VIE PRIVÉE
ET PUBLIQUE
DES ANIMAUX
Les Animaux peints par eux-mêmes et dessinés par un autre.
VIE PRIVÉE
ET PUBLIQUE
DES ANIMAUX
VIGNETTES
PAR GRANDVILLE
PUBLIÉE
Sous la Direction de P. J. Stahl
AVEC LA COLLABORATION
DE BALZAC—LOUIS BAUDE—ÉMILE DE LA BÉDOLLIÈRE—P. BERNARD
GUSTAVE DROZ—BENJAMIN FRANKLIN—JULES JANIN
ÉDOUARD LEMOINE—ALFRED DE MUSSET—PAUL DE MUSSET
Mme MÉNESSIER-NODIER—CHARLES NODIER
GEORGE SAND—P. J. STAHL
LOUIS VIARDOT
ÉDITION COMPLÈTE, REVUE ET AUGMENTÉE
PARIS
J. HETZEL, LIBRAIRE-EDITEUR
18 — RUE JACOB — 18
—
1867
LES ANIMAUX PEINTS PAR EUX-MÊMES.
PROLOGUE
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ASSEMBLEE GENERALE
DES ANIMAUX.
A l’insu de toutes les grandes puissances, il vient de se passer un fait dont personne ne devra s’étonner dans un gouvernement représentatif, mais qu’il est bon de signaler à la presse tout entière, pour qu’elle ait à le discuter et qu’elle en puisse mûrement peser les conséquences.
Las enfin de se voir exploités et calomniés tout à la fois par l’Espèce humaine,—forts de leur bon droit et du témoignage de leur conscience,—persuadés que l’égalité ne saurait être un vain mot,
Les Animaux se sont constitués en assemblée délibérante pour aviser aux moyens d’améliorer leur position et de secouer le joug de l’Homme.
Jamais affaire n’avait été si bien menée: des Animaux seuls sont capables de conspirer avec autant de discrétion. Il paraît certain que la scène s’est passée par une belle nuit de ce printemps, en plein Jardin des Plantes, au beau milieu de la Vallée Suisse.
Un Singe distingué, autrefois le commensal de MM. Huret et Fichet, mû par l’amour de la liberté et de l’imitation, avait consenti à devenir serrurier et à faire un miracle.
Cette nuit-là, pendant que l’univers dormait, toutes les serrures furent forcées comme par enchantement, toutes les portes s’ouvrirent à la fois, et leurs hôtes en sortirent en silence sur leurs extrémités. Un grand cercle se fit: les Animaux domestiques se rangèrent à droite, les Animaux sauvages prirent place à gauche, les Mollusques se trouvèrent au centre; quiconque eût été spectateur de cette scène étrange eût compris qu’elle avait une réelle importance.
L’Histoire des Chartes n’a rien de comparable à ce qui s’est passé dans ce milieu d’illustrations Herbivores et Carnivores. Les Hyènes ont été sublimes d’énergie et les Oies attendrissantes. Tous les représentants se sont embrassés à la fin de la séance, et, dans cette effusion d’accolades, il n’y a eu que deux ou trois petits accidents à déplorer: un Canard a été étranglé par un Renard ivre de joie, un Mouton par un Loup enthousiasmé, et un Cheval par un Tigre en délire. Comme ces Messieurs étaient en guerre depuis longtemps avec leurs victimes, ils ont déclaré que la force du sentiment et de l’habitude les avait emportés, et qu’il ne fallait attribuer ces légers oublis des convenances qu’au bonheur de la réconciliation.
Un Canard (de Barbarie), trouvant l’occasion très-belle, promit de faire une complainte sur la mort de son frère et des autres martyrs décédés pour la patrie. Il dit qu’il chanterait volontiers cette belle fin qui leur vaudrait l’immortalité.
Entraînée par ces éloquentes paroles, l’Assemblée a fermé l’incident, et l’on a passé de même à l’ordre du jour à propos d’une nichée de Rats qu’un Éléphant avait écrasés sous son pied en faisant une motion contre la peine de mort, de laquelle il avait été dit quelques mots.
Ces détails, et bien d’autres qui n’ont pas moins marqué, nous les tenons d’un sténographe du lieu, personnage grave et bien informé, qui nous a mis au courant de cette grande affaire. C’est un Perroquet de nos amis, habitué depuis longtemps à manier la parole et sur la véracité duquel on peut compter, puisqu’il ne répète que ce qu’il a bien entendu. Nous demanderons à nos lecteurs la permission de taire son nom, ne voulant pas l’exposer au poignard de ses concitoyens, qui tous ont juré, comme autrefois les sénateurs de Venise, de garder le silence sur les affaires de l’État.
Nous sommes heureux qu’il ait bien voulu sortir, en notre faveur, de son habituelle réserve: car on trouverait difficilement des naturalistes assez indiscrets pour aller demander des confidences à MM. les Tigres, les Loups et les Sangliers, quand ces estimables personnages ne sont pas en humeur de parler.
Voici, tel que nous l’avons reçu de notre correspondant, l’historique assez détaillé des événements de cette séance, qui rappelle l’ouverture de nos anciens états généraux.
RÉSUMÉ PARLEMENTAIRE
ORDRE DE LA NUIT:
UNE HEURE APRÈS MINUIT
Discours du Singe, d’un Corbeau instruit et d’un Hibou allemand.—L’Ane prend la parole sur la question préliminaire de la présidence (son discours est écrit).—Réponse du Renard.—Nomination du Président.—Questions relatives à la répression de la force brutale de l’Homme et à la réfutation des calomnies qu’il accumule depuis le déluge sur la tête des Animaux.—Chacun apporte ses lumières.—Les Animaux sauvages veulent la guerre, les Animaux civilisés se prononcent pour le statu quo.—Toutes les questions à l’ordre du jour sont successivement discutées par les honorables membres de cette illustre assemblée.—Discours résumés du Lion, du Chien, du Tigre, d’un Cheval anglais pur sang, d’un Cheval beauceron, du Rossignol, du Ver de terre, de la Tortue, du Cerf, du Caméléon, etc., etc., etc.—Le Renard répond à ces divers orateurs, et met tout le monde d’accord au moyen d’une transaction.—Adoption de sa proposition.—La présente publication est décrétée.—Le Singe et le Perroquet sont nommés Rédacteurs en chef.
MM. les Animaux se pressent dans les allées du Jardin des Plantes.
Des Fondés de pouvoir des ménageries de Londres, de Berlin, de Vienne et de la Nouvelle-Orléans sont venus, à travers mille dangers, représenter leurs frères captifs.
De tous les points de la création, des Délégués de chaque Espèce animale sont accourus pour plaider la cause de la liberté.
Dès une heure la séance est très-animée; on peut déjà prévoir qu’elle sera dramatique, les usages académiques et parlementaires étant encore peu familiers aux membres de cette illustre Réunion.
Du reste, la physionomie de l’Assemblée est triste et morne en général: on voit bien que c’est l’anniversaire de la mort de La Fontaine.
MM. les Animaux civilisés sont en deuil et portent pour la plupart un crêpe, tandis que les autres, qui méprisent ces vaines marques de la douleur, se contentent de laisser tomber leurs oreilles et traîner tristement leur queue.
Dans plusieurs centres particuliers on s’échauffe sur les préliminaires à établir, sur les formes à suivre, sur le règlement à instituer, et enfin sur la question de la présidence.
Le Singe propose d’imiter en tout les coutumes des Hommes, qui, dit-il, se conduisent entre eux avec une certaine habileté.
Le Caméléon est de l’avis de l’orateur.
Le Serpent le siffle.
Le Loup s’indigne qu’on ait ainsi recours à la politique de ses ennemis. «D’ailleurs singer n’est pas imiter.»
Un vieux Corbeau fort érudit croasse de sa place qu’il y aurait danger à suivre de pareils exemples; il cite le vers si connu:
Timeo Danaos et dona ferentes,
«Je crains les Hommes et ce qui me vient d’eux.»
Il est félicité tout haut, dans la langue de Virgile, sur l’heureux choix de sa citation, par un Hibou allemand très-versé dans l’étude des langues mortes, qui, ne sachant pas un mot de français, est enchanté de trouver à qui parler.
—La Buse contemple avec respect ces deux savants latinistes.—L’Oiseau-Moqueur fait remarquer au Merle qu’il y a un moyen infaillible de passer dans le monde pour un Animal instruit, c’est de parler à chacun de ce qu’il ne sait pas.—
Le Caméléon est successivement de l’avis du Loup, du Corbeau, du Serpent et du Hibou allemand.
La Marmotte se lève et dit que la vie est un songe. L’Hirondelle répond qu’elle est un voyage. L’Éphémère meurt en disant qu’elle est trop courte. Un membre de la Gauche demande le rappel à la question.
Le Lièvre l’avait déjà oubliée.
L’Ane, qui vient enfin de la comprendre, s’exclame à tue-tête, demande le silence et l’obtient. (Son discours est écrit.)
—La Pie se bouche les oreilles et dit que les ennuyeux sont comme les sourds: quand ils parlent, ils ne s’entendent pas.—
L’orateur dit que, puisque la question de la présidence est la première en discussion, il croit rendre service à l’Assemblée en lui proposant de se charger de ce difficile emploi. Il pense que sa fermeté bien connue, que son intelligence proverbiale en Arcadie, que sa patience surtout, le rendent digne du suffrage de ses concitoyens.
Le Loup s’irrite de ce que l’Ane, ce triste jouet de l’Homme, ose se croire des droits à présider une Assemblée libre et réformatrice; il dit que l’éloge de sa patience est un coup de sabot donné aux honorables représentants.
L’Ane, blessé au cœur, brait de sa place pour que l’orateur soit rappelé à l’ordre.
Tous les Animaux domestiques font chorus avec lui: le Chien aboie, le Mouton bêle, le Chat miaule, le Coq chante trois fois.
—L’Ours, impatienté, dit qu’on se croirait parmi les Hommes, qui finissent par crier quand ils ont tout à fait tort ou tout à fait raison.—
Le tumulte est effrayant. Le besoin d’un Président se fait de plus en plus sentir: car s’il y avait un Président, le Président se couvrirait.
Le Porc-Épic trouve la question hérissée de difficultés.
Le Lion, indigné de l’aspect scandaleux que présente l’Assemblée, pousse un rugissement pareil au bruit du tonnerre.
Cette imposante manifestation rétablit le calme.
Le Renard, qui, en allant s’asseoir au pied du bureau, avait trouvé le moyen de ne se placer ni à droite, ni à gauche, ni au centre, se glisse à la tribune.
—A cette vue, la Poule tremble de tous ses membres, et se cache derrière le Mouton.—
Il dit d’une voix conciliante qu’il s’étonne qu’une question préliminaire, d’une moindre importance que toutes les autres, soulève d’aussi graves débats.—Il loue l’Ane de sa bonne volonté et le Loup de sa vertueuse colère, mais il fait observer que le temps presse, que la lune pâlit, et qu’il faut se hâter.
Il ose espérer que le candidat qu’il va présenter réunira tous les suffrages. «Sans doute il est, comme tant d’autres, hélas! assujetti à l’Homme. Mais chacun convient qu’il a des moments d’indépendance qui font honneur à son caractère.
—Ici l’Huître bâille.—
«Le Mulet, Messieurs, a toutes les qualités de l’Ane.
—La Marmotte s’endort.—
«Sans en avoir les faiblesses: il a le pied plus sûr et l’habitude des pas difficiles; il a de plus, et c’est à un hasard bien significatif qu’il le doit, et sans doute aussi à son empressement à venir au rendez-vous indiqué, il a seul entre tous ce qui constitue le véritable président de toute assemblée délibérante... l’indispensable sonnette que vous voyez briller sur sa poitrine.»
L’Assemblée, ne pouvant méconnaître la force d’une vérité aussi fondamentale, trouve l’argument péremptoire et irrésistible.
Le Mulet est élu Président a l’unanimité.
L’honorable Membre, muet de bonheur, incline la tête en signe d’adhésion et de remercîment.
A peine a-t-il fait ce mouvement, que la sonnette agitée laisse échapper un son clair et vibrant qui promet de dominer tout tumulte, s’il y a lieu.
—A ce bruit bien connu, un vieux Chien, se croyant dans sa loge à la porte de son maître, se met à hurler: «Qui est là?» Cet incident égaye un instant l’Assemblée. Le Loup, exaspéré, hausse les épaules, et jette sur le Chien confus un regard de mépris.—
Le Mulet, entouré et complimenté, prend immédiatement possession du fauteuil de la présidence.
Le Perroquet et le Chat, après avoir taillé quelques plumes que l’Oie leur a généreusement offertes, vont s’asseoir à la droite et à la gauche du Président en qualité de secrétaires.
La véritable discussion s’engage alors.
Le Lion monte à la tribune, et, au milieu du plus grand silence, il propose à tous les Animaux que le contact de l’Homme a flétris de venir vivre avec lui dans les vastes et sauvages déserts de l’Afrique. «La terre est grande, les Hommes ne sauraient la couvrir; ce qui fait leur force, c’est leur union; il ne faut donc point les attaquer dans leurs villes, il vaut mieux les attendre. Loin de ses murailles, Homme contre Animal ne vaut guère.» L’orateur fait un énergique tableau du fier bonheur que donne l’indépendance.
Ces mâles accents, ces paroles à la fois si sages et si nobles ont constamment captivé l’auditoire.
Le Rhinocéros, l’Éléphant et le Buffle déclarent qu’ils n’ont rien à ajouter et renoncent à la parole.
Après avoir accepté un verre d’eau sucrée, l’illustre orateur descend de la tribune.
Le Chien, inscrit le second, entreprend de faire l’éloge de la vie civilisée; il vante le bonheur domestique.
A ce mot, il est violemment interrompu par le Loup, par la Hyène et par le Tigre. Ce dernier, d’un bond prodigieux, s’élance à la tribune: son regard est terrible.
—Messieurs les Animaux civilisés se regardent avec effroi; le Lièvre prend la fuite.—
L’orateur jette par trois fois le cri de guerre; il veut la guerre, il aime le sang; d’ailleurs la guerre seule, une guerre d’extermination, amènera cette paix que tant d’Animaux paraissent désirer.
«La guerre est possible; les grands capitaines n’ont jamais manqué aux grandes occasions, et le succès est certain.»
Il cite l’exemple des Moucherons détruisant l’armée de Sapor, roi de Perse.
—Ici la Guêpe sonne une fanfare.—
Il dit Tarragone d’Espagne minée, renversée par des Lapins, dont la haine des Hommes avait fait autant de Héros.
—Le Lapin, émerveillé, détourne la tête et fait un mouvement d’incrédulité.—
Il rappelle Alexandre le Grand vaincu en combat naval par les Thons de la mer des Indes.
—Les Poissons du bassin, que cette scène avait vivement intéressés, et qui de loin prêtaient l’oreille à la voix puissante de l’orateur, rougissent d’orgueil au récit inattendu de ce haut fait.—
Il s’écrie qu’en présence d’intérêts aussi opposés la guerre est inévitable et toute transaction impossible; que le règne de cet Animal dégénéré qu’on appelle l’Homme est fini, et qu’il est temps que l’empire du globe, aujourd’hui mutilé, défiguré, déboisé par les chemins de fer et par les chemins vicinaux, revienne aux Animaux, ses premiers, ses seuls légitimes possesseurs; que les maux qu’on endort ne dorment que d’un œil, et que la révolte n’est que la patience poussée à bout.
Il termine par un éloquent appel aux armes. Il convie le Loup, le Léopard, le Sanglier, l’Aigle et tous ceux qui veulent vivre libres, à la défense de la nationalité animale, qui ne peut pas périr.
La Gauche tout entière bondit sur ses bancs. La Droite, pour un instant galvanisée, applaudit. Le centre reste impassible et refuse de se prononcer; l’Écrevisse consternée lève les bras au ciel.
Un Cheval anglais, autrefois Cheval de luxe, maintenant a poor hack, demande la parole pour un fait personnel.
L’accent britannique de l’orateur rend fort pénible la tâche de MM. les sténographes, qui sont obligés de traduire le langage presque inintelligible de l’honorable étranger.
«Nobles Bêtes, dit-il, je n’entends rien à la question des chemins vicinaux; mais, dans la grande question des chemins de fer, je suis de l’avis de l’illustre Tigre qui vient de parler. Je gagnais mon foin à la sueur de mon front, en trottant quatre ou cinq fois par jour de Londres à Greenwich: le jour même de l’ouverture du chemin de fer, mon maître s’est embarqué, et je me suis trouvé sans ouvrage. L’Angleterre est traversée en tous sens par ces odieuses voitures qui roulent sans notre secours. Je demande ou qu’on détruise les chemins de fer, ou qu’on me permette d’être Français. J’aime la France parce que les chemins de fer y sont relativement rares, et les Chevaux aussi.»
Un gros Cheval de la Beauce, qui avait la veille amené de Chartres à Paris une énorme voiture chargée de blé, hennit d’impatience; il dit que ces Chevaux étrangers ne sont jamais contents, et qu’ils se plaignent toujours que la mariée soit trop belle. Selon lui, tout Animal de bon sens devrait applaudir à l’établissement des chemins de fer.
Le Bœuf et l’Ane, de leur place: «Oui, oui.»
L’attention étant un peu fatiguée, M. le Président annonce que la séance est suspendue pour dix minutes.
Mais bientôt le bruit de la sonnette se fait entendre, et MM. les délégués reprennent leurs places avec une promptitude qui témoigne tout à la fois de leur ardeur et de leur nouveauté parlementaire.
Le Rossignol voltige jusqu’à la tribune; il demande à Dieu un ciel pur et de chaudes nuits pour ses chansons; il chante sur un rhythme divin quelques stances harmonieuses de Lamartine.
Ses chants sont admirables; mais il ne parle pas pour tout le monde, et le Butor le rappelle à la question.
L’Ane prend des notes et critique une des rimes qui, selon lui, manque de richesse.
Le Paon et l’Oiseau de Paradis rient entre eux de la chétive apparence du poëte orateur.
Un membre de la Gauche demande l’égalité.
Le Caméléon paraît à la tribune pour annoncer qu’on peut dire tout ce qu’on voudra, qu’il sera heureux et fier d’être, comme toujours, de l’avis de tout le monde.
L’Oiseau royal et le Grand-Duc jettent un regard de dédain sur l’orateur indépendant.
Un Cerf, prisonnier depuis dix ans, demande d’un ton plaintif la liberté.
Le Ver de terre demande en grelottant l’abolition de la propriété et la communauté des biens.
L’Escargot rentre précipitamment dans sa coquille, l’Huître se referme, et la Tortue répond qu’elle ne consentira jamais à abandonner son écaille.
Un vieux Dromadaire venu en droite ligne de la Mecque, et qui jusque-là avait gardé un modeste silence, dit que le but de la réunion sera manqué si on ne trouve pas le moyen de faire comprendre aux Hommes qu’il y a de la place pour tous ici-bas, et qu’on peut très-bien se placer les uns à côté des autres sans se faire porter les uns par les autres.
L’Ane, le Cheval, l’Éléphant et le Président lui-même font un signe d’assentiment.
Quelques membres entourent le Dromadaire et lui demandent des nouvelles de la question d’Orient. Le Dromadaire leur répond avec beaucoup de bon sens que Dieu est grand et que Mahomet est son prophète.
Un Mouton encore jeune hasarde quelques mots sur les douceurs de la vie champêtre; il dit que l’herbe est bien tendre, que son Berger est très-bon, et demande s’il n’y aurait pas moyen de tout arranger.
Le Cochon grogne sans qu’on puisse interpréter le sens de son interruption: on croit qu’il est pour le statu quo.
Un vieux Sanglier, que ses ennemis accusent d’avoir approché les basses-cours, prétend qu’il convient d’accepter les faits accomplis et d’attendre les éventualités.
L’Oie déclare avec fierté qu’elle ne s’occupe pas de politique.
La Pie lui répond que son indifférence en matière politique sera fort goûtée de ceux qui la plumeront un jour.
Le Renard, qui s’est jusque-là contenté de prendre quelques notes, voyant que la liste des orateurs inscrits est épuisée, monte à la tribune au moment où la Pie fait une troisième tentative pour y sauter. La Pie, désappointée, lui cède la place en se parlant à elle-même, et remet sous son bras un volumineux manuscrit qu’elle avait rédigé avec une Grue de ses amies.
Le Renard dit qu’il a écouté avec une scrupuleuse attention les orateurs qui viennent de se faire entendre; qu’il a admiré la puissance et l’élévation des idées du Lion; que personne plus que lui ne rend hommage à la majesté de son caractère, mais que l’illustre Membre est peut-être le seul Lion de l’Assemblée, et que pour tout le monde d’ailleurs il y a loin du Jardin des Plantes au désert;
Qu’il voudrait pouvoir conserver les illusions du Chien, mais qu’il lui semble apercevoir son collier;
—Le Chien se gratte l’oreille.—Un mauvais plaisant remarque que les oreilles du Chien ont perdu beaucoup de leur longueur primitive, et demande si c’est la mode de les porter si courtes. (Hilarité générale.)—
Qu’il a partagé un instant l’ardeur guerrière du Tigre; que peu s’en est fallu qu’il n’ait répété avec lui son redoutable cri de guerre; que c’est très-beau la guerre pour ceux qui en reviennent, mais que cela fait bien des veuves et des orphelins; que d’ailleurs c’est l’Homme qui a inventé la poudre, et que la race animale ignore encore l’usage des armes à feu. «Les faits le prouvent d’ailleurs, dans ce triste monde, ce n’est pas toujours le bon droit qui triomphe.» Qu’il y a bien peu de temps que leurs fers sont tombés, et qu’il manque sans doute à la plupart d’entre eux des passe-ports pour l’étranger,
—Approbation à Droite.—La Gauche se tait.—Le Centre ne dit rien et n’en pense pas davantage.—Le Sansonnet fait observer que beaucoup de réputations sont fondées sur le silence.—
Que le langage du Rossignol est un beau langage, mais qu’il n’a point avancé la question;
Qu’il serait bon de s’entendre sur les mots, et que l’égalité qu’on demande n’est qu’un besoin matériel auquel l’intelligence ne souscrira jamais;
—Protestations à Gauche.—
Qu’avec la liberté le Cerf aurait dû demander la manière de s’en servir. «S’il est désagréable d’être esclave, il est quelquefois très-embarrassant d’être libre: l’esclavage a été perfectionné à ce point que, pour l’esclave, il n’y a que misères au delà même des portes de sa prison.» Il cite à l’appui de son dire l’exemple de ces deux cent mille paysans russes affranchis qui, ne sachant que faire de leur liberté, retournèrent volontairement à la glèbe;
—Deux larmes s’échappent lentement des yeux du Cerf découragé.—Le Merle siffle que les incapacités de l’esclave sont à la charge de l’esclavage.—
Que le raisonnement du Cochon avait cela de bon et cela de mauvais, qu’il ne changeait rien aux affaires, et que, pour les résultats, les doctrines du Sanglier différaient peu de celles du Cochon;
—Approbation aux extrémités.—Ici la Civette offre une prise de tabac à un vieux Castor.—Le Cochon, son voisin, se sentant perdre contenance, ferme les yeux et fait semblant d’avoir envie d’éternuer.—
Qu’il avait été touché des honnêtes sentiments du Mouton et de la bonté de ses intentions; «mais le monde est ainsi fait, qu’on peut affirmer que l’excessive bonté déconsidère.» Qu’il faisait observer au Mouton que son bon berger avait mené sa pauvre mère à la boucherie.
—Le Mouton se jette en sanglotant dans les bras du Bélier, qui reproche au Renard son impitoyable raison.—Cette scène émeut péniblement l’assemblée.—Une Tourterelle s’évanouit dans les tribunes; la Sangsue, sur l’avis de l’Hippopotame, lui pratique une saignée.—Le Pigeon Ramier dit, de façon à être entendu, que le manque de tact vient presque toujours du manque de cœur.—
Le Renard insinue pour sa justification qu’il est fâcheux que toutes les vérités ne soient pas bonnes à dire; il affirme que la politique sentimentale serait fort de son goût, mais il y a telle maladie qu’un régime anodin ne saurait guérir, et Machiavel enseigne, dans son livre du Prince, qu’il est des cruautés salutaires et miséricordieuses.
Il répond ensuite au Caméléon qu’il n’y a point d’animal universel. «Chacun a sa spécialité, et la spécialité du Caméléon étant de tout approuver, il ose espérer qu’il voudra bien le favoriser de son suffrage.»
—Le Singe fixe son lorgnon sur le Caméléon, avec lequel il échange un sourire.—
Puis, prenant à témoin l’Assemblée tout entière, il dit que s’il est prouvé pour tous que la paix, la guerre et la liberté sont également impossibles, on est pourtant d’accord sur un point: c’est qu’il y a quelque chose à faire.
—Assentiment général.—
Que le mal existe, et qu’il faut au moins le combattre;
Qu’il propose en conséquence à l’honorable Assemblée d’ouvrir une voie nouvelle à ses efforts.
—Vif mouvement de curiosité.—
«La seule lutte qui n’ait pas encore été tentée, la seule raisonnable, la seule légale, celle où les plus belles victoires les attendent, c’est la lutte de l’intelligence.
«Il est impossible que dans cette lutte, où la raison du plus fort n’est pas toujours la meilleure, où l’esprit, le cœur et le bon droit sont les seules armes autorisées, l’avantage ne reste pas aux Animaux sur les Hommes leurs oppresseurs.
«L’intelligence mène à tout...»
—«Oui, dit une Perruche, comme tout chemin mène à Rome.»—
Que les idées ont des pattes et des ailes; qu’elles courent et qu’elles volent;
Qu’il faut réaliser enfin, au moyen de la presse, la puissance la plus formidable du jour, une enquête générale sur leur situation, sur leurs besoins naturels, sur les mœurs et coutumes de chaque espèce, et créer sur des données sérieuses et impartiales une grande histoire de la Race Animale et de ses nobles destinées dans la vie privée et dans la vie publique, dans l’esclavage et dans la liberté.
«Par la presse, La Fontaine, cet Homme, le seul à la gloire duquel on puisse dire que toutes les Bêtes l’ont pleuré, La Fontaine, dont ce triste jour rappelle la mort, a plus fait pour chacun d’eux que les vainqueurs de Sapor, de Tarragone et d’Alexandre, que les trois cents Renards eux-mêmes qui, avec Samson et la mâchoire de l’Ane exterminèrent les Philistins.
—L’Ane relève fièrement la tête.—Au nom de La Fontaine, tous les Animaux se lèvent et s’inclinent respectueusement.—Quelques Animaux demandent que ses cendres soient transportées au Jardin des Plantes.—
«Les naturalistes ont cru avoir tout fait en pesant le sang des Animaux, en comptant leurs vertèbres et en demandant à leur organisation matérielle la raison de leurs plus nobles penchants.
«Aux Animaux seuls il appartient donc de raconter les douleurs de leur vie méconnue, et leur courage de tous les instants, et les joies si rares d’une existence sur laquelle la main de l’homme s’appesantit depuis quatre mille ans.»
Ici l’orateur paraît ému, et l’attendrissement gagne tous les bancs.
Après quelques minutes de silence, le Renard, se tournant vers les tribunes, ajoute:
Que c’est par la presse, et par la presse seulement, que Mesdames les Pies, les Oies, les Canes, les Grues et les Poules, qui dans toute autre lutte auraient été déplacées, trouveront, une fois la lutte du bec admise, à faire valoir leur talent bien connu pour la parole et pour la plume;
Que ce n’est point dans une Assemblée délibérante que peuvent se produire les griefs pour le moins bizarres que ces dames ont essayé de faire valoir dans cette enceinte: «leur place n’est point dans les Assemblées publiques; de l’avis du plus grand nombre, celles qui font de la politique ont un défaut de plus et un charme de moins, comme les Amazones de l’antiquité;» qu’elles continuent donc à faire l’ornement des forêts et des basses-cours, en attendant qu’elles puissent consigner leurs observations dans la publication proposée, pendant les heures de loisir que le soin de leur ménage pourra leur laisser; qu’enfin:
«Il a l’honneur d’appeler la délibération de MM. les Représentants de la Nation Animale sur les trois articles suivants:
«Art. Ier.—Il est ouvert un crédit illimité pour la publication d’une histoire populaire, nationale et illustrée de la grande famille des Animaux.»
—Ce crédit sera alloué sur les fonds du ministère de l’instruction publique.—Un Membre de la Gauche propose par amendement qu’il soit justifié de l’emploi de ces fonds.—La Taupe s’y oppose, elle aime le mystère; elle dit qu’il faut se garder de porter ainsi partout la lumière.—L’amendement succombe sous cette judicieuse observation.—
«Art. II.—Pour éloigner l’ignorance et la mauvaise foi, ces deux fléaux de la vérité, l’ouvrage sera écrit par les Animaux eux-mêmes, seuls juges compétents.
«Art. III.—Comme les arts et la librairie sont encore dans l’enfance parmi eux, la nation s’adressera, par l’intermédiaire de ses ambassadeurs, pour illustrer cet ouvrage, à un nommé Grandville, qui aurait mérité d’être un Animal, s’il n’avait de temps en temps ravalé son beau talent en le consacrant à la représentation toujours flattée, il est vrai, de ses semblables. (Voir les Métamorphoses.)
«Et pour l’impression, elle s’adressera à une maison de librairie connue, dans le monde pittoresque, sous le nom de J. Hetzel, et qui n’a pas de préjugés.»
Ces trois articles sont mis aux voix et adoptés successivement, quoique le Centre tout entier se soit levé contre.
Quand ce résultat eut été proclamé à haute voix par le Président, qui avait si habilement dirigé les débats sans rien dire ni rien faire, l’Assemblée, électrisée, se leva comme un seul Animal, plusieurs Membres quittèrent leur place pour aller serrer la patte de l’orateur, qui, satisfait du résultat, se mêla modestement à la foule.
«O siècle bavard! s’écria un vieux Faucon irlandais, étranges logiciens! vous avez griffes et dents, l’espace est devant vous, la liberté est quelque part, et il va vous suffire de noircir du papier!»
Cette protestation fut étouffée par le bruit des conversations particulières, et se perdit au milieu de l’enthousiasme général.
Le Corbeau se tira une plume de l’aile, et rédigea sur papier timbré le procès-verbal de la séance.
Lequel procès-verbal fut lu, approuvé et paraphé par une commission qui fut chargée de veiller à son exécution; chacun s’engageant, du reste, à concourir de son mieux, unguibus et rostro, au succès de la publication.
Le Renard, qui avait fait la motion, l’Aigle, le Pélican et un jeune Sanglier, désignés ad hoc, ces trois derniers par le sort, se transportèrent dès le matin à Saint-Mandé, et se présentèrent chez M. Grandville.
Cette entrevue fut remarquable sous plus d’un rapport.
M. Grandville les reçut avec tous les honneurs dus à leur caractère d’Ambassadeurs, et s’entendit sans peine avec eux. Il obtint du Renard, sur les mœurs et coutumes de la race animale, quelques renseignements pleins de malice dont il compte tirer bon parti.
Il fut décidé que, pour faire preuve d’impartialité, on consentirait à ne pas représenter uniquement les Animaux, et qu’on accorderait à l’Homme lui-même une petite place dans cette publication.
Pour obtenir cette concession, le Peintre laissa entendre que la différence entre l’Homme et l’Animal n’était pas si grande que messieurs les Ambassadeurs semblaient le penser, et que d’ailleurs les Animaux ne pourraient que gagner à la comparaison. Après quelques difficultés que la politesse et la modestie leur commandaient, messieurs les Ambassadeurs convinrent du fait, et tombèrent d’accord sur ce point comme sur tous les autres.
La lenteur est de bon goût chez des ambassadeurs. Leurs Excellences montèrent donc en fiacre et rentrèrent dans Paris. A la barrière, un des commis de l’octroi, fort mauvais naturaliste, ayant pris, à la première vue, le Sanglier pour un Cochon, prétendit lui faire payer des droits d’entrée, et n’en reçut qu’un coup de boutoir. Ils descendirent rue Jacob, no 18.
Messieurs les Députés furent charmés du bon accueil qu’ils reçurent de leurs éditeurs.
Ceux-ci, flattés que la Race Animale, dont ils ont toujours fait grand cas, eût songé à eux pour une publication de cette importance, promirent de donner tous leurs soins à cette affaire, de laquelle ils espèrent tirer encore plus d’honneur que de profit.
Le Sanglier lui-même, qui était venu avec quelques préventions, s’avoua satisfait et reçut avec un vif plaisir un exemplaire des Lettres de Jean Macé sur la vie de l’Homme et des Animaux, qu’il avait paru apprécier. M. J. Hetzel fit agréer au Pélican une très-jolie collection du Magasin d’éducation et de récréation, en le priant de l’offrir à ses fils, dont il avait entendu faire de grands éloges; ce bon père fut touché de la délicatesse de cette attention. L’Aigle mit sans façon sous son aile les quatre séries des Romans nationaux de MM. Erckmann-Chatrian, et les Voyages extraordinaires de M. Jules Verne. Le Renard, en compère intelligent, refusa obstinément tout cadeau, et se contenta d’emporter quelques milliers de Catalogues, qu’il promit, d’un air matois, de répandre toutes les fois qu’il en trouverait l’occasion.
Après quelques petits arrangements de pure forme, il fut convenu que le Singe servirait d’intermédiaire et serait, en s’adjoignant le Perroquet, chargé de s’entendre avec messieurs les Animaux Rédacteurs, qui auraient à lui adresser leurs manuscrits, en indiquant soigneusement les adresses de leurs nids, tanières, perchoirs, etc., etc., pour que les épreuves pussent être envoyées exactement aux auteurs.
Avant de se séparer, messieurs les Rédacteurs en chef recommandèrent à messieurs les futurs collaborateurs de n’adresser au cabinet de rédaction que des manuscrits bien écrits et faciles à lire, pour éviter les frais de correction et les fautes d’impression. Ils ajoutèrent que dans une publication à laquelle tant de talents différents étaient appelés à concourir, la méthode étant impossible, tout classement serait injuste et arbitraire; que les premiers arrivés seraient donc les premiers imprimés; qu’un numéro d’ordre serait donné à chaque manuscrit, et que pour rien au monde cet ordre ne pourrait être interverti. Messieurs les Animaux approuvèrent cette mesure, et s’en retournèrent pleins d’espoir, le front penché, le regard pensif, méditant déjà, les uns leur propre histoire, les autres celle de leur prochain.
Post-Scriptum.—Par faveur spéciale, nous livrerons à la publicité quelques détails confidentiels sur lesquels notre ami le Perroquet nous avait demandé le silence; mais nous comptons que sa discrétion ne tiendra pas devant quelques douzaines de noix et un pain de sucre que nous venons de lui envoyer.
Le Singe avait eu d’abord le séduisant projet de faire un journal format grand-aigle; il avait même, sous le titre de premier-forêt, fait un premier-Paris très-ennuyeux, dans lequel il développait avec un grand talent toutes les questions, excepté celle du jour.
Un Animal qui désire garder l’anonyme, rêvant déjà les succès de ces plumes courriéristes qui ont fait la gloire de certaines lettres de l’alphabet, J. J.—X—Y—Z, etc., etc., avait signé de ses initiales un feuilleton dans lequel il constatait les brillants débuts d’une Sauterelle incomparable dans un ballet nouveau.
L’Aras bleu, le Kakatoès et le Colibri s’étaient chargés de la correspondance étrangère et de l’importante partie des faits divers. Nous nous permettrons de citer une des nouvelles dont ces Oiseaux comptaient enrichir leur premier numéro:—Un Canard nous écrit des bords de la Garonne: «Il n’est bruit dans nos marais que de la disparition d’une jeune grenouille qui était chérie de toutes ses compagnes. Comme elle avait l’imagination fort exaltée, on craint qu’elle n’ait attenté à ses jours. On s’épuise en conjectures sur les causes qui auraient pu la pousser à cette fatale extrémité.»
L’Oiseau Moqueur avait demandé la permission de terminer régulièrement le journal par une série de calembours qu’il aurait spirituellement intitulés: les étonnantes Réparties du Coq à l’Ane.
Le journal aurait été un journal sans annonces. Le Dindon, voulant s’assurer la propriété d’une idée aussi neuve, se disposait à prendre un brevet d’invention qui lui en réservât le monopole; mais le Loup-Cervier (qui devait faire la Bourse) l’en détourna, en lui représentant que cette précaution serait superflue, et qu’il ne trouverait point d’imitateurs.
Il ne restait plus guère à trouver qu’un titre et un gérant, et l’affaire eût été définitivement constituée, si le Renard, qui est de bon conseil, et le Lièvre, qui est moins brave que César, n’eussent reculé devant les difficultés de cette entreprise. Le Renard fit observer très-sagement qu’ils tomberaient infailliblement des hauteurs de la philosophie, de la science et de la morale, dans les misères de la politique quotidienne; que tout n’était pas roses dans le métier de journaliste; qu’ils auraient affaire à de belles petites lois, au bout desquelles se trouvent l’amende et la prison; qu’ils se feraient beaucoup d’ennemis et peu d’abonnés; qu’ils auraient à payer des droits de timbre exorbitants, et de plus un gros cautionnement à fournir; que leur capital y passerait; que le prix du moindre journal était tel, que de pauvres Animaux qui ne roulent ni sur l’or ni sur l’argent, les Rats, par exemple, ne sauraient faire les frais d’un abonnement; que la condition de toute entreprise qui veut devenir utile et populaire, et atteindre les masses pour les éclairer, c’est le bon marché; qu’enfin les journaux passent et que les livres restent (au moins en magasin).
Ces raisons et bien d’autres avaient fait passer à l’ordre de la nuit sur l’incident qui n’avait pas été autrement discuté.
Du reste, cette mémorable conspiration fut conduite avec tant d’adresse et de bonheur, que, le lendemain, Paris, M. le Préfet de police et les gardiens du Jardin des Plantes se réveillèrent, après avoir dormi du soir au matin, comme si rien d’extraordinaire n’avait pu se passer dans cette nuit désormais acquise à l’histoire des révolutions animales, à laquelle elle devait fournir une de ses pages les plus merveilleuses.
(PAR ESTAFETTE.)
Quelques minutes après la visite de messieurs les Délégués, un Pigeon voyageur apporta aux éditeurs des Scènes de la vie privée et publique des Animaux la lettre circulaire ci-dessous, qu’il avait ordre de faire publier et distribuer immédiatement.
MM. LE SINGE ET LE PERROQUET,
Rédacteurs en chef,
A TOUS LES ANIMAUX.
«Mon cher et futur collaborateur,
«Nous croyons devoir vous adresser l’arrêté de la commission chargée de veiller plus particulièrement à la rédaction.
«Dans l’intérêt moral et matériel de la publication que nous entreprenons en commun, il est recommandé à messieurs les Animaux Rédacteurs de formuler leurs opinions avec une telle mesure et une telle impartialité, que, tout en y trouvant d’utiles conseils, des critiques méritées et sévères, les Animaux de tout âge, de tout sexe, de toute opinion, y compris les Hommes, n’y puissent rien rencontrer qui soit contraire aux lois imprescriptibles de la morale et des convenances.
«En conséquence, il a été arrêté que tout article empreint de ce caractère de violence et de méchanceté qui a quelquefois déshonoré les œuvres de la Presse parmi les Hommes, et qui répugne aux cœurs bien placés comme aux organisations délicates, serait renvoyé à son auteur, dont le nom cesserait dès lors de figurer sur la liste de nos collaborateurs.
«N. B.—Le comité de rédaction a dû s’adjoindre, à titre de correcteurs d’épreuves seulement, quelques Hommes fort au courant de cette pénible besogne, et que leur misanthropie recommandait d’ailleurs entre tous à la bienveillance de l’espèce animale.
«Fait au Jardin des Plantes, à Paris.»
Sur la recommandation de messieurs les Rédacteurs en chef, la distribution de cette pièce importante a été confiée à un Corbeau, très-entendu, qui a organisé pour la circonstance un Office de Publicité qui dépasse tout ce que l’industrie des Hommes avait imaginé en ce genre. Cet intelligent Oiseau s’est chargé également de l’envoi des prospectus et des livraisons à domicile pour Paris, les départements et l’étranger: les Canards qu’il a enrôlés défieraient les plus intrépides de nos crieurs patentés, ils ne craignent ni le vent ni la pluie; et le moindre de ses Chiens courants laisserait loin derrière lui le plus agile des facteurs de l’administration des postes. Grâce à ses Pigeons voyageurs, les abonnés de tous les pays recevront leurs livraisons avec une promptitude que l’estafette la plus vantée ne saurait atteindre, et les abonnés des campagnes seront servis avec autant d’exactitude que les abonnés des villes. Des affiches seront, par ses ordres, apposées sur tous les murs dans les quatre parties du monde, sur la fameuse muraille de la Chine elle-même. Messieurs les Rédacteurs espèrent pouvoir compter parmi leurs souscripteurs tous les Animaux et tous les Hommes sincères qui désirent faire preuve d’impartialité, et qui ne redoutent aucune des vérités qui sont bonnes à dire.
P.-J. Stahl.
Voilà ce qui vient de paraître!—10 centimes la livraison.
Histoire des bêtes à l’usage des gens d’esprit...
HISTOIRE
D’UN LIÈVRE
SA VIE PRIVÉE
PUBLIQUE ET POLITIQUE
ÉCRITE SOUS SA DICTÉE PAR UNE PIE, SON AMIE.
Quelques mots de madame la Pie à MM. le Singe et le Perroquet, Rédacteurs en chef.
essieurs, il a été proclamé par l’Assemblée, dont les délibérations ont eu pour résultat cette publication, que si le droit de parler pouvait nous être refusé, il nous serait du moins permis d’écrire.
Avec votre permission, illustres Directeurs, j’ai donc écrit.
Dieu merci, la plume est une arme courtoise, elle égalise les forces, et j’espère prouver un jour qu’entre les mains d’une Pie intelligente cette arme n’a pas moins de valeur qu’entre les griffes d’un Loup ou les pattes d’un Renard.
Pour le moment, il ne s’agit ni de moi ni de mesdames les Oies, les Poules et les Grues, qu’un orateur à la fois spirituel et profond, à la fois juge et partie, a si vertueusement renvoyées à leur ménage[1], et je me bornerai à vous raconter l’Histoire d’un Lièvre que ses malheurs ont rendu célèbre parmi les Bêtes et parmi les Hommes, à Paris et dans les champs.
Croyez, Messieurs, que si je me décide, dans une question qui ne m’est point personnelle, à rompre avec les habitudes de silence et de discrétion dont on sait que je me suis toujours fait une loi, c’est qu’il m’eût été impossible de m’y refuser sans manquer aux obligations les plus ordinaires de l’amitié.
I
Où la Pie essaye d’entrer en matière.—Quelques réflexions philosophiques et préliminaires du Lièvre, héros de cette histoire.—La dernière chasse d’un Roi.—Notre héros est fait prisonnier.—Théorie des Lièvres sur le courage.
Je m’étais, un soir de cette semaine, oubliée sur un monceau de pierres, et je méditais les derniers vers d’un poëme en douze chants que je consacre à la défense des droits méconnus de notre sexe, quand je vis accourir entre les deux raies d’un pré un Levraut de ma connaissance, arrière-petit-fils du héros de mon histoire.
«Madame la Pie, me cria-t-il tout haletant, grand-père est là-bas au coin du bois, et il m’a dit: Va chercher bien vite notre amie la Pie... et je suis venu.
—Tu es un bon petit enfant, lui répondis-je en lui donnant sur la joue un coup d’aile amical; c’est bien de faire comme cela les commissions à son grand-père. Mais si tu cours toujours si vite, tu finiras par te rendre malade.
—Ah! me répondit-il en me regardant tristement, je ne suis pas malade, moi, c’est grand-père qui l’est! le Lévrier du garde champêtre l’a mordu... c’est ça qui fait peur.»
Il n’y avait pas de temps à perdre; en deux sauts je fus auprès de mon malheureux ami, qui me reçut avec cette cordialité qui est la politesse des bons Animaux.
Sa patte droite était supportée par une écharpe faite à la hâte de deux brins de jonc; sa pauvre tête, sur laquelle on avait appliqué quelques compresses de feuilles de dictame qu’une Biche compatissante lui avait procurées, était entourée d’un bandeau qui lui cachait un œil: le sang coulait encore.
A ce triste spectacle, je reconnus les Hommes et leurs funestes coups.
«Ma chère Pie, me dit le vieillard, dont le visage, empreint d’un caractère de tristesse et de gravité inaccoutumée, n’avait cependant rien perdu de son originelle simplicité, on ne vient pas au monde pour être heureux.
—Hélas! lui répondis-je, cela se voit bien.
—Je sais, continua-t-il, qu’on doit avoir toujours peur, et qu’un Lièvre n’est jamais sûr de mourir tranquillement dans son gîte; mais, vous le voyez, je puis moins qu’un autre compter sur ce qu’on est convenu d’appeler une belle mort: la campagne s’annonce mal, me voilà borgne peut-être, et pour sûr estropié; un Épagneul viendrait à bout de moi. Ceux des nôtres qui voient tout en beau, et qui s’entêtent à penser que la chasse ferme quelquefois, veulent bien convenir qu’elle ouvrira dans quinze jours; je crois que je ferai bien de mettre ordre à mes affaires et de léguer mon histoire à la postérité pour qu’elle en profite, si elle peut. A quelque chose malheur doit être bon. Si Dieu m’a accordé la grâce de retrouver ma patrie, après m’avoir fait vivre et souffrir parmi les Hommes, c’est qu’il a voulu que mes infortunes servissent d’enseignement aux Lièvres à venir. Dans le monde on se tait sur bien des choses par prudence et par politesse; mais, devant la mort, le mensonge devenant inutile, on peut tout dire. D’ailleurs, j’avoue mon faible: il doit être agréable de laisser après soi un glorieux souvenir, et de ne pas mourir tout entier; qu’en pensez-vous?»
J’eus toutes les peines du monde à lui faire entendre que j’étais de son avis, car il avait gagné dans ses rapports avec les Hommes une surdité d’autant plus gênante, qu’il s’obstinait à la nier. Que de fois n’ai-je pas maudit cette infirmité, qui le privait du bonheur d’écouter! Je lui criai dans les oreilles qu’on était toujours bien aise de se survivre dans ses œuvres, et que, devant une fin presque certaine, il devait être en effet consolant de penser que la gloire peut remplacer la vie, qu’en tout cas cela ne pouvait pas faire de mal.
Il me dit alors que son embarras était grand, que sa maudite blessure l’empêchait d’écrire, puisqu’il avait précisément la patte droite cassée; qu’il avait essayé de dicter à ses enfants, mais que les pauvres petits ne savaient que jouer et manger; qu’un instant il avait eu l’idée de faire apprendre par cœur son histoire à l’aîné, et de la transmettre ainsi à l’état de Rapsodie aux siècles futurs, mais que l’étourdi n’avait jamais manqué de perdre la mémoire en courant. «Je vois bien, ajouta-t-il, qu’on ne peut guère compter sur la tradition orale pour conserver aux faits leur caractère de vérité; je n’ai pas envie de devenir un mythe comme le grand Vichnou, Saint-Simon, Fourrier, etc.; vous êtes lettrée, ma bonne Pie, veuillez me servir de secrétaire, mon histoire y gagnera.»
Je cédai à ses instances, et je m’apprêtai à écouter. Les discours des vieillards sont longs, mais il en ressort toujours quelque utile enseignement.
Voulant donner de la solennité à cet acte, le plus important et le dernier peut-être de sa vie, mon vieil ami se recueillit pendant cinq minutes, et, se souvenant qu’il avait été un Lièvre savant, il jugea à propos de commencer par une citation. (Il tenait cette manie des citations d’un vieux comédien qu’il avait connu à Paris.) Il emprunta donc son exorde à un auteur tragique auquel les Hommes s’accordent enfin à trouver quelque mérite, et commença en ces termes:
«Approchez, mes enfants, enfin l’heure est venue
Qu’il faut que mon secret éclate à votre vue.»
Ces deux vers de Racine, qu’un nommé Mithridate adresse à ses enfants dans une circonstance qui n’est pas analogue, et la belle déclamation du narrateur, produisirent le plus grand effet.
L’aîné quitta tout pour venir se placer respectueusement sur les genoux de son grand-père; le cadet, qui aimait passionnément les contes, se tint debout et ouvrit les oreilles; et le plus jeune s’assit par terre en grugeant par la tige un brin de trèfle.
Le vieillard, satisfait de l’attitude de son auditoire, et voyant que je l’attendais, continua ainsi:
«Mon secret, mes enfants, c’est mon histoire. Qu’elle vous serve de leçon, car la sagesse ne vient pas à nous avec l’âge, il faut aller au-devant d’elle.
J’ai dix ans bien comptés; je suis si vieux, que de mémoire de Lièvre il n’a été donné de si longs jours à un pauvre Animal. Je suis venu au monde en France, de parents français, le 1er mai 1830, là tout près, derrière ce grand chêne, le plus beau de notre belle forêt de Rambouillet, sur un lit de mousse que ma bonne mère avait recouvert de son plus fin duvet.
Je me rappelle encore ces belles nuits de mon enfance, où j’étais ravi d’être au monde, où l’existence me semblait si facile, la lumière de la lune si pure, l’herbe si tendre, le thym et le serpolet si parfumés!
S’il est des jours amers, il en est de si doux!
J’étais alerte alors, étourdi, paresseux comme vous; j’avais votre âge, votre insouciance et mes quatre pattes; je ne savais rien de la vie, j’étais heureux, oui, heureux! car vivre et savoir ce que c’est que l’existence d’un Lièvre, c’est mourir à toute heure, c’est trembler toujours. L’expérience n’est, hélas! que le souvenir du malheur.
Je ne tardai pas, du reste, à reconnaître que tout n’est pas pour le mieux en ce triste monde, que les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
Un matin, dès l’aurore, après avoir couru à travers ces prés et ces guérets, j’étais sagement revenu m’endormir près de ma mère, comme le devait faire un enfant de mon âge, quand je fus réveillé soudain par deux éclats de tonnerre et par d’horribles clameurs... Ma mère était à deux pas de moi, mourante, assassinée!... «Sauve-toi, me cria-t-elle encore, sauve-toi!» et elle expira. Son dernier soupir avait été pour moi.
Il ne m’avait fallu qu’une seconde pour apprendre ce que c’était qu’un fusil, ce que c’était que le malheur, ce que c’était qu’un Homme. Ah! mes enfants, s’il n’y avait pas d’Hommes sur la terre, la terre serait le paradis des Lièvres: elle est si bonne et si féconde! il suffirait de savoir où l’eau est la plus pure, le gîte le plus silencieux, les plantes les plus salutaires. Quoi de plus heureux qu’un Lièvre, je vous le demande, si, pour nos péchés, le bon Dieu n’avait imaginé l’Homme? Mais, hélas, toute médaille a son revers, le mal est toujours à côté du bien, l’Homme est toujours à côté de l’Animal.
—Croiriez-vous, me dit-il, ma chère Pie, que j’ai vu dans des livres qui n’étaient pas écrits par des Bêtes, il est vrai, que Dieu avait créé l’Homme à son image? Quelle impiété!
—Dis donc, grand-père, dit le plus petit, il y avait une fois dans le champ là-bas deux petits Lièvres avec leur sœur, et puis il y avait aussi un grand méchant Oiseau qui a voulu les empêcher de passer: c’est-il cela un Homme?
—Tais-toi donc, lui répondit son frère, puisque c’était un Oiseau, c’était pas un Homme. Tais-toi: tu serais obligé de crier pour que papa t’entende; ça ferait du bruit, et nous aurions tous peur.
—Silence! s’écria le vieillard, qui s’aperçut qu’on ne l’écoutait plus. Où en étais-je? me demanda-t-il.
—Votre mère était morte, lui dis-je, en vous criant: Sauve-toi bien vite.
—Pauvre mère! reprit-il, elle avait bien raison: sa mort n’avait été qu’un prélude. C’était grande chasse royale. Toute la journée ce fut un carnage horrible: la terre était couverte de cadavres, on voyait du sang partout, sur les taillis dont les jeunes pousses tombaient coupées par le plomb, sur les fleurs elles-mêmes, que les Hommes n’épargnaient pas plus que nous, et qui périssaient écrasées sous leurs pieds. Cinq cents des nôtres succombèrent dans cette abominable journée! Comprend-on ces monstres qui croient n’avoir rien de mieux à faire que d’ensanglanter les campagnes, qui appellent cela s’amuser, et pour lesquels la chasse, l’assassinat, n’est qu’un délassement!
Du reste, ma mère fut bien vengée. Cette chasse fut la dernière des chasses royales, m’a-t-on dit. Celui qui la fit repassa bien une fois encore par Rambouillet, mais cette fois-là il ne chassait pas.
Je suivis les conseils de ma mère: pour un Lièvre de dix-huit jours je me sauvai très-bravement, ma foi; oui, bravement! Et si jamais vous vous trouvez à pareille affaire, ne craignez rien, mes enfants, sauvez-vous. Se retirer devant des forces supérieures, ce n’est pas fuir, c’est imiter les plus grands capitaines, c’est battre en retraite.
Je m’indigne quand je pense à la réputation de poltronnerie qu’on prétend nous faire. Croit-on donc qu’il soit si facile de trouver des jambes à l’heure du danger? Ce qui fait la force de tous ces beaux parleurs, qui s’arment jusqu’aux dents contre des Animaux sans défense, c’est notre faiblesse. Les grands ne sont grands que parce que nous sommes petits. Un écrivain de bonne foi, Schiller, l’a dit: S’il n’y avait pas de Lièvres, il n’y aurait pas de grands seigneurs.
Je courus donc, je courus longtemps; quand je fus au bout de mon haleine, un malheureux point de côté me saisit, et je m’évanouis. Je ne sais combien de temps cela dura: mais jugez de mon effroi, lorsque je me retrouvai, non plus dans nos vertes campagnes, non plus sous le ciel, non plus sur la terre que j’aime, mais dans une étroite prison, dans un panier fermé.
La fortune m’avait trahi! Pourtant, quand je m’aperçus que je n’étais pas encore mort, j’en fus bien aise; car j’avais entendu dire que la mort est le pire des maux, parce qu’elle en est le dernier; mais j’avais entendu dire aussi que les Hommes ne faisaient pas de prisonniers, et, ne sachant ce que j’allais devenir, je m’abandonnai à d’amères réflexions. Je me sentais ballotté par des secousses régulières très-incommodes, lorsque l’une d’elles, plus forte que les autres, ayant fait entr’ouvrir le couvercle de mon cachot, je pus m’apercevoir que l’Homme, au bras duquel il était suspendu, ne marchait pas, et que pourtant un mouvement rapide nous emportait. Vous qui n’avez rien vu encore, vous aurez peine à le croire; mais mon ravisseur était monté sur un Cheval! C’était l’Homme qui était dessus, c’était le cheval qui était dessous. Cela dépasse la raison animale. Que j’aie obéi plus tard à un Homme, moi, pauvre Lièvre, on le comprend. Mais qu’un Cheval, une créature si grande et si forte, qui a des sabots de corne dure, consente à se faire, comme le Chien, le domestique de l’Homme, et à le porter lâchement, voilà ce qui ferait douter des nobles destinées de l’Animal, si l’espoir d’une vie future ne venait nous soutenir, et si, du reste, le doute changeait quelque chose à l’affaire.
Mon ravisseur était un des laquais du roi.»
II
Où il est question de la révolution de Juillet et de ses fatales conséquences. —Utilité des arts d’agrément.
Après quelques instants de silence, mon vieil ami, que ce retour sur le passé avait vivement impressionné, hocha la tête et reprit avec plus de calme le fil de sa narration:
«Je n’essayai point de résister.