VARIÉTÉS
HISTORIQUES
ET LITTÉRAIRES

Recueil de pièces volantes rares et curieuses
en prose et en vers

Revues et annotées

PAR
M. ÉDOUARD FOURNIER

Tome IV

A PARIS
Chez P. Jannet, Libraire
MDCCCLVI

Brief Discours pour la reformation des mariages.

A Paris, de l'imprimerie d'Anthoine du Brueil, rue Saint-Jacques, au dessus de Saint-Benoist, à la Couronne.

M.DC.XIV. In-8.

Encor que le mariage soit sainct, selon son institution et premiere origine, voire mesme necessaire pour la multiplication du genre et societé humaine, si est-ce qu'à la deduction des difficultez quy s'y rencontrent l'on y trouvera beaucoup plus d'espines que de roses, et d'amertume que de miel. C'est pourquoy la plus part des sages de l'antiquité, pour despeindre le mariage, ils representoyent en leurs hieroglyphiques toutes sortes de gehennes et tortures qu'ils se pouvoient imaginer, afin que par leurs diverses significations on fust instruict à eviter les escueilz et perilz quy journellement s'y rencontrent; ce que le sieur Desportes a bien sceu faire cognoistre et expliquer en ces Stances du Mariage, où il commence[1]:

De toutes les fureurs dont nous sommes pressez,
De tout ce que les cieux, ardemment courroucez,
Peuvent darder sur nous de tonnerre et d'orage,
D'angoisses[2], de langueurs, de mœurtre ensanglanté,
De soucys, de travaux, de faim, de pauvreté,
Rien n'approche en rigueur la loy de mariage.

Il vaudroit beaucoup mieux que nostre premier père, lors de sa creation, fust demeuré en cest estat d'innocence, sans avoir effrenement desiré une compagne et abandonné en luy-mesme ceste perfection et prerogative que nostre Dieu luy avoit donnée en sa creation, et mis en fief comme un tiltre d'aisnesse et premier et unique en son estre, ce que les anciens appellent androgine, quy est à dire tout un en sa perfection. Neantmoins, curieux de son malheur et du nostre, il suscita nostre Dieu de l'assister d'une compagne, ce quy luy fut accordé, et tirée de soy-mesme, quy nous apporta pour douaire tous les malheurs du monde dont elle nous a affublez, punition de Dieu quy envers nous se void journellement executée par tous les inconvenients quy nous surviennent, tant durant nostre vie que lors de nostre trepas; le tout prevenu par ceste première association quy, à nos despens, a porté et porte encore tiltre de mariage envers les mortels,

Dure et sauvage loy nos plaisirs meurtrissant[3],
Quy, fertille, a produit un hydre renaissant
De mespris, de chagrin, de rancune et d'envie,
Du repos des humains l'inhumaine poison[4],
Des corps et des esprits la cruelle prison,
La source des malheurs, le fiel de nostre vie.

Pour inscription à ceste loy rigoureuse du mariage, je serois d'advis qu'elle portast sur le front en belle et grosse lettre: LE BREVIAIRE DES MALHEUREUX.

Helas! grand Jupiter, si l'homme avoit erré[5],
Tu le devois punir d'un mal plus moderé,
Et plustost l'assommer d'un eclat de tonnerre
Que le faire languir durement enchaisné,
Hoste de mille ennuys, au dueil abandonné,
Travaillant son esprit d'une immortelle guerre.

Depuis que le serpent a mis la curiosité et l'ambition en la teste de la femme, toutes choses se sont revoltez qui auparavant avoient esté creez à la submission et hommages deues et acquyses à nostre premier père et aux siens, c'est-à-dire à la posterité, quy est nous autres, quy avons herité de la mort par son crime, c'est-à-dire par la seduction d'Eve, nostre marastre, quy s'est servie de sa fragilité pour le rendre serf et assugety par ses blandices à toutes les infirmitez du monde.

De là le mariage eust son commencement[6],
Cruel, injurieux[7], plein de commandement,
Que la liberté fuit comme son adversaire,
Plaisant à l'abordée à l'œil doux et riant,
Mais quy, sous beau semblant, traistre nous va liant
D'un lien que la mort seulement peut deffaire.

Les femmes sont du naturel des sergents: quand elles veulent attraper quelques uns, elles font bien les douces et traictresses; puis, estant prins, elles peuvent bien dire: Nous tenons le couïllaut dans nos retz attrapé.

Puis, estant logé à la valée de Misère, il doit la foy et hommage en tiltre de relief à sainct Innocent, à sainct Prix[8], et sainct Mar, ribon, ribeine, sans pouvoir desdire, où le plus souvent il faut

Languir toute sa vie en obscure prison[9],
Passer mille travaux, nourrir en sa maison
Une femme bien laide et coucher auprès d'elle;
En avoir une belle et en estre jaloux,
Craindre tout, l'espier, se gêner de courroux,
Y a-t-il quelque peine en enfer plus cruelle?

L'on dit ordinairement que là où la vache est liée, il faut qu'elle broute[10]; ainsi où le pauvre idiot est attrapé, il faut qu'il demeure en ces liens; il tient beaucoup mieux que par le pié; le geolier en ces affaires-là s'emprisonne soy-mesme, et, en cette restrainction, il ne peut trouver de caution quy l'en delibère; tel octroy est à la mort et à la vie. Quant à ceux quy ont de belles femmes, sont heureux et ne peuvent pas par elles estre incommodez; quand une belle femme est bien entretenue, elle est de plus grand rapport qu'un moulin à vent; comme au contraire, quand elles sont laides, elles baillent de l'argent pour faire ce qu'on faict de là les pontz, quy, outre l'injure, fait souvent faire banqueroute au pauvre malotru confraire de Saint-Prix[11].

Le commun dire est bien veritable, que la femme fait ou ruine le mesnage, et comme dict le sage en ses problesmes par ces termes: La meilleure et plus excellente richesse qu'un homme puisse avoir, c'est de s'allier avec une femme sage et vertueuse, parce qu'après il se pourra vanter d'avoir en possession un heritage merveilleusement fertile.

Escoutez ma parole, ô mortels esgarez[12],
Quy dans la servitude aveuglement courez,
Et voyez quelle femme au moins vous devez prendre:
Si vous l'espousez riche, il vous faut[13] preparer
De servir, de souffrir, de n'oser murmurer,
Aveugle en tous ses faictz et sourd pour ne l'entendre.

Le plus grand malheur que puisse avoir un homme qui desire avoir l'esprit tranquille et en repos, c'est de prendre une femme qui luy mettra à tous propos sur le tapis les moyens et commoditez qu'elle luy aura apporté, afin que, par ces reproches que journellement elle luy fera, jouer au pair, et tirer au court baston quand besoing en sera, ce quy contraindra le pauvre Job de faire le muet, comme vous entendrez cy après en ces vers.

Desdaigneuse et superbe, elle croit tout savoir[14];
Son mary n'est qu'un sot trop heureux de l'avoir;
En ce qu'il entreprend elle est toujours contraire,
Ses propos sont cuisantz, hautains et rigoureux.
Le forçat miserable est beaucoup plus heureux
A la rame et aux fers d'un outrageux corsaire.

C'est de pareilles femmes que l'on tient ce discours: que la poulle chante ordinairement devant le coq[15]. De mesme, donnez un pied d'advantage à une femme, elle en prendra dix; c'est ce que conseilloit un ancien poète:

Ne souffre jamais pour rien
De ta femme un pied sur le tien:
Car après la pauvre beste
Le voudra mestre sur ta teste.

Et toutefois en ce discours je ne desire pas faire une reigle generale: car, comme en toutes autres, il y peut avoir quelque default.

Si vous la prenez pauvre, avec la pauvreté[16]
Vous espousez ainsy[17] mainte incommodité,
La charge des enfants, la peine et l'infortune.
Le mespris d'un chacun vous fait baisser les yeux;
Le soin rend vos esprits chagrins et soucieux.
Avec la pauvreté toute chose importune.

La pauvreté est mère de beaucoup de travaux, de soupçons, de meffiance; c'est d'elle d'où ce vieux proverbe a prins son estre et origine, quy dit: necessité contraint la loy; encore que pauvreté ne soit pas vice[18], mais une espèce de ladrerie, que plusieurs fuyent comme la peste.

Si vous la prenez belle[19], asseurez-vous aussy[20]
De n'estre jamais franc de craincte et de soucy.
L'œil de vostre voisin comme vous la regarde;
Un chacun la desire, et vouloir l'empescher,
C'est esgaler Sysiphe et monter son rocher.
«Une beauté parfaicte est de mauvaise garde.»

Les belles femmes et les beaux chevaux sont merveilleusement souhaitez, non seullement pour les plaisirs du monde, mais aussy (admirez les plus religieux personnages, quy, par ce moyen, ont subject de louer le Createur) par la perfection de ses creatures tant recommandables. Toutefois je diray estre un grand soin au maistre quy les possède, quy, quand mesme ayant en sa puissance tous les yeux d'Argus, y pourroit bien estre trompé, parce que la garde de ces creatures là est un peu dangereuse: tant de vieux historiens tesmoins, quy nous ont laissé leurs fragments par escript, comme la guerre de Troie et autres, outre les meurtres et querelles quy se commettent pour cet effect.

Si vous la prenez laide, adieu toute amitié[21];
L'esprit, venant du corps, est plain de mauvaistié.
Vous aurez la maison pour prison tenebreuse;
Le soleil desormais à vos yeux ne luira;
Bref, l'on peut bien penser s'elle vous desplaira,
Puisqu'une femme belle[22] en trois jours est fascheuse.

Encore que la femme soit laide, voire mesme contrefaicte en plusieurs parties de son corps, si dois-tu recognoistre qu'elle est ta compagne et adjacente à toutes tes entreprises; toutefois je veux que ce soit une très grande incommodité pour la deffectuosité quy peut subvenir en la generation des enfants, comme, par example, estant un jour interrogé Pittacus pourquoy il ne vouloit espouser aucune femme: Parce, dit-il, que, la prenant belle, elle sera commune à tous; et si elle est laide, ce sera un martyre à moy seul.

Pour conclusion, je pourrois dire ce qu'a dict le mesme Desportes en ces stances, quoy que je ne m'y veuille resoudre; et toutefois je repetteray,

A l'exemple de luy quy doit estre suivy[23]:
Tout homme qui se trouve en ses lacs asservy
Doit par mille plaisirs alleger son martyre,
Aimer en tous endroitz sans esclaver son cœur,
Et chasser loing de luy toute jalouse peur.
Plus un homme est jaloux, plus sa femme on desire.

Et après, fermant la porte à toutes ses prepositions, fait une grande admiration en ces termes:

O supplice infernal en la terre transmis[24]
Pour gêner les humains! gêne les ennemis
Et les charge de fers[25], de tourments et de flamme;
Mais fuy de ma maison, n'approche point de moy:
Je hay plus que la mort ta rigoureuse loy,
Aymant mieux espouser un tombeau qu'une femme.

Demosthène disoit que les hommes ayment les femmes pour le plaisir qu'ils espèrent, sans avoir esgard qu'elles sont ordinairement le travail de l'esprit et le fleau le plus violent qu'ils puissent avoir.

Quoy que j'ay parlé de mariages en diverses façons, si neantmoins je cognois que c'est une necessité à la nature humaine pour plusieurs et diverses raisons, tant pour la generation qu'autres commoditez qu'ils apportent; mais il faut regarder premierement, pour bien et deuement choisir une femme, qu'elle soit chaste et vertueuse, venue de bon lieu, issüe de parents sans reproches, bonne mesnagère, et surtout mediocre en habitz, parce que la superfluité la rend orgueilleuse et mescognoissante[26], tout ainsy que ces joüeurs de tragedies, où un faquin, estant revestu, representera librement le personnage d'un roy ou empereur en gravité et audace; de mesme elle sera hautaine, et quelques fois contraincte pour son entretient faire des metamorphoses domestiques, comme dict un poète françois en ces vers:

Du temps passé nous lisons que les fées
Firent changer d'homme en cerf Actéon,
Et maintenant ceste mutation
S'exerce encor par des nymphes coiffées.

Ceux quy se veulent marier, il faut qu'ils s'interrogent eux-mesmes s'ils sont puissans assez pour s'acquitter d'un si pesant fardeau: car de joüer après à Jan-qui-ne-Peut, le diable seroit bien aux vasches. Or, pour le bien choisir, je serois de l'avis du sieur Desportes en ces Stances du Mariage, qui dict:

Il faut un bon limier, penible et poursuivant[27],
Nerveux, le rable gros et la narine ouverte,
Quy roidisse la queue et l'alonge en avant
Sitost qu'il sent la beste ou qu'il l'a descouverte.

Non pas des petits darioletz[28] effeminez, à quy leurs femmes sont contrainctes dire, peu de temps après qu'elles sont mariées: Jan, ne trouvez pas estrange que, si ne faites mieux qu'avez faict ces jours passez, je mettray un autre à vostre place. Voilà, en somme, mon amy, comme il y a beaucoup de cornards par leurs fautes.

Quiconque se veut marier et s'employer à son devoir, il faut qu'il soit d'un age mediocre, fort et bien sain en tous ses membres, bonne veüe et point subject à ce reproche, pourtant lunettes, d'estre banni du bas mestier, comme disoit un jouvenceau de ce temps:

Veillard quy portez des lunettes,
Retirez-vous loin des fillettes,
Et permettez-nous que l'amour
De chacun se serve à son tour:
Car, si vous prenez ma maistresse
Pour vos biens et vostre richesse,
Cela n'est rien: il faut un poinct
Pour conserver son embonpoinct.

Voilà en bref ce que je puis dire du mariage, non pas pour l'avoir esprouvé, car, Dieu mercy, je suis puceau, et si le veux estre tout le temps de ma vie, afin qu'après ma mort je me voye promener en terre avec de belles torches blanches, en tesmoignage de ma chasteté: car je me puis bien vanter d'estre vierge, ou jamais vache ne le fust. Adieu.

Les Jeux de la Cour.

MDCXX. In-8.

Cessez de plus jouer à la rejouissance:
C'est un jeu sans plaisir et quy n'est pas heureux;
Le reversis n'est bon que pour les amoureux,
Et la prime pour ceux quy sont pleins de finance[29].
Le piquet à l'abort m'offence quand j'y pense;
Au quatorze de may, quy fut si malheureux[30],
Formant par un grand flux un point de consequence,
Quy depuis a ruyné et gasté nostre France.

J'ayme les quatre jeux modernes de la cour:
Nous y voyons un roy de mains en mains quy court,
La dame et le valet quy suivent en sequence,
Les deux roynes au pair, une seule à l'escart[31].
Les princes joueront à tirer le bon bout.
Il n'y a apparence de demeurer en cour:
Car ils sont mal contens[32], et ils ont bien raison,
Du fredon[33] de trois ases[34] qui pillent et raflent tout.


Au Roy.

On dit que les crapauds armèrent autres foys,
Avant les fleurs de lys, l'ecusson de nos roys[35],
Mais qu'en les retournant, un de nos vieux Alcides
Changea par ces beaux lys ces vilains animaux.
Ha! sire, je crains bien que par ces parricides
Vous perdiez ces beaux lys pour garder trois crapaux!


Autre.

Le fils de Cresus, muet du ventre de sa mère,
Voit l'espée sur son père et recouvre la voix:
«Cruel, ne le tuez, luy quy m'a donné l'estre!»
Sire, aujourd'huy faites paroistre
En mesme peril vostre voix.


A M. le prince de Condé.

Prince, vous avez eu beaucoup moins de ruines,
Endurant doucement vostre captivité[36],
Qu'à faire le magot, estant en liberté,
D'Arnoux[37], de Cadenet, de Brante et de Luynes.


Responce.

Pensez-vous, si j'estois vraiment prince du sang,
Que je voulusse tant m'eslongner de mon rang
Que d'aimer ces caphars et ceux dont le bas aage
Se passa soubs l'habit de vallet et de page[38]?
L'on m'a trop faict savoir que là où la faveur
Se rencontre, il luy faut faire un temple d'honneur.
Ce coyon[39], quy estoit porté de sa maistresse,
Me feit bien eslancer dans une forteresse.
Il se vantoit encor de me faire juger,
Non pas prince bastard, mais fils d'un muletier,
Mes mœurs en faisant foy et mon infame vice;
Et je serois encor près d'un tel precipice
Si je n'allois tout doux faisant le grenouillet
Aux Pères[40], à Luynes, à Brante, à Cadenet.


A la France.

France, je plains bien vostre sort!
Car on cognoist vostre impuissance:
Un coyon vous mit en balance;
Trois coquins vous mettent à mort.


Quatrain.

Autant il y a difference
A surprendre des oysillons[41]
Et de dresser des bataillons
Diffèrent ces deux pairs de France.


Le Favory.

Une personne s'en estonne:
Le roy m'a voulu faire grand
Pour monstrer que mon père-grand
Portoit sur son chef la couronne[42].


Luy-mesme.

Le duc est un oyseau, moy duc par les oiseaux;
Le duc est un oiseau servant à la pipée,
Moy duc pipant du roy l'ame preoccupée.
Le duc oyseau de nuict, et moy duc aux flambeaux.
Je suis duc non oyseau; la fortune est muable:
Fussé-je nay d'un veau, je serois connestable.

Songe.

1616[43]. In-8.

Porté sur les aisles d'un songe
Dans une ville de Xaintonge[44],
J'ay veu ce que je vay compter:
Je vis un homme de la Chine
Quy, brullé d'encre sur l'eschine[45],
Se faisoit riche à culetter.

Il estoit d'assez belle taille,
De poil tout propre à la bataille
De ce petit demon d'Amour;
Sa fraize estoit à l'espagnolle,
Et sa moustache en banderolle
Chassoit aux mouches de la cour.

Ayant près de luy sa Cassandre,
Il se marchoit en Alexandre,
Il aboyoit comme un roquet;
Il chevauchoit sur une mule,
Et, discourant sur une bulle,
Il parloit comme un perroquet.

Il avoit la mine d'un prestre
Et croy qu'il desire de l'estre
Pour avoir le couronnement[46];
Mais, n'estant de trempe assez bonne
Pour bien porter une couronne,
Il en porte une à l'instrument.

Il portoit dessoubs son aisselle
Le bout d'une vieille escarcelle
D'où sortoit un fer de cheval,
Et je cognus à ceste marque
Que ce n'estoit pas un monarque,
Mais seulement un mareschal.

Il parloit de la Normandie[47],
Mais il aymoit la Picardie[48],
Comme un pays tout plein d'honneur,
Et, fuyant le sort de sa vie,
Il mouroit de rage et d'envie
Pour estre dict le gouverneur[49].

Il estoit bon naturaliste:
Il avoit une longue liste
Des postures de l'Aretin;
Il sçavoit toute la caballe,
Et, monté sur une cavalle,
Se panadoit en saint Martin.

Pour lui servir de medecine,
Il mangeoit la chaude racine
Du plus friand satyrion;
Il portoit un livre assez large
Où l'on voyoit escrit en marge
Les coyonnades du Coyon[50].

Sa suitte est de gens d'escritoire
Quy cachent d'une robbe noire
Un venin d'infidelité,
Et quy, comme des chatemites,
Attrapent les grosses marmittes,
Et tout cela par charité.

Vous eussiez veu ceste canaille,
Baillant comme un huistre à l'ecaille
Et portant un petit collet,
Aprendre à ceux de la pratique
Le secret de la rethorique
Pour faire un tour de bon vallet.

Ils babillent comme des pies,
Ils vollent comme des harpies,
Ils sautent comme des genetz[51],
Ils sifflent comme des linottes,
Ils trottent doux comme bigottes
Et parlent comme sansonnetz.

Aussi froidz que saint de caresme,
Les yeux baissez, la face blesme,
Leur souche a tousjours le cul net.
Ce sont des singes de Seville,
Et comme furets de Castille
Ils se glissent au cabinet.

Ainsy suivy de ceste trouppe,
Il portoit la valise en croupe
Et la couardise au devant[52].
C'estoit un second dom Quychotte,
Accompagné de sa marotte
Pour battre les moulins à vent.

Son bouclier estoit fait de carte,
Sa cuirasse d'un cul de tarte,
Son casque d'une peau d'ognon;
Sa lance estoit d'une baguette,
Son gantelet d'une brayette,
Et sa masse d'un champignon.

Il estoit faict en sentinelle;
Ses brassards estoient de canelle,
Son pennache de deux harengs,
Sa visière d'une raquette,
Son hausse-col d'une etiquette,
Et sa devise: Je me rends.

Ce n'estoit que rodomontades,
Mais en effet les coyonnades
Servoient de lustre à son bonheur.
C'estoit un Roland en les rues,
Pour batailler contre les grues
Quand ce venoit au point d'honneur.

Mais je me ris, c'est une fable:
Il n'est bon qu'à mettre à l'estable,
Ou bien à battre les carreaux,
Et, s'il peut servir en bataille,
C'est peut-estre en homme de paille
Pour faire peur aux passereaux.

Et pour ce qu'en bon astrologue,
Vollant au ciel, il n'epilogue
Que l'influance des jumeaux,
Il faut qu'un Jaquemard d'horloge
Luy quitte la place[53] et le loge:
Pour faire la guerre aux corbeaux.

Il donne bien dans la quintaine[54],
Il y faict du grand capitaine
Et l'embroche le plus souvent;
Mais, s'escartant de la carrière,
Il fait la ronde par derrière
Pour mieux s'enfoncer au devant.

On ne parle que de ses gestes:
Il est mis aux rangs des celestes.
Sur un autel faict de chardons
Il se panade en effigie,
Un catze servant de bougie,
Et d'encensoir et de pardons.

Mais cependant que je regarde
Ce petit homme de moutarde
Bravant au milieu de la cour,
Je voy un prince plain de gloire[55],
Un petit Cæsar en victoire
Et quy semble un petit Amour.

La Valeur en fait son image,
La Fortune luy rend hommage,
Et Mars lui donne les lauriers;
C'est le mignon de la Vaillance,
Le subject de la Bienveillance
Et l'estonnement des guerriers.

Esclatant d'un riche equipage,
La Terreur luy servant de page,
L'Effroy le suivoit pas à pas;
Sans luy la terre estoit en poudre,
Et son bras, comme faict la foudre,
Portoit l'horreur et le trepas.

Ce monstre à la teste cornue,
Quy bravoit avant la venue
De ce miracle de valeur,
Plus penaut qu'un loup pris au piège,
Et plus leger que n'est un liège,
Évite en courant son malheur.

Il s'enfuit[56], quittant sa pratique,
Comme un veau qu'une mouche pique;
Faisant de l'aveugle et du sourd,
Et craignant le vert de la sauce,
Il conchie son haut de chausse,
Petant comme un roussin quy court.

Envieux, cesse de le mordre:
Ce qu'il en faict, c'est qu'il veut l'ordre
Pour estre au rang des chevaliers:
Car ainsy, pendant la remise,
L'enseigne en est à la chemise,
Et le cordon à ses souliers.

Mais, las! estant pris à la piste,
Il jure qu'il est arboriste,
Et qu'il ne fouille sans raison,
Et dict, touchant l'architecture,
Qu'il monte assez bien de nature
Pour bien bastir une maison.

Enfin, qu'on luy fasse une grace,
Qu'on luy permette qu'il embrasse
Les genoux de ce jeune Mars,
Qu'il se soumette à sa puissance,
Et qu'il luy preste obeissance
Comme à la gloire des Cesars.

Admis aux yeux de cest Achille,
Il promet de quitter la ville
Et de se rendre pellerin,
S'en allant faire une neufvesne,
Afin de guerir sa migrenne,
Au bonhomme sainct Mathurin[57].

Mais, chacun luy faisant la morgue,
On le soufflette comme un orgue;
On espoussette ses habitz,
L'on se met sur sa friperie[58]
Comme un gros valet d'ecurie
Dessus la souppe et le pain bis.

Ce prince, voyant qu'on le frotte,
Qu'on le chatouille à coup de motte,
Et qu'il est dessus demy nu,
Commande à ses gens qu'on le choie,
Et puis aussi tost le renvoie
Plus chargé qu'il n'estoit venu.

Au cry qu'il fist je me reveille,
Estonné de ceste merveille
Et tout esperdu de ce bruit;
Mais, afin de vous faire rire,
Icy je l'ay voulu descrire,
Puisque ce n'est qu'un jeu de nuit.

Le Tableau des ambitieux de la Cour, nouvellement tracé du pinceau de la Verité, par maistre Guillaume, à son retour de l'autre monde[59].

M.DC.XXII.

Les plus sots sont ceux-là qui se ventent sans cesse
De leurs extractions, sans argent ny noblesse;
Qui presument, boufis de magnanimité,
Faire jambes de bois à la necessité.
Pauvres et glorieux veulent pousser fortune
A contre-fil du ciel, qui leur porte rancune,
Font la morgue au destin, et, chetifs obstinez,
Fourrent jusqu'au retraict leurs satyriques nez.
Ils font les Rodomonts, les Rogers, les Bravaches,
Ils arboriseront[60] quatre ou cinq cens pennaches
Au feste sourcilleux d'un chapeau de cocu,
Et n'ont pas dans la poche un demy quart d'escu.
Monsieur, vous plairoit-il me payer? Il replique:
Je n'ay point de monnoye, au courtaud de boutique;
Puis, pompeux, se braguant[61] avecques majesté,
Dira à son valet: Suis-je pas bien botté?
Fraizé comme Medor, n'ay-je pas bonne grace?
C'est mon[62], dict le laquay, mais garde la besace,
De gripper la fortune assez vous essayez;
Mais tandis les marchands veulent estre payez,
Et n'y a dans Paris tel courtaud de boutique[63]
Qui, vous voyant passer, ne vous face la nique,
Et ne desire bien que tous les courtisans
Fussent aussi taillez comme les paysans,
Qui, taillables des grands, n'ont point d'autres querelles
Que tailles et qu'impots, que guets et que gabelles.
L'on ne fait rien pour rien, et pour l'odeur du gain
Le manœuvre subtil prend l'outil en la main.
Mais vous, guespes de cour, gloutonnes sans pareilles,
Vous mangez le travail et le miel des abeilles,
Et ne ruchez jamais, ny d'esté ny d'hyver.
Quand ils sont attachez à leurs pièces de fer,
Et qu'ils ont au costé (comme un pedant sa verge)
Joyeuse, Durandal, Hauteclaire et Flamberge[64],
Ils presument qu'ils sont tombez de paradis,
Ils pissent les ducats pour les maravedis;
Les simulacres vains des faux dieux de la Chine
Ne s'oseroient frotter contre leur etamine,
Et Maugis, le sorcier, prince des Sarrazins,
Ni le fameux Nembroth, n'est pas de leurs cousins.
Bragardans en courtaut de cinq cens richetales[65],
Gringottans leur satin comme ânes leurs cimbales[66],
Piolez, riolez, fraisez, satinisez,
Veloutez, damassez et armoirinisez[67],
Relevant la moustache à coup de mousquetade,
Vont menaçant le ciel d'une prompte escalade,
Et de bouleverser, cracque! dans un moment
Arctos, et Antarctos, et tout le firmament.

La maison de Cécrops, d'Attée, de Tantale,
Champignons d'une nuict, leur noblesse n'egale;
Ils sont, en ligne oblique, issus de l'arc-en-ciel,
Leur bouche est l'alambic par où coule le miel;
Leurs discours nectarez sont sacro-saincts oracles,
Et, demy-dieux çà bas, ne font que des miracles.
Mais un lion plus tost me sortiroit du cu
Que de leur vaine bourse un miserable escu;
Ils blasphèment plus gros dans une hostellerie
Que le tonnerre affreux de quelque artillerie:
Chardious! morbious! de po cab-de-bious[68]!
Est-ce là appresté honnestement pour nous?
Torchez ceste vaisselle, ostez ce sale linge,
Il ne vaut seulement pour attifer un singe.
Fi ce pain de Gonès! apportez du mollet[69],
Grillez cet haut costé. Sus, à boire! valet;
Donne moy ce chapon au valet de l'estable,
Car c'est un Durandal, il est plus dur qu'un diable,
C'est quelque crocodil! tau, tau! pille, levrier;
Que ce coc d'inde est flac! va dire au cuisinier
S'il se dupe de nous, s'il sçait point qui nous sommes,
Et luy dis si l'on traitte ainsi les gentils hommes.
L'hoste, qui ne cognoit qu'enigme au tafetas:
«Gentil homme! Monsieur! je ne le sçavois pas.
Et, quand vous seriez tel, c'est assez bonne chère,
Monsieur. Que Dieu pardoin à feu vostre grand-père,
Il estoit bon marchand; j'achetay du tabit
Du pauvre sire Jean pour me faire un habit.
Il m'invita chez luy à curer la machoire;
Mais là le cuisinier n'empeschoit sa lardoire,
N'ayant albotté[70] que trois pieds de moutons,
Et falloit au sortir payer demy teston.
L'on n'y regarde plus, soit sot ou gentil homme,
Massette de Regnier, on prend garde à la somme:
Car, selon que l'on frippe on paye le gibier,
Le noble tout autant que le plus roturier.
Quand c'est semblable laine, autant vert comme jaune.
Ainsi bien manioit vostre grand-père l'aune.»

A vray dire, ces fats sont quelquefois issus
D'un esperon, d'un lard, d'un ventre de merlus,
D'un clistère à bouchon, d'un soulier sans semelle,
D'une chausse à trois plis, d'un cheval, d'une selle,
D'un frippier, d'un grateur de papier mal escrit,
D'un moyne defroqué, d'un juif, d'un ante-christ.
D'un procureur crotté, d'un pescheur d'escrevice,
D'un sergent, d'un bourreau, d'un maroufle, d'un suisse,
Et cependant ils font les beaux, les damerets,
Et ne pourroient fournir pour deux harencs sorets.
Mais lisez vos papiers, vos pancartes, vos tittres,
Et vous vous trouverez tous issus de belistres,
Mille fois plus petits encor que des cirons
Et plus nouveaux venus que jeunes potirons;
Qu'il vous faut humer fraiz comme l'huistre en escaille,
Et que vostre maison n'est pas une anticaille.
Venons sur memento, nous sommes tous cinis,
Mais d'un reverteris gardez d'estre punis.
Qui faict plus qu'il ne peut au monde de despence,
Il a plus qu'il ne veut au monde d'indulgence.
Pour amortir l'orgueil de mille vanitez,
Considerons jadis quels nous avons estez,
Et, faisant à nature une amende honorable,
Dis, superbe: J'estois vilain au prealable
Que d'estre gentilhomme; et, puis que de vilain,
Je me suis anobly du jour au lendemain,
Du jour au lendemain je peux changer de tittre
Et de petit seigneur devenir grand belistre,
Et en siècle d'airain changer le siècle d'or,
Et devenir soudain de consule rethor.
J'ay veu des pins fort hauts eslever leurs perruques
Par sus le front d'Iris, et tout d'un coup caduques,
Arrangez sur la terre, et ne servir qu'au dueil
D'un cadaver puant pour faire son cercueil;
J'ay veu de Pharaon les pompeux exercites,
Et contre Josué les fiers Amalechites
Gripper, triper, friper; et après un combat
Je passe de rechef, et ecce non erat[71].
Sur la flotante mer je voyois un navire
Qui menaçoit la terre et les cieux de son ire;
Mais, tout soudain rompant le cordage et le mast,
Je cherche mon navire, et ecce non erat.
J'ay veu ce que j'ay veu, une rase campagne
Enceinte devenue ainsi qu'une montaigne,
Qui pour mille geants n'enfanta qu'un seul rat;
Où est-il? je regarde, et ecce non erat.
Bref que n'ay-je pas veu, que ne contemplé je ores?
Et avant que mourir que ne verray-je encores?
Le monde est un theatre où sont representez
Mille diversitez de foux et d'esventez[72].

O constante inconstance! ô legère fortune!
Qui donne à l'un un œuf, et à l'autre une prune[73];
Qui fait d'un charpentier un brave mareschal,
Et qui fait galoper les asnes à cheval;
Qui fait que les palais deviennent des tavernes,
Qui, sans miracles, fait que vessies sont lanternes;
Qui fait que d'un vieil gant les dames de Paris
Font des gaudemichés, à faute de maris;
Que le sceptre d'un roy se fait d'un mercier l'aune,
Que le blanc devient noir et que le noir est jaune;
Qui change quelquefois les bonnets d'arlequins
Aux couronnes des grands[74] et les grands en coquins,
Les marottes en sceptre, en tripes les andouilles,
Les chapperons en houpe, en glaives les quenouilles,
Le rosti en bouilli, une fille en garçon,
Le coutre[75] en bon castor et la buse en faucon!

Je suis, sans y penser, des stoïques escoles;
Je croy ce que disoient ces sçavans Picrocoles[76],
Qui, sans hypothequer cinq cens pieds de mouton
Où l'on n'en void que quatre, arrestez au fatum,
Disoient de toute chose: Ainsi plaist à Fortune!
Que si quelqu'un gardoit les brebis à la lune[77],
Pendillant tout ainsi qu'un bordin vermoulu,
Ils repliquoient: Ainsi Fortune l'a voulu.
Si d'autres ils sentoient de qualité fort basse
Elever jusqu'au ciel leur grand bec de becasse,
Ils disoient, en voyant tout Crœsus dissolu:
Que voulez-vous? Ainsi Fortune l'a voulu,
Donnant comme elle veut à chacun sa chacune,
Car tel ne cherche rien qui rencontre Fortune,
Et souvent c'est à ceux qui ne la cherchent pas
Qu'elle fait les doux yeux de ses doubles ducats[78].

Ha! que si l'alchimie avoit dans sa cabale
Cette pierre trouvé, qu'on dit philosophale,
Les doctes porteroient jusques au ciel leur nez,
Et chimistes, sans plus, se diroient fortunez;
De Fortune icy-bas l'on ne parleroit mie,
Ceux là seuls seroient grands qui sçauroient l'alchimie.
Vous ne verriez alors tant de doctes esprits
Bottez jusqu'au genouil des crottes de Paris,
Mal peignez, deschirez, le soulier en pantoufle,
Les mules aux talons, n'ayant rien que le souffle,
Et, le fouet en la main, pauvres predestinez,
Recouvrer au Landy[79] deux carts d'escus rognez,
Pour se traitter le corps le long d'une semaine,
Domine, sans conter ny l'huile ny la peine,
Les plumes, le papier, l'ancre de son cornet;
Un sol pour degresser les cornes du bonnet,
Deux sols au savetier qui son cuir rapetasse
Un double au janiteur[80] pour balier la classe,
Sans conter le barbier, qui luy pend au menton
Une barbe de bouc, d'Albert[81] et de Platon;
Un pair de rudiments, un bon Jan Despautaire,
Et mille autres fatras qui sont dans l'inventaire
D'un pedant affamé comme un asne baudet,
Plus amplement à vous quæ glosa recludet.

Mais aujourd'huy l'on tient à mepris la science,
Et Fortune ne rit sinon à l'ignorance;
Un homme bien versé, ce n'est rien qu'un pedan;
Les asnes vont en housse, et tout est à l'encan.
La vertu sur un pied fait sentinelle à l'erte[82];
Madame la Faveur tient par tout cour ouverte;
Et dans les magistrats parents fourrent parents,
Ainsi que l'on entasse en cacque les harens;
Suyvant comme poussins sous l'aisle de leur mère,
Tout va au grand galop par compère et commère;
Le vieillard Phocion et le docte Caton
N'y ont pas du credit pour un demy-teston.
Dans ces jeunes conseils la vieillesse ravasse;
Quelque riche bedon[83], fol et jeune couillasse;
S'il a, sans droit, sans loix, quantité de ducas,
Se fera preposer à dix mille advocats
Qui auront dans l'esprit la science et l'escole
De Jason, de Cujas, de Balde, et de Bartole[84];
L'univers aujourd'huy est sans foy et sans loy,
La vertu de ce monde est quand l'on a dequoy[85];
Le sçavoir est un fat, l'argent nous authorise.
L'on ne peint la vertu avec la barbe grise:
Son habit est de femme, et jeune est sa beauté;
Pourquoy les femmes donc n'ont cette dignité,
Plustost que ces friands, ces obereaux de Beausse[86],
Qui de l'homme n'ont rien que le simple haut de chausse?
Que si cela est vray, pensez-vous, courtisans,
Sans argent ni faveur parvenir de cent ans?
Pensez-vous, sans argent, noblesse ny doctrine,
Obtenir des estats pour vostre bonne mine?
Que, pour friser, porter belle barbe au menton,
Un banquier vous voulust prester demy-teston?
Vous estes de grands sots si de ces ombres vaines
Vous allez repaissant vos travaux et vos peines.
Pour faire rien de rien, il faudroit estre Dieu;
Mais vous n'avez argent, ny sçavoir, ni bon lieu.
Tu viens accompagné des neuf muses d'Homère,
Mais tu n'apportes rien: rien l'on ne te revère:
Tu n'es qu'un Triboulet, et quand et quand pour lors
Avecques tes neuf sœurs tu sortiras dehors.
Dieu d'amour peut beaucoup, mais monnoye est plus forte;
L'argent est toujours bon, de quelque lieu qu'il sorte.
N'espérez seulement un estat de sergent,
Si, pour vous faire tel, vous n'avez de l'argent;
Si quartier chez le roy vostre bon heur recouvre,
Sera au Chastelet plutot que dans le Louvre;
Alors vous ne vivrez, n'ayant pas le dequoy
De vous entretenir, sinon du pain du roy:
Là vous n'aurez besoin de chevaux ny de guides,
Exempts de guets, d'imposts, de tailles et subsides.
Tous ces esprits falots, boufis comme balons,
Qui veulent estre grands[87] de simples pantalons,
Qui le fient de porc veulent nommer civette,
Et faire un brodequin d'une simple brayette;
Qui de l'esclat d'un pet veulent peser un cas,
Et d'un maravedis faire mille ducats;
Tous ces dresseurs d'espoirs, ces foux imaginaires,
Ces courtisans parez comme reliquiaires,
Ces fraisez, ces Medors, ces petits Adonis,
Qui portent les rabats bien froncez, bien unis;
Ces fils gauderonnez[88], d'un patar[89] la douzaine,
Voyent presque tousjours leur esperance vaine;
Que celle qu'enfantant se promet un geant
Ne produira sinon du fumier tout puant,
Lequel, pour tout guerdon, donnera la repue
A quelque nez camard qui jà en eternue.
Avecques leurs espoirs les courtisans sont foux;
Que bienheureux sont ceux lesquels plantent des choux!
Car ils ont l'un des pieds, dit Rabelays, en terre,
Et l'autre en mesme temps ne s'eloigne de guière;
Il n'est que le plancher des vaches et des bœufs;
J'ayme mieux qu'un harenc une douzaine d'œufs,
Et je m'aymerois mieux passer de molue fraische
Que d'hazarder mon corps à pratiquer la pesche.
Ostez-moy cet espoir; car je n'espère rien
Que d'estre un pauvre Job, sans secours et sans bien;
Que fortune tousjours, qui de travers m'aguette,
Ne me voudra jamais baiser à la pincette,
Et je mourray plustost sur un fumier mauvais
Que dans quelque cuisine ou dans quelque palais.
Vous diriez que je suis un baudet et un asne
D'attaquer de brocards la secte courtisane,
Veu mesme que je vais, il y a plus d'un an,
Botté, esperonné, ainsi qu'un courtisan;
Que c'est estre ignorant, avoir l'ame peu caute,
Que reprendre l'autruy et ne voir pas sa faute:
Car de la sapience et le don et l'arrest,
C'est cognoistre son cœur et sçavoir qui l'on est;
Il faut avant l'autruy soy mesme se cognoistre,
Et, comme Lamia, nous ne devons pas estre[90]
Des taupes dans chez nous et des linx chez l'autruy[91],
De peur qu'au charlatan, qui ouvre son estuy
Pour panser l'empesché, et luy-mesme a la perte,
L'on ne dise: Monsieur, vous n'estes qu'une beste;
Avant que de donner aux autres guerison,
Monsieur le charlatan, medica te ipsum.
Il est vray, par ma foi, j'ai suivy ceste vie,
Mais en après, Messieurs, je n'en ay plus d'envie;
J'ay franchi ce fossé, et, en sortant du lieu,
Je n'ai pas oublié mesme à leur dire à Dieu.

A Dieu[92].

Lettre d'ecorniflerie et declaration de ceux qui n'en doivent jouyr.

A Paris, par Pierre Menier, portier de la porte Saint-Victor[93]. Sans date. In-8.


Lettre generale autentique et perpetuel privilége d'escorniflerie, soit pour l'entrée ou issue[94] de quelque repas que ce soit.

Engorgevin[95], par la clemence bacchique roy des Francs Pions[96], duc des Movinateurs[97], comte de Glace, prince des Morfondus, marquis de Frimas, archiduc de Gelée, vicomte de Froidure, damoiseau de Neige, admiral des Gresles, vicomte de Tremblay, baron de Poylen, capitaine des Paniers Vendangez, grand colonnel des Vents de Bize, viel caporal de Frepaut, seigneur de Frepillon[98], commandeur des Escervelez, grand goulpharin de Grève, prevost de la cour de Miracle et premier messaire de nostre case prochaine;

A tous nos falotissimes et mirelifiques abbez, amis et confederez, gaudichonnement fanfruchés, continuels millions de saluts[99], vieux, s'ils estoient d'or ils vaudroient mieux, pris sur notre espargne, au four de Vanves.

Sçavoir faisons que pour le bon amour et zèle que tous portent à nos brocgardissimes et croustelevez cousins, tous bons pilliers de tavernes, champgaillardiers[100], fins galliers[101], francs lipeurs, escumeurs de marmites, vendeurs de triacle[102], gueux de l'hostière[103], friponniers, crieurs de vieux fer, vieux drapeaux; repetasseurs, chicaneurs, vieux laridons, briphe-miches[104], froid-aux-dents, porteurs de rogatons[105], raboblineurs[106], lorpidons[107], garde-clapiers, morte-paye cassez[108], ramonneurs de cheminée, dégresseurs de vieux chapeaux gras, trousse-lardiers, rongneux, morpionnaires, chassieux, grateleux, pediculaires, farcineux, alterez, bauquedenares[109], tatonniers, malotrus, bailleurs de belles vessies, loqueteurs[110], besaciers, ragoins, baille-luy-belle, bedondiers[111], vielleurs, emoleurs, beffleurs, baille-luy-bon-branle, et generallement à tous nos ordinaires sujets et vassaux, tous bons bigorniers[112], à ceux, pour plusieurs causes et autres à ce nous mouvans, avons donné et octroyé, donnons et octroyons ces presentes lettres authentiques perpetuelles et general privilége d'escorniflerie, duquel leur avons permis et permettons jouyr et user plainement, paisiblement et franchement par tous les lieux et endroits de nos royaumes, pays, terres, seigneuries et dominations sous la souveraineté de nostre tres-fort et invinciblissime monarque Bacchus, et en ce faisant, pourront corner au Corne, se saisir de la Croix blanche[113] pour chasser le Petit Diable[114], assaillir l'une et l'autre Bastille[115], visiter les beuvettes des Magdelaines[116], flatter et escumer la Marmitte, demander l'Audience, se ruer sur les Trois Poissons[117], s'asseoir aux Chaizes, mirer au Miroir, grenouiller aux Grenouilles, jouer aux Pommes de Pin, se retirer sur le Bœuf, se deffendre au Pourcelet, heurler après le Loup, ne laissant brusler la Souche, se conduire aux Torches[118] et Lanternes, prendre plaisir au Cigne blanc et rouge, s'accomoder avec le Fer de Cheval, se rafraichir à la Heure[119], parfois à la Corne[120], voguer la Galère[121], entrer en l'Arche de Noé, contempler la Blanque, se mettre à l'ombre de l'Orme, prendre l'Escu d'Argent[122] et plusieurs autres lieux estans en nostre obeyssance, et d'une mesme traitte jouer souvent des gobelets, desseicher verres, hanaps, taces, couppes, godets; vuider brocs, barils, flacons, bouteilles, calebasses; alleger quartes, pintes et chopines; n'espargner vin sec, hypocras, rosette[123], bastard[124], Romeny, muscadet[125], blanc, clairet et fauveau; donner cargue à Beaune, Orleans, Ay, Irancy[126], Gascongne, Grèce, Anjou, Seure, Seurène, Saint-Clou, Argenteuil, Icy et Panorille; leur defendant très expressement la cervoise, la Belle Guillemette Tourne-Moulin[127], la tezanne, la godalle[128], la bière, si ce n'est en cas d'urgente alteration, et d'avoir trop croqué la pie[129] et trop soufflé en l'encensoir, et non autrement; donnant une allarme à jambons, andouilles, cervelats, eschignées et semblables vieux aiguillons.

En outre enjoignons à nos dits sujets que, en cas d'escorniflerie, autant maistres que valets trinquent (tanquam sposus) tant que les larmes leur en viennent aux yeux, à la mode du bon pion Biffaut et son valet Riffleandouille[130], qui mieux vaut.

Et davantage, leur commandons très expressement qu'en quelque part ou lieu que ce soit, là où ils trouveront aucun de quelque estat ou qualité qu'ils soient, qui se voudront mesler d'entremettre et user du dit privilége d'escorniflerie (s'ils n'en ont lettres speciales et generales, telles et semblables que ces presentes), de ne les en laisser jouyr, ains les condamner sur le champ en telle amende qu'ils verront estre à faire par raison.

Et encore par ces dites presentes deffendons generalement à toutes personnes, tant soient mestoudins[131] ou esvetez, de ne troubler ou empescher nullement nos dits subjets et vassaux, ny aucuns d'iceux, en la jouyssance de leur dit present privilége, et, en ce faisant (pour harnois de gueule), ne prendre n'exiger d'eux aucuns deniers, or, argent, ny gage quelconque, nonobstant l'ordonnance d'un commun usage qu'on dict:

A Paris, à bon usage,
Qui n'a argent si laisse gage;

et ce sur peine d'encourir nostre perpetuelle disgrace.

Si donnons en mandement par ces mesmes presentes à nostre rubicondissime conseiller Magistrum Trigorinus Triory, ou, en son absence, à son lieutenant, le seigneur d'Ortouaillon, qu'il fasse ces presentes publier par tous les endroits de nostre obeyssance, et icelles face observer inviolablement de point en point selon leur forme et teneur, nonobstant l'amy Baudichon[132], ny Gautier ou Mitaine, à ce contraires: car tel est nostre plaisante et envinée volonté. Donné en poste, à nostre chasteau d'Appetit, pres Longue-Dent, et l'avons fait sceller par nostre grand chancelier de paste d'eschaudez[133], par faute de cire bleue, et signé par maistre Cruche Hebriaque[134], nostre grand secretaire et premier chambelan du Port-au-Foin, baillé l'an entier, au mois qui a si a, le jour si tu n'en a cherches-en, si tu en trouves si en prend, et au-dessous la chasser, par nostre greffier Belle-Dare, autrement dit Maunourry; voulons au surplus foy estre adjoustée au vidimus de ces presentes, comme au foye d'un canard à la dodine[135], pourveu qu'elles soient collationnées à l'original d'icelles. Ce fut fait ès presances de Robinet Trinquet, seigneur de Nifles; Grisard, chastelain de Tremblemont, controleur Gelard des Mouches Blanches; Floquet-Javelle, grand escuyer des Mules aux talons, et autres seigneurs des Morfondus.


Declaration de ceux qui ne doivent jouyr du privilége et droict d'escorniflerie.

Nous n'entendons avecques nous
Recevoir le vin de Lion,
Sçavoir: gens plein d'ire et courroux
De noise et de rebellion,
Jureurs, faiseurs de millions
De blasphèmes très execrables;
Ceux-là, avec Pigmalion,
S'en voisent boire à tous les diables.

Le vin de Bone, pareillement,
N'est receu en nostre banquet.
Sont vilains qui incessamment
N'ont que d'ordes vaines caquet,
Leur langue souillans au bacquet
D'infections à tous propos.
Arrière de nostre banquet
Bouquins de luxure supposts.

Vuidez d'icy, melancholiques,
Vieux resveurs farcis de chagrin,
Frenezieux et fantastiques;
Vers nous de credit n'avez grain.
De vous aussi ne voulons brin,
Qui, tenant du vin de pourceau,
Vous yvrés et dormez soudain
Comme porcs après le morceau.


Responce des Lyonnistes, Boucquins et Porcelins.

La terre les eaux va beuvant,
L'arbre la boit par la tremine,
La mer espesse boit le vent
Et le soleil boit la marine;
Le soleil est beu de la lune,
Tout boit à son ordre et compas.
Suivant ceste reigle commune,
Pourquoy donc ne boirons-nous pas?


Ceux qui jouyront dudit privilége d'escorniflerie

Tous ceux qui ont le vin de singe
Joyeux, disant le mot,
Soit d'Oriane ou de Marsinge,
Sont bien venus en nostre escot;
Part auront à nostre piot
Pour leur gaillardise et plaisance,
Et tous ceux de vin de marmot
Ne tendans qu'à resjouyssance.

L'estrange ruse d'un filou habillé en femme, ayant duppé un jeune homme d'assez bon lieu soubs apparence de mariage.

Sans lieu ni date, in-8.

Il est comme impossible d'esviter les ruses des filoux de Paris, puis qu'elles sont precautionnées de tant de douceur et de naifveté qu'il semble n'estre permis à un homme de bon jugement d'en avoir aucune sorte de doute, la malice des dits filoux estant montée en un point qui leur faict entreprendre des choses dont l'invention paroist estre plustost partie d'un cauteleux demon que de l'esprit d'un homme.

Il n'y a pas encores huict jours qu'un jeune homme d'assez bon lieu, faisant profession de lettres, que par raison secrette je nommeray Orcandre, estant en chemin pour s'en retourner en son logis, que l'on dit estre dans la rue Sainct-Jacques, il y auroit rencontré un filou habillé en femme, merveilleusement bien desguisé, qui, après une profonde reverence, luy dit (avec une effronterie inconcevable): Monsieur, je crains que vous n'ayez perdu le souvenir de m'avoir veuë en la compagnie d'une personne qui vous honore fort. A quoy Orcandre, après l'avoir attentivement regardée avec beaucoup d'estonnement, luy respond: Madame, il se peut faire que j'ay eu l'honneur de vous voir en quelque part; mais il y a donc fort long temps, puis qu'il ne m'en est resté aucune sorte de memoire.

Sans mentir, luy repart le filou, je suis extremement marrie de quoy vous ne vous souvenez point d'avoir parlé à moy, et encore plus de me voir si peu consolée du mal et de la peine que je souffre depuis un an ou environ qu'il y a de cette veuë, où je me trouvay si fort touchée de la bonté de vostre humeur que depuis les desirs d'en gouster les fruicts à mon aise ne m'ont pas seulement gehenné l'esprit et l'ame, mais mesme m'ont faict mespriser mille rencontres qui se sont offertes pour me marier avantageusement.

Ces paroles plaines de miel ayant doucement frappé l'oreille d'Orcandre, et quant et quant les organes de sa voix, il en perdit comme la parole, se laissant emporter dans l'espoir d'une fortune où il n'avoit jamais pensé, et qu'il croyoit indubitable.

De quoy le filou s'appercevant, et que son dessein reüssissoit si bien en ses premiers effects, en continuant sa pointe, dit à Orcandre: Et quoy! Monsieur, d'où procède le silence que vous gardez si fort? Est-ce à cause de me voir si hardie à vous descouvrir ma passion? Si cela est ainsi, representez-vous la nature de la parfaicte amour, et vous trouverez qu'elle auctorise en tout point la force de mon courage, qui me faict parler de la façon.

Orcandre ayant un peu repris ses esprits, luy repart qu'il s'estimeroit heureux si elle ne se mescontoit point et ne le prenoit pour un autre, et lui tesmoigneroit en toute sorte d'occasion qu'il estoit personne à aymer parfaictement une femme qui l'obligeroit à cela par la douceur et par la modestie.

Ceste repartie donnant plainement à cognoistre au filou que Orcandre avoit desjà un pied dans le piége, il ne s'oublia point de poursuivre pour attaindre la fin de son dessein, et à cet effet de se servir particulierement des choses qui pouvoient desgager l'esprit d'Orcandre de toutes les craintes dont il pouvoit estre touché.

Il luy dit donc que ce n'estoit point en plaine ruë où il falloit parler d'affaires, et qu'elle seroit très aise que ce fut en quelque honneste lieu que Orcandre choisiroit chez ses amis, où elle luy feroit entendre plus particulierement ses intentions, et voir que les biens dont elle avoit la libre possession et jouissance estoient plus que suffisans à leur faire gouster les douceurs d'une vie tranquille, et que mesme elle avoit grande raison de rechercher l'appuy d'un homme faict comme luy, pour mieux regir et gouverner les effects de ses negoces.

Ceste proposition parut si douce en l'esprit d'Orcandre, qu'en mesme temps elle y fut si fort empreinte, qu'il sembloit que ce pauvre abusé ne respiroit plus qu'un air de langueur en l'attente du jour qu'on devoit parler plus precisement de cette affaire, et par effect il luy dict:

Madame, puis qu'il vous plaist me faire le bien et l'honneur de me rechercher en une chose que je ne crois point meriter, ce sera donc, si vous l'avez pour agreable, chez ma cousine de Vauguerin, fort honneste femme et bien congnue pour sa vertu, que nous pourrons traicter de toutes les conditions necessaires en une semblable rencontre; là où vous pourrez apprendre que, si la fortune m'a esté avare de biens, du moins ne l'a-elle pas esté de reputation à l'endroit de toute la famille dont je suis issu. A quoy le fillou luy fit responce en ceste sorte:

Vous avez la façon trop aimable, Monsieur, pour estre autre que je ne me suis imaginée, et je prens le ciel à tesmoin si je desire d'autre caution pour m'asseurer de vostre vertu et du merite de la maison de votre naissance. Or, puisque l'heur m'en a voulu de vous avoir disposé au mesme point où je desirois vous voir, je demeure fort volontiers d'accord du lieu que vous avez choisi pour conferer nos volontez avec celles de vos amis et connoissans, et vous prie que ce soit au plustost, car je crains que la longueur ne donne moyen à mes parens de destourner une chose que je desire faire malgré eux, et dont je souhaite pationnement l'arrivée.

Pour esviter d'escrire tant d'autres discours qu'ils eurent ensemble sur ce subject, je diray seulement qu'il fut resolu que le lendemain, à deux heures de relevée, on se trouveroit chez la dite de Vauguerin, cousine d'Orcandre, à quoy il fut satisfaict et de part et d'autre.

Au quel lieu ledit Orcandre avoit assemblé beaucoup de personnes d'honneur, des connoissans, qui estoient extrêmement aises qu'une si bonne occasion luy fut escheuë, s'asseurans qu'il la mesnageroit à son advancement et à la grandeur de sa fortune.

Les compliments de part et d'autre ayant esté parachevez, le filou, qui n'avoit point oublié de se parer pour rendre sa commedie plus accomplie, ne manqua point aussi de joindre à cet apas celuy d'un visage riant, plain de douceur et de bonne grace; et, ayant jugé qu'il estoit temps de commencer sa harangue trompeuse, il dit:

Messieurs, je m'asseure qu'il n'y a pas un de vous qui ne sçache bien le subject de cette assemblée, et que les grands discours ne sont pas tousjours ceux qui advancent les choses, celle-cy particulierement n'en desirant point de semblable. Je n'ay donc rien à vous dire, sinon qu'il y a plus d'un an que j'ayme Monsieur que voilà, parlant d'Orcandre, et que je desire luy en donner une forte preuve par le lien que je recherche, n'estant pas maintenant à m'informer de ses biens, et voudrois qu'il eust faict la mesme chose des miens, afin qu'il vous peut faire entendre luy-mesme en quoy ils consistent; et, pour vous les exprimer sommairement, je vous diray que je possède par succession, tant de père que de mère, trois maisons, dont la moindre est louée six cens livres, des heritages à plus de huict cens livres de revenu, et environ huict ou neuf mil livres en marchandise qu'on amène à Paris par batteau; et, s'il y a quelqu'un qui en doute, je seray très aise qu'on diffère de parachever la chose commencée jusques à ce que, par une bonne information, on aye receu dans Melun, lieu de ma naissance et de ma demeure, le tesmoignage des veritez que je vous dis; ne craignant rien, sinon que, nos desseins venans à s'esventer, mes parens n'y apportent de l'empeschement à leur possible, me remettant toutes fois à tout ce qu'on en voudra faire.

Ce pauvre Orcandre et tous ceux qu'il avoit assemblez furent si fort esblouys de la naifveté dont le filou desguisoit si bien sa malice et sa ruse qu'en mesme temps ils dirent tous ensemble qu'il n'estoit pas besoin de s'informer davantage, craignant de perdre pour vouloir trop serrer, et mesme que les parens n'empeschassent un effect qu'ils estimoient estre le plus haut degré où la fortune d'Orcandre pouvoit jamais monster.

Tellement qu'en mesme temps le filou fut supplié à se resoudre de faire quelques largesses de ses biens à Orcandre en faveur du mariage. A quoy ne faisant aucune difficulté: Je luy donne de bon cœur, dit-il, dix mil livres en consideration de l'amour que je luy ay porté et luy porte encore plus que jamais.

Cette donnation de vent et de fumée fit naistre des impatiences nouvelles à Orcandre et à tous ses amis que les choses fussent promptement faictes, en sorte qu'ils demandèrent au filou s'il desiroit passer outre; que, pour eux, ils ne demandoient aucun delay.

Le filou, mesnageant ceste chaleur pour le dernier article de son roolle, leur dict: Messieurs, differons encore quelques jours, afin que, par la vente que je desire de faire d'un batteau de foin que j'attends de jour à autre, je puisse avoir en main de quoy rendre celuy de nos nopces plus solemnel et plus celèbre, ne desirant pas qu'il en couste à personne qu'à moy.

Ceste dernière ruse fit un puissant effect pour son dessein: car et Orcandre et tous ceux qu'il avoit assemblez, enivrez de l'esperance d'une chose dont la feinte estoit si accomplie par les desguisemens que le filou y praticquoit, lui dirent: Madame, si peu de chose ne nous doit arrester en si beau chemin; sçachez que vous ne recherchez pas l'alliance d'un homme qui manque d'amis et de connoissances; nous nous offrons de luy donner la main en tout ce qui nous sera possible, et, si nos forces ne s'y trouvoient assez grandes, nous ne craindrons pas d'y employer encores celles de nos amis, puis que c'est pour une si bonne œuvre.

Messieurs, il en sera tout ce qu'il vous plaira, luy repart le filou, et, en quelque façon que le tout se paracheve, je le tiendrai tousjours à grand bonheur pour moy.

La partie ayant esté remise au lendemain matin, on ne manqua point de se trouver, sur les huict heures, chez la dite de Vaugrin, où, les dernières resolutions du mariage ayant esté prises, et la donnation de dix mil livres faicte par le filou à Orcandre, en faveur de nopces, renouvellée par plusieurs fois, il fut deliberé de faire les fiançailles, pour ne rien obmettre en un si beau dessein.

Les fiançailles estant faictes, le filou se voit importuné de toutes parts de prendre les presens qu'on luy offroit à la foulle, les quels il recevoit avec beaucoup de froideur, faisant semblant d'estre faschée de la despense où l'on se mettoit. Cependant on parle du disner, qu'on avoit faict apprester au logis d'un de ceux qui s'estoient tousjours trouvés aux assemblées, et se mit-on en peine d'avoir un carrosse à prix d'argent pour le reste de la journée, tellement que, l'heure du disner estant venue, on emmena le fiancé et la fiancée en grande magnificence dans le dit carrosse, où estoient aussi tous les connaissans d'Orcandre, ravis du bonheur qui lui estoit arrivé, et tesmoignoient mesme en avoir quelque sorte d'envie.

Pendant le disner, il ne fut parlé que du negoce que l'on pouvoit faire par eau; en quoy le filou tesmoignoit par ses discours avoir une grande experiance, ce qui augmentoit tousjours d'autant plus l'oppinion de ceux qu'il trompoit si couvertement.

L'après diner fust convertie en visites que l'on fit, par la commodité du dit carosse de louage; et, sur l'entrée de la nuict, le fiancé et la fiancée, après avoir pris congé de la compagnie, s'en retournèrent au logis de la dite de Vaugrin, où le filou, desirant clorre son dessein par une dernière feinte, fit semblant de se trouver mal, en attribuant la cause au carrosse, dont il disoit n'avoir point accoustumé les secousses; et en mesme temps, la bonne femme de Vaugrin prenant dans l'un de ses coffres la meilleure de ses robbes et beaucoup d'autres hardes, elle en couvrit ce plus que hardy filou; ce qui l'ayant mis en bel humeur, il commença de caresser Orcandre, le priant de ne s'ennuyer pas, et l'asseurer que le lendemain, après avoir receu de l'eglise ce qu'ils en devoient esperer en leur mariage, il cueilleroit à son aise les fruicts qu'il s'en estoit promis; et cependant il entretenoit sa duperie par quelques baisers, dont il ne luy estoit point chiche.

Le lendemain venu, le filou se leva environ une heure avant le jour, et, faisant semblant de craindre de n'estre pas assez matinière[136] pour aller aux espousailles, il esveilla Orcandre et luy dict: Monsieur, avez-vous oublié ce qui fut resolu hier au soir avec messieurs vos amis et connoissans? Prenez garde: je m'assure qu'ils seront bien tost icy. Et ayant dit la mesme chose à la dite de Vaugrin, pour rendre sa fuitte moins dangereuse, il demanda si l'on ne pourroit point avoir de la lumière pour s'habiller, afin que ces messieurs venant ils les trouvassent tous prests. Et la dite de Vaugrin luy ayant respondu qu'elle alloit se lever, et qu'en après elle trouveroit bien moyen d'allumer la chandelle, le filou, encores qu'il sceust bien qu'il ne falloit que sortir la porte de la chambre pour aller aux aisemens, luy repart: Vrayment, Madame, vous ne me sçauriez obliger d'avantage qu'en faisant ce que vous dictes: car, estant extremement pressée, comme je suis, d'aller à la scelle, je ne puis guères attendre davantage et n'ose en entreprendre le chemin sans lumière, craignant que les aisemens ne soient fort esloignez de ceste chambre et de me blesser en la montée, où il faict encore bien noir. La bonne femme de Vaugrin, ne se deffiant de rien, luy repart de rechef: Puis que vous estes si pressée, vous n'avez qu'à ouvrir la porte, dont elle luy donna en mesme temps la clef, et vous trouverez les aisemens à deux ou trois montées au dessus, sans aucun danger et sans aucune peine.

Cet insigne filou, qui avoit vestu les habits de la dite de Vaugrin sur les siens, et avoit les mains pleines de bagues et autres presens qu'on luy avoit faicts le jour auparavant, qui se montoient à plus de deux à trois cens livres, ayant ouvert la porte, il prit la fuitte, et laissa le pauvre Orcandre et la bonne femme de Vaugrin dans des estonnemens et des desplaisirs incroyables.

Voilà, sans aucun artifice, le recit de ce qui a esté dict et faict de plus remarquable en ceste rencontre.

Le Passe-port des bons Beuveurs, envoyé par leur prince pour conserver ses ordonnances, dedié à ceux quy sont capables d'en jouir. Ensuitte la lettre generalle d'escorniflerie[137] et l'arrest des Paresseux.

A Paris.

S. D. In-8.

A tous presens, passez et à venir. De la part de monseigneur, monseigneur le recteur, vice-recteur, doctorateur, chancelier, garde des bouteilles, procureur general, controlleur des viandes et autres subjects du corps chancelant de l'université bachique establie pour l'erudition de ceux quy aiment à savourer le nectar, et principallement les enfans de ceste celèbre ville de Paris, soubs la protection de monseigneur, salut et dilection sempiternelle en celuy quy primus plantavit vineam.

Comme ainsy soit ceux qui font profession de bien laver leurs tripes du jus quy sort des pipes, comme a fort bien remarqué Bruscambille sur le quatrième chapitre de l'epitre Ad ebrios, in vino veritas, la verité est dans le vin, comme le vin dans la bouteille, que nous susdits, desirant satisfaire à ce point assez à la verité, savoir faisons à tous ceux qu'il appartiendra qu'aujourd'huy nostre bien-aimé et tous nos consorts, après avoir esté interrogé sur plusieurs points, ayant beu en prelude à la santé du roy, à la Royale, à la Ducale, à la Turcque, à la Grecque, à la Suisse, à la Pistache, à la Romanesque, à la Grimouche, à la Comedienne, en Joueur de paume, à l'Occasion, en Vigneron, en Musicien, en Je ne sçay qui intermedium, à la Sourdine, à la Bobille, en Tirelarigot[138], tanquam sponsus, sicut terra sine aqua, en Courtier, en Epilogue, etc., etc., etc., etc., etc., etc.; après avoir recogneu par amples certificats qu'ils sont tonsurez et qu'ils peuvent d'un poignet asseuré lever le cul d'une bouteille; que leurs escripts sçavans leur serviront de commencement à leur dessert à conter merveilles; qu'ils boivent le vin par les nazeaux comme l'arc-en-ciel fait des eaux; que jamais le soleil ne les a veu lever si matin qu'ils n'eussent beu, et qu'au soir jamais la nuict noire, tant fust-il tard, ne les aye veu sans boire, ont acquis honorifiquement les degrez de docteurs en la faculté de l'Université bachique.

Voulons et faisons savoir à tous ceux de nostre dicte caballe que, pour les recompenser de leurs vertus et merites, il leur sera permis de vivre jusqu'à leur mort, en depit de tous ceux quy y voudront mettre empeschement, et leur dite mort ne sera qu'un passage pour aller escorniffler en l'autre monde et in transmigrationem Babilonis, c'est-à-dire qu'ils seront logez par etiquette dans un merveilleux chasteau, dont la description s'ensuit[139]:

Premierement, le pont levis dudict chasteau est faict de pain de Gonnesse.

Les fossez sont pleins de bons vins muscat, où l'on voit ordinairement potage gras et espissé à la mode des Suisses, gigots de moutons, jambons tous en vie quy se jouent dedans en guise de brochets et de carpes.

Les murailles sont faictes de grosses pièces de bœuf salé entassées les unes sur les autres en façon de pierres de taille.

Les moulures frisées, corniches et architectures sont composez de cervelas, andouilles, boudins et saucisses.

La tapisserie qui est dedans ne sont que perdrix rosties, oisons farcis, pastez chauds, levraux à la sauce douce, poulets fricassez, salades, grillades, capilotades et carbonades.

La fontaine du lieu est tousjours pleine de hachis et de salmigondis.

Les portes sont composez de belles, bonnes et friandes tartes attachez avec des gonds de macarons et biscuis.

La court est pavée de toute part de dragées, poix musquez, noix confites, muscadins et mirobolans.

La couverture est faite d'ecorce de citron, arrangée comme fines ardoises.

L'arsenac dudict chasteau est remply d'un grand attiral de poilles, de poillons, bassins, chaudrons, lechefrites, pots, pintes, chopines, cruches, assiettes, escuelles, plats, cuillers, fourchettes, grils, cousteaux, chesnets, chandeliers, lampes, broches, marmites, bancs, tables, tabourets, landiers, chaudières, seaux, nappes, serviettes, tisons, fagots, busches, bourrées, entonnoirs, verres, tasses, gondoles et autres menus fatras.

Certifions toutes lesdites choses certaines et veritables; mandons à tous ceux quy ne le voudront croire d'y aller voir: car tel est nostre plaisir.

Enjoignons à tous nos ordres fessiers, je veux dire officiers, de ne jouir de ladicte escorniflerie sans au prealable avoir pris de nos lettres, et deffendons à tous nos subjects de l'un et l'autre sexe, de quelque qualité et condition qu'ils soient, de troubler ces presentes.

Donné en nostre chasteau de Breses, à onze heures du matin, jour de septembre trente-deuxième, quatre mille quatorze cens quatorze vingts quatorze ans, quatorze mois, quatorze septmaines, quatorze jours, quatorze heures, quatorze minutes et quatorze momens après la creation du monde.

Signé: Boy-sans-soif,
et Harpineau[140], Secretaire.

Factum du procez d'entre messire Jean et dame Renée.

Quicquid tentabat dicere versus erat.

S. D. In-8.

De Mesme[141], à toy-mesme semblable
Pour la justice inviolable,
Et vous, les anges du conseil
De vostre Mesme non pareil,
Il vous faut la verité dire.
Il est vray que nostre messire,
Clerc alors, alors escolier,
Laïque alors et seculier,
Je ne sçay pas en quelle année,
Des mains de madame Renée
A reçeu la somme de tant,
Mais sans luy demander pourtant.
Comme il se plaignoit à sa tante,
Sa compagne, outre son attente,
Avec des escus intervint,
Dont il en prit environ vingt.
Eust-il refusé leur bel offre?
Elles en ont d'autres au coffre!...
Les plus reformez sont vaincus
Par le blond lustre des escus[142].
Vrai est que par obeissance
Il leur en fit recognoissance,
Et vray qu'en l'obligation
Il a mis la condition
De ne payer qu'au prealable
Il n'eust moyen. Au cas semblable,
Il est très veritable encor
Que la dame, en livrant cest or,
L'asseura que de la cedule
Ne s'ensuivroit poursuite nulle,
Et qu'elle en soit prise à serment:
Il ne ment, pour luy, nullement.
Et toutesfois dame Renée,
Contre la parole donnée,
A tout propos, mal à propos,
Ne le laisse point en repos.
A peine est-il seur en l'eglise,
Où les criminels ont franchise[143].
Elle en veut, il n'a pas de quoy.
Necessité n'a point de loy.
Messire Jean est pauvre prestre.
Riche de rien l'on ne peut estre.
Il n'a rente ny revenu,
Gros benefice ny menu;
Il n'a pas mesme une chapelle:
Au blanc il est[144], blanc on l'appelle[145]:
De tout il est destitué:
Il n'est pas mesme habitué[146].
Bien est vray que dame Simonne[147]
A cure pour qui la sermonne;
Mais ce n'est pour luy ses morceaux,
C'est aux Angevins et Manceaux:
Sur Monstreuil Bellay son attente
Encore incertaine est flotante;
Sur la Flocelière il ne peut,
Le marquis toutesfois le veut.
Dès qu'il aura le benefice,
Le moindre annuel ou service,
Il luy promet de s'acquitter.
Soy-mesme il veut s'executer.
Si la fortune n'en envoyé,
Il ne sçait point un autre voye.
Ses escoliers sont enlevez
Par les jesuites arrivez.
Il n'a plus ny landis[148], ny toiles,
Ny chandelles: il lit aux estoiles.
Un petit clerc des Bernardins,
Attentif après ses jardins,
Perd la memoire de l'année;
Un autre à demy l'a donnée.
Celuy qui payoit pour Renaut
En Champagne a gaigné le haut;
L'un est allé moisne se rendre,
L'autre ne veut plus rien apprendre;
La maille il n'a pas de Maillé,
D'en avoir il n'est pas taillé.
Il n'est plus de galand au monde;
Un autre plus ne le seconde;
Il n'est plus d'abbé de Tyron[149]
Qui le retienne en son giron.
Un seul moyen luy reste à vivre:
Au libraire il revoit un livre
Et violente son humeur
Pour corriger un imprimeur,
Et c'est où la demanderesse
Pour avoir de l'argent s'adresse.
Quel besoin qu'il vint un huyssier
Encor, appellé Menecier,
Luy signifier la requeste?
Il a bien autre affaire en teste:
Il soigne à la correction
De l'espineuse impression;
Il veille après le Sainct-Gregoire[150];
Il perd le manger et le boire;
L'Aristophane qu'il traduit
Interrompt son repos la nuict:
Liber encor est à la porte,
Qui de ses feuillages apporte.
Les escoliers chomment après,
Et les imprimeurs sont tous prests
De faire de nouveaux dimanches,
Donnant au Blanc des formes blanches.
Colas le Duc, à Laon, d'ailleurs,
Emporte ses habits meilleurs,
Et son argent; il le fait courre
Pour essayer à le recourre;
Il faut qu'à son autre garçon
Il face rendre sa leçon;
Le Clerc le presse de sa rime;
Il n'a pas encore dit Prime,
Il n'a pas dit son chapelet,
Comment aller au Chastelet?
Sans paroistre à l'heure assignée,
Il consent que dame Renée
Se paye sur Pierre le Lon[151].
Or il est à la paye long.
Plus, il luy cede une autre somme
Que luy doit Freval[152], pareil homme,
Et les mois de son escolier;
Il l'avoit jà dit à Choulier,
Qui n'a laissé de le poursuivre;
Mais sans plaider il ne peut vivre.
Quand au payement de tous frais,
Despens, dommages, interests,
De leurs nullitez il proteste,
Puisqu'il a rendu manifeste
A Choulier, et puis au sergent,
Qu'il cedoit l'arrest de l'argent.
Quant à l'usuraire demande,
Elle en devroit payer l'amende.
Au quatorzième chant royal,
Tout usurier est desloyal,
L'on doit fuir sa compagnie:
Un saint canon l'excommunie.
Vous avez au bon droit esgard.
Cependant, Messieurs, Dieu vous gard!
Vous mesme à nul autre semblable
Pour la justice inviolable,
Et vous, les anges du conseil,
De vostre Mesme nompareil.

Perdere scit, donare nescit.

Le Purgatoire des Hommes mariez, avec les peines et les tourmentz qu'ils endurent incessamment au subject de la malice et mechanceté des femmes, quy le plus souvent leur sont données pour penitence en ce monde. Traicté non encore imprimé jusqu'à present, et adressé à ceux et celles quy ne se comportent en leur mesnage selon les loix de la raison.

A Paris, jouxte la coppie imprimée à Lyon, par François Paget, imprimeur.

M.DC.XIX.

In-8o.

Les anciens payens, bien qu'ilz ne recognoissent le mariage pour un grand mistère, comme nous, estoient neantmoing en ce subject plus religieux que nous: car ils estimoient que les mariz estoient les maistres du corps et de la substance des femmes, pour en disposer à leurs plaisirs.

Et maintenant l'on voit ordinairement que quelques hommes pensent prendre des femmes pour en tirer de la compagnie, de l'amitié, de la consolation en leurs adversitez, et neantmoing, quand ils mènent leurs femmes en leurs maisons, ils mettent le plus souvent un enfer pour les tourmenter incessamment et pour combler leur vie de toutes les misères et tribulations, et ce quy est la cause du raccourcissement de leurs jours.

Car souventefois il se trouve des femmes quy font honte à des furies infernales, nées en ce monde pour tourmenter leurs maris; et encore en ces ames molles d'hommes, quy, trop uxorieux[153] et attendriz de ce sexe, trouvent estrange que des maris usent quelques fois de main mise, les quelles à tout le moins doivent recognoistre que les maris ont autant de puissance sur les femmes que l'esprit sur le corps en servitude, pour ne perdre la dignité que Dieu luy a donnée, ce qui occasionne les maris de chastier les femmes quand, au lieu de fidelles compagnes, elles veulent estre la gêne, la torture et la croix des maris; que les femmes ostent le ver quy leur ronge les esprits[154], incessamment plus pernicieux pour elles que ne sont des lions ou serpens, estant les feux quy leur rongent et devorent journellement les veines.

Les femmes doivent estre tellement conjointes et obtemperées à la volonté des maris que, quant bien ils les battroient, les affligeant de paroles fastidieuses et grossières, elles sont toutefois tenues de fleschir à leurs maris. Sont-ils subjets au vin? La nature les a conjoinct ensemble. Sont-ils sevères, cruels, fascheux et implacables? Ce sont neantmoings leurs membres, voire leur chef, le plus excellent de leurs membres, comme disoit elegamment sainct Basile (Homel. 7, Exameron).

Les esclaves pouvoient entierement changer de maistre, mesme auparavant le decès des leurs; mais, quant à la femme, elle est serve pendant que son mary est en vie, et liée à la loy et volonté de son mary, ce dit sainct Chrysostome (Inferm., de lib. repud.), et les humeurs fascheuses des maris ne peuvent excuser les femmes de se separer d'avec eux. Nous voyons qu'en nostre corps nous avons plusieurs vices et imperfections: l'un est boiteux, l'autre est tortu, l'autre a la main sèche, et ainsy des autres defaux, et neantmoing il ne se treuve personne si imparfait qui prenne en haine sa propre chair; mais un chacun la nourrit et l'entretient. Il ne se plaint point, il ne coupe point la partie vitieuse, mais la prefère le plus souvent à celle quy est la meilleure: car elle est à luy. Aussy ne faut-il pas que les femmes, quy sont mesme chair avec leurs maris, et quy sont faictes leurs membres par le mariage, se separent d'avec eux pour quelques causes et imperfections que ce puisse estre; tant s'en faut qu'elles les puissent trainer en justice comme une personne estrangère.

Premierement, la loy de Dieu, qui veut que les femmes laissent pères et mères pour suivre leurs maris (Genes., chap. 1), et donne puissance au mary des vœux de sa femme (Numer., chap. 30), qui luy est subject comme les membres sont à leur chef (Ester., cap. 1, 1; Corint., 2 et 1; Petr., 3 chap.); c'est pourquoy que la langue saincte, qui a nommé toute chose selon la vraye nature et proprieté, appelle le mary Basal, c'est le seigneur et maistre, pour monstrer que c'est aux maris à commander, et de chastier les femmes quand elles leur desplaisent et sont desobeissantes à leurs commandements.

Mais, pour abreger les descriptions des femmes, usant des termes de ce que dit un certain poète, sans toutesfois y mettre au nombre d'ycelles celles quy ont la prudence et la sagesse en recommandation, comme estant chose très contraire,

Le premier père Adam, prestre, par l'Eternel,
Dès sa creation fut rendu immortel.
Tout le temps qu'il fut seul, sa vie fut heureuse;
Mais lorsque de sa chair la femme s'anima,
Elle ravit son cœur, et luy si fort l'aima
Qu'il mourust pour l'amour de sa faim malheureuse.

Ouy, femme, ô que ton cœur est faux et enragé!
Les plus sainctz et devotz tu as trop outragé;
Tu as remply les cœurs de rage et de furie.
Ce grand poète, grand roy, ce grand prophète sainct,
De la crainte de Dieu ne fut jamais atteinct
Quand il perdit pour toy son capitaine Urie.

L'on ne voit animaux soubz la voute des cieux
Plus cruels et felons et tant pernicieux
Qu'est ce genre maudit, o très maudites femmes!
Les dieux, nous punissant, vous logèrent çà bas
Pour cizailler nos cœurs d'un eternel trepas.
Des damnez malheureux plus saintes sont les ames.

Ny du foudre eclatant l'epouvantable bruit,
Ny les affreux demons quy volent jour et nuit,
Ny les crins herissez de l'horrible Cerbère,
Ny du Cocyte creux la rage et le tourment,
Ny du Père eternel le sainct commandement,
Ne sçauroit empescher la femme de mal faire.

Memoire touchant la seigneurie du Pré-aux-Clercs, appartenante à l'Université de Paris, pour servir d'instruction à ceux qui doivent entrer dans les charges de l'Université.[155]

A Paris, chez la veuve de Claude Thiboust et Pierre Esclassan, libraire-juré et imprimeur ordinaire de l'Université, place de Cambray, vis-à-vis le collége Royal.

M.DC.XCIV.

In-4.

Anno Domini 1694, die quarta mensis septembris, habita sunt comitia ordinaria delegatorum Universitatis apud amplissimum D. Rectorem M. Edmundum Pourchot, in collegio Mazarinæo, in quibus inter cætera dixit ampliss. D. Rector sibi semper summopere cordi et curæ fuisse ne amplius Academiæ bona in incerto essent, sed tuto loco collocarentur eaque deinceps citra fraudem administrarentur; ideoque diplomate regio, ad Prætorem urbanum, jurium Academiæ facultatem conficiendi librum censualem, quo quincunque in dominio academico seu Prato Clericorum, ut vocant, prædia possident, nomen suum profiterentur, unde acquisivissent, quidve annui census aut reditus deberent singuli declararent; rem jam ad exitum esse perductam, paratamque brevem eorum omnium prædiorum simul et possessorum descriptionem, ex qua, si modo, et olim jam placuit, publici juris fieret, documentum commode capiant viri Academici; proinde sibi videri e re esse Academiæ eum typis mandari.

Re in deliberationem missa, audito prius M. Gilberto Hebert, pro procuratore generali Universitatis, qui una cum M. Medardo Colletet, Academico quæstore, in eam quoque rem incubuerat, omnes sententiam dixerunt hoc ordine.

M. Petrus Guischard, sacræ Facultatis Theologiæ decanus, dixit summo se affici gaudio quod tandem absolutum esset illud opus jam diu a se expectatum, de quo sæpius ad sacrum ordinem retulisset, nec quicquam morari se quin statim in lucem prodeat.

M. Vincentius Collesson, consultissimæ utriusque Juris Facultatis decanus, idem censuit, addiditque certissimam esse hanc viam occurrendi fraudibus hactenus in administratione patrimonii Academici fieri solitis; atque universam Academiam amplissimas teneri agere gratias iis omnibus qui in id opus, ex quo tantum emolumenti sperare liceat, aliquid contulerint; maxime ampliss. D. Rectori, auctori et suasori hujus consilii, quo res Academiæ restituit.

M. Claudius Berger, saluberrimæ Facultatis Medicinæ decanus, idem comprobavit, eoque libentius, quod, ubi, primum jam ab octodecim mensibus sermonem ea de re fecisset ampliss. D. Rector, palam testatus fuerit nihil posse fieri utilius ut prospiceretur rebus Academiæ.

M. Joannes-Baptista Freteau, honorandæ Gallorum nationis procurator, gratias quoque habuit ampliss. D. Rectori de suo in rem Academicam studio, ejus consilium approbavit, et opus, cui etiam ipse allaboraverat, protinus in lucem edendum, quasi Academiæ utilissimum futurum, censuit.

M. Guillelmus Jourdain, fidelissimæ Picardorum nationis procurator, in eamdem sententiam abiit.

Idem olim censuerant M. Joannes Desauthieux, et M. Cornelus Nary: ille venerandæ Normanorum, hic constantissimæ Germanorum nationis procurator; quod etiam ab eorum successoribus fuit confirmatum, atque ita ab ampliss. D. Rectore conclusum.

Memoire instructif touchant la seigneurie du Pré-aux-Clercs, appartenante à l'Université de Paris.

La seigneurie que l'Université de Paris possède au fauxbourg Saint-Germain s'appelle communement le Pré-aux-Clercs, parce qu'anciennement ce n'estoit qu'un grand pré qui estoit destiné pour la promenade des ecoliers. Ce pré estoit divisé en deux parties par un fossé ou cours d'eau de treize à quatorze toises de large, qui commençoit à la rivière de Seine, et, traversant sur le terrain des Petits-Augustins, à peu près à l'endroit où est aujourd'huy l'eglise, alloit se rendre dans les fossez de l'abbaye, proche la poterne qui y estoit alors; c'est-à-dire que ce cours d'eau repondoit à peu près au coin de la rue de Saint-Benoist, à l'extremité du jardin de l'abbaye; on le nommoit la petite Seine[156]. La partie du Pré la plus proche de la ville, comme plus petite, fut nommée le petit Pré, et celle qui s'estendoit vers la campagne, comme plus grande, s'appella le grand Pré-aux-Clercs.

L'Université tient incontestablement ce patrimoine de la libéralité de nos rois. L'opinion la plus commune est que l'empereur Charlemagne le demembra de la couronne sur la fin du huitième siècle, pour le donner à l'Université, qu'il avoit etablie. Mais, quand mesme elle ne le tiendroit que de quelqu'un de ses plus proches successeurs, elle peut toujours se vanter avec asseurance qu'elle n'a point eu d'autres fondateurs que nos rois, temoin le nom illustre de leur fille aînée, dont ils ont bien voulu l'honorer.

Elle possède donc ce domaine en pleine propriété et seigneurie, sans aucune servitude, et comme une terre de franc-aleu, et tous les procès qui luy ont esté faits sur ce sujet en divers temps ont plutost regardé l'étendue que la propriété du fond[157].

Ceux qui ont le plus souvent inquiété l'Université pour raison de ce bien ont esté messieurs les abbés et religieux de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prez, parceque, leurs murailles touchant, pour ainsi dire, au grand et petit Pré-aux-Clercs, ils le trouvoient fort à leur bienseance, et ils auroient bien voulu l'incorporer à leur domaine, ou du moins en empieter la meilleure partie; mais les ecoliers y alloient trop frequemment pour ne pas s'appercevoir des entreprises qu'ils y auroient pu faire; c'est ce qui engageoit ces religieux à leur susciter tous les jours de nouvelles querelles, afin de les degouter tout-à-fait de cette promenade et pouvoir plus aisement s'etendre sur l'un et l'autre pré, ou s'en emparer dans la suite, comme d'un bien abandonné.

En l'année 1254, messire Raoul d'Aubusson, chanoine d'Evreux, ayant acheté de ces messieurs de l'abbaye une pièce de terre de 160 pieds en quarré, moyennant 4 sols de redevance annuelle, cette place[158] luy parut tout-à-fait propre à faire un chemin commode aux ecoliers pour aller à leur pré, et, jugeant que c'estoit le veritable moyen de leur oster le pretexte de se quereller avec les domestiques de l'abbaye, il en disposa quatre ans après en faveur de l'Université.

Cette pièce de terre fut dans la suite l'origine et la source, ou du moins le pretexte, de bien des chicanes et des troubles; car messieurs de l'abbaye, fachés de la voir au pouvoir de l'Université, n'oublièrent rien pour la luy oster, et, ne pouvant en venir à bout par les voyes de droit, parce qu'ils l'avoient alienée sans contrainte, ils mirent en usage les voyes de fait, jusques là mesme que, dans une querelle qui s'emeut en l'année 1278[159] entre les ecoliers et les domestiques des moines, il y eut deux ecoliers de tués, sans compter un grand nombre de blessez dangereusement[160]; de quoy l'Université ayant porté ses plaintes devant Philippe-le-Hardy, lors regnant, ce prince, après avoir fait soigneusement informer de la verité, rendit, au mois de juillet de cette année 1278, un arrest celèbre par lequel il ordonna, entr'autres choses, qu'il seroit fondé deux chapelles aux depens de l'abbaye, l'une dans la vieille chapelle de Saint-Martin-des-Orges, joignant les murailles de l'abbaye, et l'autre dans l'eglise du Val-des-Ecoliers, où les deux qui avoient esté tuez estoient inhumez; lesquelles deux chapelles seroient rentées de 20 livres parisis chacune, et que, vacance avenant, les chapellenies d'icelles seroient à la nomination du recteur de l'Université[161].

Cependant, comme l'Université vit qu'il luy seroit assez difficile de se conserver cette place d'Aubusson, messieurs de l'abbaye temoignant trop d'empressement pour la r'avoir, elle aima mieux la leur ceder, à la charge neanmoins qu'ils y souffriroient un grand chemin de 18 pieds de large, pour que les ecoliers pussent aller commodement au Pré-aux-Clercs; et comme le chemin creux ou cours d'eau[162] qui faisoit la separation du grand et petit pré pouvoit encore donner occasion à quelque nouvelle querelle et qu'il accommodoit fort messieurs de l'abbaye, parce qu'outre qu'il conduisoit l'eau dans leurs fossez, il estoit encore fort poissonneux, l'Université, par la transaction qu'elle passa alors avec eux, eut la facilité de le leur abandonner avec le droit de pêche, qui luy appartenoit comme seigneur du lieu, le tout moyennant 14 livres de rente annuelle, ce qu'ils acceptèrent avec joie, et firent mesme confirmer par lettres-patentes du roi Philippe le Hardy.

L'Université, pensant avoir acquis la paix par la cession qu'elle venoit de faire à messieurs de l'abbaye de la place d'Aubusson et du fossé de separation d'entre le grand et le petit pré, crut ne devoir plus songer qu'à l'entretenir religieusement; mais elle se vit bientost tombée dans de nouveaux troubles: car, quoy qu'il fût specialement porté par la transaction qui avoit esté faite que les ecoliers auroient sur cette place d'Aubusson un chemin libre de la largeur de 18 pieds, pour aller au Pré-aux-Clercs, cela n'empêcha pas qu'on ne les insultât toutes les fois qu'ils y passoient, et que mesme on ne les maltraitât. L'Université eut beau deputer de ses officiers vers l'abbaye, elle n'en eut pas plus de satisfaction; et comme elle apprehendoit avec assez de raison qu'il n'arrivât encore quelque affaire pareille à celle de l'année 1278, elle s'adressa au pape, qui nomma, par son rescrit du 15 juin 1317, les evêques de Senlis et de Noyon, pour informer des voyes de fait que l'Université alleguoit avoir esté pratiquées ou du moins autorisées par les religieux contre ses supposts et ecoliers[163].

Messieurs de l'abbaye ne se trouvèrent pas dans la disposition de se soumettre à la jurisdiction des commissaires nommez par le pape, et, pour l'eluder avec plus de pretexte, ils soutinrent que la justice sur le Pré-aux-Cleres leur appartenoit, et qu'elle leur avoit esté usurpée par l'Université; sur quoy, ayant presenté leur requeste à la cour, ils eurent l'adresse de la faire sequestrer par arrest du 2 may 1318, pendant la contestation (debato durante).

Enfin, après vingt-sept années de chicane, l'Université, fatiguée de tant de traverses pour un terrain qui luy estoit infructueux, et voulant acheter la paix à quelque prix que ce fût, souscrivit à une nouvelle transaction avec les dits religieux, par laquelle elle leur ceda de nouveau la place d'Aubusson avec le fossé ou bras d'eau de la rivière de Seine, et les religieux payèrent de leur part à l'Université la somme de 200 livres parisis pour les arrerages qui pouvoient estre dus de la rente de 14 livres qu'ils s'estoient obligez de leur payer cinquante-trois ans auparavant, lors de la première transaction qu'ils passèrent avec elle; et, pour mieulx confirmer cette paix et pour avoir mieulx l'amour et la faveur de l'Université, les dits religieux perpetuellement donnèrent, delaissèrent et transportèrent tout ce qu'à eux appartient ou appartenir pourroit au temps advenir à la dite Université ès patronages des eglises, c'est à sçavoir de Saint-André-des-Arcs et de Saint-Cosme et Saint-Damien à Paris, ce qu'ils firent approuver par une bulle de Clément VI l'an 1345.

En 1368, les religieux, ayant eu ordre de fortifier leur abbaye et d'abattre les maisons qui en estoient proches, pour en faire une espèce de citadelle qui pût resister aux incursions des Anglois, la chapelle de Saint-Martin-des-Orges[164] avec la maison du chapelain, qui estoient sur le fonds de l'Université, se trouvant estre du nombre de celles qu'il falloit demolir, ils donnèrent à l'Université, par forme de dedommagement tant du patronage de cette chapelle que de la maison du chapelain, le patronage qui leur appartenoit de la cure de Saint-Germain[165]-le-Vieil, avec 8 livres de rente, à prendre en une de 10 livres qui leur estoit due sur une maison sise dans la ville près du couvent des Augustins; et, comme ils avoient encore besoin de terrain pour élargir leurs fossez et faire des tranchées, l'Université leur accorda deux arpens dix verges de terre à prendre dans l'un et l'autre pré, et eux s'obligèrent de luy en rendre deux arpens et demi joignant le petit pré vers la rivière.

Les choses demeurèrent paisibles, du moins en apparence, jusques vers l'année 1538, que, Paris commençant à s'augmenter et à s'aggrandir, les religieux de l'abbaye alienoient tous les jours de leur fonds, qu'ils donnoient à cens et rentes; et, comme il estoit contigu au Pré-aux-Clercs, il leur estoit fort facile d'en demembrer toujours quelque morceau, l'Université ne pouvant pas, à cause de ses occupations continuelles, estre toujours presente ny aller toiser les places que messieurs de l'abbaye vendoient aux particuliers.

Cependant, comme sur la fin de l'année 1539 l'Université s'apperçut que le petit Pré-aux-Clercs, outre qu'il diminuoit tous les jours, ne luy estoit qu'à charge, elle fut conseillée de le bailler aussi à cens et rentes pour y bastir des maisons[166], ce qu'elle a aussi fait dans la suite d'une bonne partie du grand Pré.

Mais, pour plus aisement concevoir comment ce domaine, qui de son origine n'estoit qu'une grande place vague et infructueuse, a changé de nature dans la suite des temps, nous le diviserons en trois parties par rapport aux trois differens temps qu'il a esté donné à cens et rentes par l'Université, tant pour empescher les usurpations qui se faisoient journellement que pour en retirer quelque profit.

La première partie sera composée de ce qui est communement appellé petit Pré-aux-Clercs, donné à cens et rentes par l'Université à M. Pierre le Clerc, vice-gerent du conservateur des privileges apostoliques de l'Université, par contract du dernier mars 1543, à la charge de 2 sols parisis de cens et de 18 livres de rente par arpent, aux droits duquel l'Université a esté subrogée dans la suite au moyen d'un acte passé par le dit le Clerc le 17 aoust 1548, qu'il confirma par un contract de retrocession du 31 octobre 1552.

La seconde partie fera mention des six arpens de terre dependans du grand Pré, donnez à cens et rentes par l'Université à la reine Marguerite par contract du dernier juillet 1606, contre lequel l'Université s'estant pourveue aussi bien que contre l'arrest du parlement qui l'avoit homologué, intervint arrest contradictoire de la dite cour, le 23 octobre 1622, par lequel il fut ordonné que, sans s'arrester au dit contract du dernier juillet 1606, ny à l'arrest d'homologation d'iceluy, les baux faits par la dite reine Marguerite ou par les Augustins, ses donataires, retourneroient au profit de l'Université.

Et la troisième partie consistera au surplus du dit grand Pré-aux-Clercs, donné à différens particuliers aussi à cens et rentes, depuis le 31 aoust 1639 jusqu'à présent.


PREMIÈRE PARTIE,

Contenant l'alienation du petit Pré-aux-Clercs.

Ce fut en l'année 1540 que l'Université passa un premier contrat d'alienation du petit Pré à M. Pierre Le Clerc, vice-gerant du conservateur des priviléges apostoliques de la dite Université; mais la minute et la grosse de ce contrat s'estant trouvées adirées, et le dit Le Clerc ayant esté troublé, l'Université luy fit un nouveau bail le 31 mars 1543[167], à la charge du cens et de 18 livres de rente par arpent.

Ce nouveau preneur commença d'abord par disposer de partie du dit petit Pré-aux-Clercs en faveur de plusieurs particuliers, à la charge du cens envers l'Université et d'une rente applicable à son profit à proportion de la quantité de terre qu'il donnoit.

Ce procedé fit murmurer quelques officiers de l'Université, et, pour les appaiser, le dit Le Clerc passa un acte le 17 avril 1548, qui fut suivy d'un contrat d'abandon du dernier octobre 1552, au profit de l'Université, de tous les emolumens qu'il auroit pu retirer de ses sous-baux[168], à la charge par l'Université de les entretenir; et par le mesme contrat le dit Le Clerc se reserva une place qu'il avoit fait enclorre de murs, à la charge du cens tel qu'il plairoit à l'Université.

Sous-Baux faits par le sieur Le Clerc.

Le premier, d'un morceau de terre propre à faire maison, par contrat du 4 octobre 1543, à M. Martin Fretté, clerc au greffe criminel de la Cour, moyennant 10 deniers parisis de cens, 10 livres tournois de rente.

Le deuxième, du 9 des dits mois et an, d'une autre petite portion de terre, à Nicolas Delamarre, moyennant 1 denier de cens et 2 sols de rente.

Le troisième, du 5 janvier 1544, à Guillaume Maillard, libraire, d'une pièce de terre contenant 142 toises, moyennant 4 deniers parisis de cens et 17 livres 15 sols de rente.

Le quatrième, du dit jour 5 janvier 1544, à Husson Frerot, doreur sur fer, d'une pièce de terre contenant 146 toises, moyennant 4 deniers de cens et 25 livres 10 sols de rente.

Le cinquième, des dits jour et an, à Richard Carré, brodeur, d'une pièce de terre contenant 138 toises, moyennant 4 deniers parisis de cens et 24 livres de rente.

Le sixième, du 18 juin 1545, à Nicolas Baujouen, aussi brodeur, d'une pièce de terre contenant 157 toises, moyennant 4 deniers parisis de cens et 15 livres 14 sols de rente.

Le huitième, des mesmes jour et an, à Jean Dupont, sergent à verge au Chastelet, d'une pièce de terre contenant 168 toises, moyennant 4 deniers parisis de cens et 16 livres 16 sols de rente.

Le neuvième et dernier, du 7 may 1546, à Jean Courjon, marchand mercier, d'une pièce de terre contenant 380 toises, moyennant 8 deniers de cens et 25 livres de rente.

De manière que le dit sieur Le Clerc avoit disposé de 15 à 16 cens toises de terre du dit petit Pré avant la retrocession qu'il en fit après à l'Université, sans y comprendre le jardin qu'il se reserva, sur lesquelles places sont aujourd'huy baties plusieurs maisons dans les rues du Colombier et des Marais, dans l'ordre et ainsi qu'il va estre expliqué.

Première maison, rue du Colombier[169].

La première maison où se trouve aujourd'huy commencer la censive de l'Université est la sixième que l'on rencontre à main droite dans la rue du Colombier, y entrant par la rue de Seine, la gauche et le commencement de la dite rue estant aujourd'huy de la censive de l'Abbaye.

Cette maison est bastie sur 64 toises de terre, faisant partie de 138, que M. Pierre Le Clerc donna à cens et rente, par contrat du 5 janvier 1544, à Richard Carré, brodeur, moyennant 4 deniers parisis de cens et 24 livres de rente, laquelle, par acte du 3 juillet au dit an, ayant esté reduite à 17 livres 5 sols, il en fut le dit jour racheté 13 livres 15 sols, et le surplus, montant à 3 livres 10 sols, declaré non rachetable[170].

Ces 64 toises de terre furent vendues par le dit Carré au sieur Adam Godard, marchand au Palais, par contract du 28 aoust 1554; sur lesquelles ayant fait bastir une maison avec cour et jardin, il la revendit, par contract du 29 janvier 1556, à François Desprez, commis à relier les livres de la chambre des comptes[171], et à Catherine Longis, sa femmes[172].

La dite veuve Desprez, après la mort de son mary, donna, par contrat du 29 janvier 1557, en contr'échange de la moitié de la dite maison (l'autre luy appartenant, à cause de la communauté), à Nicolas Bonfils, à cause de Michelle Desprez, sa femme, et à Raoul Brojard, à cause de Nicole Desprez, aussi sa femme, filles et heritières du dit defunt et d'elle, une rente sur la ville, au moyen de quoy la totalité de la dite maison luy appartint[173].

La dite veuve Desprez epousa en secondes noces Christophe Godin, chirurgien, dont elle eut Jean et Catherine Godin, lesquels, après sa mort, echangèrent, par contract du 23 juillet 1597, la susdite maison, avec Jean Petit, procureur au parlement, contre 600 livres comptans et 100 livres de rente sur un particulier.

Le dit M. Petit racheta, le 22 avril 1598, la rente de 35 sols dont la dite maison estoit chargée.

Le 8 juillet 1624, damoiselle Anne Petit, sa fille et heritière, veuve de M. Jerôme Godefroy, procureur au parlement, vendit la dite maison à M. Michel Pousteau, aussi procureur.

Le 17 septembre 1643, le dit Pousteau la vendit à damoiselle Marguerite Rollot, veuve de Georges de Bourges, et depuis de Vincent de la Prime, avocat, dont elle eut Charles de la Prime, sur qui la dite maison ayant esté saisie reellement, elle fut adjugée, par sentence du nouveau Chastelet du 14 septembre 1675, à Guillaume de Voulges, marchand, qui en passa titre nouvel le 6 novembre suivant.

Jeanne Varet, veuve de Guillaume de Voulges, a passé titre nouvel par devant Baglan et son confrère, notaires à Paris, le 11 septembre 1694.

Deuxième maison.