VARIÉTÉS
HISTORIQUES
ET LITTÉRAIRES,

Recueil de pièces volantes rares et curieuses
en prose et en vers

Revues et annotées

PAR
M. ÉDOUARD FOURNIER

Tome II

A PARIS
Chez P. Jannet, Libraire
MDCCCLV

Mémoire sur l'état de l'Académie françoise, remis à Louis XIV vers l'an 1696[1].

La bonté avec laquelle le roy a bien voulu se déclarer protecteur de l'Académie françoise semble engager S. M. à lui donner quelque moment de son attention pour la tirer du mespris et de l'avilissement dans lequel elle est tombée depuis quelque temps. Cette compagnie a toujours esté et est encore composée de plusieurs personnes d'un mérite distingué dans les lettres; mais quelques petits esprits qui s'y sont introduits s'en sont, pour ainsy dire, rendus les maistres par l'absence des autres, que leurs différentes fonctions empeschent d'assister régulièrement aux assemblées, et ont escarté ceux qui auroient pu s'y trouver assidûment, en sorte que les honnestes se sont piquez à l'envy l'un l'autre de n'y point aller, et s'en sont même faict une espèce d'honneur dans le monde[2]. Cela, joint au petit nombre d'ouvrages que cette compagnie a produit et au peu d'attention que le roy semble y donner, faict croire au public qu'elle est entièrement inutile puisqu'elle ne faict rien, et encor plus, puisque S. M., à la pénétration de laquelle rien n'eschappe, semble l'abandonner. Il est cependant vray de dire que le soin de faire fleurir les lettres n'est point indigne du prince, car on remarque que de tous les temps la politesse dans les nations a esté une marque presque infaillible de supériorité sur les autres nations, et l'on a veu que les siècles et les pays fertiles en héros l'ont esté en hommes de lettres, et que la pureté du langage a toujours esgallé la prospérité de la nation.

L'Académie françoise avoit jusque icy assez remply cette idée, plus encore par raport aux pays estrangers qu'à la France mesme. Ils regardoient cette compagnie comme un tribunal souverain pour la langue, comme un corps toujours subsistant pour la conserver dans sa pureté, et luy donner en mesme temps l'avantage des langues mortes, qui est de n'estre point sujettes au changement, et celuy de la langue vivante, qui est de se perfectionner.

Il n'en est plus de mesme à présent, et l'Académie est également descriée et en France, et chez les étrangers.

Cependant rien ne seroit plus aisé que de rétablir ce corps dans son premier lustre. Je sçay que le roy est à présent occupé à de plus grandes et plus importantes affaires; comme je l'ay remarqué, celle-cy n'est point à négliger, et la moindre marque que le roy voudra donner de sa bienveillance pour l'Académie suffira pour la restablir.

Une chose qui a le plus contribué à faire ignorer au public l'utilité de cette compagnie est le choix des ouvrages qui luy ont esté donnez: un Dictionnaire, une Grammaire[3], une Poétique, une Rhétorique[4]. Qu'y a-t-il de plus difficile, de plus long, de plus ingrat, et, si j'ose dire, de plus impossible à faire par quarante personnes ensemble? Des ouvrages qui devroient estre composez par deux ou trois personnes au plus ne peuvent estre entrepris par une compagnie aussy nombreuse et dont les sentiments sont si partagez.

A la vérité, le Dictionnaire pourroit estre destaché en plusieurs parties différentes, et seroit par conséquent plus susceptible de ce travail. Cependant, après soixante ans et plus d'une application continuelle, ce Dictionnaire si attendu et tant célébré avant sa naissance a enfin paru au public[5], qui a lu d'abord toutes les imperfections et les fautes dont il est remply[6]; que doit-on espérer du reste? Une grammaire que deux académiciens pourroient achever en deux ans sera l'ouvrage d'un siècle pour l'Académie, et encore aura-t-elle moins de succès que le Dictionnaire. Pour remédier à ces inconvenients, il faudroit distribuer à cette compagnie des matières qui, pour estre plus parfaictes, demanderoient le travail et l'application de plusieurs personnes ensemble. Les occupations que l'Académie avoit dans les premiers temps nous en fournissent l'exemple. L'Examen du Cid a passé en justice pour un chef-d'œuvre, et l'on voit ce qu'en escrit M. Pellisson, que le premier dessein de l'establissement de l'Académie estoit de perfectionner la langue en donnant des modelles dans leurs ouvrages, et en faisant voir le bon et le mauvais des autres ouvrages par les examens qu'ils en feroient ensemble.

Si S. M. vouloit bien les rappeler à ce qu'ils faisoient pour lors, et leur marquer quelques autheurs latins ou françois sur lesquels ils donnassent leur jugement, cela seroit également curieux et utile. Ils pourroient de temps en temps en imprimer de nouveaux; leurs conférences deviendroient plus agréables, et tous les académiciens ne manqueroient pas d'y assister le plus souvent qu'ils pourroient, pour peu que S. M. parût s'y intéresser.

Cela n'empescheroit pas, si elle le jugeoit à propos, qu'ils ne fissent une grammaire et les autres ouvrages dont ils sont chargez par leurs statuts. Trois ou quatre personnes y travailleroient, et rendroient compte ensuite à l'Académie de ce qu'ils auroient faict[7].

Le roy pourroit aussy régler que tous les mois ou tous les deux mois un académicien fist une action publique, et donner des sujets de prix[8], ce qui pourroit se faire sans augmentation de dépense, en donnant trois mois de vacation à cette compagnie, et en employant pour le prix le quartier de jetons[9] qui ne seroit point distribué.

Je n'entre point icy dans le détail de la manière dont il faudroit travailler, ny dans les règles qu'il faudroit establir par raport à ce que je viens de dire, puisque cela seroit inutile et mesme ennuyeux; je me contenteray seulement de dire qu'il me paroist que ce sont là les seuls moyens de restablir l'Académie françoise dans son premier lustre, et qu'il est de la grandeur du roy de donner cette marque d'attention aux lettres, pendant que S. M. semble n'en donner qu'à la guerre et au bien de ses peuples.

Le Miroir de contentement, baillé pour estrenne à tous les gens mariez.

A Paris, chez Nicolas Rousset, en l'isle du Palais, devant les Augustins.

CIC.IC.XIX.
In-8o.

PREMIÈRE PARTIE.

Je veux chanter dessus ma lyre
Ce que j'ay eu peine d'escrire,
Et ramasser de tous mes sens
Les plus melodieux accens.
Je veux, à quatre escus pour teste,
Faire une solennelle feste
A tous les enfans d'Apollon;
Je veux le luth, le violon,
La harpe et la douce pandore,
La flutte et le tambour ancore,
Les perles des musiciens,
Jeunes, vieux, nouveaux, anciens;
Je veux le concert plus habile
De la veille Sainte-Cécile[10],
Les chantres du roy journaliers
Et les orgues des Cordeliers[11],
Pour chanter en note amoureuse
De Jean la vie bien heureuse,
Jean tousjours gay, roy des contens,
Jean tout confit en passe-temps,
Jean qu'on ne verra tant qu'il vive
Jamais que porter la lessive,
Jean qui ne voudroit s'obliger,
Pour tout l'or du monde, à changer
Son port de lessive en office
Qui lui donnast autre exercice.
O Muse, eslite du trouppeau
Qui habite sur le couppeau[12]
Du mont Parnasse, je te prie,
Dy-moy de Jean l'estre et la vie.
Le temps de sa nativité
Fut un jour de Sainct-Jean d'esté.
Aussi, neuf mois devant, la lune
Avoit monstré sa face brune,
Quand sa mère en songeant croyoit
Que de son flanc issir voyoit
Un chat qui, d'une course brève,
Monta au feu Sainct-Jean en Grève[13];
Mais le feu, ne l'espargnant pas,
Le fit sauter du haut en bas,
Si que, pour attiedir sa peine,
Il se relança dans la Seine,
Où Neptune au festin estoit
D'une Nymphe qui le traictoit.
Ce fut un asseuré presage
Que Jean aymeroit ce rivage,
Et que ses exploits les plus beaux
Il feroit aux rives des eaux;
Bref, sa retraite journalière
Seroit au bord de la rivière.
Or, le jour que ce pauvre oizon
Parut dessus nostre orizon,
Et que l'estoile matinière
Descouvrit son heure première,
Sa mère estoit en un grenier
Logée près d'un menestrier,
Qui faict que Jean sçait la practique
De toute sorte de musique,
De rondeaux, ballades, chansons,
Les voltes[14] de toutes façons,
Les courantes, la sarabande,
Et des branles toute la bande,
Mesmes celuy des bons maris,
Qu'on souloit danser à Paris,
Des Bretons la druë carole[15],
Et la pavane à l'Espagnole[16].
S'il faut danser les Matassins[17],
Il n'a les pieds dans des bassins;
Dispos pour danser la fissaigne[18]
Autant qu'une chèvre brehaigne.
Quand Jean fut un peu grandelet,
On luy apprit son chappelet;
Car Jean a la mine trop bonne
Pour estre un docteur de Sorbonne.
Il sçait son Pater, son Ave,
Son Confiteor, son Salve;
Il sçait un peu son nom escrire.
Du reste, il ne s'en faict que rire,
Parce qu'on dit à tout propos:
Les plus sages sont les plus sots.

LA SECONDE PARTIE.

Jean, petit mignon de l'Aurore,
Chante la beauté qu'il adore
En se levant de grand matin;
Puis, d'une chanson bien gentille
Qu'il dit des sergens de la ville,
Passe en musique l'Arétin[19].
Le dos recouvert de sa hotte
D'une mine qui n'est point sotte,
Semble un orgueilleux limaçon
Qui, de sa coquille les bornes
Outrepassant, monstre ses cornes
Au soleil de brave façon.
Ceste hotte, pour des bretelles,
A deux lizières assez belles,
L'une rouge, l'autre de gris;
Car la corde à la longue affole,
Et lui avoit sié l'espaule
Et son pourpoint de petit gris.
Jean n'est curieux de la mode,
Mais, vestu comme un antipode
D'un haut de chausse plein de trous,
Plus large en bas qu'à la ceinture,
Ne craint point que la ligature
Luy face mal sur les genoux.
Haut de chausse fait d'une cotte
Qu'Urgande portoit à la crotte
L'espace de neuf ou dix ans,
Frangé par bas, et si honeste
Que jamais n'eut coup de vergette,
Faict en despit des courtisans.
Je pense avoir leu dans l'histoire,
Si j'ay encor bonne memoire,
Ce fut en l'an cinquante-neuf
Qu'on osta les chausses bourrées[20]
Où les armes estoyent fourées;
Lors ce haut de chausse estoit neuf.
Si vous le voyez plein de tailles,
C'est qu'il a veu maintes batailles
A Dreux, Jarnac et Moncontour;
A Sainct-Denys fut sa deffaicte:
Un goujat l'eut pour sa conqueste,
Qui ne le portoit qu'au bon jour.
Il estoit aux troupes des reistres
Lors que deux ou trois cens belistres
Furent deffaits dedans Auneau[21];
Puis il vint à la Fripperie,
Où Jean, qui hait la braverie
L'eut en eschange d'un moyneau.
C'est son compagnon plus fidèle:
Soit qu'il travaille à la Tournelle,
Soit qu'il ballie sa maison,
Soit que par fois il aille au Louvre,
De ce haut de chausse il se couvre,
Qui est propre en toute saison.
Pour conserver ceste relique,
Qui sert tant à la republique,
Jean, qui sçait bien son entregent[22],
Porte une soutane de toile
Faicte du reste d'un gros voile
Dont un nocher luy fit present.
On prendroit Jean, en ceste guise,
Pour un senateur de Venise,
Ou pour un jeune Pantalon[23],
Ou pour un bachat en Turquie,
Car sans orgueil sa sequenie[24]
Lui bat presque sur le talon.
Jean vient au bord de la rivière,
Trouve une troupe lavandière
De femmes battans les drappeaux:
Il baise l'une, et s'escarmouche
Avec l'autre un peu plus farouche,
Luy baisant ses tetins jumeaux.
Cupidon, aux rives de Seine,
Rid de ceste amour incertaine,
Car Jean n'est en place arresté;
Et de vray, qui voit la caresse
De Jean, il n'y a point d'adresse;
Jean se loue de tout costé.
Jean n'eust jamais l'ame captive,
Jean rid tousjours, pourveu qu'il vive,
Il ne voudroit pas estre un roy;
Jean n'offence jamais personne,
Jean ne craint point qu'on l'emprisonne,
Jean ne faussa jamais sa foy.
Après le bonjour ordinaire,
Jean, chargé comme un dromadaire,
Le linge encore degoutant,
S'en va par la plus courte voye
A la maison où on l'envoye
Se descharger, tousjours chantant.
Poussé d'une mesme alegresse,
Jean s'en retourne de vitesse,
Du fromage et du pain portant,
Et de vin nouveau la choppine
Pour le desjeuner de Bertine;
Mais Jean en est participant.
O Dieu! quels bons mots ils se dient
Quant à desjeuner se convient!
Si nous les avions tous escrits,
Ils nous feroient crever de rire.
Relisez les Fleurs de bien dire[25]:
L'auteur de Jean les a appris.
Ainsi Jean passe la journée,
Jean passe ainsi toute l'année,
Sans un seul grain d'ambition.
Que le monde coure ou qu'il trotte,
Que Jean ne perde point sa hotte,
Il est exempt de passion.
Hotte qui luy vaut un empire,
Hotte que Jean seule respire,
Hotte coulante de fin or
Plus que le Tage en abondance,
Hotte l'espoir et l'asseurance,
Et de Jean l'unique thresor.
Sçachez Platon et Aristote;
Qui ne cognoit Jean et sa hotte
Ignore la perfection,
Et la plus belle intelligence
De tout le bonheur de la France,
Qu'il faut chercher d'affection.
Aussi, pour tant de grands services
Et quantité de bons offices,
Elle avoit le cul tout percé;
Mais Jupiter, très favorable,
Pour un signe au ciel remarquable
Entre les astres l'a placé.
Jean heureux, heureuse ta hotte
Qui te fait chanter gaye notte!
Certes, je ne m'estonne pas
Si tant de Jeans font bonne vie,
Gays, joyeux, et auroit envie
Tel d'estre Jean qui ne l'est pas.


Continuation du bonheur et contentement de Jean sur le subject de son mariage avec Jeanne la Grise.

Qu'est-ce que j'entend par la ville
Du mariage d'une fille
Si heureuse, qu'à ceste fois
Pas ne voudroit faire un eschange
De Jean contre le pont au Change[26]
Ny tous les thresors des grands roys?
Ceste fille fut caressée
Autrefois et fort pourchassée
Par gens qui ne font que causer:
Chacun l'appeloit son cœur gauche,
Chacun vouloit faire desbauche,
Chacun promettoit l'espouzer.
Cela s'appeloit par leurs signes
Mariages de Jean des Vignes[27],
Quand chacun trousse son pacquet
Le lendemain des espousailles,
Qui precèdent les fiançailles.
Tout cela n'estoit que caquet.
Jean, le jour d'une bonne feste,
Vestu d'habit assez honneste
Alloit prendre son passetemps.
Il rencontre Jeanne la Grise,
Il cause avec elle, il devise:
Il la cognoissoit dès long-temps.
Jean luy presente son service,
Tournant son chapeau, puis luy glisse
L'une des mains sur son devant.
Jeanne, qui estoit amoureuse
De Jean, s'estimoit trop heureuse
De ce qu'il parloit si avant.
Jean, pour n'encourir vitupère,
En fit la demande à son père,
Un maistre juré chiffonnier:
Car la mère estoit en service,
Ou, ce me semble, estoit nourrice
Chez la fille d'un cordonnier.
Jean le Gris se nommoit le père,
Philippote Maucreux la mère,
Qui prindrent à fort grand honneur
D'avoir, pour marier leur fille,
Si noblement en ceste ville
Fait rencontre d'un tel seigneur.
Pour contracter ce mariage,
Jean n'y voulut point de langage,
Car le conseil en estoit pris.
On n'apporta papier ne plumes:
Il fut faict aux uz et coustumes
De la prevosté de Paris.
Huict jours après, sur les quatre heures,
Ils partirent de leurs demeures
Pour s'en aller à Sainct-Merry.
Poussez de mesme cœur et d'ame,
Là Jean prist Jeanne pour sa femme,
Jeanne prist Jean pour son mary.
Sortis de la messe nopcière,
Jean s'en va chez une trippière
Prendre une teste de mouton.
La langue on avoit ja ostée
Pour une jeune desgoutée
Qui avoit mal à son ploton[28].
Outre un pied de bœuf, il achette
Un plat de trippes, dont il traitte
Les parents de chasque costé;
Et, pour faire la nopce entière,
Il eust douze grands pots de bière,
Car le vin luy eust trop cousté.
Après la pance vint la dance,
Et Jean, qui entend la cadence
Plus que s'il estoit de mestier,
Leur fournit des chansons si belles
Que jamais il n'en fut de telles,
Et se passa de menestrier.
Suivit, pour clorre la journée,
La collation ordonnée
De fromage et deux plats de fruict.
Par ainsi, la nopce achevée,
Jean emmeine son espousée,
Se retirant sans faire bruict.
Arrivé qu'il fut en sa ruë,
Tout le voisinage il salue
D'une chanson, comme il souloit.
Aussi, pour son nouveau mesnage,
Il eut de tout le voisinage
Plus de bonsoirs qu'il ne vouloit.
Je laisse à part la mignardise
Dont Jean flattoit Jeanne la Grise,
Les caresses, les doux propos,
Les baisers, le geste folastre,
Pour amoureusement combattre
Avant que prendre leur repos.
Ce sont les secrets d'hymenée,
Cachez dessous la cheminée,
Qu'il ne faut jamais publier.
Publier les faicts de la couche
En ceste mignarde escarmouche,
Ce seroit par trop s'oublier.
Vivez contens, couple fidelle,
Car vostre lignée immortelle
Par tout le monde s'estendra:
Juppiter vous a fait la grace,
Entre autres, que jamais la race
Des Jeans et Jeannes ne faudra.


L'Historiographe au Lecteur.

Ces vers je composois pour esgayer mon ame
Comblée de l'ennuy d'une grand fluxion
Qui me causa la fiebvre, et la fiebvre une flamme
Qui de vivre longtemps m'osta l'affection.
La Muse en eust pitié, qui de l'eau d'Hippocrène
Estaignit ce brazier, et me rendit l'esprit
Pour chanter le bonheur de Jean en bonne estrène,
Que j'ay reduit en vers, comme elle me l'apprit.

Le Pâtissier de Madrigal en Espaigne, estimé estre Dom Carles, fils du roy Philippe.

A Paris, par Jean Le Blanc, ruë Sainct-Victor, au Soleil d'or. 1596[29]. In-8.


Histoire d'un Pâtissier de Madrigal en Espaigne, estimé estre Dom Carles, fils du roy Philippe.

C'est un certain rapport faict à un homme notable, estant à Bayonne, par plusieurs et divers hommes dignes de foy venans d'Espaigne.

Il y a dix-huict mois qu'un homme incognu, aagé de quarante-cinq ans ou environ, ayant barbe noire commençant à grisonner, se logea et habita dedans le bourg de Madrigal, lequel n'est guères loing de Medine[30], l'une des plus celèbres et fameuses villes d'Espaigne. Cest homme commença en iceluy bourg à faire faire par deux de ses domestiques certaines pâtisseries et semblables delicatesses, et en vendre aux personnes qui en vouloient avoir; et les filles religieuses d'un couvent qui est dedans ledict bourg de Madrigal usoyent souventes fois de la pâtisserie qu'on faisoit en la maison dudit personnage. Et nonobstant qu'il fust estranger et homme incognu, il acquist en peu de jours grande familiarité avec donna Anne d'Autriche, religieuse en iceluy couvent, laquelle estoit fille bastarde de don Jean d'Autriche, frère du roy d'Espaigne à present regnant[31]. Iceluy pâtissier commença à frequenter le service de ladicte dame, et par chacun jour luy envoyer par ses serviteurs de la pâtisserie et autres semblables delicatesses, laquelle manière de faire continua plusieurs mois; et les serviteurs d'iceluy pâtissier, s'esmerveillans de l'abondance et de la prodigalité dont il usoit et des deniers qu'il employoit à faire faire telles delicatesses, et aussi qu'il ne demandoit aucun compte de l'argent qu'il leur bailloit, commencèrent à avoir diverses opinions de leur dict maistre, ne cognoissant quel homme il pouvoit estre[32]; et, sur ces propos, lesdicts deux cuisiniers qui faisoient la pâtisserie, et aussi une servante, estans ensemble, observent et espient en un certain jour par les fentes d'une paroy leur dict maistre, et veirent qu'il comptoit et mettoit en des sacs grande somme de deniers. Pour laquelle occasion, eux estans tentez du peché d'avarice, font si finement, qu'ils luy en desrobent et volent une grande partie, et se mettent en chemin pour aller à Medine. En allant, ils pensèrent à leurs consciences, et comment ils estoient en danger d'estre apprehendez comme voleurs et punis par justice. Pour eviter laquelle peine, ils s'advisent d'aller trouver le juge de Medine, et luy annoncer et declarer les mauvaises conjectures et suspicions qu'ils avoient dudict pâtissier, et comment ils estimoient qu'il avoit volé quelque part de grandes richesses, dont il estoit encores saisi. Et quelque peu de temps après qu'iceux serviteurs eurent ainsi accusé leur maistre, il advint qu'il alla à Medine, et y arresta quelque peu de temps pour faire reffaire et enrichir une paire de lunettes de christal, lesquelles luy avoient esté baillées par la susdicte donna Anne d'Autriche à ceste fin et pour les causes cy-dessus declarées[33]. Il estoit suspect d'estre voleur, joinct aussi qu'on luy avoit veu à son col, en une hostellerie de Medine, une riche chaine d'or cachée, laquelle estoit garnie de fort belles perles. Par quoy les conjectures susdictes, avec l'accusation qu'en avoient faict ses serviteurs qui l'avoient volé, furent cause qu'il fut encores plus recommandé, en qualité de voleur, au juge de ladicte ville de Medine, lequel le feist chercher en toute diligence, et, l'ayant rencontré, il l'interroge par parolles douces; et, iceluy ne voulant pas respondre, le juge l'interroge avec menaces, en luy commandant de dire qui il estoit et de quel estat il se mesloit, dont iceluy juge ne peut oncques tirer autre responce sinon qu'il estoit le pâtissier de Madrigal; et quant aux joyaux qu'il portoit, il dist qu'ils estoient à donna Anne d'Autriche, fille du seigneur don Jean d'Autriche, laquelle les luy avoit baillez. Après laquelle responce le juge le met en arrest et en seure garde, et se transporte à Madrigal, afin de sçavoir si la responce à luy faicte par ledict personnage estoit veritable.

La donna Anne, ayant ouy les propos que luy tint iceluy juge, se mist en cholère contre luy jusques à luy vouloir donner de sa pantoufle sus la jouë, comme l'on dit, disant qu'il ne devoit pas mettre la main sur un tel homme, et qu'il ne le cognoissoit pas, dont le juge s'esmerveilla; et luy, estant de retour à Medine, il interrogea de rechef iceluy pâtissier, qui ne feist aucune reverence et ne porta aucun honneur audit juge, lequel luy demanda encores, par douces parolles, qui il estoit, avec plusieurs autres circonstances, ausquelles il respondit seulement qu'il estoit pâtissier de Madrigal; et à la parfin il dit au juge: Le roy me cognoist bien, et sçaura bien qui je suis quand vous luy presenterez une lettre que je veux adresser à Sa Majesté. Alors il donna au juge une lettre escrite et signée de sa main, afin qu'il la feist tenir au roy d'Espaigne. Ledit juge, ayant icelle lettre, monte à cheval et s'en va à Madrid, et baille la lettre en main du roy, lequel, l'ayant leuë, fut assez long-temps en doute et pensif; puis après, il appella un sien secretaire, des quatre qu'ils appellent de la clef dorée, nommé dom Christofle de Moura, lequel vint audict pâtissier de la part du roy promptement[34], et parla separement et en secret avec luy, puis s'en retourna ledict secretaire de Moura au roy, lequel, après avoir entendu le discours dudit secretaire, manda au juge de Medine qu'il enfermast iceluy pâtissier dedans le chasteau nommé la Motte de Medine, dedans lequel chasteau ledict pâtissier est gardé par une assez grande compagnie de gens de guerre depuis plusieurs mois, et est traicté somptueusemen et servy en vaisselle d'argent dorée; et personne ne parle à luy, sinon ceux qui ont charge de le garder ou servir. Le mesme juge qui l'a premièrement mis en arrest a fait surseance des autres affaires publiques pour garder plus diligemment et secrettement le dict personnage, avec deux cens hommes de guerre qui sont soubs sa charge. Et il est defendu très expressement par toute l'Espaigne, sur peine de la vie, que personne ne parle du susdict pâtissier de Madrigal. Les hommes qui nous ont raconté ce que dessus, en venant d'Espaigne et passant par Bayonne, nous ont juré qu'ils aymeroient mieux avoir perdu tout leur bien que d'avoir dit un seul mot de cest affaire estant en Espaigne. Au surplus, donna Anne d'Autriche est tenüe prisonnière avec quatre autres religieuses du mesme couvent, lesquelles avoient accointance avec le dit pâtissier. Pareillement, le confesseur des religieuses d'iceluy couvent, nommé frère Michel de Sanctis, de l'ordre des Augustins, docte et grand personnage, a esté mis à la question; et luy, ayant eu la torture jusques à la mort, a dit (selon le bruit qui court secrettement)[35] semblables parolles que celles qui ensuyvent: Si j'ay admis iceluy personnage qu'on estime pâtissier, si j'ay parlé à luy, si je l'ay favorisé, je confesse que j'ay tousjours estimé, jusques à present, qu'il estoit dom Carles, prince d'Espaigne, lequel le roy son père avoit commandé (il y a desjà plusieurs années passées) estre faict mourir en prison, et luy-mesme m'a racompté comment il avoit esté sauvé et garanty de ce danger de mort: c'est à sçavoir que le roy son père avoit commandé à quatre seigneurs de sa court, ausquels il se fioit plus, qu'iceluy dom Carles fust faict mourir par quelque façon qu'ils adviseroient.

Iceux quatre seigneurs ayant ceste mortelle commission estoient le prince d'Ebuli[36], nommé Roderic de Gomes de Silva, Portugais[37], le comte de Chinchon et deux autres des noms desquels nous n'avons cognoissance. Touchant lequel affaire le prince d'Ebuli Silva remonstra aux trois autres qu'il ne falloit pas faire mourir ce prince pour la cholère du roy son père, laquelle se pourroit appaiser en brief temps, leur remonstrant pareillement que le roy n'avoit point d'autre fils, ny femme pour avoir des enfans qui succedassent à son royaume, estant ledit dom Carles unique fils; pour lesquelles considerations, lesdicts quatre seigneurs conclurent qu'ils ne feroient point mourir iceluy prince, par les moyens qu'il leur promettroit soubs sa foy de changer son nom, de mener vie privée, et se tenir caché et incognu autant de temps que le roy son père vivroit, ou bien jusques à tant que tous lesdicts quatre seigneurs qui avoyent commandement du roy de le faire mourir fussent decedez, afin qu'iceux n'eussent part en la cholère du roy. Suyvant laquelle promesse, iceluy dom Carles s'est tenu caché et incognu jusques au temps que le dernier desdicts seigneurs est decedé, il y a environ deux ans; depuis lequel temps iceluy prince s'est fait cognoistre au marquis de Pennhafiel (ainsi qu'on dit secrettement en Espaigne), et à donna Anna d'Autriche, et audict confesseur, lequel a esté contrainct par la torture de reveler ce que dessus est ecrit. Pareillement, le bruit secret qui court en Espaigne tient pour certain que ledict personnage est dom Carles, fils du roy d'Espaigne, ou quelque bien grand imposteur, pour autant qu'on le garde si long-temps en un fort chasteau, avec grande despence et grande compagnie de gens de guerre. Les hommes qui l'ont veu dient que son aage, sa corporence et son regard font estimer que c'est iceluy dom Carles, fils du roy d'Espaigne; et mesmement il cloche comme faisoit iceluy prince, à cause qu'estant jeune il s'estoit blessé une jambe en un escalier de la court[38]; semblablement il a la barbe noire qui commence à grisonner, comme pourroit avoir à present ledict dom Carles s'il estoit encores vivant. Iceluy personnage a aussi la lèvre de dessoubs eminente et avancée, comme ont tous les princes qui sont de la generation d'Autriche.

Discours sur l'apparition et faits pretendus de l'effroyable Tasteur[39], dedié à mesdames les poissonnières, harengères, fruitières et autres qui se lèvent du matin d'auprès de leurs maris, par d'Angoulevent.

A Paris, pour Nicolas Martinant, demeurant rüe de la Harpe, au Mouton-Rouge. 1613.


La devise du Tasteur.

Plus seur est dans le lict taster une pucelle
Et faire de son luth les accords retentir,
Que de s'armer les mains d'une forte rudelle
Pour se porter aux coups et puis s'en repentir.

Armé de gantelets à la façon de ceux qui dauboient sur Chicanous, vous voyez maintenant ce tasteur au guet après les femmes comme le chat après les souris; elles en sont toutes en rumeur, pour ce qu'il emporte la pièce; vous diriez que c'est une malediction tombée sur elles comme le tacon sur un vignoble au préjudice des ogres. On ne parle plus ny du Filou[40], ny de la vache à Colas[41]; Robinette est censurée[42]. On ne dit plus mot du Charbonnier[43], mais seullement du Tasteur, le capital ennemy du sexe fœminin, ainsy qu'il appert par un livre qu'on dit qu'il a composé, De garrulitate muliebri, qui est encore à la presse, attendant le privilége.

Diverses opinions sont intervenues sur l'advenement d'iceluy Tasteur: primo, que ce peut estre l'esprit de quelque verolé quy, se ressentant encore des mauvais traictemens qu'il auroit receus en amour, revient icy pour en tirer quelque raison, punissant par ces terreurs paniques ce sexe quy fut le premier instrument de nostre misère; d'autres tiennent que ce peut estre quelque argousin[44] privé de tous ses cinq sens de nature, excepté l'attouchement, auquel ne restant que cette faculté tastatique, ne sauroit par autre exercice dispenser son loisir que par le tastement; ce que je ne croy pas, car d'autres disent qu'il ne laisse pas de monter dessus pour courir après les autres. Je ferois une Iliade des discours que l'on faict de ce Tasteur et des grands exploits qu'il a desjà faicts, tant deçà que delà les ponts; mais pour ce que c'est chose que vous pourrez plus particulierement apprendre de vos femmes, quy en sont les plus interessées, je reserve le surplus à leurs passions, et dis que c'est grand pitié de voir une multitude affligée pour la mechanceté d'une seule; car, à ce que je voy, ce maistre Tasteur ne laisse pas de les mettre ablativo tout à un tas: en cependant telle en patira quy n'en pourra mais. J'ay interet en la cause aussy bien comme un autre, et ne veux point, si je puis, estre de la grand confrairie: c'est pourquoy, antequam veterius provehar, je me porte partie contre luy, et m'asseure bien qu'il vous sera permis d'en faire autant, eslisant domicile. Il n'en est parlé dans les Centuries de Nostradamus non plus que s'il n'estoit point au monde. Il est venu tout en une nuict, tel que les potirons, et neantmoins usant et jouissant des droicts qu'on appelle conjugaux, nonobstant sa minorité, sans demander congé, placet, visa ne pareatis. Pensez-vous que cela ne fasche pas ces pauvres femmes, quy sont de si bonne volonté, que d'estre sujettes à la force? Il nous en pend autant à l'œil, car il y en a quy prennent plus souvent le masculin que le fœminin genre. Pour mon regard, si je sçavois quel homme c'est, je cognois un poète quy luy feroit un petit satyre quy le ruineroit de reputation, et quy luy diroit plus d'injures qu'une harengère de la place Maubert. Mais quoy! le mal est qu'on ne le cognoit point. Les uns disent que c'est un grand homme de pareille stature que les colosses du pont de Nostre-Dame[45], habillé justement à la façon de l'enfant de quinze mois quy porte son chapeau enfoncé dans la teste comme un homme quy crainct les sergens. Mort don bleu! je n'y vay pas, et que tantost il est fisché contre une muraille comme un espouvantail à chenevières, et tantost campé justement comme un gentilhomme de la Beauce quy attend un lièvre à l'affût, armé, comme dict est, de gantelets de fer, au rapport d'une jardinière d'auprès la porte de Montmartre, quy serrent, dit-elle, les affaires de si près que le mal qu'on en ressent passe toute imagination. Si bien que, pour dire la vérité, voilà une affaire bien intriguée, car chacun en parle diversement. O ma foy! c'est un pagnote, puis qu'il ne va que de nuict, comme les chauves-souris. Il luy faut tendre des piéges comme au renard quy mange les poules. Nous autres avons bien à faire qu'il vienne effaroucher nostre gibier. Il y a des femmes quy sont desjà assez mal aisées à serrer d'elles-mesmes. Au diable donc soit donné le Tasteur! Encores s'il s'y prenoit de bonnes façons, on ne s'en plaindroit pas, et telle auroit esté tastée quy seroit si secrette qu'elle n'en ouvriroit point la bouche, encores que l'on die du sexe que id solum potest tacere quod nescit.

Je parle latin pour ce que j'ay peur qu'elles l'entendent, et que, jugeant de mon intention selon les caprices de leurs testes, elles me fissent ressembler la jument à Godart, quy ne s'en retournoit jamais sans frotter: car l'on dit qu'il n'y a rien de plus vindicatif que l'esprit d'une femme. Voilà pourquoy je parle ainsy, non par ironie, ains pour me condouloir avec elles sur cette nouvelle disgrâce, n'y ayant homme qui participe plus sensiblement à leurs mesadvantures que moy, qui le tirerois volontiers de mon ventre pour le leur donner. Mais quoy! c'est entreprendre les travaux d'Hercule de le leur vouloir persuader si leur creance y contrarie. Elles ont l'imagination trop forte, et toute rhetorique semblera tousjours defectueuse en persuasions au prejudice d'icelle. Les Nestors et les Cicerons y perdroient leur latin. Il faut que l'opinion des femmes ait son cours, comme la rivière de Loire; mais Dieu me garde pourtant de leur haine! Et toy pauvre farfouilleux, que fay-tu? Quelle particulière animosité as-tu contre ce sexe? quy te fait bander les yeux à toutes ces considerations? Vraiment, je parie ta perte. N'ouis-tu jamais parler de ces femmes de Nevers quy feirent rendre Perpignan[46]? Elles t'attraperont, comme ce meunier quy tournoit cest action en risée. Si tu estois encore quelque Narcis ou quelque Ganymède, au lieu de vomir tant d'imprécations contre toy comme elles font, elles te reserveroient quelque part en leurs bonnes grâces. Si tu estois beau comme un Adonis, je m'asseure qu'il n'y en a pas une quy ne te voulust cacher entre sa chair et sa chemise. Tu me feras peut-estre des contes de Pasiphaé, amoureuse d'un taureau; tu m'allegueras des Seminares, amoureuses de chevaux; mais tout cela n'est rien. On leur dit que tu es laid comme un Thersite ou comme Œsope, et, quy pis est encores, que tu es de frigidis et maleficiatis. C'est ce quy fait qu'elles t'abhorrent tant et qu'elles se resserrent ainsy dans leurs maisons, et neantmoins, animées comme elles sont contre toy, tu ne laisses pas de continuer tes cavalcades. On te vid encores hier passer par dessous le petit Chastelet[47]. Ne te fies pas tant en tes forces, et pense que, comme un autre Samson, il n'en faut qu'une seule pour te livrer aux Philistins. Je sçay bien comme il m'en a pris. Les ruses des femmes sont grandes, et neantmoins tu ne te defies non plus qu'un mouton qu'on meine à l'escorcherie. Va, va, retire-toy, tu fais peur aux petits enfans. Gardes-toy d'estre mis à Montfaucon en sentinelle perdue; enfonces-toy plus tost dans la terre comme un mulot, ou va-t'en trouver Proserpine, quy a la matrice alterée, sicut terra sine aqua. Elle te fera lieutenant de Pluton; tu auras charge et commanderas cinquante mille legions de grands et petits diables. Cela vaut mieux encores que d'estre à Paris à disner avec les rois. Mais, à propos de disner, le discours m'emporte de telle sorte que je ferois volontiers comme le peintre Nicias, quy se delectoit si fort en son ouvrage, qu'il demandoit le plus souvent s'il avoit disné. Je ne desire pas que l'on dise de moy que j'ay la memoire si courte. C'est pourquoy je mis ma robbe sur les moulins; je ne sçay plus que tout devint.


Chanson nouvelle sur le Tasteur.

Messieurs, je vous prie d'ecouter
Ce qu'est advenu à ma femme
Qu'un Tasteur a osé taster[48]
Son bas. Merite-t-il pas blasme?
Je croy que c'est un corps sans asme
De donner du tourment ainsy
A ceux quy ont une bonne asme.
Je m'esbahy fort de cecy.
L'on n'entend parler dans Paris
Rien que du Tasteur (chose horrible!);
Chacun en baille son devis
D'une façon quy est terrible.
L'un dit: Seroit-il bien possible
Qu'il y eust à Paris un tasteur?
L'autre dit: Il est impossible
Que ce ne soit quelque voleur.
Je croy qu'il contrefait le fol
Pour tourmenter ainsy le monde,
Et puis, pour mieux faire son vol
(Vie quy est trop vagabonde),
Que d'une rage tant félonne
(Luy refusant si peu d'argent)
Il massacre ainsy les personnes,
N'ayant pitié de leur tourment.
Dernierement il rencontra
Dans les ruës ma femme seule;
Subtillement il luy fouilla
Au devantier, ferrant la mulle.
Elle refusant, tout à l'heure
Il la battit si fermement,
Que de vray j'ay peur qu'elle en meure,
Tant elle endure de tourment.
Elle est maintenant dans un lict
Quy tant soupire et se lamente,
Là où souvent elle me dict:
Je ne seray demain vivante,
Car cela par trop me tourmente,
Quy faict qu'en un lieu je ne puis
Durer: il faut que je m'absente
De ce bas monde où je suis.
Je te vay dire adieu, mon fils;
N'en aie point la face blesme:
Je m'en iray en paradis
Voir la face du Dieu supresme,
Dont luy requiers, à toy de mesme,
Que, quand tu finiras tes jours,
Tu puisses voir son diadesme.
Je te dis adieu pour tousjours.
Ne le sçauroit-on pas trouver
Ce larron qu'est si excecrable,
Qu'est cause qu'au lieu de chanter
Je fay des regrets lamentables?
N'est-il donc pas bien miserable?
Je croy, c'est un loup ravissant,
Ou un corps que pris a le diable
Pour nous donner tant de tourment.
Messieurs de Paris, gardez bien
De laisser tard sortir vos femmes;
Comme moy n'y gaigneriez rien
Si vous n'estes avec des armes.
Helas! j'en pleure à chaudes larmes.
Je voudrois bien de luy jouir;
Il faudroit bien qu'il eust des charmes
Si je ne le faisois mourir.

La Destruction du nouveau Moulin à barbe, histoire tragique[49].

A Paris, chez Merigot, quay des Augustins, près la rue Gist-le-Cœur.

M.DCC.XLIX.
In-8o.

Le célèbre Hellezius, mécanicien anglois, inventa il y a quelques mois une machine, aussi singulière que folle, par laquelle il trouvoit le moyen de raser cent personnes en une minute. Il en avoit présenté le dessin à l'Académie, et en commençoit la construction, lorsque le Parlement reçut une représentation du corps des perruquiers, qui supplioient qu'on supprimât cette invention fatale à leur repos, et qu'on défendît désormais aux machinistes de donner aucunes productions qui tendissent à la ruine d'un corps d'artisans. En conséquence, le Parlement donna ordre au sieur Hellezius de suspendre la construction de son moulin. L'inventeur présenta aussi un mémoire pour prouver l'utilité de sa machine; mais, voyant traîner l'affaire en longueur, et ne doutant pas que le Parlement ne fût sensible à la requête d'un millier d'ames qu'il alloit réduire à la mandicité, il prit le parti de vendre un bien fort honnête qu'il possédoit, et en employa les deniers à satisfaire le désir qu'il avoit de voir éclore son projet. Il en vint à bout, et la machine fut faite avant que qui que ce soit en eût eu vent. Plusieurs personnes avides de nouveauté, à qui il en avoit fait part, se rendirent tacitement à quatre lieues de Londres, dans une maison de campagne où avoit été construite cette fatale invention. Quelques uns furent assez hardis pour tenter l'avanture. Elle réussit. Le bruit s'en répandit, et, avant que le Parlement en eût pris fait et cause, cinq cens personnes en firent l'essai fort heureusement; mais, hélas! le serpent se cache sous les fleurs. Cent autres curieux se présentent, se placent; le cheval donne mouvement à la machine... mais, quel affreux moment! les ressorts manquent, cent têtes tombent d'un côté, cent cadavres de l'autre. Quel horrible spectacle pour les témoins! Hellezius se sauve, et au bout de deux heures toute la ville de Londres est imbue de cet accident. Le Parlement envoya sur-le-champ ordre de donner la sépulture à ces malheureuses victimes de leur curiosité et de réduire en poudre le moulin. Sa destruction ne tarda guères: tous les perruquiers, acharnés à sa démolition, n'en laissèrent aucun vestige.

Rassurez-vous, barbiers de l'Europe; que vos allarmes cessent: cette affreuse catastrophe assure à jamais la nécessité où l'on est de se servir de vos mains. A l'imitation de vos confrères anglois, faites des feux de joie, et faites passer à vos neveux le nom de l'insensé Hellezius, qui s'est donné la mort de désespoir de s'être ruiné pour satisfaire sa folle vanité.

Dissertation sur la veritable origine des Moulins à barbe, contre l'opinion erronée, repandue depuis peu dans le public, quy en attribue l'invention à un mechanicien anglois, quoyque sa veritable origine constante soit de France, et même dans l'un des plus fameux fauxbourgs de Paris[50].

La nouveauté plait extremement en France; mais de quelque genre qu'elle soit, tant dans les sciences, les arts, les machines, que les spectacles, etc., elle plait infiniment davantage quand elle prend ou qu'elle est supposée prendre son origine chez l'etranger. C'est ce quy faict que dans une infinité de choses, et surtout dans les modes et les adjustemens d'hommes et de femmes, les artisans sont obligés d'emprunter les noms etrangers. Une femme ne voudroit pas porter une capote si elle n'estoit à l'angloise, ny un mantelet de gase s'il n'estoit de gase d'Italie; un menetrier des Porcherons se feroit battre comme plâtre si on luy disputoit que son violon n'est pas un vrai Cremonne; un cocher de fiacre ne porteroit pas une montre qu'elle ne fust angloise[51]: celle quy seroit des plus fameux maistres de France, fust-elle du fameux Nourrisson de Lyon, ne seroit pas digne de luy; enfin, tout enfin, devient estrange en France s'il n'est pas etranger[52].

Cette digression, quoyqu'un peu longue, n'est faicte que pour parvenir à detruire l'erreur où l'on est du pretendu moulin à barbe comme nouvelle invention angloise.

L'origine du moulin à barbe est d'autant plus ancienne que nous avons des monumens respectables quy nous le prouvent.

Un celèbre mathematicien, homme extremement versé dans la cognoissance des physionomies et de toutes les sciences occultes, lequel estoit ayeul au 2480e degré du quadruple ayeul de Michel Nostradamus, du costé de sa mère, en estoit autheur. L'esloignement du temps nous a osté la cognoissance de son nom: les anciens fragmens de marbre sur lesquels ont en lit encore les lettres finales ne laissent plus entrevoir que ....gruel[53]; encore faut-il un lancetier d'un foyer enorme. Quoy qu'il en soit, ce mage estoit possesseur d'un jardin situé dans la partie superieure de la rivière de Bièvre, autrement dit des Goblins, dans un temps où cette rivière estoit très peuplée de bièvres[54], quy sont les mêmes animaux que ceux dont on nous apporte les peaux du Canada sous le nom de castors; et comme on voyoit aussy sur cette même rivière quantité de goblins, quy sont de ces feux que le vulgaire appelle esprits follets[55], elle a retenu les deux noms, rivière de Bièvre ou des Goblins, et non pas du nom d'un homme quy s'appeloit Gobin[56].

Nostre mathematicien, piqué de l'industrie des castors, dont les ouvrages sont infiniment remplis d'adresse, voulut faire voir à la postérité que, si la nature donne aux animaux une industrie quy paroit plus que surnaturelle, les hommes, lorsqu'ils s'attachent à quelque chose avec application, aydez par la force du raisonnement, sont capables de faire des travaux quy peuvent surprendre les hommes, même jusqu'à les rendre interdits d'admiration.

Occupé de ces reflexions qu'il faisoit à la lueur de ces goblins, car il n'y avoit point là de lanternes, il fit alors le projet d'un moulin à barbe, et l'executa, non dans la vue d'un gain mercenaire, mais pour s'immortaliser seulement. Comme il estoit parfaict mathematicien, et par consequent dans la possession de toute la mechanique en general, ce fut peu de chose pour luy que de disposer les mouvemens dont il avoit besoin pour son moulin: ce fut là le moindre objet. Un autre de plus de consequence l'arrêta quelque temps; mais la parfaicte cognoissance de son art luy feit vaincre l'obstacle fort facilement: c'estoit la difference des physionomies, dont les unes sont plus alongées ou plus raccourcies, ou plus grosses ou plus grasses, quy ont les lèvres plus plates ou plus enflées, les mantons plus petits ou plus grands, etc. Cest obstacle, quelque grand qu'il fust, ne cousta presque rien à nostre mathematicien: il feit avec de la terre glaise, quy ne manque pas dans ce pays-là, autant de physionomies differentes comme il pouvoit y avoir alors dans tout le monde; en sorte que, si un Ethiopien se fust venu presenter, il eust trouvé forme à son minois aussy bien qu'un blanc, chaque physionomie etant numerotée et characterisée[57] selon l'objet auquel elle avoit rapport. On n'avoit qu'à prendre place dès qu'on arrivoit. L'operation se faisoit avec toute la delicatesse possible, sans craincte d'aucune estafilade, et même sans froisser les moustaches, car on en portoit alors.

Cet ouvrage mis en la perfection où il falloit qu'il fust pour rouler, il le mit à execution; mais, au lieu d'un cheval dont nostre pretendu inventeur anglois se sert, il se servit du secours de la rivière, dont le mouvement tousjours egal est le seul quy convienne à une operation de ceste espèce, et non pas un cheval, dont les allures ne peuvent jamais estre aussy reglées qu'il faudroit qu'elles le fussent, son trot ou son gallop occasionnant des secousses quy derangent toute l'economie de la machine.

Son œuvre estant à son point de perfection, il se mit à faire des barbes, tant et tant qu'il en faisoit des ballots pour envoyer dans toutes les contrées où l'on barbifie: de sorte que, la rivière quy servoit à son moulin n'estant plus qu'une eau de savon, les estrangers quy venoient à Paris la prenoient pour un fleuve de laict et se croyoient dans la terre promise; mais les habitans de ce fauxbourg, quy prenoient plaisir à se divertir de leur erreur, les en tiroient enfin et leur apprenoient que c'estoit une eau de barbe quy couloit incessamment, ce quy fit qu'on nomma cet endroict Coule-Barbe[58], et qu'on le nomme encore actuellement de même, et qu'il est toujours dans sa même situation, proche le clos Payen et le champ de l'Alouette, derrière la manufacture royale des Goblins.

Voilà precisement l'origine du moulin à barbe, quy n'est point du tout de l'invention de ce mathematicien anglois, quy n'est qu'un miserable plagiaire, un copiste maladroict et un mathematicien ideal.

Les revolutions arrivées dans le royaume les siècles passés furent cause que ce pauvre moulin fut detruict et devint moulin à bled au lieu de moulin à barbe qu'il estoit.

Quelques traditions quy ne sont pas des mieux fondées disent que l'auteur de nostre moulin à barbe eut le même sort que celuy quy feit l'horloge de Strasbourg, et que celuy quy avoit trouvé le moyen de rendre le verre ductile. Le premier eut les yeux crevez; le second perdit la vie par la cruauté de Neron. Il faut avouer que la craincte d'un sort pareil a bien arresté la fougue de ces ouvriers du temps passé quy se mesloient d'estre inventeurs, et qu'elle s'est communicquée si fort à nostre siècle, que l'on n'y invente rien du tout, par la raison qu'on veut se conserver la vue, ce quy faict un grand tort aux marchands de lunettes et quy enrichira les hopitaux où on reçoit les aveugles.

Les cruels et horribles tormens de Balthazar Gerard, Bourguignon, vrai martyr, souffertz en l'execution de sa glorieuse et memorable mort, pour avoir tué Guillaume de Nassau, prince d'Orenge, ennemy de son roy et de l'Eglise catholique; mis en françois d'un discours latin envoyé de la ville de Delft au comté de Hollande.

A Paris, chez Jean du Carroy, imprimeur, au mont Saint-Hylaire, ruë d'Ecosse. 1584.

In-8o de 14 pages[59].

Amy lecteur, pour veoir de quelle volonté envers Dieu et son Eglise estoit poussé ce Balthazar Gerard tirannicide, tu le pourras congnoistre à l'œil par les vers subsequens, tirez d'un celèbre poëte de nostre temps:

Gerard, c'est à ce coup (disoit-il) que ton bras
Doibt delivrer la Belge.—Hé! non, ne le fais pas.
—Si, fais-le.—Mais non fay.—Voy, laisse cette crainte.
—Tu veux donc profaner l'hospitalité saincte?
—Ce n'est la profaner; plus saincte elle sera,
Quant par elle ma main les saincts garantira.
—Mais sans honte jamais le traiste ne peut vivre!
—Traiste est cil qui trahit, non qui ses murs delivre.
—Mais contre les meurtriers le ciel est irrité!
—Tout homme qui meurtrit n'est meurtrier reputé.
—Hé! n'est-il pas meurtrier cil qui meurtrit son prince?
—Ce Guillaume est tyran, non roy de ma province.
—Mais quoy! Dieu maintenant nous le donne pour roy.
—Celuy n'est point de Dieu qui guerroye sa loy.
—Tous peuvent estre doncq des tyrans homicides?
—Jahel, Abod, Jehu, furent tyrannicides.
—Voire; mais il leur fut commandé du Seigneur?
—D'une pareille loy je sens forcer mon cueur.
—Las! pour faire un tel coup ton bras a peu de force.
—Assez fort est celui que l'Eternel enforce.
—Mais, ayant fait le coup, qui te garantira?
—Dieu m'a conduict icy, Dieu me salevera.
—Que si Dieu te delivre ès mains des infidelles?
—Luy mort, je ne crains pas les morts les plus cruelles.
—Mais quoy! tu cognoistras quelle est leur cruauté!
—Mon corps peut estre à eux, et non ma volonté.
Estant doncq de ce point resoult en son courage,
Vers le pole il eslève et ses mains et visage,
Et puis à basse voix prie ainsi l'Eternel:
O bon Dieu! qui tousjours as eu soin paternel
De tes aimez esleuz, fortifie ma dextre,
Afin qu'à ce midy, d'une vigueur adextre,
Elle puisse atterrer ce prince audacieux,
Qui pour te descepter veut escheller les cieux;
Et puisque ta bonté, nonobstant mille orages,
A faict veoir à ma nef les hollandois rivages,
Permets-moy d'enfondrer de ce plomb venimeux,
Afin que je redonne à la Belge franchise,
A ton nom son honneur, et sa paix à l'Eglise.


Les cruels et horribles tormens de Balthazar Gerard, Bourguignon, vray martyr, soufferts en l'execution de sa glorieuse et memorable mort, pour avoir tué Guillaume de Nassau, prince d'Orenge, ennemi de son roy et de l'Eglise catholique.

Le plus grand et seul victorieux de tous les martyrs est Christ, et en Christ les martyrs ont mis toute leur esperance. Christ a promis de nous donner et langage et sapience; de Christ les martyrs confessent tenir ce qui est de leur foi pour respondre aux hommes. Balthazar Gerard, Bourguignon de nation[60], sa mère native de Bezanson, aagé, comme il monstroit, de vingt et huict ans ou environ[61], personnage aultant bien instruict que bien disant, et fort habile au maniement et exécution des affaires d'importance, en l'an mil cinq cens quatre-vingts et quatre, et le dixième jour du mois de juillet[62], demi-heure après midi, se mit en deliberation d'executer incontinent, et sans differer d'avantage, la belle entreprise qu'il avoit dès long-temps projetté de faire en son esprit, s'asseurant d'en venir à bout, comme heureusement luy est avenu. Considerant donc Balthazar la perfidie et desloyauté de Guillaume de Nanssau, prince d'Orenge, qui, soubs le faux manteau d'une pretendue franchise, privoit une infinité de personnes de toute liberté aux despens de leurs biens et de leurs corps, et par là frustroit les ames du salut eternel, se proposa, à l'exemple de Christ et suivant les pas et vestiges de ses saincts, de fermer les yeux aux perils et dangers pour le salut de plusieurs et liberté de nostre patrie; qui fut cause que, cognoissant que le puissant et souverain Dieu se vouloit servir de luy pour executer sa volonté divine, après avoir bien examiné l'affaire, il jura la mort de ce malheureux perfide, desjà condemné par sentence de son prince, duquel il s'estoit rebellé. S'offrant donc l'occasion de luy porter des lettres de la mort de Monsieur, frère du roy de France[63], duc d'Alençon, comme il se fut accosté des gentils hommes de sa cour, le dixiesme jour de juillet, demi-heure après midi, sortant Nanssau de sa table, Balthazar luy tira un coup de pistolet chargé de trois balles, qui luy fit un trou soubs la mamelle gauche de deux doigts de largeur[64], dont il mourut[65]; et comme Balthazar le vit tomber du coup qu'il luy donna, se voulant sauver, fut incontinent attrappé auprès des murailles de la ville[66], mais sans s'estonner aucunement. Armé d'un incredible courage jusques au dernier soupir, il respond prudemment à tous ceux qui l'interrogeoyent. Les gouverneurs de la cité, voulans sçavoir de luy les causes et motifs de son dessaing, il leur fit cognoistre promptement par un beau langage et par vives raisons qu'il pensoit avoir fait un grand sacrifice à Dieu, et avoir beaucoup merité du roy et du peuple chrestien, ne se souciant point que son corps fust tormenté par les mains des bourreaux, comme il avoit bien presagé qu'il seroit. J'ay, disoit-il, executé ce que je devois faire; parachevez, vous autres, ce qui est de vostre charge. Me voicy tout prest. Parquoy la nuict suivante, ayant esté cruellement par cinq fois fouetté et tormenté de grands coups, il fut oinct de miel, et fit-on venir un bouc pour le leicher, affin que par l'aspreté de sa rude langue il luy emportast avec le miel la peau deschirée, lequel toutefois n'y voulut point toucher. Ce n'est pas tout, car, l'ayant mis à la question, il fut gehenné d'une infinité de sortes; et après, les mains attachées avec les pieds, il fut mis en un van, où il fut miserablement agité et travaillé expressement, affin qu'il ne dormist point[67], ce que neantmoins fut fait sans que le juge l'eust ordonné. Les jours et les nuits suivans, ils desployent tout l'artifice que nature leur avoit enseigné à excogiter nouveaux martyrs, et, pour le tormenter avec plus grand horreur et luy faire descouvrir sa pensée, estant sur la question guindé en l'air, ils attachèrent au pouce de son pied pesant cent cinquante livres, puis apres luy chaussent des souliers de cuir tout cru, qu'ils frottent et imbibent d'huille, et, ainsi tout rompu et deschiré de coups, le font approcher tout nud d'un grand feu, où, après luy avoir bruslé d'un flambeau le dessoubs des aisselles, le vestissent d'une chemise trempée dans l'eau ardante qu'ils allument sur son corps, luy piquent de poignantes aiguilles l'entre-deux des ongles, et luy mettent profondement des clous dedans. Mais, voyant qu'il ne crioit point et ne monstroit aucun signe de passion, après luy avoir rasé les poils par dessus tout son corps, le baignent et trempent d'un vieux et puant pissat avec de la graisse bouillante; et, pensant qu'il eust du charme, ils luy mettent une robe qu'ils prirent d'un pauvre de l'Hostel-Dieu (quelques uns pensent que ce fut la robbe d'un sorcier), cuydans par là rompre la force de l'enchantement en vertu duquel, comme ils s'imaginoient, il s'estoit endurci et rendu insensible contre tant de maux[68]. Pour tout cela, cognoissans qu'ils n'advançoient rien, ils luy demandent plusieurs fois qu'est-ce qu'il pensoit, voyant tous ces tormens. Il respond seulement (Bon Dieu! patience!). Interrogé de rechef qu'estoit la cause pourquoy il ne s'estonnoit aucunement par tant de passions et martyres: Les prières des saincts, dit-il, en sont cause. Et comme un des consuls de la ville admiroit ceste constance: La constance, monsieur le consul, dit-il, sera considerable en la mort. Il parloit franchement et fort humainement avec tous, estant hors la question, avec un grand estonnement des ministres executeurs, et induisoit chacun à pleurer. Les uns ne pouvans croire qu'il fust humaine créature, les autres portans quelque envie à sa vertu et constance, comme ne croyant rien de Christ ni de son Evangile, tout ainsi que les juifs, luy demandent depuis quel temps il avoit donné son ame au diable. Respond modestement qu'il ne connoissoit point le diable et qu'il n'avoit jamais eu à faire avec luy; comme aussi il se defendit honnestement contre ceux qui l'appeloient traistre, paricide et autres semblables injures et reproches, donnant temoignage par plusieurs fois, les yeux baissez, qu'il ne se soucioit point de leurs parolles et calomnies. Il respondoit aux juges avec toute humilité et douceur, mesme, ce qui est dur à croire, les remercia de quoy ils l'avoient sustenté en la prison, et leur promit qu'il en prendroit sa revenche. Eux repliquans: Quelle revenche? respond: Je vous serviray d'avocat en paradis. Voulans sçavoir de quel paradis il entendoit parler: Je n'en cognois (dit-il) qu'un seul. Ainsi tirassé par plusieurs demandes et tormenté par tant de façons, ne disant rien pourtant qui ne leur fust agréable, le treizième jour du mois susdict fut adverti de sa prochaine mort; et le lendemain, comme on luy prononçoit sa sentence, dict avec S. Cyprian, d'un visage non troublé et d'une contenance asseurée: Deo gratias.

Ayant donc fait toutes les preuves de constance et magnanimité d'un asseuré rencontre, sans se troubler aucunement; ayant les yeux et le visage tout trempés, les piedz tout escorchés, les arteils disloquez et pendillans à cause du feu, il monte sur l'eschafault, et, d'une grande resolution, se laisse attacher au posteau et à la croix, où il ne monstra aucun signe que ces griefs et cruels tormens l'estonassent tant soit peu, quoique le seul souvenir apportast grand horreur et estonnement; ce qui fut assez tesmoigné par plusieurs des assistans, lesquels, ne pouvant veoir ces cruelles passions, esvanouirent sur-le-champ. Mais tout ainsi que cest invincible Balthazar auroit porté patiemment les gehennes et cruautez precedentes et pris à gré la sentence de mort, ainsi a-t-il, à la veuë de toute la cité, soustenu courageusement les autres assaults, et a benist et consacré de son sang nostre patrie. Il a semé et planté plusieurs martyrs qui, suivans son exemple, viendront après lui. Et ceux-là se trompent lourdement, lesquels, ne pouvans oster la racine des martyrs, qui est Christ, coupent souvent les rejectons, ne s'avisans pas qu'estans ainsi coupez ils renaissent et multiplient plus que jamais. Estant doncq ainsi lié et garotté sur le supplice, cependant que les executeurs bourreaux s'amusoient à rompre à grands coups de marteaux le pistolet duquel il avoit despesché Nanssau, ne le pouvans à peine briser, on despouille le pauvre patient, tout confit en devotion et ravi en prières; on luy avalle ses chausses jusques sur les piedz, on luy trousse la chemise à l'entour de ses parties honteuses, et tout aussi tost l'un des bourreaux l'empoigne par la main dextre, laquelle il luy met entre deux ardentes platines de fer faictes en forme de gaufrier qu'un autre tenoit, la luy serrent estroictement, et la bruslent tellement que toute la place estoit remplie de fumée et de mauvaise odeur. Après cela, on a des chaines de fer exprès toutes chaudes, desquelles estroitement on luy lie l'extremité de ce mesme bras; chacun des bourreaux à mesme suitte prend une chaine ainsi chaude et bruslante que dessus, et le lient par le haut des bras, le serrent, le tirent, le navrent, le persent cruellement et luy bruslent le reste des cuisses et des jambes. On remarqua une grande playe en l'estomach, qu'on ne sçavoit dire si à ceste heure il la receut, estant adonc Balthazar, comme dict est, du tout reduict en prière et oraison, car on l'entendoit intelligiblement proferer les psalmes de David sans changer de couleur et sans remuer ni pieds, ni mains, ni espaule, sinon en tant que le pieu auquel il estoit attaché se remuoit devant la main dextre, que d'adventure pour lors il eut à delivre, d'une fervente devotion fit le signe de la croix; et, avant qu'il fust de rechef du tout attaché sur le supplice, il secoua luy-mesme ses chausses bas, et, levant les pieds du mieux qu'il peut, monta volontairement sur le banc qu'on avoit preparé tout exprès pour luy tirer les entrailles. Alors on commença à lui couper premierement la partie honteuse, et, après lui avoir fendu le ventre en croix d'un cousteau, aux plus longues reprises qu'ils pouvoient, affin que par là il sentist plus de mal, luy tirent dehors les intestins, et, non contens de cela, lui arrachent cruellement le cœur de son siége et le luy jettent en la bouche, laquelle ils voyoient encore remuer, tant ses lèvres estoient accoutumées à prier Dieu. Il ne jetta aucun soupir, et monstra lors qu'il ne s'estoit servi ni de langue ni de voix que pour faire preuve de sa vertu. Ainsi, Gerard, vray martyr et père de la patrie, sans aucune alteration de coleur en son visage, rendit à Dieu ceste belle ame, invincible et glorieuse, qui le fera triompher heureusement par dessus tous les martyrs en tousjours florissantes et immortelles années. Ce fut le samedy devant l'octave de la Feste-Dieu, après l'octave de la Pentecoste, quatorzième jour de juillet, demy-heure avant midy, au mesme jour et un peu devant que j'eusse descrit la presente histoire. On luy separa la teste du corps, laquelle on voit encore aujourd'huy sur les murailles de la ville au bout d'une lance, où elle se manifeste plus belle que jamais; le corps fut divisé en quatre parties[69], pendues à des paux attachez aux quatre principalles portes de la ville[70].

Histoire des insignes faulsetez et suppositions de Francesco Fava, medecin italien, extraicte du procez qui luy a esté faict par Monsieur le grand Prevost de la connestablie de France.

A Paris, chez Pierre Pautonnier, ruë Sainct-Jean-de-Latran, à la Bonne-Foy, et Lucas Bruneau, rue Sainct-Jean-de-Latran, à la Salemandre. 1608.

Avec privilége du Roy[71].

On ne sçait certainement pas le nom, le païs et la profession de l'homme dont cette histoire fait mention: tantost il a pris le nom de Cesare Fiori et tantost de Francesco Fava; ore il s'est dit medecin, ore marchand, maintenant de S.-Severin, près de Naples, et maintenant de Capriola, sur les confins de la Ligurie. Ceux qui le pensent avoir mieux cognu disent qu'il est d'une honneste famille de Finale, près de Gennes[72]. Quoy que ce soit, d'autant qu'en justice il a dit se nommer Francesco Fava, docteur en medecine, natif de Capriola, il sera ainsi nommé et designé.

Francesco Fava donc, medecin natif de Capriola, au printemps de son age, courut une partie des provinces d'Italie, ès quelles il exerça la medecine, et fut recommandé principalement pour estre sçavant et expert en la cognoissance et cure des venins. En l'age de trente-quatre à trente-cinq ans, il se ferma à Orta, au comté de Novarre, où, faisant sa profession de medecine, il s'enamoura de Catherine Oliva, fille d'un Oliva, marchand d'huiles, y demeurant. Il la demanda en mariage, se nommant Cesare Fiori, de S.-Severin, près de Naples; et parce que Oliva ne le cognoissoit que par sa renommée et ne sçavoit de quel lieu ny de quelle extraction il estoit, ny mesme s'il estoit à marier, il desira s'en instruire et en avoir quelque tesmoignage. Fava, pour satisfaire à ce desir, fait luy-mesme un acte du juge de S.-Severin, qu'il escrivit et scella authenthiquement, par lequel il estoit certiffié de sa preud'hommie, qu'il estoit de la maison des Fiori S.-Severin, et n'estoit point marié. Oliva, sur ceste asseurance, luy donna sa fille pour femme, et a ce mariage duré dix ou onze années, pendant lesquelles Fava a eu plusieurs enfans de sa femme, dont ne sont restez que trois à present vivans, l'aisné qui est un fils agé de neuf à dix ans seulement. Après avoir quelque tems demeuré à Orta, Fava change son habitation et son nom, transporte son domicile à Castelarca, distant de sept à huit lieuës de Plaisance, sur le Plaisentin mesme, et se fait nommer Francesco Fava[73].

Au commencement de l'an mil six cens sept, Fava, se voyant, comme il a dit (soit par excuse ou en verité), chargé de femme et d'enfans, et qu'il ne pouvoit de son art de medecine survenir à la despense de sa maison, se resolut, par un coup perilleux, de se mettre en repos le reste de sa vie, et sur ceste resolution prit cinquante escus qu'il avoit chez luy, partit de Castelarca vers le tems de Pasques, et s'en alla à Naples, où estant il s'enquiert des banquiers qui avoient plus de reputation, entre lesquels il fit eslite d'un nommé Alexandre Bossa, auquel il s'adressa, feignant d'estre abbé et d'avoir affaire d'une lettre de change de cinquante escus pour faire tenir à Venise à un sien nepveu, estudiant à Rome, mais que, pour lors, il disoit avoir envoyé à Venise pour quelques affaires; baille les cinquante escus à Alexandre Bossa, et prend de luy lettre de change de pareille somme. Il garde ceste lettre quinze jours, pendant lesquels luy, qui avoit la main fort instruite et hardie à l'escriture, s'estudie à imiter et contrefaire la lettre d'Alexandre Bossa[74]. Au bout des quinze jours, il reporte la lettre à Alexandre Bossa et retire ses cinquante escus, luy faisant entendre que ses affaires estoient faites à Venise, et qu'il n'avoit plus de besoin de s'y faire remettre aucuns deniers.

En pratiquant en la maison d'Alexandre Bossa pour prendre ceste lettre de change et la rendre, Fava avoit pris en l'estude quelques missives de neant, mais qui pouvoient autant servir à son dessein que papiers de consequence, d'autant qu'elles estoient escrites de la main d'Alexandre Bossa et de Francesco Bordenali, son complimentaire; et mesme un jour, ayant espié le tems qu'il n'y avoit en l'estude d'Alexandre Bossa qu'un jeune garçon, il feignit d'avoir affaire à Alexandre Bossa et de vouloir attendre qu'il fust de retour de la ville, et pria ce jeune garçon de l'accommoder de papier, plume, ancre, cire et cachet, pour faire une couple de missives à quelques uns de ses amis, en attendant que son maistre retourneroit. Cela ayant esté permis à Fava, il fit cinq ou six missives, chacune desquelles il cacheta et enferma dans une couverture de papier aussi cachetée.

De ces missives il s'en servit à deux fins: l'une pour voir la marque du papier sur lequel escrivoit ordinainement Alexandre Bossa et en achepter de pareil, comme il fit, non pas à Naples, où il n'en peut trouver, mais en la ville d'Ancone, allant de Naples à Padouë; l'autre pour cacheter ses lettres du cachet mesme d'Alexandre Bossa, ce qu'il fit aussi, car, estant au logis, il leva les cachets qu'il avoit apposez tant aux missives qu'aux couvertures, en mouillant un peu le papier du costé où n'estoit pas la marque du cachet. Cela se faisoit assez facilement, d'autant que ce n'estoit pas cire d'Espagne[75], mais molle seulement[76]. Il garda ces cachets pour s'en aider quand il en auroit besoin, soit pour les appliquer sur les lettres qu'il vouloit falsifier, ou pour faire un cachet de marque semblable à celle d'Alexandre Bossa.

Outre les quinze jours que Fava avoit sejourné à Naples, il y sejourna encore un mois et demy, pendant lequel il s'instruisit et s'asseura du tout à falsifier l'escriture d'Alexandre Bossa et celle de Bordenali.

Sur le point de son partement, il veid un pauvre miserable condamné à la mort, et que l'on alloit executer pour avoir fait une faulse lettre de change de quarante ou cinquante escus; mais, de bonne rencontre pour ce miserable, passèrent par le lieu du suplice les vice-rois de Naples et de Sicile, et le cardinal d'Aquaviva, qui lui firent grace[77].

Plus encouragé de ceste grâce que retenu de la condemnation de ce faussaire, Fava, au mois de juillet, part pour Naples et vient à Padouë pour executer le stratagème de faulseté qu'il avoit desseigné.

A Padoüe, il s'habille en simple prestre[78], et va, sur le soir, trouver l'evesque de Concordia[79], dont il avoit autrefois oüy parler, suppose et luy fait entendre qu'il estoit l'evesque de Venafry, au royaume de Naples[80]; que quelques seigneurs napolitains, ses ennemis, luy avoient mis sus d'avoir fait l'amour et abusé de la compagnie d'une niepce du duc de Caetan[81]; que ceste accusation l'avoit rendu fugitif de son evesché et fait aller à Rome pour se justifier vers Sa Saincteté, mais qu'y estant, ses ennemis avoient une infinité de fois conspiré contre luy et dressé des attentats à sa personne, tant à force ouverte que clandestinement, ayant voulu corrompre par argent l'un de ses serviteurs afin de l'empoisonner, en telle sorte qu'il avoit esté contraint, pour garantir sa vie, de se deguiser et sortir de Rome, et qu'à grand peine et à grand crainte, ainsi desguisé, il estoit ainsi arrivé à Padoüe en sa maison, où il venoit comme à un sainct asile et au port de son salut, le prioit de lui tendre les bras en son affliction, le recevoir, ayder et favoriser. La faveur qu'il desiroit de luy estoit que, par son moyen et par sa creance (n'osant luy-mesme l'entreprendre de peur d'estre descouvert de ses ennemis), il peut avoir un homme souz le nom et par l'entremise duquel il se peut faire remettre à Venise dix mille ducats qu'il avoit à Naples entre les mains du seigneur Giovan-Baptista de Carracciola, marquis de Sainct-Arme, et frère de l'archevesque de Bary[82], desquels seuls il estoit assisté en son malheur comme de ses amis et alliez, ayant promis une sienne niepce en mariage, avec cent cinquante mil ducats au sieur marquis de Sainct-Arme, dont les nopces se devaient solemniser à Pasques, et que de ceste somme de dix mil ducats il vouloit achetter des diamants, perles et chesnes d'or, pour faire des presens à quelques princes et seigneurs qui pouvoient pacifier son affaire et le remettre en son evesché.

L'evesque de Concordia pleint sa fortune, luy promet toute faveur et assistance, et particulierement de luy aider d'un sien amy et confident, nommé Antonio Bartoloni, marchand banquier, demeurant à Venise, souz le nom et par le moyen duquel il pouvoit facilement se faire faire à Venise la remise des dix mil ducats qu'il avoit à Naples entre les mains du marquis de Sainct-Arme, sans qu'il fust besoin qu'il s'y employast et s'en entremist.

Fava remercia l'evesque de Concordia de la courtoisie de ses offres, et, les acceptant, luy dit qu'il en escriroit promptement au marquis de Sainct-Arme, afin que, suivant cet ordre, il luy fist tenir ses dix mil ducats; prend congé de l'evesque de Concordia, qui le voulut honorer et conduire jusques à la porte de la maison; mais Fava le pria de ne point passer outre, de creinte que ceste ceremonie ne le fist recognoistre pour tel qu'il estoit. Un des anciens et honorables serviteurs de l'evesque de Concordia, nommé dom Martino, arrivant sur ce depart, soit qu'il le dît comme il le pensoit, ou qu'il eût ouï parler Fava, et qu'il fût bien aise d'en conter à son maistre, dit à l'evesque de Concordia qu'il avoit veu cet homme en la ville de Rome habillé en evesque. Si l'evesque de Concordia eust eu quelque soupçon de la qualité de Fava, il l'eust lors perdu par ce tesmoignage que luy en donnoit dom Martino.

Fava, suivant ce qu'il avoit fait entendre à l'evesque de Concordia, feint d'avoir escrit et laissé passer dix jours, qui estoit le temps qu'un courrier pouvoit sejourner pour aller de Padoüe à Naples et retourner de Naples à Venise, et au bout de ce temps baille à Octavio Oliva, l'un des frères de sa femme qu'il avoit mené avec luy, un pacquet de lettres, afin de l'aller porter (comme courrier venant de Naples) à Venise, en la maison d'Angelo Bossa, marchand banquier, oncle et correspondant d'Alexandre Bossa, banquier, demeurant à Naples.

Le pacquet est rendu par Octavio Oliva à Angelo Bossa, qui trouve dedans une lettre à lui adressante de la part d'Alexandre Bossa, et un autre pacquet de trois lettres qui venoient du marquis de Sainct-Arme, et s'adressoient, l'une à l'evesque de Venafry, l'autre à l'evesque de Concordia, et la dernière à Antonio Bertoloni. Ce pacquet de trois lettres est envoyé par Angelo Bossa à l'evesque de Concordia. L'evesque de Concordia, ayant veu sa lettre, manda l'evesque de Venafry, luy rendit la sienne, et fit pareillement tenir à Venise celle d'Antonio Bertoloni, avec un advis qu'il luy donnoit de cet affaire, non pas qu'il luy dist que celuy pour lequel il avoit à recevoir les dix mil ducats fust l'evesque de Venafry, ny la cause pour laquelle le negoce se traittoit de ceste façon, mais simplement le prioit de recevoir ceste somme pour un prelat de ses amis, lorsque l'on luy en envoyeroit lettre de change, pour en faire comme il luy diroit après.

Toutes ces quatre lettres estoient lettres faulses, que Fava avoit escrites, sçavoir: celle d'Alexandre Bossa sur le papier achetté à Ancone, et cachetée du cachet mesme d'Alexandre Bossa, et celles du marquis de Sainct-Arme de papier, escriture et cachet à fantaisie.

La lettre d'Alexandre Bossa à Angelo Bossa portoit: Je vous donne advis que monsieur le marquis de Sainct-Arme, dans deux ou trois jours, au plus, que monsieur l'archevesque de Bary, son frère, sera arrivé à Naples, me doit compter dix mille ducats pour les faire remettre par vous au sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier demeurant à Venise, et estre employez en diamans, perles et chesnes d'or.

La lettre qui s'adressoit à l'evesque de Venafry contenoit: J'ay appris par les vostres que vous estes à present refugié près de monsieur l'evesque de Concordia, et qu'il vous a promis de vous favoriser du nom et ministère du sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier demeurant à Venise, pour vous faire toucher les dix mille ducats que nous avons à vous. Si tost que monsieur l'archevesque de Bary, mon frère, qui a vos deniers entre les mains, sera retourné à Naples, qui sera dans deux ou trois jours au plus, je vous en envoyerai la lettre de change souz le nom du sieur Bertoloni pour employer en diamans, perles et chesnes d'or, ainsi que le desirez.

La lettre escrite à l'evesque de Concordia estoit en substance: J'ay sceu des lettres de monsieur l'evesque de Venafry la grande courtoisie dont vous avez usé vers luy, et les obligations que luy et moy vous avons. Je ne manqueray pas à luy faire tenir dans deux ou trois jours au plus les dix mille ducats que j'ay icy à luy, et luy en envoyer lettre de change souz le nom du sieur Antonio Bertoloni, du quel vous luy avez promis la confidence, pour estre cette somme employée en diamans, perles et chesnes d'or, ainsi qu'il le desire.

La lettre envoyée à Antonio Bertoloni disoit: J'ay appris de la maison de monsieur l'evesque de Concordia que je vous devois faire payer à Venise dix mil ducats pour employer en diamans, perles et chesnes d'or. J'attends celuy quy a mes deniers, qui doit arriver dans deux ou trois jours au plus. Aussi tost je les compteray au sieur Alexandre Bossa, banquier en ceste ville, et prendray de luy lettre de change que je vous envoyerai[83].

Trois jours après ces lettres rendües, Fava suppose avoir receu un autre pacquet de cinq lettres: la première, la lettre de change qui estoit souscrite de Francesco Bordenali, complimentaire d'Alexandre Bossa[84]; la seconde, une lettre de creance d'Alexandre Bossa à Angelo Bossa; les aultres, du mesme marquis de Sainct-Arme à luy evesque de Venafry, à l'evesque de Concordia et à Bertoloni.

Ces cinq lettres estoient faulses, escrites et cachettées comme les precedentes.

La lettre de change estoit en semblables termes: Payez à trois jours de lettre veüe ou plus tost, sans qu'il soit besoin d'autre que la presente, au sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier, demeurant à Venise, la somme de neuf mille ducats, pour pareille somme que nous avons icy receüe du sieur marquis de Sainct-Arme, pour estre ceste somme employée en perles, chesnes d'or et diamans. Si le sieur Bertoloni prend des diamans, perles et chesnes d'or de plus grand prix que les neuf mille ducats, ne faites point de difficulté de payer le plus, car le sieur marquis de Sainct-Arme, outre les neuf mille ducats, nous en a baillé autre mil, pour prendre les perles, diamans et chesnes d'or, jusques à la valeur de dix mille ducats, si besoin est.

La lettre de creance contenoit: Suivant l'advis que je vous avois donné y a trois jours, payez au sieur Antonio Bertoloni le contenu en la lettre de change dont je vous envoye la coppie.

La lettre envoyée à l'evesque de Venafry portoit: Conformement à celles que je vous manday y a trois jours, je vous envoye la lettre de change de dix mille ducats souz le nom du sieur Antonio Bertoloni. Vous prendrez garde que vous ayez de telles perles, chesnes d'or et diamans que vous desirez.

La lettre à l'evesque de Concordia estoit en ce sens[85]: C'est pour vous faire entendre que, selon celles que je vous escrivis y a trois jours, j'ay compté les dix mille ducats que j'avois à monsieur l'evesque de Venafry au banquier Alexandre Bossa, duquel j'ay retiré lettre de change souz le nom du sieur Antonio Bertoloni. J'envoye la lettre de change à monsieur l'evesque de Venafry, pour lequel je vous supplie de donner ordre qu'il ayt de tels diamans, perles et chesnes d'or qu'il vous fera entendre.

La lettre adressante à Antonio Bertoloni estoit de telle teneur: Je vous envoye la lettre de change des dix mille ducats dont je vous avois escrit il y a trois jours; vous la presenterez et vous ferez payer du contenu en icelle, et achetterez de tels diamans, perles et chesnes d'or que vous ordonnera monsieur l'evesque de Concordia, et baillerez le tout à celuy qu'il vous dira.

L'evesque de Concordia ayant veu ces lettres, conseille à Fava de prendre luy-mesme la peine d'aller à Venise pour se faire faire son payement, et que peut-estre un autre ne prendroit pas des diamans, perles, chesnes d'or selon son affection, et qu'entre Padouë et Venise il y avoit fort peu de danger d'estre recogneu, d'autant que le voyage se fait par eau en barque couverte.

Fava n'affectionnoit point autrement d'aller à Venise, non pas de peur qu'il fust recogneu d'estre l'evesque de Venafry, mais bien de ne l'estre pas; et toutes fois, persuadé par l'evesque de Concordia, il se resolut à faire le voyage, et, pour cet effet, prit lettres de creance de l'evesque de Concordia vers Bertoloni. Arrivé qu'il est à Venise, accompagné de Giovan Pietro Oliva, un autre frère de sa femme, qu'il disoit estre son serviteur, et nommoit Giovan Baptista (auquel il avoit dit qu'il feignoit d'estre evesque, et vouloit souz ceste feinte et par une galante invention, s'accommoder d'une somme de deniers), il va saluer Bertoloni et luy présente la lettre de creance de l'evesque de Concordia.

Bertoloni reçoit Fava, le loge en sa maison, le bienvient et honore comme prelat qui luy estoit extremement recommandé par l'evesque de Concordia, prend de luy la lettre de change, la presente à Angelo Bossa, qui l'accepte et promet payer dans le temps. Aussi tost Bertoloni, ayant la parole d'Angelo Bossa, s'embesogne pour le payement de la lettre de change, cherche par toute l'orfévrerie de Venise des plus beaux diamans et des plus belles perles qui se peussent trouver, les fait porter chez luy pour les monstrer à Fava, qui en prend en telle quantité et en choisit en telle qualité qu'il luy plaist, sçavoir[86]:

Un diamant vallant trois cens ducats, mis en œuvre en anneau d'or;

Un diamant vallant quatre-vingt ducats, aussi mis en œuvre;

Trois diamans de septante ducats pièce, encore mis en œuvre;

Cinquante diamans de vingt ducats pièce;

Un diamant de soixante et cinq ducats, non mis en œuvre;

Cent vingt-cinq diamans de sept ducats pièce;

Deux cent vingt-quatre petits diamans de deux ducats et demy pièce;

Une chesne de quatre-vingt-seize perles orientales et belles, pesant deux cens quarante-sept carats et demy, de mil six cens cinquante-six ducats.

Quant aux chesnes d'or, il ne s'en trouva point de telles que Fava les desiroit; et pourtant il donna charge à Bertoloni d'en faire faire deux: l'une à trois fils, les annelets torts, l'un d'or net, et l'autre esmaillé de noir, pesant chacun fil dix onces et demy; l'autre chesne d'or de cinq fils, pesant chacun fil deux onces.

Ces chesnes d'or, perles et diamans sont achettez au gré de Fava par Bertoloni, qui les paye de ses deniers, et fait tous les frais et la despense necessaire pour cet achapt.

Pendant six jours que dura cet affaire à chercher, marchander et acheter les diamans et les perles, et faire faire les chesnes d'or, ce fut une merveille de voir et d'entendre les actions et discours de Fava en la maison de Bertoloni, tousjours quelque mot de l'Evangile à la bouche, et le plus souvent un breviaire à la main, que pourtant il ne sçavoit pas dire. On ne veit jamais un prelat en apparence plus digne, plus religieux et plus devot. Sa modestie, son air et ses depportemens le faisoient respecter d'un chacun, et non seulement ceux qui conversoient avec luy l'honoroient comme evesque, mais encore ceux qui n'y avoient aucun accez. Le capitaine mesme du gallion de la republique, le voyant et le considerant sur le port de Venise, où il estoit allé avec Bertoloni pour voir ce grand vaisseau, luy fit beaucoup d'honneur, et demanda à Bertoloni qui estoit ce grand prelat en la compagnie duquel il l'avoit veu.

Ayant pratiqué Bertoloni, et le jugeant homme d'esprit et du monde, il luy dit que ces considerations le forçoient à luy descouvrir quel il estoit, et, luy ayant fait le mesme discours qu'il avoit tenu à l'evesque de Concordia, il y adjousta que la dernière resolution qu'il prenoit en sa mesadventure estoit d'aller à Turin trouver le marquis d'Est, qui estoit sur le point de faire un voyage en Espagne pour y traiter du mariage du fils du duc de Mantouë avec la fille du duc de Savoye, et le supplier d'obtenir lettres du roy d'Espagne, adressantes au vice-roy de Naples, pour la paciffication de ses affaires et son restablissement en son evesché, et qu'à cette fin il avoit desiré d'avoir nombre de diamans non mis en œuvre pour en faire faire des carquans[87] et enseignes[88], et quelques beaux diamans mis en œuvre, perles et chesnes d'or, pour en faire des presens au sieur marquis d'Est et autres seigneurs et dames qu'il estimeroit pouvoir quelque chose pour luy.

Estant à table (où tousjours il fut servi en vaisselle d'argent), il entretenoit ordinairement Bertoloni des discours des grands, des affaires principales, de la cour du pape, des forces de la seigneurie[89], et du different qui naguère avoit esté entre ces deux estats, tenant quelquefois le party des Venitiens, et reffutant d'un beau discours et d'une subtile doctrine les raisons qui estoient alléguées par le pape pour la justiffication de son decret, mais revenoit tousjours au cas de conscience, pour lequel il concluoit contre les Venitiens.

Il estoit fort industrieux en ses discours à faire couler à propos quelque traict inventé advenu en son evesché, qu'il ne rapportoit qu'en passant et par occasion. Parlant un jour des miracles, il dit qu'il avoit descouvert quelques impostures et suppositions de gens d'eglise qu'il avoit passées fort doucement, de peur que l'eglise fust scandalisée, et entr'autres il en raconta une dont l'invention fut telle que, en un convent des cordeliers, on entendoit de nuict une voix qui crioit qu'elle estoit l'ame d'un deffunct détenuë en grandes peines pour n'avoir pas accomply les promesses que vivant il avoit faites à l'Eglise; il fut en ce convent, se mit en bon estat, prit les ornemens, signes et marques de son auctorité, la croix et l'eau beniste, fit allumer une douzaine de torches, et ainsi commanda que l'on le conduisist au lieu où cette voix estoit entenduë; et là, ayant considéré d'où pouvoit sortir cette voix, il fit lever une tombe, et trouva dessouz un petit novice auquel on faisoit jouër la partie. Il s'informa du fait, et sceut que quelques cordeliers faisoient ceste meschanceté parceque le deffunt qui estoit inhumé en ce lieu, pendant sa vie monstroit une très grande devotion vers le convent, et avoit tousjours promis d'y donner tous ses biens quand il mourroit, et que neantmoins, par son testament, il n'avoit donné au convent que dix ducats.

Une autre fois, traictant des actions du feu pape Clément VIII et de ceux qu'il avoit faits grands, il dit qu'il avoit eu l'honneur d'avoir esté son nonce à Pragues vers l'empereur, et que, outre sa pension, il avoit pour la dignité de sa charge et advancement des affaires du Sainct-Siége apostolique fait depense de quinze mille escus, dont il n'avoit point esté recompensé, et que ce service, au jugement de l'archevesque de Bary et autres grands hommes d'Estat (qui pourtant le disoient pour l'obliger), estoit digne d'un chappeau de cardinal au lieu de celuy d'un évesque[90].

Bertoloni, mangeant avec luy, le considerant d'assez près, pensa qu'il l'avoit veu quelque autrefois, et luy dit confidemment: Seigneur illustrissime, me semble avoir eu l'honneur de vous avoir veu en quelque lieu. Fava, prenant la parole et le prevenant subtilement, respondit: Me souvient aussi de vous avoir veu, et je vous diray où: Ce fut, si je ne me trompe, chez monsieur le marquis de Palavisine, en sa maison, sur la rivière de Salo, un jour que nous allasmes pescher des carpillons, et qu'il y avoit avec nous une petite damoiselle sienne parente extremement belle et jolie. Soit par rencontre ou par quelque cognoissance occulte qu'eust eu Fava de ce qu'il disoit, il estoit vray que Bertoloni avoit esté en la maison du marquis de Palavisine, et que ce qu'il contoit s'y estoit passé; mais il n'estoit pas vrai que Fava y eust esté, et toutefois il conta si particulièrement et accortement cette entreveuë supposée, que Bertoloni se persuada lors qu'il estoit vray, et fut contraint de dire: Oüy, c'est là où j'ay eu l'honneur d'avoir veu vostre seigneurie illustrissime.

Tel fut l'entretien et le deportement de Fava pendant les six jours qu'il demeura à Venise au logis de Bertoloni. De deduire les autres particularitez qui firent remarquer son jugement, son esprit et son experience, il seroit trop long: suffit de dire que pendant ce temps on le creut universel, non seulement ès sciences humaines et divines, mais aussi en la cognoissance de toutes les affaires et secrets du monde; ce qui faisoit que Bertoloni l'honoroit et affectionnoit d'autant plus qu'il voyoit que son merite correspondoit à sa qualité; et toutefois, quand il fut question bailler à Fava les seguins, diamans, perles et chesnes d'or, Bertoloni, homme fort advisé, et principalement en ce qui regarde la marchandise et la banque, ayant esté nourry vingt ou trente ans parmy les marchands banquiers de Venise, et experimenté au faict de Realte, voyant que la lettre de creance de l'evesque de Concordia portoit seulement qu'il se fist payer du contenu en la lettre de change qui appartenoit au prélat qui en estoit le porteur, et ne portoit pas expressément: Baillez-luy le contenu en la lettre quand vous l'aurez receu, il douta et escrivit à l'evesque de Concordia pour sçavoir s'il bailleroit au porteur de la lettre de change, et afin de ne faire rien qu'asseurément et bien à propos.

Cependant, Fava, qui voyoit que son fait s'advançoit, et qui se souvint qu'un jour, sur l'asseurance que l'evesque de Concordia luy avoit donné de la fidelité et preud'hommie de dom Martino, il le luy avoit demandé pour luy faire compagnie quand il partiroit de Padouë, le dix-neufiesme jour d'aoust il escrivit à l'evesque de Concordia qu'avec beaucoup de contentement il avoit fait l'achapt des diamans, perles et chesnes d'or, et qu'il esperoit partir de Venise le lendemain de bon matin, accompagné du sieur Antonio Bertoloni, et arriver à Padouë avant le disner, et, parce qu'il desiroit faire peu de demeure, et autant seulement qu'il en seroit de besoin pour faire ses complimens vers luy et s'acquitter de son devoir, il le prioit de faire entendre à dom Martino qu'il se tint prest pour aller avec luy et partir aussi tost qu'il seroit arrivé à Padouë. Souscrit sa lettre Carlo Pirotto, evesque de Venafry, lequel nom de Carlo Pirotto n'est pas le nom de l'evesque de Venafry, mais un nom inventé par Fava, ne le sçachant pas.

En ce temps, Bertoloni reçoit responce de l'evesque de Concordia qu'il ne fist aucune difficulté de bailler le tout à celuy qui luy avoit porté la lettre de change. Conformement à cette responce, le vingtiesme d'aoust, Bertoloni baille et met entre mains à Fava les seguins, diamans, perles et chesnes d'or contenus en la lettre de change dont Fava lui fit quittence traduitte en ces termes: J'ay receu, moy Carlo Pirotto, evesque de Venafry, de magnifique Antonio Bertoloni, trois mil ducats de six livres quatre sols chacun ducat en seguins, et plus j'ay receu six mil trois cens cinquante-six ducats et douze gros en bagues et joyaux, sçavoir: perles, diamans et chesnes d'or, lesquels deniers, bagues et joyaux il m'a comptez et baillez au nom et de l'ordonnance de monsieur l'illustrissime et reverendissime monsieur Mathieu Sanudo, evesque de Concordia. Le tout vaut neuf mil trois cens cinquante-six ducats et douze gros: je dis 9356 duc. 12 gr., et ne sert la presente quittence que pour une seule, avec une autre semblable que j'ay faite sur le livre de quittences dudit sieur Bertoloni. Je susdit, Carlo Pirotto, evesque de Venafry, ay escrit de ma propre main et afferme ce que dessus.

Fava remercie Bertoloni des bons offices et services qu'il avoit receuz de luy, le rembourse de soixante et dix ducats payez aux courratiers[91] pour l'achapt des diamans, perles et chesnes d'or, et de quelques valises et autres petites commoditez que Bertoloni avoit achetées pour luy; et, outre ce, presente à Bertoloni (comme aussi Angelo Bossa l'offrit) la provision d'avoir traité le negoce et acheté les diamans, perles et chesnes d'or, qui montoit environ à deux cens ducats; et encore le voulut gratiffier et recompenser de sa bonne reception et courtoisie; mais Bertoloni, en faveur de la recommendation faite par l'evesque de Concordia, et pensant obliger l'evesque de Venafry, traita noblement et en marchand venitien, et ne voulut ny gratification ny payement de la provision qui luy estoit offerte et legitimement deüe.

Avant que de partir de Venise, Fava voulut avoir de quoy faire les fraiz de son voyage. Il y avoit trois ou quatre jours qu'il avoit remarqué qu'au cabinet où il couchoit, Bertoloni tenoit de l'argent en un coffre. Il crocheta la serrure, ouvrit le coffre, prit dedans quatre cens escus en or, et puis le referma de sorte qu'on ne pouvoit recognoistre qu'il eust esté ouvert.

Ainsi, Fava, suivi de son beau-frère Giovan Pietro Oliva, et accompagné de Bertoloni, part de Venise pour retourner à Padouë vers l'evesque de Concordia. Fava depuis a dit qu'il pria Bertoloni de l'assister encore à ce voyage et au remerciement qu'il vouloit faire à l'evesque de Concordia, et Bertoloni, au contraire, qu'il n'en fut point prié, mais que, voyant que l'affaire estoit d'importance et qu'il ne cognoissoit l'homme que par une lettre de creance, il ne désira point le laisser qu'il n'eust parlé à l'evesque de Concordia. Quoy qu'il en soit, ils partirent de Venise et furent ensemble à Padouë au logis de l'evesque de Concordia.

En ce voyage, Fava, considerant les belles maisons des gentilshommes venitiens qui sont situées sur l'une et l'autre rive de la rivière de Brenta, remarquoit les graces et les deffauts de leurs edifices, et discouroit comme architecte de toutes les singularitez de chacun bastiment. C'estoit au mois d'aoust, que la chaleur est extreme en Italie: Fava, voyant que Bertoloni estoit un peu incommodé de son manteau, qui estoit de damas doublé de taffetas (et qui peut-estre s'en vouloit accommoder), commanda à Giovan Pietro Oliva, son beau-frère, qu'il le prist et le serrast en une valise jusques à ce qu'ils fussent arrivez à Padoüe.

Arrivez qu'ils furent à Padoüe, Fava tesmoigne à l'evesque de Concordia comme l'affaire s'estoit passée selon son desir, se loüe de l'honnesteté et preud'hommie de Bertoloni, du contentement et de la satisfaction qu'il avoit receüe de lui; rend graces à l'evesque de Concordia du bien fait et de la courtoisie dont il avoit usé en son endroit, et promet de s'en revenger par tous les bons services qu'il luy pourroit rendre. L'evesque de Concordia le voulut retenir à disner, mais il s'en excusa sur ce qu'il dit qu'il estoit pressé de partir pour aller à Turin trouver le marquis d'Est, afin de donner ordre à ses affaires, et qu'il boiroit une fois seulement en passant par l'hostellerie où il estoit logé; demande dom Martino, que l'evesque de Concordia et Bertoloni ne trouvèrent pas bon de luy bailler pour compagnie, de crainte que, s'il luy mesadvenoit par le chemin, il n'eust quelque soupçon de dom Martino, et luy dirent qu'il n'estoit pas au logis. Ainsi congedié, il part de Padoüe accompagné de Giovan Pietro Oliva, et fut si hasté qu'il ne se souvint pas et n'eut point le temps, ou ne le voulut pas prendre, de rendre le manteau de Bertoloni, qui depuis l'a retrouvé et repris en ceste ville de Paris, en la maison où a logé Fava[92].

Bertoloni retourne à Venise, en sa maison, et, par occasion, recompte l'argent qu'il avoit au cabinet où avoit couché Fava, et trouve faute de quatre cens escus en or. Cela le fit entrer en quelque scrupule, et toutes fois, parce que c'estoit un evesque, il ne l'en osa soupçonner. Sept ou huit jours après son retour, il se fait payer par Angelo Bossa des neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze gros contenus en la lettre de change, qu'il avoit advancez et acquitez pour luy. Le lendemain de ce payement vient un courrier exprès de Naples, envoyé par Alexandre Bossa, qui apporte nouvelles que Alexandre Bossa n'avoit baillé aucune lettre de change au sieur marquis de Sainte-Arme, et ne sçavoit que c'estoit de cet affaire. Aussitost Angelo Bossa fait informer à Venise contre Carlo Pirotte, soy-disant evesque de Venafry, obtient decret des sieurs juges de la nuit. L'evesque de Concordia, Bertoloni, Bossa, Bordenali, chacun est en campagne pour trouver Fava et sçavoir quel chemin il a pris. Dom Martino monte à cheval, et le va chercher en Flandre, où il avoit entendu qu'il devoit aller; mais en vain toutes ces recherches. Ce que l'on peut faire fut d'envoyer par les provinces d'Italie, et hors l'Italie mesme, des memoires contenans le nombre, la qualité, la facture, le prix et le poids des diamans, perles et chesnes d'or qui avoient esté vollez, le bois et la façon des boëttes dans lesquelles estoient les diamans attachez sur cire rouge, avec designation des estoiles, chiffres, lettres et autres remarques qui estoient sur icelles, afin que, si quelqu'un les exposoit en vente l'on s'en saisist; et, par ce memoire, on promettoit de donner un quart de ce qui seroit recouvré à ceux qui le descouvriroient. Un de ces memoires est envoyé au sieur Lumagnes, marchand banquier en ceste ville de Paris, qui en fait faire des coppies et les baille à quelques orfèvres.

Quant à Fava, au lieu de prendre le chemin de Turin, il estoit retourné à Castelarca, en sa maison, et là donne à entendre à sa femme que ses affaires estoient faites, qu'il avoit receu plusieurs deniers de ses debiteurs, que le temps estoit venu qu'il falloit aller en France pour y faire fortune, la fait resoudre à faire le voyage, et, sur ceste resolution, prend ses seguins, diamans, perles et chesnes d'or, et avec sa femme, ses trois enfans, Octavio Oliva et Giovan Pietro Oliva, frères de sa femme, part de Castelarca. Sur la rive du Po, à quelque neuf ou dix lieües de Plaisence, Octavio Oliva, qui n'avoit point dessein de venir en France, mais seulement qui estoit sorti de Castelarca avec Fava pour le conduire quelques journées, le laisse et va chercher païs et adventure avec trois cens ducats que luy donna Fava. Fava, sa femme, ses enfans, et Giovan Pietro Oliva, son beau-frère, tirent païs, repassent par Venise, traversent les Suisses, joignent la France, et arrivent à Paris au mois de novembre, et se logent en chambre garnie, au logis d'une dame Gobine, près la place Maubert[93].

Lorsque Fava se voit à Paris, en repos, avec sa famille, incogneu et esloigné de trois à quatre cens lieuës des lieux où il avoit fait ses faulsetez et tromperies, il creut que sa barque estoit à port, et qu'il estoit à couvert et hors des risques et nauffrages qu'il avoit courus; il pença desormais d'establir et d'arrester sa fortune, non pas à Paris, où il doutoit toujours quelque mauvaise rencontre, à cause de la grande frequence des peuples qui journellement y abordent, mais en quelque ville d'Anjou ou de Poitou[94], où il desseignoit sa retraite et son habitation, après avoir fait argent à Paris de ses diamans, perles et chesnes d'or; et, suivant ce dessein, il escrivit à un sien confident nommé Francesco Corsina, Italien, apothicaire, tenant lors sa boutique en tiers ou à moitié en Flandre, en la ville de Bruxelles, et luy manda que, s'il vouloit venir à Paris, il avoit bonne somme de deniers dont ils s'accommoderoient ensemble, et leveroient une bonne boutique d'apothicairerie, où ils exerceroient la medecine, travaillant l'un et l'autre de leur art, et partageroient par moitié les proffits qui en proviendroient.

Pendant que Fava attendoit des nouvelles de Corsina, il tasche à faire la vente de ses diamans, et, pour cet effet, le samedy douziesme janvier mil six cens huict va sur le Pont-au-Change, où, après avoir quelque temps consideré l'air des marchands et des boutiques où il pouvoit plus à propos faire sa vente et moins estre descouvert, il s'adressa à un orfèvre nommé Bourgoing, tenant une petite boutique contre l'eglise S.-Leufroy[95], lui faisant entendre au mieux qu'il peut, moitié italien, moitié françois, qu'il cherchoit un courratier pour luy faire vendre une quantité de diamans qu'il avoit. Sur les offres que luy fit Bourgoing de luy servir lui-mesme de courratier et luy faire vendre ses diamans, il en monstra quatre petites boëttes et les luy laissa, ayant pris recepissé de luy, et dit qu'il retourneroit dans quatre heures pour sçavoir s'il avoit trouvé marchand.

En ces quatre heures, Bourgoing cherche marchand et fait la monstre des quatre boëttes de diamans. Un lapidaire nommé Maurice et le sieur Paris Turquet, marchand joallier, qui avoient veu le memoire envoyé de Venise, se rencontrent à ceste monstre, et, ayant jugé aux remarques des boëttes que c'estoient les diamans recommandez et contenus en ce memoire, ils en confèrent avec Bourgoing, et s'associent, eux trois, au quart promis par le memoire à ceux qui recouvreroient les marchandises perduës, et aussi tost donnent advis de cet affaire à maistre Denis de Quiquebeuf[96], lieutenant en la grande prevosté de la connestablie de France.

Le sieur de Quiquebeuf se tient prest à l'heure que Fava devoit retourner pour sçavoir des nouvelles de ces diamans, prend une robbe de chambre, feint d'estre marchand et de vouloir acheter les diamans de Fava, mais qu'il en avoit affaire de plus grande quantité. Cela occasionna Fava d'en monstrer encore dix autres boëttes, lesquelles, comme les quatre premières, furent recogneuës par Turquet et Maurice estre celles designées au memoire envoyé de Venise. Comme Fava consideroit les actions de ces marchands, qui regardoient la forme des boëttes, les lettres et chiffres marquez dessus, il commença d'entrer en cervelle et d'avoir peur, et pour eschiver son malheur, feignit d'avoir une assignation fort pressée, necessaire et importante, avec un homme qui l'attendoit au logis, où il vouloit aller, et promettoit de retourner incontinent, et cependant qu'il laisseroit ses diamans pour estre veus. Le sieur de Quiquebeuf lors luy declara sa qualité, se saisit de luy, et luy dit qu'il estoit adverti qu'il avoit encore d'autres diamans, perles et chesnes d'or, qu'il falloit promptement trouver. Fava recogneut qu'il avoit encore dix boëttes de diamans, des perles et chesnes d'or en son logis, mais qu'il les avoit bien achetées et estoit homme d'honneur et bon marchand; et sur cette recognoissance le sieur de Quiquebeuf, accompagné de Bourgoing et de ses archers, se transporta à la chambre de Fava, où il trouva les dix autres boëttes de diamans, les perles et les chesnes d'or, et tout le contenu au memoire envoyé de Venise, hormis une perle et un petit diamant de deux ducats et demy, qui avoient esté perdus en ouvrant et maniant les boëttes, et outre quelque huit cens seguins d'or; dresse son procez-verbal et fait faire inventaire, prisée et estimation des diamans, perles et chesnes d'or, par les marchands Turquet, Bourgoing et Maurice.

Quand Fava veit les formes dont on usoit pour faire l'inventaire, prisée et estimation des diamans, perles et chesnes d'or, il dit qu'il ne s'affligeoit pas de l'accident qui lui estoit advenu, puisque son bien et sa personne estoient entre les mains de la justice, où ceux qui ne sont point coupables ne doivent rien craindre; mais qu'un doute le marteloit, qui estoit de sçavoir si, ayant acheté de bonne foi ces diamans, perles et chesnes d'or, de gens qui les eussent mal pris, ils seroient perdus pour luy, estant revendiquez par celuy auquel le larcin en auroit esté fait.

Le mesme jour de la capture, le sieur de Quiquebœuf procedde à l'interrogatoire de Fava, et, d'autant qu'il n'avoit pas l'intelligence de la langue italienne, il manda et pria maistre Nicolas Fardoïl, advocat en Parlement, versé en ceste langue, pour l'assister en l'instruction de cet affaire. Fava est interrogé, se dit avoir nom Francesco Fava, natif de Capriola, sur les confins de la Ligurie, docteur en medecine, agé de quarante-cinq à quarante-six ans, et respond que, bien que sa profession principale fust la medecine, que toutefois il avoit accoustumé de traffiquer de pierreries, et qu'il avoit acheté les diamans, perles et chesnes d'or qui luy avoient esté trouvées, en la ville de Plaisence, de trois hommes, l'un qu'il cognoissoit, les deux autres à luy incogneus, pour le pris et somme de cinq mille cent cinquante ducats qu'il avoit receus de ses debiteurs, et qu'il avoit fait l'achapt à dessein de venir en France faire marchandise et traffiquer de ces pierreries.

Il estoit minuict: l'interrogatoire est continué au jour suivant, et, ce soir mesme, Giovan Pietro Oliva se sauve, et depuis n'a point esté veu.

Le dimanche, treizieme janvier, continuant l'interrogatoire, Fava se jette à genoux et prie la justice de lui faire misericorde, declare que ce qu'il avoit respondu le jour precedent estoit faux, que c'estoit luy qui avoit fait le vol, et conte l'histoire telle qu'elle a cy-devant esté recitée. Sur ceste confession, Fava est envoyé prisonnier au For-l'Evesque.

Le lendemain de son emprisonnement, Fava, voyant (ainsi que depuis il a respondu par son interrogatoire) que son crime estoit descouvert et qu'il ne pouvoit plus paroistre au monde l'honneur sur le front et sans honte et vergogne, delibera de se faire mourir; et de fait, s'estant couvert de ses habits et enveloppé de son manteau, afin de se tenir le plus chaudement qu'il pourroit, avec un canif qu'il avoit pris à cet effet lors de son interrogatoire, et caché entre son bras et sa chemise, il se couppa en cinq endroits des deux bras les veines basilique, cephalique et mediane, par lesquelles il perdit quelque trois livres de sang, le surplus ayant esté retenu par l'extrême froid qu'il faisoit alors[97]. Fava, voyant que le sang ne pouvoit plus sortir, qu'en se seignant il avoit espointé son canif, et que d'ailleurs il n'avoit plus la force de lever son bras pour achever de se donner la mort, appella le geolier pour le secourir. Il fut promptement secouru et pensé de ses playes, en telle façon que depuis il s'en portoit bien.

On escrit à Venise de la capture de Fava, et cependant monsieur Morel, grand prevost de la connestablie, assisté de maistre Nicolas Fardoïl, instruit et fait le procez à Fava.

Il est interrogé: on lui demande pourquoy il avoit requis l'evesque de Concordia de luy bailler dom Martino pour l'assister au voyage qu'il disoit aller faire à Turin; il respond qu'il l'avoit demandé pour donner plus de couleur à sa fourbe, et que, si dom Martino fust venu avec luy, il eust bien trouvé moyen de s'en defaire par les chemins et de le r'envoyer à Padoüe.

On luy demande comment il estoit repassé par la ville de Venise pour venir en France, veu que c'estoit le lieu où il avoit fait le vol; il respond qu'exprès il avoit repassé par Venise, jugeant, s'il estoit poursuivi, que l'on estimeroit plus tost qu'il eust pris tout autre chemin que celuy de Venise.

On luy demande si sa femme ne sçait pas cet affaire et s'il luy en a pas communiqué; il respond que ce n'estoit pas affaire à communiquer à une femme, et principalement à la sienne, qui est une femme simple, innocente, et qui, selon la coustume d'Italie, où les femmes mariées sont plus servantes que maistresses, a creu, obeï et suivi son mary en ce qu'il luy a commandé et partout où il a voulu.

La femme, pareillement, est interrogée et confrontée à son mary. A ceste confrontation, Fava, voyant que d'abord la douleur et le ressentiment de son infortune saisissoit tellement sa femme qu'elle pendoit à son col et ne luy pouvoit parler, il luy dit avec intervalle de temps: Femme, femme, femme, ou je vivray, ou je mourray. Si je vis, tu possederas tousjours ce que tu aymes; si je meurs, tu perdras la cause de ton ennuy.

Reprochant un tesmoin, après qu'il eut fait son reproche, il adjousta qu'outre ce qu'il avoit dit, comme medecin et physionomiste[98] il recognoissoit à l'inspection de sa face qu'il estoit traistre, non pas qu'il voulust induire que necessairement il le fust, mais que, naturellement et par inclination, il l'estoit, et pourtant qu'il ne vouloit pas croire à sa depposition.

A la representation qui luy fut faite des diamans, perles et chesnes d'or, pour les recognoistre, considerant qu'il avoit esté si mal advisé que de porter vendre les diamans dans les boëttes mesmes esquelles les marchands venitiens les avoient mis sur cire rouge, marquées de lettres, chiffres et estoiles, il accusa stupidité, et puis, l'excusant, dit que tous hommes estoient hommes, sujets à faillir, et que Gallien disoit que le meilleur medecin estoit celuy qui faisoit le moins de fautes.

Sur ce que particulierement on lui remonstra que seul il n'avoit peu faire toutes ces faulses lettres, et qu'il falloit qu'il se fust servi d'un tiers, d'autant que quand il avoit escrit en evesque et en marquis, ses lettres estoient toutes illustres, reverendes et ceremonieuses; et, quand il avoit escrit en marchand, ses paroles n'estoient que termes et pratiques de marchand; d'ailleurs, qu'il avoit falsiffié plusieurs sortes d'escriture et cacheté ses lettres du cachet d'Alexandre Bossa, il respondit qu'il ne s'estoit servi que de lui seul, et que, bien qu'il ne fust evesque, marquis ny marchand, neantmoins il n'ignoroit pas les tiltres, honneurs et creances qui leur appartiennent, et dont ordinairement ils usent en leurs missives; quant à l'imitation de l'escriture, que sa trop grande science avoit esté la cause de son mal, y estant tellement expert et subtil, qu'en une heure il pouvoit contrefaire cinquante sortes d'escritures, de telle façon qu'il seroit impossible de recognoistre les originaux d'avec les copies; et, pour les cachets, que, en ayant un de cire pour patron, il en pouvoit aussi bien et aussi promptement faire que les graveurs et maistres du mestier.

Pendant que le procez s'instruisoit, sur le commencement du mois de fevrier, Francesco Corsina, auquel Fava avoit escrit, arrivé à Paris, est adverti de la prison de Fava, le va voir, et communique avec luy des remèdes et moyens de son salut, luy promet toute sorte d'assistance. Fava, pour lors, ne le pria d'autre chose sinon qu'il pratiquast quelque accez et cognoissance en la maison de M. l'ambassadeur de Venise, par le moyen de laquelle il fust informé chasque jour de ce qui se passeroit en son affaire, et particulièrement des nouvelles que l'on auroit de Venise. Corsina fait en sorte qu'il sçait ce qui se faisoit et proposoit contre Fava, et journellement luy en donne advis.

Le lundy vingt-cinquiesme fevrier, le courrier de Venise estant arrivé, Corsina en advertit Fava, et luy dit que Antonio Bertoloni venoit ce mesme jour pour luy faire son procez, et devoit arriver le soir; qu'il estoit temps de prendre garde à ses affaires et de tascher à se sauver. Fava, se servant de la bonne volonté de Corsina et des offres qu'il luy faisoit de l'aider à quelque prix que ce fust, luy fait ouverture d'un moyen dont il s'estoit advisé pour sortir des prisons, qui estoit d'entrer en la chambre du geolier, qu'il pouvoit ouvrir avec un crochet, ayant observé que la servante tournoit fort peu la clef pour ouvrir la porte, passer par une des fenestres de la chambre, descendre en la court des prisons, et se sauver par dessus la muraille qui regarde sur le quay de la Megisserie[99]; à ceste fin luy donne ordre de luy faire faire une corde pleine de nœuds de certaine longueur, et une eschelle de cordes de longueur competente avec deux cordes aux deux bouts, au bout de l'une des quelles il y eust un morceau de plomb pour pouvoir plus aisement jetter par dessus la muraille de la prison, et que le lendemain au soir, à six heures sonnantes au Palais (qui est l'heure que les prisonniers sont retirez et qu'il n'y a personne en la cour), il luy jettast l'eschelle par dessus la muraille de sa prison, vis-à-vis du puids qui est en la cour, et luy promist qu'estant hors des prisons, ils retourneroient ensemble en Italie, et qu'il luy donneroit cent escus, avec lesquels il en mettroit encore autres cent, dont ils leveroient une boutique, et exerceroient ensemble la medecine.

Corsina fait faire la corde et l'eschelle, envoye la corde à Fava le lendemain, qui estoit le vingt-sixiesme fevrier; et, quant à l'eschelle, luy manda qu'elle n'estoit pas encore achevée, mais que sans faute le jour suivant, vingt-septiesme fevrier, elle seroit faite, et ne manqueroit pas de la jetter à l'heure ordonnée. Fava prend la corde, la met en la poche de ses callessons, et sur le soir la cache souz un buffet en la salle commune des prisonniers.

Le vingt-septiesme fevrier, sur les six heures du soir, Fava envoye querir du vin par un valet qui ordinairement sert les prisonniers, et à l'heure mesme sort de sa chambre, va à la chambre du geolier, qu'il ouvre avec un clou chrochué à cet effet, qu'il avoit arraché d'une des fenestres des prisons, entre dans le cabinet de la chambre, à la serrure duquel il trouva la clef, despoüille sa robbe, son pourpoint, ses souliers et son chappeau, attache sa corde à un des verroüils de la porte du cabinet, passe par la fenestre, où n'y avoit point de barreaux, et par le moyen de ceste corde descend en la court des prisons, cherche le plomb et la corde de l'eschelle que Corsina luy avoit jettée. Il faisoit lors grande nuict et grande pluye; d'ailleurs, la corde n'avoit pas esté bien jettée à l'endroit du puids comme il avoit esté ordonné: cela fit que Fava fut un temps sans trouver la corde de l'eschelle, et pensoit mesme qu'elle n'eust pas encore esté jettée; enfin, l'ayant trouvée, il tire l'eschelle en dedans la court jusques à l'arrest, et attacha le bout de la corde que l'on luy avoit jettée à la potence du puids, afin que, comme en montant l'eschelle seroit arrestée par une des cordes que Corsina avoit attachée à une pierre de taille du costé de la rüe, en descendant elle fust aussi retenüe par l'autre corde qu'il avoit liée à la potence du puids du costé de la prison; monte à l'eschelle, et estant au dernier eschelon ne peut atteindre jusques au haut de la muraille. Lors il descend et dit à Corsina (au travers d'une porte des prisons qui est en ceste muraille) qu'il avoit tenu la corde trop longue, et qu'il la retirast de deux ou trois eschelons, ce que fit Corsina. Mais, sur ces entre-faites, le vallet retourne du vin, ne trouve point le prisonnier en sa chambre, advertit le geolier et ses serviteurs, qui cherchent de tous costez, voyent la chambre du geolier ouverte, les habits de Fava, la corde qui pendoit par la fenestre du cabinet en la court, descendent à la court, et trouvent Fava sur le point de remonter à l'eschelle et se sauver, l'arrestent et le r'enferment, vont voir sur le quay, à l'endroit des prisons, qui y estoit, r'encontrent un jeune homme, l'espée à la main, qui s'enfuit aussi tost. Ils retournent aux prisons, et payent le pauvre prisonnier de leurs peines. Les geoliers sont oüis sur ce bris de prisons, Fava interrogé; on luy represente la corde et l'eschelle qu'il recognoist, et respond du fait comme il a esté cy devant deduit; et toutes fois il dit qu'il ne sçait pas si ce fust Corsina qui luy jetta l'eschelle ou son serviteur, d'autant qu'il ne le veid et ne l'entendit pas parler. Mais il y a quelque apparence que tout ce qu'il a dit de Corsina ne soit qu'une invention et un pretexte pour favoriser et couvrir Giovan Pietro Oliva, son beau frère, ou quelque autre, du ministère et de l'entremise duquel il s'est servi depuis sa prison.

Antonio Bertoloni estoit arrivé à Paris avec lettre de faveur de la republique, avoit salué monsieur l'ambassadeur de Venise, avoit esté presenté au roi par monsieur de Fresne, et sa Majesté luy avoit fait cet honneur que d'entendre entièrement sa plainte, et commander à monsieur le chancelier de luy faire justice, ce que monsieur le chancelier a si religieusement et si soigneusement observé, que tousjours il a eu l'œil à cet affaire, et a voulu estre adverti chaque jour par monsieur le grand prevost de la connestablie de ce qui se passoit au procez. Pour l'expedition de cet affaire, Bertoloni avoit apporté procuration speciale d'Angelo Bossa, partie civile contre Fava, coppie collationnée de l'information et decret emané des sieurs juges de la nuit à Venise, la lettre escrite à Venise et envoyée par Fava à l'evesque de Concordia, et la quittance des neuf mil trois cens cinquante six ducats douze gros contenus en la lettre de change. Sur ces pièces, le procez est instruit, Angelo Bossa receu partie, Bertoloni oüy en tesmoignage contre Fava, Fava interrogé sur sa depposition, qu'il recognoist veritable; la lettre et la quittance à luy representées et par luy recogneües, les recollemens et confrontations faites.

Depuis l'arrivée de Bertoloni, Fava, voyant que sa fuitte avoit manqué, ayant tousjours la presence de Bertoloni devant les yeux, et sçachant de jour à autre toutes les poursuittes que Angelo Bossa, sa partie, faisoit à l'encontre de luy, se desespera du tout, et de là en avant (sans pourtant en monstrer des signes exterieurs) ne chercha plus que les moyens de mourir, et mesme un jour se porta à une estrange et cruelle deliberation d'empoisonner luy, sa femme et ses enfans.

Le quatriesme jour de mars, il pria le geolier de luy faire venir un barbier pour luy coupper le poil. Après que son poil fut couppé, il donna de l'argent au barbier et le pria de luy acheter et apporter demie once d'antimoine[100] preparé, des fueilles de roses, des raisins de Corinthe et du sucre, dont il disoit, avec des blancs d'œufs, vouloir faire un onguent pour une inflammation qu'il avoit ès yeux. Le barbier achepta ces drogues; mais, d'autant que l'antimoine est poison, il en advertit le geolier, en la presence duquel il les bailla à Fava, auquel à l'instant elles furent saisies et ostées. Interrogé sur ce, il recognut qu'il avoit donné charge et argent au barbier pour achetter ces drogues comme medicinales à sa douleur, et que, bien que l'antimoine fust poison, toutefois, temperé et meslé avec sucre, raisins de Corinthe, fueilles de roses et blancs d'œufs, il estoit fort salutaire au mal des yeux, et que tant s'en faut qu'il eust eu volonté de se mefaire depuis qu'il avoit attenté à sa vie en s'ouvrant les veines, qu'au contraire, ayant esté malade et presque tousjours indisposé, il avoit usé de remèdes et de regimes, et apporté toute la peine et le soin qu'il avoit peu pour la conservation de sa santé, et de ce appelloit en tesmoignage tous les prisonniers de sa chambre.

Quelque temps après, Fava fut encore malade, et se mit au lict, où tousjours depuis il a demeuré, et en ses maladies avoit ordinairement de grandes convulsions et des vomissemens, ce qui fait presumer (et par la suitte mesme de ceste histoire) qu'il avoit envoyé querir l'antimoine preparé pour s'empoisonner, et que ses vomissemens estoient le rejet du venin qu'il avoit pris.

Il apprehendoit la condamnation aux gallères, et prioit la justice que, si, par les loix de France, son crime estoit punissable de ceste peine, que plustost on le fist mourir, attendu qu'il avoit un catarre ordinaire et une grande indisposition d'estomac, et mesme qu'il estoit mal propre et inhabile à la rame, à cause des playes qu'il s'estoit faites ès deux bras. Il recommendoit souvent sa femme et ses enfans à la justice.

Est à remarquer que Fava avoit esté soupçonné de plusieurs autres faulsetez faites à Naples, Venise, Milan et Gennes, et fut interrogé sur memoires baillez à cet effet; toutefois il desnia tout, et dit que l'Italie ne manquoit pas de gens d'esprit, et que quand un arbre penchoit chacun s'appuyoit contre. Hors l'interrogatoire, et particulièrement, il recogneut à Bertoloni le vol des quatre cens escus en or qu'il avoit pris en son cabinet, mais le prioit de n'en rien dire, afin de ne point aggraver son crime.

Toutes les choses s'estant ainsi passées, le procez mis en estat, veu par maistre Pierre Forestier, procureur du roy en la grande prevosté de la connestablie, conclusions par luy baillées, le procez distribué à maistre Roland Bignon, advocat en Parlement, pour en faire son rapport, enfin, le samedy vingt-deuxiesme mars, il est mis sur le bureau de la connestablie et mareschaussée, où seoient pour juges messieurs les grand prevost et lieutenant de la connestablie et mareschaussée, messieurs du Hamel, Dogier, Loisel, le Masson, Leschassiers, de Brienne, Mornac, Bignon, rapporteur; Desnoyers et Fardoil, advocats en Parlement. Le procez rapporté et les pièces veuës, le jugement, à cause de l'heure, remis au lundy.

Fava, ayant eu l'advertissement que l'on le jugeoit, se resolut de prevenir la honte de son supplice par un courage malheureux; et, d'autant qu'auparavant il avoit trois ou quatre fois manqué à sa mort, le froid ayant retenu son sang dans ses veines, l'antimoine luy ayant esté osté, le poison qu'il avoit pris sorty de son corps sans luy nuire, il s'advisa de faire en sorte qu'il n'y fallust plus retourner. Sa femme l'estant venu voir le samedy mesme, il luy fit entendre qu'il desiroit manger d'une certaine paste à l'italienne, qu'autrefois elle luy avoit desjà faite, et luy commanda, quand elle seroit de retour en sa chambre, de faire de ceste paste et la luy apporter. Suivant ce commandement, le lendemain, qui estoit le dimanche vingt-troisiesme de mars, la femme de Fava luy envoye par son fils aisné la paste qu'elle avoit faite. Fava, ayant receu ceste paste, en rompt un morceau et met dedans quantité d'arsenic qu'il avoit eu (on n'a peu sçavoir comment par l'information qui en a esté faite[101]), prend le poison et l'avalle. Il prevoyoit sa mort infailliblement, d'autant qu'il avoit pris six fois plus de poison qu'il n'en falloit pour faire mourir un homme; et d'ailleurs il savoit bien qu'il ne vuideroit pas ce poison comme les precedens, l'ayant exprès enfermé en une paste, afin que la paste s'attachast à son estomach et y demeurast pour faire son effet. Sa femme arrive; il se plainct à elle de l'exceds de son mal, dit qu'il va mourir, sans declarer qu'il fust empoisonné, luy dit adieu, donne par diverses fois la benediction à son fils, les renvoye tous deux au logis. Aussitost il demanda un prestre. Un qui estoit prisonnier se presenta, mais il le refusa et en voulut un autre. Pendant que l'on en cherchoit, le poison, qui estoit violent, commence son operation, presse Fava et le travaille extremement. Alors il se fit oster du lict où il estoit couché et mettre sur une paillasse, où il dit qu'il vouloit mourir, et y mourut miserablement peu de temps après, sans que le geolier ny les prisonniers sceussent la cause de sa mort, et eussent le temps et le moyen d'y remedier.

Le lundy matin, vingt-quatriesme mars, les juges, qui estoient assemblez pour le jugement du procez, sont advertis par monsieur le grand prevost de la connestablie de la mort inesperée de Fava. Le corps est ouvert, le poison trouvé dans l'estomach, curateur creé au cadaver, information de la mort, la femme oüie, le procez fait et parfait au cadaver, sentence du mesme jour par laquelle Francesco Fava, accusé, est declaré deüement atteint et conveincu d'avoir mal pris, desrobbé et vollé à Angelo Bossa, par faulsetez et suppositions de nom, qualitez, escritures et cachets, neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze gros, monnoye de Venise, tant en diamans, perles et chesnes d'or, que en deniers comptans en espèce de seguins d'or: ensemble d'avoir attenté à sa propre personne, estant en prison, par incision de ses veines, et finalement, le procez estant sur le bureau, s'estre fait mourir par poison; et pour reparation de ces crimes ordonné que son corps sera traisné, la face contre terre, à la voyrie, par l'executeur de la haute justice, et là pendu par les pieds à une potence qui pour cet effet y sera mise et dressée; tous et un chacun de ses biens declarez acquis et confisquez à qui il appartiendra, sur iceux prealablement pris la somme de neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze gros, monnoye de Venise, et tous les despens, dommages et interests d'Angelo Bossa; et à ceste fin, et sur et tant moins de ceste somme, seront rendus à Angelo Bossa, ou à son procureur, les diamans, perles, chesnes d'or et seguins dont Francesco Fava a esté trouvé saisi; Octavio Oliva, Giovan Pietro Oliva et Francesco Corsina, pris au corps partout où ils seront trouvez et amenez prisonniers au For-l'Evesque, pour leur estre fait et parfait leur procez.

Prononcé et executé à Paris le mesme jour, vingt-quatriesme mars mil six cens huict.

N'a rien esté ordonné sur le quart promis aux marchands qui avoient recouvré les diamans, perles et chesnes d'or, d'autant qu'ils en avoient accordé avec Angelo Bossa pour une somme de six cens escus.


Excuse, lecteur, si ceste histoire n'est traictée si dignement qu'elle merite: ce n'est qu'un extrait de procez, que l'autheur a fait afin de contenter la curiosité de ses amis, luy ayant esté plus facile de leur en donner des coppies imprimées qu'escrites à la main.

Extrait du privilege du Roy.

Par grace et privilége du roy, il est permis à Pierre Pautonnier, libraire et imprimeur en l'Université de Paris, d'imprimer ou faire imprimer un livre intitulé: Histoire des insignes faulsetez et suppositions de Francesco Fava, medecin italien, extraite du procez qui luy a esté fait par monsieur le grand prevost de la connestablie de France; et defences sont faites à tous libraires et imprimeurs, et autres, d'imprimer ou faire imprimer, vendre ne distribuer ledit livre, sans le congé et consentement dudit Pautonnier, et ce jusques au temps et terme de six ans, finis et accomplis, à compter du jour et datte que la première impression sera faite, sur peine de cinq cens escus d'amande et confiscation desdits livres, et de tous despens, dommages et interests. Et outre veut ledit seigneur qu'en mettant au commencement ou à la fin dudit livre un extrait dudit privilége, il soit sans autre forme tenu pour deüement signifié à tous libraires et imprimeurs de ce royaume, ainsi que plus à plain est contenu ès dites lettres. Donné à Paris, le quatriesme jour de may 1608.

Par le roy, en son conseil,
Paulmier.

Histoire veritable et divertissante de la naissance de Mie Margot et de ses aventures jusqu'à present. 1735.

Gr. in-4 de 2 feuillets[102].

Le bruit que fait tous les jours la célèbre Mie Margot est trop universellement repandu, tant dans Paris que dans la province, pour qu'on puisse garder le silence sur la naissance et l'origine de cette héroïne moderne. Son arrivée subite à Paris, annoncée d'abord par la plus épaisse populace, pouvoit faire soupçonner la noblesse de son extraction; mais, tous faits bien examinez, on en a fait une exacte découverte. Cette aimable fille naquit à Amboise au mois de février de l'année 1720, dans les jours les plus licentieux du carnaval. Son père, qu'on appeloit Eustache Dubois, et sa mère, nommée Jacqueline Rognon, ne purent contenir leur joye à la naissance de cet enfant de jubilation. Les songes qu'avoit faits sa mère, et qui avoient servi d'avant-coureurs à cette naissance illustre, les avoient avertis de la haute reputation à laquelle parviendroit leur fille Margot. Sa mère, Jacqueline Rognon, avoit, entr'autres songes, rêvé, quelques jours avant de mettre au monde cette singulière creature, qu'elle accouchoit d'un tambour, et que le bruit eclatant qu'il faisoit frappoit les oreilles de toute la ville. Ce rêve, joint à d'autres de mesme estoffe, engagea son père Eustache à faire tirer son horoscope. A la minute mesme que Margot vit la lumière, le plus fameux sorcier d'Amboise fut mandé. Après avoir fait passer toutes les etoiles par les quatre règles de l'arithmetique, et avoir malicieusement envisagé la gentille Margot, il resta comme en extase, et dit avec un ton de ravissement que cette fille feroit le plaisir du plus grand royaume de l'Europe, et qu'elle passeroit par les mains et par la langue de tout le monde. Comme les oracles sont toujours equivoques[103] ses parens prirent les termes de cette prediction du bon côté.

La petite Margot croissoit de jour en jour, et ses graces se developpoient à vüe d'œil. Il s'agit de vous faire son portrait: c'est l'usage des historiens. Vous n'attendrez pas long-tems, car le voici:

Ses cheveux étoient d'un blond tirant sur le tombac[103], ses yeux assez brillans et d'une fripponnerie à craindre, son nez entre le ziste et le zeste, ses dents inégales, mais d'une olive claire; sa bouche entre ronde et ovale, et son teint d'un blanc qui, joint avec le roux de sa chevelure et de ses sourcils, representoit un satin blanc de lait broché d'or; sa gorge sociable; sa taille etoit haute et menue, et son panier si large, que depuis la ceinture jusqu'à la tête, qu'elle avoit extremement bichonnée, elle ressembloit à un oranger en caisse[104].

Son père, qui n'etoit qu'un simple remouleur de couteaux d'ancienne fabrique, et sa mère, qui n'étoit qu'une tripière en détail, ne lui refusèrent rien de l'education qu'on donne à une fille de son rang. La petite Margot, qui, grace à ses manières affables et prevenantes pour tout le monde, avoit mérité le nom de ma Mie, fit voir une curiosité sans exemple pour les romans, et surtout pour les grandes histoires où il etoit parlé d'enlevement de filles et de femmes. J'oubliois à vous dire qu'on avoit predit à sa mère qu'elle seroit enlevée plus d'une fois en sa vie. Sa mère voulut la stiler dans les fonctions de son negoce; mais ma Mie Margot, qui n'avoit nulle inclination pour la tripe, sortit un jour de la maison paternelle, et arriva à Paris entre chien et loup; elle se logea dans le faubourg Saint-Germain, et, ayant eu l'indiscretion d'y decliner son nom, ce fut à qui publieroit le premier son arrivée. D'abord les ecosseuses de pois ne repetèrent autre chose au coin des ruës; les polissons furent leur echo: bientôt toute la ville en fut imbue.

Le penchant qu'elle avoit à devenir publique, et qui se manifestoit en elle de jour en jour, la porta bien vite à ne plus faire mystère de son séjour à Paris. Elle s'y fit voir, et la foire la vit avec plaisir et avec profit; les preaux retentirent de son nom; Polichinelle la chanta, et les theâtres la celebrèrent en chorus. Un jour qu'elle passoit sur le Pont-Neuf, où une douleur de dents la conduisoit pour se faire voir au gros Thomas[105], après quelques civilités materielles que lui fit ce massif esculape, on fut tout surpris de voir qu'il embrassa delicatement ma Mie Margot, et qu'il l'appella sa chère cousine. La reconnoissance se fit avec de vifs transports de part et d'autre, et la vanité de ma Mie Margot ne fut pas peu flattée de se voir parente de si près d'un homme qui faisoit une si grosse figure sur le Pont-Neuf, et qu'on peut appeler le pendant d'oreille du cheval de bronze.

Comme elle etoit d'une complexion fort amoureuse, l'air du Pont-Neuf fut favorable à ses inclinations; les guinguettes furent honorées de sa presence, et Vaugirard entre autres, comme le lieu le plus voisin du faubourg où elle avoit porté ses premiers pas en arrivant à Paris, disputa l'avantage de la preference aux autres tripots bacchiques. Enfin ma Mie Margot devint aussi publique que l'avoit eté la Tanturlurette, dont elle se trouva être la nièce dans une debauche qu'elles firent ensemble au Gros-Caillou.

On parla de la marier, et plusieurs partis se presentèrent. Ses charmes donnoient dans les yeux les plus en garde contre la beauté; il n'y eut pas un corps de metier dans Paris, un etat libre et mecanique, qui n'attentât sur sa personne; grands et petits, tout la voulut voir, et les vaudevilistes les plus fameux tinrent à honneur de travailler sur ma Mie Margot. Comme son humeur, aussi coquette que volage, l'empêchoit de se fixer en faveur d'aucun de ses soupirans, chacun resolut de l'enlever; elle le sçut et n'en fit que rire. Cependant le bruit en courut, et tout le monde en voulut avoir la gloire; on n'entendit plus que crier à pleine tête, dans tous les carrefours de Paris: La Mie Margot a eté enlevée! Tantôt c'etoit trois pâtissiers ensemble qui avoient fait ce coup, tantôt c'étoient trois rotisseurs, et tantôt c'étoient trois procureurs[106]. Ses ravisseurs etoient toujours au nombre de trois; on sçavoit que le nombre de trois etoit son nombre favori: elle etoit née le trois fevrier, son père demeuroit aux Trois-Andouilles, elle etoit venue au monde avec trois dents, elle avoit trois trous au menton, elle avoit dejà de la gorge à trois ans; sa mère avoit eu trois maris, et le bruit couroit qu'elle avoit eu trois pères; elle avoit trois guinguettes attitrées, sçavoir: Vaugirard, les Porcherons et la Courtille.

Semblable à la belle Helène, fameuse par son enlevement, ma Mie Margot a eu plus d'un Pâris, et a vu répandre du sang pour l'amour de son nom seul. Les femmes de ceux qui l'entretenoient à tour de rolle conçurent contre elle une si grande jalousie, qu'il y eut trois partis formidables qui conjurèrent contre sa vie. Les Dryades des Champs-Elisées, les Nymphes de la Grenouillère[107] et les Pomônes du Pilory, se distinguèrent entre autres par leur animosité; elles obligèrent la pauvre Mie Margot à songer à retourner dans le sein de sa famille, ou à porter la gloire de ses conquêtes dans les pays étrangers. En attendant l'occasion favorable pour disparoître, qui, je crois, grace à l'inconstance du public, ne tardera guères à se presenter, ma Mie Margot a pris le parti de se montrer moins frequemment. En vain ses ravisseurs entreprendroient de la defendre, ils ne pourroient rien contre l'armée femelle qui lui a declaré la guerre.

On apprendra au public le lieu de sa retraite et la suite de ses avantures au moindre changement qui arrivera. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de trouver à la fin de cette histoire la chanson composée, à ce sujet, par le marchand de bouteilles cassées, l'un de ses plus zelés partisans.


Chanson nouvelle sur les aventures de ma Mie Margot, par le Marchand de bouteilles cassées.

Sur l'air courant de Ma mie Margot.

En l'honneur de ma mie Margot,
Badauts, faites merveilles,
Faites chacun un bon écot
Et cassez vos bouteilles;
Les morceaux sont mon lot.
Vive, vive ma mie Margot!
Cassez bien des bouteilles.

Son nom fait grand bruit à Paris
Et nous rompt les oreilles;
De son air chacun est épris.
Où trouver ses pareilles?
Chantez tous à gogo:
Vive, vive ma mie Margot!
Mais cassez des bouteilles.

Un chacun la chante en chorus;
Elle amuse nos veilles;
Les poëtes, par leurs rébus,
Célèbrent ses merveilles.
Chantez tous à gogo:
Vive, vive ma mie Margot!
Mais cassez des bouteilles.

J'ai lu par ordre de M. le lieutenant général de police une Histoire divertissante de ma Mie Margot, dont on peut permettre l'impression.—A Paris, ce 12 octobre 1735.

Paget.

Vu l'approbation, permis d'imprimer, à Paris, ce 12 octobre 1735.

Herault.

De l'imprimerie de Valeyre père, rue de la Huchette.

Le Caquet des Poissonnières[108] sur le departement du roy et de la cour.

Un des jours de cette semaine, comme sur le soir je me pourmenois joyeux pour donner quelque trefve à mes labeurs, et m'esgayer un peu à l'escart, secouant le joug d'une griefve agitation d'esprit et mortelle inquiétude qui me travailloit, j'aperçois une certaine de ma cognoissance, que je ne veux nommer pour l'affection que je luy porte, qui entroit comme transportée de fureur chez un eschevin de ceste ville. Je prends resolution de la suivre, tant pour me divertir que pour sçavoir la cause pour laquelle elle alloit en ce logis. Elle estoit assistée d'une autre jeune femme que je ne cognois pas. Je la suis donc et me glisse derrière la porte subtilement, où je me cache afin d'entendre les discours qu'elles tiendroient, et venir à la cognoissance du motif qui les faisoit acheminer en ce lieu. Je suis esmerveillé que j'entends une grande assemblée de personnes qui n'avoient pas volonté de rire, mais qui estoient merveilleusement affligées; j'ouvrois les oreilles et estois attentif, comme un homme qui a quelque soupçon de sa femme, lequel escoute tousjours attentivement lorsqu'il l'entend parler avec quelqu'un (elle n'estoit certes pas ma femme, ne vous persuadez pas cela). Je demeure quelque temps que je ne pouvois facilement concevoir ce que la compagnie disoit.

Mais enfin j'entens que ceste femme icy (comme je l'entens à sa parole, la frequentant ordinairement) parle en ces termes à une de ses commères, nommée Jeanne Bernet, poissonnière de la place Maubert: Vrayement, ma commère, il semble à vous voir que vous n'estes nullement faschée de l'absence et du departement du roy[109]; au moins vous n'en donnez aucun tesmoignage ny aucune marque evidente. Mais je croy que peut-estre vous portez et couvez dans l'ame la tristesse qui vous gesne, et la douleur qui vous espoinct et bourrelle l'esprit.

Jeanne Bernet. Que profite-il de declarer son mal manifestement, et donner à cognoistre à tous le tourment qui vous accable, veu qu'il n'y a aucun moyen d'y donner remède? Le roy est parti, ma commère: c'en est faict, le coup est donné, voilà Paris encore une fois bien affligé. De retourner en bref, il n'y a pas d'apparence: les affaires que l'on dict qu'il a maintenant sont trop urgentes et de trop grande importance. Nous voicy au comble de nostre malheur.

—Mais, dites-moy, je vous prie, ma commère, quelles affaires a-il pour le présent? Tous les princes s'en vont, chacun fuit hors de Paris; le vieil papelard de Chancelier[110] mesme sortoit mardy par la porte de S.-Anthoine pour trainer sa queüe après le roy[111]. Que diable ne laisse-il vistement sa jaquette? Il ne voit plus pour manier les seaux; il semble qu'il est temps qu'il rende compte[112]: sa conscience est bien chargée. Voilà un estrange cas, que le roy sejourne si peu dans Paris[113].

Jean. B. J'en suis si affligée que je ne sçaurois ouvrir la bouche pour vous dire la raison. N'en sçavez-vous encore rien, pauvre femme? Il s'en va à Fontainebleau[114]. Mais il a une certaine chose qui lui ronge bien la cervelle! Hélas! le pauvre prince est grandement tourmenté, la cour est bien troublée; le père Siguerand ne sçait de quels traicts de rhetorique user pour apporter quelque consolation; le père Binet[115], avec ses brocards et ses railleries, y perdroit ses parolles. Le père Siguerant[116] alloit l'autre jour à S.-Louis pour demander conseil à ceux de sa compagnie; mais un certain frère Frappart, un de ceux qui a soin de faire tourner la broche et qui maintenant dispose des sausses et faict detremper le poisson, a promis de rescrire (à ce que m'a dit un père à calotte de la mesme société) en Espagne, car il est du pays. Le père, qui a l'oreille du roy, pourra appaiser la tourmente.

—Mort de ma vie! falloit-il que cela arrivât? Le roy d'Espagne[117] a-il envoyé quelque ambassadeur? Que n'est-il mort par les chemins, affin que ceste triste nouvelle ne fut parvenuë à l'oreille du roy? On dit que le conseil de France n'est pas beaucoup bon; mais celuy d'Espagne est cent fois pire, puisqu'il a suggeré un acte si estrange au roy. Bon Dieu! que l'Espagnol est mefiant! Il pense aux choses futures; je ne pense pas qu'il se laisse attraper si facilement: il est plus ruzé et plus cauteleux qu'on estime. Le François n'est pas pour estre parangonné[118] à luy. Maudite nation, qui nous a tousjours une inimitié et haine si estrange!

J. B. Voilà une chose estrange, que le roi ne sçauroit estre en repos. Il est tousjours traversé de quelque chose. Est-il possible que messieurs les Rochelois le contraignent encore d'aller vers eux? N'ont-ils pas assez experimenté son bras victorieux[119]?

Une damoiselle des halles, qui etoit plus loing avec l'assemblée de messieurs les gros marchands, s'escarte et s'en vient vers ces femmes icy, et leur tient ces propos: Que dites-vous maintenant, mesdames? Il semble que vous avez l'esprit rompu et agité de quelque chose aussi bien que moy! Voilà donc bien tout perdu! le malheur nous accable bien. Je commençois à gaigner ma pauvre vie, et tout d'un coup j'ai esté mise au blanc[120]. Je croyois avoir amassé une bonne pièce d'argent pour passer l'année à mon aise, moy et mes enfans; mais un meschant prouvoyeur m'a emporté deux cens escus: c'est le prouvoyeur de monsieur de Nemours[121]. Il m'a presenté deux ou trois fois de la monnoye de Flandre pour excuse, disant qu'il n'en avoit pas d'autres; mais au refus il s'en est allé, et je ne l'ay plus reveu. Sans doute c'est de l'argent de monsieur d'Aumale. Je ne croy pas pourtant que monsieur de Nemours soit party, car il imiteroit volontiers l'empereur Domitian: il s'amuseroit à prendre des mouches en sa chambre, tant il est lache et coüard. Il faut pourtant que je sois payée. Je ne crois pas que ce prouvoyeur oze faire cela, pour le respect de son maistre, car, si cela venoit à ses oreilles, il en seroit repris.

—Vrayment, ma commère (dit une autre petite friande), les maistres ne s'en font que mocquer. L'autre jour je m'allois plaindre à un certain Camus des Marests du Temple, que chacun cognoist assez pour sa vaillance et grandeur de courage, que son prouvoyeur me devoit quatre cens francs (je craignois qu'il s'en allast avec le roi). Il m'a fort bien faict response, en sousriant, que ce n'estoit pas à luy qu'il se failloit adresser, et qu'il ne pouvoit que faire à cela. Mais j'ai entendu depuis peu de jours que Dieu l'a puny, car il a perdu environ vingt mille escus au jeu, ce qui afflige fort madame sa femme, car elle ayme l'esclat de l'or, et voudroit volontiers, pour assouvir sa cupidité, se veautrer sur l'or et l'argent, tant elle a son cœur attaché aux biens de ce monde, ne suivant pas en cela l'exemple de son père, qui a foullé au pied les trésors et meprisé les richesses.—Mais une vieille edentée, aagée environ de quatre vingts ans, qui affectionnoit cette maison, commence, toute bouffie de colère, à repliquer: Comment! vous avez tort de parler ainsi. Je fournis le poisson chez son frère, mais j'en suis fort bien payée; l'argent est tousjours comptant, pas de crédit. Dieu mercy, on ne me doit rien de ce coté-là; je voudrois, à la mienne volonté, que tous ceux ausquels je livre ma marchandise me payassent aussi bien comme on me faict chez luy.

L'argent est toujours comptant,
Mais les cornes y sont, pourtant.

—Vrayement (dit monsieur Martin, qui prestoit les oreilles à leur jargon), voilà de beaux discours que vous faictes là! Ne sçavez-vous pas que cet homme a trouvé la caille au nid? Les pistoles ne luy manquent pas; il a moyen de faire bonne chère et de bien payer. Les tresors luy sont venus en dormant: il a une belle femme et de beaux escus.

—Mais c'est dommage, respondit de la Vollée, qu'il a trouvé le cabinet ouvert, et qu'il n'a pas premier fouillé dans le buffet. Toutefois, si elle a faict ouvrir la serrure, il n'y a remède. L'argent faict tout; pourveu qu'il ne porte pas les cornes, tout va bien.

Ma femme s'est donné carrière,
Et elle a pris tous ses esbas;
Elle est une bonne guerrière
Qui ne craint beaucoup les combats.
Encor qu'elle ayt souillé sa gloire,
Je n'en pleureray pas, pourtant;
Je mets cela hors ma memoire:
C'est assez si j'ay de l'argent.

Une jeune camarde vient faire ses plaintes à monsieur Montrouge de ce qu'elle estoit reduicte à l'extremité. Je voulois (disoit-elle) fournir le poisson au logis de monsieur le president Chevry[122] et chez monsieur Feydeau[123]. J'estois riche si d'aventure le roy n'eust pas recherché ses financiers[124]; mais du depuis l'ordinaire n'a plus bien esté; tout est allé à décadence. Au lieu de prendre pour six à huict escus de poissons, ils n'en prennent plus que pour trois ou quatre. Le pauvre president Chevry estoit tellement espouvanté qu'il n'avoit pas le courage de prendre ses repas. Je croy qu'il avoit crainte de danser sous la corde après avoir tant dansé au Louvre, comme il a faict autrefois. Ses escus ont faict miracle: ils l'ont faict ressusciter, car il estoit mort d'apprehension qu'il avoit. Voilà ce que c'est de tant plumer la poule[125]. Il porte sa croix sur le manteau, tel qu'il est. Je ne sçay si ce n'estoit pas un presage et un augure qu'il devoit avoir pour tombeau la croix. Feydeau estoit en pareilles affaires; il luy est bien venu qu'il avoit un tel gendre pour le deffendre. Voilà quel profit on reçoit de marier sa fille à des courtisans et gens d'espée[126]. Mais j'eusse esté bien marry qu'on luy eusse faict tort, car j'ay eu beaucoup de son argent. Dieu luy donne bonne vie et longue! Si ce malheur ne luy fut arrivé, j'aurois à ceste heure pour payer un certain papelard, nommé le notaire Rossignol, qui demeure en la rue S.-Anthoine, à qui nous devons quelque somme d'argent. Il seroit content d'avaler toute la marée; il nous envoye presque tous les jours demander le meilleur poisson que nous avons, et ce, en tesmoignage du delay que nous faisons à le payer. C'est un estrange personnage. Je ne sçay ce qu'il veut faire de ses escus. Il se laisseroit volontiers mourir auprès, tant il est avare, chiche et vilain.

Veritablement, le bien de l'eglise est fort mal employé: jamais une fille ne se doit rendre religieuse pour laisser ses moyens à telles gens. Son gendre est plus honneste homme; il a une meilleure ame et meilleure conscience; personne des officiers de l'artillerie ne se plainct de luy.

—Quoy! respondit une jeune poissonnière du cimetière S. Jean, le mary de laquelle est un des officiers. Vrayement, vous dites bien! Vous ne cognoissez pas le disciple: luy et son commis Aubert[127] sont les deux plus hardis voleurs qui soient dans la ville de Paris. On dit que monsieur Donon, je veux dire Larron, a gaigné (s'il faut appeller gaigner un larcin evident) à l'armée cent mille escus pour payer ses debtes, ce qui enorgueillit sa femme. Il y a plus de deux mois que mon mary va tous les jours chez luy pour en estre payé de ses gages. Il est impossible de pouvoir parler à luy; il se faict celer; il s'enferme dans son cabinet. Quand le pape de Rome viendroit et l'iroit demander pour luy donner l'absolution de son larcin, il ne sortiroit pas, tant il est empesché à dresser ses comptes. Sa femme ne l'est pas tant: elle se resjouit et passe le temps joyeusement, allant visiter ses courtisans d'un costé et d'autre, et, lorsque son mary n'est pas au logis, elle loge ses amis. C'est se gouverner en femme de bien d'exercer ainsi les actes de charité, logeant les pauvres et consolant les affligez.

Quand mon mary s'en va en ville,
Je demeure dans la maison,
Là où d'une façon gentille
J'entonne une douce chanson.
Je fais venir mon Bragelonne
Pour m'entretenir de discours,
Et, quand nous n'entendons personne,
Nous jouissons de nos amours.
Gentil mary, prend bon courage;
Si tu es au rang des cocus,
Ferme les yeux et fais le sage:
Mon père a encor des escus.

—Vrayement, c'est bien faict (dict une drolesse qui estoit de la place Maubert). Pour moy, puisque mon mary s'en est allé avec le roy, et que j'ay perdu quinze ou vingt escus que le valet d'un vieil reveur de pedant m'a emporté, je tascheray d'avoir de l'argent d'ailleurs. Je n'ay pas envie de faire encore banqueroutte à ceux qui m'ont fait credit. Si je ne les paye d'une façon, je les payeray d'une autre, pourveu qu'ils me veullent croire. Voicy les bons jours, il faut gaigner de l'argent auparavant que chacun s'adonne à la devotion. Il me faut faire les œuvres de charité, logeant les aveugles, comme faict la femme d'un procureur du Chastelet qui fait la devote; et lors que son badaut de mary va vendre son caquet et gratter le papier, elle va à confesse dans la chambre d'un qui luy donne l'absolution par le devant.

Jeanne le Noir, du marché Neuf, se tient offensée de tels discours. Elle la fait taire, et luy parle en ces termes: Il n'est pas temps de compter icy des sornettes; il ne faut pas chanter devant un affligé, ny rire devant un qui pleure.

—Il est vray, dit le sieur Bonard; certes, vous avez raison. Je ne sçaurois maintenant ouyr parler que de l'infortune qui nous est arrivé. Mon cœur fond en larmes quand j'y pense. Je voudrois bien prendre patience, et toutesfois je ne puis. Contentez-vous donc, ma bonne amie, si nous sommes assez affligez; n'augmentez pas l'affliction par vos sales et importuns discours. Je perds ce caresme presque deux mille escus; je n'ay pas occasion de rire. Je suis pour le moins autant affligé que monsieur de Crequy[128], qui perdit ces jours passez vingt mille escus, avec un beau diamant d'un fort grand pris. Toutesfois il me semble qu'il ne doit avoir aucune occasion de s'atrister, car, outre que ses coffres sont assez fournis, le connestable[129] en amasse pour luy. L'espérance qu'il a luy doit apporter une consolation et bannir de son esprit toute tristesse. Les frères de Luyne[130] ont bien plus grande occasion de detester leur sort et s'affliger, car ils sont comme chahuans qui n'osent paroistre au jour. Ils ont voulu, comme papillons, s'approcher trop près de la chandelle; ils se sont bruslez les ailes, et ne doivent plus à rien aspirer qu'à vivre doucement avec leurs femmes, qui mordent souvent leurs lèvres de fascherie qu'elles ont d'avoir esté deceues. Bon Dieu! j'esperois faire un grand gain ce Caresme, mais le subit departement du roy m'en a bien osté le moyen.

L'evesque, lequel escoutoit ces discours, comme c'est un fort bon cors d'homme, tasche à les consoler tous, et par des paroles douces et amiables prend peine de leur oster l'ennuy et la tristesse qui les surmontoit. Mes amis, et chère compagne (dit-il), il faut prendre patience parmi les misères du temps: nous sommes en un miserable siècle; nous ne sommes pas seuls qui sommes affligez. J'ay aussi bien perdu comme vous; mais neantmoins je ne me laisse pas emporter ainsi à l'ennuy; je combats la douleur qui me vient environner. Que si j'ay perdu ce caresme, l'année prochaine ma perte sera remplie, avec la grace de Dieu. Je suis d'un naturel que j'espère tousjours; semblable à celui qui esperoit avoir les seaux, et espère encore, mais en vain, possible. Que profite-il à un homme de se desesperer pour chose qui arrive? Celuy qui a vendu son office soubs l'esperance de faire une meilleure fortune par la faveur de feu monsieur de Caumartin[131] a subject de s'attrister, car, pauvre homme, il se voit pipé et frustré de son esperance, et recognoist qu'il ne faut pas tant mettre sa confiance ès choses de ce monde: la mort a empesché son dessein, et il est contrainct de gemir et souspirer amerement.

—Certes vous dittes bien (respondit monsieur de la Volée); nous avons des compagnons, et ne sommes pas seuls qui sommes tombez en la disgrace de la fortune; je vois que les plus grands princes et les plus grandes princesses de la cour trempent dans un mesme malheur. Je cognois une pauvre dame qui estoit retournée d'Italie pour le mauvais traittement de son mary, esperant de se venir ranger sous les ailes de son frère; mais le sort a voulu, au grand regret de tout le royaume, qu'il a ressenti devant Montauban[132] les traicts funestes et rigoureux de la cruelle Parque; tellement qu'elle souspire et sanglotte jour et nuict, et est contraincte de faire comme les jeunes filles que leurs parens ne veulent assez tost marier: elle prend sa queue entre ses mains et prend patience. Pour moy, je ne seray pas saisi d'un desespoir comme celuy qui nous a devancé, que chacun cognoit assez pour le traict digne d'admiration qu'il a faict, lequel, ne pouvant obtenir de Sa Majesté ce qu'il desiroit et accomplir ses desseins, s'est fait enterrer au point où vous sçavez. O sepulcre merveilleux! ô tombeau honorable! Sa sottise estoit grande et son aveuglement estrange. J'ay peur toutefois que quelqu'un de la compagnie fasse le mesme; Dieu ne veuille! J'ay resolu, pour moy, d'estre tousjours comme un ferme rocher contre les tribulations qui me surviendroient. Si je ne fais pas bien mes affaires en ce monde, et si la fortune m'est contraire, il n'y a remède; c'est signe que Dieu m'ayme, et que j'auray mes souhaits en l'autre monde. Belle resolution! Courage donc, vous autres qui estes tombés en affliction. Monsieur de Schomberg, resjouissez-vous: c'est une marque que le Ciel vous favorise; si le brigand et voleur de Mercure est mis au nombre des dieux, pourquoy n'y seriez-vous pas mis aussi bien comme luy[133]?

Martin, un de ceux qui reçoit les deniers, entendant qu'il parloit ainsi, et admirant sa constance, commence à secouer le joug de la douleur et s'esgayer, luy parlant en ces termes: Vrayement, nous sommes insensez de nous tant affliger pour les biens de ce monde! N'avez-vous pas parlé aujourd'huy à monsieur Chanteau? On m'a dict qu'il veut vendre son lict en broderie.... Est-il possible? Je ne le crois pas. Certes, s'il le fait, c'est une marque evidente qu'il a bien perdu, aussi bien comme nous.

Madame Roberde, qui estoit en un coing, triste et toute esplorée, comme saisie de fureur et de rage, et faisant destiller de ses yeux un torrent de pleurs, accusant la severité du ciel et blasmant son sort, s'escrie en ces termes (ses cheveux espars ventilloient de toutes parts; sa face estoit toute battue; bref, elle estoit en un triste et deplorable esquipage):

Voilà la chance retournée!
Au diable soit le poisson!
Je voudrois que de ceste année
N'en eusse veu en ma maison.

Mais une autre poissonnière, la voyant en ce piteux estat, commence à luy repartir: A la verité, je ne sçay pourquoy vous vous affligez tant. Sus, quittez vos pleurs et vos sanglots. Je devrois bien donc avoir juste occasion de me laisser saisir à la douleur, moy qui ay tant presté que je suis pauvre maintenant! Vous sçavez que chacun m'a abuzé; il n'y a provoyeur ny cuisinier qui ne m'ait trompé: les uns m'ont emporté cent francs, les autres deux cens, et les autres cent escus. J'ay encore un cheval d'argent chez nous, comme vous sçavez, lequel est pour gage.... Il me faut mourir de faim auprès, car de le vendre ou de l'engager je n'ozerois, veu que celuy auquel il appartient a trop de credit et de puissance: il me ruineroit. Il n'y a rien qui me puisse consoler, sinon que l'on me doit encore un peu d'argent chez monsieur le chancelier; mais ce vieux radoteur-là est si chiche, qu'il est impossible de tirer de l'argent de luy. Ses officiers sont aucune fois au desespoir.... Quand on luy parle d'aller fouiller dans ses coffres, il a la goutte; mais quand on luy parle d'aller recevoir de l'argent, il va gaillardement; vous diriez, à le voir, qu'il n'a jamais eu les gouttes. Regardez comment il suit le roi! Il a envie d'emplir ses seaux, pour le certain. Je n'ay pas tant de peine d'estre payée de monsieur de Beaumarché: c'est un honneste homme[134]; tous ses serviteurs se louent bien de luy. C'est dommage que cet homme-là n'a de l'esprit; mais j'ay entendu que c'est une vraye pecore. Aux asnes tousjours l'avoine vient, mais elle manque aux chevaux qui sont capables de quelque chose de bon.

Un bon compagnon de serviteur qui estoit derrière, entendant tous ces discours, se lève et leur dict: Mais on se plaint bien icy de tous les bourgeois et messieurs de la ville qu'on perd à la vente du poisson; mais personne ne parle de ce que vous avez perdu après messieurs de la religion. Le pauvre ignorant ne sçavoit pas, ou bien il le dissimuloit, que telles gens n'usent point de ceste viande. J'ai veu, dict-il, un certain qui venoit de Charenton, lequel se gabboit de vous autres, disant qu'il vous faudroit saller votre poisson pour l'année prochaine; mais il esperoit, à l'entendre, que le pape avoit resolu de deffendre le caresme. Je ne sçay si c'est la verité. Les Celestins alors auroient beau manger poisson, vrayment nous les verrions encore une fois aussi gras qu'ils sont. Il feroit bon de prendre la robbe en ceste religion, afin de faire bonne chère, encore bien que leur trongne ordinaire demonstre assez evidemment qu'ils ne jeusnent nullement, ou, s'ils jeusnent, qu'ils font de bons repas. Je cognois un bon père là-dedans qui m'a confessé qu'il mange tous les jours de quarante sortes de mets pour un seul repas avec une quarte de bon vin à vingt-cinq ou trente escus le muys et demy-douzaine de bonnes miches. Ne voilà pas un bon traictement?

—Certes, je ne sçay comment ils ne deviennent pas amoureux: car tant plus qu'un homme est bien traicté, d'autant plus sa concupiscence s'allume et s'enflamme. Toutefois, quand ils le seroient, leur prelat[135] l'est bien. Celuy qui doit estre la lumière, le flambeau et le phare de l'Eglise, se laisse trahyr et piper par ses passions. C'est peut-estre qu'il ne sçauroit à quoy passer le temps. L'oysiveté engendre beaucoup de maux. De feuilleter les livres, je ne sçay s'il a la teste chargée de science. Pour moy, j'estimerois que c'est un asne coiffé d'une mitre, sauve le respect que je luy dois. Quand cela seroit, il n'est pas seul: j'en cognois d'autres, tant prelats que pasteurs, comme le pasteur de Sainct-Germain le Vieil[136], qui, avec sa grande barbe de bouc, ne meriteroit que conduire les oysons. Qu'il ne s'en fasche pas, car je sçay qu'il s'estime estre un grand prophète entre messieurs les curez de Paris.

Monsieur l'eschevin, cependant, qui s'amusoit à parler à ceux de son logis touchant le soupper, vient rejoindre la compagnie, et, voyant qu'il estoit environ huict heures du soir, il les congedie, les conjurant tous de ne se pas attrister, et promettant qu'il mettroit ordre à tout. Cependant de vous dire ce qui fut dict à la sortie je ne sçaurois: car, de peur d'estre descouvert, je commençay à esquiver et fuir vistement. Ils pourront faire une autre assemblée; peut-estre vous en entendrez parler; quant à moy, je n'y veux plus aller, car, vers Sainct-Innocent, je courus grand risque et grand peril de perdre mon manteau et avoir les epaulles graissées d'une graisle de coups de baston.

La Moustache des filous arrachée, par le sieur Du Laurens[137].

Muse et Phebus, je vous invoque.
Si vous pensez que je me mocque,
Baste! mon stil est assez doux;
Je me passeray bien de vous.
Je veux conchier la moustache,
Et si je veux bien qu'il le sçache,
De cet importun fanfaron
Qui veut qu'on le croye baron,
Et si n'est fils que d'un simple homme.
Peu s'en faut que je ne le nomme.
Il se veut mettre au rang des preux
Pour une touffe de cheveux,
Et se jette dans le grand monde
Sous ombre qu'elle est assez blonde,
Qu'il la caresse nuict et jour,
Qu'il l'entortille en las d'amour[138],
Qu'il la festonne, qu'il la frise,
Pour entretenir chalandise,
Afin qu'on face cas de luy:
Car c'est la maxime aujourd'huy
Qu'il faut qu'un cavalier se cache
S'il n'est bien fourny de moustache.
S'il n'en a long comme le bras,
Il monstre qu'il ne l'entend pas,
Qu'il tient encor la vieille escrime,
Qu'il ne veut entrer en l'estime
D'estre un de nos gladiateurs,
Mais plustost des reformateurs,
Et qu'avec son nouveau visage
Il pretend corriger l'usage,
Ce qu'il ne pourroit faire, eust-il
Glosé sur le docteur subtil[139].
L'usage est le maistre des choses;
Il fait tant de metamorphoses
En nos mœurs et en nos façons,
Que c'est le subject des chansons.
Quiconque ne le veut pas suivre,
Fait bien voir qu'il ne sçait pas vivre.
Les roses naissent au printemps;
Il faut aller comme le temps.
Le sage change de methode:
On luy voit sa barbe à la mode,
Et ses chausses et son chappeau;
En ce differant du bedeau,
Qui porte, quelque temps qu'il fasse,
Mesme bonnet, et mesme masse[140];
Son habit fort bien assorty,
Comme une tarte my-party,
Toutesfois sans trous et sans tache.
Il n'entreprend sur la moustache
De nostre baron pretendu,
De peur de faire l'entendu
Et en quelque façon luy nuire,
Car c'est elle qui le fait luire,
Qui fait qu'il se trouve en bon lieu
Et qu'il disne où il plaist à Dieu;
Car il n'a point de domicille,
Et s'il ne disnoit point en ville,
Sauf vostre respect, ce seigneur
Disneroit bien souvent par cœur.
Bien que pauvreté n'est pas vice,
Ceste moustache est sa nourrice,
Son honneur, son bien, son esclat.
Sans elle, ô dieux! qu'il seroit plat!
Ce beau confrère de lipée,
Avecque sa mauvaise espée
Qui ne degaine ny pour soy
Ny pour le service du roy.
Quoy qu'il ait eu mainte querelle,
Elle a fait vœu d'estre pucelle[141]
Comme son maistre le baron
Fait estat de vivre en poltron,
Je dis plus poltron qu'une vache,
Nonobstant sa grande moustache,
Qui le fait, estant bien miné,
Passer pour un determiné,
Capable, avec ceste rapière,
De garder une chenevière[142].
Il tient que c'est estre cruel
Que de s'aller battre en duël.
Qu'on le soufflette, il en informe,
Et vous dit qu'il tient cette forme
D'un postulant du Chastelet,
Qui n'avoit pas l'esprit trop let,
Et le monstra dans une affaire
Qu'il eut contre un apotiquaire
Pour de pretendus recipez
Où il y en eust d'attrapez.
La loy de la chevalerie,
C'est l'extrême poltronnerie.
Il fait pourtant le Rodomont
A cause qu'il fut en Piedmont,
Ou, que je n'en mente, en Savoye,
D'où vient ce vieux habit de soye,
Qui merite d'estre excusé
Si vous le voyez tout usé:
Il y a bien trois ans qu'il dure.
Fust-il de gros drap ou de bure,
Aussi bien qu'il est de satin,
Il eust achevé son destin.
Mais sa moustache luy repare
Tout ce que la nature avare
Refuse à son noble desir.
C'est son delice et son plaisir,
C'est son revenu, c'est sa rente,
Bref, c'est tout ce qui le contente,
Et fait, tout gueux qu'il est, qu'il rit
Qu'avec grand soin il la nourrit;
Qu'il ne prend jamais sa vollée
Qu'elle ne soit bien estallée;
Que son poil, assez deslié,
D'un beau ruban ne soit lié,
Tantost incarnat, tantost jaune.
Chacun se mesure à son aune:
Il y a presse à l'imiter.
Les filoux osent la porter
Après les courtaux de boutique;
Tous ceux qui hantent la pratique,
Laquais, soudrilles[143] et sergens,
Quantité de petites gens
Qui veulent faire les bravaches,
Tout Paris s'en va de moustaches.
Ils suivent leur opinion
Contre la loy de Claudion.
Vous n'entendez que trop l'histoire...
Nos gueux s'en veulent faire à croire
En se parant de longs cheveux.
Pensez qu'au temple ils font des vœux
Et prières de gentils-hommes.
O Dieux! en quel siècle nous sommes!
Qu'il est bizarre et libertin!
Quant à moy, j'y perds mon latin,
Et suis d'advis que l'on arrache
A ce jean-f..... sa moustache.
Le mestier n'en vaudra plus rien,
Nostre baron le prevoit bien:
C'est ce qui le met en cervelle.
La sienne n'est pas la plus belle.
Il sent bien que son cas va mal.
Je le voy dans un hospital,
Ou qui se met en embuscade
Pour nous demander la passade.
Il peut reüssir en cet art,
Car il est assez beau pendart
Pour tournoyer dans une eglise;
Mais je luy conseille qu'il lise,
S'il veut estre parfait queman[144],
Les escrits du brave Gusman,
Dit en son surnom Alpharache[145].
Bran! c'est assez de la moustache.

Accident merveilleux et espouvantable du desastre arrivé le 7e jour de mars de ceste presente année 1618, d'un feu inremediable, lequel a bruslé et consommé tout le palais de Paris[146]. Ensemble la perte et la ruyne de plusieurs marchands, lesquels ont esté ruynez et tous leurs biens perdus.

A Paris, chez la vefve Jean du Carroy, rue S.-Jean-de-Beauvais, au Cadran.

M. DC. XVIII.

Messieurs, l'auteur, estant curieux de vous faire entendre une chose prodigieuze et espouvantable, laquelle est du tout digne de memoire et remarquée de plusieurs hommes de qualité, tant spirituels que temporels, voyant un accident arriver au meilleur morceau de ceste fameuse ville de Paris, lieu où l'on doit faire la vraye et naturelle justice, nommé le Pallais des roys de France, et le plus digne de tout cet univers, à cause d'une chapelle vrayement nommée Saincte, non d'un seul homme, mais de toute la chrestienté, laquelle Dieu a preservé d'un gouffre de feu abominable et inremediable, lequel est descendu du ciel en façon d'une grosse estoile flamboyante, de la grosseur d'une coudée de longueur et un pied de large[147], sur la minuict[148], lequel feu a bruslé et consommé l'espasse d'un jour et demy durant, dans la grande salle du Palais de Paris, sans y savoir mettre aucun remède, comme demonstrant que ce feu voulloit demonstrer la justice de Dieu et l'ire et le courroux de la très saincte Trinité, demonstrant aux pecheurs qu'il faut qu'ils se convertissent et ayent tousjours Dieu en leur memoire, sans s'amuser à amasser des biens terriens et delaisser les moyens de parvenir au royaume de Dieu; tellement que ce feu commença le septiesme jour de mars, à une heure après minuit, à monstrer sa force et brusler et consommer toutes les anciennes antiquittez de ce royaume françois, car en une nuict fait plus de deluge que cent hommes ne sçauroient avoir refaict en un an. C'est une chose impossible à l'homme, tel qu'il soit, d'avoir veu un feu si vehement et si cruel qu'estoit celuy-là: car vingt mille personnes ne pouvoient, avec toutes leurs forces et à force d'eauë, estaindre la grande furie de ce feu. Premierement, la chapelle où on cellebroit la messe, dans la grande salle du Pallais, est du tout consommée; tous les roys[149] qui estoient en statue de pierre de taille, sont du tout consommez; la voûte de la grande salle flamboyoit ainsi comme si la pierre eust esté du souffre; toutes les boutiques des marchands, tant de l'entrée que dans la salle, ont esté toutes bruslées et consommées, si bien que la perte faicte par ce feu est cause de la ruyne de beaucoup de pauvres marchands, lesquels avoient tous leurs moyens dans leur boutique[150].

Alors ce feu se jetta dans le derrière du costé de la rivière, et commença à gaigner la prison de la conciergerie[151], et montra sa force, evidemment à cause du vent qu'il faisoit, et aussi de la grande secheresse du bois, lequel estoit anciennement servant à la dicte prison: de façon que sur les cinq heures du matin jusques à huict heures, l'on voyoit d'une lieue autour de Paris flamber ce feu et consommer tousjours plus de vingt heures durant, sans que jamais les forces des hommes, milliers à milliers, ne l'ont sceu estaindre, tant par eauë que par industrie artificielle, et mesmes des pauvres prisonniers, lesquels ont enduré de grandes fatigues à cause de la furie de ce feu; tellement que tout le meilleur du Pallais a esté bruslé, sauf la galerie des prisonniers, laquelle a esté sauvée, tant par les marchands qui avoient interest que par ceux qui y ont donné confort et ayde, si bien qu'à la fin l'on y a donné si bon ordre que peu à peu on a trouvé le moyen le faire mourir et esteindre, après une grande perte et un grand travail de corps de plus de deux milles personnes y travaillans; mais nostre Dieu a preservé sa saincte Chapelle, demonstrant à son peuple qu'il desire estre honoré et glorifié.

Nous pouvons bien cognoistre que ce feu nous signifie un commencement de l'ire de Dieu, et Dieu est couroucé contre nous, car ce feu nous signifie l'achevement du monde et une ferme croyance que nous devons avoir en la misericorde spirituelle de Dieu, et nous tenir tousjours prêts pour combattre contre l'ennemy de nos ames et embrasser la croix de nostre vray Dieu et sauveur pour nous asseurer; et mesme, en ce sainct temps de caresme, nous nous devons reconcilier en Dieu et lui demander pardon et misericorde de nos pechez, pour et à celle fin que nous parvenions à l'heritage qu'il nous a acquis par sa mort et passion, le suppliant d'avoir pitié de nous et nous preserver doresnavant de tels accidens.

Arrest de la cour de Parlement sur le divertissement faict au Palais, pendant l'incendie y advenu, des sacs, procez, pièces et registres qui y estoient[152].

A Paris, par Fed. Morel et P. Mettayer, imprimeurs ordinaires du Roy.

M.DC.XVIII.

Avec privilége de Sa Majesté.

La cour, sur la plainte à elle faite par le procureur general du roy du divertissement faict au Palais, pendant l'incendie y advenu, des sacs, procez, pièces et registres qui y estoient, a enjoint et enjoint à toutes personnes, de quelque qualité, estat et condition qu'ils soient, qui ont pris et emporté, trouvé par accident ou autrement parvenu en leurs mains, en quelque façon que ce soit, des sacs, procez, pièces, tiltres, registres, minuttes et autres papiers, qu'ils ayent promptement à iceux porter et mettre ès mains de M. Jehan du Tillet, greffier de ladite cour, ou son commis, en sa maison, seize rue de Bussi, en ceste ville de Paris, sans aucuns retenir par dol, fraude ou autrement, à peine de punition exemplaire; desquels sacs, registres, papiers et tiltres ledit greffier ou son commis tiendra registre des noms, surnoms et demeure de ceux qui les auront portez, dont il en baillera descharge, et faict taxe s'il y eschet, pour estre lesdits sacs et pièces par après remis aux greffiers civil, criminel et autres qu'il appartiendra; fait inhibitions et defenses, sur les mesmes peines, à tous marchands, apothicaires, papetiers, cartiers, merciers, espiciers et autres, achepter directement, ou indirectement par personnes interposées, aucuns parchemins, papiers escrits en minutte ou grosses, ny employer à leurs pacquets et mestiers, ains, si aucuns leur sont offerts et portez, leur enjoinct les retenir et denoncer à justice. Et à ce qu'aucun n'en pretende cause d'ignorance, sera le present arrest leu et publié tant à son de trompe, cry public, que aux prosnes des eglises des paroisses; ordonne que le procureur general du roy aura commission pour informer de la retention et recellement, et luy permet obtenir monition afin de revelation. Faict en parlement le huictiesme mars mil six cens dix-huict.

Signé: Voysin[153].

Ordonnances generalles d'amour, envoyées au seigneur baron de Mirlingues, chevalier des isles Hyères, pour faire estroitement garder par tous les secretaires, procureurs, postulans et advocats de la Samaritaine, tant en la dicte juridiction qu'au ressort de la Pierre au Laict et autres lieux endependant[154].

A Paris, par Jean Sara, devant les Escoles de decret. 1618.

In-8o.

Genius, par la grace de Dieu, archiprestre d'amour, vicaire et lieutenant general pour Sa Majesté en tous ses païs et contrées, à tous presents et advenir, salut.

Comme de toute memoire, mesme dès le commencement du monde, nous avons pris soubs nostre charge toutes les affaires de nostre grand et souverain prince d'amour, au maniement desquelles nous nous y sommes comportez comme tout bon et loyal vassal est tenu de faire envers son seigneur et patron, toutesfois n'y avons sceu tenir telle main que, par longue traicte de temps, les opinions de nos subjects ne se soient trouvées fluctuantes, pour l'incertitude qu'ils disoient avoir par faute de bonnes ordonnances, disans pour excuse generalle qu'à la verité ils estoient fondez en quelques longues coustumes qu'ils tenoient de père en fils, non toutesfois reduictes et redigées par escrit, au moyen de quoy ils estoient infiniment travaillez, par ce que, lorsqu'il se presentait quelque different sur l'usage desdites coustumes, ils n'en pouvoient faire la verification par tourbes, d'autant que, selon leurs anciens statuts, ils ne pouvoient à la confection de leurs preuves y employer plus de deux temoins; nous requerant, pour ceste cause, que leur voulussions bailler par escrit loix et constitutions certaines, afin de tranquilliter entre eux toutes choses, et qu'aucune ne se peut d'icy en avant masquer d'aucun pretexte d'ignorance:—Parquoy nous, enclinans à leurs supplications et prières, mesmement pour satisfaire, en tant qu'à nous est, à l'office et devoir auquel nous sommes appelez, après avoir le tout deliberé meurement avec les gens de nostre conseil estroit, avons, par leur advis, de nostre certaine science, pleine puissance et auctorité qui nous est octroyée par amour, statué et ordonné, statuons et ordonnons, pour loy et edict à jamais irrevocable, ce qui suit:

1. Premierement, pour autant que nostre intention generalle est de bannir et exterminer le vice le plus qu'il nous sera possible d'entre nos subjects, lequel, la pluspart du temps, prend ses racines de la loy mesme, parce que nous ne reconnoissons point le peché, sinon qu'il est prohibé par la loy; pour ceste cause, declarons que là où ès autres lieux tous legislateurs se debordent en une infinité de prohibitions et defences, au contraire nous entendons estre fort sobres en icelles, et estendre nos ordonnances à toutes permissions honnestes et naturelles, aymans mieux, par telles permissions, recevoir obeissance de nos subjects que par multiplicité de loix prohibitoires les accoustumer à se rendre refractaires et desobeissans à nous par un instinct particulier de leurs natures.

2. Et, par ce que nous desirons establir de fond en comble nostre republique de telle façon qu'il n'y ait jamais à redire, et que ce ne soit qu'un corps composé de plusieurs membres, pour laquelle cause nostre opinion est d'insinuer entre nous sur toutes choses la charité et amour reciproque, voulons et nous plaist que ceste nostre republique sera desormais appellée le Convent de la Charité, dont les supposts seront dicts et nommez confrères, ausquels tous nous enjoignons sur toutes choses de vacquer au contentement des uns et des autres.

3. Ce neantmoins, sur les difficultez qui se sont presentées en ce premier establissement de police, les aucuns des confrères disans que, pour le contentement d'un chacun, il falloit que toutes choses fussent communes, et les autres, au contraire, approuvans seulement le mien et le tien, Nous, pour satisfaire aux uns et aux autres, et suyvre une moyenne voye, n'ostons en tout et par tout la communauté, aussi ne la permettons de tout poinct, mais y etablissons entre deux la compassion, qui sera une reigle à chacun pour sçavoir ce qui luy doit estre propre ou commun.

4. Pour extirper les abus qui ont par cy-devant eu vogue, par faute d'avoir preste par les curez residence actuelle sur les lieux de leurs benefices, il n'y aura autres beneficiers que commandataires et prieurs, dont ceux-là seront mariez et ceux-ci non, ausquels nous enjoignons de resider actuellement sur les benefices dont ils seront jouissans; autrement se pourront pourvoir les plus diligens encontre eux par devolutz[155], sur lesquels benefices ceux-là qui seront en quelque faculté graduez seront tenus d'insinuer leurs nominations en personne, et non par procureurs.

5. Et, toutesfois encore que tels beneficiez facent residence sur leurs benefices, si est-ce que là, et au cas que par maladie, ancien aage ou autrement, ils ne pourront bien et deuement vacquer au fait de leurs charges, ils seront tenus prendre coadjuteurs, vicaires et vicegerantz, ou viportants[156] de qualitez requises, pour suppleer le deffaut de leurs impuissances.

6. Comme ainsi soit que le principal but de tout bon legislateur doive estre l'union et concorde de ses subjects en une mesme religion, en laquelle nous voyons pour le jourd'huy les meilleurs esprits bigarrez et partialisez[157], n'entendons en rien remuer les anciens statuts qui nous ont esté prescripts et proposez par nos pères, ains, ensuyvant leurs bonnes et louables traces, approuvons les vœux, professions, offrandes, merites et confessions auriculaires, et encores que nous retenions les prières qui se font pour les morts et la veneration des images; si avons-nous en specialle recommandation les prières qui se font pour les vifs et celles qui s'adressent aux images vifves.

7. Et, au surplus, d'autant que nous avons depuis quelques revolutions d'années cognu par experience que plusieurs, abusans du mot de fidelité, l'avoient de religion tourné en partialité, nous, pour obvier à toutes seditions intestines qui nous pourroient estre par telles sortes de mots procurées, exterminons et rejettons[158] de nostre convent tous fidelles.

8. Cognoissans que l'une des premières et principalles corruptions de toute republique est l'oysiveté, comme celle par laquelle non seulement tout peché prend sa source, mais aussi sa nourriture et accroissement; desirant songneusement que ce vice ne provigne[159] aucunement entre nous, nous prohibons et defendons toute oysiveté en nostre convent, en quoy entendons que chacun soit si estroit et religieux observateur de ceste loy, que ne voulons qu'il soit proferé aucune parolle oyseuse et sans effect.

9. Ce neantmoins, par ce que nous ne sçaurions du tout estranger les pauvres de nous, suyvant ce qui est escript: Pauperes semper vobiscum habebitis[160], nous, pour ceste occasion, ne voulans en rien dementir l'Escripture, ne rejectons d'entre nous les pauvres et mendians, ores qu'ils fussent valides, lorsqu'il ne tient point à eux qu'il ne soient mis en besongne; et singulièrement recommandons à toutes dames et damoiselles avoir pitié des pauvres honteux qui ne demandent l'aumosne publiquement aux portes, sur quoy nous chargeons leurs consciences. Aussi enjoignons auxdicts pauvres que, s'ils trouvent à estre mis en œuvre, ils s'y emploient fort et ferme; surtout ordonnons que toutes aumosnes se feront par devotion, et non par police.

10. Pour l'abreviation des procez, nous ostons tous contredictz et reproches entre le mary et la femme.

11. Et pour autant que la malice des plaideurs a introduict plusieurs cavillations[161] en practique, faisans, la pluspart d'entre eux, pour la multiplicité des appoinctemens[162] qui s'y trouvent, une banque de tromperie; à quoy nous, desirans couper toute broche[163], voulons et nous plaist que doresnavant n'y ait plus qu'un appoinctement, qui sera que les parties se pourront appoincter en droict et joinct, et produire d'une part et d'autre tout ce que bon leur semblera.

12. S'entrecommuniqueront lesdites partyes leurs pièces respectivement, puis se vuydera le procès à huys clos, par compromis et amiable composition; et à ce faire seront speciallement appellez les vidames[164], auxquels nous commandons, et très rigoureusement enjoignons n'aller mollement, ains roidement et rondement en besongne, sur peine de suspension de leurs estats, pour la première fois, et de privation, pour la seconde.

13. Nous n'ostons cependant les consignations; mais, au lieu qu'elles se payent ès autres endroicts dès l'entrée du procès, seront les partyes tenues de consigner en communiquant leurs pièces.

14. Pour la verification[165] des procès, ne seront les espices ostées, mais bien seront reduictes à l'instar qu'elles estoient au temps passé, en dragées et confitures[166], à la charge, comme dit est, que ceux qui visiteront les pièces seront tenus de bien et diligemment les feuilleter et approfonder, en sorte que tout se face à la conservation du droict des parties.

15. En toutes les dites matières y aura lieu de prevention.

16. Sur les vacations requises par les gens mariez, avons renvoyé leur requeste pour en deliberer plus amplement à nostre conseil. Toutefois, par provision, et jusques à ce qu'autrement en ait esté par nous ordonné, sera l'arrest des arreraiges requis par les femmes à l'encontre de leurs maris[167] en tout et partout executé selon sa forme et teneur.