La couverture a été créée par le transcripteur et est placée dans le domaine public.
VOYAGES
IMAGINAIRES,
ROMANESQUES, MERVEILLEUX,
ALLÉGORIQUES, AMUSANS,
COMIQUES ET CRITIQUES.
SUIVIS DES
SONGES ET VISIONS,
ET DES
ROMANS CABALISTIQUES.
CE VOLUME CONTIENT:
[L'Enchanteur Faustus], conte, par Hamilton.
[Le Diable amoureux], nouvelle espagnole, par M. Cazotte.
[Les Lutins du Chateau de Kernosy], nouvelle historique par madame la comtesse de Murat.
VOYAGES
IMAGINAIRES,
SONGES, VISIONS,
ET
ROMANS CABALISTIQUES.
Ornés de Figures.
TOME TRENTE-CINQUIÈME.
Troisième classe, contenant les Romans
cabalistiques.
A AMSTERDAM,
Et se trouve à PARIS,
RUE ET HÔTEL SERPENTE.
M. DCC. LXXXIX.
L'ENCHANTEUR
FAUSTUS,
CONTE,
Par Hamilton.
AVERTISSEMENT
DE L'ÉDITEUR
DES VOYAGES IMAGINAIRES, &c.
L'enchanteur Faustus, si célèbre chez nos pères, est maintenant absolument ignoré; à peine la tradition a-t-elle transmis à quelques personnes le nom de ce fameux magicien, & sa fin déplorable; il en est très-peu qui aient lu l'histoire de sa vie. Nous rappelons la mémoire de ce roman singulier, monument rare & curieux de l'ignorance & de la crédulité du seizième siècle.
La vie du docteur Fauste ou Faustus a été originairement écrite en allemand: on croyoit alors aux sorciers, & l'auteur s'est plu à accumuler dans son ouvrage tout ce qui peut frapper le plus vivement les imaginations avides des merveilles de ce genre, & ce qui est capable d'inspirer de l'effroi aux esprits crédules. Ce roman a eu un succès prodigieux, non seulement en Allemagne, mais dans toute l'Europe, où les traductions l'ont fait connoître. La traduction françoise est intitulée: Histoire prodigieuse & lamentable du docteur Jean Fauste, grand & horrible enchanteur, avec sa mort épouvantable; où est montré combien est misérable la curiosité des illusions & impostures de l'esprit malin, ensemble la corruption de satan par lui-même, étant contraint de dire la vérité.
Le succès de cet ouvrage étoit dû, comme nous l'avons observé, au crédit qu'avoit alors la magie; nous croyons même que, par une pieuse supercherie, l'auteur a donné son roman comme une histoire véritable. Le but moral qu'il semble s'être proposé, est de nous mettre en garde contre les ruses du diable, qui ne nous procurent de légers avantages que pour nous conduire à une fin déplorable. Depuis que les sorciers & les magiciens ont cessé de nous faire illusion, l'histoire de Jean Fauste n'a plus paru qu'un conte ridicule, qui est insensiblement tombé dans l'oubli. Nous n'en faisons mention que comme d'une production singulière, & qui a donné au comte Hamilton l'idée du conte que nous imprimons, dans lequel l'enchanteur Jean Fauste joue le principal rôle. Entre autres dons que le magicien avoit reçus du démon, celui d'évoquer les ombres est le principal; il en fait usage devant la reine d'Angleterre Elisabeth, & fait passer en revue en sa présence tous les héros avec qui cette princesse veut faire connoissance. Ce cadre fournit une galerie de portraits dessinés avec tout l'art & l'esprit que l'on connoît au comte Hamilton: on y retrouve l'auteur ingénieux de Fleur d'Epine & des quatre Facardins.
On a cru que la vie de l'enchanteur Faustus étoit une satire contre le fameux Jean Fust ou Faust de Mayence, l'un des inventeurs de l'imprimerie, ou l'effet du zèle outré d'un catholique, qui, sous le nom de ce magicien, a voulu désigner Luther; mais aucune de ces traditions ne nous paroît vraisemblable ni fondée.
Nous faisons suivre ce conte d'un petit roman très agréable, intitulé, le Diable amoureux; c'est un charmant badinage dont M. Cazotte est l'auteur; on y trouvera du merveilleux, de l'esprit, & de l'intérêt. M. Cazotte est encore auteur de deux ouvrages agréablement écrits, le Lord in-promptu, & Ollivier, poëme.
Nous terminons ce volume par les Lutins du château de Kernosy, par madame de Murat, augmentés de deux contes de fées, Peau d'Ours & Etoilette, attribués à mademoiselle de Lubert. Ici ce n'est qu'en apparence que les événemens sont surnaturels; ce n'est plus que de la fausse magie; ou, pour nous expliquer mieux, on ne trouve dans les Lutins du château de Kernosy que des enchantemens factices, des sorciers & des magiciens supposés, dont l'art n'est qu'une adroite supercherie pour parvenir à leurs fins.
Les Lutins du château de Kernosy ont été donnés d'abord sous le titre des Sylphes amoureux. Ce sont deux amans, qui, pour pénétrer dans un vieux château qui renfermoit leurs maîtresses, se font passer pour des esprits élémentaires, trompent la vigilance d'une vieille tante maussade & sévère, & se débarrassent de leurs rivaux, qui sont deux provinciaux sots & ridicules. Ce petit roman est très-agréable & bien écrit; les scènes qu'il présente sont amusantes, gaies, variées, & ornées d'épisodes charmans, dont le plus intéressant est l'histoire touchante de madame de Briance. Les deux contes de fées qu'y a ajoutés mademoiselle de Lubert, sont aussi épisodiques.
Nous ne dirons rien de ces deux dames, connues par des contes de fées, que l'on trouve dans le cabinet des fées; savoir, ceux de madame de Murat, tom. Ier, & ceux de mademoiselle de Lubert, tome 33 de la collection: nous y renvoyons nos lecteurs.
L'ENCHANTEUR
FAUSTUS,
Conte.
Belle Daphné, je me repens
De la petite confidence
Que je vous fis vers le printemps,
En parlant des amusemens
Que le loisir & l'indolence,
Ou plutot que votre présence,
M'inspiroient dans ces lieux charmans,
Où les Graces & les Sorans
Ont établi leur résidence.
Je sais de quelle indifférence
Le ciel vous fit pour tout encens,
S'il s'adresse à vos agrémens;
Car j'en ai quelque expérience.
Il est même certains momens
Où malheur à qui vous encense,
Et dans ses discours ou ses chants,
Vous va donnant la préférence
Sur les beautés de notre temps.
Pourquoi donc, avec ce mérite,
Si rare chez d'autres beautés,
Voulez-vous tant que je m'acquitte?
Pourquoi faut-il qu'on vous irrite,
En vous disant vos vérités?
Cela veut dire en peu de mots, mademoiselle, qu'il y a je ne sais combien que vous me persécutez pour un misérable écrit, indigne de vous & de moi. Vous le voulez voir, quoique je vous aye dit que j'ai tâché d'y mettre quelque chose qui vous ressemble; & cependant vous ne voulez pas que ce qu'on fait pour vous ait de votre air, tant vous avez peur que ce ne soit vous flatter, que d'attraper votre ressemblance! Il n'y a pas de peintre que cela n'embarrasse; mais pour dépayser votre délicatesse sur les louanges, il faut vous conter une historiette où vous serez mise tout au long, sans pouvoir y trouver à redire.
La reine Elisabeth (dont fut autrefois grand amiral en Irlande un grand grand père, ou trisaïeul de madame votre mère) étoit une merveilleuse princesse pour la sagesse, le savoir, la magnificence & la grandeur d'ame; tout cela étoit beau: mais elle étoit envieuse comme un chien, jalouse & cruelle, & cela gâtoit tout.
Je n'entends pas, en parlant d'elle,
Parler de cette cruauté,
Dont une farouche beauté
Martyrise un amant fidèle;
Car, entre nous, de ce côté,
La reine n'étoit point cruelle;
Et dans l'histoire on a douté
Si sa pudique majesté,
Qui fut au dieu d'hymen rebelle,
L'avoit été par chasteté,
Ou par une incommodité
D'espèce bizarre & nouvelle:
Mais en fait de virginité,
Ce fut une étrange pucelle.
Quoi qu'il en soit, la renommée, qui dit le bien & le mal, avoir porté son caractère jusqu'au fond des Allemagnes, d'où certain personnage partit en poste pour se rendre à sa cour. Il s'appelloit Fauste; peut-être le nommerons-nous quelquefois faustus, pour la commodité de la rime, en cas que la fantaisie nous prenne de le mettre en vers. Ce Fauste donc, grand magicien de profession, eut envie de s'informer par lui-même si cette Elisabeth, dont on parloit tant, étoit aussi merveilleuse en belles qualités, qu'elle étoit endiablée sur les autres. Il en pouvoit être juge compétent: tout ce qui se passoit là-haut au pays des étoiles & des planètes, lui étoit connu, & Satan lui obéissoit comme son chien. Il savoit tout plein de petits secrets pour rire, & un million de tours de passe-passe, qui ne faisoient ni bien ni mal: comme, par exemple, quand il vouloit, une duchesse couroit les champs après son cocher, & un archevêque passoit les jours à faire des vers pour sa servante de cuisine, & les nuits à lui donner des sérénades. C'étoit lui qui le premier en Angleterre avoit enseigné à mettre, dans certains jours de l'année, du romarin, du pissenlit, des os de bécasse, & autres curiosités de cette nature sous les chevets des jeunes pucelles, pour leur faire voir, la nuit en songe, celui par qui elles ne le seroient plus. La reine, charmée des gentillesses qu'on en disoit, voulut le voir, & dès qu'elle le connut, elle devint presque folle de son savoir & de ses manières. Elle croyoit bien avoir elle-même tout l'esprit du monde, & n'avoit pas tort; elle se flattoit aussi d'être la plus belle personne de son royaume; mais il n'en étoit rien.
Un jour qu'elle s'étoit extraordinairement parée pour une audience d'ambassadeurs, elle se retira dans son cabinet après la cérémonie, & elle y fit venir notre docteur. Après s'être admirée quelque temps dans deux ou trois grands miroirs, elle parut fort contente d'elle-même:
Elle avoit cet air qu'au matin,
Du soleil a l'avant-courrière;
Rien n'étoit plus frais que son tein;
C'étoit tous lys, & tout jasmin,
Mêlés de rose printanière:
Car dès qu'on a force or en main,
Les plus beaux teints ne manquent guère.
Court étoit son vertugadin,
Et montroit, depuis l'escarpin,
Sa jambe presque tout entière;
Et s'étant assise à la fin,
Le dos penché contre sa chaise,
Comme qui diroit sans dessein,
Ce penchement montroit son sein,
Ayant fait regrimper sa fraise;
Tandis que sur sa blanche main
Rubis & diamans sans fin
Alloient brillant tout à leur aise.
Ce fut dans cet état que l'enchanteur Faustus la trouva: c'étoit bien le courtisan le plus adroit pour un sorcier, qu'on pût voir au monde; & connoissant le foible de la reine sur sa beauté imaginaire, il n'eut garde de manquer une si belle occasion de lui faire sa cour. Ainsi, choisissant le rôle d'Esther interdite, il fit trois pas en arrière, comme pour tomber en foiblesse. La reine lui ayant demandé s'il se trouvoit mal, il dit que non, Dieu merci! mais que la gloire d'Assuerus l'avoit ébloui. Elle qui savoit l'ancien & le nouveau testament par cœur, trouva l'application juste & ingénieuse: mais n'ayant pas alors son sceptre sur elle, pour lui en faire baiser le bout en signe de grace, elle se contenta de tirer un rubis de ses doigts d'ivoire, dont il se contenta aussi. Vous nous trouvez donc assez passable pour une reine? lui dit-elle en repassant ses lèvres du bout de la langue, comme sans y songer. A cela, il se donna au diable (le présent n'étoit pas nouveau); il se donna donc au diable que non seulement il n'y avoit ni souveraine ni particulière qui l'égalât, mais même qu'il n'y en avoit jamais eu. O Fauste, mon ami, lui dit-elle, si ces fameuses beautés des siècles passés pouvoient revenir, il feroit aisé de voir que vous nous flattez. Votre majesté les veut-elle voir? dit-il; elle n'a qu'à dire, elle en aura bientôt le cœur net. Notre homme ne manqua pas d'être pris au mot, soit qu'elle eût envie de l'éprouver dans un effet si merveilleux de science magique, ou qu'elle voulût satisfaire une curiosité qu'elle avoit eue depuis assez long-temps.
Au reste, mademoiselle, n'allez pas vous imaginer que ce que je vais dire soit une fable de ma façon. L'événement est tiré des mémoires d'un des beaux esprits de ce temps-là; c'étoit le chevalier Sydney, espèce de favori de la reine, qui, parmi quelques faits particuliers de sa vie, a mis cette aventure tout au long; & c'est du feu duc d'Ormond, votre grand oncle, qui m'en a souvent fait le récit, que je tiens ce passage d'histoire.
Elle dit donc que notre magicien pria la reine de vouloir bien passer dans une petite galerie qui étoit près de son appartement, tandis qu'il iroit chercher son livre, sa baguette, & sa grande robe noire. Il ne fut pas long-temps à revenir avec son équipage & ses talismans. Il y avoit une porte à chaque bout de la galerie, par une desquelles les personnages que sa majesté souhaiteroit, entreroient & sortiroient par l'autre. Il n'y eut que deux personnes, sans plus, d'admises avec la reine au spectacle, l'un desquels fut le comte d'Essex, & l'autre le Sidney, auteur de nos mémoires.
La reine était placée devers le milieu de la galerie, ses deux favoris à droite & à gauche auprès de son fauteuil, autour desquels, aussi bien que de leur maîtresse, l'enchanteur ne manqua pas de tracer des cercles mystérieux, avec toutes les façons & cérémonies en pareil cas usitées; il en traça un autre vis-à-vis, où il se mit lui-même, laissant un espace au milieu pour le passage des acteurs. Cela fait, il supplia la reine de ne pas dire un mot tant qu'ils seroient sur la scène, & sur-tout de ne se point effrayer, quelque chose qu'elle pût voir. Cette dernière précaution étoit assez inutile à son égard; car la bonne dame ne craignoit ni dieu ni diable. Après ce mot d'avis, il lui demanda laquelle des beautés trépassées elle souhaitoit de voir la première? Elle lui dit que, pour suivre l'ordre des temps, il falloit commencer par la belle Hélène. Sur quoi le négromancier, dont le visage parut un peu changé, leur dit: Tenez-vous bien. Le chevalier Sidney, dans son récit, avoue que, sur le point de cette opération magique, le cœur lui battit un peu; que le brave Comte d'Essex en devint pâle comme un mort, mais qu'il ne parut pas la moindre petite émotion à la reine. Ce fut alors
Qu'ensuite de quelques oremus,
Et de quelque autre momerie
Que font gens de la confrérie,
Dans les vieux contes rebattus
D'esprits & de sorcellerie,
Le révérend docteur Faustus,
Voyant trembler la galerie,
Et nos deux héros éperdus,
Dit, criant comme une furie:
Paroissez, fille de Léda!
Et d'une prompte obéissance,
Offrez-vous à notre présence
Telle que vous étiez, quand sur le mont Ida
Vénus au beau Pâris jadis vous accorda,
En faveur de la préférence
Dont vous fûtes la récompense
Dans le procès qu'il décida.
Après cette invocation, la belle Hélène n'eut garde de se faire attendre; elle parut au bout de la galerie, sans qu'on se fût aperçu comme elle y étoit entrée. Elle étoit habillée à la grecque, &, suivant les mémoires de notre auteur, son habillement ne différoit en rien de celui de nos déesses d'opéra. Sa coiffure étoit composée de quantité de plumes flottantes sur sa tête, & surmontées d'une belle aigrette; des boucles de cheveux noirs lui descendoient jusqu'à la ceinture par-devant, & jusques au croupion par-derrière; ses engageantes lui battoient agréablement les genoux en marchant, & la queue, qu'elle traînoit à la lacédémoniene, avoit pour le moins quatre aunes d'un riche brocard de Corinthe. Cette figure s'arrêta quelque temps devant la compagnie; & s'étant tournée face à face devers la reine, pour en être mieux observée, elle en prit congé avec un certain sourire entre-doux & hagard, & sortit par l'autre porte.
Dès qu'elle disparut: Quoi! dit la reine, c'est là cette belle Hélène? Je ne me pique pas de beauté, poursuivit-elle; mais je veux bien mourir, si je changeois de figure avec elle, quand même cela se pourrait. Je le disois bien à votre majesté, répondit l'enchanteur, & cependant voilà justement comme elle étoit dans sa plus grande beauté. Je trouve pourtant, dit le comte d'Essex, qu'elle ne laisse pas d'avoir les yeux assez beaux. Oui, dit le Sydney, ils sont grands, noblement fendus, noirs & brillans; mais, après tout, ses regards disent-ils quelque chose? Pas un mot, répondit le favori. La reine qui, ce jour-là, s'étoit fait le visage rouge comme un coq, demanda, en parlant du visage d'Hélène, comment on trouvoit son teint de porcelaine? De porcelaine! s'écria le comte; c'est tout au plus de la faïence. Peut-être, poursuivit elle, qu'ils étaient à la mode de son temps; mais, vous m'avouerez que, dans aucun siècle, il n'a été permis d'avoir les pieds tournés comme elle.
Je ne hais pas son habit, poursuivit la reine, & je ne sais si je ne le mettrai point à la mode; au lieu de ces impertinens vertugadins dont les femmes ne savent que faire dans quelques occasions, & où l'on ne fait que faire des femmes en quelques autres. Pour l'habit, passe, dit le comte d'Essex: mais, ma foi, ce n'est pas grand'chose que la figure que nous venons de voir. Le chevalier Sidney, topant à la remarque, s'écria:
O Pâris! quel amour fatal
Te fit dans Ilion renfermer une proie
Dont nous venons de voir le piètre original?
Si cet exploit d'abord te donna quelque joie,
Sa présence y fit plus de mal,
Que ce grand diable de cheval
Qui fit périr l'antique Troie.
Cette bénigne critique sur la figure & les prétendus défauts d'Hélène; étant finie, la reine eut envie de voir cette belle & infortunée Mariamne, dont l'histoire fait une si belle mention. L'enchanteur ne se le fit pas dire deux fois; mais il ne jugea pas à propos d'évoquer une princesse qui avoit connu le vrai dieu, de la même manière qu'il avoit appelé la beauté payenne. C'est pourquoi, s'étant tourné quatre fois vers l'orient, trois vers le midi, deux au couchant, & une seule du côte du Septentrion, il dit en hebreu, mais d'une manière honnête: Mariamne, fille d'Hyrcan, montrez-vous, s'il vous plaît, vêtue comme vous aviez coutume de l'être pendant la fête des Tabernacles. A peine eut-il fini, que l'épouse d'Hérode parut, & s'avança gravement jusqu'au milieu de la galerie, où elle s'arrêta comme avoit fait la première; quant à ses habits & son ajustement, ils sembloient répandre sur toute sa personne un air de noblesse & de dignité qui la rendoit respectable; elle étoit mise à peu près comme on représente le grand sacrificateur des Juifs, excepté qu'il ne lui paroissoit point de barbe, & qu'au lieu de cette tiare en croissant que portoient les grands prêtres, un voile de gaze, qui prenait depuis la tête, & qui étoit attaché vers la ceinture, traînoit bien loin derrière elle. Après s'être assez long-temps arrêtée devant la compagnie, elle poursuivit son chemin, mais sans faire la moindre honnêteté à la fière Elisabeth. Est-il possible, dit cette reine dès qu'on ne la vit plus, que cette célèbre Mariamne fût faite comme cela? Quoi? c'était une grande idole pâle, maigre, & sérieuse? & depuis tant de siecles, elle a passé pour une merveille? Ma foi, dit le comte d'Essex, si j'avois été à la place d'Hérode, je ne me serois jamais brouillé avec un chat sauvage comme cela, sur le refus de ses caresses. Je lui ai pourtant trouvé, dit Sidney, une certaine langueur touchante dans les regards, un grand air, & quelque chose de noble & de naturel dans toute l'action. Fi! répondit l'autre, la grandeur de son air est impertinente; la grace qu'elle a dans ses manières aisées que vous admirez, est pleine de présomption, & je lui trouve de l'insolence jusques dans la taille. La reine ayant approuvé tout cela, condamna principalement la pauvre princesse, sur le mépris & l'aversion qu'elle avoit eue pour la personne de son mari, & sur la résistance continuelle qu'elle avoit faite à ses plus tendres empressemens; qu'elle avoit eu beau dire que c'étoit parce qu'il avoit égorgé toute sa famille, ce n'étoit pas une raison pour lui refuser les droits de l'hymen, quand il les auroit exigés vingt fois par jour, & conclut que, pour cette seule rebellion, Hérode avoit bien fait de lui couper la tête.
Le docteur Fauste, pour paroître plus savant en tout, assura que ce n'étoit point pour cette raison qu'Hérode s'étoit défait de la chaste Mariamne; que tous les historiens s'y étoient mépris; mais qu'une certaine Salomé, sœur du roi, & maudite de dieu, avoit rapporté à son frère, qu'étant à un sacrifice auprès de la reine, elle l'avoit entendue de ses propres oreilles, qui prioit bien dévotement, le dieu d'Abrahem, d'Isaac, & de Jacob, de la délivrer de son vieux cocu de mari. Si ce trait-anecdote ne fut pas cru, au moins parut-il nouveau. Un moment après, la reine ordonna qu'on fît venir Cléopâtre, du même air qu'elle auroit pu demander une de ses femmes de chambre.
Pas n'y manqua le savant Fauste,
Et pour n'être point ennuyeux,
Il fit partir devant ses yeux,
Un petit diablotin en poste,
Pour la transporter dans ces lieux.
Peut-être serez-vous bien aise d'apprendre la manière dont ce courrier fut dépêché? La voici. Il ne fit que prendre un grand bonnet fourré qu'il portoit; & en trois coups de baguette, l'ayant métamorphosé en haquenée blanche, la plus jolie du monde, il lui mit un bout de sa baguette dans le derrière, & après avoir soufflé dans l'autre, la haquenée partit comme un éclair, & en sept minutes, revint avec l'illustre Cléopâtre, qui mit pied à terre au bout de la galerie. La reine comptoit bien que cette apparition dédommageroit sa curiosité du peu de satisfaction que les charmes tant vantés des autres lui avoient donné. Nous allons voir ce qui en arriva.
La reine d'Egypte avoit fait de grands apprêts, ayant appris, par sa monture, le sujet de son voyage, & le peu de cas qu'on avoit fait de la belle Hélène & de l'infortunée Mariamne. Dès qu'elle parut, la galerie fut embaumée des parfums les plus précieuse de l'Arabie heureuse; car elle s'en étoit mis par-tout, tant à cause qu'il y avoit du temps qu'elle étoit morte, que pour laisser au moins sa mémoire en bonne odeur, en cas qu'on ne fût pas content de sa figure, après son départ. Elle avoit la gorge fort découverte; une attache de rubis & de gros diamans retroussoit ses jupes beaucoup au dessus du genou gauche: ce qui n'étoit pas découvert de sa personne paroissoit très-distinctement au travers d'une gaze transparente, qui composoit son habillement. Dans cet équipage galant & léger, elle fit, au milieu de la galerie, le même manège qu'avait fait avant elle les deux autres.
Dès qu'elle eut le dos tourné, on ne manqua pas de tomber sur sa personne & sur sa friperie. La reine crioit comme une possédée, qu'on lui brûlât du papier sous le nez, à cause des vapeurs que l'onguent dont cette momie s'étoit frottée, lui avoit causées. Elle la trouva moins supportable que la femme d'Hérode & la fille de Léda; elle se moqua fort de ce qu'elle s'étoit troussée en Diane, pour montrer la plus vilaine jambe du monde, & dit qu'elle auroit mieux fait de paroître en robe fourrée, que dans ce petit habillement d'été, qui exposoit à la vue des trésors qui n'étoient faits que pour être éternellement cachés. En effet, dit le Comte d'Essex, voilà un corps plaisamment bâti pour aller aussi débraillé qu'elle fait. Il est vrai qu'elle a quelque éclat, & que sa peau est assez blanche pour une Egyptienne; mais c'est l'apanage de toutes les rousses, dont elle a sans doute été l'archi-doyenne en son temps. Le Chevalier Sidney, qui, outre ces défauts, trouvoit qu'elle a voit trop de ventre & trop peu de derrière, s'écria:
Fauste, par cette vision,
Combien de choses à rabattre
Dans la riante fiction
Que l'histoire nous fait, à sa confusion,
De la fameuse Cléopâtre!
Ah! dans le combat d'Actium,
Antoine, pour elle poltron,
Devoit cent fois plutôt se battre,
Ou se faire tenir à quatre,
Que de suivre cette guenon.
Guenon tant qu'il vous plaira, dit le docteur; voilà pourtant celle qui mit dans ses fers le héros qui s'étoit rendu maître du monde, & c'est cette même guenon qui tourna la tête à cet autre héros que vous venez de dire. Mais, madame, dit-il à la reine, puisque ces fameuses étrangères ne sont pas de votre goût, n'en cherchons plus hors de vos états. L'Angleterre, qui a toujours été en possession de produire des beautés parfaites, comme nous le voyons par votre majesté, nous fournira peut-être un objet plus digne de votre attention, dans l'apparition de la belle & malheureuse Rosemonde. Votre grandeur, qui sait tout, n'en ignore apparemment pas l'histoire. J'en ai quelque idée, dit-elle; mais comme mes grandes occupations l'ont presque effacée de ma mémoire, je ne serai pas fâchée qu'on l'y retrace par une petite répétition de ses aventures.
Il n'y a pas encore trois jours, dit le chevalier Sidney, que je lisois cet endroit de la vie d'Henri second, un de vos plus illustres prédécesseurs. Ce grand roi avoit le cœur du monde le plus tendre, mais rien moins que scrupuleux sur l'inconstance. Cependant il y avoit quelques années qu'une certaine Jeanne Shoar en étoit en paisible possession: elle avoit de la beauté; mais il s'en falloit bien qu'elle en eût assez pour fixer une légereté comme la sienne, si le diable ne s'en étoit mêlé; car, en ces temps-là, tout le monde tenoit pour constant que c'étoit par sortilège & pure magie qu'elle s'étoit fait aimer, & qu'elle conservoit sa conquête. C'est à Faustus à nous dire ce qu'il en pense, lui qui est versé dans ces innocentes petites rubriques. Quoi qu'il en soit, voici comme l'enchantement de dame Jeanne se rompit, si tant est qu'il y en ait eu à son fait.
Le roi s'étant un jour égaré à la chasse dans une vaste forêt, fit tant, en tournoyant & retournoyant de côté & d'autre, qu'il se trouva au bout d'un ruisseau dont l'eau étoit belle & claire; il en suivit quelque temps le cours, & cela le mena dans un endroit où le ruisseau, s'élargissant, faisoit une espèce de bassin, bordé d'un gazon vert & frais, ombragé de grands arbres extrêmement touffus. Or comme ces sortes d'endroits sont d'ordinaire les scènes de quelque aventure, celle qui lui arriva fut de trouver d'abord des habits de femme au pied d'un de ces arbres, ce qui l'obligea de mettre pied à terre, avec quelque émotion; & s'étant avancé trois ou quatre pas, il vit les personnes à qui ces habits appartenoient; c'étoient deux nymphes qui étoient jusqu'au cou dans cette fontaine, & qui poussèrent en même temps deux cris des plus aigus, voyant un homme de cette apparence qui venoit droit à elles. Le visage de la plus jeune le frappa d'un si grand étonnement, qu'il en demeura quelque temps immobile, & parut tout éperdu: il ne prit pas garde à l'autre, quoiqu'elle fût sortie de l'eau comme une étourdie, pour courir à ses habits. Sa compagne, qui avoit bien autant de peur, & qui n'avoit pas été moins surprise qu'elle, ne jugea pas à propos de l'imiter. Elle étoit fort embarrassée: mais voyant que le Roi ne l'étoit pas moins, elle se rassura un peu, & lui dit que comme tout ce qui paroissoit en sa personne lui faisoit juger qu'il avoit été armé chevalier, elle le supplioit de lui accorder un don: c'étoit la grande manière en ces temps-là. Ainsi, le roi qui lui avoit déjà donné sa personne, sa liberté son cœur & son ame, jura qu'il ne lui refuseroit rien de ce qu'elle lui feroit l'honneur de lui demander, quand ce seroit la moitié de son royaume. A ce mot, la belle tressaillit, & pensa se lever pour lui faire la révérence; mais supprimant ce premier mouvement que le respect & le devoir lui avoient inspiré, la grace qu'elle lui demanda, fut d'avoir la bonté de se retirer, jusqu'à ce qu'elle fût sortie de l'eau, & qu'elle eût repris ses habits. Il obéit comme un enfant, quoique dans ces sortes d'occasions, il fût d'ordinaire aventureux; mais le pauvre prince l'aimoit déjà à la fureur. Il n'en faut pas davantage pour que l'homme du monde le plus délibéré devienne plus soumis & plus timide qu'une pucelle auprès de l'objet aimé. Il se retira donc; mais ce ne fut pas avec intention de tenir tout à fait sa parole. Dès qu'il se vit couvert de quelques buissons, il donna un coup de fouet à son cheval, qui se mit à galoper par le bois, & sa majesté se mit à quatre pattes, & s'étant traînée vers l'endroit d'où il venoit, il écartoit doucement les branches qui lui fermoient la vue de la fontaine, justement comme la belle inconnue en sortoit, sans aucune précaution, & sans se douter de cette supercherie de la part d'un chevalier errant, qui de plus étoit roi. Dieu sait si le prince, qui étoit devenu éperdument amoureux, à ne lui voir, pour ainsi dire, que le bout du nez, trouva de quoi achever de s'enflammer dans la contemplation de tout le reste. L'histoire dit, que quoiqu'il fût à quatre pattes, il y auroit bien resté trois jours sans boire ni manger, tant les objets lui plaisoient; mais on ne lui en donna pas le temps. La nymphe fut s'habiller, & son nouvel adorateur, après un petit détour, se présenta devant elle. La première chose qu'il fit, ce fut de se jeter à ses pieds, pour lui jurer qu'il l'adoroit, sans s'informer qui elle étoit. La surprise, le respect, l'émotion & la rougeur, qui s'étoient emparés tout à la fois de la charmante étrangère, auroient sans doute désorienté les appas de toute autre; mais les siens n'en firent que croître & embellir: si bien que le pauvre roi... Chevalier, dit la reine, abrégeons, s'il vous plaît. Tant qu'il vous plaira, madame, reprit-il. On entendit un grand bruit de chevaux; c'étoient les gens de la suite du roi, qui, l'ayant cherché pendant une grosse demi-heure, lui ramenoient son cheval par la bride. Il remonta dessus, après avoir appris que sa nouvelle divinité s'appeloit Rosemonde, fille d'un baron dont le château n'étoit qu'à cinquante pas de cette forêt. Il revint tout rêveur & tout refroidi pour sa maîtresse Jeanne. Elle s'en aperçut bientôt; il ne s'en mit guère en peine: il alloit plus souvent à la chasse, & en revenoit toujours plus refroidi pour elle. Cela fit naître les soupçons, & les soupçons mirent force espions en campagne, un desquels l'informa qu'on avoit trouvé le roi à deux genoux devant une jeune personne belle comme un ange, le jour qu'il s'étoit égaré; & que toutes les chasses qu'il avoit faites depuis, n'avoient été qu'à son intention. A cette découverte, la dame Jeanne, qui, sauf le respect de votre majesté, étoit la plus méchante carogne de l'univers, jeta feu & flammes, gourmanda le roi, comme elle auroit fait son laquais; & comme elle avoit un ascendant diabolique sur son esprit, elle l'obligea, par ses menaces & ses vacarmes, de consentir, comme un grand benêt qu'il étoit, qu'on enlevât la pauvre Rosemonde, & qu'on l'enfermât dans un vieux château, au milieu d'un désert, qui s'appelle encore de nos jours la prison de Rosemonde. Ce fut dans cette prison, qu'au bout de quelques années la détestable Shoar fit étrangler sa rivale, pendant un voyage que le roi fut obligé de faire en France.
Voilà, dit la reine, une fin bien déplorable. Ce qu'il y eut de plus triste, dit l'enchanteur, c'est qu'elle fut enlevée, & qu'elle mourut, sans que ce roi si passionné eût jamais mis d'autre fin à une aventure qui avoit eu de si tendres commencemens. La bonne Elisabeth, après un certain branlement de tête & un petit sourire d'incrédulité, témoigna beaucoup d'impatience de voir celle dont on venoit d'abréger l'histoire. Il y a, dit Faustus, un instinct secret dans cet empressement, puisque suivant la tradition & quelques mémoires de ces vieux temps, la belle Rosemonde avoit beaucoup de votre air, & ressembloit passablement à votre majesté, quoique ce fût en laid, comme on peut croire. Voyons-la, dit la Reine. Mais dès qu'elle paroîtra, chevalier Sidney, je vous ordonne de l'observer avec la dernière exactitude, afin que si nous trouvons qu'elle en vaille la peine, vous en puissiez faire une description ressemblante. Cet ordre donné, & quelques petites conjurations finies, comme l'endroit où la belle étoit enterrée n'étoit qu'à trente lieues de Londres, elle parut au bout d'un moment. Dès la porte de la galerie, son air & sa figure plurent extrêmement. A mesure qu'elle avançoit, ses attraits sembloient briller d'une nouvelle lumière; & si-tôt qu'elle fut à portée d'être mieux examinée, l'approbation de la compagnie parut à certains airs de plaisir & d'admiration que chacun témoignoit en la regardant, & chacun sembloit approuver en soi-même le goût d'Henri second pour elle, en détestant la foiblesse dont il l'avoit immolée. Le docteur ne lui avoit point donné d'autre habit que celui qu'elle avoit repris en sortant du bain: ce n'étoit que des cornettes unies, rattachées au haut de sa tête, une robe de chambre de taffetas, un jupon de toile jaune assez court, & légèrement brodé de soie. C'étoit pourtant dans cet extrême négligé qu'elle effaçoit l'éclat du jour au gré des spectateurs. Elle s'arrêta beaucoup plus long temps devant eux que n'avoient fait les autres; & comme si elle avoit su les ordres qu'on avoit donnés au Chevalier, elle se tourna deux ou trois fois vers lui, en le regardant assez agréablement. On eût dit qu'à chacun de ces regards, le cœur lui fondoit dans l'estomac, tant il en avoit la mine niaise & déconfite. Il fallut enfin qu'elle prît congé de la compagnie; & dès qu'elle fut sortie: Mon dieu, s'écria la reine, la jolie créature! Non, je n'ai rien vu de ma vie qui plaise tant. Quelle taille! quelle noblesse d'air sans affectation! & quel éclat sans artifice! Et l'on me viendra dire que je lui ressemble! Qu'en dites-vous, comte? poursuivit-elle. Il étoit alors si pensif, qu'il ne lui répondit rien tout haut; mais il disoit à part soi: Plût à dieu, Babet, ma reine & ma maîtresse; j'en donnerois le meilleur cheval de mon écurie, quand ce ne seroit qu'en laid que tu lui ressemblerois! & puis il lui dit tout haut: Si vous lui ressemblez! Votre majesté n'auroit qu'à faire un tour de galerie en robe de chambre flottante & en jupon brodé de soie; & si notre sorcier lui-même ne s'y méprenoit, tenez-moi pour un faquin. Pendant toutes ces fadeurs, & quantité de misères de cette nature, dont le favori flattoit la vanité de la bonne dame, le poëte Sidney, un crayon à la main, achevoit de mettre au net le portrait de la belle Rosemonde. Dès qu'il y eut mis la dernière main, il eut ordre d'en faire la lecture, & voici par où il commença:
Allons, mes vers, obéissons,
Puisque ma reine me l'ordonne;
Et du plus beau de nos crayons,
traçons & l'air & la personne
D'un objet dont l'éclat de mille feux rayonne,
Et qui du dieu des vers mérite les chansons.
Loin d'ici, flatteuse imposture,
De fictions, de faux brillans,
Dont on embellit la peinture,
Quand les objets sont indigens!
Pour mettre à fin mon aventure,
D'une main & fidelle & sûre,
Peignons l'original sans fard & sans encens:
Il suffira des ornemens
Que fournit l'aimable nature.
Il faut, en traçant la beauté
De la divine Rosemonde,
Dans le plus beau portrait du monde,
N'employer que la vérité.
Voilà parler en honnête homme, & qui, pour un faiseur de vers & de romans, semble avoir quelque conscience. Voici comme il poursuit, dans le détail des charmes qu'il décrit.
De graces & d'attraits un brillant assemblage
Accompagnoit mille agrémens
Inséparables des beaux ans,
De la jeunesse heureux partage;
Tout plaisoit dans son beau visage;
De Flore les trésors naissans
Y paroissoient en étalage,
Mais purs, naturels, innocens,
Et tels qu'on les voit au printemps,
Quand zéphyre les sèche, après un prompt orage.
Sa bouche couronnoit l'ouvrage;
Elle étoit faite pour ses dents.
Heureux, parmi tous les vivans,
Qui jouiroit de l'avantage,
Après mille & mille tourmens,
D'y pouvoir offrir son hommage!
Ses yeux n'étoient pas des plus grands;
Mais, ciel, quel étoit le langage
De leurs traits vifs & séduisans!
Puisque par leurs regards les plus indifférens,
Jusques au fond du cœur ils s'ouvroient un passage:
Rien n'étoit si beau que son nez:
D'Hébé c'étoit le nez céleste,
Et ces deux pieds étoient tournés,
De manière que pour le reste
De ces attraits toujours moins nus que devinés,
On n'avoit pas besoin d'un autre manifeste.
Sa taille avoit de ces appas
Qu'on sent, mais qu'on n'exprime pas.
La noblesse en étoit suprême.
Dans toute sa figure, & jusques dans ses pas,
C'étoit un certain air digne du diadême;
Mais c'étoit de ces airs qu'on aime,
Et qu'on aime jusqu'au trépas;
Bref, à l'examiner du haut jusques au bas,
Belle Daphné, c'étoit vous-même
Qu'on peignoit sur ce canevas.
Du moins en aurois-je juré, tant la description vous convient, excepté pourtant la gorge, qu'on a oubliée; & certainement, si l'on prenoit la liberté de vous copier, ce ne seroit pas un article à supprimer. Certaine forme, certain éclat, & certaine situation dont la nature a doué le peu que vous en laissez voir, offriroient d'assez agréables idées à mettre en prose ou en vers, sans la moindre exagération, pour rendre la chose plus touchante. Je ne suis guère plus content de ce qu'il dit de la bouche de son original. On diroit que c'est celle de quelque sibylle, tant il craint d'y toucher! Il est bien vrai que dire qu'elle est faite pour assortir les plus belles dents du monde, c'est quelque chose; mais ce n'étoit pas assez; & s'il avoit eu connoissance de la vôtre, il auroit dépeint en vers aussi gracieux vos lèvres fraîches & vermeilles; il auroit dit qu'autour de ces lèvres, quand il vous plaît de sourire, le ciel a placé certains agrémens qu'il oublie, ou qu'il ne se donne pas la peine de placer autour des autres.
Revenons à notre galerie. On y délibéroit sur le choix de l'apparition qui devoit succéder à celle de Rosemonde. L'enchanteur fut d'avis de ne plus sortir d'Angleterre, pour chercher des beautés de réputation, & proposa cette célèbre comtesse de Salisbury, qui avoit donné lieu à l'institution de l'ordre de la jarretière, comme une certaine beauté flamande avoit été cause de celui de la toison d'or. On trouva la proposition bien imaginée; mais la reine dit, qu'avant toutes choses elle vouloit voir encore une fois sa chère Rosemonde. Le docteur s'en défendit fort & ferme, en disant que la chose n'étoit guère praticable dans l'ordre des conjurations, outre que la rétrogradation des fantômes irritoit les puissances soumises à ses premiers enchantemens, Mais il eut beau dire, on crut qu'il ne faisoit ces façons que pour se faire valoir, & la reine lui parla d'un ton si sérieux, qu'il fut obligé de s'y rendre. Il assura pourtant que si Rosemonde faisoit tant que de revenir, ce ne seroit ni par où elle était entrée, ni par où elle étoit sortie la première fois, & que chacun prît garde à soi, car il ne répondroit plus de rien. La reine, comme on a dit, ne savoit ce que c'étoit que la peur, & nos deux messieurs étoient un peu aguerris sur les apparitions. Ainsi, les paroles au docteur ne leur causèrent pas grande émotion; cependant il avoit commencé. Jamais conjuration ne lui avoit donné tant de peine; car, après avoir marmoté quelque temps, en faisant des grimaces & des contorsions qui n'étoient ni belles, ni honnêtes, il mit son livre à terre au milieu de la galerie, en fit trois fois le tour à cloche-pied; ensuite de quoi il fit l'arbre fourchu contre la muraille, la tête en bas & les jambes en haut: mais voyant que rien ne paroissoit, il eut recours au dernier & au plus puissant de ses prestiges, ce fut de faire trois sauts en arrière, le petit doigt de la main droite dans l'oreille gauche, & de se donner trois claques sur les fesses, en criant trois fois, Rosemonde, à pleine tête. A la dernière de ces claques magiques, un vent soudain ouvrit avec impétuosité la fenêtre d'une grande croisée par où la charmante Rosemonde mit pied à terre au milieu de la galerie, comme si elle ne fût descendue que d'une berline. Le docteur étoit tout en eau; & pendant qu'il s'essuyoit, la reine qui la trouva incomparablement plus aimable qu'à son premier voyage, laissa, pour le coup, endormir sa prudence ordinaire par un transport d'empressement, & sortit de son cercle, les bras ouverts, aussi étourdiment qu'auroit pu faire la dame à la pièce jaune, en s'écriant: ah, ma chère Rosemonde! Dès qu'elle eut lâché la parole, un violent éclat de tonnerre ébranla tout le palais, une vapeur épaisse & noire emplit la galerie, & plusieurs petits éclairs nouveaux-nés serpentoient à droite & à gauche autour de leurs oreilles, & faisoient transir les spectateurs. L'obscurité s'étant enfin dissipée petit à petit, on vit le magicien Faustus, les quatre fers en l'air, écumant comme un sanglier, son bonnet d'un côté, sa baguette de l'autre, & son alcoran magique entre les jambes. Personne, dans cette aventure, n'en fut quitte pour la peur.
Les éclairs redoubloient avec vivacité; le comte d'Essex en avoit perdu le sourcil droit, Sidney la moustache gauche. On ne sait s'il en coûta quelque chose à la reine; mais notre auteur dit, dans ses mémoires, que la fraise de sa majesté sentoit le soufre, & le bas de son vertugadin le rissolé, que c'étoit une pitié d'en approcher. Vous jugez bien, charmante Daphné, qu'après une telle déroute parmi nos curieux, le désir de voir la comtesse de Salisbury fut remis à un autre jour: je ne trouve pas même, dans les mémoires du chevalier Sidney, qu'il en ait jamais été question depuis.
Je me flatte, de mon côté, que cette longue rapsodie vous aura tellement excédée, que vous ne vous aviserez plus de me prier de mon déshonneur, en m'obligeant à retomber dans ces sortes de récits.
Ainsi chantoit par nos vallons,
Par nos bois, & par nos prairies,
Ou bien sur les rives fleuries
De quelque onde des environs,
Un certain berger sans moutons,
S'occupant de ses rêveries,
Ou décrivant dans ses chansons,
Sans y mêler de flatteries,
De vrais appas sous de faux noms.
Mais c'en est fait; & ce langage,
Dont il sut parfois enchanter
Quelques bergères du village,
Du temps qu'il aimoit à chanter,
Ne lui paroît qu'un sot ramage,
Qui n'a plus de quoi le tenter.
Adieu, dit-il, célèbre rive,
Où tant de fois mes chalumeaux
Accompagnoient ma voix plaintive,
Lorsque je racontais mes maux
Au cours de votre eau fugitive.
Adieu vous dis, célèbre rive;
Je vous consacre mes pipeaux.
LE DIABLE
AMOUREUX,
NOUVELLE ESPAGNOLE;
Par M. Cazotte.
LE DIABLE
AMOUREUX,
NOUVELLE ESPAGNOLE;
J'étois vingt-cinq ans capitaine aux gardes du roi de Naples: nous vivions beaucoup entre camarades, & comme de jeunes gens, c'est-à-dire, des femmes, du jeu, tant que la bourse pouvoit y suffire, & nous philosophions dans nos quartiers, quand nous n'avions plus d'autre ressource.
Un soir, après nous être épuisés en raisonnemens de toute espèce autour d'un très-petit flacon de vin de Chypre & de quelques marrons secs, le discours tomba sur la cabale & les cabalistes.
Un d'entre nous prétendoit que c'étoit une science réelle, & dont les opérations étoient sûres; quatre des plus jeunes lui soutenoient que c'étoit un amas d'absurdités, une source de friponneries, propre à tromper les gens crédules & amuser les enfans.
Le plus âgé d'entre nous, flamand d'origine, fumoit sa pipe d'un air distrait, & ne disoit mot. Son air froid & sa distraction me faisoient spectacle à travers ce charivari discordant qui nous étourdissoit, & m'empêchoit de prendre part à une conversation trop peu réglée pour qu'elle eût de l'intérêt pour moi.
Nous étions dans la chambre du fumeur; la nuit s'avançoit: on se sépara, & nous demeurâmes seuls, notre ancien & moi.
Il continua de fumer flegmatiquement; je demeurai les coudes appuyés sur la table, sans rien dire. Enfin mon homme rompit le silence.
—Jeune homme, me dit-il, vous venez d'entendre beaucoup de bruit; pourquoi vous êtes-vous tiré de la mêlée?
Jeune homme vous venez d'entendre beaucoup de bruit, pourquoi vous êtes vous tiré de la mêlée?
C'est, lui répondis-je, que j'aime mieux me taire, que d'approuver ou blâmer ce que je ne connois pas: je ne sais pas même ce que veut dire le mot de cabale.
Il a plusieurs significations, me dit-il: mais ce n'est point d'elles dont il s'agit, c'est de la chose. Croyez-vous qu'il puisse exister une science qui enseigne à transformer les métaux, & à réduire les esprits sous notre obéissance?...
Je ne connois rien des esprits, à commencer par le mien, sinon que je suis sûr de son existence. Quant aux métaux, je sais la valeur d'un carlin au jeu, à l'auberge & ailleurs, & ne peux rien assurer ni nier sur l'essence des uns & des autres, sur les modifications & impressions dont ils sont susceptibles.
Mon jeune camarade, j'aime beaucoup votre ignorance, elle vaut bien la doctrine des autres: au moins vous n'êtes pas dans l'erreur, & si vous n'êtes pas instruit, vous êtes susceptible de l'être. Votre naturel, la franchise de votre caractère, la droiture de votre esprit me plaisent: je sais quelque chose de plus que le commun des hommes; jurez-moi le plus grand secret sur votre parole d'honneur, promettez de vous conduire avec prudence, & vous serez mon écolier.
L'ouverture que vous me faites, mon cher Soberano, m'est très-agréable. La curiosité est ma plus forte passion. Je vous avouerai que naturellement j'ai peu d'empressement pour nos connoissances ordinaires; elles m'ont toujours semblé trop bornées, & j'ai deviné cette sphère élevée dans laquelle vous voulez m'aider à m'élancer: mais quelle est la première clef de la science dont vous parlez? Selon ce que disoient nos camarades en disputant, ce sont les esprits eux-mêmes qui nous instruisent; peut-on se lier avec eux?
Vous avez dit le mot, Alvare; on n'apprendroit rien de soi-même; quant à la possibilité de nos liaisons, je vais vous en donner une preuve sans réplique.
Comme il finissoit ce mot, il achevoit sa pipe. Il frappe trois coups pour faire sortir le peu de cendres qui restoit au fond, les pose sur la table assez près de moi. Il élève la voix: Calderon, dit-il, venez chercher ma pipe; allumez-la, & rapportez-la moi.
Il finissoit à peine le commandement, je vois disparoître la pipe, & avant que j'eusse pu raisonner sur les moyens, ni demander quel étoit ce Calderon chargé de ses ordres, la pipe allumée étoit de retour; & mon interlocuteur avoit repris son occupation.
Il la continua quelque temps, moins pour savourer le tabac, que pour jouir de la surprise qu'il m'occasionnoit; puis se levant, il dit: Je prends la garde au jour, il faut que je repose. Allez vous coucher; soyez sage, & nous nous reverrons.
Je me retirai plein de curiosité & affamé d'idées nouvelles dont je me promettois de me remplir bientôt par le secours de Soberano. Je le vis le lendemain, les jours suivans; je n'eus plus d'autre passion, je devins son ombre.
Je lui faisois mille questions; il éludoit les unes, & répondoit aux autres d'un ton d'oracle. Enfin je le pressai sur l'article de la religion de ses pareils. C'est, me répondit-il, la religion naturelle. Nous entrâmes dans quelques détails; ses décisions cadroient plus avec mes penchans qu'avec mes principes; mais je voulois venir à mon but, & ne devois pas le contrarier.
Vous commandez aux esprits, lui disois-je; je veux, comme vous, être en commerce avec eux: je le veux, je le veux.
Vous êtes vif, camarade, vous n'avez pas subi votre temps d'épreuve; vous n'avez rempli aucune des conditions sous lesquelles on peut aborder sans crainte à cette sublime cathégorie....
Eh! me faut-il bien du temps?.. Peut-être deux ans.... J'abandonne ce projet, m'écriai-je; je mourrois d'impatience dans l'intervalle. Vous êtes cruel, Soberano; vous ne pouvez concevoir la vivacité du désir que vous avez fait naître en moi; il me brûle....
Jeune homme, je vous croyois plus de prudence, vous me faites trembler pour vous & pour moi. Quoi! vous vous exposeriez à évoquer des esprits sans aucune des préparations...?
Eh! que pourroit-il m'en arriver?... Je ne dis pas qu'il dût absolument vous en arriver du mal; s'ils ont du pouvoir sur nous, c'est notre foiblesse, notre pusillanimité qui le leur donne: dans le fond, nous sommes nés pour les commander..... Ah! je les commanderai.... Oui, vous avez le cœur chaud, mais si vous perdez la tête, s'ils vous effrayent à certain point?....
S'il ne tient qu'à ne les pas craindre, je les mets au pis pour m'effrayer.... Quoi! quand vous verriez le diable?.... Je tirerois les oreilles au grand diable d'enfer.....
Bravo! Si vous êtes si sûr de vous, vous pouvez vous risquer, & je vous promets mon assistance. Vendredi prochain je vous donne à dîner avec deux des nôtres, & nous mettrons l'aventure à fin.
Nous n'étions qu'à mardi: jamais rendez-vous galant ne fut attendu avec tant d'impatience. Le terme arrive enfin; je trouve chez mon camarade deux hommes d'une physionomie peu prévenante: nous dînons. La conversation roule sur des choses indifférentes.
Après dîner, on propose une promenade à pied vers les ruines de Portici. Nous sommes en route, nous arrivons. Ces restes des monumens les plus augustes, écroulés, brisés, épars, couverts de ronces, portent à mon imagination des idées qui ne m'étoient pas ordinaires. Voilà, disois-je, le pouvoir du temps sur les ouvrages de l'orgueil & de l'industrie des hommes. Nous avançons dans les ruines, & enfin nous sommes parvenus, presque à tâtons, à travers ces débris, dans un lieu si obscur, qu'aucune lumière extérieure n'y pouvoit pénétrer.
Mon camarade me conduisoit par le bras; il cesse de marcher & je m'arrête. Alors un de la compagnie bat le fusil & allume une bougie. Le séjour où nous étions s'éclaire, quoique foiblement, & je découvre que nous sommes sous une voûte assez bien conservée, de vingt-cinq pieds en carré à peu près, & ayant quatre issues. Nous observions le plus parfait silence. Mon camarade, à l'aide d'un roseau qui lui servoit d'appui dans sa marche, trace un cercle autour de lui sur le sable léger dont le terrein étoit couvert, & en sort après y avoir dessiné quelques caractères. Entrez dans ce penthacle, mon brave, me dit-il, & n'en sortez qu'à bonnes enseignes....
Expliquez-vous mieux, à quelles enseignes en dois-je sortir?.... Quand tout vous sera soumis; mais avant ce temps, si la frayeur vous faisoit faire une fausse démarche, vous pourriez courir les risques les plus grands.
Alors il me donne une formule d'évocation courte, pressante, mêlée de quelques mots que je n'oublierai jamais. Récitez, me dit-il, cette conjuration avec fermeté, & appelez ensuite à trois fois clairement Béelzébut, & sur-tout n'oubliez pas ce que vous avez promis de faire.
Je me rappelai que je m'étois vanté de lui tirer les oreilles. Je tiendrai parole, lui dis-je, ne voulant pas en avoir le démenti. Nous vous souhaitons bien du succès, me dit-il; quand vous aurez fini, vous nous avertirez. Vous êtes directement vis-à-vis de la porte par laquelle vous devez sortir pour nous rejoindre. Ils se retirent.