LE RAMAYANA

POÈME SANSCRIT DE VALMIKY

TRADUIT EN FRANÇAIS PAR HIPPOLYTE FAUCHE

Traducteur des Œuvres complètes de Kâlidâsa et du Mahâ-Bhârata

TOME PREMIER

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

13, RUE DE GRAMMONT, 13

A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS

À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne

1864


Il est une vaste contrée, grasse, souriante, abondante en richesses de toute sorte, en grains comme en troupeaux, assise au bord de la Çarayoû et nommée Koçala. Là, était une ville, célèbre dans tout l'univers et fondée jadis par Manou, le chef du genre humain. Elle avait nom Ayodhyâ.

Heureuse et belle cité, large de trois yodjanas, elle étendait sur douze yodjanas de longueur son enceinte resplendissante de constructions nouvelles. Munie de portes a des intervalles bien distribués, elle était percée de grandes rues, largement développées, entre lesquelles brillait aux yeux la rue Royale, où des arrosements d'eau abattaient le vol de la poussière. De nombreux marchands fréquentaient ses bazars, et de nombreux joyaux paraient ses boutiques. Imprenable, de grandes maisons en couvraient le sol, embelli par des bocages et des jardins publics. Des fossés profonds, impossibles à franchir, l'environnaient; ses arsenaux étaient pleins d'armes variées; et des arcades ornementées couronnaient ses portes, où veillaient continuellement des archers.

Un roi magnanime, appelé Daçaratha, et de qui la victoire ajoutait journellement à l'empire, gouvernait alors cette ville, comme Indra gouverne son Amaravâtî, cité des Immortels.

Abritée sous les drapeaux flottant sur les arcades sculptées de ses portes, douée avec tous les avantages que lui procurait une multitude variée d'arts et de métiers, toute remplie de chars, de chevaux et d'éléphants, bien approvisionnée en toute espèce d'armes, de massues, de machines pour la guerre et de çataghnîs[1], elle était bruissante et comme troublée par la circulation continuelle des marchands, des messagers et des voyageurs, qui se pressaient dans ses rues, fermées de portes solides, et dans ses marchés, bien répartis à des intervalles judicieusement calculés. Elle voyait sans cesse mille troupe d'hommes et de femmes aller et venir dans son enceinte; et, décorée avec de brillantes fontaines, des jardins publics, des salles pour les assemblées et de grands édifices parfaitement distribués, il semblait encore, à ses nombreux autels pour tous les dieux, qu'elle était comme la remise où stationnaient ici-bas leurs chars animés.

Note 1: Ce mot veut dire une arme qui tue cent hommes à la fois. Était-ce une arme à feu? car il semble que, dès la plus haute antiquité, on connaissait déjà l'usage de la poudre à feu dans l'Asie orientale.

En cette ville d'Ayodhyâ était donc un roi, nommé Daçaratha, semblable aux quatorze dieux, très-savant et dans les Védas et dans leur appendice, les six Angas, prince à la vue d'aigle, à la splendeur éclatante, également aimé des villageois et des citadins, roi saint, célèbre dans les trois mondes, égal aux Maharshis et le plus solide appui entre les soutiens de la justice. Plein de force, vainqueur de ses ennemis, dompteur de ses sens, réglant sur la saine morale toute sa conduite, et représentant Ikshwâkou dans les sacrifices, comme chef de cette royale maison, il semblait à la fois le roi du ciel et le dieu même des richesses par ses ressources, son abondance, ses grains, son opulence; et sa protection, comme celle de Manou, le premier des monarques, couvrait tous ses sujets.

Ce prince magnanime, bien instruit dans la justice et de qui la justice était le but suprême, n'avait pas un fils qui dût continuer sa race, et son cœur était consumé de chagrin. Un jour qu'il pensait à son malheur, cette idée lui vint à l'esprit: «Qui m'empêche de célébrer un açwa-médha pour obtenir un fils?»

Le monarque vint donc trouver Vaçishtha, il se prosterna devant son ritouidj, lui rendit l'hommage exigé par la bienséance et lui tint ce langage respectueux au sujet de son açwa-médha pour obtenir des fils: «Il faut promptement célébrer le sacrifice de la manière qu'il est commandé par le Çâstra, et régler tout avec un tel soin qu'un de ces mauvais Génies, destructeurs des cérémonies saintes, n'y puisse jeter aucun empêchement. C'est à toi, en qui je possède un ami dévoué et qui es le premier de mes directeurs spirituels; c'est à toi de prendre sur tes épaules ce fardeau pesant d'un tel sacrifice.»

—«Oui!» répondit au roi le plus vertueux des régénérés.

«Je ferai assurément tout ce que désire Ta Majesté.»

Ensuite il dit à tous les brahmes experts dans les choses des sacrifices:

«Que l'on bâtisse pour les rois des palais distingués par de nombreuses qualités! Que l'on bâtisse même par centaines pour les brahmes invités de beaux logis bien disposés, bien pourvus en divers breuvages, bien approvisionnés en différents comestibles. Il faut construire aussi pour l'habitant des villes maintes demeures vastes, fournies de nombreux aliments et remplies de choses propres à satisfaire tous les désirs. Rassemblez encore d'abondantes victuailles pour l'habitant des campagnes.

«Que ces différentes nourritures soient données avec politesse, et non comme arrachées par la violence, afin que toutes les castes bien traitées obtiennent ainsi les égards dus à chacune d'elles.

«Passant de l'amour à la colère, n'appliquez l'injure à personne. Que les honneurs soient rendus surtout, mais en observant les degrés, aux hommes supérieurs dans les choses des sacrifices, comme aux sommités dans les arts manuels. Agissez enfin d'une âme aimante et satisfaite, ô vous, révérendes personnes, de manière que tout soit bien fait et que rien ne soit omis!» Ensuite, les brahmes s'étant rapprochés de Vaçishtha, lui répondirent ainsi: «Nous ferons tout, comme il est dit, et rien ne sera oublié.»

Après cette réponse, ayant fait appeler Soumantra, le ministre: «Invite, lui dit Vaçishtha, invite les rois qui sur la terre sont dévoués à la justice.»

Ensuite, après quelques jours et quelques nuits écoulés, arrivèrent ces rois si nombreux, à qui Daçaratha avait envoyé des pierreries en royal cadeau. Alors Vaçishtha, l'âme très-satisfaite, tint ce langage au monarque: «Tous les rois sont venus, ô le plus illustre des souverains, comme tu l'avais commandé. Je les ai tous bien traités, et tous honorés dignement. Tes serviteurs ont disposé convenablement toutes les choses avec un esprit attentif.»

Charmé à ces paroles de Vaçishtha, le roi dit: «Que le sacrifice, doué en toutes ses parties de choses offertes à tous les désirs, soit célébré aujourd'hui même.»

Ensuite les prêtres, consommés dans la science de la Sainte Écriture, commencent la première des cérémonies, l'ascension du feu, suivant les rites enseignés par le soûtra du Kalpa. Les règles des expiations furent aussi observées entièrement par eux, et ils firent toutes ces libations que la circonstance demandait.

Alors Kâauçalyâ décrivit un pradakshina autour du cheval consacré, le vénéra avec la piété due, et lui prodigua les ornements, les parfums, les guirlandes de fleurs. Puis, accompagnée de l'adhwaryou, la chaste épouse toucha la victime et passa toute une nuit avec elle pour obtenir ce fils, objet de ses désirs.

Ensuite, le ritouidje, ayant égorgé la victime et tiré la moelle des os, suivant les règles saintes, la répandit sur le feu, invitant chacun des Immortels au sacrifice avec la formule accoutumée des prières. Alors, engagé par son désir immense d'obtenir une lignée, Daçaratha, uni dans cet acte à sa fidèle épouse, le roi Daçaratha vint avec elle respirer la fumée de cette moelle, que le brasier consumait sur l'autel. Enfin, les sacrificateurs de couper les membres du cheval en morceaux, et d'offrir sur le feu à tous les habitants des cieux la part que le rituel assignait à chacun d'eux.

Voici que tout à coup, sortant du feu sacré, apparut devant les yeux un grand être, d'une splendeur admirable, et tout pareil au brasier allumé. Le teint bruni, une peau noire était son vêtement; sa barbe était verte, et ses cheveux rattachés en djatâ[2]; les angles de ses yeux obliques avaient la rougeur du lotus: on eût dit que sa voix était le son du tambour ou le bruit d'un nuage orageux. Doué de tous les signes heureux, orné de parures célestes, haut comme la cime d'une montagne, il avait les yeux et la poitrine du lion.

Note 2: Cheveux relevés en gerbe et noués sur le sommet de la tête, mode accoutumée des ascètes.

Il tenait dans ses bras, comme on étreint une épouse chérie, un vase fermé, qui semblait une chose merveilleuse, entièrement d'or, et tout rempli d'une liqueur céleste.

«Brahme, dit le spectre, qui s'était manifesté d'une manière si étonnante, sache que je suis un être émané du souverain maître des créatures pour venir en ces lieux mêmes.—Reçois ce vase donné par moi et remets-le au roi Daçaratha: c'est pour lui que je dépose en tes mains ce divin breuvage. Qu'il donne à savourer ce philtre générateur à ses épouses fidèles!»

Le plus excellent des brahmes lui répondit en ces termes: «Donne toi-même au roi ce vase merveilleux.»

La resplendissante émanation du souverain maître des créatures dit au fils d'Ikshwâkou avec une voix de la plus haute perfection: «Grand roi, j'ai du plaisir à te donner cette liqueur toute composée avec des sucs immortels: reçois donc ce vase, ô toi qui es la joie de la maison d'Ikshwâkou!» Alors, inclinant sa tête, le monarque reçut la précieuse amphore, et dit: «Seigneur, que dois-je en faire?»—«Roi, je te donne en ce vase, répondit au monarque l'être émané du créateur même, je te donne en lui ce bonheur qui est le cher objet de ton pieux sacrifice. Prends donc, ô le plus éminent des hommes, et donne à tes chastes épouses ce breuvage, que les Dieux eux-mêmes ont composé. Qu'elles savourent ce nectar, auguste monarque: il fait naître de la santé, des richesses, des enfants aux femmes qui boivent sa liqueur efficace.»

Ensuite, quand elle eût donné au monarque le breuvage incomparable, cette apparition merveilleuse de s'évanouir aussitôt dans les airs; et Daçaratha, se voyant maître enfin du nectar saint distillé par les Dieux, fut ravi d'une joie suprême, comme un pauvre aux mains de qui tomberait soudain la richesse. Il entra dans son gynœcée, et dit à Kâauçalyâ: «Reine, savoure cette boisson génératrice, dont l'efficacité doit opérer son bien en toi-même.»

Ayant ainsi parlé, son époux, qui avait partagé lui-même cette ambroisie en quatre portions égales, en servit deux parts à Kâauçalyâ, et donna à Kêkéyî une moitié de la moitié restante. Puis, ayant coupé en deux sa quatrième portion, le monarque en fit boire une moitié à Soumitrâ: ensuite il réfléchit, et donna encore à Soumitrâ ce qui restait du nectar composé par les Dieux.

Suivant l'ordre où ces femmes avaient bu la nonpareille ambroisie, donnée par le roi même au comble de la joie, les princesses conçurent des fruits beaux et resplendissants à l'égal du soleil ou du feu sacré.

De ces femmes naquirent quatre fils, d'une beauté céleste et d'une splendeur infinie: Râma, Lakshmana, Çalroughna et Bharata.

Kâauçalyâ mit au monde Râma, l'aîné par sa naissance, le premier par ses vertus, sa beauté, sa force nonpareille et même l'égal de Vishnou par son courage.

De même, Soumitrâ donna le jour à deux fils, Laksmana et Çatroughna: inébranlables pour le dévouement et grands par la force, ils cédaient néanmoins à Râma pour les qualités.

Vishnou avait formé ces jumeaux avec une quatrième portion de lui-même: celui-ci était né d'une moitié, et celui-là d'une autre moitié du quart.

Le fils de Kêkéyî se nommait Bharata: homme juste, magnanime, vanté pour sa vigueur et sa force, il avait l'énergie de la vérité.

Ces princes, doués tous d'une âme ardente, habiles à manier de grands arcs, dévoués à l'exercice des vertus, comblaient ainsi les vœux du roi leur père; et Daçaratha, entouré de ces quatre fils éminents, goûtait au milieu d'eux une joie suprême, comme Brahma, environné par les Dieux.

Depuis l'enfance, Lakshmana s'était voué d'une ardente amitié à Râma, l'amour des créatures: en retour, ce jeune frère, de qui l'aide servit puissamment à la prospérité de son frère aîné, ce juste, ce fortuné, ce victorieux Lakshmana était plus cher que la vie même à Râma, le destructeur invincible de ses ennemis.

Celui-ci ne mangeait pas sans lui son repas ordinaire, il ne touchait pas sans lui à quelque mets plus délicat; sans lui, il ne se livrait pas au plaisir un seul instant même. Râma s'en allait-il, soit à la chasse, soit ailleurs; aussitôt, prenant son arc, le dévoué Lakshmana y marchait avec lui et suivait ses pas.

Autant Lakshmana était dévoué à Râma, autant Çatroughna l'était à Bharata; celui-ci était plus cher à celui-ci et celui-ci à celui-là que le souffle même de la vie.

Joie de son père, attirant les regards au milieu de ses frères comme un drapeau, Râma était immensément aimé de tous les sujets pour ses qualités naturelles: aussi, comme il savait se concilier par ses vertus l'affection des mortels, lui avait-on donné ce nom de Râma, c'est-à-dire, l'homme qui plaît, ou qui se fait aimer.


Un grand saint, nommé Viçvâmitra, vint dans la ville d'Ayodhyâ, conduit par le besoin d'y voir le souverain.

Des rakshasas, enivrés de leur force, de leur courage, de leur science dans la magie, interrompaient sans cesse le sacrifice de cet homme sage et dévoué à l'amour de ses devoirs: aussi l'anachorète, qui ne pouvait sans obstacle mener à fin la cérémonie, désirait-il voir le monarque, afin de lui demander protection contre les perturbateurs de son pieux sacrifice.

«Prince, lui dit-il, si tu veux obtenir de la gloire et soutenir la justice, ou si tu as foi en mes paroles, prouve-le en m'accordant un seul homme, ton Râma. La dixième nuit me verra célébrer ce grand sacrifice, où les rakshasas tomberont, immolés par un exploit merveilleux de ton fils.»

Alors, ayant baisé avec amour son fils sur la tête, Daçaratha le donna au saint ermite avec son fidèle compagnon Lakshmana.

Quand il vit Râma aux yeux de lotus s'avancer vers le fils de Kouçika, le vent souffla d'une haleine pure, douce, embaumée, sans poussière. Au moment où partit ce rejeton bien-aimé de Raghou, une pluie de fleurs tomba des cieux, et l'on entendit ruisseler d'en haut les chants de voix suaves, les fanfares des conques, les roulements des tymbales célestes.

Le magnanime anachorète était suivi par ces deux héros, comme le roi du ciel est suivi par les deux Açwins. Armés d'un arc, d'un carquois et d'une épée, la main gauche défendue par un cuir lié autour de leurs doigts, ils suivaient Viçvâmitra, comme les deux jumeaux enfants du feu suivent Sthânou, c'est-à-dire le Stable, un des noms de Çiva.

Arrivés à un demi-yodjana et plus sur la rive méridionale de la Çarayoû: «Râma, dit avec douceur Viçvâmitra; mon bien-aimé Râma, il convient que tu verses maintenant l'eau sur toi, suivant nos rites; je vais t'enseigner les moyens de salut; ne perdons pas le temps.

«Reçois d'abord ces deux sciences merveilleuses, LA PUISSANCE et L'OUTRE-PUISSANCE; par elles, ni la fatigue, ni la vieillesse, ni aucune altération ne pourront jamais envahir tes membres.

«Car ces deux sciences, qui apportent avec elles la force et la vie, sont les filles de l'aïeul suprême des créatures; et toi, ô Kakoutsthide, tu es un vase digne que je verse en lui ces connaissances merveilleuses. Entouré de qualités divines, enfantées par ta propre nature, et d'autres qualités acquises par les efforts d'un louable désir, tu verras encore ces deux sciences élever tes vertus jusqu'à la plus haute excellence.»

Après ce discours, Viçvâmitra, l'homme riche en mortifications, initia aux deux sciences Râma, purifié dans les eaux du fleuve, debout, la tête inclinée et les mains jointes.

Le héros enfant dit, chemin faisant, au sublime anachorète Viçvâmitra ces paroles, toutes composées de syllabes douces: «Quelle est cette forêt bien grande, qui se montre ici, non loin de la montagne, comme une masse de nuages? À qui appartient-elle, homme saint, qui brilles d'une splendeur impérissable? Cette forêt semble à mes regards délicieuse et ravissante.»

«Ce lieu, Râma, lui répondit l'anachorète, fut jadis l'ermitage du Nain magnanime: l'Ermitage-Parfait, c'est ainsi qu'on l'appelle, fut jadis la scène où le parfait, où l'illustre Vishnou se livrait sous la forme d'un nain à la plus austère pénitence, dans le temps, noble fils de Raghou, que Bali ravit à Indra le sceptre des trois mondes.

«Le Virotchanide, enflammé par l'ivresse que lui inspirait l'éminence de sa force, ayant donc vaincu le monarque du ciel, Bali resta maître de l'empire des trois mondes.

«Ensuite, comme Bali voulait encore augmenter sa puissance par l'offrande d'un sacrifice, Indra et l'armée des immortels avec lui vint dire, tout ému de crainte, à Vishnou, ici même, dans cet ermitage:

«Ce Virotchanide d'une si haute puissance, Bali offre un sacrifice: et cependant ce roi des Asouras est déjà doué d'une telle abondance, qu'il rassasie les désirs de toutes les créatures. Va le trouver sous cette forme de nain, Dieu aux longs bras, et veuille bien lui mendier ce que trois de tes pas seulement peuvent mesurer de terre. Il doit nécessairement t'accorder l'aumône de ces trois pas, aveuglé qu'il est de sa force, comme de son courage, et méprisant dans toi-même le maître du monde, qu'il ne reconnaîtra point sous ta forme de nain. Le roi des vils Démons gratifie par l'accomplissement de leurs vœux les plus chers tous ceux qui, désirant obtenir l'objet où leur souhait aspire, invoquent sa munificence.

«Cet ermitage parfait de nom le sera donc aussi de fait, si tu veux bien en sortir un instant, ô toi, de qui l'énergie est celle de la vérité même, pour accomplir cette action parfaite.

«Conjuré ainsi par les Dieux, Vishnou, sous la forme de nain, dont s'était revêtue son âme divine, alla trouver le Virotchanide et lui demanda l'aumône des trois pas.

«Mais aussitôt que Bali eut accordé les trois pas de terre au mendiant, le nain se développa dans une forme prodigieuse, et le Dieu-aux-trois-pas[3] s'empara de tous les mondes en trois pas.—Du premier pas, noble Raghouide, il franchit toute la terre; au deuxième, tout l'immortel espace atmosphérique; et, du troisième, il mesura tout le ciel austral. C'est ainsi que Vishnou réduisit le démon Bali à ne plus avoir d'autre habitation que l'abîme des enfers; c'est ainsi qu'ayant extirpé ce fléau des trois mondes, il en restitua l'empire au monarque du ciel.

Note 3: Trivikrama, un des surnoms de Vishnou, qu'il dut à cette légende.

«Cet ermitage, qui fut habité jadis par le Dieu aux œuvres saintes, reçoit très-souvent mes visites par dévotion en l'ineffable nain. Voici le lieu où grâce à ton courage, héros, fils du plus grand des hommes, tu dois immoler ces deux rakshasas qui mettent des obstacles à mon sacrifice.»

Ensuite Râma, ayant habité là cette nuit avec Lakshmana et s'étant levé à l'heure où blanchit l'aube, se prosterna humblement pour saluer Viçvâmitra.

Alors ce guerrier, de qui la force ne trompe jamais, Râma, qui sait le prix du lieu, du temps et des moyens, adresse à Viçvâmitra ce langage opportun: «Saint anachorète, je désire que tu m'apprennes dans quel temps il me faut écarter ces Démons nocturnes qui jettent des obstacles dans ton sacrifice.»

Ravis de joie à ces paroles, aussitôt Viçvâmitra et tous les autres solitaires de louer Râma et de lui dire: «À partir de ce jour, il faut, Râma, que tu gardes pendant six nuits, dévoué entièrement à cette veille continue; car une fois entré dans les cérémonies préliminaires du sacrifice, il est défendu au solitaire de rompre le silence.»

Après qu'il eut écouté ces paroles des monobites à l'âme contemplative, Râma se tint là debout, six nuits, gardant avec Lakshmana le sacrifice de l'anachorète, l'arc en main, sans dormir et sans faire un mouvement, immobile, comme un tronc d'arbre, impatient de voir la nuée des rakshasas abattre son vol sur l'ermitage.

Ensuite, quand le cours du temps eut amené le sixième jour, ces fidèles observateurs des vœux, les magnanimes anachorètes dressèrent l'autel sur sa base.—Déjà, accompagné des hymnes, arrosé de beurre clarifié, le sacrifice était célébré suivant les rites; déjà la flamme se développait sur l'autel, où priait le contemplateur d'une âme attentive, quand soudain éclata dans l'air un bruit immense et tel que l'on entend le sombre nuage tonner au sein des cieux dans la saison des pluies.

Alors, voici que se précipitent dans l'ermitage, et Mârîtcha, et Soubâhou, et les serviteurs de ces deux rakshasas, déployant toute la puissance de leur magie.

Aussitôt que, de ses yeux beaux comme des lotus, Râma les vit accourir, faisant pleuvoir un torrent de sang: «Vois, Lakshmana, dit-il à son frère, vois Mârîtcha, qui vient, suivi de son cortége, avec sa voix de bruyant tonnerre, et Soubâhou, le rôdeur nocturne. Regarde bien! ces Démons noirs, comme deux montagnes de collyre, vont disparaître à l'instant même devant moi, tels que deux nuages au souffle du vent!»

À ces mots, l'habile archer tira de son carquois la flèche nommée le Trait-de-l'homme, et, sans être poussé d'une très-vive colère, il décocha le dard en pleine poitrine de Mârîtcha.

Emporté jusqu'au front de l'Océan par l'impétuosité de cette flèche, Mârîtcha y tomba comme une montagne, les membres agités par le tremblement de l'épouvante.

Ensuite, le rejeton vaillant de Raghou choisit dans son carquois le dard nommé la Flèche-du-feu; il envoya ce trait céleste dans la poitrine de Soubâhou, et le rakshasa frappé tomba mort sur la terre.

Puis, s'armant avec la Flèche-du-vent et mettant le comble à la joie des solitaires, le descendant illustre de Raghou immola même tous les autres Démons. Après ce carnage, Viçvâmitra avec toute la communauté des anachorètes, s'approcha du jeune guerrier, et lui décerna les honneurs, les félicitations, les présents, que méritait sa victoire:

«Je suis content, guerrier aux longs bras: tu as bien observé la parole de moi, ton maître; en effet, cet Ermitage-Parfait est devenu, grâce à toi, plus parfait encore.


Leur mission accomplie, Râma et Lakshmana passèrent encore là cette nuit, honorés des anachorètes et l'âme joyeuse. À l'heure où la nuit s'éclaire aux premières lueurs de l'aube, et quand ils eurent vaqué aux dévotions du matin, les deux héros petits-neveux de Raghou allèrent s'incliner devant Viçvâmitra et devant les autres solitaires; puis, les ayant tous salués avec lui, ces princes, doués d'une immortelle splendeur, lui tinrent ce discours à la fois noble et doux:

«Ces deux guerriers, qui se tiennent devant toi, ô le plus éminent des anachorètes, sont tes serviteurs; commande-nous à ton gré: que veux-tu que nous fassions encore?»

À ce discours, les ermites, riches de mortifications, à qui ces deux frères l'avaient adressé, laissent parler Viçvâmitra, et rendent par lui cette réponse au vaillant Râma:

«Djanaka, le roi de Mithila, doit bientôt célébrer, ô le plus vertueux des Raghouides, un sacrifice très-grand et très-saint: nous irons certainement.—Toi-même, ô le plus éminent des hommes, tu viendras avec nous: tu es digne de voir là cet arc fameux, qui est une grande merveille et la perle des arcs.

«Jadis, Indra et les Dieux ont donné au roi de Mithila cet arc géant, comme un dépôt, au temps que la guerre fut terminée entre eux et les Démons. Ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les Yakshas, ni les Nâgas, ni les Rakshasas ne sont capables de bander cet arc: combien moins, nous autres hommes, ne le saurions-nous faire!»

Et sur-le-champ Râma se mit eu route avec ces grands saints, à la tête desquels marchait Viçvâmitra.

Attelés dans un instant, s'avançaient une centaine de chars brahmiques, où l'on avait chargé les bagages des anachorètes, qui venaient tous à leur suite. On voyait aussi des troupeaux d'antilopes et d'oiseaux, doux habitants de l'Ermitage-Parfait, suivre pas à pas dans cette marche Viçvâmitra, le sublime solitaire. Déjà les troupes des anachorètes s'étaient avancées loin dans cette route, quand, arrivées au bord de la Çona, vers le temps où le soleil s'affaisse à l'horizon, elles s'arrêtent pour camper devant son rivage.

Mais, aussitôt que l'astre du jour a touché le couchant, ces hommes d'une splendeur infinie se purifient dans les ondes, rendent un hommage au feu avec des libations de beurre clarifié, et, donnant la première place à Viçvâmitra, s'assoient autour du sage. Râma lui-même avec le fils de Soumitrâ se prosterne devant l'ermite, qui s'est amassé un trésor de mortifications, et s'assoit auprès de lui.—Alors, joignant ses mains, le jeune tigre des hommes, que sa curiosité pousse à faire cette demande, interroge ainsi Viçvâmitra, le saint: «Bienheureux, quel est donc ce lieu, que je vois habité par des hommes au sein de la félicité? Je désire l'apprendre, sublime anachorète, de ta bouche même en toute vérité.»

Excitée par ce langage de Râma, la grande lumière de Viçvâmitra commença donc à lui raconter ainsi l'histoire du lieu où ils étaient arrivés:

«Jadis il fut un monarque puissant, appelé Kouça, issu de Brahma et père de quatre fils, renommés pour la force. C'étaient Kouçâçwa, Kouçanâbha, Amoûrtaradjasa et Vasou, tous magnanimes, brillants et dévoués aux devoirs du kshatrya.

«Kouça dit un jour: «Mes fils, il faut vous consacrer à la défense des créatures.» C'est ainsi qu'il parla, noble Raghouide, à ces princes, de qui la modestie était la compagne de la science dans la Sainte Écriture.

«À ces paroles du roi leur père, ils bâtirent quatre villes, chacun fondant la sienne. De ces héros, semblables aux gardiens célestes du monde, Kouçâçwa construisit la ville charmante de Kâauçâçwi; Kouçanâbha, qu'on eût dit la justice en personne, fut l'auteur de Mahaudaya; le vaillant Amoûrtaradjasa créa la ville de Prâgdjyautisha, et Vasou éleva Girivradja dans le voisinage de Dharmâranya.

«Ce lieu-ci, appelé Vasou, porte le nom du prince Vasou à la splendeur infinie: on y remarque ces belles montagnes, au nombre de cinq, à la crête sourcilleuse.—Là, coule la jolie rivière de Mâgadhî; elle donne son nom à la ville de Magadhâ, qui brille, comme un bouquet de fleurs, au milieu des cinq grands monts. Cette rivière appelée Mâgadhî appartenait au domaine du magnanime Vasou: car jadis il habita, vaillant Râma, ces champs fertiles, guirlandés de moissons.

«De son côté, l'invincible et saint roi Kouçanâbha rendit la nymphe Ghritâtchyâ mère de cent filles jumelles, à qui rien n'était supérieur en toutes qualités.

«Un jour, ces jeunes vierges, délicieusement parées, toutes charmantes de jeunesse et de beauté, descendent au jardin, et là, vives comme des éclairs, se mettent à folâtrer. Elles chantaient, noble fils de Raghou, elles dansaient, elles touchaient ou pinçaient divers instruments de musique, et, parfumant l'air des guirlandes tressées dans leurs atours, elles se laissaient ravir aux mouvements d'une joie suprême.

«Le Vent, qui va se glissant partout, les vit en ce moment, et voici quel langage il tint à ces jouvencelles, aux membres suaves, et de qui rien n'était pareil en beauté sur la terre: «Charmantes filles, je vous aime toutes; soyez donc mes épouses. Par là, vous dépouillant de la condition humaine, vous obtiendrez l'immortalité.»

«À ces habiles paroles du Vent amoureux, les jeunes vierges lui décochent un éclat de rire; et puis toutes lui répondent ainsi:

«Ô Vent, il est certain que tu pénètres dans toutes les créatures; nous savons toutes quelle est ta puissance; mais pourquoi juger de nous avec ce mépris? Nous sommes toutes filles de Kouçanâbha; et, fermes sur l'assiette de nos devoirs, nous défions ta force de nous en précipiter: oui! Dieu léger, nous voulons rester dans la condition faite à notre famille.—Qu'on ne voie jamais arriver le temps où, volontairement infidèle au commandement de notre bon père, de qui la parole est celle de la vérité, nous irons de nous-mêmes arrêter le choix d'un époux. Notre père est notre loi, notre père est pour nous une divinité suprême; l'homme, à qui notre père voudra bien nous donner, est celui-là seul qui deviendra jamais notre époux.»

«Saisi de colère à ces paroles des jeunes vierges, le Vent fit violence à toutes et brisa la taille à toutes par le milieu du corps. Pliées en deux, les nobles filles rentrent donc au palais du roi leur père; elles se jettent devant lui sur la terre, pleines de confusion, rougissantes de pudeur et les yeux noyés de larmes.

«À l'aspect de ses filles, tout à l'heure d'une beauté nonpareille, maintenant flétries et la taille déviée, le monarque dit avec émotion ces paroles aux princesses désolées:—«Quelle chose vois-je donc ici, mes filles? Dites-le-moi! Quel être eut une âme assez violente pour attenter sur vos personnes et vous rendre ainsi toutes bossues?

«À ces mots du sage Kouçanâbha, les cent jeunes filles répondirent, baissant leur tête à ses pieds:—«Enivré d'amour, le Vent s'est approché de nous; et, franchissant les bornes du devoir, ce Dieu s'est porté jusqu'à nous faire violence.—Toutes cependant nous avions dit à ce Vent, tombé sous l'aiguillon de l'Amour: «Dieu fort, nous avons un père; nous ne sommes pas maîtresses de nous-mêmes. Demande-nous à notre père, si ta pensée ne veut point une autre chose que ce qui est honnête. Nos cœurs ne sont pas libres dans leur choix: sois bon pour nous, toi qui es un Dieu!» Irrité de ce langage, le Vent, seigneur, fit irruption dans nos membres: abusant de sa force, il nous brisa et nous rendit bossues, comme tu vois

«Après que ses filles eurent achevé ce discours, le dominateur des hommes, Kouçanâbha fit cette réponse, noble Râma, aux cent princesses: «Mes filles, je vois avec une grande satisfaction que ces violences du Vent, vous les avez souffertes avec une sainte résignation, et que vous avez en même temps sauvegardé l'honneur de ma race. En effet, la patience, mes filles, est le principal ornement des femmes; et nous devons supporter, c'est mon sentiment, tout ce qui vient des Dieux. Votre soumission à de tels outrages commis par le Vent, je vous l'impute à bonne action; aussi je m'en réjouis, mes chastes filles, comme je pense que ce jour vient d'amener pour vous le temps du mariage. Allez donc où il vous plaît d'aller, mes enfants: moi, je vais occuper ma pensée de votre bonheur à venir

«Ensuite, quand ce roi, le plus vertueux des monarques, eut congédié les tristes jeunes filles, il se mit, en homme versé dans la science du devoir, à délibérer avec ses ministres sur le mariage des cent princesses. Enfin, c'est de ce jour que Mahaudaya fut dans la suite des temps appelé Kanyakoubja, c'est-à-dire la ville des jeunes bossues, en mémoire du fait arrivé dans ces lieux, où jadis le Vent déforma les cent filles du roi et les rendit toutes bossues.

Dans ce temps même, un grand saint, nommé Halî, anachorète d'une sublime énergie, accomplissait un vœu de chasteté vraiment difficile à soutenir.—Une Gandharvî[4], fille d'Orûnâyou, appelée Saumadâ, s'était elle-même enchaînée du même vœu très-saint et veillait avec des soins attentifs autour du brahmatchâri, tandis qu'il se consumait dans sa rude pénitence. Elle souhaitait un fils, Râma; et ce désir lui avait inspiré d'embrasser une obéissance soumise et pieusement dévouée à ce grand saint, absorbé dans la contemplation. Après un long temps, l'anachorète satisfait lui dit: «Je suis content: que veux-tu, sainte, dis-moi, que je fasse pour toi?» Aussitôt que la Gandharvî eut reçu de l'anachorète ces paroles de satisfaction, elle joignit les mains et lui fit connaître en ces mots composés de syllabes douces à quelle chose aspirait son vœu le plus ardent: «Ce que je désire de toi, c'est un fils tout éblouissant d'une beauté, qui émane de Brahma, comme toi, que je vois briller à mes yeux de cette lumière, auréole éminente, dont Brahma t'a revêtu lui-même. Je te choisis de ma libre volonté pour mon époux, moi qui n'ai pas encore été liée par la chaîne du mariage.

Note 4: Les Gandharvas sont les musiciens du ciel: ce mot au féminin est gandharvî.

«Veuille donc t'unir à moi, qui te demande, religieux inébranlable en tes vœux, à moi, qui n'en demandai jamais un autre avant toi!» Sensible à sa prière, le brahme saint lui donna un fils, comme elle se l'était peint dans ses désirs.

«Le fils de Hali eut nom Brahmadatta: ce fut un saint monarque d'une splendeur égale au rayonnement du roi même des Immortels: il habitait alors, Kakoutsthide, une ville appelée Kâmpilyâ. Quand la renommée de son éminente beauté fut parvenue aux oreilles de Kouçanâbha, ce prince équitable conçut la pensée de marier ses filles avec lui, et fit proposer l'hymen au roi Brahmadatta.

«L'offre acceptée, Kouçanâbha, dans toute la joie de son âme, donna les cent jeunes filles à Brahmadatta. Ce prince, d'une splendeur à nulle autre semblable, prit donc la main à toutes, l'une après l'autre, suivant les rites du mariage. Mais à peine les eut-il seulement touchées aux mains, que tout à coup disparut aux yeux la triste infirmité des cent princesses bossues.

«Elles redevinrent ce qu'elles étaient naguère, douées entièrement de majesté, de grâces et de beauté. Quand le roi Kouçanâbha vit ses filles délivrées du ridicule fardeau que leur avait imposé la colère du Vent, il en fut ravi au plus haut point de l'admiration, il s'en réjouit, il en fut enivré de plaisir.

«Les noces célébrées et son royal hôte parti, Kouçanâbha, qui n'avait pas de postérité mâle, célébra un sacrifice solennel pour obtenir un fils. Tandis que les prêtres vaquaient à cette cérémonie, le fils de Brahma, Kouça lui-même apparut et tint ce langage au roi Kouçanâbha, son fils:

«Il te naîtra bientôt un fils égal à toi, mon fils; il sera nommé Gâdhi, et par lui tu obtiendras une gloire éternelle dans les trois mondes.»

«Aussitôt que Kouça eut adressé, noble Râma, ces paroles au roi Kouçanâbha, il disparut soudain, et rentra dans l'air, comme il en était sorti. Après quelque temps écoulé, ce fils du sage Kouçanâbha vint au monde: il fut appelé Gâdhi; il acquit une haute renommée, il signala sa force égale à celle de la vérité. Ce Gâdhi, qui semblait la justice en personne, fut mon père; il naquit dans la famille de Kouça; et moi, vaillant Raghouide, je suis né de Gâdhi.

«Gâdhi eut encore une fille, ma sœur cadette, Satyavatî, bien digne de ce nom[5], femme chaste, qu'il donna en mariage à Ritchika. Quand cette branche éminemment noble du tronc antique de Kouça eut mérité, par son amour conjugal, d'entrer avec son époux au séjour des Immortels, son corps fut changé ici en un grand fleuve.

Note 5: Satyavat, au féminin, satyavatî, veut dire qui possède la vérité.

«Oui! ma sœur est devenue ce beau fleuve aux ondes pures, qui descend du Swarga ou du Paradis sur le mont Himâlaya pour la purification des mondes.

«Depuis lors, content, heureux, fidèle à mon vœu, j'habite, Râma, sur les flancs de l'Himâlaya, par amour de ma sœur. Satyavatî, la noble fille de Kouça, est donc aujourd'hui le premier des fleuves, parce qu'elle a été pure, dévouée aux saints devoirs de la vérité et chastement unie à son époux. C'est de là que, voulant accomplir un vœu, je suis venu à l'Ermitage-Parfait, où grâce à ton héroïsme, vaillant fils de Raghou, mon sacrifice a été parfait.

«Mais, tandis que je raconte, la nuit est arrivée à la moitié de son cours; va donc cultiver le sommeil: que la félicité descende sur toi, et puisse notre voyage ne connaître aucun obstacle!

«Les arbres sont immobiles; les quadrupèdes et les volatiles reposent: les ténèbres de la nuit enveloppent toutes les régions du ciel. Il semble qu'on ait fardé tout le firmament avec une poussière fine de sandal; les étoiles d'or, les planètes et les constellations du zodiaque le tiennent, pour ainsi dire, embrassé. L'astre, que le monde aime à cause de ses rayons frais, l'astre des nuits se lève, comme pour verser dans ses clartés radieuses la joie sur la terre, haletante, il n'y a qu'un instant, sous la chaleur enflammée du jour. C'est l'heure où l'on voit circuler hardiment tous les êtres, qui rôdent au sein des nuits, les troupes des Yakshas, des Rakshasas et des autres Démons, qui se repaissent de chair.»

Après ces mots, le grand anachorète cessa de parler, et tous les solitaires, s'écriant à l'envi: «Bien!... c'est bien!» saluent d'un applaudissement unanime le fils de Kouça.


Ces grands saints dormirent le reste de la nuit au bord de la Çona, et, quand l'aube eut commencé d'éclairer les ténèbres, Viçvâmitra adressant la parole au jeune Râma: «Lève-toi, dit-il, fils de Kâauçalyâ, car la nuit s'est déjà bien éclaircie. Rends d'abord ton hommage à l'aube de ce jour et remets-toi ensuite d'un pas allègre en voyage.»

Après qu'ils eurent longtemps marché dans cette route, le jour vint complètement, et la reine des fleuves, la Gangâ se montra aux yeux des éminents rishis. À l'aspect de ses limpides eaux, peuplées de grues et de cygnes, tous les anachorètes et le guerrier issu de Raghou avec eux de sentir une vive allégresse.

Ensuite, ayant fait camper leurs familles sur les bords du fleuve, ils se baignent dans ses ondes, comme il est à propos; ils rassasient d'offrandes les Dieux et les mânes des ancêtres, ils versent dans le feu des libations de beurre clarifié, ils mangent comme de l'ambroisie ce qui reste des oblations, et goûtent, d'une âme joyeuse, le plaisir d'habiter la rive pure du fleuve saint.

Ils entourent de tous les côtés Viçvâmitra le magnanime, et Râma lui dit alors: «Je désire que tu me parles, saint homme, sur la reine des bruyantes rivières; dis-moi comment est venue ici-bas cette Gangâ, le plus noble des fleuves, et la purification des trois mondes.»

Engagé par ce discours, le sublime anachorète, remontant à l'origine des choses, se mit à lui raconter la naissance du fleuve et sa marche: «L'Himâlaya est le roi des montagnes; il est doué, Râma, de pierreries en mines inépuisables. Il naquit de son mariage deux filles, auxquelles rien n'était supérieur en beauté sur la terre. Elles avaient pour mère la fille du Mérou, Ménâ à la taille gracieuse, déesse charmante, épouse de l'Himâlaya. La Gangâ, de qui tu vois les ondes, noble enfant de Raghou, est la fille aînée de l'Himâlaya; la seconde fille du mont sacré fut appelée Oumâ.

«Ensuite les Immortels, ambitieux d'une si brillante union, sollicitèrent la main de la belle Gangâ, et le Mont-des-neiges, suivant les règles de l'équité, voulut bien leur donner à tous en mariage cette déesse, l'aînée de ses filles, la riche Gangâ, ce grand fleuve, qui marche à son gré dans ses voies pour la purification des trois mondes.

«Puis, les Dieux, dont cet hymen avait comblé tous les vœux, s'en vont de chez l'Himâlaya, comme ils y étaient venus, ayant reçu de lui cette noble Gangâ, qui parcourt les trois mondes dans sa longue carrière.

«Celle qui fut la seconde fille du roi des monts, Oumâ s'est amassé un trésor de mortifications: elle a, fils de Raghou, embrassé une austère pénitence pour accomplir un vœu difficile. Çiva même a demandé sa main, et le mont sacré a marié avec le Dieu cette nymphe, à qui le monde rend un culte et que ses rudes macérations ont élevée jusqu'à la cime de la perfection.»

Quand cet anachorète, commodément assis, eut mis fin à son discours, Râma, joignant les mains, adressa au magnanime Viçvâmitra cette nouvelle demande: «Il n'y a pas moins de mérite à écouter qu'à dire, saint brahme, l'histoire que tu viens de conter: aussi désiré-je l'entendre avec une plus grande extension. Pour quelle raison la nymphe Gangâ roule-t-elle ainsi dans trois lits, et vient-elle se répandre au milieu des hommes, elle qui est le fleuve des Dieux? Quels devoirs a-t-elle, cette nymphe, si versée dans la science des vertus, à remplir dans les trois mondes?»

Alors Viçvâmitra, l'homme aux grandes mortifications, répondant aux paroles du Kakoutsthide, se mit à lui conter cette histoire avec étendue:

«Jadis un roi, nommé Sagara, juste comme la justice elle-même, était le fortuné monarque d'Ayodhyâ: il n'avait pas et désirait avoir des enfants. De ses deux épouses, la première était la fille du roi des Vidarbhas, princesse aux beaux cheveux, justement appelée Kéçinî et qui, très-vertueuse, n'avait jamais souillé sa bouche d'un mensonge. La seconde épouse de Sagara était la fille d'Aristhtanémi, femme d'une vertu supérieure et d'une beauté sans pareille sur la terre.

«Excité par le désir impatient d'obtenir un fils, ce roi, habile archer, s'astreignit à la pénitence avec ses deux femmes sur la montagne, où jaillit la source du fleuve, qui tire son nom de Bhrigou. Enfin, quand il eut ainsi parcouru mille années, le plus éminent des hommes véridiques, l'anachorète Bhrigou, qu'il s'était concilié par la vigueur de ses mortifications, accorda, noble Kakoutsthide, cette grâce au monarque pénitent:

«Tu obtiendras, saint roi, de bien nombreux enfants, et l'on verra naître de toi une postérité, à la gloire de laquelle rien dans le monde ne sera comparable. L'une de tes femmes accouchera d'un fils pour l'accroissement infini de ta race; l'autre épouse donnera le jour à soixante mille enfants.»

«Quand il eut ainsi parlé, ces deux femmes de Sagara, joignant les mains, dirent au solitaire, qui s'était amassé un trésor de pénitence, de justice et de vérité: «Qui de nous sera mère d'un seul fils, saint brahme, et qui sera mère de si nombreux enfants? voilà ce que nous désirons apprendre: que cette faveur accordée soit pour nous une vérité complète!»

À ces mots, l'excellent anachorète de répondre aux deux femmes cette parole bienveillante: «J'abandonne cela à votre choix. Demandez-moi ce que vous souhaitez: chacune de vous obtiendra l'objet de son désir: celle-ci un seul fils avec une longue descendance, celle-là beaucoup de fils, qui ne laisseront aucune postérité.»

«D'après ces paroles du solitaire, la belle Kéçinî demanda et reçut le fils unique, Râma, qui devait propager sa race. La sœur de Garouda, Soumalî, la seconde épouse, obtint le don qu'elle avait préféré, vaillant fils de Raghou, les illustres enfants au nombre de soixante mille. Ensuite, le roi salua Bhrigou, le plus vertueux des hommes vertueux, en décrivant un pradakshina autour du saint anachorète, et s'en retourna dans sa ville, accompagné de ses deux femmes.

«Quand il se fut écoulé un assez long temps, la première des épouses mit au monde un fils de Sagara: il fut nommé Asamandjas. Mais l'enfant, à qui Soumatî donna le jour, noble Raghouide, était une verte calebasse: elle se brisa, et l'on en vit sortir les soixante mille fils.

«Les nourrices firent pousser la petite famille en des urnes pleines de beurre clarifié, et tous, après un laps suffisant d'années, ils atteignirent dans cette couche au temps de l'adolescence. Les soixante mille fils du roi Sagara furent tous égaux en âge, semblables en vigueur et pareils en courage.

«L'aîné de ces frères, Asamandjas fut banni par son père de la ville, où ce héros exterminateur des ennemis s'appliquait à nuire aux citadins. Mais Asamandjas eut un fils, nommé Ançoumat, prince estimé par tout le monde et qui avait pour tout le monde une parole gracieuse.

«Ensuite et longtemps après, noble fils de Raghou, cette pensée naquit en l'esprit de Sagara: «Il faut, se dit-il, que je célèbre le sacrifice d'un açwa-médha.»

«Dans cette contrée où le mont Vindhya et le fortuné beau-père de Çiva, l'Himâlaya, ce roi des montagnes, se contemplent mutuellement et semblent se défier; dans cette contrée, dis-je, Sagara le magnanime célébra son pieux sacrifice; car c'est un pays grand, saint, renommé, habité par un noble peuple.

«Là, d'après son ordre, vint avec lui son petit-fils, le héros Ançoumat, habile à manier un arc pesant, habile à conduire un vaste char.

«Tandis que l'attention du roi était absorbée dans la célébration du sacrifice, voici que tout à coup un serpent sous la forme d'Ananta se leva du fond de la terre, et déroba le cheval destiné au couteau du sacrificateur. Alors, fils de Raghou, voyant cette victime enlevée, tous les prêtres officiants viennent trouver le royal maître du sacrifice, et lui adressent les paroles suivantes:

«Qui que ce soit qui, sous la forme d'un serpent, a dérobé le coursier destiné au sacrifice, roi, il faut que tu donnes la mort à ce ravisseur et que tu nous ramènes le cheval; car son absence est dans la cérémonie une grande faute pour la ruine de nous tous. Accomplis donc ce devoir, afin que ton sacrifice n'ait aucun défaut.»

«Quand le prince eut écouté dans cette grande assemblée ces pressantes paroles de ses directeurs spirituels, il fit appeler devant lui ses soixante mille fils, et leur tint ce langage: «Je vois que ni les Rakshasas, ni les Nâgas eux-mêmes n'ont pu se glisser dans cette auguste cérémonie; car ce sont les grands rishis qui veillent sur mon sacrifice. Qui que ce soit des êtres divins qui, sous la forme d'un serpent, s'est emparé du cheval, vous, mes fils, voyant avec une juste colère ce défaut jeté dans les cérémonies introductives de mon sacrifice, allez, soit qu'il se cache dans les enfers, soit qu'il se tienne au fond des eaux, allez, dis-je, le tuer, ramenez-moi le cheval, et puisse le bonheur vous accompagner!

«Fouillant jusque dans les humides guirlandes de la mer et creusant le globe entier avec de longs efforts, cherchez tant que vous ne verrez point le cheval s'offrir enfin à vos yeux. Que chacun de vous brise un yodjana de la terre; allez tous en vous suivant ainsi les uns les autres, selon cet ordre, que je vous impose, de chercher avec soin le ravisseur de notre cheval.

«Quant à moi, lié par les cérémonies préliminaires de mon sacrifice, je me tiendrai ici, accompagné de mon petit-fils et des prêtres officiants, jusqu'au temps où le bonheur veuille que vous ayez bientôt découvert le coursier.»

«Dès que Sagara eut ainsi parlé, ses fils, Râma, exécutèrent, d'une âme joyeuse, l'ordre paternel et se mirent aussitôt à déchirer la terre. Ces hommes héroïques fendent le sein du globe, chacun l'espace d'un yodjana, avec une vigueur et des bras égaux à la force du tonnerre.—Ainsi brisée à coups de bêches, de massues, de lances, de hoyaux et de pics, la terre pousse comme des cris de douleur.—Il en sortait un bruit immense de Nâgas, de serpents aux grandes forces, de Rakshasas et d'Asouras ou tués ou blessés.

«En effet, d'une vigueur augmentée par la colère, tous ces hommes eurent bientôt déchiré soixante mille vaudjanas carrés du globe jusqu'aux voûtes des régions infernales.

«Ainsi, creusant de tous côtés la terre, ces fils du roi avaient parcouru le Djamboudwîpa, c'est-à-dire l'Inde, hérissé de montagnes.

«Ensuite, les Dieux avec les Gandharvas, avec le peuple même des grands serpents, courent, l'âme troublée, vers l'aïeul suprême des créatures, et, s'étant prosternés devant lui, tous les Souras, agités d'une profonde épouvante, adressent au magnanime Brahma les paroles suivantes: «Heureuse Divinité, toute la terre est creusée en tous lieux par les fils de Sagara, et ces vastes fouilles causent une destruction immense des créatures vivantes. «Voici, disent-ils, ce Démon, perturbateur de nos sacrifices, le ravisseur du cheval!» et, parlant ainsi, les fils de Sagara détruisent l'une après l'autre toutes les créatures. Informé de ces troubles, Dieu, à la force puissante, daigne concevoir un moyen dans ta pensée, afin que ces héros, qui cherchent le cheval dévoué au sacrifice, n'ôtent plus à tous les animaux une vie qu'ils ont reçue de toi.»

«À ces mots, le suprême aïeul des créatures répondit en ces termes à tous les Dieux tremblants d'épouvante: «Le ravisseur du cheval est ce Vasondéva-Kapila, qui soutient seul tout l'univers et de qui l'origine échappe à toute connaissance. S'il a dérobé la victime, c'est parce qu'il en avait jadis vu dans l'avenir ces conséquences: le déchirement de la terre et la perte des Sagarides à la force immense: voilà quel est mon sentiment.»

«Après qu'ils eurent entendu parler ainsi l'antique père des créatures, les Dieux, les Rishis, les mânes des ancêtres et les Gandharvas s'en retournèrent, comme ils étaient venus, dans leurs palais du triple ciel.

«Ensuite, bruyante comme le tonnerre de la foudre, s'éleva la voix des vigoureux fils de Sagara, occupés à fouir la terre. Ayant fouillé entièrement ce globe et décrit un pradakshina autour de lui, tous les Sagarides s'en vinrent à leur père et lui dirent ces paroles:

«Nous avons parcouru toute la terre et fait un vaste carnage d'animaux aquatiques, de grands serpents, de Daîtyas, de Dânavas, de Rakshasas; et cependant nulle part, ô roi, le perturbateur de ton sacrifice ne s'est offert à nos yeux. Que veux-tu, père chéri, que nous fassions encore? réfléchis là-dessus, et donne-nous tes ordres.»

«Alors Sagara se mit à songer, et fit cette réponse à ce discours de tous ses fils: «Cherchez de nouveau mon cheval, creusez même ces régions infernales; et, quand vous aurez saisi le ravisseur de mon coursier, revenez enfin, couronnés du succès.»

«À ces mots de leur auguste père, les soixante mille fils de Sagara courent de tous les côtés aux régions infernales.

«Mais, tandis qu'ils travaillent de toutes parts à creuser la terre, voici qu'ils aperçoivent devant eux l'auguste Nârâyana et le cheval, qui se promène en liberté auprès de ce Dieu, nommé aussi Kapila. À peine ont-ils cru voir en Vishnou le ravisseur du cheval, que, tout furieux, ils courent sur lui avec des yeux enflammés de colère, et lui crient: «Arrête! arrête là!»

«Alors ce magnanime, infini dans sa grandeur, envoie sur eux un souffle de sa bouche, qui rassemble tous les fils de Sagara et fait d'eux un monceau de cendres.»

«Étant venu à penser, noble rameau de l'antique Raghou, que ses fils étaient déjà partis depuis longtemps, Sagara tint ce langage à son petit-fils, qu'enflammait un héroïsme naturel: «Va-t'en à la recherche de tes oncles et du méchant qui a dérobé mon coursier; mais songe que dans les cavités de la terre habite un grand nombre d'êtres. Ne marche donc pas sans être muni de ton arc et préparé contre leurs attaques. Quand tu auras, bien-aimé fils, trouvé tes oncles et tué l'être qui met des entraves à mon vœu, reviens alors, couronné du succès, et conduis-moi à l'accomplissement de mon sacrifice: tu es un héros, tu possèdes maintenant la science, et ta bravoure est égale à celle de tes aïeux.»

«À ces paroles du magnanime Sagara, Ançoumat prit son arc avec son épée, Râma, et se mit en route d'un pas accéléré. Sans délai, suivant le même chemin qu'ils avaient déjà parcouru, l'adolescent marcha d'une grande vitesse à la recherche de ses oncles.

«Il contempla ce vaste carnage d'Yakshas et de Rakshasas, que les nobles fossoyeurs avaient exécutés, et vit enfin debout devant lui ce pilier vivant de la plage orientale, l'éléphant Viroûpâksha.—Ançoumat lui rendit l'honneur d'un pradakshina, lui demanda comment il se portait, et s'informa ensuite de ses oncles, puis de l'être inconnu, qui avait dérobé le cheval. À ces questions d'Ançoumat, l'éléphant, soutien de ce quartier, répondit au jeune homme, debout près de lui: «Ton voyage sera heureux.»—Ces paroles entendues, le neveu de soixante mille oncles reprit son chemin et continua à s'enquérir successivement avec le respect convenable auprès des trois autres éléphants de l'espace. Cette réponse même fut rendue au jeune et bouillant héros Ançoumat: «Tu retourneras chez toi, honoré et maître du cheval.»

«Quand il eut recueilli ces bonnes paroles des éléphants, il s'avança d'un pied léger vers l'endroit où les Sagarides, ses oncles, n'étaient plus qu'un monceau de cendres. Et, devant le funèbre spectacle de ce tumulaire amas, le fils d'Asamandjas, accablé sous le poids de sa douleur, se répandit en cris plaintifs.

«Il vit aussi errer non loin de là ce coursier qu'un serpent avait enlevé, un jour de pleine lune, dans le bois de la Vélà.

«Ce héros à la splendeur éclatante désirait célébrer, en l'honneur de ces fils du roi, la cérémonie d'en arroser les cendres avec les ondes lustrales: il avait donc besoin d'eau, mais nulle part il ne voyait une source. Tandis qu'il promène autour de lui ses regards, voici qu'il aperçoit en ce lieu, vaillant Râma, l'oncle maternel de ses oncles, Garouda, le monarque des oiseaux. Et ce rejeton de Vinatâ aux forces puissantes lui tint ce langage: «Ne t'afflige pas, ô le plus éminent des hommes; cette mort sera glorifiée dans les mondes. C'est Kapila même, l'infini, qui a consumé ces guerriers invincibles: voici, héros, la seule manière dont tu puisses verser de l'eau sur eux. La fille aînée de l'Himâlaya, la purificatrice des mondes, la Gangâ, cette reine des fleuves, doit laver de ses ondes tes infortunés parents, dont Kapila fit un monceau de cendres. Aussitôt que la Gangâ, chérie des mondes, aura baigné cet amas de leurs cendres, tes oncles, mon bien-aimé, s'en iront au ciel!

«Amène, s'il t'est possible, du séjour des Immortels, la Gangâ sur la face de la terre; procure ici-bas, et puisse le bonheur sourire à ton noble dessein! procure ici-bas la descente du fleuve sacré. Prends ce coursier et retourne chez les tiens, comme tu es venu: il est digne de toi, vaillant héros, de mener à bonne fin le sacrifice de ton aïeul.»

«Docile aux paroles de Garouda, le vigoureux autant qu'illustre Ançoumat s'empara du cheval et revint d'un pied hâté au lieu où cette victime devait être immolée.

Arrivé devant le roi au moment où celui-ci venait enfin d'achever les cérémonies initiales de son açwa-médha, il répéta à son aïeul, noble fils de Raghou, les paroles de l'oiseau Garouda; et le monarque, ému au récit affreux d'Ançoumat, termina le sacrifice avec une âme pleine de tristesse.—Quand il eut achevé complètement sa grande cérémonie, ce maître sage d'un vaste empire s'en retourna dans sa capitale, mais il n'arriva point à trouver un moyen pour amener la Gangâ sur la terre; et, ce dessein échoué, il paya son tribut à la mort, après qu'il eut gouverné le monde l'espace de trente mille années.»


«Dès que le noble Sagara fut monté au ciel, digne rejeton de Raghou, ô Râma, le vertueux Ançoumat fut élu comme roi par la volonté des sujets. Ce nouveau souverain fut un monarque bien grand, et de lui naquit un fils, nommé Dilîpa. Ançoumat, prince d'une haute renommée, remit l'empire aux mains de ce Dilîpa, et se retira sur une cime de l'Himâlaya, où il embrassa la carrière de la pénitence. Ce meilleur des rois, Ançoumat, que la vertu ceignit d'un éclat immortel, voulait obtenir à force de macérations, que la Gangâ descendit purifiante ici-bas; mais, n'ayant pu voir son désir accompli, malgré trente-deux mille années de la plus rigoureuse pénitence, le magnanime saint à la splendeur infinie passa de la terre au ciel.

Dilîpa même, éblouissant de mérites, célébra de nombreux sacrifices et régna vingt mille ans sur la terre; mais, conduit par la maladie sous la main de la mort, il n'arriva point, ô le plus éminent des hommes, à dénouer le nœud pour la descente du Gange ici-bas. S'en allant donc au monde du radieux Indra, qu'il avait gagné par ses œuvres saintes, cet excellent roi abandonna sa couronne à son fils Bhagiratha, qui fut, rameau bien-aimé de Raghou, un monarque plein de vertu; mais il n'avait pas d'enfant, et le désir d'un fils semblable à son père était sans cesse avec lui.

Ascète énergique, il se macéra sur le mont Gaukarna dans une rigide pénitence: se tenant les bras toujours levés en l'air, se dévouant l'été aux ardeurs suffocantes de cinq feux, couchant l'hiver dans l'eau, sans abri dans la saison humide contre les nuées pluvieuses, n'ayant que des feuilles arrachées pour seule nourriture; il tenait en bride son âme, il serrait le frein à sa concupiscence.

À la fin de mille années, charmé de ses cruelles mortifications, l'auguste et fortuné maître des créatures, Brahma vint à son ermitage; et là, monté sur le plus beau des chars, environné même par les différentes classes des Immortels, adressant la parole au solitaire dans l'exercice de sa pénitence: «Bienheureux Bhagiratha, lui dit-il, je suis content de toi; reçois donc maintenant de moi la grâce que tu souhaites, saint monarque de la terre.»

Ensuite, à cet aspect de Brahma, venu chez lui en personne, l'éblouissant anachorète, creusant les deux paumes de ses mains jointes, répondit en ces termes:

«Si Bhagavat est content de moi, s'il est quelque valeur à ma pénitence, que les fils de Sagara obtiennent par moi en récompense la cérémonie des eaux lustrales; que, cette cendre vaine de leurs corps une fois lavée par la Gangâ, tous nos aïeux purifiés entrent sans tache dans le séjour du ciel; que cette race illustre ne vienne jamais à s'éteindre en aucune manière dans la famille d'Ikshwâkou! Je n'ai rien à demander qui me soit plus cher.»

«À ces paroles du royal solitaire, l'aïeul originel de tous les êtres lui répondit en ce gracieux langage orné de syllabes douces: «Bienheureux Bhagîratha, distingué jadis par ton adresse à conduire un char, maintenant par la richesse de tes mortifications, que la famille d'Ikshwâkou impérissable, comme tu veux, ne soit jamais retranchée des vivants.

«Tombée des cieux, la Gangâ, qui est le plus grand des fleuves, briserait entièrement la terre dans sa chute par la masse énorme de ses flots. Il faut donc, ô roi, supplier d'abord le dieu Çiva de porter lui-même cette cataracte; car il est certain que la terre ne pourra jamais soutenir le saut du Gange. Je ne vois pas dans le monde une autre puissance que Çiva capable de supporter l'impétuosité écrasante du fleuve tombant: implore donc cette grande divinité

«Il dit, et, quand il eut de nouveau engagé ce roi à conduire le Gange sur la terre, l'aïeul primordial des créatures, Bhagavat s'en alla dans le triple ciel.»

«Après le départ de cet aïeul originel de tous les êtres, le royal anachorète jeûna encore une année, se tenant sur un pied, le bout seul d'un orteil appuyé sur le sol de la terre, ses bras levés en l'air, sans aucun appui, n'ayant pour aliment que les souffles du vent, sans abri, immobile comme un tronc d'arbre, debout, privé de sommeil et le jour et la nuit. Ensuite, quand l'année eut accompli sa révolution, le Dieu que tous les Dieux adorent et qui donne la nourriture à tous les animaux, l'époux d'Oumâ parla ainsi à Bhagîratha:

«Je suis content de toi, ô le plus vertueux des hommes; je ferai la grande chose que tu désires: je soutiendrai, tombant des cieux, le fleuve au triple chemin.»

«À ces mots, étant monté sur la cime de l'Himâlaya, Mahéçwara, adressant la parole au fleuve qui roule dans les airs, dit à la Gangâ: «Descends!»

«Il ouvrit de tous les côtés la vaste gerbe de son djatâ, formant un bassin large de plusieurs yodjanas et semblable à la caverne d'une montagne. Alors, tombée des cieux, la Gangâ, ce fleuve divin, précipita ses flots avec une grande impétuosité sur la tête de Çiva, infini dans sa splendeur.

«Là, troublée, immense, rapide, la Gangâ erra sur la tête du grand Dieu le temps qu'il faut à l'année pour décrire sa révolution. Ensuite, pour obtenir la délivrance du Gange, Bhagîratha de nouveau travailla à mériter la faveur de Mahadéva, l'immortel époux d'Oumâ. Alors, cédant à sa prière, Çiva mit eu liberté les eaux de la Gangâ; il baissa une seule natte de ses cheveux, ouvrant ainsi de lui-même un canal, par où s'échappa le fleuve aux trois lits, ce fleuve pur et fortuné des grands Dieux, le purificateur du monde, le Gange, enfin, vaillant Râma.

«À ce spectacle assistaient les Dieux, les Rishis, les Gandharvas et les différents groupes des Siddhas, tous montés, les uns sur des chars de formes diverses, les autres sur les plus beaux des chevaux, sur les plus magnifiques éléphants, et les Déesses venues aussi là en nageant, et l'aïeul originel des créatures, Brahma lui-même, qui s'amusait à suivre le cours du fleuve. Toutes ces classes des Immortels à la vigueur infinie s'étaient réunies là, curieuses de voir la plus grande des merveilles, la chute prodigieuse de la Gangâ dans le monde inférieur.

«Or, la splendeur naturelle à ces troupes des Immortels rassemblés et les magnifiques ornements dont ils étaient parés illuminaient tout le firmament d'une clarté flamboyante, égale aux lumières de cent soleils; et cependant le ciel était alors enveloppé de sombres nuages.

«Le fleuve s'avançait, tantôt plus rapide, tantôt modéré et sinueux; tantôt, il se développait en largeur, tantôt ses eaux profondes marchaient avec lenteur, et tantôt il heurtait ses flots contre ses flots, où les dauphins nageaient parmi les espèces variées des reptiles et des poissons.

«Le ciel était enveloppé comme d'éclairs jaillissants çà et là: l'atmosphère, toute pleine d'écumes blanches par milliers, brillait, comme brille dans l'automne un lac argenté par une multitude de cygnes. L'eau, tombée de la tête de Mahadéva, se précipitait sur le sol de la terre, où elle montait et descendait plusieurs fois en tourbillons, avant de suivre un cours régulier sur le sein de Prithivî.

«Alors on vit les Grahas, les Ganas et les Gandharvas, qui habitaient sur le sein de la terre, nettoyer avec les Nâgas la route du fleuve à la force impétueuse. Là, ils rendirent tous les honneurs aux limpides ondes, qui s'étaient rassemblées sur le corps de Çiva, et, l'ayant répandue sur eux, ils devinrent à l'instant même lavés de toute souillure. Ceux qu'une malédiction avait précipités du ciel sur la face de la terre, ayant reconquis par la vertu de cette eau leur ancienne pureté, remontèrent dans les palais éthérés. Tout au long de ses rives, les Rishis divins, les Siddhas et les plus grands saints murmuraient la prière à voix basse. Les Dieux et les Gandharvas chantaient, les chœurs des Apsaras dansaient, les troupes des anachorètes se livraient à la joie, l'univers entier nageait dans l'allégresse.

«Cette descente de la Gangâ comblait enfin de plaisir tous les trois mondes. Le royal saint à la splendeur éclatante, Bhagîratha, monté sur un char divin, marchait à la tête. Ensuite, avec la masse de ses grandes vagues, noble fils de Raghou, la Gangâ venait par derrière, comme en dansant. Dispersant çà et là ses eaux d'un pied allègre, parée d'une guirlande et d'une aigrette d'écume, pirouettant dans les tourbillons de ses grandes ondes, déployant une légèreté admirable, elle suivait la route de Bhagîratha et s'avançait comme en s'amusant d'un folâtre badinage. Tous les Dieux et les troupes des Rishis, les Daîtyas, les Dânavas, les Rakshasas, les plus éminents des Gandharvas et des Yakshas, les Kinnaras, les grands serpents et tous les chœurs des Apsaras suivaient, noble Râma, le char triomphal de Bhagîratha.

«De même, tous les animaux, qui vivent dans les eaux, accompagnaient joyeux le cours du fleuve célèbre, adoré en tous les mondes. Là où allait Bhagîratha, le Gange y venait aussi, ô le plus éminent des hommes. Le roi se rendit au bord de la mer, aussitôt, baignant sa trace, la Gangâ se mit à diriger là sa course. De la mer, il pénétra avec elle dans les entrailles de la terre, à l'endroit fouillé par les fils de Sigara; et, quand il eut introduit le Gange au fond du Tartare, il consola enfin tous les mânes de ses grands-oncles et fit couler sur leurs cendres les eaux du fleuve sacré. Alors, s'étant revêtus de corps divins, tous de monter au ciel dans une ivresse de joie. Quand il eut vu ce magnanime laver ainsi tous ses oncles, Brahma, entouré des Immortels, adressa au roi Bhagîratha ces paroles:

«Tigre saint des hommes, tu as délivré tes antiques aïeux, les soixante mille fils du magnanime Sagara. En mémoire de lui, ce réceptacle éternel des eaux, la grande mer, appelée désormais Sagara dans le monde, portera, n'en doute point, ce nom d'âge en âge à la gloire.

«Aussi longtemps que l'on verra subsister dans ce monde-ci l'immortel Sagara, c'est-à-dire la mer, aussi longtemps doit habiter dans le Paradis le roi Sagara, accompagné de ses fils. Cette Gangâ, saint monarque, deviendra même ta fille.

«Elle sera donc appelée Bhaghîrathî, nom sous lequel on connaîtra cette nymphe dans les trois mondes, comme elle devra à sa venue sur la terre le nom de Gangâ[6].

Note 6: Allusion à l'étymologie du mot Gangâ, où l'on trouve, dans ses composants, gâ, iens, et gam pour gâm, le gên, attiquement gan, des Grecs, terram; c'est-à-dire, celle qui va, ou la rivière, qui vient du ciel sur la terre.

«Aussi longtemps que ce grand fleuve du Gange existera sur la terre, aussi longtemps ta gloire impérissable marchera disséminée dans les mondes! Célèbre donc, ici la cérémonie de l'eau en l'honneur de tes ancêtres; accomplis ce vœu en mémoire de tous, ô toi qui règnes sur les enfants de Manou! Ton illustre bisaïeul, ce vertueux Sagara, le plus juste des hommes justes, ne put satisfaire en cela son désir.

«De même, Ançoumat, d'une splendeur incomparable dans le monde, ne put, cher ami, effectuer son vœu de faire descendre le Gange, qu'il invitait à couler sur la terre.

«Dilîpa même, ton illustre père, si ferme en tous ses devoirs de kshatrya, était d'une énergie sans mesure; il désirait voir le Gange ici-bas, mais il échoua dans sa pieuse tentative: et cependant ses mortifications n'avaient point eu d'égales parmi celles des antiques rois, qui avaient embrassé la vie d'anachorète et que la vertu illuminait d'une splendeur semblable à la sainte auréole des Maharshis.

«Par toi seul, noble taureau des hommes, cette grâce a donc été obtenue; tu as acquis par là une renommée incomparable dans le monde et même estimée dans le ciel par tous les treize plus grands Dieux. Cette descente du Gange, dont tu as gratifié la terre, vaillant dompteur des ennemis, élève bien haut pour toi un trône de vertus, où elle te fait monter, ascète sans péché.

«Purifie-toi d'abord toi-même, ô le plus grand des hommes, dans ces ondes éternellement dignes, et, devenu pur, goûte le fruit de ta pureté, ô le plus vertueux des mortels. Ensuite, célèbre à ton aise en l'honneur de tes ancêtres la cérémonie des eaux lustrales. Adieu, noble taureau des hommes; sois heureux: je retourne au monde du Paradis!»

«Quand elle eut ainsi parlé au vaillant Bhagîratha, la Divinité sainte de s'en aller, accompagnée des Immortels, au monde de Brahma, où ne pénètrent pas les maladies.

«Maintenant, Râma, je t'ai pleinement exposé l'histoire du Gange: le salut soit donc à toi, et puisse sur toi descendre la félicité! voici arrivée l'heure de la prière du soir. Cette descente du Gange, dont je viens de présenter le récit, procure à tous ceux qui l'entendent raconter les richesses, la renommée, une longue vie, le ciel et même la purification des péchés


Viçvâmitra se rendit, accompagné du jeune Raghouide, à la ville du roi Viçâla, aussi ravissante et non moins céleste que la cité du Paradis. Là, arrivé dans cette ville, appelée Vêçâli, Râma, tenant ses mains jointes devant soi, Râma à la haute intelligence adressa au saint homme cette demande:

«De quelle royale famille est donc sorti ce magnanime Viçâla? Poussé d'une vive curiosité, je désire l'apprendre, bienheureux anachorète.»

À ces mots du prince, qui possède à fond la science de soi-même, l'homme aux grandes mortifications Viçvâmitra se met à raconter ainsi:

«Il y avait dans l'âge Krita, vaillant Râma, les fils de Ditî, doués d'une grande force, et les fils d'Aditî, pourvus d'une grande vigueur: tous, ils étaient enivrés de leur puissance et de leur courage; tous, ils étaient frères, nés d'un seul père, le magnanime Kaçyapa; mais deux sœurs, Ditî et Aditî, leur avaient donné le jour: ils étaient rivaux, toujours en lutte, et brûlants de se vaincre mutuellement.

«Ces héros d'une énergie indomptée s'étant donc un jour assemblés, voici en quels termes ils se parlèrent, digne rameau de l'antique Raghou: «Comment pourrons-nous être exempts de la vieillesse et de la mort?»

«Dans leur conseil, une résolution fut ainsi arrêtée: Tous, réunissant nos efforts, recueillons tous les simples de la terre, semons çà et là ces plantes annuelles dans la mer de lait; puis, barattons l'océan lacté; et buvons la divine essence, qui doit naître de ce mélange vigoureusement brassé. Par elle, dans le monde, nous serons affranchis de la vieillesse et de la mort, exempts de la maladie, pleins de force, de vigueur et d'énergie, doués tous d'une splendeur et d'une beauté impérissables

«Quand ils eurent ainsi arrêté cette résolution, ils se firent une baratte avec le mont appelé Mandara, une corde avec le serpent Vâsouki, et se mirent à baratter sans repos le séjour de Varouna.

«Au sein des ondes remuées, on vit naître de cette liqueur les plus belles des femmes: elles furent nommées Apsaras[7], parce qu'elles étaient sorties des eaux.

Note 7: Les bayadères et les courtisanes du ciel: ce nom est formé de AP, aqua, et SARAS, dont la racine est SRI, ire, avec as pour suffixe.

«Destinées pour le plaisir du ciel, elles avaient des formes célestes et rehaussaient avec des ornements célestes la grâce de leurs célestes vêtements. Éblouissantes de splendeur, elles étaient riches en tous les dons de la beauté, de la jeunesse et de la douceur. Il y eut alors de ces Apsaras soixante dizaines de millions; mais leurs suivantes, Râma, étaient en nombre impossible à calculer. Ni les Dieux, ni les Daîtyas ne prirent ces nymphes, vaillant fils de Raghou; et, pour cette cause, toutes, elles restèrent en commun.

«Ensuite, cherchant un époux, Vârounî sortit des eaux lactées: les enfants de Ditî refusèrent cette fille de Varouna; mais la nymphe fut acceptée comme épouse avec une grande joie par les enfants d'Aditî. De là fut donné aux Dieux le nom de Souras, parce qu'ils avaient épousé Vârounî, appelée d'un autre nom Sourâ; et les Daîtyas, parce qu'ils avaient dédaigné cette fille des ondes, furent nommés Asouras.

«Alors s'élança hors des flots agités le cheval Outchtchéççravas[8]: aussitôt après lui parut Kâaustoubha, la perle des perles; ensuite, on vit surnager au-dessus des eaux brassées la divine ambroisie même; puis, du sein de l'océan lacté, naquit le roi des médecins, Dhanvantari, qui portait dans ses mains une aiguière, toute pleine de nectar.

Note 8: Ce mot veut dire: Qui porte les oreilles droites: c'est le nom du cheval d'Indra.

«Après celui-ci émergea des eaux barattées le poison destructeur des mondes, et qui, lumineux comme le soleil flamboyant, fut avalé par tous les serpents.

«Alors une terrible guerre, exterminatrice de tous les mondes, s'éleva entre ces puissants rivaux, les Dieux et les Démons, pour la possession de l'ambroisie. Dans ce grand et mutuel carnage, où s'entre-déchiraient ces héros à la vigueur infinie, les fils d'Aditî battirent les enfants de Ditî.

«Quand il eut terrassé les Daîtyas et reçu la couronne du ciel, Indra, le Briseur de villes, monté au comble de la félicité, s'enivra de plaisir, environné d'hommages par tous les immortels. Victorieux de ses ennemis, inaccessible aux chagrins, il se réjouit avec les Dieux; et tous les mondes alors de partager sa joie, avec les essaims des Rishis et les bardes célestes.

«Ensuite Ditî la Déesse, que la déroute de ses fils, battus par les Dieux, avait conduite au plus haut point de la douleur, tint ce langage à Kaçyapa, son époux, fils de Maritchi: «Ô bienheureux, je souffre dans mes enfants, qu'Indra et tes autres fils ont taillés en pièces, je désire mériter par de longues mortifications un fils qui soit le destructeur de Çakra. Oui, je vais marcher dans les voies de la pénitence: ainsi, daigne confier à mon sein le germe d'un fils; et qu'ici, fécondé par toi, il enfante un jour le vainqueur de Çakra.»

«Ce discours de la Déesse entendu, le Maritchide Kaçyapa, rayonnant de splendeur, fit cette réponse à Ditî, plongée dans sa douleur: «Qu'il en soit ainsi! Daigne sur toi descendre la félicité! Sois pure, femme riche en piété! car, si tu peux rester mille années sans tache, tu mettras au monde ce fils, que tu désires, ce vainqueur d'Indra, au bout de cette révolution complète.» Quand il eut dit ces mots, le saint, illuminé de splendeur, lui fit une seule caresse avec la main. L'ayant ainsi chastement touchée: «Adieu!» lui dit Kaçyapa; et l'anachorète aussitôt de retourner à ses macérations. Après son départ, Ditî, ravie de joie, embrassa la plus austère pénitence dans un lieu où la pente conduisait toutes les eaux.

«Tandis qu'elle marchait dans sa carrière de mortifications, Çakra s'astreignit à la plus basse des conditions; il s'attacha de lui-même au service de la pénitente; et, dérobant sa grandeur sous les humbles fonctions, qu'il remplissait avec un zélé dévouement, Pourandara s'empressait d'apporter à la sainte femme ce qui était à-propos, du bois, des racines, des fruits, des fleurs, du feu, de l'eau ou de l'herbe Kouça. Il frottait les membres de la vieille anachorète, il dissipait sa lassitude. Le roi du ciel enfin servait Ditî en tous les bons offices d'un vigilant domestique.

Quand il se fut ainsi écoulé dix siècles, moins dix années, Ditî joyeuse adressa, noble fils de Raghou, les mots suivants à la Déité aux mille yeux: «Je suis contente de toi, homme à la grande énergie: dix ans nous restent à passer, mon enfant; mais alors, sois heureux! il te naîtra de mon sein un noble frère: à cause de toi, mon fils, je veux faire de lui un héros ardent à la victoire. Uni à toi par le doux nœud de la fraternité, il te donnera certainement un royaume!»

Ensuite, quand elle eut ainsi parlé à Çakra, la céleste Ditî, à l'heure où le soleil arrive au milieu du jour, fut saisie par le sommeil à côté de ce Dieu travesti, et s'endormit, fils de Raghou, sans rien soupçonner, dans une posture indécente. À la vue de cette obscène attitude, qui rendait impure la sainte anachorète, Indra en fut ravi de joie et se mit à rire.

Aussitôt le meurtrier du mauvais Génie Bala se glissa dans le corps mis à nu de cette femme endormie, et fendit en sept avec sa foudre aux cent nœuds le fruit qu'elle avait conçu. Puis il recoupa en sept chaque part du malheureux embryon; lesquelles sept, noble Râma, lui résistaient chacune de toute sa force et pleuraient d'une voie plaintive.

Tandis que le Dieu armé du tonnerre déchirait le fœtus avec sa foudre au sein de la mère, l'embryon pleurant, ô Râma, poussait de grands cris, et Ditî en fut réveillée.

«Ne pleure donc pas! disait le fils de Vasou au fœtus éploré, et la foudre en même temps divisait l'embryon, malgré ses larmes. «Ne le tue pas! s'écria Ditî, ne le tue pas!» À ces mots, respectant cette majesté, qui est dans la parole d'une mère, Indra sortit, et, debout, hors du sein, les mains jointes, devant elle: «Déesse, tu es devenue impure, lui répondit le Dieu, parce que tu es couchée dans une posture indécente. Moi, saisissant l'occasion, j'ai tué l'enfant déposé en ton sein pour ma ruine; daigne me pardonner cette action, Déesse auguste!»

Voyant son fruit divisé en quarante-neuf portions, Ditî pleine de tristesse dit à l'invincible Déité aux mille yeux: «C'est ma faute si mon fruit, mis en pièces, n'est plus qu'un tas de morceaux: la faute, roi des Dieux, n'en peut retomber sur toi, car naturellement tu devais souhaiter ici et chercher ton avantage personnel. Puisqu'il en est arrivé ainsi, veuille bien, Dieu puissant, veuille faire une chose agréable pour moi. Que les sept fragments septuplés de mon fruit, célèbres sous le nom de Maroutes et devenus tes serviteurs, parcourent le monde, portés sur les sept épaules des sept Vents. Terrasse, avec le secours de ces Maroutes, mes fils, terrasse, immole tes ennemis.

«Qu'ils aillent, ceux-ci dans le monde de Brahma, ceux-là dans le monde d'Indra: et qu'ils voyagent à tes ordres dans toutes ces plages du ciel! Que les Maroutes, tes légers serviteurs, Indra, soient revêtus de corps célestes et qu'ils savourent l'ambroisie pour aliment! Daigne accomplir cette parole de moi!»

«À ces mots de la sainte anachorète, fils de Raghou, Çakra, le plus fort des êtres forts, creusant la paume de ses mains jointes, lui répondit en ces termes: «Qu'il en soit ainsi! Tes fils seront appelés Maroutes de ce nom même que tu as inventé pour eux: je ferai, sans qu'il y manque rien, toutes ces choses suivant ton désir; ils seront doués par mon ordre, tes fils, d'une beauté céleste et mangeront avec moi l'ambroisie. Sans crainte, exempts de maladie, ils voyageront dans les trois mondes. Sois tranquille, et puisse descendre la félicité sur toi! j'accomplirai ta parole: oui! tout cela sera fait comme tu l'as dit; n'en doute pas!

Après qu'ils eurent ainsi, de l'une et l'autre part, conclu cette convention, la mère et le fils s'en retournèrent dans le triple ciel: voilà, jeune Râma, ce qui nous fut raconté. Ce lieu-ci, Kakoutsthide, est celui même qui fut habité jadis par le grand Indra. C'est ici même qu'il servait ainsi l'anachorète Ditî, arrivée dans sa pénitence au sommet de la perfection.»


Sur la nouvelle que le saint ermite Viçvâmitra était arrivé dans son royaume, aussitôt Djanaka saisit les huit parties composantes de l'arghya; puis, donnant le pas sur lui à Çatânanda, son pourohita sans péché, et s'entourant de tous les autres prêtres attachés au service de son pieux oratoire, il vint en toute hâte saluer Viçvâmitra et lui offrir la corbeille sanctifiée par les prières.

Quand il eut reçu un tel honneur du magnanime Djanaka, Viçvâmitra, le plus vertueux des anachorètes, s'enquit lui-même et sur la santé du roi et à quel point déjà il en était venu du sacrifice; ensuite il demanda tour à tour, suivant les bienséances, à chacun de tous les ermites venus à sa rencontre avec le pourohita, comment il se portait.

Çatânanda ensuite adressa ce discours à Râma: «Sois le bienvenu ici, ô le plus vaillant des Raghouides! c'est ta bonne fortune qui t'amène, mon seigneur, accompagné de Viçvâmitra, à ce pieux sacrifice du magnifique roi. En effet, il est insaisissable à toute pensée, ce roi qui s'est élevé à l'état de rishi, le juste Viçvâmitra, à la grande puissance, à la splendeur infinie, qui te fut donné pour ton gourou suprême.

Il n'existe pas un être, quel qu'il soit, Râma, plus heureux que toi sur la terre, puisque Viçvâmitra, ce trésor de pénitence, a fait de ton bonheur l'objet de ses plus chers désirs. Écoute donc l'histoire de ce magnanime fils de Kouçika, quelle est la force de cet anachorète illustre, quelle est son héroïque énergie, quelle est enfin la puissance de son absorption en Dieu.

Jadisla terre eut un maître nommé Kouça: il était fils de Brahma, l'antique aïeul des créatures, et ce fut lui qui donna le jour au puissant et vertueux Kouçanâbha. Celui-ci eut un fils appelé Gâdhi, prince à la haute intelligence, duquel est né le grand anachorète, ce flamboyant Viçvâmitra.—Or, Viçvâmitra gouverna ce globe en roi, qui semblait une incarnation de la justice, et garda l'empire dans ses mains plusieurs myriades d'années.

Une fois, ayant rassemblé les six corps d'une armée complète, il se mit, environné de cette formidable puissance, à parcourir la terre. Traversant les fleuves et les montagnes, les forêts et les villes, ce roi fameux arriva de marche en marche jusqu'à l'ermitage de Vaçishtha, ombragé de nombreux arbres, soit à fleurs, soit à fruits, tout rempli de nombreuses bandes d'animaux inoffensifs, hanté par les Siddhas et les Tchâranas, toujours plein de magnanimes anachorètes, fidèles à leurs vœux, semblables à Brahma, tous purifiés par l'exercice de la pénitence, tous resplendissants comme le feu, n'ayant tous pour seule nourriture que l'eau, le vent, les feuilles tombées, les racines et les fruits; âmes domptées, qui ont vaincu la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui font un saint usage des ablutions, qui ont pour mortier les dents et pour seul pilon une pierre; ermitage fortuné, où se plaisent les rishis Bâlikhilyas, voués à la prière et au sacrifice.

«Aussitôt que Viçvâmitra, ce héros à la force puissante, eut aperçu Vaçishtha, le plus distingué parmi ceux qui récitent la prière, il fut porté au comble de la joie et s'inclina devant lui avec respect:—«Sois le bienvenu chez moi!» lui dit Vaçishtha le magnanime, qui offrit poliment un siège à ce maître de la terre.

«Ensuite, quand le sage Viçvâmitra se fut assis sur un siége éminent d'herbe kouça, le prince des anachorètes lui présenta des racines et des fruits. Après qu'il eut reçu de Vaçishtha ces honneurs, le meilleur des rois, le resplendissant, Viçvâmitra lui demanda s'il voyait tout prospérer dans son feu sacré, ses disciples et ses bouquets d'arbres. Le plus vertueux des anachorètes, le fils de Brahma, l'ascète aux dures macérations, Vaçishtha répondit que la santé régnait partout, et renvoya ces questions au fils de Gâdhi, au plus éminent des vainqueurs, au roi Viçvâmitra, commodément assis.

«Ensuite, ce monarque, d'une splendeur éblouissante, répondit avec un air modeste au pieux Vaçishtha que la félicité régnait chez lui de tous les côtés.

«Alors qu'ils eurent passé dans ces mutuels récits un assez long temps, exerçant l'un sur l'autre une puissance de charme réciproque et tous deux pleins du plus vif plaisir, le bienheureux Vaçishtha, le plus saint des anachorètes, souriant à Viçvâmitra, lui tint ce langage, à la fin de ce vertueux entretien: «Monarque puissant, j'ai envie de servir un banquet hospitalier à ton armée et à toi, de qui la grandeur est sans mesure: accepte ce festin, qui sera digne de toi. Que ta majesté daigne recevoir l'hospitalité offerte ici par moi: tu es le plus noble des hôtes, ô roi, et je dois maintenant déployer tout mon zèle pour te fêter.

«À ces paroles de Vaçishta, le roi maître de la terre, Viçvâmitra lui répondit ainsi: «C'est déjà fait! tu m'as rendu complétement les honneurs de l'hospitalité avec ces racines et ces fruits, qui sont tout ce que tu possèdes, auguste et bienheureux solitaire, avec cette eau pour nettoyer mes pieds, avec cette onde pour laver ma bouche, et surtout avec ton saint visage, dont tu m'offres la vue. J'ai reçu ici de toute manière les honneurs d'une hospitalité digne: je m'en vais; hommage à toi, resplendissant anachorète! daigne jeter sur moi un regard ami!

«Mais, quoiqu'il parlât ainsi, Vaçishtha au cœur immense, à l'âme généreuse, n'en pressait pas moins le monarque de ses invitations plusieurs fois répétées.

«Eh bien! soit! répondit enfin à Vaçishtha le royal fils de Gâdhi; qu'il en soit donc comme il te plaît, noble taureau des solitaires!»

«Quand il eut ainsi parlé, le resplendissant Vaçishtha, le plus distingué entre ceux qui récitent la prière à voix basse, appela joyeux la vache immaculée, dont le pis merveilleux donne à qui trait sa mamelle toute espèce de choses, au gré de ses désirs.

«Viens, Çabalâ, dit-il, viens promptement ici: écoute bien ma voix! J'ai résolu de composer un banquet hospitalier pour ce roi sage et toute son armée avec les nourritures les plus exquises: fournis-moi ce festin. Quelque mets délicieux que chacun souhaite dans les six saveurs, fais pleuvoir ici, pour l'amour de moi, céleste Kâmadhoub, fais pleuvoir toutes ces délices. Hâte-toi, Çabalâ, de servir à ce monarque un banquet hospitalier sans égal avec tout ce qui existe de plus savoureux en mets, en breuvages, en toutes ces friandises, que l'on suce ou lèche avec sensualité!»

«Quand Vaçishtha l'eut ainsi appelée, vaillant immolateur de tes ennemis, Çabalâ se mit à donner toutes les choses désirées, au gré de quiconque trayait sa mamelle: des cannes à sucre, des rayons de miel, des grains tout frits, le rhum, que l'on tire des fleurs du lythrum, le plus délicieux esprit de l'arundo saccharifera, les plus exquis des breuvages, toutes les sortes possibles d'aliments, des mets, soit à manger, soit à sucer, des monceaux de riz bouilli, pareils à des montagnes, de succulentes pâtisseries, des gâteaux, des fleuves de lait caillé, des conserves par milliers, des vases regorgeants çà et là de liqueurs fines, variées, dans les six agréables saveurs.

«Cette foule d'hommes, et toute l'armée de Viçvâmitra, si magnifiquement traitée par Vaçishtha, fut pleinement satisfaite et rassasiée à cœur joie. À chaque instant, Çabalâ faisait ruisseler en fleuves tous les souhaits réalisés au gré de chaque désir. L'armée entière de ce grand Viçvâmitra, le roi saint, fut donc alors joyeusement repue dans ce banquet, où, terrible immolateur de tes ennemis, elle fut régalée de tout ce qu'elle eut envie de savourer.

«Le monarque, pénétré de la plus vive joie, avec sa cour, avec le chef de ses brahmes, avec ses ministres et ses conseillers, avec ses domestiques et son armée, avec ses chevaux et ses éléphants, adressa ce discours à Vaçishtha: «Brahme, qui donne à chacun ce qu'il veut, j'ai été splendidement traité par toi, si digne assurément de toute vénération. Écoute, homme versé dans l'art de parler, je vais dire un seul mot: Donne-moi Çabalâ pour cent mille vaches. Certes! c'est une perle, saint brahme, et les rois ont part, tu le sais, aux perles trouvées dans leurs États: donne-moi Çabalâ; elle m'appartient à bon droit!»

«À ces paroles de Viçvâmitra, le bienheureux Vaçishtha, le plus vertueux des anachorètes et comme la justice elle-même en personne, répondit ainsi au maître de la terre: «Ô roi, ni pour cent milliers, ni même pour un milliard de vaches, ou pour des monts tout d'argent, je ne donnerai jamais Çabalâ. Elle n'a point mérité que je l'abandonne et que je la repousse loin de ma présence, dompteur puissant de tes ennemis: cette bonne Çabalâ est toujours à mes côtés, comme la gloire est sans cesse auprès du sage, maître de son âme. Je trouve en elle, et les oblations aux Dieux, et les offrandes aux Mânes, et les aliments nécessaires à ma vie: elle met tout près de moi, et le beurre clarifié, que l'on verse dans le feu sacré, et le grain, que l'on répand sur la terre ou dans l'eau, en signe de charité à l'égard des créatures. Les sacrifices en l'honneur des Immortels, les sacrifices en l'honneur des ancêtres, les différentes sciences, toutes ces choses, n'en doute pas, saint monarque, reposent ici vraiment sur elle.

«C'est de tout cela, ô roi, que se nourrit sans cesse ma vie. Je t'ai dit la vérité: oui! pour une foule de raisons, je ne puis te donner cette vache, qui fait ma joie!»

«Il dit; mais Viçvâmitra, habile à manier la parole, adresse encore au saint anachorète ce discours, dans le ton duquel respire une colère excessive: «Eh bien! je te donnerai quatorze mille éléphants, avec des ornements d'or, avec des brides et des colliers d'or, avec des aiguillons d'or également pour les conduire! Je te donne encore huit cents chars, dont la blancheur est rehaussée par les dorures: chacun est attelé de quatre chevaux et fait sonner autour de lui cent clochettes. Je te donne aussi, pieux anachorète, onze mille coursiers, pleins de vigueur, d'une noble race et d'un pays renommé. Je te donne enfin dix millions de vaches florissantes par l'âge et mouchetées de couleurs différentes; cède-moi donc à ce prix Çabalâ!»

«À ces mots de l'habile Viçvâmitra, le bienheureux ascète répondit au monarque, enflammé de ce désir: « Pour tout cela même, je ne donnerai pas Çabalâ! En effet, elle est ma perle, elle est ma richesse, elle est tout mon bien, elle est toute ma vie. Elle est pour moi, et le sacrifice de la nouvelle, et le sacrifice de la pleine lune, et tous les sacrifices, quels qu'ils soient, et les dons offerts aux brahmes assistants, et les différentes cérémonies du culte: oui! roi, n'en doute pas; toutes mes cérémonies ont dans elle leurs vives racines. À quoi bon discuter si longtemps? Je ne donnerai pas cette vache, dont la mamelle verse à qui la trait une réalisation de tous ses désirs.»

«Quand Vaçishtha eut refusé de lui céder la vache merveilleuse, qui change son lait en toutes les choses désirées, le roi Viçvâmitra dès ce moment résolut de ravir Çabalâ au saint anachorète.

«Tandis que le monarque altier emmenait Çabalâ, elle, toute songeuse, pleurant, agitée par le chagrin, se mit à rouler en soi-même ces pensées: «Pourquoi suis-je abandonnée par le très-magnanime Vaçishtha, car il souffre que les soldats du roi m'entraînent plaintive et saisie de la plus amère douleur? Est-ce que j'ai commis une offense à l'égard de ce maharshi, abîmé dans la contemplation, puisque cet homme si juste m'abandonne, moi innocente, sa compagne bien-aimée et sa dévouée servante?»

«Après ces réflexions, fils de Raghou, et quand elle eut encore soupiré mainte et mainte fois, elle retourna avec impétuosité à l'ermitage de Vaçishtha; et, malgré tous les serviteurs du roi, mis en fuite devant elle par centaines et par milliers, elle vint, rapide comme le vent, se réfugier sous les pieds du grand anachorète.

«Arrivée là, pleurant de chagrin, elle se mit en face du solitaire, et, poussant un plaintif mugissement, elle tint à Vaçishtha ce langage: «M'as-tu donc abandonnée, bienheureux fils de Brahma, que ces soudoyers du roi m'entraînent ainsi loin de ta vue?»

«À ces paroles de sa vache malheureuse, au cœur tout consumé de tristesse, le saint brahme lui répondit en ces termes, comme à une sœur: «Je ne t'ai point abandonnée, Çabalâ, et tu n'as point commis d'offense contre moi: non! c'est malgré moi qu'il t'emmène, ce roi à la force puissante! En effet, je ne crois pas que l'on puisse trouver une force égale à celle d'un roi, surtout parmi les brahmes: celui-ci est puissant, il est kshatrya de race, il est même le maître de toute la terre. Ce que tu vois est une armée complète, où s'agitent d'un mouvement inquiet les chars, les coursiers, les éléphants; car il est venu environné d'une force supérieure à la mienne par ses fantassins, ses drapeaux et ses grandes multitudes d'hommes!»

«À ces mots de Vaçishtha, la vache, instruite à parler, répondit modestement au saint brahme, environné d'une splendeur infinie: «La force du kshatrya n'est pas supérieure, dit-on, à la force du brahme. La puissance du brahme est céleste et l'emporte sur la puissance du kshatrya. Tu possèdes une force incalculable: ce Viçvâmitra à la grande vigueur n'est point, ô brahme, plus fort que toi: il est difficile de lutter contre ton invincible énergie. Donne-moi tes ordres, à moi, que ta puissance a fait naître, éblouissant anachorète; commande que je détruise la force et l'orgueil du monarque injuste.»

«À ce discours de sa vache: «Allons! dit Vaçishtha, l'ermite aux bien grandes macérations, allons! produis une armée qui mette en pièces l'armée de mon ennemi!»

«Alors, vaillant prince, enfantés par centaines de son mugissement, les Pahlavas[9] se mirent à porter la mort, sous les yeux mêmes du roi, dans toute l'armée de Viçvâmitra: mais lui, pénétré de la plus vive douleur et les yeux enflammés de colère, extermina ces Pahlavas avec différentes sortes d'armes.

Note 9: Les Perses, suivant l'opinion commune; les Paktyes d'Hérodote, selon M. Lassen, peuple qui habitait sur les confins de l'Inde, au nord et à l'ouest.

«À l'aspect de Viçvâmitra moissonnant par centaines ses Pahlavas, Çabalâ en créa de nouveau; et ce furent les formidables Çakas[10], mêlés avec les Yavanas[11].

Note 10: Peuple nomade, les Scythes des Grecs.

Note 11: Après l'âge d'Alexandre, ce nom fut appliqué aux Grecs. Il indique, suivant Schlegel, d'une manière indéfinie, les peuples situés au delà des Perses à l'occident.

«Toute la terre fut couverte de ces deux peuples unis, agiles à la course, pleins de vigueur, serrés en bataillons comme les fibres du lotus, armés de longues épées et de grands javelots, défendus sous des armes d'or comme leur cotte de mailles. Dans l'instant même, toute l'armée du roi fut consumée par eux, telle que par des feux dévorants.

«À la vue de son armée en flammes, Viçvâmitra le très-puissant de lancer contre l'ennemi ses flèches d'un esprit égaré et dans le trouble des sens.

«Ensuite, quand il vit ses bataillons éperdus, mis en désordre sous les traits du monarque, Vaçishtha aussitôt jeta ce commandement à sa vache: «Fais naître de nouveaux combattants!»

«À l'instant, un autre mugissement produit les Kambodjas, semblables au soleil: les Pahlavas, des javelots à la main, sortent de son poitrail; les Yavanas, de ses parties génitales; les Çakas, de sa croupe; et les pores velus de son derme enfantent les Mlétchas, les Toushâras et les Kirâtas.

«Par eux et dans l'instant même, fils de Raghou, cette armée de Viçvâmitra fut anéantie avec ses fantassins, ses chars, ses coursiers et tous ses éléphants.

«À la vue de son armée détruite par le magnanime solitaire, cent fils de Viçvâmitra, tous diversement armés, fondirent, enflammés de colère, sur Vaçishtha, le plus vertueux des hommes qui murmurent la prière, mais le grand anachorète les consuma d'un souffle. Un seul moment suffit au magnanime Vaçishtha pour les réduire tous en cendres: fils de Viçvâmitra, cavaliers, chars et fantassins.

«Quand il eut ainsi vu périr, héros sans péché, tous ses fils et son armée, Viçvâmitra, tout à l'heure si puissant, réfléchit alors sur lui-même avec plus de modestie.

«Comme le serpent, auquel on a brisé les dents; comme l'oiseau, auquel on a coupé les ailes; comme la mer, quand elle n'a plus ses vagues; comme le soleil obscurci au temps où l'éclipse a dérobé sa lumière, ce prince malheureux, ses fils morts, son armée détruite, son orgueil à bas, ses moyens pulvérisés, tomba dans le mépris de soi-même.

«Ayant donc mis à la tête de son empire le seul fils qui n'eût pas encouru le malheur des autres, afin qu'il protégeât la terre, comme il sied au kshatrya, le roi Viçvâmitra se retira au fond d'un bois. Là, sur les flancs de l'Himâlaya, dans un lieu embelli par les Kinnaras, ces mélodieux Génies, il s'astreignit à la plus rude pénitence pour gagner la bienveillance de Mahâdéva. Après un certain laps de temps, le grand Dieu rémunérateur, qui porte sur son étendard l'image d'un taureau, vint trouver le roi pénitent, et lui dit: «Pourquoi subis-tu cette rigide pénitence? Dis; roi! je suis le dispensateur des grâces; fais-moi connaître quelle faveur tu désires.»

«À ces paroles du grand Dieu, l'austère pénitent se prosterna devant Mahâdéva, et lui tint ce langage: «Si tu es content de moi, divin Mahâdéva, mets en ma possession l'arc Véga, avec l'arc Anga, l'arc Oupânga, l'arc Oupanishad et tous leurs secrets: fais apparaître à mes yeux ces armes, qui sont en usage chez les Dieux, les Dânavas, les Rishis, les Gandharvas, les Yakshas et les Rakshasas. Voilà, Dieu illustre des Dieux, ce que mon cœur demande à ta bienveillance!»—«Qu'il en soit ainsi!» reprit le souverain des Immortels; et, cela dit, il retourna dans les cieux.

«Quand il eut reçu les armes désirées, l'illustre et royal saint Viçvâmitra, comblé d'une vive allégresse, en devint alors tout plein d'orgueil. Enflé par cette force nouvelle, comme la mer au temps de la pleine lune, il se crut déjà le vainqueur de Vaçishtha, le meilleur des anachorètes.—Il revint donc à l'ermitage de l'homme saint et décocha contre lui ses flèches mystiques, par lesquelles tout le bois de la pénitence fut ravagé d'un immense incendie.

«En un instant, l'ermitage du magnanime Vaçishtha fut vide et il devint pareil au désert sans voix. «Ne craignez pas, criait Vaçishtha mainte fois, ne craignez pas! Me voici pour anéantir le fils de Gâdhi, comme le grésil, qui fond à l'aspect du soleil!» À ces mots, l'éblouissant Vaçishtha, le plus excellent des êtres doués de la parole, adressa, plein de colère, ce discours à Viçvâmitra:

«Insensé, toi, qui as détruit cet ermitage longtemps heureux, tu as commis là une mauvaise action: c'est pourquoi tu périras!»

«Il dit, et, touchée par son bâton brahmique, la flèche terrible et sans égale du feu s'éteignit, comme l'eau éteint la flamme impétueuse.

«Viçvâmitra alors, accablé de chagrin, dit ces mots, qui suivaient plus d'un soupir: «La force du kshatrya est une chimère; la force réelle, c'est la force inséparable de la splendeur brahmique! Il n'a fallu au brahme que son bâton pour briser toutes mes armes! Aussi vais-je, après que j'ai vu de mes yeux les effets d'une telle force, amender tous mes sens et me vouer aux rigueurs de la pénitence, pour m'élever de ma caste à celle des brahmes.» Il dit, et ce resplendissant monarque rejeta loin de lui toutes ses armes.

«Accompagné de son épouse, le fils de Kouçika était passé dans la contrée méridionale, où, se nourrissant de racines et de fruits, il avait embrassé une très-dure pénitence. Ce monarque brûlait d'envie, par l'émulation que lui inspirait Vaçishtha, de parvenir à l'état saint dans la caste des brahmes; mais, se voyant toujours vaincu par l'énergie de l'unification en Dieu, que l'anachorète devait à ses austérités brahmiques, il s'enfonça dans la forêt des mortifications, et là, vaillant Râma, il se macéra d'une manière excellente: «Que je sois brahme!» disait-il, ferme dans la résolution que sa grande âme avait conçue.

«Après mille années complètes, Râma, l'antique aïeul des mondes, Brahma, se présenta au fils de Gâdhi et lui adressa ces douces paroles: «Fils de Kouçika, tu es entré triomphalement au monde très-élevé des rois saints: oui! cette pénitence victorieuse t'a mérité, c'est mon sentiment, le titre de Rishi entre les rois!» À ces mots, l'auguste et resplendissant monarque des mondes quitta l'atmosphère et retourna, escorté par les Dieux, au ciel de Brahma.

«Réfléchissant aux paroles, qu'il venait d'entendre et baissant un peu la tête de confusion, Viçvâmitra, plein d'une vive douleur, se dit avec tristesse: «Après que j'ai porté le poids de bien grandes macérations, Bhagavat ne m'a appelé tout à l'heure que roi-saint: ce n'est pas là, certainement, le fruit auquel aspire ma pénitence!»

«Il dit, et cet éminent anachorète d'une éclatante splendeur, maître excellemment de lui-même, s'astreignit de nouveau, Kakoutsthide, aux plus austères mortifications.

«Dans ce temps même vivait un roi, nommé Triçankou, dévoué à la justice comme à la vérité et né du sang d'Ikshwâkou. Cette pensée lui était venue: «Je veux, se disait-il, offrir le sacrifice d'un açwa-médha, par là j'obtiendrai de passer avec mon corps dans la voie suprême, où marchent les Dieux.» Il manda Vaçishtha et lui fit connaître ce dessein: «C'est une chose impossible!» répondit le prêtre sage.

«Ayant donc essuyé un refus de son directeur spirituel, le roi tourna ses pas vers la contrée méridionale, où les cent fils de Vaçishtha se livraient à la pénitence.

«À peine les cent fils du rishi eurent-ils entendu le discours de Triçankou, vaillant Râma, qu'ils adressèrent au monarque ces mots, où respirait la colère: «Ton gourou, de qui la bouche est celle de la vérité, a refusé de servir ton dessein: pourquoi donc passer outre à ses paroles et recourir à nous, homme à l'intelligence difficile? Pourquoi veux-tu abandonner la souche et t'appuyer sur les branches? Ô roi, ce n'est pas bien à toi de vouloir que nous soyons les ministres de ton sacrifice! Retourne dans ta ville: cet homme saint est seul capable de célébrer ton sacrifice, et non pas nous.»

«À ces paroles, dont les syllabes s'envolaient, troublées par la colère, le monarque tomba dans un profond chagrin et dit ces mots aux cent fils du solitaire: «Refusé par Vaçishtha d'abord, par vous ensuite, j'irai ailleurs, sachez-le bien! chercher le secours, dont j'ai besoin pour mon sacrifice!» Irrités par ces mots du roi aux syllabes menaçantes, les cent fils du saint lancèrent contre lui cette malédiction: «Tu seras un tchândâla!»

«Après qu'ils eurent ainsi maudit ce roi, ils rentrèrent dans leur pieux ermitage. Puis, quand cette nuit se fut écoulée, noble Râma, le resplendissant monarque changea dans un instant: il n'offrit plus aux regards que l'aspect d'un tchândâla, à la figure hideuse, les yeux couleur de cuivre, les dents saillantes et gangrenées de ce jaune qui passe à la nuance du noir, le corps affublé d'un vêtement noir dans la moitié inférieure, d'un vêtement rouge dans la moitié supérieure de la taille, n'ayant que des ornements de fer pour toute parure, et pour vêtement qu'une peau d'ours.

«Dès lors, solitaire et l'âme troublée, on vit errer ce roi, consumé le jour et la nuit par le cruel chagrin de la malédiction fulminée contre lui.—Dans sa détresse, il s'en alla trouver le secourable Viçvâmitra, cet homme si riche en macérations, qui exerçait à l'égard de Vaçishtha une magnanime rivalité.

«Cher Ikshwâkide, sois ici le bienvenu! lui dit Viçvâmitra. Je connais ta grande vertu: je serai ton secours; demeure ici dans mon ermitage. Je convoquerai ici pour toi, infortuné monarque, tous nos plus grands ascètes à la cérémonie du sacrifice offert pour l'accomplissement de ton brûlant désir. Tu me sembles déjà toucher le paradis avec ta main, ô le plus vertueux des monarques, toi que l'envie de parvenir au triple ciel a conduit vers moi.»

«Quand on eut apporté là tout l'appareil, le sacrifice commença. Ici, l'adhwaryou, ce fut le grand ascète Viçvâmitra; ici, les prêtres officiants, ce furent des anachorètes les plus parfaits en leurs vœux.

«Le bienheureux Viçvâmitra, qui possédait la science des mantras, fit l'invocation pour amener les immortels habitants du triple ciel à la participation des choses offertes sur l'autel; mais ces Dieux appelés ne vinrent pas recevoir une part dans les oblations. De là, tout pénétré de colère, ce grand et saint anachorète, élevant la cuiller sacrée, adresse à Triçankou ces paroles:

«Triçankou, noble souverain, monte au ciel avec ton corps. Oui! par la force de ces pénitences, que j'ai thésaurisées depuis mon enfance, par la force d'elles toutes complétement et quelque grandes qu'elles soient, va dans le ciel avec ton corps!» Aussitôt que le saint ermite eut ainsi parlé, Triçankou, emporté dans les airs, monta au ciel sous le regard des anachorètes. Le Dieu qui commande à la maturité, Indra vit au même instant ce roi, qui s'acheminait lestement vers le triple ciel, malgré le poids de son corps.

«Triçankou, dit alors ce roi du ciel, tombe d'une chute rapide, la tête en bas, sur la terre! Insensé, il n'y a pas dans le ciel d'habitation faite pour toi, qu'un directeur spirituel a frappé de sa malédiction!» À ces paroles de Mahéndra, le malheureux Triçankou retomba du ciel. Ramené vers la terre, sa tête en bas, il criait à Viçvâmitra: «Sauve-moi!» À ces mots: Sauve-moi, jetés vers lui par ce roi tombant du ciel: «Arrête-toi! lui dit Viçvâmitra, saisi d'une colère ardente, arrête-toi!» Ensuite, par la vertu de son ascétisme divin, il créa, comme un second Brahma, dans les voies australes du firmament, sept autres rishis, astres lumineux, qui se tiennent au pôle méridional, comme l'a voulu cet auguste anachorète.