis, adressant la parole à Schahriar, elle commença de la sorte:

I NUIT.

LE MARCHAND ET LE GÉNIE. Sire, il y avait autrefois un marchand qui possédait de grands biens, tant en fonds de terre qu'en marchandises et en argent comptant. Il avait beaucoup de commis, de facteurs et d'esclaves. Comme il était obligé de temps en temps de faire des voyages, pour s'aboucher avec ses correspondants, un jour qu'une affaire d'importance l'appelait assez loin du lieu qu'il habitait, il monta à cheval et partit avec une valise derrière lui, dans laquelle il avait mis une petite provision de biscuit et de dattes, parce qu'il avait un pays désert à passer, où il n'aurait pas trouvé de quoi vivre. Il arriva sans accident à l'endroit où il avait affaire, et quand il eut terminé la chose qui l'y avait appelé, il remonta à cheval pour s'en retourner chez lui.

Le quatrième jour de sa marche, il se sentit tellement incommodé de l'ardeur du soleil, et de la terre échauffée par ses rayons, qu'il se détourna de son chemin pour aller se rafraîchir sous des arbres qu'il aperçut dans la campagne. Il y trouva, au pied d'un grand noyer, une fontaine d'une eau très-claire et coulante. Il mit pied à terre, attacha son cheval à une branche d'arbre, et s'assit près de la fontaine, après avoir tiré de sa valise quelques dattes et du biscuit. En mangeant les dattes, il en jetait les noyaux à droite et à gauche. Lorsqu'il eut achevé ce repas frugal, comme il était bon musulman, il se lava les mains, le visage et les pieds[5], et fit sa prière.

Il ne l'avait pas finie, et il était encore à genoux, quand il vit paraître un génie tout blanc de vieillesse et d'une grandeur énorme, qui, s'avançant jusqu'à lui le sabre à la main, lui dit d'un ton de voix terrible: «Lève-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tué mon fils.» Il accompagna ces mots d'un cri effroyable. Le marchand, autant effrayé de la hideuse figure du monstre que des paroles qu'il lui avait adressées, lui répondit en tremblant: «Hélas! mon bon seigneur, de quel crime puis-je être coupable envers vous, pour mériter que vous m'ôtiez la vie? - Je veux, reprit le génie, te tuer de même que tu as tué mon fils. - Hé! bon Dieu, repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tué votre fils? Je ne le connais point, et je ne l'ai jamais vu. - Ne t'es-tu pas assis en arrivant ici? répliqua le génie; n'as-tu pas tiré des dattes de la valise, et, en les mangeant, n'en as-tu pas jeté les noyaux à droite et à gauche? - J'ai fait ce que vous dites, répondit le marchand; je ne puis le nier. - Cela étant, reprit le génie, je te dis que tu as tué mon fils, et voici comment: dans le temps que tu jetais tes noyaux, mon fils passait; il en a reçu un dans l'oeil, et il en est mort: c'est pourquoi il faut que je te tue. - Ah! monseigneur, pardon, s'écria le marchand. - Point de pardon, répondit le génie, point de miséricorde. N'est-il pas juste de tuer celui qui a tué? - J'en demeure d'accord, dit le marchand; mais je n'ai assurément pas tué votre fils; et quand cela serait, je ne l'aurais fait que fort innocemment: par conséquent, je vous supplie de me pardonner et de me laisser la vie. - Non, non, dit le génie, en persistant dans sa résolution, il faut que je te tue de même que tu as tué mon fils.» À ces mots, il prit le marchand par le bras, le jeta la face contre terre, et leva le sabre pour lui couper la tête.

Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son innocence, regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses du monde les plus touchantes. Le génie, toujours le sabre haut, eut la patience d'attendre que le malheureux eût achevé ses lamentations; mais il n'en fut nullement attendri: «Tous ces regrets sont superflus, s'écria-t-il; quand tes larmes seraient de sang, cela ne m'empêcherait pas de te tuer comme tu as tué mon fils. - Quoi! répliqua le marchand, rien ne peut vous toucher? Vous voulez absolument ôter la vie à un pauvre innocent? - Oui, repartit le génie, j'y suis résolu.» En achevant ces paroles…

Scheherazade, en cet endroit, s'apercevant qu'il était jour, et sachant que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son conseil, cessa de parler. «Bon Dieu! ma soeur, dit alors Dinarzade, que votre conte est merveilleux! - La suite en est encore plus surprenante, répondit Scheherazade; et vous en tomberiez d'accord, si le sultan voulait me laisser vivre encore aujourd'hui, et me donner la permission de vous la raconter la nuit prochaine.» Schahriar, qui avait écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même: «J'attendrai jusqu'à demain; je la ferai toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin de son conte.» Ayant donc pris la résolution de ne pas faire ôter la vie à Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au conseil.

Pendant ce temps-là, le grand vizir était dans une inquiétude cruelle: au lieu de goûter la douceur du sommeil, il avait passé la nuit à soupirer et à plaindre le sort de sa fille, dont il devait être le bourreau. Mais si dans cette triste attente il craignait la vue du sultan, il fut agréablement surpris, lorsqu'il vit que ce prince entrait au conseil sans lui donner l'ordre funeste qu'il en attendait.

Le sultan, selon sa coutume, passa la journée à régler les affaires de son empire, et quand la nuit fut venue, il coucha encore avec Scheherazade. Le lendemain avant que le jour parût, Dinarzade ne manqua pas de s'adresser à sa soeur et de lui dire: «Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de continuer le conte d'hier.» Le sultan n'attendit pas que Scheherazade lui en demandât la permission: «Achevez, lui dit-il, le conte du génie et du marchand; je suis curieux d'en entendre la fin.» Scheherazade prit alors la parole, et continua son conte dans ces termes:

II NUIT.

Sire, quand le marchand vit que le génie lui allait trancher la tête, il fit un grand cri, et lui dit: «Arrêtez; encore un mot, de grâce; ayez la bonté de m'accorder un délai: donnez-moi le temps d'aller dire adieu à ma femme et à mes enfants, et de leur partager mes biens par un testament que je n'ai pas encore fait, afin qu'ils n'aient point de procès après ma mort; cela étant fini, je reviendrai aussitôt dans ce même lieu me soumettre à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner de moi. - Mais, dit le génie, si je t'accorde le délai que tu demandes, j'ai peur que tu ne reviennes pas. - Si vous voulez croire à mon serment, répondit le marchand, je jure par le Dieu du ciel et de la terre que je viendrai vous retrouver ici sans y manquer. - De combien de temps souhaites-tu que soit ce délai? répliqua le génie. - Je vous demande une année, repartit le marchand: il ne me faut pas moins de temps pour donner ordre à mes affaires, et pour me disposer à renoncer sans regret au plaisir qu'il y a de vivre. Ainsi je vous promets que de demain en un an, sans faute, je me rendrai sous ces arbres, pour me remettre entre vos mains. - Prends-tu Dieu à témoin de la promesse que tu me fais? reprit le génie. - Oui, répondit le marchand, je le prends encore une fois à témoin, et vous pouvez vous reposer sur mon serment.» À ces paroles, le génie le laissa près de la fontaine et disparut.

Le marchand, s'étant remis de sa frayeur, remonta à cheval et reprit son chemin. Mais si d'un côté il avait de la joie de s'être tiré d'un si grand péril, de l'autre il était dans une tristesse mortelle, lorsqu'il songeait au serment fatal qu'il avait fait. Quand il arriva chez lui, sa femme et ses enfants le reçurent avec toutes les démonstrations d'une joie parfaite; mais au lieu de les embrasser de la même manière, il se mit à pleurer si amèrement, qu'ils jugèrent bien qu'il lui était arrivé quelque chose d'extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses larmes et de la vive douleur qu'il faisait éclater: «Nous nous réjouissons, disait-elle, de votre retour, et cependant vous nous alarmez tous par l'état où nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous prie, le sujet de votre tristesse. - Hélas! répondit le mari, le moyen que je sois dans une autre situation? je n'ai plus qu'un an à vivre.» Alors il leur raconta ce qui s'était passé entre lui et le génie, et leur apprit qu'il lui avait donné parole de retourner au bout de l'année recevoir la mort de sa main.

Lorsqu'ils entendirent cette triste nouvelle, ils commencèrent tous à se désoler. La femme poussait des cris pitoyables en se frappant le visage et en s'arrachant les cheveux; les enfants, fondant en pleurs, faisaient retentir la maison de leurs gémissements; et le père, cédant à la force du sang, mêlait ses larmes à leurs plaintes. En un mot, c'était le spectacle du monde le plus touchant.

Dès le lendemain, le marchand songea à mettre ordre à ses affaires, et s'appliqua sur toutes choses à payer ses dettes. Il fit des présents à ses amis et de grandes aumônes aux pauvres, donna la liberté à ses esclaves de l'un et de l'autre sexe, partagea ses biens entre ses enfants, nomma des tuteurs pour ceux qui n'étaient pas encore en âge; et en rendant à sa femme tout ce qui lui appartenait, selon son contrat de mariage, il l'avantagea de tout ce qu'il put lui donner suivant les lois.

Enfin l'année s'écoula, et il fallut partir. Il fit sa valise, où il mit le drap dans lequel il devait être enseveli; mais lorsqu'il voulut dire adieu à sa femme et à ses enfants, on n'a jamais vu une douleur plus vive. Ils ne pouvaient se résoudre à le perdre; ils voulaient tous l'accompagner et aller mourir avec lui. Néanmoins, comme il fallait se faire violence, et quitter des objets si chers:

«Mes enfants, leur dit-il, j'obéis à l'ordre de Dieu en me séparant de vous. Imitez-moi: soumettez-vous courageusement à cette nécessité, et songez que la destinée de l'homme est de mourir.» Après avoir dit ces paroles, il s'arracha aux cris et aux regrets de sa famille, il partit et arriva au même endroit où il avait vu le génie, le propre jour qu'il avait promis de s'y rendre. Il mit aussitôt pied à terre, et s'assit au bord de la fontaine, où il attendit le génie avec toute la tristesse qu'on peut s'imaginer.

Pendant qu'il languissait dans une si cruelle attente, un bon vieillard qui menait une biche à l'attache parut et s'approcha de lui. Ils se saluèrent l'un l'autre; après quoi le vieillard lui dit: «Mon frère, peut-on savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce lieu désert, où il n'y a que des esprits malins, et où l'on n'est pas en sûreté? À voir ces beaux arbres, on le croirait habité; mais c'est une véritable solitude, où il est dangereux de s'arrêter trop longtemps.»

Le marchand satisfit la curiosité du vieillard, et lui conta l'aventure qui l'obligeait à se trouver là. Le vieillard l'écouta avec étonnement; et prenant la parole: «Voilà, s'écria-t-il, la chose du monde la plus surprenante; et vous êtes lié par le serment le plus inviolable. Je veux, ajouta-t-il, être témoin de votre entrevue avec le génie.» En disant cela, il s'assit près du marchand, et tandis qu'ils s'entretenaient tous deux………

«Mais voici le jour, dit Scheherazade en se reprenant; ce qui reste est le plus beau du conte.» Le sultan, résolu d'en entendre la fin, laissa vivre encore ce jour-là Scheherazade.

III NUIT.

La nuit suivante, Dinarzade fit à sa soeur la même prière que les deux précédentes: «Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de me raconter un de ces contes agréables que vous savez.» Mais le sultan dit qu'il voulait entendre la suite de celui du marchand et du génie: c'est pourquoi Scheherazade le reprit ainsi:

Sire, dans le temps que le marchand et le vieillard qui conduisait la biche s'entretenaient, il arriva un autre vieillard, suivi de deux chiens noirs. Il s'avança jusqu'à eux, et les salua, en leur demandant ce qu'ils faisaient en cet endroit. Le vieillard qui conduisait la biche lui apprit l'aventure du marchand et du génie, ce qui s'était passé entre eux, et le serment du marchand. Il ajouta que ce jour était celui de la parole donnée, et qu'il était résolu de demeurer là pour voir ce qui en arriverait.

Le second vieillard, trouvant aussi la chose digne de sa curiosité, prit la même résolution. Il s'assit auprès des autres; et à peine se fut-il mêlé à leur conversation, qu'il survint un troisième vieillard, qui, s'adressant aux deux premiers, leur demanda pourquoi le marchand qui était avec eux paraissait si triste. On lui en dit le sujet, qui lui parut si extraordinaire, qu'il souhaita aussi d'être témoin de ce qui se passerait entre le génie et le marchand: pour cet effet, il se plaça parmi les autres.

Ils aperçurent bientôt dans la campagne une vapeur épaisse, comme un tourbillon de poussière élevé par le vent; cette vapeur s'avança jusqu'à eux, et, se dissipant tout à coup, leur laissa voir le génie, qui, sans les saluer, s'approcha du marchand le sabre à la main, et le prenant par le bras: «Lève-toi, lui dit-il, que je te tue, comme tu as tué mon fils.» Le marchand et les trois vieillards, effrayés, se mirent à pleurer et à remplir l'air de cris……

Scheherazade, en cet endroit apercevant le jour, cessa de poursuivre son conte, qui avait si bien piqué la curiosité du sultan, que ce prince, voulant absolument en savoir la fin, remit encore au lendemain la mort de la sultane.

On ne peut exprimer quelle fut la joie du grand vizir, lorsqu'il vit que le sultan ne lui ordonnait pas de faire mourir Scheherazade. Sa famille, la cour, tout le monde en fut généralement étonné.

IV NUIT.

Vers la fin de la nuit suivante, Dinarzade, avec la permission du sultan, parla dans ces termes:

Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le génie s'était saisi du marchand et l'allait tuer impitoyablement, il se jeta aux pieds de ce monstre, et les lui baisant: «Prince des génies, lui dit-il, je vous supplie très-humblement de suspendre votre colère, et de me faire la grâce de m'écouter. Je vais vous raconter mon histoire et celle de cette biche que vous voyez; mais si vous la trouvez plus merveilleuse et plus surprenante que l'aventure de ce marchand à qui vous voulez ôter la vie, puis-je espérer que vous voudrez bien remettre à ce pauvre malheureux le tiers de son crime?» Le génie fut quelque temps à se consulter là- dessus; mais enfin il répondit: «Hé bien! voyons, j'y consens.»

HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE. «Je vais donc, reprit le vieillard, commencer mon récit: écoutez- moi, je vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est ma cousine, et de plus, ma femme. Elle n'avait que douze ans quand je l'épousai: ainsi je puis dire qu'elle ne devait pas moins me regarder comme son père, que comme son parent et son mari.

«Nous avons vécu ensemble trente années sans avoir eu d'enfants; mais sa stérilité ne m'a point empêché d'avoir pour elle beaucoup de complaisance et d'amitié. Le seul désir d'avoir des enfants me fit acheter une esclave, dont j'eus un fils[6] qui promettait infiniment. Ma femme en conçut de la jalousie, prit en aversion la mère et l'enfant, et cacha si bien ses sentiments, que je ne les connus que trop tard.

«Cependant mon fils croissait, et il avait déjà dix ans, lorsque je fus obligé de faire un voyage. Avant mon départ, je recommandai à ma femme, dont je ne me défiais point, l'esclave et son fils, et je la priai d'en avoir soin pendant mon absence, qui dura une année entière.

«Elle profita de ce temps-là pour contenter sa haine. Elle s'attacha à la magie, et quand elle sut assez de cet art diabolique pour exécuter l'horrible dessein qu'elle méditait, la scélérate mena mon fils dans un lieu écarté. Là, par ses enchantements, elle le changea en veau, et le donna à mon fermier, avec ordre de le nourrir, comme un veau, disait-elle, qu'elle avait acheté. Elle ne borna point sa fureur à cette action abominable: elle changea l'esclave en vache, et la donna aussi à mon fermier.

«À mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mère et de l'enfant: «Votre esclave est morte, me dit-elle; et pour votre fils, il y a deux mois que je ne l'ai vu, et que je ne sais ce qu'il est devenu.» Je fus touché de la mort de l'esclave; mais comme mon fils n'avait fait que disparaître, je me flattai que je pourrais le revoir bientôt. Néanmoins huit mois se passèrent sans qu'il revînt, et je n'en avais aucune nouvelle, lorsque la fête du grand Baïram[7] arriva. Pour la célébrer, je mandai à mon fermier de m'amener une vache des plus grasses pour en faire un sacrifice. Il n'y manqua pas. La vache qu'il m'amena était l'esclave elle- même, la malheureuse mère de mon fils. Je la liai; mais dans le moment que je me préparais à la sacrifier, elle se mit à faire des beuglements pitoyables, et je m'aperçus qu'il coulait de ses yeux des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire; et me sentant, malgré moi, saisi d'un mouvement de pitié, je ne pus me résoudre à la frapper. J'ordonnai à mon fermier de m'en aller prendre une autre.

Ma femme, qui était présente, frémit de ma compassion; et s'opposant à un ordre qui rendait sa malice inutile: «Que faites- vous, mon ami? s'écria-t-elle. Immolez cette vache. Votre fermier n'en a pas de plus belle, ni qui soit plus propre à l'usage que nous en voulons faire.» Par complaisance pour ma femme, je m'approchai de la vache; et combattant la pitié qui en suspendait le sacrifice, j'allais porter le coup mortel, quand la victime, redoublant ses pleurs et ses beuglements, me désarma une seconde fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en lui disant: «Prenez, et sacrifiez-la vous-même; ses beuglements et ses larmes me fendent le coeur.»

«Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais en l'écorchant, il se trouva qu'elle n'avait que les os, quoiqu'elle nous eût paru très-grasse. J'en eus un véritable chagrin: «Prenez- la pour vous, dis-je au fermier, je vous l'abandonne; faites-en des régals et des aumônes à qui vous voudrez; et si vous avez un veau bien gras, amenez-le moi à sa place.» Je ne m'informai pas de ce qu'il fit de la vache; mais peu de temps après qu'il l'eut fait enlever de devant mes yeux, je le vis arriver avec un veau fort gras. Quoique j'ignorasse que ce veau fût mon fils, je ne laissai pas de sentir émouvoir mes entrailles à sa vue. De son côté, dès qu'il m'aperçut, il fit un si grand effort pour venir à moi, qu'il en rompit sa corde. Il se jeta à mes pieds, la tête contre la terre, comme s'il eût voulu exciter ma compassion et me conjurer de n'avoir pas la cruauté de lui ôter la vie, en m'avertissant, autant qu'il lui était possible, qu'il était mon fils.

«Je fus encore plus surpris et plus touché de cette action, que je ne l'avais été des pleurs de la vache. Je sentis une tendre pitié qui m'intéressa pour lui; ou, pour mieux dire, le sang fit en moi son devoir.» Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous. Ayez-en un grand soin; et à sa place, amenez-en un autre incessamment.»

«Dès que ma femme m'entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de s'écrier encore: «Que faites-vous, mon mari? Croyez-moi, ne sacrifiez pas un autre veau que celui-là. - Ma femme, lui répondis-je, je n'immolerai pas celui-ci. Je veux lui faire grâce; je vous prie de ne vous y point opposer.» Elle n'eut garde, la méchante femme, de se rendre à ma prière; elle haïssait trop mon fils, pour consentir que je le sauvasse. Elle m'en demanda le sacrifice avec tant d'opiniâtreté, que je fus obligé de le lui accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste…» Scheherazade s'arrêta en cet endroit, parce qu'elle aperçut le jour: «Ma soeur, dit alors Dinarzade, je suis enchantée de ce conte, qui soutient si agréablement mon attention. - Si le sultan me laisse encore vivre aujourd'hui, repartit Scheherazade, vous verrez que ce que je vous raconterai demain vous divertira beaucoup davantage.» Schahriar, curieux de savoir ce que deviendrait le fils du vieillard qui conduisait la biche, dit à la sultane, qu'il serait bien aise d'entendre la nuit prochaine la fin de ce conte.

V NUIT.

Sur la fin de la cinquième nuit, Dinarzade appela la sultane et lui dit: «Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de reprendre la suite de ce beau conte que vous commençâtes hier.» Scheherazade, après en avoir obtenu la permission de Schahriar, poursuivit de cette manière:

Sire, le premier vieillard qui conduisait la biche, continuant de raconter son histoire au génie, aux deux autres vieillards et au marchand: «Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et j'allais l'enfoncer dans la gorge de mon fils; lorsque tournant vers moi languissamment ses yeux baignés de pleurs, il m'attendrit à un point que je n'eus pas la force de l'immoler.» Je laissai tomber le couteau, et je dis à ma femme que je voulais absolument tuer un autre veau que celui-là. Elle n'épargna rien pour me faire changer de résolution; mais quoi qu'elle pût me représenter, je demeurai ferme, et lui promis, seulement pour l'apaiser, que je le sacrifierais au Baïram de l'année prochaine.

«Le lendemain matin, mon fermier demanda à me parler en particulier.» Je viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle dont j'espère que vous me saurez bon gré. J'ai une fille qui a quelque connaissance de la magie: Hier, comme je ramenais au logis le veau, dont vous n'aviez pas voulu faire le sacrifice, je remarquai qu'elle rit en le voyant, et qu'un moment après elle se mit à pleurer. Je lui demandai pourquoi elle faisait en même temps deux choses si contraires: «Mon père, me répondit-elle, ce veau que vous ramenez est le fils de notre maître. J'ai ri de joie de le voir encore vivant; et j'ai pleuré en me souvenant du sacrifice qu'on fit hier de sa mère, qui était changée en vache. Ces deux métamorphoses ont été faites par les enchantements de la femme de notre maître, laquelle haïssait la mère et l'enfant.» Voilà ce que m'a dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter cette nouvelle.»

«À ces paroles, ô génie, continua le vieillard, je vous laisse à juger quelle fut ma surprise. Je partis sur-le-champ avec mon fermier pour parler moi-même à sa fille. En arrivant, j'allai d'abord à l'étable où était mon fils. Il ne put répondre à mes embrassements, mais il les reçut d'une manière qui acheva de me persuader qu'il était mon fils.

«La fille du fermier arriva.» Ma bonne fille, lui dis-je, pouvez- vous rendre à mon fils sa première forme? - Oui, je le puis, me répondit-elle. - Ah! si vous en venez à bout, repris-je, je vous fais maîtresse de tous mes biens.» Alors elle me repartit en souriant: «Vous êtes notre maître, et je sais trop bien ce que je vous dois; mais je vous avertis que je ne puis remettre votre fils dans son premier état, qu'à deux conditions. La première, que vous me le donnerez pour époux, et la seconde, qu'il me sera permis de punir la personne qui l'a changé en veau. - Pour la première condition, lui dis-je, je l'accepte de bon coeur; je dis plus, je vous promets de vous donner beaucoup de bien pour vous en particulier, indépendamment de celui que je destine à mon fils. Enfin, vous verrez comment je reconnaîtrai le grand service que j'attends de vous. Pour la condition qui regarde ma femme, je veux bien l'accepter encore. Une personne qui a été capable de faire une action si criminelle, mérite bien d'en être punie; je vous l'abandonne; faites-en ce qu'il vous plaira; je vous prie seulement de ne lui pas ôter la vie. - Je vais donc, répliqua-t- elle, la traiter de la même manière qu'elle a traité votre fils. - J'y consens, lui repartis-je, mais rendez-moi mon fils auparavant.»

«Alors cette fille prit un vase plein d'eau, prononça dessus des paroles que je n'entendis pas, et s'adressant au veau: «Ô veau! dit-elle, si tu as été créé par le Tout-Puissant et souverain maître du monde tel que tu parais en ce moment, demeure sous cette forme; mais si tu es homme et que tu sois changé en veau par enchantement, reprends ta figure naturelle par la permission du souverain Créateur.» En achevant ces mots, elle jeta l'eau sur lui, et à l'instant il reprit sa première forme.

«Mon fils, mon cher fils! m'écriai-je aussitôt en l'embrassant avec un transport dont je ne fus pas le maître! c'est Dieu qui nous a envoyé cette jeune fille pour détruire l'horrible charme dont vous étiez environné, et vous venger du mal qui vous a été fait, à vous et à votre mère. Je ne doute pas que, par reconnaissance, vous ne vouliez bien la prendre pour votre femme, comme je m'y suis engagé.» Il y consentit avec joie; mais avant qu'ils se mariassent, la jeune fille changea ma femme en biche, et c'est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu'elle eût cette forme, plutôt qu'une autre moins agréable, afin que nous la vissions sans répugnance dans la famille.

«Depuis ce temps-là, mon fils est devenu veuf, et est allé voyager. Comme il y a plusieurs années que je n'ai eu de ses nouvelles, je me suis mis en chemin pour tâcher d'en apprendre; et n'ayant pas voulu confier à personne le soin de ma femme, pendant que je ferais enquête de lui, j'ai jugé à propos de la mener partout avec moi. Voilà donc mon histoire, et celle de cette biche: n'est-elle pas des plus surprenantes et des plus merveilleuses? - J'en demeure d'accord, dit le génie; et en sa faveur, je t'accorde le tiers de la grâce de ce marchand.»

Quand le premier vieillard, sire, continua la sultane, eut achevé son histoire, le second qui conduisait les deux chiens noirs, s'adressa au génie, et lui dit: «Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé à moi et à ces deux chiens noirs que voici, et je suis sûr que vous trouverez mon histoire encore plus étonnante que celle que vous venez d'entendre. Mais quand je vous l'aurai contée, m'accorderez-vous le second tiers de la grâce de ce marchand? - Oui, répondit le génie, pourvu que ton histoire surpasse celle de la biche.» Après ce consentement, le second vieillard commença de cette manière… Mais Scheherazade en prononçant ces dernières paroles, ayant vu le jour, cessa de parler.

«Bon Dieu! ma soeur, dit Dinarzade, que ces aventures sont singulières. - Ma soeur, répondit la sultane, elles ne sont pas comparables à celles que j'aurais à vous raconter la nuit prochaine, si le sultan, mon seigneur et mon maître avait la bonté de me laisser vivre.» Schahriar ne répondit rien à cela; mais il se leva, fit sa prière et alla au conseil, sans donner aucun ordre contre la vie de la charmante Scheherazade.

VI NUIT.

La sixième nuit étant venue, le sultan et son épouse se couchèrent. Dinarzade se réveilla à l'heure ordinaire, et appela la sultane. «Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de me raconter quelqu'un de ces beaux contes que vous savez.» Schahriar prit alors la parole; «Je souhaiterais, dit-il, entendre l'histoire du second vieillard et des deux chiens noirs. - Je vais contenter votre curiosité, sire, répondit Scheherazade.» Le second vieillard, poursuivit-elle, s'adressant au génie, commença ainsi son histoire:

HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS. «Grand prince des génies, vous saurez que nous sommes trois frères, ces deux chiens noirs que vous voyez, et moi qui suis le troisième. Notre père nous avait laissé, en mourant, à chacun mille sequins. Avec cette somme, nous embrassâmes tous trois la même profession: nous nous fîmes marchands. Peu de temps après que nous eûmes ouvert boutique, mon frère aîné, l'un de ces deux chiens, résolut de voyager et d'aller négocier dans les pays étrangers. Dans ce dessein, il vendit tout son fonds, et en acheta des marchandises propres au négoce qu'il voulait faire.

«Il partit, et fut absent une année entière. Au bout de ce temps- là, un pauvre qui me parut demander l'aumône se présenta à ma boutique. Je lui dis: Dieu vous assiste; - Dieu vous assiste aussi! me répondit-il; est-il possible que vous ne me reconnaissiez pas?» Alors l'envisageant avec attention, je le reconnus: «Ah! mon frère, m'écriai-je en l'embrassant, comment vous aurais-je pu reconnaître en cet état?» Je le fis entrer dans ma maison, je lui demandai des nouvelles de sa santé et du succès de son voyage.» Ne me faites pas cette question, me dit-il; en me voyant, vous voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction, que de vous faire le détail de tous les malheurs qui me sont arrivés depuis un an, et qui m'ont réduit à l'état où je suis.»

«Je fis fermer aussitôt ma boutique, et abandonnant tout autre soin, je le menai au bain, et lui donnai les plus beaux habits de ma garde-robe. J'examinai mes registres de vente et d'achat, et trouvant que j'avais doublé mon fonds, c'est-à-dire, que j'étais riche de deux mille sequins, je lui en donnai la moitié, «avec cela, mon frère, lui dis-je, vous pourrez oublier la perte que vous avez faite.» Il accepta les mille sequins avec joie, rétablit ses affaires, et nous vécûmes ensemble comme nous avions vécu auparavant.

«Quelque temps après, mon second frère, qui est l'autre de ces deux chiens, voulut aussi vendre son fonds. Nous fîmes, son aîné et moi tout ce que nous pûmes pour l'en détourner; mais il n'y eut pas moyen. Il le vendit, et de l'argent qu'il en fit, il acheta des marchandises propres au négoce étranger qu'il voulait entreprendre. Il se joignit à une caravane, et partit. Il revint au bout de l'an dans le même état que son frère aîné; je le fis habiller; et comme j'avais encore mille sequins par-dessus mon fonds, je les lui donnai. Il releva boutique, et continua d'exercer sa profession.

«Un jour mes deux frères vinrent me trouver pour me proposer de faire un voyage, et d'aller trafiquer avec eux. Je rejetai d'abord leur proposition; «Vous avez voyagé, leur dis-je, qu'y avez-vous gagné? Qui m'assurera que je serai plus heureux que vous?» En vain ils me représentèrent là-dessus tout ce qui leur sembla devoir m'éblouir et m'encourager à tenter la fortune; je refusai d'entrer dans leur dessein. Mais ils revinrent tant de fois à la charge, qu'après avoir pendant cinq ans résisté constamment à leurs sollicitations, je m'y rendis enfin. Mais quand il fallut faire les préparatifs du voyage, et qu'il fut question d'acheter les marchandises dont nous avions besoin, il se trouva qu'ils avaient tout mangé, et qu'il ne leur restait rien des mille sequins que je leur avais donnés à chacun. Je ne leur en fis pas le moindre reproche; au contraire, comme mon fonds était de six mille sequins, j'en partageai la moitié avec eux, en leur disant: «Mes frères, il faut risquer ces trois mille sequins, et cacher les autres en quelque endroit sûr, afin que si notre voyage n'est pas plus heureux que ceux que vous avez déjà faits, nous ayons de quoi nous en consoler, et reprendre notre ancienne profession.» Je donnai donc mille sequins à chacun, j'en gardai autant pour moi, et j'enterrai les trois mille autres dans un coin de ma maison. Nous achetâmes des marchandises, et après les avoir embarquées sur un vaisseau que nous frétâmes entre nous trois, nous fîmes mettre à la voile avec un vent favorable. Après un mois de navigation…»

Mais je vois le jour, poursuivit Scheherazade, il faut que j'en demeure-là. «Ma soeur, dit Dinarzade, voilà un conte qui promet beaucoup, je m'imagine que la suite en est fort extraordinaire. - Vous ne vous trompez pas, répondit la sultane; et si le sultan me permet de vous la conter, je suis persuadée qu'elle vous divertira fort.» Schahriar se leva comme le jour précédent, sans s'expliquer là-dessus; et ne donna point ordre au grand vizir de faire mourir sa fille.

VII NUIT.

Sur la fin de la septième nuit, Dinarzade ne manqua pas de réveiller la sultane: «Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de me conter la suite de ce beau conte que vous ne pûtes achever hier.

- «Je le veux bien, répondit Scheherazade; et pour en reprendre le fil, je vous dirai que le vieillard qui menait les deux chiens noirs continuant de raconter son histoire au génie, aux deux autres vieillards et au marchand: «Enfin, leur dit-il, après deux mois de navigation, nous arrivâmes heureusement à un port de mer, où nous débarquâmes, et fîmes un très-grand débit de nos marchandises. Moi surtout, je vendis si bien les miennes, que je gagnai dix pour un. Nous achetâmes des marchandises du pays, pour les transporter et les négocier au nôtre.

«Dans le temps que nous étions prêts à nous rembarquer pour notre retour, je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien faite; mais fort pauvrement habillée. Elle m'aborda, me baisa la main, et me pria, avec les dernières instances, de la prendre pour femme, et de l'embarquer avec moi. Je fis difficulté de lui accorder ce qu'elle demandait, mais elle me dit tant de choses pour me persuader que je ne devais pas prendre garde à sa pauvreté, et que j'aurais lieu d'être content de sa conduite, que je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits propres, et après l'avoir épousée par un contrat de mariage en bonne forme, je l'embarquai avec moi, et nous mîmes à la voile.

«Pendant notre navigation, je trouvai de si belles qualités dans la femme que je venais de prendre, que je l'aimais tous les jours de plus en plus. Cependant mes deux frères, qui n'avaient pas si bien fait leurs affaires que moi, et qui étaient jaloux de ma prospérité, me portaient envie: leur fureur alla même jusqu'à conspirer contre ma vie: Une nuit, dans le temps que ma femme et moi nous dormions, ils nous jetèrent à la mer.

«Ma femme était fée, et par conséquent génie, vous jugez bien qu'elle ne se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais mort sans son secours. Mais je fus à peine tombé dans l'eau, qu'elle m'enleva, et me transporta dans une île. Quand il fut jour, la fée me dit: «Vous voyez, mon mari, qu'en vous sauvant la vie, je ne vous ai pas mal récompensé du bien que vous m'avez fait. Vous saurez que je suis fée, et que me trouvant sur le bord de la mer, lorsque vous alliez vous embarquer, je me sentis une forte inclination pour vous. Je voulus éprouver la bonté de votre coeur; je me présentai devant vous déguisée comme vous m'avez vue. Vous en avez usé avec moi généreusement. Je suis ravie d'avoir trouvé l'occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je suis irritée contre vos frères, et je ne serai pas satisfaite que je ne leur aie ôté la vie.»

«J'écoutai avec admiration le discours de la fée; je la remerciai le mieux qu'il me fut possible de la grande obligation que je lui avais: «Mais, Madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frères, je vous supplie de leur pardonner. Quelque sujet que j'aie de me plaindre d'eux, je ne suis pas assez cruel pour vouloir leur perte.» Je lui racontai ce que j'avais fait pour l'un et pour l'autre; et mon récit augmentant son indignation contre eux: «Il faut, s'écria-t-elle, que je vole tout à l'heure après ces traîtres et ces ingrats, et que j'en tire une prompte vengeance. Je vais submerger leur vaisseau, et les précipiter dans le fond de la mer. - Non, ma belle dame, repris-je, au nom de Dieu, n'en faites rien, modérez votre courroux, songez que ce sont mes frères; et qu'il faut faire le bien pour le mal.»

«J'apaisai la fée par ces paroles, et lorsque je les eus prononcées, elle me transporta en un instant de l'île où nous étions sur le toit de mon logis, qui était en terrasse, et elle disparut un moment après. Je descendis, j'ouvris les portes, et je déterrai les trois mille sequins que j'avais cachés. J'allai ensuite à la place où était ma boutique; je l'ouvris, et je reçus des marchands mes voisins des compliments sur mon retour. Quand je rentrai chez moi, j'aperçus ces deux chiens noirs, qui vinrent m'aborder d'un air soumis. Je ne savais ce que cela signifiait, et j'en étais fort étonné; mais la fée, qui parut bientôt, m'en éclaircit.»Mon mari, me dit-elle, ne soyez pas surpris de voir ces deux chiens chez vous; ce sont vos deux frères.» Je frémis à ces mots, et je lui demandai par quelle puissance ils se trouvaient en cet état: «C'est moi qui les y ai mis, me répondit-elle, au moins, c'est une de mes soeurs, à qui j'en ai donné la commission, et qui en même temps a coulé à fond leur vaisseau. Vous y perdez les marchandises que vous y aviez; mais je vous récompenserai d'ailleurs. À l'égard de vos frères, je les ai condamnés à demeurer dix ans sous cette forme; leur perfidie ne les rend que trop dignes de cette pénitence.» Enfin, après m'avoir enseigné où je pourrais avoir de ses nouvelles, elle disparut.

«Présentement que les dix années sont accomplies, je suis en chemin pour l'aller chercher, et comme en passant par ici j'ai rencontré ce marchand et le bon vieillard qui mène sa biche, je me suis arrêté avec eux: voilà quelle est mon histoire, ô prince des génies: ne vous paraît-elle pas des plus extraordinaires? - J'en conviens, répondit le génie, et je remets aussi en sa faveur le second tiers du crime dont ce marchand est coupable envers moi.»

Aussitôt que le second vieillard eut achevé son histoire, le troisième prit la parole, et fit au génie la même demande que les deux premiers, c'est-à-dire, de remettre au marchand le troisième tiers de son crime, supposé que l'histoire qu'il avait à lui raconter surpassât, en événements singuliers, les deux qu'il venait d'entendre. Le génie lui fit la même promesse qu'aux autres. «Écoutez donc, lui dit alors le vieillard…» Mais le jour paraît, dit Scheherazade en se reprenant; il faut que je m'arrête en cet endroit.

«Je ne puis assez admirer, ma soeur, dit alors Dinarzade, les aventures que vous venez de raconter: - J'en sais une infinité d'autres, répondit la sultane, qui sont encore plus belles.» Schahriar, voulant savoir si le conte du troisième vieillard, serait aussi agréable que celui du second, différa jusqu'au lendemain la mort de Scheherazade.

VIII NUIT.

Dès que Dinarzade s'aperçut qu'il était temps d'appeler la sultane, elle lui dit: «Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour, qui paraîtra bientôt, de me conter un de ces beaux contes que vous savez. - Racontez-nous celui du troisième vieillard, dit le sultan à Scheherazade; j'ai bien de la peine à croire qu'il soit plus merveilleux que celui du vieillard et des deux chiens noirs.

- Sire, répondit la sultane, le troisième vieillard raconta son histoire au génie: je ne vous la dirai point; car elle n'est point venue à ma connaissance, mais je sais qu'elle se trouva si fort au-dessus des deux précédentes, par la diversité des aventures merveilleuses qu'elle contenait, que le génie en fut étonné. Il n'en eut pas plus tôt ouï la fin, qu'il dit au troisième vieillard: «Je t'accorde le dernier tiers de la grâce du marchand; il doit bien vous remercier tous trois de l'avoir tiré d'embarras par vos histoires. Sans vous il ne serait plus au monde.» En achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la compagnie.

Le marchand ne manqua pas de rendre à ses trois libérateurs toutes les grâces qu'il leur devait. Ils se réjouirent avec lui de le voir hors de péril; après quoi ils se dirent adieu, et chacun reprit son chemin. Le marchand s'en retourna auprès de sa femme et de ses enfants, et passa tranquillement avec eux le reste de ses jours. Mais, sire, ajouta Scheherazade, quelque beaux que soient les contes que j'ai racontés jusqu'ici à votre majesté, ils n'approchent pas de celui du pêcheur. Dinarzade, voyant que la sultane s'arrêtait, lui dit: «Ma soeur; puisqu'il nous reste encore du temps, de grâce, racontez-nous l'histoire de ce pêcheur; le sultan le voudra bien.» Schahriar y consentit, et Scheherazade reprenant son discours, poursuivit de cette manière:

HISTOIRE DU PÊCHEUR. Sire, il y avait autrefois un pêcheur fort âgé, et si pauvre, qu'à peine pouvait-il gagner de quoi faire subsister sa femme et trois enfants, dont sa famille était composée. Il allait tous les jours à la pêche de grand matin, et chaque jour il s'était fait une loi de ne jeter ses filets que quatre fois seulement.

Il partit un matin au clair de la lune, et se rendit au bord de la mer. Il se déshabilla et jeta ses filets; et comme il les tirait vers le rivage, il sentit d'abord de la résistance: Il crut avoir fait une bonne pêche, et s'en réjouissait déjà en lui-même; mais un moment après, s'apercevant qu'au lieu de poisson il n'y avait dans ses filets que la carcasse d'un âne, il en eut beaucoup de chagrin… Scheherazade, en cet endroit, cessa de parler, parce qu'elle vit paraître le jour:

«Ma soeur, lui dit Dinarzade, je vous avoue que ce commencement me charme, et je prévois que la suite sera fort agréable. - Rien n'est plus surprenant que l'histoire du pêcheur, répondit la sultane; et vous en conviendrez la nuit prochaine, si le sultan me fait la grâce de me laisser vivre.» Schahriar, curieux d'apprendre le succès de la pêche du pêcheur, ne voulut pas faire mourir ce jour-là Scheherazade. C'est pourquoi il se leva, et ne donna point encore ce cruel ordre.

IX NUIT.

«Ma chère soeur, s'écria Dinarzade, le lendemain à l'heure ordinaire, je vous supplie en attendant le jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter la suite du conte du pêcheur. Je meurs d'envie de l'entendre. - Je vais vous donner cette satisfaction,» répondit la sultane. En même temps elle demanda la permission au sultan, et lorsqu'elle l'eut obtenue, elle reprit en ces termes le conte du pêcheur:

Sire, quand le pêcheur affligé d'avoir fait une si mauvaise pêche, eut raccommodé ses filets, que la carcasse de l'âne avait rompus en plusieurs endroits, il les jeta une seconde fois. En les tirant, il sentit encore beaucoup de résistance, ce qui lui fit croire qu'ils étaient remplis de poissons; mais il n'y trouva qu'un grand panier plein de gravier et de fange. Il en fut dans une extrême affliction. «Ô fortune! s'écria-t-il d'une voix pitoyable, cesse d'être en colère contre moi, et ne persécute point un malheureux qui te prie de l'épargner! Je suis parti de ma maison pour venir ici chercher ma vie, et tu m'annonces ma mort. Je n'ai pas d'autre métier que celui-ci pour subsister, et malgré tous les soins que j'y apporte, je puis à peine fournir aux plus pressants besoins de ma famille. Mais j'ai tort de me plaindre de toi, tu prends plaisir à maltraiter les honnêtes gens, et à laisser de grands hommes dans l'obscurité, tandis que tu favorises les méchants, et que tu élèves ceux qui n'ont aucune vertu qui les rende recommandables.»

En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier, et après avoir bien lavé ses filets que la fange avait gâtés, il les jeta pour la troisième fois. Mais il n'amena que des pierres, des coquilles et de l'ordure. On ne saurait expliquer quel fut son désespoir: peu s'en fallut qu'il ne perdît l'esprit. Cependant, comme le jour commençait à paraître, il n'oublia pas de faire sa prière en bon musulman[8], ensuite il ajouta celle-ci: «Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que quatre fois chaque jour. Je les ai déjà jetés trois fois sans avoir tiré le moindre fruit de mon travail. Il ne m'en reste plus qu'une; je vous supplie de me rendre la mer favorable, comme «vous l'avez rendue à Moise[9].»

Le pêcheur, ayant fini cette prière, jeta ses filets pour la quatrième fois. Quand il jugea qu'il devait y avoir du poisson, il les tira comme auparavant avec assez de peine. Il n'y en avait pas pourtant; mais il y trouva un vase de cuivre jaune, qui, à sa pesanteur, lui parut plein de quelque chose; et il remarqua qu'il était fermé et scellé de plomb, avec l'empreinte d'un sceau. Cela le réjouit: «Je le vendrai au fondeur, disait-il, et de l'argent que j'en ferai, j'en achèterai une mesure de blé.»

Il examina le vase de tous côtés, il le secoua pour voir si ce qui était dedans ne ferait pas de bruit. Il n'entendit rien, et cette circonstance, avec l'empreinte du sceau sur le couvercle de plomb, lui fit penser qu'il devait être rempli de quelque chose de précieux. Pour s'en éclaircir, il prit son couteau, et, avec un peu de peine, il l'ouvrit. Il en pencha aussitôt l'ouverture contre terre, mais il n'en sortit rien, ce qui le surprit extrêmement. Il le posa devant lui; et pendant qu'il le considérait attentivement, il en sortit une fumée fort épaisse qui l'obligea de reculer deux ou trois pas en arrière.

Cette fumée s'éleva jusqu'aux nues et s'étendant sur la mer et sur le rivage, forma un gros brouillard. Spectacle qui causa, comme on peut se l'imaginer, un étonnement extraordinaire au pêcheur. Lorsque la fumée fut toute hors du vase, elle se réunit et devint un corps solide, dont il se forma un génie deux fois aussi haut que le plus grand de tous les géants. À l'aspect d'un monstre d'une grandeur si démesurée, le pêcheur voulut prendre la fuite; mais il se trouva si troublé et si effrayé, qu'il ne put marcher.

«Salomon[10], s'écria d'abord le génie, Salomon, grand prophète de
Dieu, pardon, pardon, jamais je ne m'opposerai à vos volontés.
J'obéirai à tous vos commandements…» Scheherazade, apercevant le
jour, interrompit là son conte.

Dinarzade prit alors la parole: «Ma soeur, dit-elle, on ne peut mieux tenir sa promesse que vous tenez la vôtre. Ce conte est assurément plus surprenant que les autres. - Ma soeur, répondit la sultane, vous entendrez des choses qui vous causeront encore plus d'admiration, si le sultan, mon seigneur, me permet de vous les raconter.» Schahriar avait trop d'envie d'entendre le reste de l'histoire du pêcheur, pour vouloir se priver de ce plaisir. Il remit donc encore au lendemain la mort de la sultane.

X NUIT.

Dinarzade, la nuit suivante, appela sa soeur quand il en fut temps: «Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de continuer le conte du pêcheur.» Le sultan, de son côté, témoigna de l'impatience d'apprendre quel démêlé le génie avait eu avec Salomon. C'est pourquoi Scheherazade poursuivit ainsi le conte du pêcheur.

Sire, le pêcheur n'eut pas sitôt entendu les paroles que le génie avait prononcées, qu'il se rassura et lui dit: «Esprit superbe, que dites-vous? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le prophète de Dieu, est mort, et nous sommes présentement à la fin des siècles. Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous étiez renfermé dans ce vase.»

À ce discours, le génie, regardant le pêcheur d'un air fier, lui répondit: «Parle-moi plus civilement: tu es bien hardi de m'appeler esprit superbe. - Hé bien! repartit le pêcheur, vous parlerai-je avec plus de civilité en vous appelant hibou du bonheur? - Je te dis, repartit le génie, de me parler plus civilement avant que je te tue. - Hé! pourquoi me tueriez-vous? répliqua le pêcheur. Je viens de vous mettre en liberté; l'avez- vous déjà oublié? - Non, je m'en souviens, repartit le génie; mais cela ne m'empêchera pas de te faire mourir; et je n'ai qu'une seule grâce à t'accorder. - Et quelle est cette grâce? dit le pêcheur. - C'est, répondit le génie, de te laisser choisir de quelle manière tu veux que je te tue. - Mais en quoi vous ai-je offensé? reprit le pêcheur. Est-ce ainsi que vous voulez me récompenser du bien que je vous ai fait? - Je ne puis te traiter autrement, dit le génie; et afin que tu en sois persuadé, écoute mon histoire:

«Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposés à la volonté de Dieu. Tous les autres génies reconnurent le grand Salomon, prophète de Dieu, et se soumirent à lui. Nous fûmes les seuls, Sacar et moi, qui ne voulûmes pas faire cette bassesse. Pour s'en venger, ce puissant monarque chargea Assaf, fils de Barakhia[11], son premier ministre, de me venir prendre. Cela fut exécuté. Assaf vint se saisir de ma personne, et me mena malgré moi devant le trône du roi son maître. Salomon, fils de David, me commanda de quitter mon genre de vie, de reconnaître son pouvoir, et de me soumettre à ses commandements. Je refusai hautement de lui obéir; et j'aimai mieux m'exposer à tout son ressentiment, que de lui prêter le serment de fidélité et de soumission qu'il exigeait de moi. Pour me punir, il m'enferma dans ce vase de cuivre; et afin de s'assurer de moi, et que je ne pusse pas forcer ma prison, il imprima lui-même sur le couvercle de plomb, son sceau, où le grand nom de Dieu était gravé. Cela fait, il mit le vase entre les mains d'un des génies qui lui obéissaient, avec ordre de me jeter à la mer; ce qui fut exécuté à mon grand regret. Durant le premier siècle de ma prison, je jurai que si quelqu'un m'en délivrait avant les cent ans achevés, je le rendrais riche, même après sa mort. Mais le siècle s'écoula, et personne ne me rendit ce bon office. Pendant le second siècle, je fis serment d'ouvrir tous les trésors de la terre à quiconque me mettrait en liberté; mais je ne fus pas plus heureux. Dans le troisième, je promis de faire puissant monarque mon libérateur, d'être toujours près de lui en esprit, et de lui accorder chaque jour trois demandes, de quelque nature qu'elles pussent être; mais ce siècle se passa comme les deux autres, et je demeurai toujours dans le même état. Enfin, désolé, ou plutôt enragé de me voir prisonnier si longtemps, je jurai que si quelqu'un me délivrait dans la suite, je le tuerais impitoyablement et ne lui accorderais point d'autre grâce que de lui laisser le choix du genre de mort dont il voudrait que je le fisse mourir: c'est pourquoi, puisque tu es venu ici aujourd'hui, et que tu m'as délivré choisis comment tu veux que je te tue.»

Ce discours affligea fort le pêcheur: «Je suis bien malheureux, s'écria-t-il, d'être venu en cet endroit rendre un si grand service à un ingrat! Considérez, de grâce, votre injustice, et révoquez un serment si peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous pardonnera de même: si vous me donnez généreusement la vie, il vous mettra à couvert de tous les complots qui se formeront contre vos jours. - Non, ta mort est certaine, dit le génie; choisis seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse mourir.» Le pêcheur, le voyant dans la résolution de le tuer, en eut une douleur extrême, non pas tant pour l'amour de lui, qu'à cause de ses trois enfants dont il plaignait la misère où ils allaient être réduits par sa mort. Il tâcha encore d'apaiser le génie: «Hélas! reprit-il, daignez avoir pitié de moi, en considération de ce que j'ai fait pour vous. - Je te l'ai déjà dit, repartit le génie, c'est justement pour cette raison que je suis obligé de t'ôter la vie. - Cela est étrange répliqua le pêcheur, que vous vouliez absolument rendre le mal pour le bien. Le proverbe dit, que qui fait du bien à celui qui ne le mérite pas en est toujours mal payé. Je croyais, je l'avoue, que cela était faux: en effet, rien ne choque davantage la raison et les droits de la société; néanmoins j'éprouve cruellement que cela n'est que trop véritable. - Ne perdons pas le temps, interrompit le génie; tous tes raisonnements ne sauraient me détourner de mon dessein. Hâte-toi de dire comment tu souhaites que je te tue.»

La nécessité donne de l'esprit. Le pêcheur s'avisa d'un stratagème: «Puisque je ne saurais éviter la mort, dit-il au génie, je me soumets donc à la volonté de Dieu. Mais avant que je choisisse un genre de mort, je vous conjure, par le grand nom de Dieu, qui était gravé sur le sceau du prophète Salomon, fils de David, de me dire la vérité sur une question que j'ai à vous faire.»

Quand le génie vit qu'on lui faisait une adjuration qui le contraignait de répondre positivement, il trembla en lui-même, et dit au pêcheur: «Demande-moi ce que tu voudras, et hâte-toi…»

Le jour venant à paraître, Scheherazade se tut en cet endroit de son discours: «Ma soeur, lui dit Dinarzade, il faut convenir que plus vous parlez, et plus vous faites de plaisir. J'espère que le sultan, notre seigneur, ne vous fera pas mourir qu'il n'ait entendu le reste du beau conte du pêcheur. - Le sultan est le maître, reprit Scheherazade; il faut vouloir tout ce qui lui plaira.» Le sultan, qui n'avait pas moins d'envie que Dinarzade d'entendre la fin de ce conte, différa encore la mort de la sultane.

XI NUIT.

Schahriar et la princesse son épouse passèrent cette nuit de la même manière que les précédentes, et avant que le jour parût, Dinarzade les réveilla par ces paroles, qu'elle adressa à la sultane: «Ma soeur, je vous prie de reprendre le conte du pêcheur. - Très-volontiers, répondit Scheherazade, je vais vous satisfaire, avec la permission du sultan.»

Le génie, poursuivit-elle, ayant promis de dire la vérité, le pêcheur lui dit: «Je voudrais savoir si effectivement vous étiez dans ce vase; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu? - Oui, répondit le génie, je jure par ce grand nom que j'y étais; et cela est très-véritable. - En bonne foi, répliqua le pêcheur, je ne puis vous croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un de vos pieds: comment se peut-il que votre corps y ait été renfermé tout entier? - Je te jure pourtant, repartit le génie, que j'y étais tel que tu me vois. Est-ce que tu ne me crois pas, après le grand serment que je t'ai fait? - Non, vraiment, dit le pêcheur; et je ne vous croirai point, à moins que vous ne me fassiez voir la chose.»

Alors il se fit une dissolution du corps du génie, qui, se changeant en fumée, s'étendit comme auparavant sur la mer et sur le rivage, et qui, se rassemblant ensuite, commença de rentrer dans le vase, et continua de même par une succession lente et égale, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus rien au dehors. Aussitôt il en sortit une voix qui dit au pêcheur: «Hé bien! incrédule pêcheur, me voici dans le vase: me crois-tu présentement?»

Le pêcheur, au lieu de répondre au génie, prit le couvercle de plomb; et ayant fermé promptement le vase: «Génie, lui cria-t-il, demande-moi grâce à ton tour, et choisis de quelle mort tu veux que je te fasse mourir. Mais non, il vaut mieux que je te rejette à la mer, dans le même endroit d'où je t'ai tiré; puis je ferai bâtir une maison sur ce rivage, où je demeurerai, pour avertir tous les pêcheurs qui viendront y jeter leurs filets de bien prendre garde de repêcher un méchant génie comme toi, qui as fait serment de tuer celui qui te mettra en liberté.»

À ces paroles offensantes, le génie, irrité, fit tous ses efforts pour sortir du vase; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible: car l'empreinte du sceau du prophète Salomon, fils de David, l'en empêchait. Ainsi, voyant que le pêcheur avait alors l'avantage sur lui, il prit le parti de dissimuler sa colère: «Pêcheur, lui dit- il, d'un ton radouci, garde-toi bien de faire ce que tu dis. Ce que j'en ai fait n'a été que par plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose sérieusement. - Ô génie, répondit le pêcheur, toi qui étais, il n'y a qu'un moment, le plus grand, et qui es à cette heure le plus petit de tous les génies, apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu retourneras à la mer. Si tu y as demeuré tout le temps que tu m'as dit, tu pourras bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai prié, au nom de Dieu, de ne me pas ôter la vie, tu as rejeté mes prières; je dois te rendre la pareille.»

Le génie n'épargna rien pour tâcher de toucher le pêcheur: «Ouvre le vase, lui dit-il, donne-moi la liberté, je t'en supplie; je te promets que tu seras content de moi. - Tu n'es qu'un traître, repartit le pêcheur. Je mériterais de perdre la vie si j'avais l'imprudence de me fier à toi. Tu ne manquerais pas de me traiter de la même façon qu'un certain roi grec traita le médecin Douban. C'est une histoire que je te veux raconter; écoute.

HISTOIRE DU ROI GREC ET DU MÉDECIN DOUBAN. «Il y avait au pays de Zouman, dans la Perse, un roi dont les sujets étaient grecs originairement: ce roi était couvert de lèpre; et ses médecins, après avoir inutilement employé tous leurs remèdes pour le guérir, ne savaient plus que lui ordonner, lorsqu'un très-habile médecin, nommé Douban, arriva dans sa cour.

«Ce médecin avait puisé sa science dans les livres grecs, persans, turcs, arabes, latins, syriaques et hébreux; et outre qu'il était consommé dans la philosophie, il connaissait parfaitement les bonnes et mauvaises qualités de toutes sortes de plantes et de drogues. Dès qu'il fut informé de la maladie du roi, qu'il eut appris que ses médecins l'avaient abandonné, il s'habilla le plus proprement qu'il lui fut possible, et trouva moyen de se faire présenter au roi: «Sire, lui dit-il, je sais que tous les médecins dont votre majesté s'est servie n'ont pu la guérir de sa lèpre; mais si vous voulez bien me faire l'honneur d'agréer mes services, je m'engage à vous guérir sans breuvage et sans topiques.» Le roi écouta cette proposition: «Si vous êtes assez habile homme, répondit-il, pour faire ce que vous dites, je promets de vous enrichir, vous et votre postérité; et sans compter les présents que je vous ferai, vous serez mon plus cher favori. Vous m'assurez donc que vous m'ôterez ma lèpre, sans me faire prendre aucune potion, et sans m'appliquer aucun remède extérieur? - Oui, sire, repartit le médecin, je me flatte d'y réussir, avec l'aide de Dieu; et dès demain j'en ferai l'épreuve.»

«En effet, le médecin Douban se retira chez lui, et fit un mail qu'il creusa en dedans par le manche, où il mit la drogue dont il prétendait se servir. Cela étant fait, il prépara aussi une boule de la manière qu'il la voulait, avec quoi il alla le lendemain se présenter devant le roi; et se prosternant à ses pieds, il baisa la terre…»

En cet endroit, Scheherazade, remarquant qu'il était jour, en avertit Schahriar, et se tut: «En vérité, ma soeur, dit alors Dinarzade, je ne sais où vous allez prendre tant de belles choses. - Vous en entendrez bien d'autres demain, répondit Scheherazade, si le sultan, mon maître, a la bonté de me prolonger encore la vie.» Schahriar, qui ne désirait pas moins ardemment que Dinarzade d'entendre la suite de l'histoire du médecin Douban, n'eut garde de faire mourir la sultane ce jour-là.

XII NUIT.

La douzième nuit était déjà fort avancée, lorsque Dinarzade, s'étant réveillée, s'écria: «Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de continuer l'agréable histoire du roi grec et du médecin Douban. - Je le veux bien, répondit Scheherazade.» En même temps, elle en reprit le fil de cette sorte:

Sire, le pêcheur, parlant toujours au génie qu'il tenait enfermé dans le vase, poursuivit ainsi: «Le médecin Douban se leva, et, après avoir fait une profonde révérence, dit au roi qu'il jugeait à propos que sa majesté montât à cheval, et se rendît à la place pour jouer au mail. Le roi fit ce qu'on lui disait; et lorsqu'il fut dans le lieu destiné à jouer au mail[12] à cheval, le médecin s'approcha de lui avec le mail qu'il avait préparé, et le lui présentant: «Tenez, sire, lui dit-il, exercez-vous avec ce mail, en poussant cette boule avec, par la place, jusqu'à ce que vous sentiez votre main et votre corps en sueur. Quand le remède que j'ai enfermé dans le manche de ce mail sera échauffé par votre main, il vous pénétrera par tout le corps; et sitôt que vous suerez, vous n'aurez qu'à quitter cet exercice: car le remède aura fait son effet. Dès que vous serez de retour en votre palais, vous entrerez au bain, et vous vous ferez bien laver et frotter; vous vous coucherez ensuite; et en vous levant demain matin, vous serez guéri.»

«Le roi prit le mail, et poussa son cheval après la boule qu'il avait jetée. Il la frappa; et elle lui fut renvoyée par les officiers qui jouaient avec lui; il la refrappa, et enfin le jeu dura si longtemps, que sa main en sua, aussi bien que tout son corps. Ainsi, le remède enfermé dans le manche du mail opéra comme le médecin l'avait dit. Alors, le roi cessa de jouer, s'en retourna dans son palais, entra au bain, et observa très- exactement ce qui lui avait été prescrit. Il s'en trouva fort bien: car le lendemain, en se levant, il s'aperçut, avec autant d'étonnement que de joie, que sa lèpre était guérie, et qu'il avait le corps aussi net que s'il n'eût jamais été attaqué de cette maladie. D'abord qu'il fut habillé, il entra dans la salle d'audience publique, où il monta sur son trône, et se fit voir à tous ses courtisans, que l'empressement d'apprendre le succès du nouveau remède y avait fait aller de bonne heure. Quand ils virent le roi parfaitement guéri, ils en firent tous paraître une extrême joie.

«Le médecin Douban entra dans la salle, et s'alla prosterner au pied du trône, la face contre terre. Le roi l'ayant aperçu, l'appela, le fit asseoir à son côté, et le montra à l'assemblée, en lui donnant publiquement toutes les louanges qu'il méritait. Ce prince n'en demeura pas là; comme il régalait ce jour-là toute sa cour, il le fit manger à sa table, seul avec lui…» À ces mots, Scheherazade, remarquant qu'il était jour, cessa de poursuivre son conte:

«Ma soeur, dit Dinarzade, je ne sais quelle sera la fin de cette histoire, mais j'en trouve le commencement admirable. - Ce qui reste à raconter en est le meilleur, répondit la sultane; et je suis assurée que vous n'en disconviendrez pas, si le sultan veut bien me permettre de l'achever la nuit prochaine.» Schahriar y consentit, et se leva fort satisfait de ce qu'il avait entendu.

XIII NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade dit encore à la sultane: «Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de continuer l'histoire du roi grec et du médecin Douban. - Je vais contenter votre curiosité, ma soeur, reprit Scheherazade, avec la permission du sultan, mon seigneur.» Alors elle reprit ainsi son conte:

«Le roi grec, poursuivit le pêcheur, ne se contenta pas de recevoir à sa table le médecin Douban: vers la fin du jour, lorsqu'il voulut congédier l'assemblée, il le fit revêtir d'une longue robe fort riche, et semblable à celle que portaient ordinairement ses courtisans en sa présence; outre cela, il lui fit donner deux mille sequins. Le lendemain et les jours suivants, il ne cessa de le caresser. Enfin, ce prince, croyant ne pouvoir jamais assez reconnaître les obligations qu'il avait à un médecin si habile, répandait sur lui, tous les jours, de nouveaux bienfaits.

«Or, ce roi avait un grand vizir qui était avare, envieux et naturellement capable de toutes sortes de crimes. Il n'avait pu voir sans peine les présents qui avaient été faits au médecin, dont le mérite d'ailleurs commençait à lui faire ombrage: il résolut de le perdre dans l'esprit du roi. Pour y réussir, il alla trouver ce prince, et lui dit en particulier, qu'il avait un avis de la dernière importance à lui donner. Le roi lui ayant demandé ce que c'était: «Sire, lui dit-il, il est bien dangereux à un monarque d'avoir de la confiance en un homme dont il n'a point éprouvé la fidélité. En comblant de bienfaits le médecin Douban, en lui faisant toutes les caresses que votre majesté lui fait, vous ne savez pas que c'est un traître qui ne s'est introduit dans cette cour que pour vous assassiner. - De qui tenez-vous ce que vous m'osez dire? répondit le roi. Songez-vous que c'est à moi que vous parlez, et que vous avancez une chose que je ne croirai pas légèrement? - Sire, répliqua le vizir, je suis parfaitement instruit de ce que j'ai l'honneur de vous représenter. Ne vous reposez donc plus sur une confiance dangereuse. Si votre majesté dort, qu'elle se réveille: car enfin, je le répète encore, le médecin Douban n'est parti du fond de la Grèce, son pays, il n'est venu s'établir dans votre cour, que pour exécuter l'horrible dessein dont j'ai parlé. - Non, non, vizir, interrompit le roi, je suis sûr que cet homme, que vous traitez de perfide et de traître, est le plus vertueux et le meilleur de tous les hommes; il n'y a personne au monde que j'aime autant que lui. Vous savez par quel remède, ou plutôt par quel miracle il m'a guéri de ma lèpre; s'il en veut à ma vie, pourquoi me l'a-t-il sauvée? Il n'avait qu'à m'abandonner à mon mal; je n'en pouvais échapper; ma vie était déjà à moitié consumée. Cessez donc de vouloir m'inspirer d'injustes soupçons; au lieu de les écouter, je vous avertis que je fais dès ce jour à ce grand homme, pour toute sa vie, une pension de mille sequins par mois. Quand je partagerais avec lui toutes mes richesses et mes états mêmes, je ne le paierais pas assez de ce qu'il a fait pour moi. Je vois ce que c'est, sa vertu excite votre envie; mais ne croyez pas que je me laisse injustement prévenir contre lui; je me souviens trop bien de ce qu'un vizir dit au roi Sindbad son maître, pour l'empêcher de faire mourir le prince son fils…»

Mais, sire, ajouta Scheherazade, le jour qui paraît me défend de poursuivre.» Je sais bon gré au roi grec, dit Dinarzade, d'avoir eu la fermeté de rejeter la fausse accusation de son vizir. - Si vous louez aujourd'hui la fermeté de ce prince, interrompit Scheherazade, vous condamnerez demain sa faiblesse, si le sultan veut bien que j'achève de raconter cette histoire.» Le sultan, curieux d'apprendre en quoi le roi grec avait eu de la faiblesse, différa encore la mort de la sultane.

XIV NUIT.

«Ma soeur, s'écria Dinarzade sur la fin de la quatorzième nuit, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de reprendre l'histoire du pêcheur; vous en êtes demeurée à l'endroit où le roi grec soutient l'innocence du médecin Douban, et prend si fortement son parti. - Je m'en souviens, répondit Scheherazade; vous allez entendre la suite:»

Sire, continua-t-elle, en adressant toujours la parole à Schahriar, ce que le roi grec venait de dire touchant le roi Sindbad piqua la curiosité du vizir, qui lui dit: «Sire, je supplie votre majesté de me pardonner si j'ai la hardiesse de lui demander ce que le vizir du roi Sindbad dit à son maître pour le détourner de faire mourir le prince son fils.» Le roi grec eut la complaisance de le satisfaire: «Ce vizir, répondit-il, après avoir représenté au roi Sindbad que sur l'accusation d'une belle-mère, il devait craindre de faire une action dont il pût se repentir, lui conta cette histoire:

HISTOIRE DU MARI ET DU PERROQUET[13]. «Un bonhomme avait une belle femme qu'il aimait avec tant de passion, qu'il ne la perdait de vue que le moins qu'il pouvait. Un jour que des affaires pressantes l'obligeaient à s'éloigner d'elle, il alla dans un endroit où l'on vendait toutes sortes d'oiseaux; il y acheta un perroquet, qui non-seulement parlait fort bien, mais qui avait même le don de rendre compte de tout ce qui avait été fait devant lui. Il l'apporta dans une cage au logis, pria sa femme de le mettre dans sa chambre et d'en prendre soin pendant le voyage qu'il allait faire; après quoi il partit.

«À son retour, il ne manqua pas d'interroger le perroquet sur ce qui s'était passé durant son absence; et là-dessus, l'oiseau lui apprit des choses qui lui donnèrent lieu de faire de grands reproches à sa femme. Elle crut que quelqu'une de ses esclaves l'avait trahie; elles jurèrent toutes qu'elles lui avaient été fidèles, et convinrent qu'il fallait que ce fût le perroquet qui eût fait ces mauvais rapports.

«Prévenue de cette opinion, la femme chercha dans son esprit un moyen de détruire les soupçons de son mari, et de se venger en même temps du perroquet; elle le trouva. Son mari étant parti pour faire un voyage d'une journée, elle commanda à une esclave de tourner pendant la nuit, sous la cage de l'oiseau, un moulin à bras; à une autre de jeter de l'eau en forme de pluie par le haut de la cage; et à une troisième, de prendre un miroir et de le tourner devant les yeux du perroquet, à droite et à gauche, à la clarté d'une chandelle. Les esclaves employèrent une grande partie de la nuit à faire ce que leur avait ordonné leur maîtresse, et elles s'en acquittèrent fort adroitement.

«Le lendemain, le mari étant de retour, fit encore des questions au perroquet sur ce qui s'était passé chez lui; l'oiseau lui répondit: «Mon maître les éclairs, le tonnerre et la pluie m'ont tellement incommodé toute la nuit, que je ne puis vous dire ce que j'en ai souffert.» Le mari, qui savait fort bien qu'il n'avait ni plu ni tonné cette nuit-là, demeura persuadé que le perroquet ne disant pas la vérité en cela, ne la lui avait pas dite aussi au sujet de sa femme. C'est pourquoi, de dépit, l'ayant tiré de sa cage, il le jeta si rudement contre terre, qu'il le tua. Néanmoins, dans la suite, il apprit de ses voisins que le pauvre perroquet ne lui avait pas menti en lui parlant de la conduite de sa femme, ce qui fut cause qu'il se repentit de l'avoir tué…»

Là s'arrêta Scheherazade, parce qu'elle s'aperçut qu'il était jour: «Tout ce que vous nous racontez, ma soeur, dit Dinarzade, est si varié, que rien ne me paraît plus agréable. - Je voudrais continuer de vous divertir, répondit Scheherazade; mais je ne sais si le sultan, mon maître, m'en donnera le temps.» Schahriar, qui ne prenait pas moins de plaisir que Dinarzade à entendre la sultane, se leva, et passa la journée sans ordonner au vizir de la faire mourir.

XV NUIT.

Dinarzade ne fut pas moins exacte cette nuit que les précédentes à réveiller Scheherazade: Ma chère soeur, lui dit-elle; si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de me conter un de ces beaux contes que vous savez: - «Ma soeur, répondit la sultane, je vais vous donner cette satisfaction. - Attendez, interrompit le sultan, achevez l'entretien du roi grec avec son vizir, au sujet du médecin Douban, et puis vous continuerez l'histoire du pêcheur et du génie. - Sire, repartit Scheherazade, vous allez être obéi.» En même temps elle poursuivit de cette manière:

«Quand le roi grec, dit le pêcheur au génie, eut achevé l'histoire du perroquet: Et vous, vizir, ajouta-t-il, par l'envie que vous avez conçue contre le médecin Douban, qui ne vous a fait aucun mal, vous voulez que je le fasse mourir; mais je m'en garderai bien, de peur de m'en repentir, comme ce mari d'avoir tué son perroquet.

Le pernicieux vizir était trop intéressé à la perte du médecin Douban pour en demeurer là.: «Sire, répliqua-t-il, la mort du perroquet était peu importante, et je ne crois pas que son maître l'ait regretté longtemps. Mais pourquoi faut-il que la crainte d'opprimer l'innocence vous empêche de faire mourir ce médecin! Ne suffit-il pas qu'on l'accuse de vouloir attenter à votre vie, pour vous autoriser à lui faire perdre la sienne? Quand il s'agit d'assurer les jours d'un roi, un simple soupçon doit passer pour une certitude, et il vaut mieux sacrifier l'innocent que sauver le coupable. Mais, sire, ce n'est point ici une chose incertaine: le médecin Douban veut vous assassiner. Ce n'est point l'envie qui m'arme contre lui, c'est l'intérêt seul que je prends à la conservation de votre majesté; c'est mon zèle qui me porte à vous donner un avis d'une si grande importance. S'il est faux, je mérite qu'on me punisse de la même manière qu'on punit autrefois un vizir. - Qu'avait fait ce vizir, dit le roi grec, pour être digne de ce châtiment? - Je vais l'apprendre à votre majesté sire, répondit le vizir; qu'elle ait, s'il lui plaît, la bonté de m'écouter.»

HISTOIRE DU VIZIR PUNI. «Il était autrefois un roi, poursuivit-il, qui avait un fils qui aimait passionnément la chasse. Il lui permettait de prendre souvent ce divertissement; mais il avait donné ordre à son grand vizir de l'accompagner toujours et de ne le perdre jamais de vue. Un jour de chasse, les piqueurs ayant lancé un cerf, le prince, qui crut que le vizir le suivait, se mit après la bête. Il courut si longtemps, et son ardeur l'emporta si loin, qu'il se trouva seul. Il s'arrêta, et remarquant qu'il avait perdu la voie, il voulut retourner sur ses pas pour aller rejoindre le vizir, qui n'avait pas été assez diligent pour le suivre de près; mais il s'égara. Pendant qu'il courait de tous côtés sans tenir de route assurée, il rencontra au bord d'un chemin une dame assez bien faite, qui pleurait amèrement. Il retint la bride de son cheval, demanda à cette femme qui elle était, ce qu'elle faisait seule en cet endroit, et si elle avait besoin de secours: «Je suis, lui répondit-elle, la fille d'un roi des Indes. En me promenant à cheval dans la campagne, je me suis endormie, et je suis tombée. Mon cheval s'est échappé, et je ne sais ce qu'il est devenu.» Le jeune prince eut pitié d'elle, et lui proposa de la prendre en croupe; ce qu'elle accepta.

«Comme ils passaient près d'une masure, la dame ayant témoigné qu'elle serait bien aise de mettre pied à terre pour quelque nécessité, le prince s'arrêta et la laissa descendre. Il descendit aussi, et s'approcha de la masure en tenant son cheval par la bride. Jugez qu'elle fut sa surprise, lorsqu'il entendit la dame en dedans prononcer ces paroles: «Réjouissez-vous, mes enfants, je vous amène un garçon bien fait et fort gras;» et que d'autres voix lui répondirent aussitôt: «Maman, où est-il, que nous le mangions tout à l'heure; car nous avons bon appétit?»

«Le prince n'eut pas besoin d'en entendre davantage pour concevoir le danger où il se trouvait. Il vit bien que la dame qui se disait fille d'un roi des Indes, était une ogresse, femme d'un de ces démons sauvages appelés ogres, qui se retirent dans des lieux abandonnés, et se servent de mille ruses pour surprendre et dévorer les passants. Il fut saisi de frayeur, et se jeta au plus vite sur son cheval. La prétendue princesse parut dans le moment; et voyant qu'elle avait manqué son coup: «Ne craignez rien, cria- t-elle au prince. Qui êtes-vous? Que cherchez-vous? - Je suis égaré, répondit-il, et je cherche mon chemin. - Si vous êtes égaré, dit-elle, recommandez-vous à Dieu, il vous délivrera de l'embarras où vous vous trouvez.» Alors le prince leva les yeux au ciel……» Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, je suis obligée d'interrompre mon discours; le jour, qui paraît, m'impose silence. - Je suis fort en peine, ma soeur, dit Dinarzade, de savoir ce que deviendra ce jeune prince; je tremble pour lui.

- Je vous tirerai demain d'inquiétude, répondit la sultane, si le sultan veut bien que je vive jusqu'à ce temps-là. Schahriar, curieux d'apprendre le dénouement de cette histoire, prolongea encore la vie de Scheherazade.

XVI NUIT.

Dinarzade avait tant d'envie d'entendre la fin de l'histoire du jeune prince, qu'elle se réveilla cette nuit plus tôt qu'à l'ordinaire: «Ma soeur, dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous prie d'achever l'histoire que vous commençâtes hier; je m'intéresse au sort du jeune prince, et je meurs de peur qu'il ne soit mangé par l'ogresse et ses enfants.» Schahriar ayant marqué qu'il était dans la même crainte: «Hé bien! sire, dit la sultane, je vais vous tirer de peine.

«Après que la fausse princesse des Indes eut dit au jeune prince de se recommander à Dieu, comme il crut qu'elle ne lui parlait pas sincèrement et qu'elle comptait sur lui comme s'il eût déjà été sa proie, il leva les mains au ciel, et dit: «Seigneur, qui êtes tout-puissant, jetez les yeux sur moi, et me délivrez de cette ennemie.» À cette prière, la femme de l'ogre rentra dans la masure, et le prince s'en éloigna avec précipitation. Heureusement il retrouva son chemin, et arriva sain et sauf auprès du roi son père, auquel il raconta de point en point le danger qu'il venait de courir par la faute du grand vizir. Le roi, irrité contre ce ministre, le fit étrangler à l'heure même.

«Sire, poursuivit le vizir du roi grec, pour revenir au médecin Douban, si vous n'y prenez garde, la confiance que vous avez en lui vous sera funeste; je sais de bonne part que c'est un espion envoyé par vos ennemis pour attenter à la vie de votre majesté. Il vous a guéri, dites-vous; hé! qui peut vous en assurer? Il ne vous a peut-être guéri qu'en apparence, et non radicalement. Que sait- on si ce remède, avec le temps, ne produira pas un effet pernicieux?»

«Le roi grec, qui avait naturellement fort peu d'esprit, n'eut pas assez de pénétration pour s'apercevoir de la méchante intention de son vizir, ni assez de fermeté pour persister dans son premier sentiment. Ce discours l'ébranla: «Vizir, dit-il, tu as raison; il peut être venu exprès pour m'ôter la vie; ce qu'il peut fort bien exécuter par la seule odeur de quelqu'une de ses drogues. Il faut voir ce qu'il est à propos de faire dans cette conjoncture.»

«Quand le vizir vit le roi dans la disposition où il le voulait: «Sire, lui dit-il, le moyen le plus sûr et le plus prompt pour assurer votre repos et mettre votre vie en sûreté, c'est d'envoyer chercher tout à l'heure le médecin Douban, et de lui faire couper la tête dès qu'il sera arrivé. - Véritablement, reprit le roi, je crois que c'est par là que je dois prévenir son dessein.» En achevant ces paroles, il appela un de ses officiers, et lui ordonna d'aller chercher le médecin, qui, sans savoir ce que le roi lui voulait, courut au palais en diligence. «Sais-tu bien, dit le roi en le voyant, pourquoi je te demande ici? - Non, sire, répondit-il, et j'attends que votre majesté daigne m'en instruire. - Je t'ai fait venir, reprit le roi, pour me délivrer de toi en te faisant ôter la vie.»

«Il n'est pas possible d'exprimer quel fut l'étonnement du médecin, lorsqu'il entendit prononcer l'arrêt de sa mort: «Sire, dit-il, quel sujet peut avoir votre majesté de me faire mourir? Quel crime ai-je commis? - J'ai appris de bonne part, répliqua le roi, que tu es un espion, et que tu n'es venu dans ma cour que pour attenter à ma vie; mais pour te prévenir, je veux te ravir la tienne. Frappe, ajouta-t-il au bourreau qui était présent, et me délivre d'un perfide qui ne s'est introduit ici que pour m'assassiner.»

«À cet ordre cruel, le médecin jugea bien que les honneurs et les bienfaits qu'il avait reçus lui avaient suscité des ennemis, et que le faible roi s'était laissé surprendre à leurs impostures. Il se repentait de l'avoir guéri de sa lèpre; mais c'était un repentir hors de saison: «Est-ce ainsi, lui disait-il, que vous me récompensez du bien que je vous ai fait?» Le roi ne l'écouta pas, et ordonna une seconde fois au bourreau de porter le coup mortel. Le médecin eut recours aux prières: «Hélas! sire, s'écria-il, prolongez-moi la vie, Dieu prolongera la vôtre; ne me faites pas mourir, de crainte que Dieu ne vous traite de la même manière!»

Le pêcheur interrompit son discours en cet endroit, pour adresser la parole au génie: «Hé bien! génie, lui dit-il, tu vois que ce qui se passa alors entre le roi grec et le médecin Douban, vient tout à l'heure de se passer entre nous deux.»

«Le roi grec, continua-t-il, au lieu d'avoir égard à la prière que le médecin venait de lui faire, en le conjurant au nom de Dieu, lui repartit avec dureté: «Non, non, c'est une nécessité absolue que je te fasse périr: aussi bien pourrais-tu m'ôter la vie plus subtilement encore que tu ne m'as guéri.» Cependant le médecin, fondant en pleurs, et se plaignant pitoyablement de se voir si mal payé du service qu'il avait rendu au roi, se prépara à recevoir le coup de la mort. Le bourreau lui banda les yeux, lui lia les mains, et se mit en devoir de tirer son sabre.

«Alors les courtisans qui étaient présents, émus de compassion, supplièrent le roi de lui faire grâce, assurant qu'il n'était pas coupable, et répondant de son innocence. Mais le roi fut inflexible, et leur parla de sorte qu'ils n'osèrent lui répliquer.

«Le médecin étant à genoux, les yeux bandés, et prêt à recevoir le coup qui devait terminer son sort, s'adressa encore une fois au roi: «Sire, lui dit-il, puisque votre majesté ne veut point révoquer l'arrêt de ma mort, je la supplie du moins de m'accorder la liberté d'aller jusque chez moi donner ordre à ma sépulture, dire le dernier adieu à ma famille, faire des aumônes, et léguer mes livres à des personnes capables d'en faire un bon usage. J'en ai un, entre autres, dont je veux faire présent à votre majesté: c'est un livre fort précieux et très-digne d'être soigneusement gardé dans votre trésor. - Hé! pourquoi ce livre est-il aussi précieux que tu le dis? répliqua le roi. - Sire, repartit le médecin, c'est qu'il contient une infinité de choses curieuses, dont la principale est que, quand on m'aura coupé la tête, si votre majesté veut bien se donner la peine d'ouvrir le livre au sixième feuillet et lire la troisième ligne de la page à main gauche, ma tête répondra à toutes les questions que vous voudrez lui faire.» Le roi, curieux de voir une chose si merveilleuse, remit sa mort au lendemain, et l'envoya chez lui sous bonne garde.

«Le médecin, pendant ce temps-là, mit ordre à ses affaires; et comme le bruit s'était répandu qu'il devait arriver un prodige inouï après son trépas, les vizirs, les émirs[14], les officiers de la garde, enfin toute la cour se rendit le jour suivant dans la salle d'audience pour en être témoin.

«On vit bientôt paraître le médecin Douban, qui s'avança jusqu'au pied du trône royal avec un gros livre à la main. Là, il se fit apporter un bassin, sur lequel il étendit la couverture dont le livre était enveloppé; et présentant le livre au roi: «Sire, lui dit-il, prenez s'il vous plaît, ce livre; et d'abord que ma tête sera coupée, commandez qu'on la pose dans le bassin sur la couverture du livre; dès qu'elle y sera, le sang cessera d'en couler: alors vous ouvrirez le livre, et ma tête répondra à toutes vos demandes. Mais, sire, ajouta-t-il, permettez-moi d'implorer encore une fois la clémence de votre majesté; au nom de Dieu, laissez-vous fléchir: je vous proteste que je suis innocent. - Tes prières, répondit le roi, sont inutiles; et quand ce ne serait que pour entendre parler ta tête après ta mort, je veux que tu meures.» En disant cela, il prit le livre des mains du médecin, et ordonna au bourreau de faire son devoir.

«La tête fut coupée si adroitement, qu'elle tomba dans le bassin; et elle fut à peine posée sur la couverture, que le sang s'arrêta. Alors, au grand étonnement du roi et de tous les spectateurs, elle ouvrit les yeux, et, prenant la parole: «Sire, dit-elle, que votre majesté ouvre le livre.» Le roi l'ouvrit, et trouvant que le premier feuillet était comme collé contre le second, pour le tourner avec plus de facilité, il porta le doigt à sa bouche et le mouilla de sa salive. Il fit la même chose jusqu'au sixième feuillet; et ne voyant pas d'écriture à la page indiquée: «Médecin, dit-il à la tête, il n'y a rien d'écrit. - Tournez encore quelques feuillets,» repartit la tête. Le roi continua d'en tourner, en portant toujours le doigt à sa bouche, jusqu'à ce que le poison, dont chaque feuillet était imbu, venant à faire son effet, ce prince se sentit tout à coup agité d'un transport extraordinaire; sa vue se troubla, et il se laissa tomber au pied de son trône avec de grandes convulsions…»

À ces mots, Scheherazade apercevant le jour, en avertit le sultan, et cessa de parler: «Ah! ma chère soeur, dit alors Dinarzade, que je suis fâchée que vous n'ayez pas le temps d'achever cette histoire! Je serais inconsolable si vous perdiez la vie aujourd'hui. - Ma soeur, répondit la sultane, il en sera ce qu'il plaira au sultan; mais il faut espérer qu'il aura la bonté de suspendre ma mort jusqu'à demain.» Effectivement, Schahriar, loin d'ordonner son trépas ce jour-là, attendit la nuit prochaine avec impatience, tant il avait d'envie d'apprendre la fin de l'histoire du roi grec, et la suite de celle du pêcheur et du génie.

XVII NUIT.

Quelque curiosité qu'eût Dinarzade d'entendre le reste de l'histoire du roi grec, elle ne se réveilla pas cette nuit de si bonne heure qu'à l'ordinaire; il était même presque jour lorsqu'elle dit à la sultane: «Ma chère soeur, je vous prie de continuer la merveilleuse histoire du roi grec; mais hâtez-vous, de grâce, car le jour paraîtra bientôt.»

Scheherazade reprit aussitôt cette histoire à l'endroit où elle l'avait laissée le jour précédent: Sire, dit-elle, quand le médecin Douban, ou, pour mieux dire, sa tête, vit que le poison faisait son effet, et que le roi n'avait plus que quelques moments à vivre: «Tyran, s'écria-t-elle, voilà de quelle manière sont traités les princes qui, abusant de leur autorité, font périr les innocents. Dieu punit tôt ou tard leurs injustices et leurs cruautés.» La tête eut à peine achevé ces paroles, que le roi tomba mort, et qu'elle perdit elle-même aussi le peu de vie qui lui restait.

Sire, poursuivit Scheherazade, telle fut la fin du roi grec et du médecin Douban. Il faut présentement revenir à l'histoire du pêcheur et du génie; mais ce n'est pas la peine de commencer, car il est jour. Le sultan, de qui toutes les heures étaient réglées, ne pouvant l'écouter plus longtemps, se leva, et comme il voulait absolument entendre la suite de l'histoire du génie et du pêcheur, il avertit la sultane de se préparer à la lui raconter la nuit suivante.

XVIII NUIT.

Dinarzade se dédommagea cette nuit de la précédente: elle se réveilla longtemps avant le jour, et appelant Scheherazade: «Ma soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de nous raconter la suite de l'histoire du pêcheur et du génie; vous savez que le sultan souhaite autant que moi de l'entendre. - Je vais, répondit la sultane, contenter sa curiosité et la vôtre.» Alors, s'adressant à Schahriar: Sire, poursuivit-elle, sitôt que le pêcheur eut fini l'histoire du roi grec et du médecin Douban, il en fit l'application au génie qu'il tenait toujours enfermé dans le vase.

«Si le roi grec, lui dit-il, eût voulu laisser vivre le médecin, Dieu l'aurait aussi laissé vivre lui-même; mais il rejeta ses plus humbles prières, et Dieu l'en punit. Il en est de même de toi, ô génie! si j'avais pu te fléchir et obtenir de toi la grâce que je te demandais, j'aurais présentement pitié de l'état où tu es; mais puisque, malgré l'extrême obligation que tu m'avais de t'avoir mis en liberté, tu as persisté dans la volonté de me tuer, je dois, à mon tour, être impitoyable. Je vais, en te laissant dans ce vase et en te rejetant à la mer, t'ôter l'usage de la vie jusqu'à la fin des temps: c'est la vengeance que je prétends tirer de toi.»

«- Pécheur, mon ami, répondit le génie, je te conjure encore une fois de ne pas faire une si cruelle action. Songe qu'il n'est pas honnête de se venger, et qu'au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal; ne me traite pas comme Imama traita autrefois Ateca. - Et que fit Imama à Ateca? répliqua le pêcheur. - Oh! si tu souhaites de le savoir, repartit le génie, ouvre-moi ce vase; crois-tu que je sois en humeur de faire des contes dans une prison si étroite? Je t'en ferai tant que tu voudras quand tu m'auras tiré d'ici. - Non, dit le pécheur, je ne te délivrerai pas; c'est trop raisonner: je vais te précipiter au fond de la mer. - Encore un mot, pêcheur, s'écria le génie; je te promets de ne te faire aucun mal; bien éloigné de cela, je t'enseignerai un moyen de devenir puissamment riche.»

L'espérance de se tirer de la pauvreté désarma le pêcheur: «Je pourrais t'écouter, dit-il, s'il y avait quelque fonds à faire sur ta parole. Jure-moi par le grand nom de Dieu que tu feras de bonne foi ce que tu dis, et je vais t'ouvrir le vase; je ne crois pas que tu sois assez hardi pour violer un pareil serment.» Le génie le fit, et le pêcheur ôta aussitôt le couvercle du vase. Il en sortit à l'instant de la fumée, et le génie ayant repris sa forme de la même manière qu'auparavant, la première chose qu'il fit fut de jeter, d'un coup de pied, le vase dans la mer. Cette action effraya le pêcheur: «Génie, dit-il, qu'est-ce que cela signifie? Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire? Et dois-je vous dire ce que le médecin Douban disait au roi grec: «Laissez-moi vivre, et Dieu prolongera vos jours?»

La crainte du pêcheur fit rire le génie, qui lui répondit: «Non, pêcheur, rassure-toi; je n'ai jeté le vase que pour me divertir et voir si tu en serais alarmé; et pour te persuader que je te veux tenir parole, prends tes filets et me suis.» En prononçant ces mots, il se mit à marcher devant le pêcheur, qui, chargé de ses filets, le suivit avec quelque sorte de défiance. Ils passèrent devant la ville, et montèrent au haut d'une montagne, d'où ils descendirent dans une vaste plaine qui les conduisit à un grand étang situé entre quatre collines.

Lorsqu'ils furent arrivés au bord de l'étang, le génie dit au pêcheur: «Jette tes filets, et prends du poisson.» Le pêcheur ne douta pas qu'il n'en prît: car il en vit une grande quantité dans l'étang; mais ce qui le surprit extrêmement, c'est qu'il remarqua qu'il y en avait de quatre couleurs différentes, c'est-à-dire, de blancs, de rouges, de bleus et de jaunes. Il jeta ses filets, et en amena quatre, dont chacun était d'une de ces couleurs. Comme il n'en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait se lasser de les admirer; et jugeant qu'il en pourrait tirer une somme assez considérable, il en avait beaucoup de joie: «Emporte ces poissons, lui dit le génie, et va les présenter à ton sultan; il t'en donnera plus d'argent que tu n'en as manié en toute ta vie. Tu pourras venir tous les jours pêcher en cet étang; mais je t'avertis de ne jeter tes filets qu'une fois chaque jour; autrement il t'en arrivera du mal, prends-y garde; c'est l'avis que je te donne: si tu le suis exactement, tu t'en trouveras bien.» En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s'ouvrit, et se referma après l'avoir englouti.

Le pêcheur, résolu de suivre de point en point les conseils du génie, se garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il reprit le chemin de la ville, fort content de sa pêche et faisant mille réflexions sur son aventure. Il alla droit au palais du sultan pour lui présenter ses poissons…

Mais, sire, dit Scheherazade, j'aperçois le jour; il faut que je m'arrête en cet endroit: - Ma soeur, dit alors Dinarzade, que les derniers événements que vous venez de raconter sont surprenants! J'ai de la peine à croire que vous puissiez désormais nous en apprendre d'autres qui le soient davantage. - Ma chère soeur, répondit la sultane, si le sultan mon maître me laisse vivre jusqu'à demain, je suis persuadée que vous trouverez la suite de l'histoire du pêcheur encore plus merveilleuse que le commencement, et incomparablement plus agréable. Schahriar, curieux de voir si le reste de l'histoire du pêcheur était tel que la sultane le promettait, différa encore l'exécution de la loi cruelle qu'il s'était faite.

XIX NUIT.

Vers la fin de la dix-neuvième nuit, Dinarzade appela la sultane, et lui dit: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui va paraître bientôt, de me raconter l'histoire du pêcheur; je suis dans une extrême impatience de l'entendre. Scheherazade, avec la permission du sultan, la reprit aussitôt de cette sorte:

Sire, je laisse à penser à votre majesté quelle fut la surprise du sultan lorsqu'il vit les quatre poissons que le pêcheur lui présenta. Il les prit l'un après l'autre pour les considérer avec attention, et après les avoir admirés assez longtemps: «Prenez ces poissons, dit-il à son premier vizir, et les portez à l'habile cuisinière que l'empereur des Grecs m'a envoyée; je m'imagine qu'ils ne seront pas moins bons qu'ils sont beaux.» Le vizir les porta lui-même à la cuisinière, et les lui remettant entre les mains: «Voilà, lui dit-il, quatre poissons qu'on vient d'apporter au sultan, il vous ordonne de les lui apprêter.» Après s'être acquitté de sa commission, il retourna vers le sultan son maître, qui le chargea de donner au pêcheur quatre cents pièces d'or de sa monnaie; ce qu'il exécuta très-fidèlement. Le pêcheur, qui n'avait jamais possédé une si grosse somme à la fois, concevait à peine son bonheur, et le regardait comme un songe. Mais il connut dans la suite qu'il était réel, par le bon usage qu'il en fit en l'employant aux besoins de sa famille.

Mais, sire, poursuivit Scheherazade, après vous avoir parlé du pêcheur, il faut vous parler aussi de la cuisinière du sultan, que nous allons trouver dans un grand embarras. D'abord qu'elle eut nettoyé les poissons que le vizir lui avait donnés, elle les mit sur le feu dans une casserole, avec de l'huile pour les frire; lorsqu'elle les crut assez cuits d'un côté, elle les tourna de l'autre. Mais, ô prodige inouï! à peine furent-ils tournés, que le mur de la cuisine s'entr'ouvrit. Il en sortit une jeune dame d'une beauté admirable, et d'une taille avantageuse; elle était habillée d'une étoffe de satin à fleurs, façon d'Égypte, avec des pendants d'oreille, un collier de grosses perles, et des bracelets d'or garnis de rubis; et elle tenait une baguette de myrte à la main. Elle s'approcha de la casserole, au grand étonnement de la cuisinière, qui demeura immobile à cette vue; et, frappant un des poissons du bout de sa baguette: «Poisson, poisson, lui dit-elle, es-tu dans ton devoir?» Le poisson n'ayant rien répondu, elle répéta les mêmes paroles, et alors les quatre poissons levèrent la tête tous ensemble, et lui dirent très-distinctement: «Oui, oui, si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous payons les nôtres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes contents.» Dès qu'ils eurent achevé ces mots, la jeune dame renversa la casserole, et rentra dans l'ouverture du mur, qui se referma aussitôt et se remit dans le même état où il était auparavant.

La cuisinière, que toutes ces merveilles avaient épouvantée, étant revenue de sa frayeur, alla relever les poissons qui étaient tombés sur la braise; mais elle les trouva plus noirs que du charbon, et hors d'état d'être servis au sultan. Elle en eut une vive douleur, et se mettant à pleurer de toute sa force: «Hélas! disait-elle, que vais-je devenir? Quand je conterai au sultan ce que j'ai vu, je suis assurée qu'il ne me croira point; dans quelle colère ne sera-t-il pas contre moi?»

Pendant qu'elle s'affligeait ainsi, le grand vizir entra, et lui demanda si les poissons étaient prêts. Elle lui raconta tout ce qui lui était arrivé, et ce récit, comme on le peut penser, l'étonna fort; mais, sans en parler au sultan, il inventa une fable qui le contenta. Cependant il envoya chercher le pêcheur à l'heure même, et quand il fut arrivé: «Pêcheur, lui dit-il, apporte-moi quatre autres poissons qui soient semblables à ceux que tu as déjà apportés: car il est survenu certain malheur qui a empêché qu'on ne les ait servis au sultan.» Le pêcheur ne lui dit pas ce que le génie lui avait recommandé; mais, pour se dispenser de fournir ce jour-là les poissons qu'on lui demandait, il s'excusa sur la longueur du chemin, et promit de les apporter le lendemain matin.

Effectivement, le pêcheur partit durant la nuit, et se rendit à l'étang. Il y jeta ses filets, et les ayant retirés, il y trouva quatre poissons qui étaient, comme les autres, chacun d'une couleur différente. Il s'en retourna aussitôt, et les porta au grand vizir dans le temps qu'il les lui avait promis. Ce ministre les prit et les emporta lui-même encore dans la cuisine, où il s'enferma seul avec la cuisinière, qui commença de les habiller devant lui, et qui les mit sur le feu, comme elle avait fait pour les quatre autres le jour précédent. Lorsqu'ils furent cuits d'un côté, et qu'elle les eut tournés de l'autre, le mur de la cuisine s'entr'ouvrit encore, et la même dame parut avec sa baguette à la main; elle s'approcha de la casserole, frappa un des poissons, lui adressa les mêmes paroles, et ils lui firent tous la même réponse en levant la tête.

Mais, sire, ajouta Scheherazade en se reprenant, voilà le jour qui paraît, et qui m'empêche de continuer cette histoire. Les choses que je viens de vous dire sont, à la vérité, très-singulières; mais si je suis en vie demain, je vous en dirai d'autres qui sont encore plus dignes de votre attention. Schahriar, jugeant bien que la suite devait être fort curieuse, résolut de l'attendre la nuit suivante.

XX NUIT.

Ma chère soeur, s'écria Dinarzade, suivant sa coutume, si vous ne dormez pas, je vous prie de poursuivre et d'achever le beau conte du pêcheur. La sultane prit aussitôt la parole, et parla en ces termes:

Sire, après que les quatre poissons eurent répondu à la jeune dame, elle renversa encore la casserole d'un coup de baguette, et se retira dans le même endroit de la muraille d'où elle était sortie. Le grand vizir ayant été témoin de ce qui s'était passé: «Cela est trop surprenant, dit-il, et trop extraordinaire, pour en faire un mystère au sultan; je vais de ce pas l'informer de ce prodige.» En effet, il l'alla trouver, et lui fit un rapport fidèle.

Le sultan, fort surpris, marqua beaucoup d'empressement de voir cette merveille. Pour cet effet, il envoya chercher le pêcheur: «Mon ami, lui dit-il, ne pourrais-tu pas m'apporter encore quatre poissons de différentes couleurs?» Le pêcheur répondit au sultan que si sa majesté voulait lui accorder trois jours pour faire ce qu'elle désirait, il se promettait de la contenter. Les ayant obtenus, il alla à l'étang pour la troisième fois, et il ne fut pas moins heureux que les deux autres: car, du premier coup de filet, il prit quatre poissons de couleurs différentes. Il ne manqua pas de les porter à l'heure même au sultan, qui en eut d'autant plus de joie, qu'il ne s'attendait pas à les avoir si tôt, et qui lui fit donner encore quatre cents pièces d'or de sa monnaie.

D'abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son cabinet avec tout ce qui était nécessaire pour les faire cuire. Là, s'étant enfermé avec son grand vizir, ce ministre les habilla, les mit ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent cuits d'un côté, il les retourna de l'autre. Alors le mur du cabinet s'entr'ouvrit; mais au lieu de la jeune dame, ce fut un noir qui en sortit. Ce noir avait un habillement d'esclave; il était d'une grosseur et d'une grandeur gigantesques, et tenait un gros bâton vert à la main. Il s'avança jusqu'à la casserole, et touchant de son bâton un des poissons, il lui dit d'une voix terrible: «Poisson, poison, es-tu dans ton devoir?» À ces mots, les poissons levèrent la tête, et répondirent: «Oui, oui, nous y sommes; si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous payons les nôtres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes contents.»

Les poissons eurent à peine achevé ces paroles, que le noir renversa la casserole au milieu du cabinet et réduisit les poissons en charbon. Cela étant fait, il se retira fièrement, et rentra dans l'ouverture du mur, qui se referma et qui parut dans le même état qu'auparavant: «Après ce que je viens de voir, dit le sultan à son grand vizir, il ne me sera pas possible d'avoir l'esprit en repos. Ces poissons, sans doute, signifient quelque chose d'extraordinaire dont je veux être éclairci.» Il envoya chercher le pêcheur; on le lui amena: «Pêcheur, lui dit-il, les poissons que tu nous as apportés me causent bien de l'inquiétude. En quel endroit les as-tu pêchés? - Sire, répondit-il, je les ai pêchés dans un étang qui est situé entre quatre collines, au delà de la montagne que l'on voit d'ici. - Connaissez-vous cet étang? dit le sultan au vizir. - Non, sire, répondit le vizir, je n'en ai même jamais ouï parler; il y a pourtant soixante ans que je chasse aux environs et au delà de cette montagne.» Le sultan demanda au pêcheur à quelle distance de son palais était l'étang; le pêcheur assura qu'il n'y avait pas plus de trois heures de chemin. Sur cette assurance, et comme il restait encore assez de jour pour y arriver avant la nuit, le sultan commanda à toute sa cour de monter à cheval, et le pêcheur leur servit de guide.

Ils montèrent tous la montagne; et à la descente, ils virent avec beaucoup de surprise une vaste plaine que personne n'avait remarquée jusqu'alors. Enfin ils arrivèrent à l'étang, qu'ils trouvèrent effectivement situé entre quatre collines, comme le pêcheur l'avait rapporté. L'eau en était si transparente, qu'ils remarquèrent que tous les poissons étaient semblables à ceux que le pêcheur avait apportés au palais.

Le sultan s'arrêta sur le bord de l'étang, et après avoir quelque temps regardé les poissons avec admiration, il demanda à ses émirs et à tous ses courtisans s'il était possible qu'ils n'eussent pas encore vu cet étang; qui était si peu éloigné de la ville. Ils lui répondirent qu'ils n'en avaient jamais étendu parler: «Puisque vous convenez tous, leur dit-il, que vous n'en avez jamais ouï parler, et que je ne suis pas moins étonné que vous de cette nouveauté, je suis résolu de ne pas rentrer dans mon palais que je n'aie su pour quelle raison cet étang se trouve ici, et pourquoi il n'y a dedans que des poissons de quatre couleurs.» Après avoir dit ces paroles, il ordonna de camper, et aussitôt son pavillon et les tentes de sa maison furent dressés sur les bords de l'étang.

À l'entrée de la nuit, le sultan, retiré sous son pavillon, parla en particulier à son grand vizir, et lui dit: «Vizir, j'ai l'esprit dans une étrange inquiétude: cet étang transporté dans ces lieux, ce noir qui nous est apparu dans mon cabinet, ces poissons que nous avons entendus parler, tout cela irrite tellement ma curiosité, que je ne puis résister à l'impatience de la satisfaire. Pour cet effet, je médite un dessein que je veux absolument exécuter. Je vais seul m'éloigner de ce camp; je vous ordonne de tenir mon absence secrète; demeurez sous mon pavillon; et demain matin, quand mes émirs et mes courtisans se présenteront à l'entrée, renvoyez-les, en leur disant que j'ai une légère indisposition, et que je veux être seul. Les jours suivants vous continuerez de leur dire la même chose, jusqu'à ce que je sois de retour.»

Le grand vizir dit plusieurs choses au sultan, pour tâcher de le détourner de son dessein: il lui représenta le danger auquel il s'exposait, et la peine qu'il allait prendre peut-être inutilement. Mais il eut beau épuiser toute son éloquence, le sultan ne quitta point sa résolution, et se prépara à l'exécuter. Il prit un habillement commode pour marcher à pied, il se munit d'un sabre, et dès qu'il vit que tout était tranquille dans son camp, il partit sans être accompagné de personne.

Il tourna ses pas vers une des collines, qu'il monta sans beaucoup de peine. Il en trouva la descente encore plus aisée; et lorsqu'il fut dans la plaine, il marcha jusqu'au lever du soleil. Alors apercevant de loin devant lui un grand édifice, il s'en réjouit, dans l'espérance d'y pouvoir apprendre ce qu'il voulait savoir. Quand il en fut près, il remarqua que c'était un palais magnifique, ou plutôt un château très-fort, d'un beau marbre noir poli, et couvert d'un acier fin et uni comme une glace de miroir. Ravi de n'avoir pas été longtemps sans rencontrer quelque chose digne au moins de sa curiosité, il s'arrêta devant la façade du château et la considéra avec beaucoup d'attention.

Il s'avança ensuite jusqu'à la porte, qui était à deux battants, dont l'un était ouvert. Quoiqu'il fût libre d'entrer, il crut néanmoins devoir frapper. Il frappa un coup assez légèrement et attendit quelque temps; mais ne voyant venir personne, il s'imagina qu'on ne l'avait point entendu: c'est pourquoi il frappa un second coup plus fort; mais ne voyant ni n'entendant venir personne, il redoubla: personne ne parut encore. Cela le surprit extrêmement, car il ne pouvait penser qu'un château si bien entretenu fût abandonné: «S'il n'y a personne, disait-il en lui- même, je n'ai rien à craindre; et s'il y a quelqu'un, j'ai de quoi me défendre.»

Enfin le sultan entra, et s'avançant sous le vestibule: «N'y a-t- il personne ici, s'écria-t-il, pour recevoir un étranger qui aurait besoin de se rafraîchir en passant?» Il répéta la même chose deux ou trois fois; mais, quoiqu'il parlât fort haut, personne ne lui répondit. Ce silence augmenta son étonnement. Il passa dans une cour très-spacieuse, et regardant de tous côtés pour voir s'il ne découvrirait point quelqu'un, il n'aperçut pas le moindre être vivant…

Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, le jour, qui paraît, vient m'imposer silence. - Ah! ma soeur, dit Dinarzade, vous nous laissez au plus bel endroit! - Il est vrai, répondit la sultane; mais, ma soeur, vous en voyez la nécessité. Il ne tiendra qu'au sultan mon seigneur que vous n'entendiez le reste demain. Ce ne fut pas tant pour faire plaisir à Dinarzade que Schahriar laissa vivre encore la sultane, que pour contenter la curiosité qu'il avait d'apprendre ce qui se passerait dans ce château.

XXI NUIT.

Dinarzade ne fut pas paresseuse à réveiller la sultane sur la fin de cette nuit. Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous prie, en attendant le jour, qui va paraître bientôt, de nous raconter ce qui se passa dans ce beau château où vous nous laissâtes hier. Scheherazade reprit aussitôt le conte du jour précédent; et s'adressant toujours à Schahriar: Sire, dit-elle, le sultan ne voyant donc personne dans la cour où il était, entra dans de grandes salles, dont les tapis de pied étaient de soie, les estrades et les sofas couverts d'étoffe de la Mecque, et les portières, des plus riches étoffes des Indes, relevées d'or et d'argent. Il passa ensuite dans un salon merveilleux, au milieu duquel il y avait un grand bassin avec un lion d'or massif à chaque coin. Les quatre lions jetaient de l'eau par la gueule, et cette eau, en tombant, formait des diamants et des perles; ce qui n'accompagnait pas mal un jet d'eau qui, s'élançant du milieu du bassin, allait presque frapper le fond d'un dôme peint à l'arabesque.

Le château, de trois côtés, était environné d'un jardin, que les parterres, les pièces d'eau, les bosquets et mille autres agréments concouraient à embellir; et ce qui achevait de rendre ce lieu admirable, c'était une infinité d'oiseaux, qui y remplissaient l'air de leurs chants harmonieux, et qui y faisaient toujours leur demeure, parce que des filets tendus au-dessus des arbres et du palais les empêchaient d'en sortir.

Le sultan se promena longtemps d'appartement en appartement, où tout lui parut grand et magnifique. Lorsqu'il fut las de marcher, il s'assit dans un cabinet ouvert qui avait vue sur le jardin; et là, rempli de tout ce qu'il avait déjà vu et de tout ce qu'il voyait encore, il faisait des réflexions sur tous ces différents objets, quand tout à coup une voix plaintive, accompagnée de cris lamentables, vint frapper son oreille. Il écouta avec attention, et il entendit distinctement ces tristes paroles: «Ô fortune! qui n'as pu me laisser jouir longtemps d'un heureux sort, et qui m'as rendu le plus infortuné de tous les hommes, cesse de me persécuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin à mes douleurs. Hélas! est-il possible que je sois encore en vie après tous les tourments que j'ai soufferts?»

Le sultan, touché de ces pitoyables plaintes, se leva pour aller du côté d'où elles étaient parties. Lorsqu'il fut à la porte d'une grande salle, il ouvrit la portière, et vit un jeune homme bien fait et très-richement vêtu, qui était assis sur un trône un peu élevé de terre. La tristesse était peinte sur son visage. Le sultan s'approcha de lui et le salua. Le jeune homme lui rendit son salut, en lui faisant une inclination de tête fort basse; et comme il ne se levait pas: «Seigneur, dit-il au sultan, je juge bien que vous méritez que je me lève pour vous recevoir et vous rendre tous les honneurs possibles; mais une raison si forte s'y oppose, que vous ne devez pas m'en savoir mauvais gré. - Seigneur, lui répondit le sultan, je vous suis fort obligé de la bonne opinion que vous avez de moi. Quant au sujet que vous avez de ne vous pas lever, quelle que puisse être votre excuse, je la reçois de fort bon coeur. Attiré par vos plaintes, pénétré de vos peines, je viens vous offrir mon secours. Plût à Dieu qu'il dépendît de moi d'apporter du soulagement à vos maux, je m'y emploierais de tout mon pouvoir! Je me flatte que vous voudrez bien me raconter l'histoire de vos malheurs; mais, de grâce, apprenez-moi auparavant ce que signifie cet étang qui est près d'ici, et où l'on voit des poissons de quatre couleurs différentes; ce que c'est que ce château; pourquoi vous vous y trouvez, et d'où vient que vous y êtes seul.» Au lieu de répondre à ces questions, le jeune homme se mit à pleurer amèrement: «Que la fortune est inconstante! s'écria-t-il; elle se plaît à abaisser les hommes qu'elle a élevés. Où sont ceux qui jouissent tranquillement d'un bonheur qu'ils tiennent d'elle, et dont les jours sont toujours purs et sereins?»

Le sultan, touché de compassion de le voir en cet état, le pria très-instamment de lui dire le sujet d'une si grande douleur: «Hélas! seigneur, lui répondit le jeune homme, comment pourrais-je n'être pas affligé? et le moyen que mes yeux ne soient pas des sources intarissables de larmes?» À ces mots; ayant levé sa robe, il fit voir au sultan qu'il n'était homme que depuis la tête jusqu'à la ceinture, et que l'autre moitié de son corps était de marbre noir…

En cet endroit, Scheherazade interrompit son discours pour faire remarquer au sultan des Indes que le jour paraissait. Schahriar fut tellement charmé de ce qu'il venait d'entendre, et il se sentit si fort attendri en faveur de Scheherazade, qu'il résolut de la laisser vivre pendant un mois. Il se leva néanmoins à son ordinaire, sans lui parler de sa résolution.

XXII NUIT.

Dinarzade avait tant d'impatience d'entendre la suite du conte de la nuit précédente, qu'elle appela sa soeur de fort bonne heure: Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de continuer le merveilleux conte que vous ne pûtes achever hier. - J'y consens, répondit la sultane; écoutez-moi:

Vous jugez bien, poursuivit-elle, que le sultan fut étrangement étonné quand il vit l'état déplorable où était le jeune homme: «Ce que vous me montrez là, lui dit-il, en me donnant de l'horreur, irrite ma curiosité; je brûle d'apprendre votre histoire, qui doit être, sans doute, fort étrange; et je suis persuadé que l'étang et les poissons y ont quelque part: ainsi, je vous conjure de me la raconter; vous y trouverez quelque sorte de consolation, puisqu'il est certain que les malheureux trouvent une espèce de soulagement à conter leurs malheurs. - Je ne veux pas vous refuser cette satisfaction, repartit le jeune homme, quoique je ne puisse vous la donner sans renouveler mes vives douleurs; mais je vous avertis par avance de préparer vos oreilles, votre esprit et vos yeux même à des choses qui surpassent tout ce que l'imagination peut concevoir de plus extraordinaire.»

HISTOIRE DU JEUNE ROI DES ÎLES NOIRES. «Vous saurez, seigneur, continua-t-il, que mon père, qui s'appelait Mahmoud, était roi de cet état. C'est le royaume des Îles Noires, qui prend son nom des quatre petites montagnes voisines: car ces montagnes étaient ci-devant des îles; et la capitale, où le roi mon père faisait son séjour, était dans l'endroit où est présentement cet étang que vous avez vu. La suite de mon histoire vous instruira de tous ces changements.

«Le roi mon père mourut à l'âge de soixante-dix ans. Je n'eus pas plus tôt pris sa place, que je me mariai; et la personne que je choisis pour partager la dignité royale avec moi, était ma cousine. J'eus tout lieu d'être content des marques d'amour qu'elle me donna; et, de mon côté, je conçus pour elle tant de tendresse, que rien n'était comparable à notre union, qui dura cinq années. Au bout de ce temps-là, je m'aperçus que la reine ma cousine n'avait plus de goût pour moi.

«Un jour qu'elle était au bain l'après-dînée, je me sentis une envie de dormir, et je me jetai sur un sofa. Deux de ses femmes qui se trouvèrent alors dans ma chambre, vinrent s'asseoir, l'une à ma tête, et l'autre à mes pieds, avec un éventail à la main, tant pour modérer la chaleur, que pour me garantir des mouches qui auraient pu troubler mon sommeil. Elles me croyaient endormi, et elles s'entretenaient tout bas; mais j'avais seulement les yeux fermés, et je ne perdis pas une parole de leur conversation.»

Une de ces femmes dit à l'autre: «N'est-il pas vrai que la reine a grand tort de ne pas aimer un prince aussi aimable que le nôtre? - Assurément, répondit la seconde. Pour moi, je n'y comprends rien, et je ne sais pourquoi elle sort toutes les nuits, et le laisse seul. Est-ce qu'il ne s'en aperçoit pas? - Hé! comment voudrais-tu qu'il s'en aperçût? reprit la première: elle mêle tous les soirs dans sa boisson un certain suc d'herbe qui le fait dormir toute la nuit d'un sommeil si profond, qu'elle a le temps d'aller où il lui plaît; et à la pointe du jour, elle vient se recoucher auprès de lui; alors elle le réveille, en lui passant sous le nez une certaine odeur.»

«Jugez, seigneur, de ma surprise à ce discours, et des sentiments qu'il m'inspira. Néanmoins, quelque émotion qu'il me pût causer, j'eus assez d'empire sur moi pour dissimuler: je fis semblant de m'éveiller et de n'avoir rien entendu.

«La reine revint du bain; nous soupâmes ensemble, et, avant que de nous coucher, elle me présenta elle-même la tasse pleine d'eau que j'avais coutume de boire; mais au lieu de la porter à ma bouche, je m'approchai d'une fenêtre qui était ouverte, et je jetai l'eau si adroitement, qu'elle ne s'en aperçut pas. Je lui remis ensuite la tasse entre les mains, afin qu'elle ne doutât point que je n'eusse bu.

«Nous nous couchâmes ensuite, et bientôt après, croyant que j'étais endormi, quoique je ne le fusse pas, elle se leva avec si peu de précaution, qu'elle dit assez haut: «Dors, et puisses-tu ne te réveiller jamais!» Elle s'habilla promptement, et sortit de la chambre…»

En achevant ces mots, Scheherazade, s'étant aperçu qu'il était jour, cessa de parler. Dinarzade avait écouté sa soeur avec beaucoup de plaisir. Schahriar trouvait l'histoire du roi des Îles Noires si digne de sa curiosité, qu'il se leva fort impatient d'en apprendre la suite la nuit suivante……

XXIII NUIT.

Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant réveillée, ne manqua pas de dire à la sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie, de continuer l'histoire du jeune roi des quatre Îles Noires. Scheherazade, rappelant aussitôt dans sa mémoire l'endroit où elle en était demeurée, la reprit dans ces termes:

«D'abord que la reine ma femme fut sortie, poursuivit le roi des Îles Noires, je me levai et m'habillai à la hâte; je pris mon sabre, et la suivis de si près, que je l'entendis bientôt marcher devant moi. Alors, réglant mes pas sur les siens, je marchai doucement de peur d'en être entendu. Elle passa par plusieurs portes, qui s'ouvrirent par la vertu de certaines paroles magiques qu'elle prononça; et la dernière qui s'ouvrit fut celle du jardin où elle entra. Je m'arrêtai à cette porte, afin qu'elle ne pût m'apercevoir pendant qu'elle traversait un parterre; et, la conduisant des yeux autant que l'obscurité me le permettait, je remarquai qu'elle entra dans un petit bois dont les allées étaient bordées de palissades fort épaisses. Je m'y rendis par un autre chemin; et, me glissant derrière la palissade d'une allée assez longue, je la vis qui se promenait avec un homme.

«Je ne manquai pas de prêter une oreille attentive à leurs discours, et voici ce que j'entendis: «Je ne mérite pas, disait la reine à son amant, le reproche que vous me faites de n'être pas assez diligente: vous savez bien la raison qui m'en empêche. Mais si toutes les marques d'amour que je vous ai données jusqu'à présent ne suffisent pas pour vous persuader de ma sincérité, je suis prête à vous en donner de plus éclatantes: vous n'avez qu'à commander; vous savez quel est mon pouvoir. Je vais, si vous le souhaitez, avant que le soleil se lève, changer cette grande ville et ce beau palais en des ruines affreuses, qui ne seront habitées que par des loups, des hiboux et des corbeaux. Voulez-vous que je transporte toutes les pierres de ces murailles, si solidement bâties, au delà du mont Caucase, et hors des bornes du monde habitable? Vous n'avez qu'à dire un mot, et tous ces lieux vont changer de face.»

«Comme la reine achevait ces paroles, son amant et elle, se trouvant au bout de l'allée, tournèrent pour entrer dans une autre, et passèrent devant moi. J'avais déjà tiré mon sabre, et comme l'amant était de mon côté, je le frappai sur le cou et le renversai par terre. Je crus l'avoir tué, et, dans cette opinion, je me retirai brusquement sans me faire connaître à la reine, que je voulus épargner, à cause qu'elle était ma parente.

«Cependant le coup que j'avais porté à son amant était mortel; mais elle lui conserva la vie par la force de ses enchantements, d'une manière, toutefois, qu'on peut dire de lui qu'il n'est ni mort ni vivant. Comme je traversais le jardin pour regagner le palais, j'entendis la reine qui poussait de grands cris, et, jugeant par là de sa douleur, je me sus bon gré de lui avoir laissé la vie.

«Lorsque je fus rentré dans mon appartement, je me recouchai, et satisfait d'avoir puni le téméraire qui m'avait offensé, je m'endormis. En me réveillant le lendemain, je trouvai la reine couchée auprès de moi……»

Scheherazade fut obligée de s'arrêter en cet endroit parce qu'elle vit paraître le jour: Bon Dieu, ma soeur, dit alors Dinarzade, je suis bien fâchée que vous n'en puissiez pas dire davantage. - Ma soeur, répondit la sultane, vous deviez me réveiller de meilleure heure; c'est votre faute. - Je la réparerai, s'il plaît à Dieu, cette nuit, répliqua Dinarzade: car je ne doute pas que le sultan n'ait autant d'envie que moi de savoir la fin de cette histoire, et j'espère qu'il aura la bonté de vous laisser vivre encore jusqu'à demain.

XXIV NUIT.

Effectivement, Dinarzade, comme elle se l'était proposé, appela de très-bonne heure la sultane: Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de nous achever l'agréable histoire du roi des Îles Noires; je meurs d'impatience de savoir comment il fut changé en marbre. - Vous l'allez apprendre, répondit Scheherazade, avec la permission du sultan.

«Je trouvai donc la reine couchée auprès de moi, continua le roi des quatre Îles Noires. Je ne vous dirai point si elle dormait ou non; mais je me levai sans faire de bruit, et je passai dans mon cabinet, où j'achevai de m'habiller. J'allai ensuite tenir mon conseil, et, à mon retour, la reine, habillée de deuil, les cheveux épars et en partie arrachés, vint se présenter devant moi: «Sire, me dit-elle, je viens supplier votre majesté de ne pas trouver étrange que je sois dans l'état où je suis: trois nouvelles affligeantes que je viens de recevoir en même temps, sont la juste cause de la vive douleur dont vous ne voyez que les faibles marques. - Et quelles sont ces nouvelles, madame? lui dis- je. - La mort de la reine ma chère mère, me répondit-elle, celle du roi mon père, tué dans une bataille, et celle d'un de mes frères, qui est tombé dans un précipice.»

«Je ne fus pas fâché qu'elle prît ce prétexte pour cacher le véritable sujet de son affliction, et je jugeai qu'elle ne me soupçonnait pas d'avoir tué son amant: «Madame, lui dis-je, loin de blâmer votre douleur, je vous assure que j'y prends toute la part que je dois. Je serais extrêmement surpris que vous fussiez insensible à la perte que vous avez faite. Pleurez; vos larmes sont d'infaillibles marques de votre excellent naturel. J'espère néanmoins que le temps et la raison pourront apporter de la modération à vos déplaisirs.»

«Elle se retira dans son appartement, où, se livrant sans réserve à ses chagrins, elle passa une année entière à pleurer et à s'affliger. Au bout de ce temps-là, elle me demanda la permission de faire bâtir le lieu de sa sépulture dans l'enceinte du palais, où elle voulait, disait-elle, demeurer jusqu'à la fin de ses jours. Je le lui permis, et elle fit bâtir un palais superbe, avec un dôme qu'on peut voir d'ici, et elle l'appela le Palais des Larmes.

«Quand il fut achevé, elle y fit porter son amant, qu'elle avait fait transporter où elle avait jugé à propos, la même nuit que je l'avais blessé. Elle l'avait empêché de mourir jusqu'alors par des breuvages qu'elle lui avait fait prendre, et elle continua de lui en donner et de les lui porter elle-même tous les jours, dès qu'il fut au Palais des Larmes.

«Cependant, avec tous ses enchantements, elle ne pouvait guérir ce malheureux: il était non-seulement hors d'état de marcher et de se soutenir, mais il avait encore perdu l'usage de la parole, et il ne donnait aucun signe de vie que par ses regards. Quoique la reine n'eût que la consolation de le voir et de lui dire tout ce que son fol amour pouvait lui inspirer de plus tendre et de plus passionné, elle ne laissait pas de lui rendre chaque jour deux visites assez longues. J'étais bien informé de tout cela, mais je feignais de l'ignorer.

«Un jour j'allai par curiosité au Palais des Larmes, pour savoir quelle y était l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit où je ne pouvais être vu, je l'entendis parler dans ces termes à son amant: «Je suis dans la dernière affliction de vous voir en l'état où vous êtes; je ne sens pas moins vivement que vous-même les maux cuisants que vous souffrez; mais, chère âme, je vous parle toujours, et vous ne me répondez pas. Jusques à quand garderez-vous le silence? Dites un mot seulement. Hélas! les plus doux moments de ma vie sont ceux que je passe ici à partager vos douleurs. Je ne puis vivre éloignée de vous, et je préférerais le plaisir de vous voir sans cesse à l'empire de l'univers.»

«À ce discours, qui fut plus d'une fois interrompu par ses soupirs et ses sanglots, je perdis enfin patience: je me montrai, et m'approchant d'elle: «Madame, lui dis-je, c'est assez pleurer; il est temps de mettre fin à une douleur qui nous déshonore tous deux; c'est trop oublier ce que vous me devez et ce que vous vous devez à vous-même. - Sire, me répondit-elle, s'il vous reste quelque considération, ou plutôt quelque complaisance pour moi, je vous supplie de ne me pas contraindre. Laissez-moi m'abandonner à mes chagrins mortels; il est impossible que le temps les diminue.»

«Quand je vis que mes discours, au lieu de la faire rentrer dans son devoir, ne servaient qu'à irriter sa fureur, je cessai de lui parler, et me retirai. Elle continua de visiter tous les jours son amant, et durant deux années entières elle ne fit que se désespérer.

«J'allai une seconde fois au Palais des Larmes pendant qu'elle y était. Je me cachai encore, et j'entendis qu'elle disait à son amant: «Il y a trois ans que vous ne m'avez dit une seule parole, et que vous ne répondez point aux marques d'amour que je vous donne par mes discours et mes gémissements; est-ce par insensibilité ou par mépris? Ô tombeau! aurais-tu détruit cet excès de tendresse qu'il avait pour moi? aurais-tu fermé ces yeux qui me montraient tant d'amour et qui faisaient toute ma joie? Non, non, je n'en crois rien. Dis-moi plutôt par quel miracle tu es devenu le dépositaire du plus rare trésor qui fut jamais.»

«Je vous avoue, seigneur, que je fus indigné de ces paroles: car enfin, cet amant chéri, ce mortel adoré, n'était pas tel que vous pourriez vous l'imaginer: c'était un Indien noir, originaire de ces pays. Je fus, dis-je, tellement indigné de ce discours, que je me montrai brusquement; et apostrophant le même tombeau, à mon tour: «Ô tombeau! m'écriai-je, que n'engloutis-tu ce monstre qui fait horreur à la nature! ou plutôt, que ne consumes-tu l'amant et la maîtresse!»

«J'eus à peine achevé ces mots, que la reine, qui était assise auprès du noir, se leva comme une furie: «Ah! cruel, me dit-elle, c'est toi qui causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je ne l'ai que trop longtemps dissimulé: c'est ta barbare main qui a mis l'objet de mon amour dans l'état pitoyable où il est; et tu as la dureté de venir insulter une amante au désespoir! - Oui, c'est moi, interrompis-je, transporté de colère, c'est moi qui ai châtié ce monstre comme il le méritait; je devais te traiter de la même manière; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop longtemps que tu abuses de ma bonté.» En disant cela je tirai mon sabre et je levai le bras pour la punir. Mais regardant tranquillement mon action: «Modère ton courroux,» me dit-elle avec un sourire moqueur. En même temps elle prononça des paroles que je n'entendis point, et puis elle ajouta: «Par la vertu de mes enchantements, je te commande de devenir tout à l'heure moitié marbre et moitié homme.» Aussitôt, seigneur, je devins tel que vous me voyez, déjà mort parmi les vivants, et vivant parmi les morts…»

Scheherazade, en cet endroit, ayant remarqué qu'il était jour, cessa de poursuivre son conte.

Ma chère soeur, dit alors Dinarzade, je suis bien obligée au sultan; c'est à sa bonté que je dois l'extrême plaisir que je prends à vous écouter. - Ma soeur, lui répondit la sultane, si cette même bonté veut bien encore me laisser vivre jusqu'à demain, vous entendrez des choses qui ne vous feront pas moins de plaisir que celles que je viens de vous raconter. Quand Schahriar n'aurait pas résolu de différer d'un mois la mort de Scheherazade, il ne l'aurait pas fait mourir ce jour-là.

XXV NUIT.

Sur la fin de la nuit, Dinarzade s'écria: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie d'achever l'histoire du roi des Îles Noires. Scheherazade, s'étant réveillée à la voix de sa soeur, se prépara à lui donner la satisfaction qu'elle demandait; elle commença de cette sorte: Le roi demi-marbre et demi-homme continua de raconter son histoire au sultan:

«Après, dit-il, que la cruelle magicienne, indigne de porter le nom de reine, m'eut ainsi métamorphosé et fait passer dans cette salle par un autre enchantement, elle détruisit ma capitale, qui était très-florissante et fort peuplée; elle anéantit les maisons, les places publiques et les marchés, et en fit l'étang et la campagne déserte que vous avez pu voir. Les poissons de quatre couleurs qui sont dans l'étang, sont les quatre sortes d'habitants de différentes religions qui la composaient: les blancs étaient les Musulmans; les rouges, les Perses, adorateurs du feu; les bleus, les Chrétiens; et les jaunes, les Juifs. Les quatre collines étaient les quatre îles qui donnaient le nom à ce royaume. J'appris tout cela de la magicienne, qui, pour comble d'affliction, m'annonça elle-même ces effets de sa rage. Ce n'est pas tout encore; elle n'a point borné sa fureur à la destruction de mon empire et à ma métamorphose: elle vient chaque jour me donner, sur mes épaules nues, cent coups de nerf de boeuf, qui me mettent tout en sang. Quand ce supplice est achevé, elle me couvre d'une grosse étoffe de poil de chèvre, et met par-dessus cette robe de brocard que vous voyez, non pour me faire honneur, mais pour se moquer de moi.»

En cet endroit de son discours, le jeune roi des Îles Noires ne put retenir ses larmes, et le sultan en eut le coeur si serré, qu'il ne put prononcer une parole pour le consoler. Peu de temps après, le jeune roi, levant les yeux au ciel, s'écria: «Puissant créateur de toutes choses, je me soumets à vos jugements et aux décrets de votre Providence! Je souffre patiemment tous mes maux, puisque telle est votre volonté; mais j'espère que votre bonté infinie m'en récompensera.»

Le sultan, attendri par le récit d'une histoire si étrange, et animé à la vengeance de ce malheureux prince, lui dit: «Apprenez- moi où se retire cette perfide magicienne, et où peut être cet indigne amant qui est enseveli avant sa mort. - Seigneur, répondit le prince, l'amant, comme je vous l'ai déjà dit, est au Palais des Larmes, dans un tombeau en forme de dôme, et ce palais communique à ce château du côté de la porte. Pour ce qui est de la magicienne, je ne puis vous dire précisément où elle se retire: mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter son amant, après avoir fait sur moi la sanglante exécution dont je vous ai parlé; et vous jugez bien que je ne puis me défendre d'une si grande cruauté. Elle lui porte le breuvage qui est le seul aliment avec quoi, jusqu'à présent, elle l'a empêché de mourir, et elle ne cesse de lui faire des plaintes sur le silence qu'il a toujours gardé depuis qu'il est blessé.

«- Prince qu'on ne peut assez plaindre, repartit le sultan, on ne saurait être plus vivement touché de votre malheur que je le suis. Jamais rien de si extraordinaire n'est arrivé à personne, et les auteurs qui feront votre histoire auront l'avantage de rapporter un fait qui surpasse tout ce qu'on a jamais écrit de plus surprenant. Il n'y manque qu'une chose: c'est la vengeance qui vous est due; mais je n'oublierai rien pour vous la procurer.»

En effet, le sultan, en s'entretenant sur ce sujet avec le jeune prince, après lui avoir déclaré qui il était et pourquoi il était entré dans ce château, imagina un moyen de le venger, qu'il lui communiqua.

Ils convinrent des mesures qu'il y avait à prendre pour faire réussir ce projet, dont l'exécution fut remise au jour suivant. Cependant, la nuit étant fort avancée, le sultan prit quelque repos. Pour le jeune prince, il la passa, à son ordinaire, dans une insomnie continuelle (car il ne pouvait dormir depuis qu'il était enchanté), avec quelque espérance, néanmoins, d'être bientôt délivré de ses souffrances.

Le lendemain, le sultan se leva dès qu'il fut jour; et pour commencer à exécuter son dessein, il cacha dans un endroit son habillement de dessus, qui l'aurait embarrassé, et s'en alla au Palais des Larmes. Il le trouva éclairé d'une infinité de flambeaux de cire blanche, et il sentit une odeur délicieuse qui sortait de plusieurs cassolettes de fin or, d'un ouvrage admirable, toutes rangées dans un fort bel ordre. D'abord qu'il aperçut le lit où le noir était couché, il tira son sabre et ôta, sans résistance, la vie à ce misérable, dont il traîna le corps dans la cour du château, et le jeta dans un puits. Après cette expédition, il alla se coucher dans le lit du noir, mit son sabre près de lui sous la couverture, et y demeura pour achever ce qu'il avait projeté.

La magicienne arriva bientôt. Son premier soin fut d'aller dans la chambre où était le roi des Îles Noires, son mari. Elle le dépouilla, et commença de lui donner sur les épaules les cent coups de nerf de boeuf, avec une barbarie qui n'a pas d'exemple. Le pauvre prince avait beau remplir le palais de ses cris et la conjurer de la manière du monde la plus touchante d'avoir pitié de lui, la cruelle ne cessa de le frapper qu'après lui avoir donné les cent coups: «Tu n'as pas eu compassion de mon amant, lui disait-elle, tu n'en dois point attendre de moi…»

Scheherazade aperçut le jour en cet endroit, ce qui l'empêcha de continuer son récit: Bon Dieu! ma soeur, dit Dinarzade, voilà une magicienne bien barbare! Mais en demeurerons-nous là, et ne nous apprendrez-vous pas si elle reçut le châtiment qu'elle méritait? - Ma chère soeur, répondit la sultane, je ne demande pas mieux que de vous l'apprendre demain; mais vous savez que cela dépend de la volonté du sultan. Après ce que Schahriar venait d'entendre, il était bien éloigné de vouloir faire mourir Scheherazade; au contraire: Je ne veux pas lui ôter la vie, disait-il en lui-même, qu'elle n'ait achevé cette histoire étonnante, quand le récit en devrait durer deux mois: il sera toujours en mon pouvoir de garder le serment que j'ai fait.»

XXVI NUIT.

Dinarzade n'eut pas plus tôt jugé qu'il était temps d'appeler la sultane, qu'elle lui dit: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de nous raconter ce qui se passa dans le Palais des Larmes. Schahriar ayant témoigné qu'il avait la même curiosité que Dinarzade, la sultane prit la parole, et reprit ainsi l'histoire du jeune prince enchanté.

Sire, après que la magicienne eut donné cent coups de nerf de boeuf au roi son mari, elle le revêtit du gros habillement de poil de chèvre et de la robe de brocart par-dessus. Elle alla ensuite au Palais des Larmes, et en y entrant elle renouvela ses pleurs, ses cris et ses lamentations; puis, s'approchant du lit où elle croyait que son amant était toujours: «Quelle cruauté, s'écria-t- elle, d'avoir ainsi troublé les contentements d'une amante aussi tendre et aussi passionnée que je le suis! Ô toi qui me reproches que je suis trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de mon ressentiment, cruel prince, ta barbarie ne surpasse-t-elle pas celle de ma vengeance? Ah! traître, en attentant à la vie de l'objet que j'adore, ne m'as-tu pas ravi la mienne? Hélas! ajouta- t-elle en adressant la parole au sultan, croyant parler au noir, mon soleil, ma vie, garderez-vous toujours le silence? Êtes-vous résolu de me laisser mourir sans me donner la consolation de me dire encore que vous m'aimez? Mon âme, dites-moi au moins un mot, je vous en conjure.»

Alors le sultan, feignant de sortir d'un profond sommeil, et contrefaisant le langage des noirs, répondit à la reine d'un ton grave: «Il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu seul, qui est tout-puissant.» À ces paroles, la magicienne, qui ne s'y attendait pas, fit un grand cri pour marquer l'excès de sa joie: «Mon cher seigneur, s'écria-t-elle, ne me trompé-je pas? est-il bien vrai que je vous entende et que vous me parliez? - Malheureuse! reprit le sultan, es-tu digne que je réponde à tes discours? - Hé! pourquoi répliqua la reine, me faites-vous ce reproche? - Les cris, repartit-il, les pleurs et les gémissements de ton mari, que tu traites tous les jours avec tant d'indignité et de barbarie, m'empêchent de dormir nuit et jour. Il y a longtemps que je serais guéri et que j'aurais recouvré l'usage de la parole si tu l'avais désenchanté. Voilà la cause de ce silence que je garde, et dont tu te plains. - Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser, je suis prête à faire ce que vous me commanderez. Voulez-vous que je lui rende sa première forme? - Oui, répondit le sultan, et hâte- toi de le mettre en liberté, afin que je ne sois plus incommodé de ses cris.»

La magicienne sortit aussitôt du Palais des Larmes. Elle prit une tasse d'eau, et prononça dessus des paroles qui la firent bouillir comme si elle eût été sur le feu. Elle alla ensuite à la salle où était le jeune roi son mari; elle jeta de cette eau sur lui, en disant: «Si le Créateur de toutes choses t'a formé tel que tu es présentement, ou s'il est en colère contre toi, ne change pas; mais si tu n'es dans cet état que par la vertu de mon enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens tel que tu étais auparavant.» À peine eut-elle achevé ces mots, que le prince, se retrouvant en son premier état, se leva librement avec toute la joie qu'on peut s'imaginer, et il en rendit grâce à Dieu. La magicienne reprenant la parole: «Va, lui dit-elle, éloigne-toi de ce château, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en coûtera la vie.»