Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
L'EXPÉDITION
DE
LA JEANNETTE
AU POLE NORD
L'EXPÉDITION
DE
LA JEANNETTE
AU POLE NORD
RACONTÉE PAR TOUS LES MEMBRES DE L'EXPÉDITION
OUVRAGE COMPOSÉ
Des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882
TRADUITS, CLASSÉS, JUXTAPOSÉS
PAR
JULES GESLIN
TOME PREMIER
PARIS
MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR
13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13 ,
Tous droits réservés.
A
James GORDON BENNETT
Propriétaire et Directeur du "NEW-YORK HERALD"
PAR AUTORISATION
CE LIVRE EST DÉDIÉ
Monsieur,
De tous les noms que les États-Unis envoient à la France, le plus sympathique et le plus populaire est certes le vôtre. En le mettant à la première page de ce récit, où vivent et meurent tant d'hommes que chacun va apprendre à aimer, à respecter, à admirer, nous ne faisons que devancer le vœu du public français.
Il lui semblerait pénible, en effet, qu'à l'entrée de ce livre, dont vous êtes l'âme, de ce livre qui est votre œuvre et où vous êtes chez vous, il ne vous rencontrât point tout d'abord, comme un ami, pour vous serrer la main et pour vous remercier.
L'AUTEUR L'ÉDITEUR
Décembre 1882.
PREMIÈRE PARTIE
LE VOYAGE DE «LA JEANNETTE»
L'EXPÉDITION
DE
LA JEANNETTE
AU POLE NORD
PREMIÈRE PARTIE
LE VOYAGE DE «LA JEANNETTE»
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE.
Le baptême de «la Jeannette».
M. James Gordon Bennett. —Son caractère dépeint par le Figaro. —Après l'exploration de l'Afrique centrale, la découverte du pôle nord. —Plan général de cette dernière expédition. —De Long. —Baptême de la Jeannette.
Bien que nous ne devions commencer la relation du voyage au pôle nord, entrepris par le lieutenant de Long, qu'au moment où celui-ci quittera le port de San Francisco, il est cependant un épisode antérieur à la date du départ, et se rattachant à l'expédition, que nous croyons ne pouvoir passer sous silence. Cet épisode est celui du baptême de la Jeannette. Il ne sera pas indifférent, en effet, pour nos lecteurs, de savoir que c'est dans un de nos ports, au Havre, que la Pandora échangea, le 4 juillet 1878, son nom contre celui si éminemment français de Jeannette.
Mais avant d'arriver aux détails de la cérémonie du baptême, avant également d'exposer, en quelques mots, l'idée qui a présidé à l'organisation de l'expédition arctique à laquelle était destinée la Jeannette, nous ne pouvons nous dispenser de parler du promoteur de cette entreprise, car, connaissant l'homme, on s'expliquera plus facilement la hardiesse du projet. L'expédition de la Jeannette, en effet, n'a point, comme toutes les expéditions du même genre qu'on avait vues jusqu'alors, été équipée aux frais d'un gouvernement, ou à l'aide de souscriptions publiques, comme celle que projetait notre infortuné compatriote M. Lambert, lorsqu'éclata la guerre de 1870, pendant laquelle il périt victime de son dévouement à la patrie, mais elle est entièrement due à l'initiative d'un simple journaliste; ce journaliste est, il est vrai, M. James Gordon Bennett, qui, dit-on, possède une fortune de quarante millions. Mais, comme nous n'avons point l'honneur de connaître personnellement M. Bennett, nous laisserons à d'autres le soin de peindre le caractère de cet homme aux idées grandes et généreuses.
«Ce James Gordon Bennett est une figure singulièrement originale et sympathique, dit le rédacteur du Figaro, envoyé au Havre pour assister au baptême de la Jeannette. A vingt-trois ou vingt-quatre ans, il était déjà à la tête du plus grand journal du monde entier, fondé par le premier Bennett, son frère. Celui-ci, en mourant, laissait au jeune homme une fortune de quarante millions, avec la propriété d'une feuille qui rapportait environ trois millions par an. Cela n'aura rien d'étonnant quand j'aurai dit qu'un jour j'ai compté, dans un seul numéro du New-York Herald, jusqu'à trois mille six cents annonces. La direction de cette feuille est un véritable gouvernement. M. Bennett le mène à grandes guides, soit à New-York, soit à Londres, soit à Paris, avec une audace et une énergie surprenantes. Il passe sa journée à recevoir et à envoyer des dépêches. Si M. Bennett était obligé de vivre loin d'un bureau de télégraphe, cela équivaudrait pour lui à la prison. Avec cela, chasseur, cavalier, sportman infatigable, grâce à une constitution physique résistante comme l'acier.»
Voici un côté du caractère de cet homme riche et entreprenant; mais l'esquisse serait bien incomplète si nous nous bornions à reproduire ce qu'a dit de lui le Figaro. Nous ne connaissons point M. Bennett personnellement, nous l'avons déjà dit, mais nous connaissons au moins une de ses entreprises, et cette entreprise suffirait, à elle seule, pour exciter notre admiration. Tout le monde connaît, en effet, les suites de sa fameuse question: «Où est Livingstone?»
Mais il ne pouvait suffire à M. Bennett que Stanley, envoyé par lui, eût retrouvé Livingstone, et qu'après la mort de ce dernier, il eût repris son œuvre inachevée et l'eût menée à bonne fin en traversant l'Afrique de part en part. Il est un autre problème qui, depuis des siècles, préoccupe l'humanité: la découverte du pôle ou, du moins, de ce passage à travers les mers polaires qui, s'il existe, mettrait en communication l'Océan Atlantique et l'Océan Pacifique. Entrevoyant quelles seraient, non-seulement au point de vue de la science géographique, mais aussi au point de vue des relations commerciales des deux mondes, les conséquences de la découverte de ce passage, s'il venait à s'ouvrir, M. Bennett, confiant dans son heureuse étoile, s'est demandé pourquoi il n'essaierait pas de résoudre ce problème comme il avait résolu, grâce à Stanley, celui de l'exploration de l'Afrique centrale.
Pour lui, se poser la question, c'était la résoudre. Il commença donc par acheter, de ses propres deniers, un joli petit navire à vapeur de construction anglaise, la Pandora, qui avait déjà tâté des glaces du pôle sous le commandement de son ancien propriétaire, le capitaine Allan Young. Ce navire lui coûta deux cent mille francs, plus une centaine de mille francs de réparations en Angleterre. Il le fit venir au Havre pour l'expédier ensuite à San Francisco, se proposant de dire au gouvernement des États-Unis: «Je vous fais cadeau de ce navire et je me charge de toutes les dépenses qu'entraînera son voyage au pôle nord, quelle qu'en soit la durée; vous n'avez plus qu'à choisir dans votre marine les hommes qui composeront son équipage.»
Suivant les prévisions d'alors, le séjour du navire dans les mers arctiques devait être de deux ans, et on estimait les dépenses de l'expédition à cinq ou six cent mille francs. Avec le prix d'achat c'était donc un million de francs que M. Bennett se préparait à tirer de sa poche pour rendre un service à la science et augmenter le prestige du nom américain. Mais lorsque le navire fut arrivé à San Francisco, de nouvelles réparations furent jugées nécessaires, et il fut envoyé à Mare Island sur les chantiers de constructions navales de l'État. M. Bennett, alors, donna carte blanche aux ingénieurs du gouvernement pour faire à la Jeannette toutes les réparations et toutes les améliorations qu'ils jugeraient nécessaires, s'engageant à payer toutes les dépenses, de sorte qu'au moment où ce navire sortit des docks de la marine de l'État on put dire «que les ouvriers s'étaient arrêtés faute de réparations ou d'améliorations à faire.» Ensuite le navire fut approvisionné pour trois ans au lieu de deux. Mais, d'après l'estimation d'un journal américain, M. Bennett avait dépensé environ deux millions de francs.
Toutefois, chez M. Bennett, l'audace n'exclut point l'esprit pratique. Avant de commencer cette entreprise, il avait longuement étudié la question du pôle nord, que tant de hardis navigateurs ont vainement tenté de résoudre. Après avoir examiné la cause des désastres qui ont coûté tant d'argent et tant de vies à l'Angleterre et à l'Amérique en particulier, il s'est dit: Il y a deux façons d'aborder le pôle nord, l'une en venant de l'Océan Atlantique, l'autre en remontant le Pacifique. Jusqu'à présent les expéditions—et elles ont toutes échoué—ont pris le chemin de l'Atlantique; arrivées dans la région des glaces, elles ont eu à lutter contre un courant venant évidemment du côté du Pacifique; il nous faut donc prendre l'autre voie.
Au reste, laissons M. Bennett expliquer lui-même son plan, comme il l'a fait devant quelques-uns de ses invités, le jour du baptême de la Jeannette.
—Notre idée à nous, dit-il, est d'aller au rebours de nos prédécesseurs; nous arriverons du Pacifique au détroit de Behring, et là, puisqu'il y a un courant, au lieu de l'avoir contre nous, nous l'aurons avec nous, et nous tâcherons de sortir de ce côté-ci de l'Océan Atlantique.
—Cette méthode, ajoutait-il philosophiquement, a un avantage: c'est que la Jeannette, une fois engagée dans le courant, ne pourra revenir sur ses pas.
—Et si elle n'avance pas, lui interjeta-t-on?
—Eh bien! elle y restera. C'est là ce qu'il s'agit précisément de savoir. Tout naturellement, le commandant de la Jeannette est fixé sur ce point... aussi bien que moi!
Paroles tristement prophétiques, qui malheureusement ne devaient que trop se réaliser. Mais n'anticipons pas et revenons à la cérémonie du baptême.
Ce fut le jeudi 4 juillet 1878, jour anniversaire de l'indépendance américaine, que choisit M. Bennett pour le baptême de la Jeannette. Ce fut une fête intime, à laquelle assistaient une vingtaine d'amis particuliers. M. Ryan, le sympathique directeur du bureau du New-York Herald à Paris, sept ou huit journalistes anglais ou français, et, parmi ces derniers, un rédacteur du Figaro et M. Charles Bigot, du XIXe Siècle.
C'est à ces derniers que nous avons emprunté la plus grande partie des détails qui précèdent et ceux qui vont suivre.
Un train spécial emmena de Paris au Havre tous ces invités. Parmi eux se trouvaient une douzaine de misses américaines jolies et distinguées; car pour les américains il n'est point de fête si la plus belle moitié de l'humanité ne vient l'embellir. On y voyait aussi M. Stanley, qui, quelques jours auparavant, était venu à Paris recevoir la grande médaille de la Société de géographie qu'il a si bien méritée.
Grâce à cette heureuse coïncidence, ces deux hommes, Stanley et de Long, dont les noms sont destinés à passer à la postérité, ont pu se trouver réunis.
«Quand on a vu M. Stanley, dit M. Charles Bigot, on ne s'étonne plus de son succès. Ses cheveux noirs ont pu blanchir avant l'âge, mais le corps est toujours d'une santé et d'une vigueur admirables. A voir ses larges épaules en cette taille plus petite que grande et ses jambes solides, ses muscles robustes, on s'explique qu'il ait résisté où tant d'autres explorateurs ont succombé. L'œil verdâtre est d'une énergie et d'une clairvoyance singulière. J'imagine bien qu'il sait à part lui ce qu'il vaut; mais je vous défierais de trouver soit dans son langage, soit dans son allure le moindre signe de vanité: il revient d'Afrique, absolument comme l'un de nous, avant-hier soir, revenait du Havre, aussi simple que s'il eût fait la chose la plus naturelle du monde et la plus aisée. Ce Yankee eût fait plaisir à voir aux vieux Romains.»
Qu'on nous permette, puisque nous parlons de M. Stanley de rapporter, d'après le Figaro, une petite anecdote racontée par lui-même et qui, nous en sommes sûr, fera plaisir à tous les cœurs français. Comme on le sait M. Stanley était parti, pour son grand voyage en Afrique, avant la guerre de 1870. Pendant plus d'un an il resta sans recevoir absolument aucune nouvelle d'Europe. Un soir, dans un désert, au campement, il était avec Livingstone, qu'il avait déjà retrouvé, lorsqu'on lui apporta des lettres d'Europe et entre autres une dépêche venue par le télégraphe jusqu'à Zanzibar, laquelle lui annonçait brutalement en une vingtaine de mots, Sedan, Metz, l'empereur prisonnier, Paris en flammes, Bismarck à Versailles, c'est-à-dire l'effondrement de la France tout entière.
Stanley et Livingstone se regardèrent sans se dire un mot, puis ils se mirent à pleurer de rage; tous les deux, en effet, aimaient la France.
Nous ne nous arrêterons point à noter tous les incidents du voyage et de la journée, nous arriverons tout de suite à la cérémonie du baptême, qui, au reste, fut des plus simples.
«Après le déjeuner, dit le rédacteur du Figaro, nous traversons le pont pour nous rendre sur la Jeannette.—La rade est en fête, joyeusement illuminée par le soleil, et pavoisée de drapeaux, comme une rue de Paris à la fête du 30 juin. (1878).
»Nous grimpons sur le pont du navire, qui paraît bien petit à côté de trois frégates américaines qui l'avoisinent. Une heure se passe à regarder les régates organisées par les équipages de ces trois frégates.—Car c'était jeudi, 4 juillet, fête nationale pour les États-Unis, anniversaire de la proclamation de leur indépendance. Les matelots, tous en blanc, veste et béret, poussent des hurrahs frénétiques pour saluer les vainqueurs de chaque course.
»Enfin, à cinq heures, a lieu la cérémonie du baptême. Elle est aussi courte que peu compliquée.
»Une dame de la société s'avance, et brise, sur le mât de beaupré, une bouteille de champagne ornée de rubans multicolores.
»Et voilà l'ancienne Pandora baptisée du gracieux nom de Jeannette.»
Cette cérémonie fut suivie d'un lunch auquel assistèrent tous les invités de M. Bennett. Plusieurs toasts furent portés. M. Bennett but d'abord à M. Stanley, qui, à son tour, porta un toast à son émule M. de Long, futur commandant de l'expédition au pôle Nord. Celui-ci blond, grand, teint délicat, aux yeux doux mais spirituels et pleins de malice abrités derrière un lorgnon, forme avec M. Stanley un véritable contraste. On ne se douterait guère rencontrer dans cet homme le loup de mer sur lequel on compte pour une expédition aussi hardie. On s'étonnerait aussi en voyant la gaieté et l'entrain tout français de ce futur héros de trente-trois ans, si l'on n'ignorait qu'il a du sang français dans les veines et que son aïeul quitta Bordeaux au temps de la révocation de l'édit de Nantes. Cette gaieté et cet entrain s'allient cependant chez M. de Long à la simplicité et au calme, qui sont comme le fond du tempérament américain. Sa réponse à M. Stanley fut d'une simplicité noble que chacun sentait sincère. «Vous êtes, Monsieur, lui dit-il, l'homme qui a fait ses preuves; je suis l'homme qui a ses preuves à faire.»
«Il les fera, n'en doutez pas, ajoute M. Bigot; celui qui l'a choisi se connaît en hommes. Il sait que le lieutenant de Long est à trente ans un marin éprouvé, un homme d'un caractère résolu et patient, capable de garder son sang-froid au milieu des plus redoutables périls et de s'arrêter là seulement où l'énergie humaine aura donné son suprême effort. Bonne chance au lieutenant de Long et hurrah pour la Jeannette. Puisse la fortune, cette maîtresse jalouse des destinées humaines, leur sourire à tous deux!
«Il va quitter, ce brave marin, quitter pour deux longues années entières, sa jeune et charmante femme, sa petite fille qui a six ans à peine. Elle était là avant-hier, cette femme, tandis que l'on baptisait la Jeannette; elle était là cette fillette, avec ses grands cheveux blonds lui tombant sur le cou, avec son chapeau de paille sur lequel était écrit le nom de la Jeannette; je n'oublierai pas de longtemps comme elle souriait de toutes ses dents au bruit des bouchons de champagne, croquant de beaux abricots. Elle ne voyait qu'une fête, l'heureuse innocente, dans cette compagnie assemblée, dans ces discours et ces bravos où le nom de son père était à chaque instant répété. Elle ne sait rien des rigueurs du pôle, des îles de glaces flottantes, des dangers que son père va courir. Mais sa mère!... elle ne les ignore pas, celle-là, et la séparation va être pour elle une terrible épreuve. Elle gardait pourtant son calme et sa sérénité, son regard aimable. Elle trouvait la force de sourire, elle aussi. Elle sait que l'homme est ici-bas non pour se contenter du bonheur, mais pour agir, pour exécuter résolûment les grands desseins qu'il est capable de former. Ses yeux, pendant deux années, verseront plus d'une larme; plus d'une inquiétude poignante déchirera son cœur; mais elle a confiance dans un courage qui lui est connu; elle aussi a pris un cœur viril; elle admire l'homme qu'elle a préféré d'être prêt à tout affronter pour illustrer un nom dont elle a fait le sien.»
CHAPITRE II.[ [1]
«La Jeannette».—Son équipage.
Portrait de la Jeannette. —Réparations qu'elle subit avant d'entreprendre son voyage. —De Long. —Chipp. —Danenhower. —Ambler. —Collins. —Newcomb. —Dunbar. —Les hommes de l'équipage.
Le navire.
Avant de présenter au lecteur les différents membres de l'expédition arctique projetée par M. Bennett, nous devons lui faire faire connaissance avec le navire destiné à leur servir de demeure pendant les longs mois qu'ils seront sans doute condamnés à passer au milieu des glaces polaires.
La Jeannette est un navire mixte, gréé en barque. C'est un navire bas et élancé, qui a été construit pour le compte du gouvernement anglais. Il était primitivement destiné à servir d'aviso et de transport pour l'escadre de la Méditerranée. Mais quand il fut achevé, la marine de Sa Majesté britannique n'en ayant plus besoin, le fit mettre en vente. Il fut acheté par le capitaine Allan Young, yachtman anglais distingué qui avait déjà pris part à l'heureuse expédition de sir Léopold Mac Clinctock, à la recherche des restes de Franklin. Son nouveau propriétaire, après un court voyage dans les mers arctiques, le vendit à M. Bennett, qui le destinait à l'usage que nous savons. C'est ce qu'on appelle un navire haut sur quille,—c'est-à-dire dont la quille s'en va en forme de coin,—de sorte qu'on peut espérer, s'il vient à être pris dans les glaces, qu'il sera soulevé par leur pression, au lieu d'être écrasé, comme il arrive d'ordinaire aux navires à fond aplati ou à flancs perpendiculaires.
Après la cérémonie du baptême, la Jeannette ne tarda pas à prendre le chemin de l'Amérique, emportant à son bord le capitaine de Long et sa famille. Nous ne nous arrêterons point aux quelques petits incidents qui purent survenir pendant la traversée du Havre à San Francisco; d'ailleurs, aucun de ces incidents ne mérite de fixer notre attention. Nous dirons seulement que le voyage dura cinq mois et demie et que le capitaine de Long choisit la route du détroit de Magellan au lieu de celle du cap Horn.
Comme nous l'avons dit, M. Bennett avait acheté la Jeannette afin de l'offrir au gouvernement des États-Unis, pour une expédition au pôle nord.
Par acte du 27 février 1879, le Congrès accepta cette offre et autorisa le secrétaire de la marine à se charger de l'armement du navire. Ce dernier avait, à la vérité, fait ses preuves dans les mers arctiques, pendant le voyage exécuté par le capitaine Allan Young; néanmoins on crut nécessaire de le remettre au dock pour le réparer.
La Jeannette fut donc, dès son arrivée à San Francisco, envoyée à Mare Island, où le secrétaire de la marine était autorisé à prendre, dans les arsenaux de l'État, tous les matériaux nécessaires pour la mettre en état d'affronter les périls de l'expédition à laquelle on la destinait. La seule restriction apportée à cette autorisation était qu'aucune des dépenses pour les réparations ou les améliorations faites au navire ne devait rester à la charge du département de la marine. Il était, en outre, enjoint au secrétaire, par l'acte du Congrès, de faire vérifier, avant d'en prendre charge, si le navire était réellement approprié à un voyage d'exploration dans les mers polaires. A Mare Island, la Jeannette subit donc une inspection minutieuse, après laquelle les ingénieurs déclarèrent que, vu les dangers du voyage qu'elle allait entreprendre, il était prudent de la renforcer, pour qu'elle pût supporter plus facilement la pression des glaces. Ce n'était là, toutefois, qu'une mesure de précaution, puisque ce navire était d'une excellente construction et possédait la force ordinaire des navires de ce tonnage. De grands travaux furent néanmoins entrepris pour satisfaire au desideratum des ingénieurs, et M. Bennett en paya tous les frais. On changea les anciennes chaudières de la Jeannette, qu'on remplaça par des neuves, et on mit tout en œuvre pour qu'elle fût dans les meilleures conditions possibles au moment de son départ: des barreaux de fer furent placés à l'avant et à l'arrière des chaudières pour soutenir les flancs du navire. Son extrême-avant fut, jusqu'à une dizaine de pieds du faux-pont, rempli de solides madriers bien calfatés. Des hiloires additionnelles et des madriers de six pouces d'épaisseur furent ajoutés à la charpente ordinaire pour renforcer son petit-fond. En outre, le fond fut réparé partout où il en avait besoin. Toutes ces réparations et améliorations furent faites avec tant de soin, qu'on pouvait raisonnablement croire que la Jeannette était en état de surmonter tous les périls ordinaires qu'on est accoutumé à rencontrer dans la navigation des mers polaires.
Après avoir donné à nos lecteurs la description de l'instrument, il nous reste à leur présenter ceux qui étaient destinés à s'en servir.
Le lieutenant de Long,
commandant de l'expédition.
De Long est né à New-York, dans le courant de l'année 1844, d'une famille d'origine française, comme nous l'avons déjà dit, et comme son nom, au reste, le ferait deviner. Nous avons fort peu de détails sur sa famille, de même que sur les années de son enfance, jusqu'à l'âge de seize ans, époque où il fut admis à l'Académie navale, sur la présentation d'un membre du Congrès, M. Benjamin Wood. Grâce à ses facultés naturelles et à son assiduité, il s'y distingua bientôt, et en sortit le dixième sur cinquante, avec le grade d'aspirant de marine. Le 1er décembre 1866, il était promu à celui d'enseigne et devenait successivement maître en mars 1868, et lieutenant en mars 1869.
Ce fut vers cette époque qu'étant envoyé rejoindre l'escadre américaine qui croisait dans les mers d'Europe, il fit la connaissance de miss Emma Wotton, qui fut plus tard mistress de Long. Le père de cette jeune fille, le capitaine Wotton, habitait le Havre, où il était à la tête de l'agence de la Compagnie des Paquebots du Havre à New-York. Le capitaine Wotton tenait généreusement sa maison ouverte à tous ses compatriotes, et particulièrement aux officiers de la flotte. Ce fut grâce à cette circonstance que les deux jeunes gens se rencontrèrent et s'éprirent l'un de l'autre. De Long demanda au capitaine la main de sa fille; mais, avant de l'obtenir, il fut rappelé à New-York. Peu de temps après, M. Wotton étant allé lui-même faire un voyage en Amérique, de Long réitéra ses instances auprès de lui et en obtint cette réponse: «Partez pour votre croisière dans les mers du sud de l'Amérique, et si, quand vous reviendrez, dans un an, vos sentiments, pas plus que ceux de ma fille, n'ont changé, elle sera votre femme.» Joyeux de cette réponse, de Long partit rejoindre son navire, le Lancaster, qui l'attendait à Norfolk. Un peu avant son départ, de Long reçut la nouvelle de la mort de sa mère, avec laquelle il vivait à Williamsbourg; son père était mort quelques années auparavant. Il dut donc revenir pour les obsèques, auxquelles assista M. Wotton, qui conduisit le deuil avec lui. Immédiatement après cette triste cérémonie, de Long repartit pour le sud. Mais comme deux des côtés les plus saillants de son caractère étaient l'énergie et la persévérance, il revint à New-York aussitôt sa croisière terminée, et se rendit directement chez le frère de sa fiancée, à qui il se présenta en lui adressant gaiement ces paroles: «Eh bien, Jack, me voici; le temps est passé, je m'en vais la chercher.» A la vérité, l'année fixée par M. Wotton n'était pas encore complétement écoulée, quand de Long arriva au Havre et se présenta dans les bureaux de l'agence des Paquebots du Havre à New-York; néanmoins le capitaine donna son consentement, et le mariage fut célébré à bord du navire de guerre Shanenhoah, car on était alors au milieu de l'hiver 1870-71, époque pendant laquelle, on se le rappelle, tout mariage célébré en France était déclaré nul.
En 1873, de Long prit part, en qualité de second à bord de la Juniata, qui était commandée par le capitaine Braine, à l'expédition envoyée à la recherche du Polaris. Ce voyage lui fournit l'occasion de se distinguer par une entreprise des plus hardies, qui, sans doute plus tard, lui valut l'honneur d'être choisi pour commander la Jeannette. La Juniata se trouvant bloquée par les glaces, dans le port d'Upernavick, sur la côte occidentale du Groënland, il obtint de son commandant l'autorisation d'équiper une petite chaloupe à vapeur pour tenter de continuer les recherches plus au nord. Il surveilla lui-même l'armement de ce petit bâtiment, qui n'avait que trente-cinq pieds de long, et qui reçut le nom de Petite Juniata, et partit, avec un équipage d'élite, à la recherche du navire disparu et de l'équipage du capitaine Buddington. Il essaya d'abord de remonter la baie de Melville, en longeant la côte, pour traverser cette baie à la hauteur du cap York, qui était le but de son expédition; mais craignant d'être pris dans les glaces, il dut renoncer à ce plan et chercher à trouver un passage au milieu des îles de glaces flottantes. Ces premières tentatives furent inutiles; plusieurs fois même il fut obligé de rétrograder. Enfin, ayant eu la bonne fortune de trouver un passage ouvert, il s'avança droit dans la direction du cap York. Cinq jours après son départ, la Petite Juniata fut assaillie par une épouvantable tempête, à un moment où, pour économiser le combustible, toutes ses voiles étaient dehors. Pendant trente heures, il lui fallut lutter contre cette tempête arctique, mille fois plus terrible que celles des basses latitudes: à chaque instant, elle était menacée d'être écrasée au milieu des centaines d'icebergs qui l'entouraient, ou d'être ensevelie sous les débris de ces montagnes de glace, qui, se heurtant les unes contre les autres, s'abîmaient en projetant au loin leurs éclats. Enfin, la tempête s'apaisa et la mer se calma. A ce moment, le cap York était en vue, à huit milles environ. De Long désirait ardemment y parvenir, mais il était inabordable par terre à cause des glaces qui bordaient le rivage. D'un autre côté, la Petite Juniata ne pouvait prolonger son voyage, faute de combustible, car le capitaine Braine avait donné l'ordre formel à de Long de regagner le port d'Upernavick dès qu'il aurait épuisé la moitié de sa provision de charbon. L'ordre de virer de bord fut donc donné, malgré le regret de de Long d'abandonner l'entreprise au moment où il touchait le but qu'il s'était proposé d'atteindre, et après tant de dangers courus. De retour à Upernavick, il trouva dans le port de cette station le navire la Tigress, qui, lui aussi, venait dans ces parages pour participer à la recherche du Polaris et de son équipage. De Long, désireux de poursuivre l'œuvre qu'il avait commencée, demanda au capitaine Grœr, qui commandait le navire, de l'accepter à son bord avec les gens qui l'avaient accompagné dans sa première tentative; mais celui-ci, voulant se réserver en entier l'honneur de l'entreprise, lui refusa. Ce refus, toutefois, ne découragea point le jeune lieutenant; il essaya de reprendre une seconde fois le chemin du nord avec sa chaloupe, et ne fut arrêté que par le manque de charbon.
D'après un dicton du sud: «Quiconque a bu des eaux du Rio Grande y reviendra avant de mourir», mais on pourrait dire, avec non moins de raison, pour le nord: «Quiconque a vu les glaces éternelles de l'Arctique voudra les revoir.» De Long n'avait point échappé à l'influence fascinatrice de ces régions: le premier voyage dont nous venons de retracer un des épisodes avait fait naître en lui un véritable enthousiasme pour tout ce qui a trait aux régions polaires: de retour dans sa patrie, il se mit à étudier avec ardeur tous les ouvrages écrits sur le pôle nord, et à lire les relations des hardis marins qui, au péril de leur vie, se sont aventurés dans ces régions mystérieuses. Le tableau de leurs misères et de leurs infortunes, loin de ralentir son ardeur, ne faisait que l'exciter; et comme l'enthousiasme est contagieux, il savait inspirer aux autres les propres sentiments qui l'animaient. D'ailleurs, personne plus que lui ne déploya de persévérance et de réflexion dans les préparatifs de l'expédition de la Jeannette.
De Long est un homme d'un physique superbe et d'une constitution vigoureuse; il a six pieds de haut et des formes véritablement athlétiques. Ceux qui ont vécu dans son intimité le dépeignent comme un homme d'excellentes manières; conteur agréable et spirituel. C'est, en outre, un observateur clairvoyant des hommes comme des choses, à qui ses voyages ont fourni un fond sérieux de connaissances. Il aime sa profession avec fierté.
Charles W. Chipp,
premier lieutenant.
Le lieutenant Chipp, qui part en qualité d'officier exécutif à bord de la Jeannette, n'en est pas non plus à ses débuts dans la navigation des mers arctiques: lui aussi était à bord de la Juniata, dans son voyage à la recherche du Polaris, pendant lequel il fut toujours le premier à s'offrir comme volontaire dès qu'une mission périlleuse se présenta. C'est ainsi qu'il accompagnait de Long dans sa dangereuse expédition à bord de la Petite Juniata.
Le lieutenant Chipp est né à Kingston, dans l'état de New-York, en 1848. Il entra à l'Académie navale en 1863. Il passa ses premières années de service maritime en qualité d'aspirant à bord du Contocook, de l'escadre des Indes occidentales, en 1868; du Franklin, dans l'escadre d'Europe, et du Guard. Il s'embarqua ensuite, comme enseigne, à bord de l'Alaska, de l'escadre d'Asie, à laquelle il resta attaché pendant trois ans, avec le même grade. Cette croisière, tout en lui fournissant l'occasion d'acquérir de l'expérience, lui permit aussi d'étudier les sujets les plus variés et les plus intéressants. Le 12 juillet 1870, il fut promu au grade de master et envoyé ensuite en Corée, où il prit part à l'attaque des forts de la rivière Sallé. Étant à bord du Monocacy, il participa aux combats du 1er, du 9, du 10 et du 11 juin 1871, et prit le commandement de la compagnie de Mokee, quand ce brave officier fut tué à l'assaut du fort du Condi.
Plus tard, il assista avec ses collègues à une grande fête donnée en leur honneur par la cour de Siam à Bankok. Ce fut au mois de février 1873, qu'il se rendit à bord de la Juniata. Après son retour, il fut envoyé à Santiago de Cuba pour arrêter le massacre des derniers prisonniers du Virginius, et ramener ceux-ci aux États-Unis. En 1874, il retourna à bord de la Juniata qui se rendait à Key-West, rendez-vous d'où elle fut envoyée rejoindre l'escadre d'Europe, et croisa depuis les côtes de Norwège jusqu'à celles du Levant. Attaché au mois de mai 1876 au service des torpilles à Newport, il passait, au mois de septembre de la même année, à bord de l'Ashuelot, qui faisait partie de l'escadre d'Asie. Il y resta jusqu'en mars 1879, époque où il reçut l'ordre de rejoindre la Jeannette. Il a donc eu neuf ans et huit mois de service effectif à la mer. Sous tous les rapports, c'est un marin instruit et pratique, et son choix a reçu l'approbation de tous les marins.
John Wilson Danenhower,
deuxième lieutenant.
Maître Danenhower, qui occupe le troisième rang hiérarchique à bord de la Jeannette, est né à Chicago, dans l'Illinois, le 30 septembre 1849. Il est entré à l'Académie de marine en 1866. En 1870, il était à bord du Plymouth en qualité d'aspirant, qu'il conserva pendant deux ans soit à bord de ce navire, soit à bord de la Juniata, qui, tous les deux, faisaient partie de l'escadre d'Europe. Il fut ensuite promu au grade d'enseigne après un examen au concours et servit sur le Portsmouth pendant les voyages d'exploration et d'hydrographie faits par ce navire de 1871 à 1874. Il fut alors invité à passer l'examen de master, à la suite duquel il reçut sa commission. En 1874, il fut attaché à l'observatoire naval de Washington, d'où il passa au service des signaux, dirigé par le commodore Parker. Il s'embarqua plus tard sur le Vandalia, où il resta jusqu'en juillet 1878, époque où il reçut l'ordre d'aller au Havre rejoindre la Jeannette. Maître Danenhower est un jeune homme d'un mérite supérieur à celui de la moyenne des officiers distingués de la marine des États-Unis, qui se font d'ordinaire remarquer par leurs qualités professionnelles et leur savoir. Depuis qu'il est entré dans la marine, il a des états de service effectif plus chargés qu'aucun des officiers de sa promotion. Pendant l'expédition de la Jeannette, il remplira le rôle d'hydrographe en même temps que celui de lieutenant en second.
Georges W. Melville,
sous-ingénieur de la marine.
Les glaces des mers arctiques ne sont point inconnues non plus au sous-ingénieur Melville, qui remplissait les fonctions d'ingénieur en chef à bord de la Tigress, pendant le voyage de celle-ci, dont nous avons parlé. Ses services furent tellement appréciés, pendant le cours de cette expédition, que le commandant de la Tigress en fit l'éloge le plus flatteur dans le rapport qu'il adressa, après son retour, au secrétaire de la marine. D'ailleurs, M. Melville possède la confiance entière de son commandant actuel, le lieutenant de Long. A bord de la Jeannette, outre son service professionnel, il sera chargé de plusieurs branches des travaux scientifiques que doivent entreprendre les membres de l'expédition, probablement de la partie minéralogique et de la partie zoologique.
L'ingénieur Melville est né à New-York, le 19 janvier 1841, et suivit les cours d'une école publique de cette ville. Après avoir fait tout son stage d'ingénieur, il entra dans la marine en 1861, avec le grade de sous-ingénieur de 3e classe. Pendant la guerre de sécession, il servit à bord des navires de guerre Michigan, Dakota et Wachusett; il passa ensuite dans le service des torpilles de l'escadre de blocus du Nord et de l'Atlantique, où il fut élevé au grade de sous-ingénieur de 2e classe en 1862. Après la guerre, il fut nommé sous-ingénieur de 1re classe et s'embarqua sur le Chattonoaga. Il fut ensuite envoyé successivement à bord du Tacony, du Penobscot, du Lancaster et du Portsmouth. Il quitta ce dernier navire et entra aux chantiers de la marine à Boston, puis à New-York et enfin à Philadelphie. Appelé de nouveau à la mer en 1873, il s'embarqua sur la Tigress qu'il quitta pour le Tennessee. Il venait de passer son examen pour le grade d'ingénieur en chef, dans lequel il avait obtenu le 5e rang sur la liste, quand il fut appelé à bord de la Jeannette. M. Melville a douze ans et neuf mois de mer; c'est un homme d'une taille colossale et dans la force de l'âge.
Le docteur James Markam Marshal Ambler,
chirurgien de «la Jeannette».
Le docteur Ambler, fils du docteur Carey Ambler, est né dans le comté de Fauquier, État de Virginie, le 30 décembre 1848. Il a fait ses premières études à Washington et à Lee College, dans son pays natal. Il se rendit ensuite à l'Université du Maryland, où il prit ses différents grades. Après l'obtention de son diplôme de docteur, il pratiqua la médecine, pendant trois ans, à Baltimore. Il quitta ensuite la médecine civile en 1874, pour entrer dans la marine en qualité d'aide-chirurgien. Il fut d'abord attaché à l'Académie de marine, d'où il passa à bord de la corvette Kansas, et fit, avec celle-ci, une croisière dans les Antilles. Il fut ensuite envoyé à bord du vaisseau amiral Minnesota, qui resta pendant deux ans stationné dans le port de New-York. De là, il entra à l'hôpital de la marine. Enfin, en 1877, il fut promu au grade de chirurgien.
C'est un homme de six pieds, fortement constitué et d'un physique agréable. Comme médecin, il est entièrement dévoué à son art, et fera, nous en sommes sûrs, tout ce qui sera en son pouvoir pour remplir noblement sa mission humanitaire.
Jérôme J. Collins, météorologiste,
correspondant du New-York Herald.
Jérôme J. Collins est né à Cork, en Irlande, le 17 octobre 1841, son frère était négociant et manufacturier, et, pendant vingt-deux ans, c'est-à-dire jusqu'en 1863, fit partie du conseil de la ville. Le jeune Jérôme Collins fit ses études à l'école de Mansion-House, qui était dirigée par les frères de saint Vincent. De très bonne heure, son goût pour les sciences exactes se dessina. A l'âge de seize ans à peine, il devenait l'élève de sir John Benson, ingénieur du port de la ville de Cork. Sous l'habile direction de ce maître, le jeune élève fit de rapides progrès dans son art, et fut bientôt nommé sous-ingénieur de la ville. En cette qualité il fut chargé d'un grand nombre de travaux importants, sur la rivière ou dans le port; mais celui qui lui fit le plus d'honneur est la construction du pont de North-Gate, sur lequel son nom a été gravé, et qui lui valut les félicitations de ses concitoyens.
Voyant que son pays natal ne pouvait offrir un champ assez vaste pour son activité, il se rendit en Angleterre. La crise financière de 1866 étant survenue, il se décida à passer dans le Nouveau-Monde, où il ne tarda pas à se créer une place honorable par les travaux remarquables dont il dirigea l'exécution.
Toutefois ce n'est point comme ingénieur, mais comme météorologiste, que M. Collins a surtout sa renommée, car ce n'est point par un novice que les variations atmosphériques doivent être observées à bord de la Jeannette; M. Collins a, en effet, droit à l'éternelle reconnaissance de ses contemporains et des générations à venir, pour sa belle découverte des lois qui président au développement et à la transmission des tempêtes à travers l'Océan Atlantique, lois qui permettent de prédire plusieurs jours à l'avance l'arrivée des tempêtes sur les côtes d'Europe. Cette seule découverte le place certainement au rang des premiers savants de notre époque.
Mais, à côté du savant, existe l'homme honnête, courageux, affectionné, gai et tendre qui laisse derrière lui un souvenir cher à tous ceux qui ont ressenti le charme qu'il sait exercer sur tous ceux qui l'entourent.
Raymond L. Newcomb, naturaliste
taxidermiste de l'expédition.
M. Raymond L. Newcomb est né à Salem, dans le Massachusetts, en janvier 1849; c'est un des descendants de Newcomb qui se distinguèrent pendant la Révolution de 1776. Son grand-père prit part à la bataille de Lexington et servit, pendant toute la durée de la guerre, dans une compagnie d'artillerie. Son père est encore dans le commerce à Salem.
Comme taxidermiste et comme ornithologiste, il jouit de l'estime des sociétés savantes. D'ailleurs, c'est à la recommandation du professeur Baird, du Smithsonian-Institute, qu'il doit la place qu'il occupe à bord de la Jeannette. En 1878, il avait déjà été envoyé, par ce corps savant, sur les bancs de Terre-Neuve, pour y recueillir des spécimens d'histoire naturelle. Il est certain que les travaux qu'il accomplira à bord de la Jeannette, lorsqu'ils viendront au jour, seront accueillis avec une vive reconnaissance par le monde savant, dont il sera le seul représentant dans cette exploration des mers polaires[ [2].
Le capitaine Dunbar,
pilote des glaces.
Le poste de pilote des glaces est de ceux qui demandent une longue expérience de la navigation dans les mers polaires, jointe aussi à beaucoup de prudence; aussi a-t-on choisi, pour remplir ce poste important à bord de la Jeannette, un homme qui fréquente les mers glaciales depuis trente-cinq années.
Le capitaine Dunbar est né en 1834 à New-London, dans le Connecticut. Depuis sa jeunesse, sauf dans les quatre années qui viennent de s'écouler, pendant lesquelles il a été engagé à la chasse du phoque et de l'éléphant de mer, il a toujours navigué à bord de navires baleiniers. Pendant sa longue carrière de marin, il a fait la pêche dans l'Océan Atlantique aussi bien que dans l'Océan Pacifique, et dans les mers arctiques comme dans les mers antarctiques. Homme d'un esprit inventif et plein d'inspirations subites dans les moments difficiles, il peut rendre les plus grands services à une expédition dans les mers polaires, où il faut toujours compter avec l'imprévu.
M. Dunbar termine la liste des membres de l'expédition que nous pouvons considérer comme formant l'état-major. Il nous reste donc maintenant à donner la liste des hommes d'élite choisis par le lieutenant de Long pour composer l'équipage de la Jeannette. Nombre d'entre eux mériteraient certes, une mention spéciale pour leurs états de services et leur conduite héroïque dans certaines circonstances de cette terrible expédition; mais la suite du récit mettra en lumière, nous l'espérons, les mérites respectifs de chacun. Au reste, nous aurons à revenir sur quelques-uns d'entre eux.
LISTE DES HOMMES DE L'ÉQUIPAGE.
- Jack Cole, maître d'équipage.
- Alfred Sweetman, maître charpentier.
- William Ninderman, charpentier.
- George-Washington Boyd, charpentier.
- Walter Lee, machiniste.
- George Landertack, chauffeur.
- Louis-Philipp Noros, matelot.
- Herbert-Wood Leach, matelot.
- James H. Bartlett, matelot.
- Henri-David Warren, matelot.
- George-Stephenson Manson, matelot.
- Adolf Dressler, matelot.
- Carl-August Gortz, matelot.
- Peter-Edward Johnson, matelot.
- Henry Wilson, matelot.
- Edward Star, matelot.
- Hans Erickson, matelot.
- Henry-Hansen Knack, matelot.
- Nelse Iverson, matelot.
- Albert-George Kuehne, matelot.
- Ah Sam, cuisinier, (chinois).
- Long Sing, boulanger, (chinois).
- Alexis, chasseur indien.
- Anequin, chasseur indien.
CHAPITRE III.
Départ de San Francisco[ [3].
Triste état de l'atmosphère pendant les jours qui précèdent le départ de la Jeannette. —Baie de San Francisco. —Aspect du port et des jetées au moment du départ. —Ce qui se passe à bord du navire. —Adieux du capitaine de Long et de sa femme. —Courage de cette dernière.
Depuis plusieurs jours le temps est inconstant et désagréable. Dimanche les vents fixés à l'ouest soufflaient avec une extrême violence: des nuages d'une poussière aveuglante rendaient presque impossible toute promenade, au dehors aussi bien que dans les rues de San Francisco, et les habiles prédisaient une période de mauvais temps. Hier, cependant, le vent s'est modéré, mais vers le soir, un gros nuage sombre s'est élevé de la mer et une pluie fine s'est mise à tomber. «La Jeannette aura vilain temps pour partir demain», se répétaient les flâneurs autour de la Bourse des marchandises; «quelles ténèbres du diable elle aura pour quitter la côte!» ajoutaient d'autres augures de malheur. Ce matin, le ciel était encore très chargé; cependant quelques changements favorables se sont opérés peu à peu, et vers midi, le soleil se hasarda à se montrer de temps en temps entre de gros nuages. D'un autre côté les embarcations qui rentraient au port, rapportaient qu'au dehors une brise légère soufflait du sud-ouest, c'est-à-dire dans une direction favorable à la Jeannette. Or, comme le désir est le père de la pensée, on prétendait que la nature s'était apaisée et avait imposé silence aux éléments pour favoriser le départ de l'expédition.
La baie de San Francisco, si belle dans ses proportions, n'a pas d'égale parmi tous les ports de l'univers sous le rapport de la hardiesse et du pittoresque des collines qui forment son enceinte; et celui qui, du sommet des collines étagées qui forment Telegraph-Hill, (nom si cher aux premiers Californiens), eût plongé ses regards dans la baie qui s'étend à ses pieds eût joui d'un de ces spectacles qu'on n'oublie jamais.
La Jeannette reposait sur ses ancres à moité chemin, entre la terre ferme et l'île Yerba Buena. On voyait les matelots se promener nonchalamment et avec insouciance sur le pont ou accoudés sur la lisse, portant leurs regards du côté de la ville de la richesse et du plaisir dont peut-être ils ne parcourront plus jamais les rues. Ils étaient presque muets. Le silence qui précède ordinairement le bruit et l'agitation du moment des adieux régnait alors sur le pont du navire. Tout était prêt pour le départ et on n'attendait plus que le capitaine. Tous les bateaux de plaisance de la flottille du Yacht-Club de San Francisco étaient là autour de la Jeannette silencieuse, allant et venant au milieu d'une multitude d'autres embarcations de tous genres et de toutes dimensions, depuis le schooner coquet avec toutes ses voiles dehors jusqu'à l'impertinent petit you-you.
A la vérité je m'attendais à traverser une foule nombreuse, rassemblée le long des jetées pour assister au départ de la Jeannette, mais je ne pensais pas rencontrer une foule si enthousiaste et si avide de voir le capitaine de Long au moment où il quitterait la rive. Le moment du départ est fixé pour trois heures, et si le capitaine n'était pas encore à bord, du moins il arrivait sur le port.
Quels «Cheers» et quels «Good-Bye» sortirent alors comme une explosion de la poitrine de tous les gens rassemblés sur le port et sur les jetées! Le capitaine arrivait en compagnie de mistress de Long et de M. Jérôme Collins. En fendant la foule ces messieurs levèrent leurs chapeaux pour répondre aux acclamations dont ils étaient l'objet. L'enthousiasme était alors à son comble aussi bien parmi les simples marins qui encombraient la jetée, que chez le millionnaire qui était venu là pour honorer l'intelligence et le courage. Sur tous les points d'où l'on pouvait apercevoir la Jeannette, depuis les quais et les jetées jusqu'au sommet de Telegraph-Hill, on ne voyait qu'une foule grouillante, agitée, qui, depuis des heures, attendait le départ du navire. La jetée Mieg elle-même, qui se trouve au nord de la ville, était encombrée de trois fois plus de monde qu'elle n'en pouvait porter; mais la police était impuissante à contenir la foule. Bon nombre de voitures n'avaient pu arriver jusqu'au port, et les personnes qui s'y trouvaient avaient été obligées de descendre pour s'approcher et contempler une dernière fois la Jeannette, au moment où celle-ci levant ses ancres faisait ses préparatifs de départ. Réellement le spectacle que présentait la baie tenait plus de la féerie que de la réalité. Partout on distinguait les blanches voiles du Yacht-Club sillonnant rapidement la baie sous l'impulsion d'une brise fraîche et donnant un air animé à la surface des flots. Avec ma jumelle, il m'était impossible de lire les noms de toutes ces embarcations, mais je pouvais cependant reconnaître le Frolie, au commodore Harrison, le Consuelo, le Cornelius O'Connor, l'Azaba, le Starled-Fanon, le Clara, le Magic, l'Ida, le Sappho-Livvely, le Virgeis, le Laura, le Queen of the Bay, le Tivilight, le Meryflower, l'Enserata, etc.
Maintenant laissons, pour quelques instants, la parole à M. Collins: «L'ancre est levée, dit-il, le propulseur se meut lentement, poussant la Jeannette en avant, juste assez pour nous faire comprendre que nous sommes en route. Les chapeaux et les mouchoirs que l'on agite sur les jetées d'embarquement et même, de tous les points de San Francisco d'où l'on peut nous voir, nous disent assez que les bons habitants de cette ville nous accompagnent de leurs vœux, quoique nous ne puissions les entendre. Le capitaine et le premier lieutenant sont sur le pont: l'ordre de pousser trois cheers est donné; les matelots grimpent dans les agrès; le sifflet de la machine donne le signal: Hurrah! hurrah! nous sommes définitivement partis. La flottille du Yacht-Club, sous les ordres du commodore Harrison, nous accompagne. Avec quelle grâce ces jolies embarcations, comme autant de mouettes aux ailes blanches, effleurent la surface des flots, à côté de notre navire qui s'avance majestueusement vers le goulet. Elles ne nous quitteront qu'à la barre.
»Pendant ce temps-là, mistress de Long était dans la cabine avec son mari, M. William Bradford, l'artiste qui a représenté avec tant de bonheur les scènes arctiques, et M. Brooks, de l'Académie des sciences. Elle se montrait pleine d'espérance et prédisait à l'expédition un véritable succès. Aimable et charmante femme! tout le monde avait appris à la respecter, elle avait été la vie de notre famille de la Jeannette, depuis que cette famille avait été organisée. Si nous désirions acheter quelque objet pour notre usage, nous ne le faisions jamais sans la consulter.
»Cependant le moment suprême de la séparation approche, la Jeannette a passé la Porte-d'Or. Boum! boum! c'est le canon qui salue la Jeannette. La batterie vomit des nuages de fumée blanche et épaisse qui s'en vont en roulant sur la mer. Nous entendons les acclamations de la garnison et nous y répondons. C'est l'armée qui salue la marine: Blood is thicker than water. Adieu, braves soldats, puissent toujours vos canons saluer ainsi vos amis et devenir la terreur de nos ennemis! A ce moment les embarcations de plaisance, encombrées de spectateurs qui forment des vœux pour le succès de notre entreprise, se rangent sur l'arrière de la Jeannette, et baissent leurs pavillons en signe d'adieux. De notre côté, nous agitons nos chapeaux et nos mouchoirs; mais le navire trace toujours son sillon dans les flots sous l'impulsion d'une légère brise. Nous voici arrivés au niveau des deux pointes de la baie; la Jeannette va franchir le seuil de l'immense Océan Pacifique pour s'éloigner vers l'ouest, afin d'éviter les vents contraires du nord-ouest qui règnent le long de la côte. Les petits remorqueurs qui couraient devant nous commencent à ressentir l'effet de la houle. Le commandant de Long fait un signal au commodore Harrison de s'approcher avec le Frolie pour prendre mistress de Long et quelques amis restés à bord et les ramener à terre. Le Frolie s'avance; un canot de la Jeannette est descendu à la mer. C'est l'heure des adieux, l'heure où le mari et la femme vont se séparer. En ce moment cruel, bien des femmes eussent faibli. Mistress de Long, avec un courage vraiment héroïque, tendit la main à chacun des officiers, et leur adressant quelques paroles d'espérance, leur dit: «Au revoir!» Plus d'un spectateur désintéressé de cette scène émouvante, eût pu taxer cette femme d'indifférence, car c'était l'heure où son mari, plus de la moitié d'elle-même, allait se séparer d'elle pour affronter les dangers d'une mer inconnue, et quelle mer, l'Océan glacial! Cependant il eût pu aussi distinguer les larmes qui roulaient dans tous les yeux. «Enfin, dit M. Bradford qui nous a raconté cette scène, de Long se tournant vers moi, me dit: «Il est temps». Il descendit alors avec sa femme dans le canot, où je les suivis. Quand tout fut prêt: «Nage, dit-il aux rameurs en leur désignant le Frolie de la main.» Il est impossible de dépeindre le silence poignant, oppressé qui régna dans le canot pendant ce trajet. Pas un mot ne fut échangé; les coups secs des avirons contre les tolets, et le clapotis des lames à l'avant du bateau étaient les seuls bruits qui frappaient nos oreilles. Quand nous fûmes rangés le long du petit yacht, de Long pressa sa femme dans ses bras, et leurs lèvres se rencontrèrent; puis, lui serrant une dernière fois la main, il lui dit simplement: «Au revoir!» Alors, mistress de Long monta sur le yacht, où, se penchant sur la lisse pour considérer encore une fois son mari, elle le contemplait avec des yeux où il était facile de reconnaître à quelles terribles angoisses elle était en proie, tandis que du fond de son cœur une ardente prière montait au ciel, pour amener la bénédiction de l'Éternel sur son voyage. Les regards et l'attitude de sa femme parurent faire hésiter de Long; mais, reprenant aussitôt de l'empire sur lui-même, il se retourna vers les matelots, et d'une voix forte leur dit: «Nagez, mes amis». Ceux-ci se courbèrent à l'instant sur leurs avirons, et quelques minutes plus tard le canot abordait la Jeannette. Nous suivions chacun de ses mouvements; nous vîmes de Long gravir les degrés de l'échelle, et, aussitôt qu'il fut à bord, la Jeannette s'éloigna. Nous restâmes sur le pont du Frolie et, sans échanger une parole, nous suivions des yeux la Jeannette qui se confondait peu à peu avec l'horizon. Quand elle eut disparu, mistress de Long me dit: «Nous descendrons à l'intérieur, si vous le voulez bien, car je sens le besoin d'être seule.» Je me rendis aussitôt à son désir. Mais dès que nous fûmes descendus, tel était l'empire que cette femme possédait sur elle-même, peut-être aussi aidée par la confiance inébranlable qu'elle avait dans l'entreprise de son mari, elle reprit complétement ses sens et entama la conversation. Jamais je n'ai vu, et je n'espère plus voir une seconde fois chez une femme, un courage semblable à celui dont mistress de Long me donna l'exemple en cette circonstance.»
CHAPITRE IV.
Traversée de San Francisco à Oonalachka.
État des esprits à bord de la Jeannette quand on eut perdu de vue les forts de San Francisco. —Le mal de mer. —Le calme. —Superbes couchers de soleil. —Occupations du naturaliste. —Les Albatros. —Aménagement à bord. —La cabane de M. Collins. —Ah Sam, le chef chinois, et ses talents culinaires. —Le Steward. —Long Sing. —Qualités et défauts de la Jeannette. —La vie à bord. —Les attributions de chacun. —Un courant. —Les brouillards. —L'île d'Ougalgo. —Description de cette île par MM. Collins et Newcomb. —Illiouliouk à Oonalachka.
Ce fut le soir seulement, en nous avançant de plus en plus sur l'Océan Pacifique, que nous comprîmes enfin que notre voyage était commencé. Nous pûmes alors envisager l'avenir et songer à toutes les éventualités qu'il nous réservait peut-être. A ce moment pas un de nous ne laissa échapper un mot faisant allusion au but de notre voyage; mais il était facile de comprendre, en voyant nos fronts soucieux, qu'un même objet absorbait toutes nos pensées. Quant arriva l'heure du dîner—c'était notre premier repas à bord—la conversation roula uniquement sur les mets qui nous furent servis. Il était évident qu'un accord tacite régnait entre nous, pour ne point amener la conversation sur le sujet qui nous préoccupait tous; chacun préférant rester livré à ses propres réflexions. Naturellement des liens invisibles et difficiles à rompre rattachaient encore le cœur d'un bon nombre d'entre nous à cette terre que nous venions d'abandonner.
Le départ d'amis et de parents qu'on venait de quitter; la séparation toujours triste d'un mari et de sa femme dans de telles circonstances, étaient des motifs suffisants pour imposer le silence au plus loquace d'entre nous, n'eût-il été que simple spectateur de ces adieux touchants.
Au reste nous sentions tous qu'il fallait deux ou trois jours pour nous accoutumer complétement à notre nouvelle existence, et reléguer au fond de notre mémoire, à l'état de simple souvenir, notre attachement pour la terre ferme.
Pour ma part j'étais animé des meilleures intentions et parfaitement prêt à me plier à toutes les exigences de la situation, et peut-être y serais-je parvenu, si un certain mouvement phénoménal, proportionné naturellement à la force des vagues, n'était venu me convaincre que pour être réellement philosophe, un homme doit rester à terre. Les anciennes, mais toujours renaissantes sensations du mal de mer furent poussées, chez moi, à un degré d'intensité que je n'avais jamais, ou du moins que j'avais rarement éprouvé: tous les plaisirs de la table me devinrent indifférents pendant deux jours environ, et me firent préférer la position horizontale. Eût-on laissé tout le pont à ma disposition, on ne m'eût pas décidé à monter l'échelle; non, on ne m'eût pas même décidé à mettre le pied sur le premier échelon. Quoique chargée autant qu'elle pouvait l'être, sans dépasser les limites de la prudence, la Jeannette faisait preuve d'une trop grande mobilité et produisait, en effet, sur un pauvre homme de terre, des désastres si graves et si pénibles que, je l'avoue, je ne ménageai pas les expressions les moins flatteuses à l'égard des marins en général, mais surtout à l'égard du constructeur de notre navire, en particulier.
D'autres, au reste, partageaient ma misère. Je pouvais entendre, en effet, des bruits non équivoques qui annonçaient assez que les propriétaires de certaines autres cabines du carré avaient gravement à se plaindre et payaient religieusement le tribut d'usage au dieu de la mer. Je ne veux citer aucun nom, mais le nombre des malades était grand, malgré les efforts de certains d'entre nous pour cacher leur détresse. Efforts en vérité trop héroïques dans une circonstance aussi dénuée de poésie, surtout quand les preuves les plus palpables attestaient que le tyran, la mer, les tenait dans ses griffes et les secouait sans merci; mieux valait reconnaître franchement sa faiblesse. Il est des gens qui ne veulent jamais l'avouer, d'autres qui sont trop francs. Notre pilote de glaces, le capitaine Dunbar, qui, pendant trente-cinq ans, a navigué à bord des baleiniers, m'a dit qu'il était toujours pris du mal de mer, lorsqu'il s'embarquait après plusieurs mois de séjour à terre. Quand un vieux loup de mer comme celui-là est malade, comment des gens appelés par vocation à vivre sur l'élément solide ne se ressentiraient-ils pas des hauts et des bas pendant les premiers jours qu'ils passent à bord. Néanmoins, comme avec le temps on triomphe de tous les obstacles, au bout de quelques jours nous étions habitués aux mouvements du navire et avions acquis le pied marin. A partir de ce moment la vie redevint charmante, car à bord d'un navire, pouvoir modeler ses mouvements sur ceux du roulis et du tangage, n'est rien moins qu'un immense progrès; et devenir capable de conserver son déjeuner, en est incontestablement un plus immense encore; mais venir se mettre à table et manger avec appétit est le plus immense qu'on puisse faire. Personne ne me contredira.
Le temps était extrêmement agréable, je parle, bien entendu, au point de vue du voyageur; aux yeux du marin il en était tout autrement: un calme délicieux, une mer tranquille, à peine ridée par quelques lames arrondies berçait notre navire. Quelquefois même la surface de l'Océan était aussi unie que celle d'un étang. Rarement les vagues étaient assez fortes pour incommoder même un petit canot de plaisance. De temps en temps une légère brise plissait l'eau, qui se confondait avec l'horizon, et la faisait miroiter aux rayons du soleil. Pendant les douze premiers jours de notre voyage, la mer avait une teinte bleu-indigo superbe, mais si foncée qu'il eût été difficile d'imaginer que ses eaux étaient transparentes; on eût dit plutôt une immense nappe de mercure ou d'huile, tant ses mouvements étaient lents et paresseux.
De grands rideaux de cumulus apparaissaient à l'horizon, s'élevaient vers le zénith, puis, quelques heures après, couvraient toute la voûte céleste. Mais bientôt la brise les chassait, laissant derrière eux un bleu intense, ou traînant quelques cirrhus floconneux, ressemblant à autant d'icebergs charriés par les courants de l'Océan. Parfois ces nuages prenaient les formes les plus fantastiques. Un soir, c'était un splendide coucher de soleil voilé par un rideau sombre aussi noir que l'encre, tranchant sur un fond doré resplendissant dont les teintes allaient en s'atténuant pour tourner au jaune et au vert. Souvent, au contraire, l'auréole du soleil rayonnait sur un fond noir de nuages sombres: dans ce cas, les effets étaient renversés, les ombres se détachaient sur un fond de lumière superbe et donnaient au tableau une splendeur extraordinaire. Trop beaux pour durer quelques minutes, ces tableaux grandioses me laissaient juste le temps de retracer sur le papier leurs principaux caractères et la relation de leurs différentes parties et de noter quelques-unes de leurs teintes. Plus tard, je recommençais mon dessin avec plus de soin afin d'aider notre artiste à reproduire sur la toile les scènes sublimes que le créateur peignait pour nous dans le ciel. Jour par jour, ces scènes d'une admirable beauté se succédaient avec une merveilleuse variété surtout vers le coucher du soleil. Pour moi l'étude de la forme des nuages offre un intérêt particulier au point de vue de la connaissance du temps à venir. Bien que nous fussions isolés et réduits à nos propres observations, nous avons généralement prévu les changements de temps avec une grande exactitude pendant la première période de notre voyage vers le nord. Depuis notre départ, le 8 juillet, la température de l'eau a peu varié, à la surface de la mer, pendant les douze premiers jours de notre traversée. Aussitôt qu'elle baissa nous pûmes observer un changement marqué dans sa couleur qui, du bleu foncé, passa au vert sale. Cette brusque variation fut pour nous l'indice de l'existence d'un courant qui nous eût entraînés au sud-sud-ouest si nous n'avions chauffé à haute pression. Mais son influence ne se fit pas longtemps sentir, et le 24 nous voguions dans des eaux tranquilles et de couleur bleu pâle dont la température allait en s'élevant à mesure que nous avancions. Comme cette température était notée à chaque heure, notre livre de loch porte une série de renseignements qui pourront être utiles à ceux qui voudront étudier les caractères physiques de l'Océan Pacifique.
Au sud du 50° de latitude nord, le règne animal semblait limité aux oiseaux de mer, à leurs parasites et aux tortues.
Les occupations de notre naturaliste se bornèrent jusque-là à conserver, au moyen de composés arsenicaux, les dépouilles de quelques albatros voraces et confiants, qui persistaient à suivre le sillage du navire et à s'élancer sur tous les détritus d'aliments qu'on jetait par dessus le bord. Mais quelques-uns de ces détritus cachaient un hameçon attaché à une ligne pendant à l'arrière. Quand un albatros avalait un de ces appétissants morceaux, il comprenait vite de quoi il s'agissait. Alors commençait un combat qui finissait toujours par la capture du pauvre volatile, lequel, tiré hors de son élément, venait échouer sur le pont. L'albatros, avec ses immenses ailes et ses pieds palmés, est dans l'impossibilité de s'échapper, car il ne peut prendre essor sur une surface plane et rigide. Ils se bornait donc à battre des ailes, et restait prisonnier, promenant, avec un étonnement mêlé de frayeur, ses grands yeux de gazelle sur les gens de l'équipage et sur les agrès du navire.
Les albatros communs à queue courte, dont nous avons pris un bon nombre, mesurent de sept à huit pieds d'envergure. Leur hauteur, quand ils se tiennent droits, dépasse trente pouces. Chose étrange, ces oiseaux qui vivent constamment sur la surface de l'Océan et qui dorment sur les vagues, ont le mal de mer comme le plus vulgaire terrien dès qu'ils sont sur le pont d'un navire. Tous ceux que nous avons pris chancelaient pendant un instant et expectoraient sur le pont tout le contenu de leur estomac. J'attribuai d'abord ce résultat à la frayeur, mais je remarquai ensuite que plusieurs de ces oiseaux, une heure après leur capture laissaient tomber de leur bec une espèce de liquide ressemblant à une sécrétion analogue à la salive produite sous l'influence du mal de mer lorsque celui-ci est au paroxysme de son intensité. Bien qu'ils n'aient pas l'air méchant, ces oiseaux vous frapperaient fort bien aux jambes ou vous briseraient un ou deux doigts, s'ils en trouvaient l'occasion. Pour se poser sur les flots, ils replient leurs longues ailes, véritables voiles triangulaires, d'un air aussi gauche et aussi embarrassé que possible. Lorsqu'ils veulent s'élever, on dirait qu'ils ont besoin d'emmagasiner de l'air sous eux, car ils s'ébattent rapidement avant de prendre leur essor. Au moment où ils s'abaissent pour prendre du repos, ils élèvent très haut l'extrémité de leurs ailes, de sorte que celles-ci forment un plan incliné; arrivés près de la vague, ils allongent leurs pieds en avant comme pour prendre l'eau et s'arrêter. De cette façon ils peuvent descendre au milieu d'une mer très grosse sans être couverts par les vagues.
Tout le plumage, mais surtout les grandes plumes de ces oiseaux, donnent asile à une multitude de curieux parasites. Parmi ces derniers, il en est qui ont jusqu'à 3/16 de pouce de long avec une grosseur proportionnée.
Pendant que nous étions au sud du 40° de latitude, nous apercevions de temps en temps des tortues qui flottaient à la surface de la mer, quand celle-ci était calme. Cependant nous n'essayâmes d'en prendre aucune, ces amphibies ne valant pas à nos yeux la peine qu'on se dérangeât pour les capturer. D'ailleurs, les tortues, en général, ne méritent nullement la réputation que leur a faite Bardwell Slote. Aussi les laissâmes-nous dormir en paix et même ronfler, si tel était leur bon plaisir. Sous cette latitude, nous voyions aussi quelques poulets de la mère Carey et des pétrels tournoyer autour du navire. Plus au nord, les puffins, les goëlands, les guillemots et quelques autres espèces, firent leur apparition; mais toutes se tenaient, pour chercher leur nourriture, à une distance qui les mettait à l'abri des séductions du lard et des autres morceaux délicats et alléchants que nous avions l'attention de jeter à la mer, et qui eussent suffi pour entraîner la perte d'oiseaux moins défiants.
Vous ayant entretenu de la mer, du ciel et des oiseaux qui planent dans les airs, il n'est peut-être que temps d'appeler maintenant votre attention sur notre navire, de vous en dépeindre les qualités; car c'est en lui que, pour un temps, se résumera notre univers.
Vous savez qu'à notre départ de San Francisco, le navire était chargé jusqu'à couler bas, c'est-à-dire depuis la ligne du pont presque jusqu'à la quille. Il en résultait que son tirant d'eau était considérablement augmenté, et qu'avec une mer un peu houleuse, le pont était toujours humide et dépourvu de confort. Mais comme notre provision de charbon diminuait à raison de cinq tonnes par jour, la Jeannette se releva de bonne heure et nous eûmes alors les pieds secs. Cependant on ne pourrait employer un steamer très rapide pour les expéditions arctiques, à cause de l'énorme quantité de charbon qu'il faudrait emporter. Avec la vitesse qu'elle possède, la Jeannette pourra rendre tous les services qu'on peut attendre d'elle au milieu de la banquise, car, en employant simultanément les voiles et la vapeur, elle pourra acquérir une vitesse suffisante pour profiter d'une occasion favorable....
Toutes voiles dehors, la Jeannette porte: une grand'voile, un hunier et une voile de perroquet sur son grand mât; une trinquette, une voile carrée ou hunier et une voile de perroquet sur son mât de misaine; enfin une voile d'étai, un foc et un clin-foc sur son mât d'artimon; en outre, un foc-ballon.
Toutes ces voiles neuves ont été confectionnées avec le plus grand soin à Mare Island. En outre, nous avons deux autres jeux de voiles de réserve prêts à servir, et dont l'un est complétement neuf. Les manœuvres courantes sont également neuves, et le mât de misaine, ainsi que le grand mât, sont pourvus de vergues, de flèches mobiles, qu'on peut manœuvrer du pont, ce qui évite aux matelots de grimper au sommet des mâts pour ferler les voiles. La mâture est solidement construite, avec l'inclinaison prononcée qu'on retrouve dans tout navire construit en Angleterre. Tout le monde se rappelle ce schooner long, bas, aux allures déhanchées, qui apparaît toujours dans les romans maritimes, juste au moment où le héros va dire ou faire quelque chose d'important. Eh bien, si la Jeannette était un schooner, au lieu d'être armée en barque, elle ressemblerait à ce fameux bâtiment. Le gaillard d'arrière commence entre le grand mât et le mât d'artimon, et sert de plafond à notre salle à manger. Dans cette dernière, se trouvent une table percée au centre par le mât d'artimon, un harmonium et une bibliothèque. Nous avons juste l'espace nécessaire pour mettre nos chaises entre la table et la cloison qui sépare la salle à manger de la salle des cartes. Celle-ci est divisée en trois parties par des lignes imaginaires, qui séparent le domaine du chirurgien, avec ses appareils au sinistre aspect et ses files de flacons rangés en bataille, de celui de notre naturaliste, orné de tout un attirail de peaux et d'autres échantillons d'histoire naturelle. C'est dans cette dernière partie que se trouvent aussi mes «bébés», c'est-à-dire les boîtes renfermant mes instruments scientifiques. A tribord, c'est-à-dire à main droite de la chambre des cartes, se trouvent aussi la principale bibliothèque du navire, les petits instruments scientifiques, les instruments d'optique, et différents autres objets du même genre, faisant le complément de ce que doit emporter un bâtiment qui va explorer les régions arctiques. Derrière la cabine, se trouve un autre compartiment, que traverse la tige du gouvernail, et qui porte le nom de ce dernier, où sont emmagasinés nos lampes, quelques provisions additionnelles et des sacs de pommes de terre, qui, je dois le dire, marchent grand train sur la voie de la démoralisation. Au dessous, dans le carré, se trouvent six hamacs, dont quatre dans des cabines séparées; des rideaux seulement protègent les deux autres. Des manches à air et quelques autres inventions du même genre donnent un peu d'air pur dans cette espèce de cachot maritime; mais, si les vents tombent, l'atmosphère y devient assez désagréable pour nous faire préférer le gaillard d'arrière, où Dieu nous prodigue son oxygène.
Quelle bizarre collection d'objets, contient cet espace, long de six pieds, large de quatre et haut de cinq pieds six pouces, qui constitue ma cabine! Un petit sabord de huit pouces de diamètre, soigneusement lutté avec du blanc de céruse et de la graisse, quand le navire est à la mer, mais qui, au besoin, peut s'ouvrir pour ventiler la pièce, est la seule ouverture par où l'air pénètre chez moi. Au fond, et au-dessus de mon hamac, une pile de vêtements de flanelle, bien enroulés et bien empaquetés pour les protéger contre l'humidité. Une petite bibliothèque encombrée de livres traitant des sujets les plus divers; une cuvette; une petite glace terne; plusieurs sachets et petits sacs, présents de quelques jeunes charmantes femmes de San Francisco, ornent mon réduit et me servent de vide-poche. Ma panoplie est composée d'un fusil à deux coups, d'une carabine Winchester à sept coups, de deux carabines Remington, modèle de la marine, et d'une paire de revolvers Remington. Ce formidable arsenal constitue ma part d'armes à feu, abstraction faite de celles rangées sur les rateliers de la cabine et qui appartiennent presque toutes au système Snyders. Une fois que je suis entré dans ma cabine, ma tête touche le plafond, il n'y a plus place pour personne, et même si je veux bâiller en étendant les bras, il me faut monter sur le pont. Cependant, j'espère vivre plus ou moins confortablement dans ce réduit, pendant la durée de notre expédition; et si la fortune de la guerre venait nous contraindre à l'abandonner pour établir nos quartiers sur la glace, je regretterais les agréments de ce petit palais.
Le docteur Ambler, l'ingénieur en chef Melville, le second lieutenant Danenhower, le naturaliste Newcomb, et le pilote de glaces Dunbar, partagent avec moi l'obscurité du carré. Quand viendra le temps froid, nous aurons un poêle au milieu de notre poste. Nous avons une ample provision d'excellentes couvertures, qui, jointes à nos fourrures et à du combustible, nous permettront de braver l'intensité du froid, quelle qu'elle soit. De leur côté, les hommes sont très confortablement installés dans le poste de l'avant. C'est une pièce allongée, qui sert de dortoir et de réfectoire aux vingt-quatre hommes de l'équipage, y compris les trois Chinois. Quand nous aurons pris nos quartiers d'hiver, on installera pour eux, sur le pont, une cabane qui pourra les contenir tous. Ils trouveront là un abri contre le froid, et ils auront de l'air, avantages qu'ils n'eussent point trouvés réunis dans l'entre-pont. Entre les carrés, se trouve la cuisine, où sont préparés, dans la même marmite, le repas des officiers et celui des matelots. Car la nourriture est exactement la même pour tous, et je crois que le seul privilège dont nous jouissions dans la cabine est de pouvoir sucrer notre thé et notre café avec du sucre en pierre, tandis que les matelots n'ont que de la cassonade demi-blanche, qui, d'ailleurs, est souvent bien préférable pour cet usage.
Le département de la cuisine est sous la haute direction de notre chef chinois, dont souvent les théories sont superbes, mais dont la pratique est malheureusement plus que médiocre. Il est animé, néanmoins, des meilleures intentions; aussi se perfectionnera-t-il, j'espère; toutefois, pour l'instant, nous buvons un café détestable. Il y a quelques jours, à la demande générale, je me rendis à la cuisine pour enseigner pratiquement à Sam l'art de faire le café. Le drôle, avec ses petits yeux disposés en forme de croissant, et un sourire naïf et enfantin, me regardait manipuler le moka parfumé, et suivait avec intérêt les progrès de la décoction; mais, hélas, après deux ou trois jours, il retombait dans sa routine; j'étais réduit, pour la seconde fois, à recommencer mes démonstrations sur le même sujet, autant dans mon propre intérêt que pour ménager les susceptibilités gastronomiques de mes camarades. Puisque me voici arrivé sur le chapitre de la nourriture en général, il m'est bien permis d'ajouter que Sam nous a tous surpris par le nombre de modes variés qu'on peut apporter dans la confection d'un hachis. Un hachis, pour lui, est le sublime de l'art culinaire, et parvenir à le réussir semble être le but vers lequel tend toute son ambition; malheureusement, ses efforts, pour y exceller, deviennent un peu monotones, et je n'ai que trop de raisons de craindre que tant que durera notre provision de pommes de terre fraîches, il nous faille supporter cette monomanie; heureusement, quand nous en aurons vu la fin, ainsi que celle de nos carottes et de nos navets, Sam retombera en notre pouvoir. Je puis bien reconnaître quelques-uns des éléments d'un hachis, mais, au delà, tout est incertitude pour moi: après le bœuf, le mouton, le porc, mélangés en certaines proportions avec des carottes, des pommes de terre, des oignons, et Dieu seul sait quoi encore, et qui font la base de ce mets, toutes les idées spéculatives chancellent devant la masse mystérieuse qui en résulte, et il ne reste à la malheureuse victime à laquelle elle est destinée, qu'à l'avaler, si elle se sent encore un peu d'appétit, ou à se résigner à sortir de table avec un peu de pain et de beurre dans l'estomac. Pour ma part, je me résigne et j'avale ma ration, sans me plaindre, songeant qu'un jour, peut-être, ce plat mystérieux pourra être considéré comme un mets de luxe, à côté d'autres mets plus grossiers dont on ne reconnaîtra que trop la nature.
Malgré cela, notre navire possède un superbe approvisionnement: des viandes conservées, des potages de nature variée, des légumes en boîtes de toutes sortes, des fruits secs ou en bocaux, de la farine, des condiments, etc. Deux fois par jour nous recevons du pain frais qu'on nous distribue d'une main généreuse. Le pain est d'une qualité bien supérieure à celui qu'on mange dans certaines villes qui, cependant, se piquent de leurs ressources alimentaires. Notre steward, un Anglo-Chinois, mais ayant plutôt le type Chinois, est un véritable maître dans l'art de fabriquer le pain, les gâteaux et les puddings; c'est, d'ailleurs, un garçon d'une intelligence peu commune. Charley Long-Sing est son nom; il a déjà servi sur plusieurs navires et steamers, et il se sent chez lui. Quant à notre garçon de cabine, Ah Sing, c'est l'être le plus déshérité de la race mongole, que j'aie jamais rencontré. Quand à bord tout le monde avait déjà, depuis plusieurs jours, repris possession de soi-même tant au physique qu'au moral, ce malheureux restait enroulé sur lui-même, comme un animal, dans quelque coin du navire, et refusait toute espèce de nourriture. Sa faiblesse était devenue telle que nous commencions à craindre pour ses jours. Il fallut même avoir recours à la science du docteur Ambler pour le tirer de là; celui-ci lui fit prendre de l'extrait de Liebig, et alors l'estomac restauré d'Ah Sing put supporter un peu de nourriture; pendant plusieurs jours, le pauvre garçon avait l'air d'un spectre et faisait véritablement peur à voir. Aujourd'hui il est suffisamment rétabli pour faire son service, qui consiste à aider le steward, et à nettoyer l'intérieur du navire, du haut en bas. Pas un d'entre nous ne désire aussi ardemment qu'Ah Sing arriver dans l'Océan Arctique. A la vérité, il ne se fait pas la moindre idée de la nature de ces régions, car malgré toutes les explications que nous et ses compatriotes, qui sont à bord, avons pu lui donner, il n'est pas parvenu à se former une idée définie du but de l'expédition de la Jeannette. Sa seule question est celle-ci: Sommes-nous bientôt rendus?
Aujourd'hui, le train de vie à bord est devenu parfaitement régulier, et, à moins d'événements imprévus, il est invraisemblable qu'on y change quelque chose. Sur le pont, les hommes de quart sont relevés avec une régularité absolue toutes les quatre heures; près des machines, au contraire, les mécaniciens ne se relèvent que toutes les six heures. Tout ce qui touche à la machinerie du navire est placé sous la haute direction de notre ingénieur en chef, M. Melville, qui, au point du vue social, aussi bien que sous le rapport physique ou professionnel, est le plus charmant camarade que j'aie jamais rencontré. Les machines de la Jeannette, qui ne sont pas du dernier modèle, sont un peu grandes pour la capacité de ses nouvelles chaudières. Ce sont des machines à basse pression et à condensation, la pression de la vapeur dans le cylindre étant ordinairement de dix livres. Le condensateur est aussi d'un vieux modèle. Il produit un vide égal seulement aux 23/30 du maximum; mais cette proportion n'est pas encore toujours atteinte, ce qui entraîne naturellement une déperdition de force motrice. Le propulseur est une hélice à deux ailes, qu'on peut remonter sur le pont en cas de nécessité. Le pas de l'hélice est de quatorze pieds et son diamètre de neuf. On peut attribuer les causes de notre peu de vitesse relative à la disproportion entre la puissance de l'hélice et la section immergée du navire, ainsi qu'au poids mort à mouvoir. L'espèce de cuirasse en planches de trois pouces dont on a doublé la coque de la Jeannette, a augmenté considérablement l'aire de sa section immergée. Mais ce renforcement était nécessaire pour augmenter sa force de résistance à la pression des glaces. En employant conjointement les voiles et la vapeur, la Jeannette pourrait, avec un vent favorable, faire sept nœuds à l'heure, et par un grand frais atteindrait peut-être jusqu'à huit nœuds ou huit nœuds et demie. Dans son voyage du Havre à San Francisco, qui a duré 165 jours, elle a parcouru environ 15,000 milles avec une vitesse moyenne de 90 milles 9 par jour, soit 3 milles 7 à l'heure. Dans notre voyage actuel, il nous a fallu 25 jours pour faire 2,100 milles. Comme notre consommation journalière de charbon est de cinq tonnes et que nos soutes n'en contiennent que cent trente-cinq, nous n'avons réellement de combustible que pour vingt-sept jours. Aussi vous pouvez vous imaginer si la plus stricte économie de charbon règne à bord.
Quant à notre mâture et à nos agrès, ils ne laissent absolument rien à désirer sous le rapport de la quantité et de la qualité. Les voiles sont maniées par équipes de six hommes sous les ordres du quartier-maître ou du maître d'équipage de service; et les manœuvres sont admirablement faites. Toutes voiles dehors, la Jeannette marche mieux qu'avec la vapeur, quand le vent est favorable, et quand on peut employer les voiles conjointement avec la vapeur, le propulseur s'en trouve visiblement soulagé; mais, jusqu'ici, les vents ont été presque constamment entre le sud-ouest et le nord-ouest; ils ont aussi passé quelquefois au nord pour retourner au sud; mais, dans ces différentes directions, ils ne pouvaient que nous être contraires ou de peu de secours, puisque nous marchions directement au nord-ouest de San Francisco.
Le lieutenant Chipp est un marin accompli. D'ordinaire, il est chargé de la surveillance du navire, de ses voiles, de sa mâture, des provisions, etc. C'est l'officier exécutif du bord, celui à qui le capitaine remet ses ordres.
Les observations et les calculs astronomiques sont confiés au lieutenant Danenhower, qui s'acquitte de ses fonctions avec une rare habileté. C'est lui qui tient en ordre les chronomètres et surveille leur marche journalière. Il a, en outre, à contrôler la distribution des vivres de chaque jour, à tenir le livre de loch et les autres livres du bord.
Les attributions du docteur Ambler, notre chirurgien, sont naturellement bien faciles à définir; à lui incombe le soin de veiller sur l'état sanitaire de l'équipage, qui, jusqu'ici, ne lui a pas donné grand tracas, car la santé de tous les hommes est restée excellente depuis notre départ. Nous avons fait ensemble quelques études sur la ventilation du navire; cubé le volume d'air respirable qui peut se trouver entre les ponts; j'ai mesuré avec un petit anémomètre de poche, la vitesse des courants qui pénètrent par les écoutilles dans les chambres à coucher; cela est autant de données qui peuvent être utiles pour entretenir la santé générale à bord.
M. Dunbar, notre pilote de glaces, est un vieux marin à qui les mers du Sud ne sont pas plus inconnues que celles du Nord. Quand nous serons dans les glaces, il aura pour mission de se tenir constamment dans le nid, au sommet du grand mât, pour éclairer notre marche au milieu ou autour des îles de glace. Le nid est un abri de forme de tonneau long et étroit, attaché au sommet du mât; une trappe existe au fond, pour permettre à l'homme de vigie d'y pénétrer. Un capuchon mobile, qu'il place dans la direction du vent, le protège contre ses morsures. Notre nid ne sera mis en position qu'au moment d'entrer dans les glaces; en ce moment, il est relégué dans un des coins du pont, et rempli de pommes de terre.
Notre naturaliste, taxidermiste, M. Newcomb, est déjà entré en fonctions et sa collection s'est enrichie de quelques peaux encore en préparation, qu'il conserve au moyen de compositions arsenicales. C'est un jeune homme intelligent et actif, qui promet beaucoup, et, j'en suis sûr, s'acquittera remarquablement de sa mission de collectionneur.
Le lieutenant de Long, notre commandant, exerce naturellement la haute surveillance sur l'ensemble du navire; c'est lui qui dirige notre course et règle tout en dernier ressort. A son bord, il a réussi à faire que chacun se trouve comme chez soi. C'est un charmant compagnon, à la table commune, comme autour du poêle. Chaque soir, quand il fait, avec le lieutenant Chipp, sa partie de Cribbage, qui est son jeu favori, il insiste toujours pour que je torture l'harmonium, et fasse résonner la cabine de ses accords lugubres. Le dimanche, il préside au service divin sur l'arrière du navire et lit la Bible. Un bon nombre des gens de l'équipage y assistent, mais personne n'y est contraint. Je crois que le service est célébré dans le rite épiscopal. Avant notre départ de San Francisco, nous eûmes à bord, la visite d'un bon nombre de ministres de cette secte, ainsi que ceux d'autres sectes protestantes, qui ne négligèrent ni les compliments ni les prières pour faire accepter leurs livres d'hymnes et leurs bibles par les gens de l'équipage. Ces livres étaient imprimés en allemand, en danois et en anglais, pour satisfaire à tous les goûts. C'est ainsi que notre bibliothèque s'enrichit de plusieurs exemplaires des recueils d'hymnes en musique, de Moody et de Stankey, qui, sans doute, pourront, un jour ou l'autre, devenir fort utiles pour nous distraire.
Le capitaine, ayant, il y a une quinzaine de jours, réuni tout son équipage sur le pont, afin de connaître de chaque matelot le nom de la personne à qui devait retourner sa solde au cas où il viendrait à mourir pendant l'expédition, nous fûmes témoins de l'incident suivant: deux pauvres garçons vinrent déclarer qu'ils n'avaient pas d'héritiers, et qu'ils étaient complétement seuls au monde. Ainsi ces infortunés ont pu partir complétement libres, et sans laisser d'affection derrière eux. Quand vint le tour de notre cuisinier chinois, il n'a pu se rappeler le nom de sa mère; cette pauvre femme court donc de grands risques, si son fils vient à mourir, de ne pas recueillir son héritage, lors même qu'il le lui léguerait par testament.
Mais j'en reviens à la relation de notre voyage. Au nord du 50° de latitude, une énorme baleine vint nous montrer son large dos, et, dans ses ébats, faire jaillir l'eau près du navire, apportant ainsi une diversion à la monotonie de notre traversée. Cependant la vue la plus intéressante que nous ayons eue jusqu'ici, c'est celle d'une île, la première terre qui soit apparue à nos yeux depuis San Francisco. A la vérité, ce ne fut point une surprise pour nous, car, étant partis le 8 juillet, comme nous étions alors au 1er août, nous devions nous trouver dans les parages de la passe d'Akantan, c'est-à-dire un peu à l'est d'Oonalachka. Mais depuis le 28 juillet, les brouillards intenses nous enveloppaient, et nous empêchaient de faire le point; nous étions donc obligés de nous baser sur nos calculs pour fixer notre position. La certitude du voisinage de la terre nous forçait à faire un emploi constant de la sonde, et à nous tenir toujours aux aguets pour la découvrir. Le nombre croissant des oiseaux de mer que nous apercevions, et parmi lesquels se trouvaient des espèces que nous savions ne jamais s'éloigner beaucoup du rivage, ne faisaient que corroborer notre opinion. D'un autre côté, des plantes marines accumulées et enchevêtrées les unes dans les autres passaient près du navire indiquant un courant, ainsi qu'une terre, dans la direction d'où elles venaient. Du reste, la mer était presque aussi unie qu'une glace; nous n'avions donc aucune inquiétude; mais ce brouillard persistant qui nous enveloppait de toute part, nous couvrant comme d'un voile, nous impatientait. Le 1er août, le capitaine changea de route pour porter sur l'est, et après quelques milles dans cette direction, ordonna de laisser tomber les ancres, tout en restant en pression, prêt à profiter de la première éclaircie. Celle-ci ne se fit pas trop attendre. Au bout de six heures, le brouillard se leva, nous laissant apercevoir la terre à treize milles. L'ordre de lever les ancres fut aussitôt donné et «en avant». Nous marchâmes pendant deux heures environ, et le brouillard, reprenant le dessus, les ancres retombèrent de nouveau. De tribord nous venait un bourdonnement monotone, malgré les cris stridents des oiseaux de mer. Quelques minutes d'attention me firent facilement reconnaître pour ce bourdonnement le bruit des vagues, brisant sur un rocher ou sur une plage de galets. Nous étions donc près de la terre.
La baleinière fut mise à flot, et le lieutenant Chipp reçut l'ordre d'en prendre le commandement et d'aller reconnaître cette terre, que nous ne pouvions voir au milieu de la brume. Je m'empressai de saisir un aviron et de prendre place dans l'embarcation. Notre naturaliste, M. Newcomb, en fit autant et se mit à ramer comme un vieux marin. Une minute après, la légère embarcation fendait les flots avec rapidité, au milieu d'une nuée d'oiseaux qui tournoyaient autour de nous en faisant un bruit infernal. Quelques coups de fusils de notre naturaliste et de M. Chipp, tirés au hasard, en firent tomber plusieurs raide morts autour de nous. Pendant ce temps-là, nous continuions de ramer vigoureusement. Tout à coup, comme si un rideau se fût levé devant nos yeux, nous aperçûmes le profil hardi et rocheux d'Ougalgan, à un demi-mille du point où le navire avait jeté l'ancre, et près des rochers découverts par Cook en 1778 et qui ont reçu son nom. La mer formait un léger ressac le long de la plage et des falaises, qui servaient d'asile à une multitude d'oiseaux.
Nous nous disposâmes à débarquer dans une petite anse où la mer était si limpide que nous en voyions le fond à trois brasses de profondeur. M. Newcomb et moi sautâmes les premiers sur la grève, qui, en cet endroit, était couverte de galets et de blocs arrondis de granit de dimensions fort variables. Les uns n'étaient pas plus gros qu'une pomme de terre, tandis que d'autres atteignaient la taille d'une citrouille. En face de nous, les falaises presque à pic s'élevaient à trois cents pieds, ne nous présentant d'autre sentier, pour arriver à leur sommet, qu'une espèce de sillon couvert de pierres détachées et de terre et faisant saillie le long de leurs parois. Mais, en avant! Et mon fusil dans une main, tandis que, de l'autre, je m'accrochais aux aspérités du rocher, je me mis à grimper comme je pus, le long de cette espèce de sentier escarpé. J'arrivai ainsi jusqu'à la hauteur de deux cent cinquante pieds environ; mais il fallut m'arrêter là; la pente était devenue plus raide, les cailloux se dérobaient sous mes pieds, et les longues herbes auxquelles je m'accrochais cédaient sous le poids de mon corps; j'avoue même qu'il m'arriva de glisser et de dégringoler pendant une cinquantaine de pieds, pour me relever avec une forte couleur d'argile, qui n'ajoutait aucun lustre nouveau à mon exploit.
Ougalgan est une île de formation volcanique, composée en majeure partie de granit basaltique disposé en couches perpendiculaires. Nous y rencontrâmes, parmi les galets de la plage, une quantité considérable de scories.
Dès que nous fûmes à bord, la Jeannette reprit sa route, et, après une navigation assez dangereuse le long d'un canal fort tortueux, pendant laquelle le capitaine surveilla lui-même les manœuvres et dirigea le navire avec une grande habileté, nous finîmes, malgré le brouillard, par doubler le cap ou plutôt la pointe Kaleghta, dans l'île d'Oonalachka, et par atteindre, le 2 août, la bouée que nous cherchions. Nous allâmes jeter l'ancre en face d'Illiouliouk, où se trouvaient déjà plusieurs autres navires, entre autres le steamer Saint-Paul, capitaine Eskine, de la Compagnie commerciale de l'Alaska, et le cutter de l'État, Rush, commandé par le capitaine Bailey.
CHAPITRE V.
Illiouliouk[ [4].
Arrivée à Illiouliouk. —Description de cette station. —Les magasins de la Compagnie commerciale de l'Alaska. —Ce qu'ils contiennent. —M. Greenbaum. —Le député collecteur Smith; ses attributions. —Trafic du whisky dans l'Alaska et les îles Aléoutiennes. —Un bal à Illiouliouk. —Le pope et sa famille. —Les mariages. —Baie d'Oonalachka et ses environs.
Port d'Illiouliouk, Oonalachka, 6 août 1879.
Notre arrivée à Illiouliouk eut pour effet de réveiller un peu les énergies assoupies de ce petit coin de terre, si retiré de la route ordinaire des navires. Comme nous n'approchions que lentement, la population tout entière avait eu le temps d'accourir pour nous voir arriver. Avant que nous eussions tourné à angle droit le récif qui cache l'entrée du port, tous les habitants étaient déjà descendus sur la plage. Nos ancres n'avaient pas encore touché le fond que le commandant du cutter Rush fit mettre son canot à la mer et s'empressa de venir nous faire sa visite officielle. Il s'était mis en grande tenue de cérémonie, portant le cordon doré auquel lui donne droit sa qualité de lieutenant commandant d'un navire de l'État. Nos officiers, de leur côté, avaient revêtu leurs uniformes de gala. La réception eut lieu dans la cabine, avec tout le cérémonial d'usage.
Nous eûmes ensuite la visite officielle des autorités civiles, représentées par M. Greenbaum, l'agent de la Compagnie de l'Alaska, et M. Smith, le député collecteur du port d'Illiouliouk. Le premier est chargé, par sa Compagnie, de fonctions assez importantes, car Illiouliouk est le centre d'où partent les provisions de toute espèce, destinées aux stations secondaires; c'est aussi l'entrepôt où viennent se réunir les fourrures et les autres produits du pays qui doivent être expédiés à San Francisco. En un mot, Illiouliouk est le quartier général de la Compagnie commerciale de l'Alaska, pour les îles Aléoutiennes, les territoires de l'Alaska et les îles du Phoque. C'est de ce point que le schooner Saint-George transporte les vivres, les vêtements et autres objets, aux stations de Saint-Paul, de Saint-Georges, de Saint-Michel et autres stations de chasse échelonnées à l'ouest, sur toute la chaîne des îles Aléoutiennes. On y trouve la loutre de mer, si recherchée par sa précieuse fourrure. M. Greenbaum est toujours largement approvisionné, et la demeure confortable qu'il occupe ici, montre suffisamment que la compagnie qui l'emploie n'oublie aucun de ses besoins. Les marchandises confiées à sa garde sont entassées dans trois vastes bâtiments. En face, existe un wharf commode, construit sur des pieux assez profonds pour permettre aux navires de mille tonneaux de venir, sans danger, se mettre à quai.
On trouve, dans ces magasins, une étrange collection d'objets qui peuvent se classer sous les rubriques: charbons, huiles, viandes, étoffes, bottes, souliers, poterie, coutellerie, (haches, couteaux, et autres instruments tranchants), quincaillerie (serrures, sonnettes, clous, vis, etc.), objets de fantaisie (pipes et maints autres objets capables d'exciter le caprice des indigènes), instruments de musique (orgues de Barbarie, boîtes à musique, flûtes, violons, et hoc genus omne), armes (carabines, fusils de chasse des modèles les plus divers; tous destinés aux échanges). Outre les objets que je viens d'énumérer, il en existe encore, je crois, une infinité d'autres que je n'ai pas eu le temps d'examiner.
Vous vous demanderez peut-être de quel usage peuvent être les orgues de Barbarie dans le commence d'échange que font les agents de la Compagnie. Eh bien, afin de vous éviter la peine de chercher, je vous dirai que ces instruments se vendent ici comme des petits pâtés; et qu'il existe, dans ces îles lointaines, telles familles qui ont sacrifié tout leur avoir, s'élevant quelquefois à plusieurs centaines de dollars, à la vanité de posséder un orgue de Barbarie avec de nombreux cylindres. Je peux même affirmer que l'orgue auquel fut décerné la médaille d'or, à l'exposition de Vienne, pour le fini de sa construction, la justesse de ses accords et pour ses accessoires, est, aujourd'hui, la propriété d'un ivrogne aléoutien, qui l'a, dit-on, payé plusieurs centaines de dollars. Quand cet homme s'enivre, il frappe à coups redoublés sur ce pauvre instrument, ou se met à tourner la manivelle pour faire de la musique, selon que le génie du mal ou celui de l'harmonie s'empare de lui.
Naturellement, M. Greenbaum est un maître dans tout ce qui concerne le genre de commerce qu'il fait au nom de la Compagnie, et celle-ci n'a qu'à se louer de son zèle et de son habilité; mais je dois ajouter que c'est un homme aimable et hospitalier, digne d'être recommandé à tous ceux qui visitent ces contrées.
Les attributions du député collecteur, M. Smith, sont également plus importantes qu'on ne pourrait se l'imaginer en visitant ces contrées lointaines. On ignore, en effet, assez généralement, que la plaie de ces parages, est le commerce de contrebande qu'y font les marchands de whisky. L'introduction de ce poison dans l'Alaska, aussi bien que dans les îles Aléoutiennes, est interdite par la loi; mais cette prohibition n'empêche pas, chaque année, des navires équipés en apparence pour la pêche à la baleine, mais en réalité chargés de whisky, de quitter le port de San Francisco, ou celui de Honolulu, aux îles Sandwich, pour se rendre au détroit de Behring, où ils échangent leur cargaison contre les fourrures que leur apportent les chasseurs indigènes, qui habitent les stations établies sur les côtes de l'Alaska, de la Sibérie, et sur les îles Aléoutiennes. Ces Indiens, comme du reste tous les Peaux-Rouges, sous quelle latitude qu'ils habitent, se dépouillent de ce qu'ils ont de plus précieux pour se procurer cette drogue. Le seul mot anglais connu de la plupart d'entre eux est celui de «whisky», qu'ils vous lancent à la tête, en portant le pied sur le pont du navire; et telle est leur passion pour cette liqueur, qu'ils se mettraient à genoux devant vous pour en obtenir. Les contrebandiers font leur profit de ce penchant bien connu des Indiens pour les spiritueux; ils se procurent du whisky au plus bas prix possible, c'est-à-dire de la plus mauvaise qualité, et, chaque année, viennent visiter les stations échelonnées le long des côtes qui avoisinent le détroit de Behring, semant ainsi, au milieu des Indiens, une cause de vol, de meurtre et de toutes sortes d'abominations. Pour empêcher ce trafic déshonnête, le gouvernement entretient ici un petit bâtiment, le cutter Rush, et un certain nombre d'agents du Trésor, au nombre desquels se trouve M. Smith, dont nous venons de parler. Dès qu'un navire est rencontré le long de la côte, il est soumis à une inspection rigoureuse s'il est suspecté, et confisqué s'il est trouvé nanti de marchandises prohibées. Il se trouve, en ce moment, à Illiouliouk, environ seize cents gallons d'eau-de-vie de contrebande, provenant des confiscations récentes. On raconte que dernièrement, un navire, qu'on savait faire ce genre de commerce prohibé, ayant fait naufrage sur l'île de Nounivak, le capitaine fut obligé, par mesure de prudence, dès qu'il eut perdu tout espoir de le sauver, de détruire tout le stock de marchandises qu'il savait à bord, car si des indigènes, en visitant l'épave, y avaient découvert leur liqueur favorite, ils n'eussent pas manqué de convier toute la peuplade à une orgie nationale, et, dans ce cas, tous les gens de l'équipage eussent été infailliblement massacrés par ces sauvages devenus fous-furieux sous l'empire de la boisson alcoolique. On voit donc quels services peut rendre un officier compétent pour contrôler et surveiller le commerce qui se fait sur ces côtes et sur les îles voisines, et je dois dire que M. Smith s'acquitte avec beaucoup de zèle et beaucoup de succès de la tâche difficile qui lui est confiée. Au reste, avant d'occuper son poste actuel, il était déjà familiarisé, depuis de longues années, avec les mœurs et les coutumes des tribus de l'Alaska. Autrefois, en effet, il fit partie d'une expédition envoyée dans l'Alaska, par la Western Union Telegraph company, qui se proposait de relier les lignes télégraphiques de l'Amérique septentrionale avec celles de Sibérie, projet qui, après la réussite du premier câble transatlantique, dut être abandonné, il est vrai; mais bon nombre des membres de l'expédition, connaissant les habitudes des peuplades de ces régions, et s'étant familiarisés avec le genre de commerce qui s'y faisait, revinrent dans l'Alaska; M. Smith fut de ce nombre. C'est ainsi qu'avant d'être nommé au poste de député collecteur, il avait parcouru toute la contrée qui se trouve au nord et le long des rives de la rivière Yukon.
Après l'agent de la Compagnie et le collecteur, vient, comme importance, le prêtre russe, qui veille aux besoins spirituels d'un petit troupeau d'indigènes établis sur l'île d'Oonalachka. Bien que ces gens appartiennent au rite grec tel qu'il se pratique en Russie, je dois dire que la petite église qu'on trouve ici, de même que la maison du pasteur, font grand honneur à celui-ci aussi bien qu'à ses ouailles. Ce prêtre, issu du mariage d'un Russe avec une Aléoutienne, est marié avec une belle matrone, également d'origine métisse, et dont les manières annoncent une éducation au-dessus de l'ordinaire. Il y a plusieurs garçons et plusieurs jeunes filles charmantes et fort au courant des différentes figures du quadrille et de la valse.
Pendant notre relâche à Illiouliouk, M. Greenbaum donna une petite soirée dansante, pour laquelle il emprunta à la Jeannette, au Rush et au Saint-Paul, tous leurs cavaliers. Quant aux dames, elles furent fournies par l'aristocratie de la localité. Cette soirée fut extrêmement agréable; on dansa au son des instruments du pays, et, comme rafraîchissements, on servit le thé à la Russe, du jus de limon, etc., etc. Enfin, la fête se termina par un souper délicieux. Les cavaliers déployèrent en cette circonstance, vis-à-vis de leurs dames, au teint un peu brun, toute la galanterie dont ils étaient capables; aussi cette soirée fera-t-elle époque dans les fastes d'Illiouliouk. Je dois dire que les reines de la soirée furent les filles du pasteur de l'endroit et une jeune dame, parente par alliance, dit-on, du professeur Elliot, de Washington.
Mon service me retint malheureusement à bord ce soir-là, et je ne pus assister à cette fête. Je perdis ainsi l'occasion de recueillir maints détails qui eussent sans doute intéressé vos lecteurs. La seule chose que je puisse donc ajouter, c'est que tout se passa de la façon la plus agréable, sous l'œil maternel de la femme du pope.
La Compagnie commerciale de l'Alaska n'est pas la seule qui existe ici. La Compagnie américaine pour le commerce des fourrures et des échanges y possède aussi un petit comptoir, dont la direction est confiée à M. King, chez lequel habitaient plusieurs d'entre nous; mais, jusqu'à présent, les affaires de cette Compagnie ne paraissent pas avoir pris un grand développement.
En outre, le village d'Illiouliouk possède une demi-douzaine d'ouvriers blancs et environ une centaine d'indigènes, tous Aléoutiens.
Vu de la mer ou plutôt de la baie qui lui sert de port, Illiouliouk présente un coup d'œil plus imposant que du côté opposé. Ce village s'étend du nord-ouest au sud-est, au pied de hautes collines parallèles à la côte. La baie semble enfermée au milieu des terres; tout autour court une grève couverte de sable et fortement inclinée, où les kayaks des indigènes peuvent aborder facilement. Les canots des navires vont, au contraire, se ranger le long de la jetée de la Compagnie de l'Alaska pour débarquer. Cette jetée est située vers l'extrémité nord-ouest du village, et, comme nous l'avons dit, en face des magasins de la Compagnie. Un peu plus au sud, on remarque la maison de M. Greenbaum. C'est un édifice bâti tout en bois, où ne manquent ni l'espace ni le confort. Vient ensuite la maison du pope, située près de la petite chapelle, toutes les deux peintes en une couleur assez gaie, et qui réjouit l'œil. La maison est proprement entretenue et parfaitement garnie. On nous dit que ce pasteur était salarié par le gouvernement russe et par les autorités ecclésiastiques de l'empire. Son salaire, joint à son casuel, peut s'élever, paraît-il, à la somme annuelle de quatre mille dollars. Cette somme peut paraître élevée, mais, à la vérité, elle ne l'est pas trop pour décider un homme d'une certaine éducation à quitter les plaisirs d'une vie civilisée pour venir se confiner dans cette localité lointaine, au milieu des peuplades encore à demi-sauvages.
A propos du casuel de ce digne pope, je dois vous raconter que le lendemain de notre arrivée, nous assistâmes, dans la petite église russe, à un double mariage, et je tiens à vous donner quelques détails sur les mariages de cette contrée. Les deux jeunes fiancés que nous vîmes étaient arrivés de l'île Saint-Paul par le dernier steamer, avec l'intention de se marier avec une femme quelconque de la station d'Illiouliouk; peu leur importait, du reste, la femme qu'ils épouseraient; ils s'en reposaient, pour le choix, sur la sagacité de quelque vieille femme du village qui s'occupe ordinairement d'assortir les couples. Sous le rite de l'Église russe, les empêchements au mariage, pour cause de parenté, s'étendent, en effet, aux cousins les plus éloignés, et comme les gens de ces stations voisines sont tous parents ou alliés à des degrés plus ou moins rapprochés, il est fort difficile, pour un jeune homme qui désire se marier, de trouver une femme qu'il puisse épouser. Il doit donc avoir recours aux services de quelqu'une des vieilles femmes du pays, qui connaissent l'arbre généalogique de chaque famille, et celle-ci lui choisit, parmi les filles de la contrée, une personne qui ne soit pas au degré prohibé. Il est rare que l'homme ne ratifie pas ce choix, bien qu'il ne connaisse souvent celle qui doit devenir sa femme qu'au moment où ils se rencontrent tous les deux au pied de l'autel.
—Avec qui allez-vous vous marier? demandâmes-nous à l'un des futurs époux.
—Je ne sais pas, nous répondit-il, je n'ai pas encore vu la femme.
Cette manière de procéder est, pour ainsi dire, une règle parmi ces peuplades, et tant pis pour ceux qui regrettent l'affaire quand elle se conclut; car les avocats du divorce n'ont rien à faire dans ce pays.
La cérémonie fut célébrée d'après le rite adopté par l'Église russe, avec cierges et couronnes. Elle fut d'une longueur démesurée; mais comme les deux couples intéressés n'avaient pas l'air de s'en plaindre, nous n'avions pas le droit, nous-mêmes, de dire quelque chose.
Étant allé dans la soirée me promener le long de la côte avec le docteur Ambler, nous rencontrâmes l'un des deux couples qui profitait d'un superbe coucher de soleil pour s'abandonner tout en entier aux douceurs de la lune de miel. L'homme avait l'air assez niais, mais la femme paraissait aussi gaie que le comportait la circonstance. Ayant gravi quelques collines couvertes de neige nous atteignîmes un point d'où nous jouissions d'une vue superbe. Notre œil embrassait d'un seul coup un ensemble de terre, d'eau et de ciel vert, bleu et gris, formant une mosaïque admirable, surtout au moment où le soleil couchant teintait le paysage d'une délicate nuance pourpre, adoucissant les ombres et mettant en relief certains profils hardis qui donnaient au tableau un caractère tranché. Pour mieux jouir de ce spectacle, nous nous assîmes sur le flanc d'une colline qui allait s'inclinant doucement vers la mer. Nous y restâmes pendant une heure songeant aux amis restés derrière nous, et nous demandant ce qu'ils faisaient à ce moment, car pour nous c'était l'heure du soleil couchant, tandis que pour vous c'était celle où l'astre du jour apparaît sur l'horizon. Mon imagination me retraçait, à ce moment le tableau de New-York s'éveillant pour reprendre sa vie affairée, tandis que mes yeux, plongeant dans le brouillard, distinguaient ce petit village isolé et tranquille où chacun se disposait à aller se livrer au sommeil. Ce ne fut qu'avec peine que nous pûmes nous arracher à ce site charmant.
Je serais injuste si j'omettais de parler des prévenances et des attentions dont nous fûmes l'objet de la part de tous les habitants de cette station, et en particulier de l'empressement avec lequel M. Greenbaum allait au-devant de nos besoins. En partant de San Francisco, le capitaine avait apporté avec lui des lettres du général Miller, directeur de la Compagnie commerciale de l'Alaska, dans lesquelles celui-ci invitait tous les agents de cette Compagnie à nous fournir tous les objets dont nous pourrions avoir besoin. Or, il arriva que le dépôt de charbon, entretenu ici par le département de la marine, et sur lequel nous comptions pour remplir nos soutes avait été presque entièrement épuisé par le Rush. En outre, ce qui restait de combustible était de si mauvaise qualité, que le capitaine préféra recourir aux magasins de la Compagnie, que lui ouvrit gracieusement M. Greenbaum, pour renouveler sa provision. Nous pûmes aussi nous procurer un superbe lot de peaux de rennes, pour confectionner nos vêtements de fourrures, et maintes autres provisions dont nous avions besoin. Pour les menus objets, tels que mitaines, bas, etc., dont les officiers, aussi bien que les matelots étaient encore dépourvus, M. Greenbaum ne voulut accepter aucun paiement, de sorte qu'en quittant ce port hospitalier, nous étions tous collectivement et individuellement les obligés de cette généreuse Compagnie qu'il représente.
Un des caractères distinctifs de la baie d'Illiouliouk sont les deux énormes promontoires à pic qui en forment l'entrée. Chacune avec ses masses rocheuses pourrait servir d'assiette à un nouveau Gibraltar; et si elles étaient placées à l'entrée de quelques-uns de nos ports de l'Occident ou de l'Orient, elles en feraient une forteresse imprenable. Le flanc des collines qui environnent la baie est couvert de gazon d'un vert luxuriant, tandis qu'à leur pied fleurissent des plantes des espèces les plus variées; plus loin, sur les sommets des collines qui sont au second plan, apparaissent les bruyères, et enfin les mousses de montagne couvrent les étages supérieurs. Nous fîmes aussi complétement que les circonstances nous le permettaient, une collection de ces divers végétaux, que nous desséchâmes afin de pouvoir les étudier et les classer plus tard. Au point de vue géologique, l'île est formée en majeure partie de gneiss et de granit entremêlés de veines basaltiques qui viennent affleurer à la surface sur les flancs des collines qui bordent le rivage. On rencontre aussi des couches calcaires au nord du village et dans le travers du mouillage de la baie. Ces dernières présentent ceci de remarquable qu'on y rencontre sur quelques points des cristallisations considérables. J'ai fait le croquis de quelques rochers isolés présentant une forme extraordinaire qu'on remarque en avant des falaises du cap Kaleghta. Les proportions données par la nature à ces structures gigantesques, trompent l'œil inexpérimenté. Ce qui apparaissait de loin et à première vue comme un galet ou la pointe d'un rocher, prend, à mesure qu'on approche, les dimensions d'une cathédrale, tandis que les falaises qui forment le fond du tableau semblent s'élever jusqu'aux cieux et cacher leur crête au milieu des nuages en mouvement. En outre, on y remarque un enfoncement de la côte qu'on eût pris d'abord pour une baie large et profonde, mais qui, quand on l'examine, présente les caractères indiscutables d'un ancien cratère: c'est une vaste coupe dont une partie des bords s'est écroulée, laissant un libre accès à l'œil du marin pour scruter les aspérités de sa paroi intérieure. C'est en vain qu'on voudrait se défendre d'un certain sentiment de respect en face des bouleversements opérés par les forces de la nature dans ces régions presque inconnues, mais pleines de tant d'attraits pour le géologue comme pour le peintre.
Dès que notre charbon fut embarqué, nous nous préparâmes à quitter le port d'Illiouliouk, et le lendemain matin nous partions pour l'île Saint-Michel, sur la côte de l'Alaska. En évitant de nous rendre à l'île Saint-Paul, comme le capitaine se l'était d'abord proposé, nous gagnions au moins deux jours, car le temps, à cette époque, est extrêmement variable dans ces régions. Au reste, ayant trouvé les fourrures dont nous avions besoin à Oonalachka, nous n'avions plus de raisons sérieuses pour relâcher à cette île.
CHAPITRE VI.
Saint-Michel de l'Alaska[ [5].
Départ d'Illiouliouk.—Traversée de ce port à Saint-Michel, sur la côte d'Alaska.—Commencement des observations météorologiques. —Arrivée à Saint-Michel. —Description de cette station. —Son commerce. —Nous y trouvons nos chiens. —Caractère de ces animaux. —Un chef indien menace le fort de Saint-Michel. —Un baril de whisky est cause de sa mort. —Description géologique des environs de Saint-Michel. —Une chasse aux canards. —La chaloupe en danger de sombrer. —Les bains russes à Saint-Michel de l'Alaska. —Arrivée de la goëlette Fanny A. Hyde avec un supplément de provisions pour la Jeannette. —Départ de Saint-Michel. —Les chiens à bord. —Les Indiens Alexis et Anequin, nos conducteurs de chiens. —Les adieux d'Alexis et de sa femme. —Entrée dans la mer de Behring. —Une tempête. —Arrivée à la baie Saint-Laurent. —Premières nouvelles de Nordenskjold. —Plan de l'expédition de la Jeannette.
Baie de Saint-Laurent, près du détroit de Behring (Sibérie orientale).
27 août 1879.
Malgré le séjour agréable que nous avions fait à Oonalachka pendant notre courte relâche, personne, à bord de la Jeannette, ne témoigna le moindre regret quand arriva le moment de lever l'ancre pour nous engager dans la mer de Behring.
Néanmoins, tous les nouveaux amis que nous laissions à Illiouliouk voulurent nous donner une dernière preuve de leur sympathie, et, au moment où la Jeannette quittait la jetée, elle fut saluée par toute l'artillerie de la place et par celle de la goëlette le Rush, qui se trouvait sur la baie. Les canons qui défendent cette station ne sont point, à la vérité, des engins bien formidables, mais il peuvent, néanmoins, faire assez de bruit, dans cette enceinte de collines et de montagnes, pour satisfaire les plus exigeants. Les pavillons furent hissés, et les mille démonstrations qu'on nous fit sur le rivage purent nous convaincre que la brave Jeannette, en s'enfonçant vers le nord, emportait les vœux les plus sincères des résidents d'Illiouliouk.
Nous étions à peine sortis du port, où les eaux sont toujours parfaitement tranquilles, que les effets de la houle, qui règne à l'extérieur, se firent sentir d'une façon fort marquée. Quand nous fûmes dans le travers du cap Kaleghta, poursuivant notre route vers l'est afin de passer au nord de Nounivak, notre navire commença, sous l'influence du roulis et du tangage, à gambader d'une façon tellement désordonnée que la marche devint difficile ailleurs que dans la cabine, où nous pouvions nous appuyer d'un côté à la table et de l'autre à la muraille. Le vent, cependant, nous était favorable, c'est-à-dire qu'il soufflait du sud, de sorte que nous marchions à pleine vapeur avec toutes nos voiles dehors. Aussi, ce jour-là, la Jeannette nous émerveilla en filant régulièrement ses cinq nœuds à l'heure. Le second jour, ce fut encore mieux, car, vers le point du jour, le vent se mit à souffler presque en tempête et toujours dans la même direction, si bien que nous franchîmes un espace de 173 milles en vingt-quatre heures; ce dont nous nous félicitions déjà, espérant que la traversée serait plus courte que nous ne l'avions supposé. D'un autre côté, le charbon que nous avions pris à Oonalachka, tout en brûlant comme de la paille, produisait rapidement de la vapeur, et notre machine, que M. Melville avait inspectée dans tous ses organes pendant notre séjour dans le port d'Illiouliouk, fonctionnait à merveille; tout nous présageait donc que nous serions bientôt à Saint-Michel, et que si la goëlette Fanny A. Hyde, qui devait nous amener de San Francisco un supplément de vivres et de charbon, ne se faisait point attendre, dans peu de jours nous voguerions vers l'Océan Arctique. Mais sous ces latitudes, les vents sont extrêmement variables pendant l'été; aussi, le troisième jour, nous reprîmes notre ancienne vitesse de quatre nœuds à l'heure; et ce ne fut que six jours juste après avoir doublé le cap Kaleghta que nous atteignîmes l'île Stuart dans la baie Norton.
Pendant cette traversée, la nécessité de déterminer la nature du fond de la mer, à mesure que nous avancions, nous obligeait à nous arrêter chaque jour pour jeter la sonde. Chaque jour également, lorsque l'état de la mer le permettait, nous traînions la drague.
Les sondes obtenues dans ce trajet descendirent de quatre-vingts brasses à cinq. Le fond se montra partout composé de beau sable gris et de vase; il était recouvert de végétations ayant beaucoup d'analogie avec la mousse, et dans lesquelles pullulait une multitude d'êtres marins d'espèces extrêmement variées. Nous nous occupions aussi de déterminer la température et la densité de l'eau de la mer à diverses profondeurs. Je pus constater que les thermomètres dont nous nous servions pour obtenir les degrés de température, fonctionnaient à merveille, étant donné que nos hommes étaient encore un peu gauches à manier les lignes; mais ils se perfectionnèrent rapidement.
Des observations météorologiques furent aussi faites pendant ce temps, à chaque heure et tous les jours, avec une parfaite régularité. Afin de faciliter cette besogne, nous avions divisé le temps en veilles ou quarts (j'entends en quarts météorologiques). Ainsi je commençais mon quart à midi pour finir à six heures du soir. A ce moment, M. Chipp venait me relever, et notait les observations faites à sept et huit heures. A son tour, le docteur Ambler faisait celles de neuf, dix et onze heures. Puis je reprenais le poste de minuit à quatre heures du matin; notre second lieutenant, M. Danenhower venait alors me remplacer. A sept heures le lieutenant Chipp lui succédait, pour céder lui-même la place au docteur à neuf heures. Quand arrivait midi, je recommençais la série comme la veille. Le nombre des heures d'observation était donc de quatre pour le lieutenant Chipp; de deux seulement pour le lieutenant Danenhower, à cause de ses nombreuses occupations; de huit pour le docteur Ambler, et de dix pour moi. En outre, je tenais un registre où je notais régulièrement les différentes températures observées à la surface de la mer et à diverses profondeurs, ainsi que les différentes densités Ajoutez à cela la rédaction de mon journal, et vous pourrez vous convaincre qu'il ne nous restait guère de loisirs à bord.
Ce fut le 11, au soir, que nous vîmes la terre à tribord c'est-à-dire à l'est du navire. C'était une côte basse, qu'une éminence ou petite colline qui apparaissait un peu au-dessus de l'horizon nous fit reconnaître. Nous fûmes alors obligés de sonder à chaque instant pour éclairer notre marche, et pendant la nuit nous n'avançâmes qu'avec une extrême lenteur. Enfin, le lendemain, 11, à dix heures du matin, nous laissions tomber nos ancres en face du fortin qui touche la petite station à laquelle les Russes donnent le nom de Michœlovski, et que nous appelons Saint-Michel. Quelques instants plus tard, l'agent de la Compagnie commerciale de l'Alaska, M. Newman, vint nous offrir l'hospitalité chez lui, et, en outre, mettre à notre disposition toutes les provisions que les magasins de la Compagnie pourraient nous fournir.
Peu après, je me rendis à terre pour visiter le fort, où je trouvai un curieux assemblage de bâtiments en bois, formant un rectangle, aux angles duquel s'élevaient quatre petits blokhaus, lesquels, du temps de la domination russe, étaient armés de canons. Mais aujourd'hui, ce point stratégique n'a plus aucune importance pour la défense du pays. En pénétrant dans l'enceinte, on voit, en face de soi, les magasins de la Compagnie et les maisons d'habitation. Ces dernières sont habitées par M. Newman, agent de la Compagnie; M. Nelson, qui a été envoyé comme naturaliste par l'Institut Smithsonien, et qui est en même temps attaché au service des signaux comme observateur; et enfin par quelques ouvriers russes et quelques Indiens qui travaillent au fort. Les habitations de l'agent de la Compagnie et du naturaliste de l'Institut Smithsonien sont propres et confortablement meublées. Il est clair, d'ailleurs, que ces messieurs sont assez philosophes pour se contenter d'un confortable relatif dans ce coin de terre isolé.
A notre arrivée, nous trouvâmes réunis à Saint-Michel tous les chiens que nous devions prendre à bord, pour le service de nos traîneaux, quand nous serions au milieu des glaces, ou sur la Terre de Wrangell. Ils formaient ensemble une meute d'assez bonne apparence, mais semblaient d'humeur fort querelleuse, et enclins à se battre sans le moindre motif. On les voyait couchés nonchalamment, en tirant la langue, le long du mur d'enceinte, ou sur la pointe des rochers qui avoisinent le fort; de temps en temps, ils poussaient un hurlement particulier, qu'on eût pris, surtout la nuit, pour la trompette de Satan appelant ses acolytes en conseil général. Au moment de leur repas, ils recevaient leur pitance journalière de poisson sec; mais c'était aussi le moment où sonnait le branle-bas du combat; d'ailleurs, le vent de la guerre soufflait en permanence, car, règle générale, le chien des Esquimaux est enclin à se battre, et souvent on peut se demander pourquoi la bataille est commencée. Tous les chiens se promènent tranquillement, ou sont nonchalamment couchés au soleil, paraissant paisibles; quand l'un d'eux se précipite sur un de ses compagnons, alors c'est une charge générale sur le pauvre animal. Nous avons perdu, de cette façon, neuf des chiens que la Compagnie de l'Alaska avait fait réunir pour nous. Tous ont été tués par leurs semblables. Nous avons donc été obligés de nous procurer de nouvelles recrues pour en emmener quarante avec nous. Naturellement, nous avons aussi emmené des Indiens pour conduire ces bêtes indisciplinées, et nous servir en même temps de chasseurs.
On trouve dans les magasins de la Compagnie, à Saint-Michel, les mêmes marchandises que celles que nous avons vues à Oonalachka. Toutefois, la liste n'en est pas aussi nombreuse et ces marchandises y sont en moins grande quantité. Les fourrures qui sont apportées ici viennent de la contrée qui avoisine le bas Yukon et des côtes adjacentes. Ce sont les Indiens eux-mêmes qui les apportent au fort, où ils arrivent par villages entiers, conduits par leur chef, qui dirige les négociations et les échanges. C'est par ce moyen que l'agent de la Compagnie se procure des peaux de renard, d'ours, de zibeline, de loup et d'écureuil; en retour, il donne du café, du sucre, du tabac, de la poudre, du plomb (en grains ou en balles), des fusils à baguette, des vêtements, etc. Il reçoit aussi des os de baleine, pour garnir les patins des traîneaux; mais ces os viennent de la côte septentrionale de la Sibérie et sont regardés comme une marchandise d'un prix élevé. On y achète aussi quelquefois des chiens, comme pour nous, par exemple, mais les Indiens ne les cèdent qu'en échange de fusils; le prix moyen d'un bon chien est de sept dollars. Les chiens véritablement supérieurs atteignent parfois le prix de quinze dollars; mais c'est un prix extrême, qu'on ne donne que pour un chien de tête d'attelage, parfaitement dressé et discipliné.
Aussitôt que les Indiens ont terminé leurs échanges, ils regagnent leur village, où ils vont jouir à loisir de leurs nouvelles acquisitions, et le petit fort redevient triste et morne jusqu'à ce qu'un nouveau parti d'indigènes n'arrive. Jusqu'à présent, l'agent et les résidents blancs qui habitent le fort n'ont pas eu à se plaindre des gens du pays, mais il arrive quelquefois que ceux-ci s'agitent et montrent des propensions à la guerre. L'année dernière, un chef qui résidait à une soixantaine de milles au nord de Saint-Michel, menaça, à plusieurs reprises, de venir purger le fort de la présence des étrangers. Le fort fut aussitôt mis en bon état de défense, et M. Newman fit tous ses préparatifs pour donner à ce chef et à ses Indiens, la chaleureuse réception qu'ils méritaient. Mais ceux-ci ne se présentèrent jamais. Ce chef belliqueux étant parvenu à se procurer d'un contrebandier, deux barils de whisky, ce fut, pour le village tout entier, l'occasion d'une orgie, au milieu de laquelle, lui et son fils eurent la tête fendue à coups de hache par son propre beau-frère. Depuis le jour où ce drame de famille eut lieu, une année s'est écoulée, et les habitants du fort n'ont plus entendu parler de guerre, ni de menaces, et aujourd'hui ils jouissent d'une paix profonde. Car les parents survivants du chef, imputant la mort de ce guerrier valeureux à la possession des deux barils de whisky, en vinrent sagement à conclure que cette liqueur était la cause unique de leur deuil, et défoncèrent les deux barils, dont ils laissèrent couler le contenu. Cette sage détermination empêcha probablement la tribu entière d'être décimée de la main de ses propres enfants.
La contrée qui environne la station de Saint-Michel est entièrement volcanique. Toutes les éminences qu'on y rencontre sont des cônes de volcans éteints aujourd'hui. Tous les rochers du voisinage appartiennent à d'anciennes coulées de lave, qui, en se refroidissant, se sont fendues en colonnes de structure grossière, qui ont dû, sur divers points, supporter une pression considérable, à en juger par l'enchevêtrement de la surface et certaines déviations anormales. Leur face supérieure, ainsi que le bord des fentes, exposés à l'air, présentent un aspect poreux, absolument comme un rayon de miel, qu'on doit sans doute attribuer à l'effet du refroidissement. Le sable de la plage est également formé de débris de lave. D'ailleurs cette substance entre, pour une large proportion, dans la composition du sable que nous avons trouvé au fond de la mer depuis Oonalachka jusqu'à Saint-Michel. Tout près de cette dernière station, on peut visiter un lac superbe qui occupe aujourd'hui la place d'un ancien cratère. L'intérieur du pays, également, doit être volcanique, car j'ai en ma possession plusieurs échantillons de lave, que je destine à ma collection minéralogique et qui m'ont été apportés du milieu des terres. On voit aussi, le long des rivages de la baie Norton et sur les côtes de l'île Stuart, d'immenses amas de bois flotté, qui y sont apportés principalement par la rivière Yukon, laquelle vient se décharger par plusieurs branches dans la mer de Behring. Son embouchure est située un peu au sud de l'île Stuart. Comme le cours de cette rivière est navigable pendant plus de dix-huit cents milles à partir de son embouchure et que la surface qu'elle dérive est extrêmement boisée, la quantité de bois qu'elle emporte chaque année à la mer est immense. Celle-ci s'en débarrasse en le rejetant dans les baies et les golfes qui se trouvent au nord, où les Indiens vont enlever les plus fortes pièces qu'ils réunissent en tas sur le rivage, à une distance suffisante pour les mettre à l'abri des plus hautes marées. Ces bois leur servent ensuite de combustible quand ils sont secs. On voit ces piles de bois échelonnées, à une centaine de mètres de la plage, tout autour de la baie.
La couche de sol qui recouvre la lave est généralement tourbeuse et ressemble beaucoup à celles de même nature qu'on rencontre ailleurs; elle ne s'en distingue que par sa beauté et la variété de la végétation dont elle est partout revêtue. Toutefois, on n'y voit aucun arbre, mais elle est couverte d'arbrisseaux peu élevés, de graminées, de fleurs et de mousses superbes; ces dernières surtout offrent une variété de coloris que je n'ai rencontré nulle part ailleurs.
Le canal qui sépare l'île de Saint-Michel de la terre ferme est bordé de marais et d'étangs salés, où les canards et les oies sauvages, les bécassines et maintes autres espèces d'oiseaux aquatiques, viennent faire leurs nids. Voulant profiter de cette circonstance, afin d'apporter quelque changement à notre régime de viandes conservées, quelques-uns d'entre nous prirent le parti d'aller, avec la chaloupe à vapeur, faire une excursion cynégétique le long de ce canal. Nous emportions avec nous une tente et deux jours de vivres, et, en outre, nos fusils, des munitions, des couvertures, etc., etc. Au point de vue du gibier, nous eûmes peu à nous louer des faveurs de la fortune: la fumée de notre machine effrayait les oiseaux, qui ne nous laissaient point approcher; de sorte que nous ne tuâmes que quinze canards et une trentaine de bécassines. Cependant nous étions guidés par un chasseur indien, mais le pauvre homme était dans un tel état de santé, qu'il montra une bien moins grande résistance à la fatigue que n'importe lequel d'entre nous.
Le soir du premier jour, nous établîmes notre campement sur la lisière d'un marais; mais, pendant la nuit, la pluie tomba par tels torrents, qu'elle détrempa le sol et nous mit, même sous notre tente, où nous nous tenions entassés, dans le plus pitoyable état où jamais chasseurs se soient trouvés. Le lendemain, le temps continuant à être mauvais, et notre Indien se trouvant en proie à un violent accès de fièvre, qui le faisait frissonner de tous ses membres, nous jugeâmes prudent de reprendre le chemin du navire. Mais, en franchissant la barre qui ferme l'embouchure du canal, la mer était si houleuse, que la chaloupe embarquait de l'eau à chaque lame, si bien qu'elle s'emplissait rapidement, et que nous faillîmes être noyés. Quand nous arrivâmes au navire, après plusieurs heures d'une lutte terrible pour sauver notre existence, nous avions retiré tous nos vêtements extérieurs et nos bottes, nous tenant prêts à nous jeter à la mer pour aborder à la nage. Dès que nous fûmes grimpés sur le pont, on nous servit un déjeuner chaud, qui, avec le feu de la cabine, fut extrêmement goûté par tous les membres de notre petite troupe. Ce serait une ingratitude de ma part de ne pas ajouter que nous dûmes tous notre salut à M. Melville, notre ingénieur en chef, et à M. Dunbar, notre pilote de glace. Le premier s'était mis à la machine qu'il surveillait, tandis que le second tenait la barre du gouvernail, et, par leurs efforts combinés, réussirent à nous tirer du mauvais pas où nous nous trouvions, car nos signaux répétés avaient été mal interprétés à bord de la Jeannette, et ce ne fut qu'au moment où nous n'en étions plus qu'à une centaine de mètres, que nos compagnons songèrent à mettre une embarcation à la mer pour venir à notre secours. A ce moment, notre chaloupe était à moitié remplie d'eau, et les feux de la chaudière étaient éteints. Pour donner une idée de la portée des sens des naturels de la côte près de laquelle nous étions mouillés, je dois signaler ce fait, que pendant la lutte désespérée que nous eûmes à soutenir contre la mer pour nous maintenir à flots, ils avaient aperçu nos efforts, et se rendant compte de notre position, ils étaient allés immédiatement au fort prévenir les habitants du danger que nous courions, tandis que du navire, qui était d'un mille au moins plus rapproché de nous que le village, on n'avait absolument rien aperçu, malgré les efforts du docteur Ambler, qui, pendant plus d'une heure, agita sa jaquette attachée au haut de la gaffe de la chaloupe.
La baie peu profonde où la Jeannette avait jeté l'ancre nous fournissait du poisson frais en abondance, et, en particulier, d'excellent saumon. Nous prenions aussi, avec des filets apportés de San Francisco, que nous jetions chaque jour, une quantité énorme de superbes carrelets et d'autres poissons d'une taille moindre, qui, à l'éclat des couleurs, joignaient une chair fort délicate; mais ceux-là seuls qui, pendant un mois, ont été privés de mets savoureux et recherchés, peuvent apprécier la saveur du carrelet ou du saumon bouilli, lorsqu'il est assaisonné d'un bon appétit et arrosé d'un large bol de thé. Pour un disciple d'Épicure, ces aliments et cette boisson paraîtraient sans doute manquer de saveur et être indignes de son palais; mais que celui-là s'abstienne d'entreprendre une expédition comme la nôtre, sinon je lui prédis bien des déboires.
Pour nous, nous étions satisfaits de manger ou de boire tout ce qui se présentait, et nous bénissions la Providence quand elle nous envoyait l'occasion de varier notre ordinaire.
Notre relâche, en cette baie, nous fournit encore l'occasion de nous procurer une jouissance d'un nouveau genre. Pour nous remettre de nos fatigues après l'aventure de chasse que j'ai racontée, M. Newman nous invita à prendre un bain russe au fort. C'est là un des derniers vestiges qui soit resté de la domination russe dans ces contrées. La salle de bain, où l'on nous introduisit, se trouve dans un bâtiment carré de forme allongée, qui est divisé en deux compartiments concentriques. Dans celui du milieu, qui est la véritable salle de bain, se trouve une espèce de foyer ou poêle, destiné à recevoir des pierres rougies au feu. Quant tout est prêt, la personne qui doit prendre un bain entre dans la pièce; la porte est fermée et calfeutrée avec des peaux; le tuyau de la cheminée est également fermé, et le domestique attaché à la salle jette sur les pierres de l'eau qui siffle en se transformant en vapeur. Alors la température s'élève subitement à un tel degré, que le sang bout presque dans les veines, la respiration devient pénible; mais les pores de la peau se dilatent, et alors le baigneur ressent les effets particuliers du bain russe. Il reste aussi longtemps qu'il peut résister, puis, après s'être plongé dans un bassin plein d'eau, il en sort pour se précipiter dans la chambre extérieure où on l'éponge de la tête aux pieds pour le refroidir; quand il a repris sa température normale, on lui permet de s'habiller, alors seulement. Le charme des sensations qu'on éprouve au sortir d'un bain russe, se trouve singulièrement atténué par le souvenir du supplice qu'on est obligé de s'imposer; mais les effets de ce bain sont réellement bienfaisants pour l'organisme, quand il est pris avec précaution. En terminant, je ne dois pas oublier de parler du cigare et du verre de thé russe, qui sont les compléments obligés du bain, si l'on veut en ressentir tous les bienfaits. A la vérité, la salle du fort Saint-Michel n'a pas l'aspect le plus engageant qu'on puisse rêver; mais elle remplit néanmoins admirablement le but pour lequel elle a été créée; ce qui prouve qu'on ne doit pas toujours juger les choses d'après leurs apparences.
Le 18, la goëlette Fanny A. Hyde fut enfin signalée de l'île Stuart, et bientôt après, nous l'aperçûmes qui se dirigeait sur le port pour y jeter l'ancre. Nous attendions avec impatience ce petit navire, à bord duquel se trouvait notre complément de vivres et de charbon. Jamais navire ne fut donc mieux accueilli que celui-là, lorsqu'après avoir doublé la pointe Saint-Michel, il vint, à midi, se ranger le long du flanc de la Jeannette. Son capitaine monta aussitôt à notre bord et nous le conduisîmes dans la cabine, où il nous expliqua les causes de son retard. Les calmes, les brouillards, les vents contraires, etc., étaient des excuses suffisantes pour faire comprendre comment une des goëlettes les plus rapides de San Francisco avait dépensé quarante jours pour faire la traversée de ce port à Saint-Michel. Au reste, la Jeannette, un navire à vapeur, n'avait-elle pas souffert elle-même de ces contre-temps? Mais la Fanny A. Hyde était arrivée; c'était assez; nous allions donc pouvoir reprendre notre route dans quelques jours, c'est-à-dire dès que son chargement serait à bord de notre navire. Nous avions besoin d'anthracite, car le charbon que nous avions n'eût pas duré longtemps, si nous l'avions brûlé seul, et justement la goëlette nous en apportait. Pour ne pas perdre de temps, nous laissâmes une bonne partie du charbon sur le pont, tout en remplissant nos soutes, et la Jeannette fut encore une fois chargée à couler bas. Aussitôt que tout fut arrivé à bord, nous nous mîmes en route pour la baie Saint-Laurent, qui se trouve sur la côte de Sibérie, à une trentaine de milles au sud du cap oriental. Toute la cargaison de la Fanny A. Hyde n'ayant pu trouver place à bord de la Jeannette, son capitaine reçut l'ordre de nous suivre.
Outre ce que nous avions pris à bord de ce navire, nous avions aussi embarqué notre meute, composée d'une quarantaine de chiens, qui, à peu près tous les quarts d'heure, se livraient entre eux des assauts formidables, malgré l'espace restreint qu'on leur avait laissé sur notre pont déjà encombré. Je crois que si nous leur avions laissé la place suffisante pour se battre, ils se seraient étranglés les uns les autres jusqu'au dernier, et le combat n'eût cessé que faute de combattants. Ces guerres entre chiens nous montraient d'une façon amusante combien la force armée peut avoir de poids si elle intervient au moment opportun. En effet, quand l'acharnement des belligérants était à son comble, un matelot, armé d'un bout de câble, s'avançait vers le champ de bataille et frappait alors de toute la vigueur de son bras, et, je dois le dire, avec la plus parfaite impartialité, sur les combattants: le moyen était infaillible, car il s'ensuivait toujours une trêve, qui, malheureusement, n'était que temporaire. Les parties se retiraient chacune dans un coin et semblaient conférer; mais, comme à Constantinople, ces conférences et ces échanges de notes diplomatiques ne semblaient qu'envenimer les choses, car soudain la trompette guerrière retentissait dans un coin, et le bout de câble recommençait à faire de nouvelles merveilles.
En quittant la baie Norton, nous avons emmené avec nous deux Indiens du district de Saint-Michel, qui doivent nous accompagner pendant notre voyage dans l'Océan Arctique. L'un d'eux, du nom d'Alexis, parle un peu l'anglais; c'est un homme intelligent, qui pourra nous être utile, comme chasseur et comme conducteur de traîneaux. L'autre, plus jeune, nommé Anequin, ne parle pas l'anglais; mais, avec le concours de son camarade, qui lui sert d'interprète, il se tire néanmoins parfaitement d'affaire. C'est un jeune homme à la figure large, aux traits enfantins, avec une mine éveillée et une physionomie agréable. Le capitaine a passé avec ces deux Indiens des contrats réguliers, par lesquels il s'engage à les ramener tous les deux dans leur patrie, et se charge, en outre, de nourrir la femme d'Alexis et la mère d'Anequin. De plus, il leur paiera des gages chaque mois et remettra au premier une carabine Winchester, avec une certaine quantité de munitions, quand l'équipage de la Jeannette pourra se passer de ses services. Comme ces deux Indiens sont adroits et fort experts dans l'art de conduire les chiens, ils pourront nous rendre de grands services; aussi leur a-t-on offert, je crois, des conditions très avantageuses.
Madame Alexis est une jeune femme à la figure un peu bouffie, timide, mais tout en ayant l'air jovial. Avant le départ, elle vint à bord pour voir son mari. Dans une circonstance aussi triste, elle eut une tenue fort décente. Quant à son mari, quoiqu'en général un Esquimau n'ait pas l'habitude de se répandre en pleurs et en lamentations, lorsqu'il se sépara de celle à laquelle il était uni pour la vie, il montra un certain stoïcisme, tempéré cependant par les marques d'affection qu'il témoignait à sa femme. Tous les deux allèrent s'asseoir, en se donnant la main, sur un sac de pommes de terre, près de la porte de la cabine, et là, échangèrent sans doute des promesses de fidélité éternelle. Je fus vivement ému en voyant ce tableau. Je montai sur le pont avec mon album, sur lequel je crayonnai le portrait de ces deux bons Indiens. A la vérité, il me fallut les esquisser dans la position où ils se trouvaient, c'est-à-dire pendant qu'ils me tournaient le dos, car madame Alexis était trop modeste pour se laisser portraiturer de face. Au moment où elle allait quitter la Jeannette, le capitaine de Long lui fit présent d'une tasse et d'une soucoupe ornées de lettres dorées. Elle eut peine d'abord à contenir l'émotion et la joie que lui causait la possession de tels trésors, mais elle les enfouit bientôt dans les vastes replis, ou plutôt dans les magasins que formaient les plis de sa longue robe de fourrure, et s'en alla.
Ce fut le 21 août, au soir, que nous quittâmes la baie Saint-Michel. La Jeannette fut saluée par toute l'artillerie du fort et celle de l'établissement de la Western fur and trading Company, comme elle l'avait été à Illiouliouk, au moment de son départ. Quand nous fûmes sortis de la baie, nous trouvâmes la mer unie comme une glace; au reste, le ciel était presque pur. Il n'est d'ailleurs pas rare, à l'époque de la belle saison, de jouir d'un temps pareil dans la baie Norton; mais, malheureusement, trop souvent, un temps si calme et si serein n'est que l'avant-coureur d'une tempête venant du nord. Le 23 au matin, quand nous eûmes dépassé l'île du Traîneau, pour traverser le détroit de Behring, nous eûmes l'occasion d'en faire l'expérience. Au moment où je faisais le quart (météorologique), de une heure à quatre heures du matin, je commençai à remarquer des rides à la surface de la mer, qui allaient en s'accentuant; en outre, le vent avait tourné au nord. C'était pour nous un indice certain d'un changement de temps. Peu à peu, la mer monta et atteignit de grandes hauteurs, dans le courant de la journée. Les vagues lavèrent le pont du navire et entraînèrent même quelques ustensiles du bord. Le poste des matelots fut inondé; une lame brisa la passerelle et, du même coup, défonça la fenêtre de la chambre du capitaine, qui fut inondée. Pendant une partie de la journée, nous avions de l'eau jusqu'aux genoux, dès que nous nous aventurions sur le pont. Le vent continua de mugir pendant plusieurs heures, emportant la crête des vagues. L'embrun passait entre les ponts comme une volée de mitraille. Sous l'effort de la tempête la Jeannette dévia un peu de sa route, mais fit aussi bonne contenance qu'on pouvait l'espérer, chargée comme elle l'était. La tempête s'étant enfin apaisée, nous reprîmes notre route, et le 25, quand nous arrivâmes ici, le temps était superbe. Dès notre arrivée, nous reçûmes la visite de quelques tchouktchis qui, prenant la Jeannette pour un navire marchand, vinrent avec leurs baidaras ou canots faits de peaux, se ranger le long du navire. Ces sauvages sont vêtus de peaux de bête; leur aspect est sale et repoussant. Ce sont eux qui nous apprirent que le navire du professeur Nordenskjold avait franchi le détroit de Behring environ trois mois auparavant, se dirigeant vers le sud. Cette nouvelle nous fut apportée par un de leurs chefs qui parlait un peu l'anglais. Il monta à bord de la Jeannette, où le capitaine le fit descendre dans la cabine, où il le questionna. J'étais présent à l'entretien. Ce chef raconta que, pendant l'hiver dernier, il avait vu, et même était allé à bord d'un navire à vapeur qui était resté, pendant toute cette saison, pris dans les glaces de la baie Kolioutchine, sur la côte arctique de la Sibérie orientale. Il ajouta que ce navire était swiss, voulant probablement dire swedish (suédois). Le capitaine était un vieillard à barbe blanche, et deux des officiers parlaient anglais; un autre qui était russe et nommé Horpish (pour Nordquist), lui avait parlé en langue tchouktchise, dans laquelle il s'expliquait couramment. L'équipage entier, y compris les officiers, était composé de trente-cinq hommes, dont aucun n'avait de vêtements de fourrures; aussi, quand ces hommes montaient sur le pont, le froid les faisait grelotter. Ils lui dirent qu'ils se disposaient à retourner chez eux. Leur navire était aussi un navire à vapeur, mais moins grand que la Jeannette. Il ajouta qu'après avoir doublé le cap Oriental et passé le détroit de Behring, ce navire était venu mouiller dans la baie Saint-Laurent, où il n'était resté qu'un jour; mais, qu'étant monté lui-même à bord, il avait parfaitement reconnu les mêmes hommes qu'il avait vus dans la baie Kolioutchine; qu'ensuite ce navire s'était rendu aux îles Diomèdes, dans la partie la plus resserrée du détroit. Il y était resté pendant une demi-journée et avait repris la route du sud, dans la direction du Kamtchatka. Ce chef qui, comme je l'ai dit, parle un peu l'anglais, comprend parfaitement les cartes.
Je le questionnai pour savoir quel chemin lui et ses compagnons suivaient pour se rendre à la baie Kolioutchine. Il me traça alors sur la carte une route qui longeait presque constamment la côte, me faisant comprendre qu'il leur fallait quatre jours pour faire ce voyage, en m'indiquant quatre villages où ils s'arrêtent. Lui ayant ensuite demandé pourquoi ils ne suivaient pas la ligne droite, il me répondit: «Non, trop long»; voulant dire par là qu'on ne trouvait point sur cette route de village où s'arrêter.
Le capitaine de Long questionna soigneusement ce tchouktchi, afin de voir s'il ne le trouverait point en contradiction avec lui-même, mais celui-ci répéta toujours la même chose, ne faisant que quelques variantes insignifiantes. Il est donc probable que le professeur Nordenskjold est parti comme il nous l'a raconté, et que, se trouvant sans doute à court de charbon, il n'a relâché dans aucun port russe ou japonais, d'où il aurait pu télégraphier de ses nouvelles avant le départ de la Jeannette de San Francisco, car il aurait pu télégraphier de Vladivostock ou de Yokohama, par la voie de Chine, de Singapore et d'Aden.
Notre goëlette est arrivée hier, 26, avec le charbon que nous n'avions pu prendre à Saint-Michel. Mais je crois aussi que le capitaine n'était pas fâché de l'avoir pour conserve jusqu'ici, afin d'avoir sous la main un moyen d'envoyer de ses nouvelles d'un point aussi reculé que possible, et en même temps de faire connaître ce que nous aurions pu apprendre du professeur Nordenskjold.
La Jeannette part ce soir pour l'Océan Arctique. Nous nous rendrons directement au cap Serdze-Kamea, où nous questionnerons les indigènes, afin d'obtenir quelques détails sur l'expédition de Nordenskjold, et sur le navire qui a passé l'hiver au milieu des glaces de la baie Kolioutchine. Si les renseignements obtenus corroborent ce que nous avons appris ici, nous aurons alors lieu de croire que l'expédition suédoise est partie. Sinon, nous nous rendrons nous-mêmes à la baie Kolioutchine, afin d'obtenir des détails plus circonstanciés sur le navire en question. Mais si nous pouvons nous abstenir d'aller à la recherche de Nordenskjold, il est probable que nous nous dirigerons immédiatement sur la Terre de Wrangell, où, croyons-nous, jamais homme blanc n'a encore posé le pied. Tout, maintenant, est donc pour nous sujet d'incertitude, quant à l'avenir; mais, dans le cas où les circonstances tourneraient au pire, et si nous ne pouvions atteindre la Terre de Wrangell, pendant cette saison, nous pourrions hiverner sur la côte de Sibérie, et atteindre cette terre mystérieuse au printemps prochain. J'ai, d'ailleurs, bon espoir que nous y parviendrons cette année, car tous les pronostics nous font présager une saison ouverte dans les mers arctiques. D'un autre côté, nous sommes abondamment pourvus de vêtements de fourrures et de provisions de toutes sortes; nous pourrons donc nous nourrir suffisamment et nous tenir chaudement pendant longtemps, quels que soient les événements. Nos chiens nous fourniront le moyen de faire des explorations, et de nous éloigner à des distances considérables du point où le navire aura pris ses quartiers, et nous pourrons ainsi étudier la nature et le caractère de la contrée où nous aborderons. Maintenant, sûrs d'avoir la sympathie de tous ceux que nous laissons derrière nous, nous nous enfonçons dans le nord, confiants dans la protection de Dieu et dans notre bonne fortune. Adieu.
CHAPITRE VII.
Dernières nouvelles de «la Jeannette»[ [6].
La Jeannette quitte la baie Saint-Laurent pour continuer sa route au nord. —Dernières nouvelles de l'expédition. —Elle est rencontrée par la Sea Breeze. —Rapport du capitaine de ce navire sur l'état de la mer glaciale à cette époque. —Le Mount Wollaston et le Vigilant sont pris dans les glaces peu de jours après la disparition de la Jeannette.
La Jeannette partit en effet, le soir même, de la baie Saint-Laurent, remorquant la Fanny A. Hyde, qui, faute de vent, ne pouvait appareiller. A sept ou huit milles du mouillage, les deux navires se séparèrent: l'un prit la direction du nord vers le détroit de Behring, tandis que l'autre faisait voile au sud pour regagner San Francisco. Naturellement, les dernières paroles échangées entre les deux équipages furent des souhaits mutuels de réussite dans leurs voyages respectifs. «Au moment de prendre congé du capitaine de Long, racontait le capitaine Jesperson, comme je lui exprimais l'espoir que nous nous reverrions bientôt, il me répondit:—«Moi aussi, j'ai cet espoir, et n'ai pas même le moindre doute sur sa réalisation.»—«Au reste, ajoutait le capitaine Jesperson, tous les membres de l'expédition avaient la même espérance.» Toutefois, le Chinois qui devait remplir les fonctions de garçon de cabine et qui avait été malade pendant toute la durée de la traversée, avait obtenu son congé à Saint-Michel, avec l'autorisation de s'en retourner à San Francisco.
En revenant à San Francisco, le capitaine Jesperson rapportait le courrier de la Jeannette. C'était la dernière occasion que les gens de l'expédition devaient avoir, pendant de longs mois, pour communiquer avec ceux qu'ils laissaient derrière eux. Néanmoins, tous ceux qui s'intéressaient au sort de la Jeannette devaient encore recevoir de ses nouvelles, avant qu'elle ne disparût au milieu des brouillards et des glaces.
En effet, comme nous le raconterons plus tard en reprenant la suite de notre récit, forcément interrompu ici, la Jeannette, après avoir franchi le détroit de Behring, se dirigea vers le cap Serdze, pour recueillir quelques détails sur l'expédition de Nordenskjold, et sur le navire enfermé dans les glaces de la baie Kolioutchine, mit le cap droit au nord sur l'extrémité méridionale de la Terre de Wrangell. Ici, nous n'examinerons point les causes qui l'ont empêchée d'aborder à cette dernière terre, nous réservant de les faire connaître plus tard. Nous dirons seulement que pendant cette partie de son voyage, elle fut aperçue par quelques-uns des navires baleiniers américains, qui, chaque année, fréquentent ces parages, et nous laisserons la parole au capitaine Barnes, de la Sea Breeze, qui s'en approcha le plus près. Le brave marin nous donnera, sur l'état des glaces et de la mer, quelques renseignements qui pourront peut-être servir à expliquer la série des événements que nous raconterons par la suite. «Pendant l'été de l'année 1879, dit-il, la banquise qui longe la côte américaine de l'Océan Arctique, descendit beaucoup plus bas que de coutume, et souvent s'étendit jusqu'au cap des glaces. En outre, des vents violents du nord prévalurent pendant tout le mois d'août, ce qui empêcha le courant qui, d'ordinaire, porte au nord-est, de se faire sentir; nous pûmes même remarquer que les glaces flottantes étaient chassées au sud-ouest et atteignaient presque la latitude du cap Lisburne. A la fin du mois, toute la flottille de baleiniers se trouvait encore dans les parages du cap des glaces, lorsque la Sea Breeze quitta la côte orientale pour mettre le cap à l'ouest. Elle se dirigea vers l'île Herald, en longeant la bordure des glaces qui avoisinaient cette île. Au sud de la ligne que nous suivions, la mer était presque complétement libre; néanmoins, les glaces s'avançaient beaucoup plus au sud que d'ordinaire. Arrivés au 178° 40' de longit. ouest, nous remarquâmes que les glaces s'infléchissaient au nord-ouest; un vent frais du sud-sud-est nous favorisant, nous gouvernâmes aussitôt dans cette direction, que nous suivîmes jusqu'à la nuit. A neuf heures du soir, nous aperçûmes le sommet des mâts d'un navire, que nous avions à l'ouest, et qui semblait se diriger droit au nord. La nuit étant survenue, nous fûmes obligés de mettre en panne pour attendre le jour et reprendre notre route vers le nord-nord-ouest. Dès l'aube, c'est-à-dire à trois heures et demie du matin, le navire que nous avions vu la veille ne se trouvait plus qu'à quelques milles en avant de nous. Il nous fut alors facile de reconnaître un steamer, marchant en même temps à la vapeur et toutes voiles dehors dans la direction du nord. Le temps, qui avait été beau jusque-là, devint brumeux, et la neige se mit à tomber en flocons si serrés, que nous entrâmes, sans nous en apercevoir, dans une échancrure de la nappe de glace, où nous fûmes bientôt entourés de glaçons flottants. Le lendemain matin, le temps étant toujours brumeux, nous lofâmes au vent presqu'à sec de toile en attendant une éclaircie. Quand celle-ci se produisit, nous avions le steamer au nord, à environ six milles; mais le brouillard, s'abaissant de nouveau, nous le cacha tout à fait pour un moment. Un peu plus tard, nous l'aperçûmes encore.
»Dans l'après-midi, le brouillard s'épaissit de nouveau et persista pendant vingt-quatre heures. Pendant tout ce temps nous avions gouverné vers l'ouest. Le lendemain, nous trouvant juste en face de la banquise, je fis virer de bord pour prendre la direction opposée, et bientôt nous eûmes un temps clair, mais le steamer était hors de vue. Sans doute il avait eu l'éclaircie quelques heures avant nous. Au moment où nous le vîmes pour la dernière fois, il était environ onze heures du matin. C'était le 3 septembre, et je n'ai nul doute que ce ne fût la Jeannette. Elle se trouvait à environ cinquante milles dans le sud-ouest de l'île Hérald.
»Pendant les deux jours qui suivirent, les baleiniers que nous avions laissés aux environs du cap des Glaces, commencèrent à arriver dans nos parages. Quelques-uns se rapprochèrent autant que possible de l'île Herald, qui alors se trouvait parfaitement en vue. Deux d'entre eux au moins, crurent apercevoir la fumée d'un steamer dans la direction du nord. Peu après, les glaces que nous avions à l'est commencèrent à se rapprocher du banc qui se trouvait à l'ouest et couvrirent l'espace resté libre jusque-là. Quant à nous, il nous fallut nous diriger vers le sud et vers l'est, où les baleines commençaient à se montrer, de sorte que nous ne nous rapprochâmes pas de l'île Herald jusqu'à la fin de septembre. Pendant tout ce temps, nous ressentîmes de violents courants dans la direction du nord-nord-est. Dans les premiers jours d'octobre, la mer était presque complétement libre au sud de l'île Hérald...
»Pendant la durée du mois de septembre, la masse de glaces solides avait reculé d'une cinquantaine de milles vers le nord, tandis que les amas de glaçons flottants avaient été poussés au sud, et couvraient presque toute la partie méridionale de l'Océan Arctique, jusqu'au cap Hope. Il est donc peu probable que la Jeannette ait pu suivre les côtes de Sibérie, et qu'au moment où nous la vîmes venir de cette direction, en suivant la bordure des glaces et se dirigeant vers le nord, elle attendait une éclaircie pour aborder soit à la Terre de Wrangell, soit à l'île Herald. A ce moment, la nappe de glace n'était pas encore complétement fermée dans cette direction, et je ne doute pas le moins du monde qu'elle ait pu aborder à la Terre de Wrangell. Mais si, au contraire, elle s'est trouvée prise au moment où les deux banquises se sont rapprochées, elle a dû y rester emprisonnée, et, sans espoir de pouvoir être secourue, se laisser entraîner, à la dérive, à la merci des courants; ce qui, d'ailleurs, pourrait arriver à tout navire envoyé à sa recherche.»
Telles furent les dernières nouvelles précises reçues touchant la Jeannette. Tel était, aussi, l'état des glaces dans l'Arctique au commencement d'octobre de l'année 1879. Mais celles-ci changèrent promptement. A peine une semaine plus tard, quatre baleiniers américains, le Vigilant, le Mount Wollaston, le Mercury, l'Helen Mar, confiants dans l'état de la mer, s'étaient avancés assez loin au nord. Mais le 10 octobre, pendant que les deux premiers, se trouvant à 70 milles au nord-est du point où la Jeannette avait été aperçue pour la dernière fois, se dirigeaient vers le nord-ouest, le vent du nord s'éleva et produisit une brusque variation de température. L'effet fut si subit, qu'en douze heures la surface de la mer fut couverte d'une couche de glace de six pouces d'épaisseur. Heureusement le Mercury et l'Helen Mar s'aperçurent à temps du danger qui les menaçait. Néanmoins, l'équipage du premier n'eut que le temps de l'abandonner, pour se réfugier à bord du second, qui était plus neuf et mieux en état de naviguer. Toutefois, ce ne fut pas sans des peines inouïes que l'Helen Mar parvint à se dégager et à gagner la mer libre, en se frayant un chemin à travers la glace pendant l'espace de plus de soixante milles. A partir de ce jour, on n'a plus revu le Mercury.
Le Mount Wollaston et le Vigilant portaient ensemble soixante hommes d'équipage. On n'a plus jamais entendu parler du premier; quant au second, les Tchouktchis prétendent avoir vu son épave, mais jusqu'à ce jour, on n'a rien de certain à ce sujet. Sans doute, les glaces se sont refermées sur eux. Ils n'auront pu se dégager et se sont trouvés perdus corps et biens.
Tels furent les derniers événements qui parvinrent à la compagnie maritime en l'année 1879. Les renseignements météorologiques rapportés de ces parages, n'étaient pas de meilleur augure; on savait que de violentes tempêtes s'y étaient succédé à de courts intervalles, rendant fort périlleuse la situation des navires qui, se trouvant loin d'un port, avaient été surpris et emprisonnés dans les glaces.
DEUXIÈME PARTIE
«LA JEANNETTE» EST PERDUE
DEUXIÈME PARTIE
«LA JEANNETTE» EST PERDUE
CHAPITRE VIII.
Plans de recherches[ [7].
Quiétude du gouvernement des États-Unis au sujet de la Jeannette pendant la première année qui suivit le départ de ce navire. —Le Corwin est envoyé à la Terre de Wrangell en 1880. —Inutilité de ses recherches. —Plan du voyage de de Long, d'après ses lettres. —L'opinion publique s'émeut de ne pas recevoir la moindre nouvelle. —La Société de géographie charge son président de s'adresser au gouvernement pour demander qu'on envoie un navire sur les traces de la Jeannette. —Adresse de M. Daily au président des États-Unis. —Les Chambres votent un premier crédit de 175,000 dollars. —Achat du Rodgers. —Seconde expédition du Corwin à la Terre de Wrangell. —Il arrive à accoster cette terre, où personne n'avait encore mis le pied. —Équipement du Rodgers. —Son départ de San Francisco. —Sa croisière. —Immenses résultats de celle-ci. —L'Alliance part le même jour de Newport pour le nord de l'Atlantique. —Voyage [114] de ce navire. —L'Eira et le Barentz. —Le Proteus. —La station du cap Barrow. —Immensité du plan de recherches. —Résultats nuls au point de vue de la Jeannette. —Fausses nouvelles. —Nouveaux préparatifs. —Plan du lieutenant Hogaard. —Une prophétie. —Melville et treize autres marins de la Jeannette à l'embouchure de la Léna.
La perte probable du Mount Wollaston et du Vigilant, pas plus que les dernières nouvelles de l'état atmosphérique de l'Océan Arctique au nord du détroit de Behring, à la fin de l'été 1879, ne suffirent à faire concevoir des craintes sur le sort de la Jeannette. On avait confiance dans la solidité de ce navire; en outre, on le savait monté par un équipage d'élite. De plus, il était abondamment approvisionné pour trois ans. Seul le charbon aurait pu lui faire défaut; mais le capitaine de Long connaissait le gisement du cap Beaufort, au nord du détroit de Behring; il aurait pu y renouveler sa provision de combustible, si le besoin s'en était fait sentir. Dans l'opinion du gouvernement, aussi bien que dans l'opinion publique, les hommes de la Jeannette n'avaient donc à redouter ni la disette, ni les atteintes du froid.
L'hiver 1879-1880 et le printemps suivant se passèrent sans qu'on ressentît la moindre appréhension sur le sort de l'expédition; d'ailleurs on espérait que les baleiniers, qui, chaque année, se rendent au détroit de Behring, rapporteraient de ses nouvelles en revenant des parages où la Jeannette avait été aperçue pour la dernière fois.
Toutefois, le gouvernement ne voulut pas s'en remettre complétement à cette source d'informations. Connaissant les habitudes des baleiniers, il savait qu'on pouvait peu compter sur eux pour faire la moindre recherche qui les aurait détournés de leur lieu de pêche et peut-être forcés d'aborder sur des terres d'un accès difficile. Il jugea donc prudent d'envoyer le capitaine Hooper, commandant du Corwin, à la Terre de Wrangell, pour visiter les cairns que de Long avait dû y construire. Le Corwin, dont nous aurons bientôt l'occasion de parler de nouveau, était un navire appartenant à la marine de l'État, chargé par le gouvernement de croiser sur les côtes de l'Alaska, pour empêcher l'introduction du whisky et des armes à feu dans l'étendue de ce territoire et sur les îles voisines appartenant aux États-Unis.
Aussitôt chargé de cette mission, le capitaine Hooper mit le cap sur la Terre de Wrangell; mais là, il rencontra des difficultés que ni son énergie ni son courage ne purent lui faire surmonter; à cinq reprises différentes, il tenta d'aborder; mais, à chaque fois il dut y renoncer vu l'état de la mer et de la banquise contre laquelle il venait se heurter. Il revint donc à San Francisco sans aucune nouvelle de la Jeannette. Les baleiniers restèrent aussi successivement à leurs ports d'attache, mais pas un n'était à même de fournir le moindre renseignement sur l'expédition au pôle nord.
Après cette campagne la question de la recherche de la Jeannette n'avait pas avancé d'un pas.
Cette absence absolue de nouvelles commença à susciter quelques appréhensions; au reste les nouvelles apportées de l'Arctique étaient loin d'être rassurantes, on s'étonnait qu'un aussi grand nombre de navires eussent pu visiter les parages de la Terre de Wrangell sans trouver le moindre indice du passage de de Long et de ses compagnons, quand on tenait pour certain qu'ils avaient dû aborder sur terre, puisque de Long disait, dans des lettres écrites à sa femme avant son départ:
«Alors, si la saison est encore favorable pour avancer vers le nord, j'irai à la Terre de Kellett (Wrangell), dont je suivrai la côte orientale aussi loin que possible.
»Si la position de Nordenskjold n'inspire aucune inquiétude et que j'apprenne qu'il n'est pas nécessaire pour nous d'aller à la baie Saint-Laurent, je pousserai immédiatement à travers le détroit de Behring et me dirigerai de suite vers la Terre de Kellett. Je suivrai, aussi loin qu'il me sera possible, la côte orientale, afin d'atteindre la plus haute latitude où notre navire pourra arriver avant de prendre mes quartiers d'hiver.
»Si rien ne vient entraver notre marche, je me bornerai à toucher à la pointe méridionale de la Terre de Kellett, où je construirai un cairn sous lequel je déposerai une relation de notre voyage jusqu'à la date à laquelle nous serons arrivés. Mon intention est d'en faire autant tous les vingt-cinq milles marins et de donner les renseignements utiles pour faire connaître les progrès de notre marche. Mais si nous venions à rencontrer des obstacles sur notre route, nos descentes à terre seraient plus fréquentes et les cairns plus nombreux. Toutefois, comme nous ignorons quelles difficultés peuvent nous attendre, il est impossible de tracer d'avance un plan défini de nos opérations.
»Comme peut-être, dans le courant de l'année prochaine, on enverra un navire à notre recherche, je dois, pour lui faciliter la tâche vous donner des indications générales sur le plan de campagne que je compte suivre si nous parvenons à trouver, sur la côte de la Terre de Kellett, un port convenable pour y établir nos quartiers d'hiver. Je ferai, pendant l'automne prochain et le printemps suivant, tous mes efforts pour remonter aussi loin que possible vers le nord, avec les traîneaux; et pendant l'été 1880, dès que l'état des glaces me le permettra, je prendrai la route du pôle avec mon navire pour aller hiverner... où Dieu nous conduira. Mais si, au contraire, notre mauvaise fortune voulait que nous ne rencontrassions point de port, et qu'il nous fallût passer l'hiver au milieu des glaces, nul ne peut dire où nous serons dans un an, ni où on devra nous chercher.
»Dans le cas où quelque désastre viendrait à fondre sur notre navire, nous opérerions notre retraite vers les établissements de la côte de Sibérie, ou vers les lieux habités par les tribus du cap oriental, où nous attendrions une occasion propice pour retourner à notre dépôt de Saint-Michel.
»Si on envoie un navire uniquement pour obtenir de nos nouvelles, qu'il aille en chercher sur les côtes de la Terre de Kellett et sur celles de l'île Herald; au contraire, s'il avait pour mission de nous suivre, il pourra, après avoir trouvé les dernières notes laissées par nous sur ces côtes, tenir pour certain, à moins d'un avis opposé, que nous avons été entraînés à l'est. Or, si malgré mes efforts pour marcher droit au nord je m'aperçois que nous sommes emportés dans la direction de l'est, j'essayerai de gagner l'Atlantique en tournant la pointe septentrionale du Groënland, si nous sommes arrivés à une latitude assez élevée; dans le cas contraire, je prendrai la voie du détroit de Lancastre pour venir déboucher dans la baie de Melville.»
Les indications contenues dans ces lettres étaient assez précises. De Long voulait aborder à la Terre de Wrangell: mais l'avait-il pu? N'avait-il pas, comme il semblait le craindre lui-même, été pris au milieu des glaces? Les deux champs de glace signalés par le capitaine de la Sea Breeze ne s'étaient-ils pas refermés sur lui et ne le tenaient-ils point emprisonné, l'emportant dans une direction inconnue? Telles étaient les questions que s'adressaient ses amis et ceux de ses compagnons, ainsi que toute personne qui s'intéressait à l'expédition. D'ailleurs n'avait-il pas, pour ainsi dire, exprimé le désir qu'on envoyât un navire à sa recherche?
D'un autre côté, le souvenir de Franklin et de ses infortunés compagnons, ainsi que l'histoire plus récente du Tegethoff, étaient encore trop présents à la mémoire de tous pour qu'on restât plus longtemps inactif. Comme l'enthousiasme, la crainte est contagieuse, et la crainte de quelques individus isolés d'abord, s'empara du public en général. Les sociétés scientifiques s'émurent à leur tour et résolurent de s'adresser au gouvernement pour obtenir l'envoi d'un navire à la recherche de la Jeannette et de son équipage.
Ce fut la Société de géographie qui en prit l'initiative. A la suite d'un vote émis à l'unanimité par le conseil, son président, M. Daily, fut chargé de présenter une adresse au président des États-Unis, pour demander la présentation aux Chambres d'un projet de loi autorisant le secrétaire de la marine à envoyer un navire de l'État à la recherche de la Jeannette, et lui accordant les fonds nécessaires pour couvrir les frais de l'expédition.
«Il est vrai, dit en substance cette adresse, que la Jeannette est la propriété de M. Bennett; elle a été achetée et approvisionnée à ses frais; mais, du jour où le Congrès a autorisé le secrétaire de la marine à en prendre charge et à lui donner un équipage choisi parmi les officiers et les matelots de la marine de l'État, ce navire doit être assimilé aux autres navires de l'État. Or, qui se permettrait de supposer, si un de nos navires de guerre était dans une position périlleuse, que le secrétaire de la marine pût hésiter un seul instant à employer tous les moyens en son pouvoir pour lui porter secours? Eh bien, la Jeannette est peut-être en danger. Avant de partir, ce navire avait été, à la vérité, renforcé de façon à pouvoir résister à la pression des glaces; son équipage avait été approvisionné de trois ans de vivres, de vêtements, de fourrures, d'une tente de pont, où il pouvait se mettre à l'abri tout en respirant l'air pur; mais la Jeannette ne pouvait porter que cent tonnes de charbon, et la consommation journalière d'un steamer est d'environ huit tonnes. Le lieutenant de Long a renouvelé, il est vrai, sa provision à Saint-Michel, dans l'Alaska, et pouvait, après avoir traversé le détroit de Behring, en faire autant au cap Beaufort, où se trouve un gisement d'excellent charbon qu'il connaissait. Mais, a-t-il pu le faire? En outre, si ses approvisionnements étaient au complet et d'excellente qualité au départ, il n'en a pas été de même partout: les chiens qu'il a pris à Saint-Michel étaient d'une qualité inférieure, d'après M. Yvan Petroff, et les traîneaux construits en Californie, qu'il a emportés avec lui, étaient loin de valoir les nartas des Russes. J'ajouterai même, d'après la même personne, qu'à Saint-Michel on considérait l'équipement de l'expédition comme fort loin de correspondre aux difficultés qu'elle devait rencontrer dans l'Arctique. En vain nous opposerait-on les rapports faits par quelques baleiniers sur l'état des mers arctiques à la fin de 1879, qui, à leur avis, était favorable au lieutenant de Long et au succès de l'expédition. Ces rapports ne reposent que sur de simples appréciations, et l'expérience du passé nous force à nous défier des conjectures en tout ce qui concerne les voyages d'explorations polaires: le gouvernement ne peut s'y arrêter, ni baser ses décisions sur des hypothèses qui ont souvent été démenties par les événements. Malgré l'espérance qu'on peut conserver, de voir le lieutenant de Long revenir dans le cours de l'été prochain, on doit, à tout prix, éviter le risque de le laisser passer un troisième hiver dans l'Arctique; car, pour quiconque connaît les mers polaires, un troisième hiver passé dans les glaces équivaut à un arrêt de mort. Non-seulement l'invasion du scorbut est alors à craindre, mais l'étiolement physique et la prostration morale deviennent tels, que les malheureux qui y seraient exposés se trouveraient dans l'impossibilité d'opérer leur retraite, soit par terre, soit par mer.
»Nous prions donc le gouvernement de ne pas imiter l'exemple que lui a donné le gouvernement anglais, quand il s'est agi de Franklin. Il est probable, en effet, que si un navire se fût porté au secours de l'Erebus et de la Terror, dès que sir Ross en fit la demande, les débris de cette malheureuse expédition eussent été sauvés. Mais le gouvernement anglais, se reposant sur le fait qu'aucun désastre n'était survenu, depuis de longues années, aux nombreux vaisseaux qui avaient fréquenté les mers arctiques, et sachant que les deux navires étaient approvisionnés pour trois ans, attendit presque l'expiration de ce délai. Aussi, quand arrivèrent les secours qu'il expédia, Franklin était mort; les deux navires avaient été abandonnés, et les cent neuf hommes qui avaient survécu à leur chef, après avoir tenté de s'ouvrir un chemin à travers les déserts de neige, sous la conduite du capitaine Crozier, étaient morts aussi.»
L'élan était donné. D'autres compagnies savantes, imitant l'exemple de la Société de géographie, adressèrent des pétitions aux Chambres et au gouvernement. Celui-ci, de son côté, ne resta pas inactif; sur la demande du président Garfield, un projet de loi fut présenté aux Chambres, et, à l'unanimité presque absolue, et sans autres discussions que des discussions de forme, un crédit de 175,000 dollars fut voté pour l'achat et l'équipement d'un navire. Quelque temps plus tard, un second crédit de 25,000 dollars fut voté pour l'appropriation d'un navire de l'État, qu'on destinait à aller croiser sur la limite des glaces, entre le Groënland et le Spitzberg. En outre, le Corwin, que nous avons déjà vu, en 1880, faire de vaines tentatives pour aborder à la Terre de Wrangell, reçut l'ordre de recommencer ses recherches dans les mêmes parages. Enfin, deux autres expéditions, qui, à la vérité, n'avaient pas pour objectif principal de retrouver la Jeannette ou les gens de son équipage, mais fonder des stations météorologiques dans l'extrême nord, furent chargées d'opérer des reconnaissances dans le voisinage des points où elles s'établiraient, et aussi loin que le permettraient les moyens dont elles pourraient disposer. La première, sous les ordres du lieutenant Greely, devait aller s'installer à la baie de lady Franklin, sur le détroit de Smith; tandis que la seconde, commandée par le lieutenant Ray, était destinée au cap Barrow, au nord de l'Alaska.
Ce furent donc cinq expéditions que le gouvernement des États-Unis mit sur pied, et qui, dans l'espace de deux ou trois mois, quittèrent les bords du Pacifique ou de l'Atlantique, pour se mettre à la recherche de la Jeannette. Nous n'entrerons naturellement point dans de grands détails sur chacune d'elles, bien que toutes mériteraient, à plus d'un titre, les honneurs d'une relation particulière. Nous passerons même sous silence les deux dernières, qui, comme nous l'avons dit, n'étaient pas, à proprement parler, des expéditions de recherches, mais nous reprendrons, dans leur ordre chronologique, d'après la date de leur départ, les trois premières, pour en dire quelques mots.
Comme on pouvait le deviner, le Corwin, spécialement construit pour naviguer dans les mers polaires, fut le premier prêt. Il partit de San Francisco le 1er mai 1881, et, le 27 du même mois, jeta l'ancre dans le port d'Illiouliouk, à Oonalachka. Ne prenant que le temps nécessaire pour renouveler son charbon et compléter ses autres provisions, il en repartit presque aussitôt pour la baie Saint-Laurent, traversa le détroit de Behring. Là, il débarqua une petite troupe au cap Serdze-Kamea, sous les ordres du lieutenant Herring, avec mission d'explorer la côte jusqu'à Tapkau, avec des traîneaux attelés de chiens, qu'on s'était procurés en passant le long de la côte d'Amérique. Le commandant du Corwin retourna ensuite sur la côte d'Amérique, d'où il revint peu après reprendre le lieutenant Herring et ses compagnons, pour se rendre à l'île Herald. Quittant cette île presque aussitôt, il mit le cap sur la Terre de Wrangell, où il finit par aborder, le 12 août 1881, après maintes difficultés. C'est donc à lui que revient l'honneur d'avoir, le premier, mis le pied sur cette terre, qui joue un si grand rôle dans tout le cours de cette histoire, et d'en avoir exploré la partie la plus méridionale; car on ne peut guère reconnaître à Kellett l'honneur de l'avoir devancé, puisque celui-ci, après y être descendu, renonça à gravir la barrière de falaises qui s'élevait devant lui. Après avoir pris possession de cette terre au nom des États-Unis, et avoir cherché en vain des traces de la Jeannette, le capitaine Hooper, sans aborder une seconde fois à l'île Herald, comme il se l'était proposé, retourna à bord du Corwin pour se rendre au cap Barrow, où l'appelaient les nécessités de son service. Revenant ensuite, après avoir sauvé une partie de l'équipage de Daniel Webster, qui s'était trouvé pris dans les glaces, il tenta d'aborder une seconde fois, le 30 août, à la Terre de Wrangell, où il espérait rencontrer le Rodgers; mais des tempêtes accompagnées de brouillard, qui se succédèrent le 30, le 31, et les 1er, 2, 3 et 4 septembre, le forcèrent à abandonner ce projet. Il reprit donc le chemin de Saint-Michel, d'où il partit le 14 septembre, pour revenir à San Francisco, et arriver dans ce port le 21 octobre.
Le Rodgers dont nous venons de parler, était le navire pour l'achat et l'équipement duquel les Chambres américaines avaient voté un crédit de 175,000 dollars. Ce fut aussi celui dont le voyage eut les résultats les plus importants. Originairement, il avait été construit pour la pêche à la baleine et avait été acheté par le gouvernement américain dans le but spécial de l'envoyer à la recherche de la Jeannette et des équipages du Mount-Wollaston et du Vigilant, les deux baleiniers disparus dont nous avons déjà parlé. Aussitôt après avoir subi à Mare-Island les réparations nécessaires et avoir été approprié pour l'usage auquel on le destinait, le Rodgers, commandé par le lieutenant Berry, quitta le port de San Francisco le 16 juin 1881. Il se rendit d'abord à Petropaulowsk, sur la côte du Kamtchatka. Là, il rencontra le Strelock, navire de guerre russe, dont le capitaine Livrau se mit à la disposition du lieutenant Berry, son commandant, pour lui fournir tout ce qui pouvait lui manquer, et lui annonça que la veille il avait reçu de son propre gouvernement l'ordre de l'aider par tous les moyens en son pouvoir; il devait lui-même faire des recherches le long de la côte de Sibérie, et aller aussi loin que les exigences de son service et la sûreté de son navire le permettraient.
Le lieutenant Berry profita de son séjour à Petropaulowsk pour se procurer plusieurs attelages de chiens et des traîneaux, puis reprit la mer pour se rendre à la baie Saint-Laurent.
C'est de ce point que le 11 août il partit définitivement pour l'Océan Arctique. Deux mois s'écoulèrent sans que personne sût au juste sa position. Enfin, au bout de ce laps de temps, il rencontra un navire baleinier, le Belvidere auquel il confia ses dépêches. Mais ce ne fut le 7 novembre seulement, quand ce dernier arriva à San Francisco, qu'on apprit que le lieutenant Berry s'était assuré que la Terre de Wrangell était une île et en avait fait faire le tour.
On apprit aussi par les lettres apportées par le Belvidere ce que le lieutenant Berry avait fait depuis son arrivée dans l'Océan glacial. En quittant le détroit de Behring, il s'était rendu au cap Serdze-Kamea, où devait l'attendre le Strelock; mais n'y rencontrant point ce navire il s'était immédiatement dirigé sur l'île Herald où il était arrivé le 24 août. Après des recherches minutieuses, n'y ayant rencontré aucun des cairns, que le capitaine de Long avait promis d'y laisser, il y avait déposé lui-même une lettre dans un cairn qu'il avait construit, pour attester son passage, et pris le chemin de la Terre de Wrangell. La traversée avait été difficile: le Rodgers avait dû se frayer un chemin à travers des glaces brisées, pendant une douzaine de milles. Enfin, arrivé près de l'extrémité méridionale, il avait rencontré un port commode où il était entré. De là les explorateurs étaient partis en différentes directions: les uns étaient remontés au nord en suivant la côte orientale, sous la direction de maître H. S. Waring; les seconds commandés par l'enseigne de vaisseau Hunt, avaient longé d'abord la côte méridionale et avaient ensuite remonté la côte occidentale aussi loin que possible; enfin le lieutenant Berry, à la tête des troisièmes s'était enfoncé à l'intérieur des terres où il était arrivé au pied d'une haute montagne qu'il avait gravie jusqu'à son sommet, élevé de 2,500 pieds. De ce lieu élevé on découvrait la mer sur tous les points de l'horizon, sauf à l'ouest-sud-ouest, où une chaîne de hautes montagnes, interceptant la vue, semblait terminer la terre de ce côté.
Maître Waring après avoir rencontré la côte orientale, pendant un certain nombre de milles, avait trouvé que celle-ci s'infléchissait à l'ouest et l'avait suivie dans cette direction, mais s'était trouvé subitement emprisonné par les glaces. Après trois jours d'attente il avait dû se décider à abandonner son embarcation, pour revenir par terre au point où le navire était à l'ancre. Plus heureux l'enseigne Hunt, avait contourné la pointe sud, et remontant la côte occidentale ne s'était arrêté que devant le banc de glace qui tenait bloqués Waring et ses compagnons, dont il avait aperçu la situation sans pouvoir parvenir jusqu'à eux. La Terre de Wrangell n'était donc qu'une île, et une île de peu d'importance, dont on avait fait le tour. C'était là une découverte importante, mais, néanmoins, le but principal de l'expédition n'était point atteint, car aucun des trois groupes n'avait trouvé les cairns annoncés par de Long, ni aucun vestige de l'expédition de la Jeannette, car la seule trace que cette île eût été jamais visitée était le cairn construit par le capitaine Hooper, le 11 août précédent.
Trompé dans ses espérances, le lieutenant Berry avait résolu de pousser ses recherches plus au nord pour y découvrir une terre dont les baleiniers lui avaient affirmé l'existence. Il était donc remonté jusqu'au 73° 44' de latitude nord, mais s'était toujours heurté à la nappe de glace, à l'est aussi bien qu'à l'ouest, sans rien découvrir. Voyant alors l'inutilité de ses tentatives réitérées, il avait repris la direction du sud. Ayant abordé une seconde fois à l'île Herald, il en était reparti pour explorer la côte septentrionale de la Sibérie, d'où il était retourné à la baie de Saint-Laurent, après avoir débarqué quelques-uns de ses gens dans une île voisine du cap Serdze-Kamea. Ceux-ci devaient, avec les chiens et les traîneaux qu'il leur laissa, pousser leurs explorations par terre jusqu'au cap Jakan. Arrivé à la baie Saint-Laurent, il s'était occupé d'établir son navire dans les quartiers d'hiver, d'où il espérait reprendre ses recherches l'année suivante.
Mais qu'on nous permette ici d'anticiper un peu sur les faits et de dire que la campagne du Rodgers devait finir par une catastrophe, car ce navire brûla au milieu des glaces le 30 novembre suivant.
Pendant que le Corwin et le Rodgers faisaient ainsi de vains efforts au nord du détroit de Behring pour retrouver leurs compatriotes disparus, l'Alliance croisait dans les parages du Spitzberg.
Ce navire, qui appartenait à la marine militaire des États-Unis, était parti d'un des ports de l'Atlantique le même jour que le Rodgers quittait San Francisco sur le Pacifique, c'est-à-dire le 16 juin. Avant de se rendre directement sur le lieu de sa croisière, il fit escale à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, d'où il partit pour Reykjavik, sur la côte méridionale de l'Islande. Le capitaine Wadleigh, qui le commandait, espérait trouver dans cette île des pilotes norwégiens qui pourraient le conduire à Hammerfest, au nord de leur pays, où il devait s'arrêter avant de gagner le Spitzberg. Trompé dans cette espérance, il quitta l'Islande aussitôt et prit le chemin d'Hammerfest, où il arriva le 25 juillet. Ayant trouvé dans cette ville le pilote des glaces qu'il cherchait, il appareilla, aussitôt ses derniers préparatifs terminés, pour la côte du Spitzberg, et le 24 août, il était à Green-Harbour. Nous n'entreprendrons point de le suivre dans les différentes allées et venues qu'il opéra le long des côtes de cet archipel; qu'il nous suffise de dire que l'Alliance dépassa le 80° nord, atteignant ainsi un degré de latitude que deux navires seulement ont dépassé; mais ce qui est plus surprenant, c'est qu'elle ait pu le faire sans aucun des appareils protecteurs dont sont toujours munis les vaisseaux qui doivent affronter le choc des glaces. L'Alliance, en effet, n'avait reçu son ordre de départ que dix jours avant d'appareiller.
Après un voyage de quatre mois et demi elle rentrait à Halifax, le 1er novembre, sans avoir obtenu plus de succès relativement à la Jeannette que le Corwin et le Rodgers et que les deux autres expéditions dont nous avons parlé antérieurement.
Avant de quitter l'Alliance, nous croyons utile d'expliquer la théorie sur laquelle s'est appuyé, pour l'envoyer dans les parages du Spitzberg, le comité institué pour étudier les moyens les plus propres pour faire parvenir sûrement des secours à la Jeannette, théorie qui, jusqu'ici, n'a point été rendue publique par le moyen de la presse:—Au moment du départ de l'Alliance la théorie de Petermann n'avait point encore été renversée par les découvertes du lieutenant Berry et l'on se disait: si de Long a débarqué sur la Terre de Wrangell et continué en traîneau sa route vers le pôle, pour revenir il a eu deux voies ouvertes devant lui: le détroit de Smith et le Spitzberg, sur lesquelles il est assuré, ou du moins il a plus de chance de rencontrer des baleiniers et des chasseurs de morses, qu'en revenant à la pointe méridionale de la Terre de Wrangell; car c'est le seul point de cette dernière terre où il peut espérer rencontrer des baleiniers pour revenir avec eux par le Pacifique. Mais ce point est éloigné de onze cents milles du pôle, tandis que l'extrémité septentrionale du Spitzberg n'en est qu'à cinq cent quatre-vingt-cinq environ. En admettant qu'après avoir quitté son navire il ait gagné le pôle avec ses traîneaux, sa route scientifique a été celle du Spitzberg. Tels sont les motifs qui ont fait envoyer l'Alliance dans cette direction. Et si le voyage de ce navire n'a pas eu d'autres résultats, il a prouvé du moins que de Long n'avait pas pris cette route, et mis fin à une source de nombreuses conjectures.
D'après ce qui précède, jamais plan de secours n'avait été combiné sur une aussi vaste échelle; néanmoins, on ne s'en était pas tenu là. Le secrétaire de la marine des États-Unis, voulant qu'aucun point de la circonférence du cercle arctique ne demeurât inexploré et comptant avec raison sur le bon vouloir de la Russie, dont le vaste empire borde près d'un tiers de l'Océan glacial, avait, à la date du 28 mai 1881, télégraphié au ministre américain à Saint-Pétersbourg:
«Priez gouvernement russe d'inviter tous les navires portant son pavillon et visitant les côtes de la Sibérie de vouloir bien veiller sur le steamer la Jeannette, équipé pour une exploration arctique par la munificence de M. James Gordon Bennett. Bien qu'on n'ait encore signalé aucun désastre arrivé à ce navire, notre gouvernement croit prendre une sage précaution en provoquant l'attention de gouvernements amis, à son sujet.
»Blaine, secrétaire de la marine.»
Mais le peuple américain n'était pas seul à s'intéresser au salut de la phalange héroïque partie à bord de la Jeannette. En effet, comme pour associer le nom de l'Angleterre à celui de l'Amérique, qui déjà s'étaient donné la main dans une autre circonstance semblable demeurée célèbre, M. Leigh Smith, le hardi explorateur de la Terre de François-Joseph, avait aussi promis son concours. En 1880, M. Leigh Smith, avec son yacht de 360 tonneaux l'Eira, avait réussi, le premier après Payer et Weyprecht, à toucher à cette vaste terre encore inconnue en 1873, et, après en avoir exploré les côtes sur une centaine de milles, était revenu en Angleterre.
Au mois de juin 1881, il était reparti pour continuer son œuvre, se chargeant, en même temps, de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour découvrir des traces de la Jeannette et sauver son équipage, si celui-ci avait abordé sur la Terre de François-Joseph.
Pendant longtemps, on a pu se demander s'il ne faudrait point ajouter le nom de M. Smith au martyrologe des explorations arctiques. On savait qu'il n'avait emporté que pour quatorze mois de vivres, et ce laps de temps était écoulé, quand, au mois d'août dernier, M. Smith avec son équipages a été rencontré par le Hope, envoyé à sa recherche. Quant à l'Eira, elle avait subi le sort du Tegethoff et tant d'autres. Elle avait été écrasée par les glaces l'année précédente.
Enfin, en terminant, citons encore le Barentz, que le gouvernement hollandais envoie depuis quelques années pour étudier le mouvement et l'état des glaces dans la partie de l'Océan glacial, qui s'étend de la Nouvelle-Zemble, à l'est, au Spitzberg, à l'ouest, et à la Terre de François-Joseph, au nord, et qu'on désigne aussi sous le nom de mer de Barentz. Au moment de partir, le commandant de ce navire avait aussi reçu pour instruction de recueillir tous les renseignements et tous les indices de nature à le mettre sur les traces de la Jeannette.
Malgré cet immense déploiement de moyens, la question de la Jeannette restait à peu près aussi avancée pendant l'automne 1881 qu'au commencement de la même année.
A la vérité, on racontait que des Esquimaux prétendaient avoir vu quatre hommes blancs se diriger vers l'embouchure de la rivière Mackenzie, mais l'exactitude de ce fait était révoquée en doute.
En outre, on avait reçu, au New-York Herald, une dépêche du bureau de ce journal, à Londres, ainsi conçue:
«Londres, 14 octobre, 2 heures matin.
»Je viens de recevoir un télégramme du professeur Nordenskjold daté de cette nuit et ainsi conçu:
«Capitaine Johanneser, commandant la Léna pendant l'expédition Nordenskjold, vient d'arriver à Yakoutsk. Il rapporte qu'un Yakoute du village de Boulouni raconte avoir vu, le 13 septembre 1879 (nouveau style), un steamer à l'embouchure de la Léna. On suppose que c'est la Jeannette.
»Le steamer Louise, arrivé le 19 septembre à Tromso, rapporte que les Samoyèdes de l'embouchure de l'Yenisséi ont trouvé, pendant l'hiver dernier, les cadavres de deux Européens, ayant une bouteille de whisky. Cette nouvelle mérite attention, vu qu'on ne signale la perte d'aucun navire européen, dans ces parages, pendant le cours de l'année dernière.