LE RAMAYANA
POÈME SANSCRIT DE VALMIKY
TRADUIT EN FRANÇAIS PAR HIPPOLYTE FAUCHE
Traducteur des Œuvres complètes de Kalidâsa et du Mahâ-Bhârata
TOME SECOND
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
13, RUE DE GRAMMONT, 13
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS
À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne
1864
Ensuite l'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, son âme tout enveloppée de colère, pénétra dans l'épouvantable caverne Kishkindhyâ, comme Râma lui avait commandé. Ici, tous les singes aux grands corps, à la vigueur immense, préposés à la surveillance des portes, voyant le Raghouide en fureur, poussant des soupirs de colère, et, pour ainsi dire, tout flamboyant de son ardent courroux, élèvent au front les paumes de leurs mains réunies, et, tremblants, glacés d'effroi, ne tentent pas de l'arrêter.
L'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, dis-je, l'âme tout enveloppée de colère, vit alors cette grande caverne, belle, charmante, délicieuse, remplie de machines de guerre, embellie de jardins et de bosquets, encombrée d'hôtels et de palais, merveilleuse, céleste, faite d'or, bâtie par les mains de Viçvakarma, avec des forêts de fleurs variées, avec des bois plantés d'arbres au gré de tous les désirs, avec toute la diversité des jouissances bocagères, avec des singes du plus aimable aspect, qui pouvaient changer de forme suivant leur fantaisie, vêtus de robes divines, parés de guirlandes célestes, fils des Gandharvas ou des Dieux, et, pour comble, avec une grande rue, embaumée de parfums aux senteurs exquises de lotus, d'aloès, de sandal, de rhum et de miel.
Lakshmana vit partout aux deux côtés des rues les blanches files des palais aux constructions variées, hauts comme les cimes du mont Kêlâsa. Dans la rue royale, il vit les temples d'une belle architecture et plaqués d'émail blanc: partout il vit des chars consacrés aux dieux. Le frère puîné de Bharata vit là des lacs tapissés de lotus, des bois en fleurs, une rivière limpide, qui descendait sur la pente d'une montagne. Il vit la délicieuse habitation d'Angada, les magnifiques hôtels bien fortifiés des nobles singes Maînda, Dwivida, Gavaya, Gavâksha, du sage Çarabha, des princes Vidyounmâla, Sampâti, Hanoûmat, Nîla, Kéçari, du singe Çatavali, de Koumbha et de Rabha. Les palais de ces magnanimes, bâtis çà et là dans la rue royale, s'élevaient, pareils à des nuées blanches: les plus suaves guirlandes en décoraient l'extérieur; ils regorgeaient de pierres fines et de richesses, mais la perle des femmes en faisait la plus charmante parure. Il vit, pareil au palais de Mahéndra et protégé d'un rempart, tel qu'une blanche montagne, le délicieux château du monarque des singes avec ses dômes blancs, comme les sommets du Kêlâsa, maison presque inabordable, aux jardins embellis d'arbres, où l'on cueillait du fruit en toute saison, aux bosquets enrichis de plantes fortunées, célestes, nées dans le Nandana, présent du grand Indra lui-même, et qui de loin ressemblait à des nuées d'azur. Couvert partout de singes terribles, leurs javelots à la main, il regorgeait de fleurs divines et montrait avec orgueil ses arcades en or bruni.
Apprenant que l'envoyé de Râma vient à lui sans trouble, Sougrîva commande aux ministres d'aller à sa rencontre, et ceux-ci l'abordent, tenant les paumes des mains réunies en coupe à leurs tempes. Lakshmana de parler aux conseillers, Hanoûmat à leur tête, en observant les bienséances, non par timidité d'âme, mais par le sentiment des convenances; puis, officiellement reconnu, il entra dans le palais. Quand ce guerrier, le devoir même incarné, eut franchi trois cours toutes couvertes de chars-à-bancs, il se vit en face du vaste sérail, que défendait une garde bien nombreuse. On y voyait briller çà et là beaucoup de trônes faits d'or et d'argent et sur lesquels s'étalaient de riches tapis. Là, il entendit un chant doux et des plus ravissants, qui se mariait à l'unisson des flûtes, des lyres et des harpes.
Le frère puîné de Bharata vit dans le palais du monarque un grand nombre de femmes avec différents caractères de figure, mais toutes fières de leur jeunesse et de leur beauté. Parées des plus riches atours, de bouquets et de guirlandes variées, elles étaient revêtues de robes différentes par les couleurs et n'étaient pas moins distinguées par la politesse que par la beauté.
Quand le héros eut comparé la joie de Sougrîva à la tristesse de son frère aîné, ce parallèle accrut encore plus dans son cœur la puissance de sa colère. À peine Angada l'eut-il vu irrité comme le roi des Nâgas ou comme le feu allumé pour la destruction du monde, qu'une vive émotion le saisit tout à coup, et son visage fut couvert de confusion. Les autres singes, qui gardaient la porte ou circulaient dans les cours du palais, s'inclinèrent humblement et leurs mains réunies en coupe devant Lakshmana.
Ensuite, il vit assis dans un trône d'or, éclatant à l'égal du soleil, couvert de précieux tapis, élevé au sommet d'une estrade, le roi des singes vêtu d'une robe divine, enguirlandé de fleurs célestes, frotté d'un onguent divin et les membres éblouissants de parures toutes divines: on eût dit l'invincible Indra même incarné sur la terre. Des femmes d'une beauté supérieure l'environnaient par centaines de mille: telles, sur le Mandara, de célestes Apsaras font cercle autour de Kouvéra. Lakshmana vit aussi les deux épouses, Roumâ, qui se tenait à la droite, et Târâ à la gauche du magnanime Sougrîva. Il vit encore à ses côtés deux femmes charmantes agiter sur le front du roi l'éventail blanc et le blanc chasse-mouche aux ornements d'or bruni.
À la vue de cette voluptueuse indolence, à la comparaison qu'il en fit avec la peine immense de son frère, Lakshmana sentit redoubler sa fureur. À peine Sougrîva eut-il aperçu Lakshmana, les yeux rouges de colère, la vue errante de tous les côtés, ridant son visage par la contraction des sourcils, mordant sa lèvre inférieure sous les dents, poussant maint et maint soupir long et brûlant, irrité enfin comme le serpent aux sept têtes enfermé dans un cercle de feux; à peine, dis-je, l'eut-il vu, les yeux rouges de colère, tenant son arc empoigné, qu'il se leva soudain et porta les mains en coupe à ses tempes.
Quand le héros fut entré dans son intérieur: «Assieds-toi là!» dit le roi des singes.
Alors, poussant un long soupir, comme un reptile enfermé dans une caverne, Lakshmana, retenu par les instructions qu'il avait reçues de son frère, lui répondit en ces termes: «Il est impossible qu'un envoyé, roi des singes, accepte l'hospitalité, mange ou s'assoie même, avant qu'il n'ait obtenu ce que demande son message. Quand le messager, heureux dans sa mission, a vu le succès couronner les affaires de son maître, il peut alors, monarque des singes, accepter les présents de l'hospitalité. Mais comment puis-je recevoir ici les tiens, sire, moi, qui ne t'ai pas encore vu satisfaire aux vœux du noble Râma?»
Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles, Sougrîva de s'incliner devant Lakshmana et de répondre ainsi, les sens tout émus de frayeur: «Nous sommes entièrement les serviteurs de Râma aux prouesses infatigables; je ferai tout ce qu'il désire en échange du service qu'il m'a rendu. Accepte d'abord, suivant l'étiquette, l'eau pour laver et la corbeille de l'arghya; assieds-toi d'abord, Lakshmana, dans cet auguste siége; ensuite je parlerai un langage que tu aimeras entendre.»
Lakshmana dit: «Voici les instructions que m'a données Râma: «Tu ne dois pas accepter les présents de l'hospitalité dans la maison du singe avant que tu n'aies accompli ton message.» Écoute donc la mission, que j'ai reçue; médite-la, singe, et donne-lui dès l'instant, s'il te plaît, une prompte exécution.»
Ensuite, l'homicide héros des héros ennemis, Lakshmana tint ce langage mordant à Sougrîva, qui l'écouta même debout, environné de ses femmes. «Un roi qui a du cœur et de la naissance, qui est miséricordieux, qui a dompté ses organes des sens, qui a de la reconnaissance, qui est vrai dans ses paroles, ce roi est exalté sur la terre. Mais est-il rien de plus cruel au monde qu'un monarque esclave de l'injustice et violateur d'une promesse faite à ses amis, dont il avait déjà reçu les services? L'homme qui ment à son cheval tue cent de ses chevaux; s'il ment à sa vache, il tue mille de ses vaches; mais l'homme qui ment à l'homme se perd lui-même avec sa maison. L'homme qui fait un mensonge à la terre, son châtiment frappe dans sa famille et ceux qui sont nés et ceux qui sont à naître. Il y a, nous dit-on, égalité entre le mensonge à l'homme et le mensonge à la terre. Le mensonge à la terre atteint la postérité du menteur jusqu'à la septième génération. L'ingrat qui, obligé par ses amis, ne leur a jamais payé de retour le service rendu, mérite que tous les êtres conspirent à sa mort.
«Insensé, tu oublies que naguère, sur le Rishyamoûka, une des plus saintes montagnes, tu pris nos mains dans les tiennes pour nous garantir la vérité de ton alliance. Et maintenant, plongé dans tes voluptés matérielles, voici que tu déchires le traité!
«Ni la vérité, ni la promesse, ni l'autorité, ni la conférence, ni les mains serrées en présence du feu allumé ne sont rien à tes yeux! Ce fut, pervers, ce fut donc en toutes les façons que tu as trompé mon frère; lui, ce sage, à l'âme droite; toi, cœur vil, aux pensées tortueuses! Un tel mépris fait bouillonner dans mon sein une ardente colère, comme le gonflement du magnanime Océan au jour de la pleine-lune. Je vais t'envoyer, frappé de mes flèches aiguës, dans les habitations d'Yama! Certes! ici, avec mes flèches, moi qui te parle, je t'immolerai, comme le fut ton frère, toi, qui as déserté le chemin de la vérité, ingrat, menteur, aux paroles emmiellées, à l'âme inconstante et mobile par le vice de ta race!»
À Lakshmana, qui parlait ainsi, comme enflammé d'une ardente fureur, Târâ, semblable par son visage à la reine des étoiles, répondit en ces termes: «Le roi ne mérite pas que tu lui parles de cette manière, Lakshmana: le monarque des singes ne mérite pas ce langage amer, venu de tes lèvres surtout. Ce héros n'est pas ingrat, perfide et cruel; son âme n'est point amie du mensonge, son âme ne creuse pas des pensées tortueuses. Le vaillant Sougrîva ne peut oublier le service, impossible à d'autres, qu'il doit à Râma d'une vigueur incomparable. C'est la bienveillance de Râma qui met ici dans ses mains la gloire, l'empire éternel des singes, moi, et sur toutes choses, Roumâ, son épouse. Rentré en possession des plus douces jouissances par la bienveillance de Râma, il a voulu, c'était naturel! goûter de ses voluptés, lui de qui la douleur avait toujours été la compagne. Que le noble Raghouide veuille bien excuser, Lakshmana, un malheureux qui a passé dix années dans les fatigues de l'exil et dans la privation de toutes les choses désirées!
«Râvana aux longs bras est insurmontable à qui manque d'auxiliaires: ce besoin de vigoureux compagnons a donc fait expédier çà et là de nobles singes, afin qu'ils amènent pour la guerre d'autres chefs de singes en nombre infini. Si le monarque des simiens n'est pas sorti en campagne, c'est qu'il attend ici, pour assurer le triomphe de Râma, ces valeureux quadrumanes à la bien grande vigueur. Les dispositions de Sougrîva sont toujours, fils de Soumitrâ, ce qu'elles étaient auparavant.
«Voici le jour où doivent arriver tous les singes: les ours viendront ici par dizaines de billions, et les golângoulas par milliards; les tribus simiennes répandues sur la terre afflueront ici kotis par kotis. De la rive des mers, tous les singes qui habitent les îles de l'Océan vont accourir pleins de hâte devant toi: dépose donc, irascible guerrier, dépose là ton chagrin.
«Une fois détruite, la cité glorieuse du roi des mauvais Génies, les singes ramèneront ici la bien-aimée de ton frère, cette Djanakide charmante aux formes délicieuses, dussent-ils, monarque des hommes, l'arracher du ciel même ou des entrailles de la terre!»
Lakshmana, d'un caractère naturellement doux, accueillit avec faveur ce langage modeste, uni au devoir; et, voyant les paroles de Târâ bien reçues, le roi des singes rejeta, comme un habit mouillé, la crainte que les deux Ikshwâkides lui avaient inspirée. Ensuite il déchira la guirlande variée, grande, admirable, passée autour de son cou et resta dépouillé de cette royale distinction. Puis, le souverain de toutes les tribus simiennes, Sougrîva à la vigueur épouvantable, de parler à Lakshmana ce langage doux et fait pour augmenter sa joie:
«J'avais perdu mon diadème, fils de Soumitrâ, ma gloire et l'empire éternel des singes; mais j'ai recouvré tout par la bienveillance de Râma. Dans ce monde tel qu'il est, où trouver, dompteur invincible des ennemis, un être assez fort pour s'acquitter, par un service égal au sien, envers cet homme-Dieu, qui occupe la renommée du bruit de ses hauts faits?
«À quoi bon, seigneur, à quoi bon des alliés pour un bras qui, tirant son arc, fait trembler, au seul bruit de sa corde, la terre avec les montagnes? Je suivrai, sans aucun doute, je suivrai les pas du vaillant Raghouide, marchant pour l'extermination de Râvana et des généraux ennemis. Si j'ai péché quelque peu, soit par trop de confiance, soit par intempérance d'amour, il faut que Râma ait de l'indulgence: quel mortel n'a pas une faute à se reprocher?»
Ce langage du magnanime Sougrîva fit plaisir à Lakshmana, qui répondit ces mots avec amour: «Ces paroles, tombées de ta bouche, Sougrîva, sont d'une âme reconnaissante, qui sait le devoir et ne recule pas en face des batailles: elles sont dignes et convenables. Quel mortel, assis dans une haute puissance, toi, singe, et mon frère majeur exceptés, saurait ainsi reconnaître sa faute? Oui! tu es l'égal de Râma pour la bravoure et la force: ce sont les Dieux mêmes, roi des singes, qui t'ont donné à nous pour notre bonheur après une longue attente!
«Mais sors promptement d'ici; viens, héros, avec moi, viens consoler ton ami, le cœur déchiré à la pensée de son épouse ravie. Veuille bien excuser toutes les paroles injurieuses que j'ai dites pour toi sous l'impression des plaintes du Raghouide, vaincu par sa douleur.»
Les singes chargés des ordres du roi volent de tous les côtés et, couvrant le ciel, route divine, où circule Vishnou, ils tiennent offusqués les rayons du soleil. Dans les mers, dans les forêts, dans les montagnes et sur la rive des fleuves, les envoyés appellent tous les singes à soutenir la cause de Râma.
Partout, aussitôt qu'ils ont ouï les paroles des messagers et reçu l'ordre du monarque, semblable au noir Trépas, la gent quadrumane est frappée de terreur.
Alors trois kotis[1] de singes au poil sombre comme le collyre s'avancent, de la montagne nommée le Grand-Andjana, vers ces lieux où Râma les attend. Dix kotis de singes couleur de l'or bruni viennent de la belle montagne, brillante comme l'or, où le soleil se couche à l'occident. Trente kotis de singes accourent du Mandara, une des plus hautes alpes de la terre: vaillants héros, ils ont la taille et la force des lions. Trois mille deux cents kotis de singes, les épaules couvertes d'une crinière léonine toute resplendissante, affluèrent des sommets du Kêlâsa. De ceux qui errent sur les flancs de l'Himâlaya et savent goûter la saveur de ses racines et de ses fruits, un millier de mille kotis se mit en campagne à la ronde. Du mont Vindhya sortirent mille kotis de singes, tels que des masses de charbon, épouvantables par l'aspect, épouvantables par les actions. Dix mille kotis de singes arrivèrent du mont Oudaya, tous renommés par le courage et la force. De ceux qui gîtent sur le rivage de la Mer-de-Lait, où ils mangent les fruits du xanthocyme et font leurs festins de cocos, il n'existe pas de nombre qui puisse exprimer la multitude infinie des croisés.
Afin que l'on apprécie mieux toute l'ampleur de ces hyperboles, il n'est sans doute pas inutile d'avertir qu'un koti égale dix millions.
Les armées de ces hommes des bois accouraient des bords de la mer, des fleuves, des forêts; et l'astre du jour en était comme éclipsé.
Sougrîva de monter avec Lakshmana dans son palanquin d'or, brillant comme le soleil et porté sur les épaules de grands singes. Il sortit en roi, auquel est échu la gloire de ceindre une couronne sans égale; il sortit avec le parasol blanc élevé sur sa tête, avec l'éventail blanc, avec le blanc chasse-mouche, agités de tous les côtés autour de son visage. Environné de singes nombreux, terribles, des javelots à leur main, le fortuné monarque s'avançait, entouré de ses ministres à la grande vigueur; et, dans sa course rapide, il faisait trembler même le sol de la terre sous les pas de l'innombrable armée des singes. Dans ce voyage de Sougrîva, le ciel était comme rempli du bruit des conques et du son des tymbales. Les ours, par milliers, les golângoulas par centaines et des singes fortement cuirassés marchaient devant lui. Il franchit dans l'intervalle d'un instant la distance qui le séparait du Mâlyavat, la grande montagne: arrivé à la demeure, mais encore loin du noble Raghouide, le monarque des armées quadrumanes s'arrêta.
Sougrîva descendit avec Lakshmana; et, quittant sa litière d'or, le roi fortuné des singes, tenant au front ses deux mains en coupe et marchant à pied, s'approcha de Râma. Il se prosterna la tête sur la terre et se tint formant de ses mains jointes la coupe de l'andjali. À peine eut-elle vu son roi les paumes des mains réunies aux tempes, toute l'armée des quadrumanes se mit au front les deux mains et fit de même l'andjali.
Quand il vit ainsi la grande armée des singes comme un lac de lotus, dont les fleurs entr'ouvrent leurs calices, Râma fut satisfait à l'égard de Sougrîva. Le digne fils de Raghou étreignit dans ses bras le royal singe, il salua de quelques mots les ministres et lui dit: «Assieds-toi!» Alors, s'étant dépouillé de sa colère, il tint avec bonté ce langage au roi singe assis avec ses conseillers sur le sol de la terre:
«Écoute, ami, écoute cette parole: renonce à des jouissances brutales et sache que prêter du secours à tes amis, c'est défendre même ton royaume. Déploie tes efforts à la recherche de Sîtâ et travaille, ô toi qui domptes les ennemis, travaille à découvrir en quel pays habite Râvana.»
À ces mots, Sougrîva, le monarque des singes, s'incline entièrement rassuré devant Râma et lui répond en ces termes: «J'avais perdu ma fortune, ma gloire et l'empire éternel des singes; mais j'ai tout recouvré, grâce à ta bienveillance, héros aux longs bras! L'homme, ô le plus éminent des victorieux, qui ne te payerait pas de retour, à toi, père, seigneur et Dieu, le service rendu serait le plus ignoble des hommes.
«J'ai expédié en courriers, fléau des ennemis, les principaux de mes singes par centaines. Ces messagers doivent tous amener ici tous les simiens répandus sur la terre; ils amèneront les ours et les golângoulas; ils amèneront, fils de Raghou, les singes enfants des Dieux et des Gandharvas, héros d'une épouvantable vigueur, qui changent de forme à volonté, entourés chacun de son armée et versés dans la connaissance des lieux impraticables, des bois et des forêts.
«Des singes, pareils à des montagnes ou des nuages et qui peuvent se métamorphoser comme ils veulent, suivront tes pas dans la guerre, chacun avec toute sa parenté. Ces guerriers, qui ont pour armes, les uns des rochers, les autres des shorées et des palmiers, arracheront la vie à ton ennemi Râvana et ramèneront la Mithilienne dans tes bras!»
Sur ces entrefaites arriva l'épouvantable armée du roi singe, en tel nombre qu'elle éclipsait dans les cieux la grande lumière de l'astre aux mille rayons. Les yeux ne distinguaient plus aucun des points cardinaux enveloppés alors dans la poussière; et la terre elle-même tremblait tout entière avec ses bois, ses forêts et ses montagnes.
Un singe, nommé Çatabali, héros cher à la fortune, s'avança d'abord, environné par dix mille kotis de guerriers.
Ensuite, pareil à une montagne d'or, entouré par des armées au nombre de cinq et cinq fois mille kotis, parut le vaillant père de Târâ, le roi ou plutôt l'Indra même des singes, l'héroïque Souséna, honoré des plus grands ministres et semblable au Dieu Mahéndra.
Après lui, voici venir Gandhamâdana, sur les pas duquel marchent mille kotis et cent milliers de singes.
Derrière eux arrive l'héritier présomptif, d'une valeur égale à celle de Bâli, son père: Angada conduit mille padmas[2] de singes avec une centaine de çankhas[3].
Le padma est un nombre égal à dix billions; le çankha équivaut à cent milliards.
Il est suivi par Rambha, splendide comme le soleil au matin: celui-ci commande une myriade avec onze centaines de guerriers.
Eux passés, apparaît un chef au grand corps, à la grande vigueur, telle qu'une montagne de noir collyre: c'est Gavaya. Dix mille héros exécutent ses commandements.
Après celui-ci, on voit arriver Hanoûmat, autour duquel se pressent mille kotis de singes à la vigueur épouvantable, tous pareils aux cimes du Kêlâsa.
Maintenant, voici le tour d'un chef effrayant à voir, Dourmoukha, comme on l'appelle, avec cent mille braves, auxquels s'ajoute encore une neuvaine de milliers. Intelligent, le plus vaillant des singes, estimé de tous les quadrumanes, son visage resplendit comme le soleil adolescent, et sa couleur imite celle des fibres du lotus.
Ensuite paraît le fils du père universel des créatures, le fortuné Kéçari, à la voix duquel obéissent des armées composant dix mille kotis de guerriers.
Sur leurs pas vient le grand monarque des singes à queue de taureau: il a nom Gavâksha et commande à mille kotis de golângoulas.
Immédiatement s'avance le roi des ours, appelé Dhoûmra, autour duquel marchent deux mille kotis d'ours à la couleur enfumée.
Après eux défilent trois cents kotis de singes épouvantables et pareils à de hautes montagnes sous les ordres d'un chef à la grande vigueur: son nom est Panasa.
Deux singes d'une force terrible, Maînda et Dwivida, entourent Sougrîva avec mille kotis de simiens.
À leur suite, Târa, brillant comme un astre, amène dans cette guerre cinq kotis de singes à la vigueur épouvantable.
Là, vient encore, avec un millier de mille kotis, Darimoukha à la grande force, honoré par tous les chefs des chefs.
Incontinent apparaît Indradjânou, le singe aux grands genoux, que suivent quatre kotis de magnanimes quadrumanes.
Puis s'avance, environné d'un koti et semblable à une montagne, Karambha à la grande splendeur, le visage brillant comme le soleil du matin.
Après lui se montre, guidant onze kotis répandus autour de sa personne, le singe fortuné Gaya, le chef suprême des chefs de troupes.
On voit enfin défiler tour à tour le prudent Vinita, et Koumouda, et Sampâti, et le singe Nala, et Sannata, et Rambha, et Rabhasa.
Ces quadrumanes et d'autres encore, venus pour cette guerre, tous capables de changer de forme à volonté, couvraient entièrement la terre, et les forêts et les montagnes. Les généraux des armées s'approchent, l'air joyeux, et tous ils courbent avec respect le front devant Sougrîva, le plus noble des quadrumanes. D'autres illustres singes s'avancent à leur instant et suivant leurs dignités; ils se tiennent alors devant Sougrîva, les mains réunies à la manière de l'andjali. Le monarque, joignant aussi les deux mains aux tempes, annonce à Râma, digne en tous points d'être aimé, que tous les singes à la grande vigueur sont arrivés.
Quand les généraux singes, pareils à des cimes de montagnes, eurent fait connaître exactement les états des armées, chacun s'en alla coucher à son aise, ou dans les grottes du Mâlyavat, ou sur la rive de ses cataractes, ou dans ses forêts charmantes.
Alors que le monarque vit tous les singes arrivés et campés sur la terre, il adressa joyeux ces mots à Râma:
«Daigne me donner tes ordres maintenant que je suis environné de mes armées. Veuille bien me conter la chose de la manière qu'elle doit marcher.»
À ces paroles du monarque, le fils du grand Daçaratha étreignit Sougrîva dans ses bras et lui répondit en ces termes: «Que l'on sache, bel ami, si ma Vidéhaine vit ou non. Que l'on sache, monarque à la haute sagesse, en quel pays demeure le démon Râvana. Quand je connaîtrai bien l'existence de ma Vidéhaine et l'habitation de Râvana, je déploierai avec ta grandeur les moyens exigés par les circonstances. Ni Lakshmana, ni moi, ne sommes les maîtres dans cette affaire: tu es la cause qui doit ici tout mouvoir, et c'est de toi que dépend toute la chose. Ainsi, fais-moi connaître toi-même, seigneur, la part que tu m'assignes dans cette affaire. L'homme qui trouve à s'appuyer sur un ami tel qu'est ta grandeur, modeste, courageux, plein de sagesse et versé dans la distinction des choses, doit parvenir à son but, je n'en doute pas.»
À ce langage, que Râma lui tenait d'une manière accentuée d'amour, le monarque des singes appela un général de ses troupes, nommé Vinata, à la voix tonnante comme une nuée d'orage, au corps semblable à une montagne, et dit au héros quadrumane d'une épouvantable vigueur, incliné devant lui avec respect: «Fais-toi accompagner par mille kotis de rapides quadrumanes, et va, environné des plus élevés entre les singes, qui savent mener et ramener une armée, fils eux-mêmes du Soleil ou de Lunus, instruits à bien connaître les circonstances des lieux et des temps; va, dis-je, fouiller toute la contrée orientale avec les forêts, les montagnes et les eaux. Recherchez-y la Vidéhaine Sîtâ et l'habitation de Râvana dans les régions impraticables des bois, dans les cavernes et dans les forêts.»
Alors que le monarque des simiens eut expédié ces quadrumanes dans le pays du levant, il fit partir d'autres singes pour les contrées méridionales.
D'après son ordre, Târa le plus vaillant des singes, entouré de cent milliers, se dirige, avec ses éminents compagnons, qui revêtent à leur gré toutes les formes, vers les excellentes et vastes régions du sud. Le roi fit connaître à ces quadrumanes, les principaux entre les simiens, tous les pays qui, dans cette plage, offraient des chemins difficiles ou dangereux.
Sougrîva tenait en grande estime la force et la bravoure d'Hanoûmat: ce fut donc à ce quadrumane surtout, le plus excellent des singes, qu'il adressa la parole en ces termes: «Je ne vois, prince des singes, ni sur la terre, ni dans les eaux, ni dans l'atmosphère, ni dans les enfers, ni dans le séjour des Immortels, oui! je ne vois personne qui puisse mettre un obstacle à ta route. Les mondes te sont connus, grand singe, avec les Dieux, et les Gandharvas, et les Nâgas, et les Dânavas, et les mers, et les montagnes. Liberté d'allures, promptitude, force, légèreté: ces dons, héros, sont tels en toi, qu'on les voit dans ton père, le magnanime Vent.
«Sur la terre, il n'existe aucun être qui te soit égal en force: veuille donc agir de manière que la vue de Sîtâ soit rendue bientôt à nos yeux. Il y a en toi, Hanoûmat, tout courage, toute énergie, toute force, avec un art d'assouplir à ta volonté et les temps et les lieux, avec une science de gouverner dégagée de toute impéritie.
Quand le monarque eut mis sur les épaules d'Hanoûmat la charge de cette affaire, il parut s'épanouir de l'âme et des sens, comme s'il eût déjà tenu la réussite en ses mains. Aussitôt que Râma eut compris que le roi comptait sur Hanoûmat pour le succès de l'expédition, ce prince à la grande intelligence réfléchit en lui-même, et lui donna joyeux son anneau, sur lequel était gravé le caractère de son nom, pour qu'il se fît reconnaître avec ce bijou par la fille des rois: «À sa vue, la fille du roi Djanaka, noble singe, pensera que tu viens envoyé par moi, et ta vue ne pourra lui causer d'inquiétude. Car ta sagesse, tes actions illustres et ce choix dont t'honore Sougrîva, tout m'entretient déjà du succès, comme s'il était obtenu.»
Hanoûmat reçoit l'anneau et le porte à son front avec ses mains jointes; puis, quand il se fut prosterné aux pieds de Râma et de Sougrîva, le noble singe, fils du Vent, escorté de ses compagnons, prit son essor dans les airs. Semant la joie dans cette nombreuse armée de robustes hommes des bois, le fils du Vent brillait alors dans le ciel balayé des nuages, comme la lune au disque pur, environnée par les bataillons des étoiles.
Quand Sougrîva eut fait partir sous les ordres d'Hanoûmat ces quadrumanes, doués tous d'intelligence, de courage et d'une agilité égale à la rapidité même du vent, le monarque à la grande splendeur manda un chef d'une épouvantable vaillance, nommé Soushéna, le père de Târâ, et, portant ses mains réunies à ses tempes, il s'inclina devant lui, honora son illustre beau-père et lui tint ce langage: «Prête l'appui de ton aide à Râma dans la présente affaire. Entouré de cent mille singes rapides, va, mon doux seigneur, dans la contrée occidentale, où préside Varouna.
«Une fois trouvées la Vidéhaine et l'habitation de Râvana, une fois arrivés au mont Asta, revenez, après un mois écoulé. Ce temps expiré, je punirais de mort le retardataire!
«Si nous ramenons à la vue de Râma la belle Mithilienne, son épouse, nous aurons entièrement acquitté notre dette envers lui et payé d'un service le bon office qu'il nous a rendu. Je trouve dans ta grandeur un père donné par l'alliance aussi vénérable à mes yeux, Soushéna, qu'un père donné par la nature: il n'est pour moi aucun ami qui me soit égal à toi. Ainsi règle tout de telle sorte que j'aie bientôt le plaisir de te voir ici revenu après ta mission accomplie.» À peine eurent-ils entendu ce discours habile du monarque des simiens, que les singes partirent, l'âme transportée d'ardeur, sous les ordres de Soushéna, pour fouiller cette région, à laquelle préside le Dieu Varouna.
Aussitôt l'auguste suzerain de s'adresser au singe Çatabali en ces paroles utiles au pieux Râma et funestes au démon Râvana: «Fais-toi accompagner, dit-il au vaillant héros, monarque estimé de tous les quadrumanes; fais-toi accompagner de cent mille rapides simiens, et fouille avec les singes fils d'Yama toute la région du nord, que protège le roi sage des Yakshas, des Rakshasas, des Gandharvas et des Kinnaras, le magnanime Dieu qui donne à son gré les richesses et qui voile au front avec une tache brune la place où manque l'un de ses yeux. Là, que vos grandeurs cherchent avec des singes invincibles cette noble fille de Vidéha, l'épouse du sage Râma. Vous devez, singes, au risque même d'y laisser votre vie, ne rien passer en cette région sans le visiter dans le but d'y retrouver la fille du roi des Vidéhains.
«Revenez, une fois trouvés la Mithilienne et l'asile de Râvana. Ne restez pas loin d'ici plus d'un mois: ce temps écoulé, je punirais de mort le retardataire!»
Il dit; et les singes, à qui ces paroles s'adressaient, de courber aussitôt la tête jusqu'à terre aux pieds de Râma et de leur monarque à la bravoure infinie; puis, de partir ensemble d'un vol rapide pour cette plage du monde où préside Kouvéra.
Les héros singes à la grande force vinrent, en bondissant, jurer cette promesse.
«Moi seul, je veux immoler Râvana dans le combat, et, quand j'aurai tué cet impur, enlever rapidement la fille du roi Djanaka.
«Je fendrai la terre et je bouleverserai les flots de la mer! Je franchirai, n'en doutez pas, vingt yodjanas d'un seul bond! Le grand monarque des quadrumanes a tort d'appeler pour cette guerre un si grand nombre de singes: il suffira de moi seul pour accomplir toute cette affaire.»
Pendant cette grande revue de Sougrîva, chacun des singes, dans l'orgueil de sa force, vint se lier individuellement par cette promesse; et, quand ils eurent tous prononcé le serment, ces magnanimes à la grande vigueur, les plus éminents des singes partirent chacun pour sa région avec le désir de satisfaire le suzerain.
Le roi Sougrîva fut content, alors qu'il eut expédié en éclaireurs les premiers généraux des armées simiennes par tous les points du ciel; et Râma, dans la compagnie de son frère, habita ce mont Prasravana, attendant que fût expiré le mois accordé aux singes pour découvrir sa bien-aimée Sîtâ.
Après le départ des singes, Râma dit à Sougrîva: «Par quelles circonstances, héros aux longs bras, as-tu jadis exploré ce monde? Comment ta grandeur a-t-elle pu connaître ce globe entier de la terre, si difficile à connaître? Comment l'as-tu parcouru?» À ces paroles de Râma: «Écoute, dit le monarque des singes; écoute, Râma; ce qui jadis m'a forcé de le voir.
«Chassé par Bâli, mourant de peur, courant de toute ma vitesse, je visitai, noble fils de Kakoutstha, je visitai la terre de tous les côtés, observant et les fleuves divers, et les cités, et les forêts. Je parcourus d'abord la plage orientale; puis j'errai çà et là dans la région méridionale; ensuite je promenai dans les pays du couchant la terreur qui me talonnait sans cesse.
«Un long temps avait déjà coulé quand le fils du Vent eut un heureux souvenir et me tint ce langage: «Matanga jadis a maudit Bâli au sujet de Mahisha: «Singe, a-t-il dit, garde-toi bien d'entrer jamais ici dans les bois du Rishyamoûka! Ta tête, si tu enfreignais ma défense, se briserait en cent morceaux!» Cette haute montagne du Rishyamoûka se présente à mon souvenir en ce moment. Allons-y tous, sire; ton frère n'y viendra pas.»
«À ces mots d'Hanoûmat, moi, qui avais déjà fait cent fois le tour de la terre, chassé par la crainte de Bâli, je me rendis à ce grand ermitage, où je fus à l'abri de mon ennemi. Telles sont, en vérité, les circonstances auxquelles je dus alors de voir par mes yeux mêmes ce monde entier et le Djamboudwîpa dans sa vaste étendue.»
Cherchant la noble Vidéhaine, explorant la terre avec les montagnes, les eaux et les forêts, tous les chefs des troupes simiennes avaient déjà fouillé, pour y trouver l'épouse de Râma, toutes les plages du monde, suivant la parole du maître et comme le roi des singes leur avait commandé. Scrutant çà et là toutes les montagnes, les étangs, les défilés, les forêts, les cavernes, les fourrés, les cataractes, les collines et tous les rochers, les chefs des quadrumanes s'étaient rendus en tous les pays que Sougrîva leur avait indiqués.
Tous, ils avaient mainte fois visité, inébranlables dans la recherche de Sîtâ, les plateaux des montagnes avec leurs sommets plantés d'arbres nombreux, et parcouru toutes les habitations.
Les recherches finies et le premier mois écoulé, les chefs des armées simiennes retournèrent sans espérance vers le monarque des singes au mont Prasravana.
Vinata, secondé par ses quadrumanes, avait fouillé entièrement la plage orientale, mais il revint à la caverne Kishkindhyâ, n'ayant pas vu Sîtâ. L'héroïque et grand singe Çatabali avait fouillé toute la contrée septentrionale; mais il revint aussi, n'ayant pas vu Sîtâ. Soushéna, qui avait porté ses pas dans les régions du couchant, revit son noble gendre au bout du mois accompli; mais son retour n'apporta point de plus grandes nouvelles au mont Prasravana.
Tous, ils s'approchent du monarque, assis avec son allié Râma sur un flanc de la montagne; ils s'inclinent à ses pieds et lui tiennent ce langage:
«On a fouillé toutes les montagnes, et les bois, et les fourrés, et les fleuves, et les mers, et toutes les campagnes. On a parcouru les défilés; on a visité les cavernes de toutes les formes; on a battu les massifs des lianes ou des broussailles et coupé les hautes herbes. Nos singes, dans la pensée qu'ils avaient peut-être devant eux une métamorphose de Râvana, ont effarouché çà et là, ils ont tué même de grands, d'épouvantables animaux, remplis de vigueur, doués horriblement de force et de courage. Nos singes, criant, marchant, courant, sautant ou grimpant, ont pénétré dans tous les endroits impénétrables, qu'ils ont fouillé mainte et mainte fois. Ils n'ont rien ménagé pour atteindre au but de leur voyage; mais nulle part ils n'ont pu saisir un seul renseignement sur l'infortunée Vidéhaine.»
Hanoûmat, suivi des singes, à la tête desquels marchait Angada, s'en était allé dans la région méridionale, suivant l'ordre que lui avait donné Sougrîva.
Ces quadrumanes, cherchant avec fureur, sans ménager leur vie pour le service de Râma, pénètrent dans les endroits les plus épouvantables ou les plus inaccessibles.
Tous accablés de lassitude, manquant d'eau, exténués de faim et de soif, après avoir fouillé cette plage méridionale, impraticable, hérissée par des amas de montagnes, et cherché, malades de besoin, mais toujours sans les trouver, un ruisseau et Sîtâ; alors, dis-je, tous ces quadrumanes, épuisés de fatigue, s'étant réunis là, tombèrent dans l'abattement, l'âme consternée, le visage défait, le corps tremblant à la pensée de Sougrîva et l'esprit comme halluciné par la crainte du puissant monarque des singes. Vivement affligés de ce qu'ils n'avaient pu voir ni Sîtâ, ni Râvana, mourant de faim, de fatigue et de soif, ils virent, tandis qu'ils aspiraient à trouver de l'eau, ils virent devant eux un antre formé par les déchirements de la montagne; caverne enveloppée d'arbres, mais engloutie dans une profonde nuit et capable d'inspirer la terreur au céleste Indra lui-même.
De là sortaient de tous les côtés, hérons, cygnes, grues indiennes et martins-pêcheurs, oies du brahmane, mouillées d'eau et le plumage teint par le pollen des lotus, gallinules, pygargues, coqs-d'eau, canards aux plumes rouges, kalahansas, pélicans et autres oiseaux aquatiques.
Le cœur de tous les singes fut saisi d'admiration à la vue de cette caverne; et leur âme, suspendue entre l'espérance de l'eau et la crainte de n'en pas trouver, fut remplie tout à la fois de douleur et de joie. Ensuite le fils du Vent, Hanoûmat, adressa les paroles suivantes à tous les singes rassemblés, après qu'il eut fouillé avec eux cette impraticable région du midi, couverte par une multitude de montagnes: «Nous sommes tous fatigués, et la Mithilienne ne s'offre pas encore à nos yeux; mais nous voyons sortir de cette caverne, par centaines et par milliers, des bandes nombreuses d'oiseaux habitués sur les ondes. Sans doute, il doit se trouver là, soit un bassin d'eau, soit un lac, puisqu'on en voit sortir ces oiseaux pêcheurs. Entrons dans cette grande caverne: là, nous pourrons noyer dans l'eau la crainte de mourir par la soif et nous y chercherons Sîtâ de tous les côtés. À coup sûr, il doit se trouver là un grand lac où les eaux abondent.»
À ces mots, tous les singes entrent dans cette caverne, enveloppée de ténèbres, sans soleil, sans lune, horrible, épouvantable.
D'abord Hanoûmat à leur tête, ensuite Angada et ses compagnons après lui, tous se tenant l'un à l'autre enchaînés par la main, pénètrent jusqu'à la distance d'un yodjana dans cette caverne impraticable, hérissée d'arbres, embarrassée de lianes. Les singes remplissaient tous ces lieux du cri forcené de leurs noms, afin de s'y reconnaître mutuellement. Déjà, continuant à manquer d'eau, troublés, l'esprit comme perdu et mourants de soif, ils avaient passé l'intervalle d'un mois entier dans cette épouvantable caverne. Alors, épuisés de fatigue, maigres, le visage défait, le sang allumé par la soif, ils aperçurent avec délices une clarté semblable aux rayons du soleil.
Arrivés dans ce lieu charmant, d'où les ténèbres étaient bannies, ils virent des arbres d'or, éblouissants d'une splendeur égale à celle du feu. C'étaient de magnifiques shoréas, des pryangous, des tchampakas, des mulsaris, des açokas, des arbres à pain et des nagapoushpas, tous parsemés de bourgeons rouges, tous semblables au soleil du matin et répétant sous leurs voûtes les gazouillements des oiseaux les plus variés. Ils virent là des étangs de lotus aux ondes brillantes et diaphanes, au milieu desquelles circulaient des tortues d'or mêlées à des poissons d'or. On voyait aussi là des chars d'or et des palais de cristal, aux fenêtres d'or, aux vitres de perles.
Là étaient des mines d'argent, d'or, de pierres fines et de lapis-lazuli, vastes, admirables, resplendissantes de lumière. Là, partout, les singes voient des amas de pierreries.
Ces hôtes des bois admirent des lits et des siéges en or et en ivoire, grands, de formes diverses et couverts de riches tapis. Des piles de vaisselles et de coupes, soit d'argent, soit d'or; des racines, des fruits, des mets délicats et purs; des breuvages de haut prix et des liqueurs de toutes les espèces, des parfums à l'odeur suave d'aloës et de sandal; des couvertures, soit en laine, soit en poil de rankou, soit en couleurs mélangées pour les éléphants; des tas de vêtements précieux et de riches pelleteries. Les singes voient çà et là, pareils aux flammes du feu, des amas éblouissants, célestes, d'or en lingots.
Là, sur un brillant siége d'or, s'offrit aux yeux des singes une femme anachorète, vouée au jeûne, vêtue d'écorce et d'une peau de gazelle noire. Aussitôt le docte Hanoûmat, courbant aux pieds de la pénitente sa taille semblable à une montagne, réunit en coupe à ses tempes les paumes de ses deux mains, et: «Qui es-tu? lui demanda-t-il. À qui sont ce palais, cette caverne et ces riches pierreries?
«Auguste sainte, nous sommes des singes, qui parcourons incessamment les forêts; nous sommes entrés avec imprudence sous les voûtes de cette caverne enveloppée de ténèbres. Consumés par la faim et la soif, accablés de fatigue, exténués de lassitude, nous avons pénétré dans ce gouffre de la terre, espérant y trouver de l'eau. Mais la vue de cette admirable, céleste et fortunée caverne, d'un parcours impraticable, a redoublé la peine, le trouble et l'aliénation de notre âme.
«À qui donc appartiennent ces beaux arbres d'or, embaumés de suaves parfums et qui, chargés de fleurs et de fruits d'or, resplendissent à l'égal du soleil adolescent? À qui ces racines, ces fruits, ces mets délicats et purs? À qui ces chars d'or et ces maisons d'argent, aux fenêtres d'or, aux vitres de perles? Par la puissance de qui ces arbres faits d'or ont-ils obtenu le don merveilleux de végéter? Comment trouve-t-on ici des lotus d'une telle richesse et d'un parfum si doux? Qui a pu faire que ces poissons d'or nagent dans ces limpides ondes? Veuille bien, dans notre ignorance à tous, veuille bien nous raconter exactement qui tu es et de quelle dignité est revêtu le maître de cette immense caverne?»
À ces mots d'Hanoûmat, la pénitente, fidèle à suivre le devoir et qui trouvait son plaisir dans celui de toutes les créatures, lui répondit en ces termes: «Jadis il fut un prince des Dânavas, savant magicien, doué d'une grande vigueur et nommé Maya: ce fut par lui que fut construite entièrement cette caverne d'or avec l'art de la magie. Il était dans les temps passés le Viçvakarma des principaux Dânavas, et ce palais superbe d'or massif fut bâti de ses mains. Il pratiqua mille années la pénitence dans la grande forêt, et le père des créatures le récompensa par le don merveilleux d'une force égale entièrement à la force même d'Ouçanas.
«Alors, exempt de la mort, plein d'une vigueur formidable, maître souverain de toutes les choses qu'il pouvait désirer, il habita quelque temps au sein des plaisirs dans cette immense caverne. Mais l'amour, dont il s'éprit enfin pour la nymphe Hémâ, ayant excité la jalousie de Pourandara, ce Dieu vint l'attaquer, sa foudre en main, et le tua.
«Après lui, Brahma transmit à la charmante Hémâ cette forêt sans pareille, les jouissances éternelles des choses désirées et ce magnifique palais d'or. Mon père est Hémasâvarni, je m'appelle Swayamprabhâ, et c'est à moi qu'Hémâ, nobles singes, a confié la garde de son palais.
«Hémâ est ma bien chère amie; je garde, à cause de l'amitié qui nous unit, le palais de cette nymphe, qui excelle dans le chant et la danse.»
Quand Swayamprabhâ eut parlé ainsi dans ce beau langage, sympathique au devoir, Hanoûmat, le prince des singes, fit cette réponse à la pénitente: «Nous sommes dans le besoin; donne-nous à boire, noble femme aux yeux de lotus, et daigne nous conserver la vie, à nous qui mourons faute de nourriture.»
Attentive à marcher dans son devoir, la pénitente, à ces mots, prit des racines et des fruits, qu'elle donna aux singes, en observant les règles de l'étiquette. Les quadrumanes alors de manger, après qu'ils ont reçu d'elle ces présents de l'hospitalité et qu'ils ont honoré la sainte conformément aux lois de la politesse. Dès qu'ils ont bu l'eau pure et mangé tout ce qu'on leur avait offert, les chefs des singes contemplent de tous côtés le merveilleux spectacle de ces beaux lieux.
Ces nobles singes avaient tous maintenant l'âme sereine; la brûlante fièvre s'était enfuie d'eux; ils se montraient là tous restaurés dans toute leur force et dans toute leur beauté. La pénitente, qui marchait sur la voie même de Brahma, adresse alors ces limpides paroles à ces joyeux habitants des bois: «Pour quelle affaire? à cause de qui êtes-vous donc venus dans ces routes difficiles? Comment avez-vous été conduits à visiter cette caverne impénétrable? Si vous avez ranimé votre langueur avec ce festin de racines, si la chose est telle que je puisse l'entendre, je désire la connaître: ainsi, parlez, singes!»
À ces mots de la pénitente, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à lui conter leur mission avec franchise et dans toute la vérité. «Le fortuné fils du roi Daçaratha, ce Râma, le monarque du monde entier, ce Râma, semblable à Varouna ou tel que le grand Indra, était venu s'établir dans la forêt Dandaka avec Lakshmana, son frère, et Sîtâ, sa royale épouse. Mais Râvana, abusant de la force, enleva cette princesse dans le Djanasthâna. Le monarque des héros quadrumanes, héros lui-même, un docte singe, ami de Râma (on l'appelle Sougrîva), nous a fait partir, environnés de ces vaillants simiens, desquels Angada est le chef, pour sonder la plage méridionale où circule l'étoile Agastya et qu'Yama couvre de sa protection.
«Cherchez, tels sont les ordres, qu'il nous a donnés, cherchez tous de concert ce démon Râvana, qui change de forme à volonté, et sa captive Sîtâ, née dans le Vidéha.
«Nous tous alors de fouiller entièrement la région du midi, mais en vain; ni Sîtâ la Vidéhaine, ni Râvana son tyran, ne s'offrit à nos regards. Enfin, épuisés de fatigue, dévorés par la faim, consumés par la soif, déchirés par la crainte de Sougrîva, nous cherchons un abri au pied des arbres, tous le visage sans couleur, tous plongés dans nos réflexions, sans trouver nulle part un moyen pour aborder à la rive ultérieure de ce vaste océan d'incertitudes, où flottaient nos esprits ballottés. Tandis que nous promenions çà et là nos regards, nous entrevîmes, caché sous des buissons et des lianes, un antre ouvert, comme une grande bouche de la terre.
«Il en sortait, et des cygnes, avec des gouttes d'eau tremblottantes sur leurs ailes, et des pygargues, et des grues indiennes, et de ces oies rouges, qu'on appelle des tchakras, et des gallinules, et des canards, les plumes stillantes d'eau, tous mêlés à d'autres oiseaux aquatiques.
«Voici quelle pensée nous vint à l'esprit devant le spectacle de ces volatiles, hôtes accoutumés des eaux: «Mes bons quadrumanes, dis-je à mes compagnons, entrons là!» Et tous, ils se réunissent à mon conseil d'un accord unanime. «Entrons donc! marchons!» s'écrient à la fois tous mes singes, se hâtant d'accomplir cette commission que nous a donnée le maître. Nous alors de nous tenir fortement l'un à l'autre enchaînés par la main et d'entrer, sans plus réfléchir, dans cette caverne enveloppée de ténèbres. Voilà quelle est notre mission; voilà quel fut le motif qui nous fit entrer dans cette caverne: au moment où nous vînmes près de toi, nous allions tous périr de faim. C'est alors que, remplissant à notre égard le devoir de l'hospitalité, tu nous a donné des fruits et des racines: nous les avons mangés, déchirés que nous étions par la fatigue et la faim. Parle! que doivent faire les singes pour s'acquitter envers toi de ce bon office?»
À ce langage, que lui adressait le fils du Vent, la pénitente aux vœux parfaits répondit en ces termes à tous les singes:
«Je suis contente de vous tous, singes à la grande vigueur: je marche dans le devoir; ainsi, personne n'a rien à faire ici pour moi.»
Hanoûmat lui tint de nouveau ce langage: «Ta sainteté nous a parfaitement accueillis, moi et tous mes habitants des bois; tu nous as traités avec les honneurs de l'hospitalité, et notre accablante fatigue est maintenant dissipée. Nous t'avons fait connaître dans sa vérité la cause de notre voyage et raconté comment nous étions occupés à la recherche de Sîtâ la Vidéhaine. Le monarque des singes nous a fixé lui-même, en présence des quadrumanes, une limite de temps: «Une fois le mois accompli, revenez! autrement, je punirai de mort tout retardataire!»
«Tel est, noble dame, l'ordre que nous avons reçu du maître. Sans doute les singes, à la marche légère, ont déjà fouillé toutes les autres plages. Mais nous, à qui la région du midi fut assignée par Sougrîva, cet antre ouvert s'offrit à nos yeux, après que nous eûmes couru de tous les côtés à la ronde. Entrés étourdiment ici pour continuer la recherche de Sîtâ, nous n'y voyons pas, femme à la jolie taille, un chemin de sortie qui nous mène dehors.»
À ce langage d'Hanoûmat, alors tous les singes, joignant les mains pour l'andjali, disent à la pénitente, fidèle à suivre le devoir:
«Depuis que nous promenons çà et là nos courses sous les voûtes de cet antre obscur, le temps qui nous fut accordé par le magnanime Sougrîva a franchi déjà sa limite. Veuille donc nous conduire tous hors de ces lieux, car le roi Sougrîva, outre qu'il est sévère, met ses plus grands soins à plaire au noble fils de Raghou. Nous avons à terminer, sainte anachorète, une laborieuse affaire, que nos longues erreurs dans ces lieux nous ont empêchés d'accomplir.
«Ainsi, daigne nous protéger dans la crainte que nous inspire ce roi si terrible, et veuille bien nous tirer de cette caverne impraticable.»
À tous les singes qui parlaient ainsi, la pénitente qui aimait à faire du bien à toutes les créatures répondit au comble de la joie, avec la volonté de les conduire hors de ces vastes souterrains:
«Il n'est pas facile, à mon avis, d'en sortir vivant à celui que son malheur fit entrer dans cet antre, dont le tonnerre d'Indra même a déchiré le sein par un déchaînement impétueux de sa colère. Néanmoins, grâce à la puissance que je possède en vertu de ma pénitence, grâce aux mérites conquis par mes constantes macérations, vous sortirez tous, singes, de cet obscur labyrinthe. Mais fermez tous, nobles simiens, fermez bien vos yeux, car il est impossible d'en sortir à qui tient ses yeux ouverts.»
Alors tous les singes à la fois, impatients de quitter cette caverne, se couvrent les yeux avec les paumes très-délicates de leurs mains; et, dans l'intervalle d'un clin d'œil seulement, la pénitente mit à la porte des souterrains ces magnanimes quadrumanes, le visage caché entre leurs mains.
Quand elle eut délivré les singes, elle se mit à les consoler et leur tint ce langage: «Ici est le fortuné mont Vindhya, rempli de grottes et de cascades; là, est le mont Prasravana; à côté, c'est la mer. La félicité vous conduise, nobles singes! Moi, je m'en retourne dans mon palais!» À ces mots, la sainte rentra dans l'épouvantable caverne, elle qui pouvait franchir les distances dans l'espace d'un clin d'œil, par la vertu de sa pénitence et de son unification en Dieu.
Les singes à la grande vigueur se tenaient encore là, cachant leur visage entre les mains; et ce fut un instant seulement après son départ qu'ils rouvrirent les paupières. Ils virent alors une mer épouvantable, empire de Varouna, aux bruyantes vagues, pleines de grands cétacées, et qui semblait n'avoir pas de rivages. Arrivés dans cette douce et belle région, éclairée du soleil, tous alors, comme ils avaient manqué à l'ordre qu'ils avaient reçu, tous alors ils se dirent l'un à l'autre ces paroles: «Voici déjà expiré le temps dont le roi nous imposa la loi, pour trouver l'épouse de Râma et ce rôdeur impur des nuits, le démon Râvana.»
Assis sur le flanc aux arbres fleuris du mont Vindhya, eux alors de se plonger dans une profonde rêverie.
Ensuite l'héritier présomptif, Angada, le singe aux épaules de grand lion, aux bras longs et musculeux, tient à ses compagnons cet énergique langage: «Nous sommes tous venus ici d'après l'ordre même du monarque des simiens; mais, entrés dans la caverne et plongés dans ses ténèbres, il nous fut impossible de connaître, singes, que le mois avait achevé son cours. Maintenant que nous avons laissé fuir le temps fixé par Sougrîva lui-même, ce qui nous convient à nous, hommes des bois, c'est de nous asseoir dans une privation absolue d'aliments et d'y rester jusqu'à la mort! Le monarque des simiens est tout puissant; il est naturellement sévère: l'auguste Sougrîva ne voudra point nous pardonner cette transgression à ses commandements. Il ne saura pas sans doute quels épouvantables, quels immenses travaux nos efforts ont accomplis dans la recherche de Sîtâ; il ne verra, lui, pas autre chose que la faute. Nous avions tous reçu des ordres, nous y avons tous manqué: eh bien! renonçant à nos maisons, à nos richesses, à nos épouses, à nos fils mêmes, asseyons-nous dans un jeûne opiniâtre jusqu'à en mourir. Ne laissons pas au roi de châtier notre retour après le temps écoulé; mieux vaut mourir ici volontairement que subir là une mort indigne de nous! Celui par qui je fus sacré comme l'héritier de la couronne, ce n'est point Sougrîva; non! c'est Râma, l'Indra des hommes, si versé dans la science du «connais-toi toi-même.» Le roi porte liée à son cou une vieille inimitié contre moi, et, voyant ce retard, il m'infligera un rigoureux supplice pour la faute de revenir après une trop longue attente. Que me serviront mes amis, quand ils verront mon infortune couper le fil de ma vie? Mieux vaut ici m'ensevelir dans le jeûne sur le délicieux rivage de cette mer!» À ces mots, que le prince héréditaire avait prononcés d'un ton lamentable, tous les plus distingués des quadrumanes tinrent alors ce langage: «Sougrîva est d'un naturel sévère, il veut plaire à son allié Râma; quand il nous verra de retour, après le terme fixé, n'ayant point accompli notre mission, n'ayant pas vu Sîtâ, il est certain qu'il nous punira de mort dans son désir empressé de faire une chose qui soit agréable à Râma. Les rois ne pardonnent pas les fautes dans les princes du peuple, et nous sommes des chefs qu'il a mis dans sa plus haute estime. Puisque la chose en est venue à de telles extrémités, il vaut donc mieux nous laisser mourir de faim!»
Quand ils eurent écouté les paroles du fils de Bâli, ces nobles simiens alors de toucher l'eau et de s'asseoir tous à l'orient. Décidés à le suivre dans la mort, tous, la face regardant le septentrion, ils s'assirent par terre sur des kouças, la pointe des herbes courbée au midi.
Tandis que tous les singes étaient assis sur la montagne au sein du jeûne, voici venir dans ces lieux le roi des vautours, chargé d'années, Sampâti, fameux par son courage et sa vigueur, le plus éminent des oiseaux, le frère aîné du vautour Djatâyou. Sorti d'un antre ouvert dans les flancs du grand mont Vindhya, il vit les singes couchés là et prononça tout joyeux ces paroles: «Sans doute il y a dans l'autre monde une fortune qui dirige ici-bas les choses avec sa loi, car je trouve enfin, après un si long jeûne, ce festin servi là pour moi! Je vais donc manger, à mesure qu'ils mourront, ce qu'il y a de plus exquis dans les plus excellents des singes!» Quand il eut dit ces mots, Sampâti resta là, tenant ses regards attachés sur les singes.
À peine Angada eut-il entendu ces paroles épouvantables du roi des vautours, qu'il adressa, tremblant au plus haut point, ce langage au vertueux Hanoûmat: «Voici le fils de Vivasvat, Yama lui-même, que la perte de Sîtâ fait venir ici devant nos yeux pour le malheur des singes.
«Après qu'il a perdu, et Djatâyou, et Bâli, et Daçaratha lui-même, ce rapt de Sîtâ jette encore ici les singes dans un affreux péril. Heureux ce roi des vautours qui tomba sous les coups de Râvana, en déployant sa vaillance pour la cause de Râma!»
Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles échappées à la bouche d'Angada, l'amour qu'il portait à son frère mineur fit tout à coup palpiter le cœur de Sampâti. Debout sur le mont sublime, l'inaffrontable vautour au bec acéré tint ce discours aux singes entrés dans le jeûne afin d'y mourir: «Qui parle ici de Djatâyou, qui m'est plus cher que la vie?
«Qui est ce Râma pour lequel est mort Djatâyou?
«Je suis l'aîné, princes des singes; Djatâyou était mon jeune frère. Qui donc a tué Djatâyou? Comment? Où?
«Mais je suis dans l'impuissance de voler, car les rayons du soleil ont brûlé mes ailes; et vos grandeurs combleraient mon envie si elles voulaient me descendre vers elles du sommet où je suis de la montagne.»
Les conducteurs des singes, à ces mots dits sur un ton arraché par la douleur, se défièrent de son action et ne crurent point à son langage. Néanmoins, ces héros, entrés dans le jeûne de la mort, réfléchissaient, la tête baissée à terre, et cette pensée leur vint à l'esprit: «Ce cruel va nous dévorer tous. S'il nous mange, tandis que nous voilà tous assis dans le jeûne pour y mourir, eh bien! notre affaire en sera plus tôt faite et nous serons arrivés d'un seul coup à notre but!» Aussitôt venue cette réflexion, les chefs des singes descendirent eux-mêmes, de la cime où il se tenait, le colossal oiseau; et quand ils eurent mis le volatile au pied, Angada lui tint ce langage: «Jadis vivait un singe d'une grande majesté, roi des ours et monarque des simiens. C'était mon aïeul, ô le plus noble des oiseaux. De ce prince vertueux, à l'âme pure, sont nés deux fils vigoureux et magnanimes:
«Bâli, le roi des singes, et Sougrîva, le fléau de ses ennemis. Leurs hauts faits sont également célèbres dans le monde: c'est le roi des singes qui fut mon père. Râma, ce grand héros des kshatryas, ce monarque de l'univers entier, ce fils charmant du roi Daçaratha, est sorti de sa patrie à l'ordre de son père, et, marchant sur le chemin du devoir, il est entré dans la forêt Dandaka, suivi de Sîtâ, son épouse, et de Lakshmana, son frère. Râvana, l'éternel ennemi des brahmes, ce Démon, parvenu dans tous les crimes à une perfection débordante, lui a ravi perfidement son épouse dans le Djanasthâna.
«Le vautour appelé Djatâyou, ce vertueux oiseau qui fut l'ami du père de Râma, vit la plaintive Mithilienne dans le temps même que Râvana l'emportait. Il brisa le char de Râvana, il délivra un moment la Mithilienne; mais enfin, accablé par la fatigue et le poids des années, il périt sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tué par le Démon, plus fort que lui, ce généreux oiseau, tandis qu'il déployait le plus grand courage et se consumait en efforts pour sauver l'épouse de son ami. Sans doute il fut admis dans le ciel, car le Raghouide eut soin d'accomplir en son honneur la cérémonie des funérailles.
«Suivant les ordres que nous a donnés Râma, nous cherchons çà et là son épouse; mais elle n'apparaît pas davantage à nos yeux qu'on ne voit la clarté du soleil dans la nuit.
«Les singes auraient bientôt donné la mort à ce meurtrier de ton frère, à ce ravisseur de la femme, qui est l'épouse de Râma, s'ils pouvaient savoir où le trouver!
«Après que nous eûmes fouillé avec une scrupuleuse attention la forêt Dandaka, notre ignorance des lieux nous fit pénétrer dans un antre ouvert au sein de la terre déchirée; et, tandis que nous visitions cette grande caverne, que Maya construisit aidé par la magie, le mois au bout duquel notre auguste roi nous avait prescrit de revenir s'est consumé tout entier.
«Le monarque des singes nous avait envoyés dans la plage du midi pour la fouiller de tous les côtés. Mais, comme nous avons transgressé la condition qui nous fut imposée, la crainte du châtiment nous fait embrasser ici la résolution d'un jeûne poussé jusqu'à la mort! Ainsi, fais de nos corps un festin, suivant ton désir.»
À ces lamentables paroles des singes, qui renonçaient à la vie, le vautour à la grande intelligence répondit avec des larmes: «Ce Djatâyou, qui, dites-vous, a trouvé la mort dans un combat sous les coups du cruel Râvana, il était, singes, il était mon frère puîné! Ma condition languissante de vieillard me force d'entendre l'injure et de la supporter, car je n'ai plus maintenant assez de force pour venger la mort de mon frère.
«Jadis (c'était à l'époque où le démon Vritra fut tué), Djatâyou et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de triompher, nous nous défiâmes hardiment à voler dans le ciel.
«Aussitôt, l'un devancé par l'autre, nous courons vers l'orient où le soleil se levait, allumé, flamboyant, avec une couronne de rayons, éblouissant de lumière comme un globe de flammes. Djatâyou et moi, nous volions avec une extrême vitesse; mais, quand le soleil fut arrivé à son midi, Djatâyou défaillit sous le poids de la chaleur. Alors moi, à la vue de mon frère consumé par les rayons de l'astre flamboyant, je me sentis ému au plus haut point dans mon amour fraternel, et je fis à Djatâyou un abri avec mes ailes. Mais le soleil me les brûla, et je tombai, vaincu moi-même, sur le haut de cette montagne: depuis lors, confiné dans le Vindhya, aucune nouvelle de mon frère n'avait pu venir jusqu'à moi; et maintenant qu'un temps bien long s'est écoulé, ce sont de telles nouvelles qu'on nous apporte de lui!»
Le singe héritier du trône, Angada répondit à l'oiseau, de qui l'esprit distinguait nettement la vraie nature des choses: «Des nouvelles te furent données par ma bouche sur Djatâyou, ton bien-aimé frère. Parle-moi, si tu en sais quelque chose, de ce cruel Démon à courte vue, de ce Râvana, le plus vil des Rakshasas: est-il près ou loin d'ici?»
Ensuite le souverain des vautours, Sampâti à la grande splendeur tint ce langage digne de lui-même et qui répandit la joie parmi les singes: «Mes ailes sont brûlées, je suis vieux, ma vigueur s'est évanouie; néanmoins, je vais rendre, singes, un service éminent à Râma de ma voix seulement.
«J'ai vu une femme jeune, douée admirablement de beauté et parée de tous les atours, que Râvana, le Démon à l'âme cruelle emportait dans les airs. «Râma! Râma!» criait-elle d'une voix lamentable: «À moi, Lakshmana!» disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de tous les côtés ses parures. Sa magnifique robe de soie imitait l'éclat du soleil sur la cime de la montagne et brillait à l'entour du noir Démon, comme l'éclair sur un grand nuage. C'était Sîtâ, je le crois, à ce nom de Râma, qu'elle semait dans les airs: écoutez encore! je vous dirai en quels lieux est l'habitation de ce Rakshasa.
«Le fils de Viçravas, le frère du célèbre Kouvéra, le monarque des Rakshasas, Râvana enfin habite dans la ville de Lankâ. Loin d'ici, à cent yodjanas entiers dans la mer, il est une île, au sein de laquelle s'élève la charmante cité de Lankâ, bâtie par Viçvakarma. C'est là qu'habite, enfermée dans le gynœcée de Râvana et surveillée d'un œil attentif par des femmes Rakshasîs, l'infortunée Vidéhaine aux vêtements de soie.
«Arrivés au bord, où finit la mer, à cent yodjanas bien comptés au delà, singes, vous apercevrez au sud le rivage de cette île.
«D'ici, où je me tiens, mes yeux voient Râvana et sa captive; car la puissance de notre vision est grande, céleste et, pour ainsi dire, supérieure à celle de Garouda lui-même. Notre faculté visuelle et le besoin d'aliments nous font distinguer un cadavre à la distance de cent yodjanas complets. Mais la nature, en nous gratifiant d'une vue pour saisir des objets très-éloignés, nous condamne à une manière de vivre semblable à celle de la poule, mangeant ce qu'elle trouve à la racine de ses pieds. Avisez donc à quelques moyens de traverser la mer salée; car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez accompli tout l'objet de votre mission. Je désire maintenant que vos grandeurs me conduisent vers l'humide empire de Varouna; je veux offrir l'eau funèbre aux mânes de mon frère, ce magnanime oiseau, qui s'en est allé dans les demeures célestes.»
À ces mots, les singes mènent Sampâti dans une place unie sur le rivage, et soutiennent le volatile aux ailes brûlées pour descendre dans la mer, souveraine des rivières et des fleuves; puis, la cérémonie de l'eau terminée, le ramènent au mont Vindhya, et, l'ayant aidé à remonter sur le sommet, ils goûtent en eux-mêmes la joie de posséder ces renseignements sur l'épouse de Râma. En ce moment, le vautour, auquel était revenu la sérénité, Sampâti, voyant assis à ses pieds Angada, qu'environnaient les singes, reprit avec joie la parole en ces termes: «Gardez le silence, nobles singes; écoutez avec attention; je vais dire en toute vérité comment je connais la Mithilienne.
«Jadis, brûlé par les rayons du soleil, et les membres enveloppés de souffrances causées par le feu, je tombai du ciel sur la cime du mont Vindhya. Six jours s'écoulent, je reviens enfin à la connaissance, et, malade, chancelant, je parcours tous ces lieux de mes regards, sans que je puisse m'y reconnaître avec certitude. Mais, tandis que j'observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces montagnes, ces bois, ces lacs et ces cascades, peu à peu me revint la mémoire. Ce lieu, où abondent les eaux, les bassins et les cavernes, et que remplissent les bandes joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est le mont Vindhya, situé sur le rivage de l'Océan méridional.
«Là est un ermitage pur, que les Dieux honorent eux-mêmes, et c'est là que vécut dans la patience de la plus effrayante pénitence, un saint, nommé Niçâkara. Il habita cette montagne huit mille années: un siècle ajouté à deux autres s'est écoulé depuis qu'il s'en est allé au ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux et pénibles efforts, soutenu par le désir de voir l'anachorète; car souvent, Djatâyou et moi, nous étions allés visiter le saint homme.
«Près du pieux ermitage, les vents soufflent d'une haleine suavement parfumée; on n'y voit pas d'arbre qui n'ait des fleurs ou qui n'ait des fruits. Enfin, parvenu à la porte de son ermitage, je m'appuyai contre le pied des arbres et j'attendis là, impatient de voir l'auguste Niçâkara. Ensuite je vis encore loin, mais vis-à-vis de moi, l'invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d'une splendeur flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours, de jeunes daims, des tigres, des éléphants, des lions et des serpents, répandus autour de sa personne, le suivaient comme les êtres animés suivent le créateur. Quand ils virent l'ermite arrivé sur le seuil de sa chaumière, eux alors de se disperser par tous les points de l'espace: telle se rompt l'escorte des troupes et des ministres aussitôt que le monarque est rentré dans son palais.
«Le saint anachorète, m'ayant vu garder le silence, entra dans son ermitage; mais il en sortit après un instant, et me demanda quelle affaire m'avait conduit en ce lieu. «Ta couleur effacée, me dit-il, et tes ailes détruites ont empêché d'abord que je ne te reconnusse; mais voici qu'un souvenir me ramène auprès de toi.
«J'ai vu autrefois deux vautours d'une vitesse égale à la rapidité du vent; tous deux ils étaient les rois des vautours, sous les formes de la Mort: l'aîné se nommait Sampâti, le plus jeune s'appelait Djatâyou. Un jour, s'étant revêtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher mes pieds.
«Quelle maladie est tombée sur toi? Comment est venue la chute de tes ailes? Qui t'a donc infligé ce châtiment? Je veux savoir cela dans la vérité.»
«À ce langage, que m'avait tenu cette âme juste, mon visage se remplit un peu de larmes au souvenir de mon frère. Mais, arrêtant bientôt le torrent de ces pleurs, que m'arrachait l'amour fraternel, je réunis mes deux pattes en forme d'anjali et j'instruisis le grand anachorète de ce qu'il désirait connaître: «Vénérable saint, retenu et comme abattu par la confusion que tu m'inspires, il m'est impossible de te raconter cela: vois! ma bouche est obstruée par les pleurs. Sache, bienheureux, que tu vois en moi Sampâti et que j'ai commis une faute: oui! je suis le frère aîné du vautour Djatâyou, ce héros que j'aime! Comment cette difformité a-t-elle remplacé mes deux ailes brûlées? je vais t'en exposer la cause: grand saint, daigne écouter.
«Djatâyou et moi, jadis tombés sous le pouvoir de la mort, nous fîmes une gageure, en face des anachorètes, sur la cime du Vindhya, et nous mîmes pour enjeu le royaume des vautours. L'objet du pari, nous sommes-nous dit, c'est de suivre le soleil depuis l'orient jusqu'à l'occident! À ces mots, de nous lancer dans les routes du vent, et voici que les différentes surfaces de la terre se déroulent sous nos yeux.
«Suivant le chemin du soleil, nous allions une extrême vitesse, regardant le spectacle qui s'étalait en bas. La terre, je me rappelle, ornée d'un jeune et frais gazon, semblait alors un champ de lotus par ses montagnes, plantées sur toute la surface.
«Les fleuves apparaissaient à nos yeux comme des sillons tracés par la charrue.
«Enfin, une violente fatigue, une chaleur dévorante, la plus extrême langueur, une fièvre délirante pèsent à la fois sur nous et la crainte agite nos cœurs.
«En effet, on ne distinguait plus aucun des points cardinaux: tout n'était qu'un foyer rempli par les flammes du soleil, comme si le feu consumait l'univers dans l'époque fatale où se termine un youga. Le soleil, tout rouge, n'est plus qu'une masse de feu au milieu du ciel, et l'on discerne avec peine son vaste corps dans l'incendie général. L'astre du jour, que j'observais dans le ciel avec de grands efforts, me parut d'une ampleur égale à celle de la terre.
«Mais soudain voici que Djatâyou, ne s'inquiétant plus de me disputer la victoire, se laisse tomber, la face tournée vers la terre; et moi, à la vue de sa chute, je me précipitai en bas du ciel rapidement. J'étendis sur lui mes ailes comme un abri, et Djatâyou ne fut pas brûlé; mais le soleil fit sur moi un hideux ravage, et je tombai, précipité des routes du vent. Je tombai sur le Vindhya, mes ailes brûlées, mon âme frappée de stupeur, et Djatâyou, comme je l'ai ouï dire, tomba dans le Djanasthâna. S'il ne m'était resté quelque chose du mérite acquis par mes bonnes œuvres, j'eusse été plongé dans la mer; ou j'eusse trouvé la mort, soit au milieu des airs, soit sur les âpres sommets de la montagne.
«Privé de mon royaume, séparé de mon frère, dépouillé de mes ailes, désarmé de ma vigueur, j'ai tous les motifs pour désirer la mort. Je veux me précipiter du faîte de la montagne! À quoi bon maintenant la vie pour un oiseau qui n'a plus d'ailes, qui ne peut marcher sans un aide, qui est devenu semblable au morceau de bois ou tel que la motte de terre?»
«Après que j'eus parlé ainsi, en pleurant et dans une vive douleur, au plus vertueux des anachorètes, je versai des larmes, qui ruisselèrent de mes yeux, comme une rivière descend de la montagne. À la vue de ces pleurs, qui baignaient mon visage, le grand saint, touché de compassion, réfléchit un moment et sa révérence me tint ce langage: «D'autres ailes, souverain des oiseaux, te reviendront un jour, et tu dois recouvrer avec elles ta puissance de vision, ta plénitude de vie, ton intelligence, ton courage et ta force. Au temps passé, j'ai ouï dire que tu aurais à faire une grande œuvre; je l'ai même déjà vue par les yeux de ma pénitence: apprends donc ceci, qui est la vérité.
«Il est un monarque, issu d'Iskshwâkou et nommé Daçaratha: il aura un fils d'une splendeur éclatante, appelé Râma. Ce prince d'un héroïsme infaillible, obéissant à l'ordre de son père dans une chose inutile à raconter, s'en ira dans les forêts, accompagné de son épouse et de son frère. Un roi de tous les Rakshasas, qui a nom Râvana, invulnérable aux Démons et même aux Dieux, lui ravira son épouse dans le Djanasthâna.
«Des singes, messagers de Râma, viendront ici dans la recherche de sa royale épouse: je te confie le soin de leur indiquer en quel pays ils doivent trouver la fille du roi Djanaka.
«Tu ne dois pas quitter ces lieux sous aucun prétexte: où d'ailleurs irais-tu en l'état où tu es? Un jour, on te rendra tes ailes; attends ainsi le moment!
«Depuis lors, consumé par la douleur, mais docile aux paroles du solitaire, je n'ai pas voulu déserter mon corps, soutenu que j'étais par l'espérance de voir le plus noble des Raghouides. Chaque jour, sorti de ma caverne et marchant à pas bien lents, je gravissais péniblement la montagne et là j'attendais l'arrivée de vos seigneuries. Aujourd'hui trois siècles complets d'années ont coulé depuis le jour que j'ai mis dans mon cœur ces paroles de l'anachorète et que j'observe curieusement les temps et les lieux.
«Mon fils me nourrit ici avec les uns ou les autres des aliments les plus divers. Un jour, il s'en était allé au mont Himâlaya faire une visite à sa mère. Il rencontra le Démon, qui enlevait la Mithilienne: ses ailes fermaient le passage à Râvana; mais, considérant ma triste condition et ne s'attachant qu'à son devoir de fils, il ne voulut pas engager un combat avec lui. Quoique je connusse bien toute la vigueur du cruel Démon, je blâmai Soupârçwa, mon fils, avec des paroles sévères: «Comment, lui dis-je, n'as-tu pas sauvé la Mithilienne?»
Il dit; et les chefs des quadrumanes sentent leur joie doublée à ces paroles, que le roi des vautours avait distillées de sa bouche avec une saveur d'ambroisie.
Alors que Sampâti causait de cette manière avec eux, il repoussa des ailes au magnanime volatile en présence de ces hôtes des bois. À la vue des rames aériennes qui soudain lui étaient nées, enveloppant tout son corps de leurs plumes, le vautour à la grande vigueur fut rempli avec son fils d'une joie sans égale.
Le monarque des oiseaux, voulant connaître jusqu'où ses ailes pouvaient s'élever, déploya son essor du sommet de la montagne; et tous les singes de suivre, les regards tournés vers la cime du mont, Sampâti dans son vol sublime, avec des yeux que l'admiration tenait tout grands ouverts. Puis, l'oiseau vint se reposer sur le faîte et reprit de nouveau la parole en ces termes, d'une voix que sa joie avait épanouie dans les plus suaves modulations:
«Singes, vous voyez tous quel est ce miracle du rishi Niçâkara, en qui la pénitence avait consumé entièrement la matière!
«N'épargnez aucun effort! vous arriverez bientôt à découvrir Sîtâ; le saint n'a fait renaître mes ailes sous vos yeux que pour vous en donner l'assurance!
«Il vous faut diriger vos pas, singes, vers la haute montagne au vaste sommet, qui est située au nord pour la mer du Midi: une faible distance la sépare du mont Malaya. Là, confiez tous la charge de sauter par-dessus la mer à ce héros, qui parmi vous est capable de franchir cent yodjanas sans trouver ni rocher, ni terre où il puisse mettre un instant son pied!» À ces mots, il dit adieu aux quadrumanes et, s'étant plongé au milieu des airs, il partit d'un essor rapide comme les ailes de Garouda.
À cette vue de l'oiseau que son vol emportait au loin, Angada, le fils de Bâli, au comble de la joie dit aux princes joyeux des singes: «Maintenant qu'il nous a transmis les nouvelles de la Vidéhaine et sauvé les singes de la mort, l'oiseau Sampâti retourne à sa demeure, l'âme satisfaite. Venez donc! marchons vers la montagne située au nord pour la mer du Midi. Quand nous serons arrivés sur le rivage, nous penserons au moyen de traverser le vaste Océan.»
Alors, d'un pas égal à celui du vent, les singes, dans une résolution bien arrêtée, s'avancent, l'âme contente, vers la plage désirée, sur laquelle préside le noir souverain des morts.
À la vue de cette mer sans rivage ultérieur comme le ciel, ceux-ci parmi les singes tombèrent dans l'abattement, ceux-là tressaillirent de joie. Dans le but de ranimer leur courage, le fils de Târâ, voyant le visage consterné de quelques singes, Angada leur tint ce langage, après qu'il eut salué les grands et sollicité d'un mot l'attention des autres:
«Quadrumanes à l'héroïque vigueur, il ne faut pas vous abandonner au découragement; car l'homme découragé ne peut mettre fin à son affaire. L'homme qui, s'armant d'énergie en face d'un obstacle, résiste à son découragement, ne laisse jamais derrière lui son œuvre imparfaite.
«Qui pourrait aller d'ici à Lankâ et revenir en deux bonds vigoureux? Qu'il réfléchisse mûrement et qu'il parle, celui qui possède en lui-même ce don merveilleux de franchir une distance! celui grâces auquel, revenus un jour d'ici, heureux et couronnés du succès, nous reverrons nos fortunes, nos épouses et nos fils!»
À ces paroles d'Angada, qui que ce fût parmi les singes ne répondit un seul mot, et les chefs du peuple restèrent là tous immobiles.
Gaya dit ces mots le premier: «Je puis nager dix yodjanas.»—«Et moi, dit Gavâksha, j'irai plus loin, jusqu'à vingt yodjanas!»—«Quant à moi, dit Gavaya, je peux franchir dans un seul jour trente yodjanas!» Ainsi parla dans cette assemblée des singes ce quadrumane vigoureux et cher à la fortune. Après lui, Çarabha, le singe d'une valeur incomparable, d'une bien grande vigueur et d'un aspect semblable au sommet d'une montagne, répondit ces mots aux paroles d'Angada: «Je puis aller quarante yodjanas dans un même jour!»
«Parcourir cinquante yodjanas, ce m'est chose facile, nobles singes!» dit ensuite Gandhamâdana, le fortuné singe à la couleur d'or. Puis Maînda, pareil au mont Himâlaya, tint ce langage: «Ma force est capable de soutenir une marche de soixante yodjanas!»—«Et moi j'irai sans doute jusqu'à soixante-dix,» répondit au bel Angada Dwivida à la grande splendeur.
Après celui-ci: «Singes, fit le sage Nîla, fils d'Agni, je puis nager quatre-vingts yodjanas!»—«Je pourrais bien fournir quatre-vingt-dix yodjanas complets!» dit avec assurance le fortuné Nala, ce noble singe de qui Viçvakarma fut le père. «Et moi, quatre-vingt-douze!» répond à son tour le vigoureux Târa, d'une force et d'un courage immenses. Profond comme l'Océan et rapide comme le vent, semblable au Mandara par sa taille et d'une splendeur égale à celle du soleil ou du feu, le singe Djâmbavat, saluant tous les chefs des quadrumanes, dit avec un sourire en présence des plus nobles simiens:
«Certes! ni pour le saut, ni même pour la marche, ma force, ma vigueur et mon courage ne sont plus ce qu'ils étaient dans les jours de ma jeunesse, au temps de mes jeunes années!
«Trois et trois fois, Djatâyou et moi nous décrivîmes un pradakshina autour de l'éternel Vishnou dans le sacrifice de Bali et pendant qu'il opérait ses trois pas célèbres. Je calcule où peut aller maintenant ma puissance de marcher: ce doit être sans doute jusqu'à cent yodjanas, moins neuf ou dix. Et cette force ne paraît pas suffisante pour atteindre le but proposé.»
Tandis que Djâmbavat parlait en ces termes pleins de sens et de raison, le fils du Vent, Hanoûmat, semblable à une montagne, ne dit rien alors de sa force et de son courage. Mais, ayant salué ce grand singe, le magnanime Djâmbavat, Angada lui répondit ces belles et magnifiques paroles: «Je pourrais bien marcher cent yodjanas, il n'est aucun doute, singes; mais je ne pourrais supporter la fatigue d'un prompt retour. À cause de mon jeune âge et par son attention à tenir mon existence éloignée de la douleur, mon père, sans considérer mes défauts ou mes qualités, m'a toujours élevé dans les délices, et sa tendresse ne m'a jamais accoutumé à la fatigue.»
Djâmbavat à la grande sagesse lui dit ces mots en souriant: «Il ne convient pas à toi, héros, de parler ainsi dans l'assemblée des singes. Nous savons tous, roi de la jeunesse, quelle est ta vigueur; tu peux revenir, ayant passé et repassé cent fois le grand Océan.
«Tu es notre maître et le fils de notre maître, ô le plus grand des singes: réunis autour de ta grandeur, elle nous inspire dans la discussion des affaires. Il est donc impossible à toi de nous quitter pour t'en aller quelque part, comme il ne convient pas à nous-mêmes de te laisser aller seul, prince héroïque des simiens.»
À ces paroles du noble pasteur des singes, Djâmbavat à l'éminente sagesse, Angada fit cette réponse d'un visage que la joie se partageait avec la tristesse: «Si je ne vais pas moi-même, ou si un autre chef ne va pas vite à Lankâ, nous courons tous un affreux danger! Certes! il nous faudra nous asseoir une seconde fois dans le jeûne de la mort; car, si nous revenons dans nos patries sans avoir effectué l'ordre que nous a donné le prudent monarque des singes, je n'y vois pas un moyen de sauver notre vie! Mais, si je vais à Lankâ, mon retour n'est qu'incertain. «Or, dit-on, un trépas douteux vaut mieux qu'une mort assurée.»
Alors que le roi de la jeunesse, Angada, eut prononcé de telles paroles, tous les singes, portant les mains en coupe à leurs tempes, de s'écrier aussitôt: «Il est impossible que ta grandeur s'en aille d'ici nulle part à la distance d'un seul pas! À ta vue, nous croyons tous posséder Bâli même de nos yeux! Nous souffrirons tous avec toi ce qui peut t'arriver de Sougrîva, le bien ou le mal, le plaisir ou la douleur!»
À ces belles paroles que les chefs des simiens adressaient au prince héréditaire, Djâmbavat aux longs bras passe les quadrumanes en revue dans sa pensée et répond, orateur disert, au fils de Bâli:
«Prince des singes, je connais le héros quadrumane qui peut franchir cent yodjanas et revenir couronné du succès.»
Quand il eut parcouru de ses regards cette armée abattue des singes, qui formait plusieurs centaines de milliers, Djâmbavat s'avança vers Hanoûmat, couché à part, sans mot dire, lui, habile dans toutes les matières des Çâstras et l'un des principaux de l'armée quadrumane: «Pourquoi, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas, Hanoûmat?
«Je suis vieux aujourd'hui, ma vigueur s'est évanouie; la saison où me voici maintenant est celle de la mort; tous les dons au contraire accompagnent l'âge dont jouit ta grandeur. Déploie donc, héros, déploie donc tes moyens! N'es-tu pas en effet le plus excellent des singes? De même que tous les êtres suivent le Dieu qui dispense la pluie; de même la vie du monde tend vers ce magnanime, qui toujours, dans une difficulté survenue, attaque l'obstacle avec énergie; car la chose de l'homme, n'est-ce pas l'exercice du courage?»
Excité par le plus vénérable des singes, le fils du Vent, ce guerrier d'une vitesse renommée, se fit soudain une forme allongée propre à naviguer dans les airs, spectacle qui ravit alors toute l'armée des simiens.
Tandis que l'intelligent quadrumane se gonflait, son visage enflammé brillait, semblable au soleil, roi du ciel, ou tel qu'un feu sans fumée. Il se leva du milieu des singes, et, le poil hérissé, il s'inclina devant les grands et leur tint ce langage: «Qu'il en soit ainsi! Je passerai la mer, en déployant ma vigueur, et je reviendrai, ma mission accomplie: ayez, singes, ayez foi tous en moi!
«Veuillez écouter quel est mon courage, quelle est ma force, quel fut mon auguste père, et prêter l'oreille à toute cette aventure de ma mère. Si je vous entretiens de ma race, c'est pour vous inspirer de la confiance en mon héroïque vigueur: ce n'est pas l'envie d'exciter l'admiration, ni l'orgueil, ni le penchant naturel à parler, qui m'ouvre la bouche.
«Il est un limpide tîrtha de la mer occidentale, piscine renommée, où les saints anachorètes viennent se baigner avec recueillement: il est nommé Prabhâsa. Là, vivait un éléphant des plages célestes, appelé Dhavala: intrépide, méchant, doué d'une force épouvantable, il donnait sans pitié la mort à tous les solitaires. Ce monstre fondit un jour sur le saint anachorète Bharadwâdja, vénéré de tous les rishis et qui s'en allait dévotement se baigner dans les eaux du tîrtha.
«Mon père, tel que la cime d'une montagne, se fit à la hâte une forme d'une affreuse épouvante et s'élança tout à coup sur l'impétueux pachyderme. Le terrible monarque des singes aussitôt de lui déchirer avec acharnement les yeux de ses dents et de ses ongles aux pointes finement acérées. Puis, fondant sur lui d'un bond rapide, mon père lui arracha de la bouche, quoi qu'il fît, ses deux longues défenses, et, lui en assénant deux coups rapides, le tua avec ses propres armes. Le monstrueux éléphant tomba sans vie sur la montagne, comme une autre montagne qui s'écroule.
«Quand il vit tué ce terrible animal, l'anachorète prit mon père avec lui et s'en fut annoncer aux solitaires que le monstre n'était plus: «Cet éléphant, dont la rage dévasta entièrement le saint tîrtha, il est tombé leur dit-il, sous les coups de ce roi des singes aux prouesses infatigables!» À cette nouvelle, la société joyeuse des anachorètes de se rassembler tous les uns avec les autres et de résoudre: «Qu'il faut accorder à l'héroïque singe la grâce qu'il désire.» Tous ces ermites, les plus savants des hommes instruits dans les Védas, laissèrent donc à mon bien magnanime père de choisir lui-même cette faveur. «Je voudrais obtenir, fit-il, déclarant son choix, je voudrais obtenir, s'il plaît à la bienveillance des brahmes, un fils immortel, d'une beauté comme on peut la souhaiter, et d'une force qui fût celle de Mâroute même!»
«Certainement, grand singe! lui répondirent les anachorètes satisfaits, il te naîtra un fils tel que tu le demandes!» Ils dirent; et, joyeux de cette grâce obtenue, mon père, à la force héroïque, vécut à sa fantaisie dans les bois aux senteurs de miel.
«Ensuite de cette aventure, il arriva qu'Andjanâ, ma mère, se promenait un jour au temps de sa jeunesse. Cette beauté charmante, que le Malaya vit croître sous les ombrages de sa montagne céleste, était la fille du magnanime Koundjara, le monarque des singes. Parée de sandal rouge, elle venait de baigner sa tête dans la mer, et, laissant flotter ses cheveux humides, elle se tenait alors sur la cime du Malaya. Mâroute la vit en ce moment toute florissante de jeunesse et de beauté, l'étreignit dans ses bras, et, joignant ses mains en coupe, lui dit:
«Belle aux grands yeux, je suis Mâroute, le souffle de toutes les âmes. Mon union, toute mystique avec toi, femme au charmant visage, ne peut te souiller d'une faute: il naîtra de toi un fils, qui sera d'une force immense et le monarque des singes. Beauté, splendeur, force, courage: tels que ces dons mêmes sont en moi, tels on les verra bientôt réunis dans ton fils.»
«Il dit; et c'est ainsi que ma mère a jadis reçu la chaste faveur du beau Mâroute, ce vent, l'ami du feu, ce souffle rapide, impossible à mesurer, qui habite dans la région des airs et qui prête la respiration à tous les animaux. Je suis le propre fils de ce Mâroute à la course rapide, de ce magnanime à la terrifiante vélocité: je n'ai pas d'égal qui me le dispute à franchir une distance.
«Tous les singes, auxquels Angada commande, je suffirai seul, en traversant moi-même la grande mer, à les délivrer de la crainte qui les tourmente comme à repousser d'eux la colère de Sougrîva.
«Tel que Garouda, les ailes déployées, enlève un long serpent; tel je vais d'un vol rapide m'emparer du ciel, séjour des oiseaux. Vous, nobles singes, attendez-moi tous dans ces lieux; je vais franchir en courant les cent yodjanas.
«Réjouissez-vous donc, singes! je verrai la Vidéhaine: mes pressentiments me le disent et je la vois déjà même avec les yeux de ma pensée.»
À ce plus héroïque des singes, à ce fils du Vent, qui proclamait si haut sa puissance, l'habile Angada répondit en ces belles paroles: «Héros, singe rempli de vigueur, issu de Mâroute et fils de Kéçarin, tu viens d'étouffer dans le sein de tes pareils un chagrin bien cuisant. Les principaux des singes, réunis de concert, ces grands, qui tous aspirent au triomphe de ta mission, adresseront ici des vœux au ciel pour le succès de ton voyage.
«Nous resterons ici tant que va durer ton voyage, notre pied comme enraciné dans le même vestige: en effet, c'est de toi, noble singe, que dépendent les existences de nous tous.» À peine eut-il recueilli ce langage, que lui tenaient Angada et l'assemblée des quadrumanes, le grand singe ayant salué ceux à qui cet hommage était dû, se mit à dilater ses proportions naturelles.
Ce fortuné prince, de qui la main terrassa toujours ses ennemis, Hanoûmat, environné des singes, monta sur le Mahéndra.
Quand le singe pressa de ses deux pieds la noble montagne, elle rendit un mugissement: tel, dans sa colère, un grand éléphant qu'un lion a blessé. Les hauteurs brisées du sommet vomirent des ruisseaux pleins d'écume, les éléphants et les singes tremblèrent, la tige des grands arbres fut ébranlée. Écrasés dans le creux des rochers, où ils repairent, les serpents au venin mortel jettent de leur gueule un feu mêlé de fumée et une flamme épouvantable.
Le noble singe, debout sur le sommet de la montagne, brillait alors, tel que Vishnou sur le point de franchir le monde en trois pas. Là, désireux de voir cette merveille et conduits par une vive curiosité, se rassemblent de tous côtés les Dieux, les Gandharvas, les Siddhas et les saints du plus haut rang, les animaux qui vivent sur la terre, ceux qui habitent au sein des mers, ceux qui nichent sur le tronc des arbres et ceux qui repairent dans le creux des rochers.
Pour obtenir une bonne traversée de la grande mer, le singe aux longs bras de s'incliner avec recueillement, ses mains réunies aux tempes, en l'honneur des Immortels, du soleil et de la lune, de Mahéndra, du Vent, de Çiva, de Swayambhou, de Skanda, le Dieu qui préside à la guerre, d'Yama et de Varouna, de Râma, de Lakshmana, de Sîtâ même et du magnanime Sougrîva, des Bhoûtas, des Rishis, des Mânes et de Kouvéra, le sage monarque des Yakshas. Puis il embrassa les siens, et, les ayant salués d'un pradakshina, il s'élança dans la route pure et sans écueil, habitée par le vent. «Au retour!» s'écrièrent tous les singes. À cet adieu, il étendit ses longs bras et se tint la face tournée vers Lankâ.
Il affermit ses pieds sur le sol rocheux et le grand mont vacilla. Au moment qu'il appuya son pas sur la montagne, une liqueur rouge comme le sandal stilla des arbres embaumés de fleurs et parsemés de jeunes pousses.
L'eau suinte en bulles de mousse blanche par tous les côtés du grand mont, pressé sous le talon du singe vigoureux. Aussitôt qu'il assura le pied sur sa base, on vit chanceler soudain les belles cimes aimées des Siddhas et des Tchâranas, ces promenades chéries des Kinnaras. Toutes les fleurs tombèrent, secouées de la tête fleurie des arbres. À cette jonchée de fleurs aux suaves odeurs et qui, tombées de chaque arbre, couvraient le sol de tous côtés, on eût dit que la montagne était faite de fleurs. Quand il eut appuyé ferme ses pieds et baissé les deux oreilles, le noble singe, Hanoûmat de s'élancer avec toute sa grande vigueur.
Ses deux bras, allongés dans les champs du ciel, resplendissaient pareils à deux cimeterres sans tache ou semblables à deux serpents vêtus d'une peau nouvelle.
En quelque lieu de la mer que passe le grand singe, on voit les ondes entrer comme en furie, soulevées par l'air que déplace son corps. À la vue de ce tigre-simien, qui nage en plein ciel, les reptiles, qui ont leurs habitations dans la mer, pensent que c'est Garouda lui-même. Les poissons de tomber dans la stupeur, en voyant l'ombre de ce roi des singes couvrir dix yodjanas de sa largeur, et trois fois plus avec sa longueur. La grande ombre, en suivant le fils du Vent, se dessinait sur les ondes salées comme une file de nuages dans un ciel blanc, ou comme le fils de Vinatâ quand il courut enlever l'ambroisie.
Les grands nuages, labourés par les bras du singe, éclataient de couleur pourpre, blanche, rouge et noire dans l'espace illuminé de foudres, enflammé d'éclairs et que la chute des tonnerres festonnait avec des guirlandes de feu. On le voit à différentes fois entrer dans la masse des nuages ou sortir, et tantôt se montrer aux yeux, tantôt se dérober comme la lune.
Tandis que le singe nageait ainsi dans l'espace, cette pensée vint à l'esprit d'une vieille Rakshasî, nommée Sinhikâ, qui pouvait se revêtir à son gré de toutes les formes: «Aujourd'hui, après un long temps, je vais apaiser ma faim; car je vois là dans les airs un bien grand animal, qui tombe enfin sous ma puissance!» Quand elle eut roulé dans son esprit cette pensée, elle saisit l'ombre comme un vêtement; et le singe, voyant qu'elle arrêtait son ombre, de songer en lui-même: «Oh! oh! me voilà secoué vivement, tel qu'une montagne dans un tremblement de terre, ou comme un grand navire battu dans l'Océan par un vent contraire!»
Alors jetant les yeux en bas, en haut, de côté, le fils de Mâroute vit ce grand être qui s'élevait hors des ondes salées. «C'est là, on n'en peut douter, se dit-il, cette créature qu'on voit dans la grande mer happer l'ombre, ainsi que je l'ai ouï dire au monarque des singes.» À peine eut-il conjecturé de cette manière avec justesse que c'était Sinhikâ, le quadrumane ingénieux de gonfler soudain son corps, tel que le nuage dans la saison des pluies. Aussitôt qu'elle vit s'augmenter les proportions du grand singe, elle ouvrit démesurément une bouche pareille aux enfers. L'officieux et rusé quadrumane observe alors cette furie, ses membres énormes et sa vaste gueule toute grande ouverte.
Le singe à l'immense vigueur se ramasse peu à peu, et, le corps devenu comme la foudre, il se plonge dans cette gueule béante; puis il déchire avec ses ongles acérés les entrailles de la Rakshasî et s'échappe rapidement, lui, qui possédait la vitesse du vent et celle de la pensée.
Grâces à la sûreté de son coup d'œil, à sa force, à son adresse, à sa fermeté, à son audace, le singe maître de lui-même fit son retour au dehors avec une promptitude merveilleuse. Tuée par cet Indra des singes à la prodigieuse légèreté, à la rapidité du vent ou de la pensée, la Rakshasî tomba dans le grand bassin des eaux.
Et, voyant la furie tombée morte sous les coups d'Hanoûmat, les Bhoûtas, ces Génies, habitants des airs:
«Tu viens d'accomplir, mon ami, dirent-ils au noble singe, une prouesse épouvantable, en immolant cette colossale créature. Ta force a terrassé la furie, dont la crainte avait banni de cette région les Tchâranas, les Dieux et le roi même des Immortels. La sécurité est rendue à ces routes, où les habitants de l'air pourront aller maintenant à leur gré.
«Mets à fin l'œuvre que tu as résolue: va donc, singe, et va sans péril!»
Au milieu de ces applaudissements, le grand et docte singe, qui avait réussi dans sa ruse, se replongea entre les routes de l'air et continua son voyage d'un vol accéléré.
Parvenu tout à fait sur le rivage ultérieur, ayant tourné ses regards sur lui-même, qui, semblable à un grand nuage, offusquait, pour ainsi dire, le ciel entièrement, le singe, toujours maître de son âme, fit cette réflexion: «J'exciterais à coup sûr, je pense, la curiosité des Rakshasas, s'ils me voyaient entrer dans leur ville avec ces membres démesurés.»
Le singe alors diminua extrêmement son corps, et, pour se mettre à couvert de la curiosité, il revint à son état naturel, comme Vishnou, quand il eut opéré ses trois pas.
Il s'avança vers Lankâ, ceinte de tous les côtés, en haut, par des remparts semblables à des masses blanches; en bas, par des fossés remplis d'eaux intarissables et bien profondes; cette ville, qu'environnait un grand retranchement fait d'or; cette ville, dont l'imagination ne peut se créer une idée; elle, jadis la résidence accoutumée de Kouvéra; elle, dont jadis le séjour était la récompense des bonnes œuvres. Pavoisée d'étendards et de drapeaux, ornée de balcons, les uns de cristal, les autres d'or, elle se couronnait avec des centaines de belvédères surétageant le faîte de ses maisons. Fondées sur le sol même du retranchement, on voyait des colonnes d'émeraude et de lapis-lazuli, si brillantes qu'elles semblaient aux yeux des centaines de lunes et de soleils, élever sur leurs chapitaux de magnifiques arcades.
Hanoûmat, le fils du Vent, roula ces nouvelles pensées en lui-même: «Par quel moyen verrai-je la Mithilienne, auguste fille du roi Djanaka, sans être vu de Râvana, ce cruel monarque des Rakshasas?
«Confiées aux mains d'un messager sans prudence, les affaires succombent sous les difficultés des lieux et des temps, comme les ténèbres s'évanouissent au lever du soleil.
«Ici le vent, je pense, ici le vent lui-même ne pourrait aller incognito; car il n'est rien qui puisse échapper à la connaissance de ces indomptables Rakshasas! Si je me tiens ici, revêtu de la forme qui m'est propre, je cours vite à ma perte et l'affaire de mon seigneur échoue. Aussi vais-je me réduire à des proportions minimes dans cette forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter les commissions de Râma.
Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un bois vers le coucher du soleil et de s'y tenir caché dans l'attente du moment où il puisse tromper l'œil des Rakshasas. Ensuite, quand le jour a disparu, le vigoureux fils du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se réduit à la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime d'un mont, qui semblait tenir en elle son épouse, couchée dans son sein.
Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait de magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa, blancs comme les nuages d'automne; palais de corail, de marbre, d'argent, d'or, de perles et de lapis-lazuli, aux védikas de lapis et de perles, aux portes d'or, au sol pavé de corail, aux étages desservis par des escaliers de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner les secrets du ciel par ses hautes maisons élancées dans les airs.
Quand il eut observé la superbe cité du monarque des Rakshasas, cette Lankâ, si grande et si riche: «Il n'est pas d'ennemi, pensa le singe en lui-même, qui puisse enlever d'assaut cette ville, défendue, les armes levées à la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je considère l'héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle de Lakshmana, je renais à l'espérance.» Ensuite, revenu à la confiance, l'intelligent et sage fils du Vent s'élança d'un bond rapide à l'heure où le soir étend ses voiles, et pénétra dans la ville de Lankâ aux grandes rues bien distribuées.
Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les cris et les causeries, sur lesquels dominait le son des instruments de musique; alors, dis-je, tous ces bruits se mêlaient ensemble pour former en quelque sorte la seule voix de Lankâ.
Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que l'éléphant amoureux distille de ses tempes, il vint cette pensée à l'esprit du singe intelligent, qui promenait ses regards de tous les côtés: «Je vais inspecter l'une après l'autre toutes les entrées de ces maisons princières qui ont l'éclat des constellations ou des planètes, et qui montent, pour ainsi dire, jusqu'au ciel.»
La lune, comme si elle eût prêté son ministère au singe, s'était levée, environnée par les bataillons des étoiles; et, brillante avec plusieurs milliers de rayons, elle fouillait dans les mondes par l'expansion de sa lumière. Le héros illustre des singes vit monter avec la splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou comme les fibres du lotus, nageait dans les deux, tel qu'un cygne dans un lac. Ce héros vit ensuite la splendide et radieuse planète, arrivée entre les deux moitiés de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion de sa lumière et se promener dans le troupeau des étoiles, comme un taureau enflammé d'amour au milieu du parc aux génisses. Il vit l'astre aux rayons froids éteindre en s'élevant les chaleurs dont le monde avait souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la grande mer, éclairer enfin toutes les créatures.
Il était semblable aux soirs du Paradis, cet heureux soir, qui répandait tant de charmes dans la nuit par le magnifique lever de la lune éclatante; cette nuit où circulent et les Rakshasas et les animaux carnassiers, mais dans laquelle Râma envoyait alors ses pensées vers sa gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents, de trônes, de chars, de chevaux, et remplies même des dépouilles conquises par la main des héros. Ils se rabaissent les uns les autres dans leurs discours, ils jettent à droite et à gauche leurs bras énormes, ils sèment de part et d'autre les propos obscènes et se provoquent mutuellement comme des gens ivres.
Le singe vit encore là maintes sortes d'Yâtoudas d'une intelligence supérieure, d'une brillante nature, pleins de loi, riches en trésors de pénitence et l'âme recueillie dans la lecture des Védas. La vue des Rakshasas difformes lui inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir ceux qui étaient doués d'une jolie forme, ceux qui étaient dignes, ceux qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n'étaient pas en désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi leurs femmes de penchants bien purs, d'une haute majesté, épouses assorties aux maris, brillantes à l'égal des étoiles et dont le cœur était lié au cœur de leurs époux.
Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté et que les oiseaux de leurs parures couvraient comme de fleurs[4]: elles tenaient embrassés leurs époux, telles que des lianes attachées récemment à des troncs de xanthocyme.
On sait que les jeunes filles de l'Inde se font des pendeloques et des atours avec ces brillants oiseaux-mouches, qui semblent des fleurs à la vivacité de leurs couleurs.
Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à tour ses yeux dans chaque maison, il y remarqua des femmes jolies, gracieuses, enivrantes de gaieté, suavement parées de fleurs. Mais il ne vit point Sîtâ, issue d'une origine miraculeuse, née dans la famille des rois et de qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse bien née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et qui n'avait pas encore vu couler de nombreuses années depuis le jour de sa naissance: cette femme distinguée, vertueuse plus que les plus vertueuses; elle, qui marchait dans la voie éternelle; elle, de qui l'image habitait dans le cœur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait Râma de tous ses vœux.
Voyant qu'il n'avait aperçu nulle part l'épouse de Râma, le plus grand des victorieux et le souverain des enfants de Manou, il demeura longtemps frappé de tristesse, mais enfin son âme revint à la sérénité.
Le grand singe, aimé de la fortune, s'approcha de la demeure habitée par le monarque des Rakshasas.
Un haut rempart couleur de soleil environnait son château, décoré, non moins que défendu, par des fossés, auxquels des masses de nélumbos formaient comme des pendeloques. Le singe en fit le tour, examinant ce palais aux arcades faites d'or, toutes semées de perles et de pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives d'or. Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles, à la grande âme, à la haute taille, habitués à monter des coursiers ou des chars d'or, d'argent ou d'ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de tigres, soit de lions.
Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout émerveillé des chevaux marqués de signes heureux, avec la tête du perroquet, avec les ailes du héron, avec les yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient le regard louche et les jambes longues: ils étaient d'une grande légèreté ou d'une vitesse égale à celle de la pensée. Il y en avait de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de bais, de verts, de cramoisis et d'un rouge pâle, ou d'un pelage tacheté comme la peau de l'antilope aux pieds blancs. Les pays d'Aratta, de Vâlhi et de Kamboge les ont vus naître.
Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes des étendards, troublé par le cri des paons et semblable au mont appelé Mandara; cette demeure peuplée en tous lieux de quadrupèdes et de volatiles variés, admirables à voir, des plus nobles espèces et par nombreux milliers. Ce palais, éclairé d'une lumière incessante par l'éclat des pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana, comme le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant les règles de l'étiquette, par de nobles dames et par les femmes du plus haut rang; ce palais, tout stillant de rhum et de liqueurs spiritueuses; ce palais regorgeant de vases en pierreries.
Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme, on y voyait courir çà et là des animaux charmants, le corps et le sein radieux.
Ensuite il entendit un son de tambour, de conques, d'instruments à cordes, mêlé au son des instruments de musique à vent.
Il s'avança vers ce lieu, d'où partaient les accords, et vit le char nommé Poushpaka, resplendissant comme l'or. Il avait un demi-yodjana de long; sa largeur s'étendait égale à sa longueur[5]: il était soutenu sur des colonnes d'or avec des portes d'or et de pierres fines. Brillant, couvert de perles en multitude et planté d'arbres, où l'on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y trouvait du plaisir en toutes les saisons, et sa douce atmosphère se balançait entre l'excès du chaud et du froid.
L'yodjana fait cinq milles anglais, de 1609 mètres chacun: le char avait donc 4 kilomètres 22 mètres ½ de long sur autant de large.
À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées de corail, le noble singe monta dans cette voiture céleste et douée même d'un mouvement spontané. Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d'elle un palais magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli par beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour de fenêtres en or, avec des portes, les unes d'or, les autres de lapis-lazuli: la présence du monarque ou de l'Indra même des Rakshasas en assurait la défense.
Là, soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste, exhalée des breuvages, des onguents de toilette et des bouquets de fleurs. La suave odeur montait, et, parente, elle disait çà et là au singe magnanime, son parent, comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu d'une forme: «Approche! approche-toi!»
Hanoûmat s'avance donc: il admire cette grande et resplendissante habitation, aussi chère au cœur de Râvana qu'une noble femme adorée; ce palais rayonnant de ses treillis d'or, au sol pavé de cristal, aux murs couverts de lambris d'ivoire, aux étages duquel on montait par des escaliers de pierreries.
«N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici le monde des Dieux? ou le séjour de la perfection suprême?» pensait Hanoûmat, observant mainte et mainte fois ce palais. Il vit là des lampes d'or, qui semblaient méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu par des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d'une éclatante splendeur, assises par milliers sur des tapis dans une grande variété de costumes avec des bouquets et des robes de toutes les couleurs. Tombé sous l'empire du sommeil et de l'ivresse, quand la nuit fut arrivée au milieu de sa carrière, ce troupeau de femmes, renonçant au plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes. En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence des robes et des parures, la salle parut comme une forêt de lotus, où se taisent les abeilles et les cygnes.
Alors cette pensée vint à l'esprit du singe: «Voilà sans doute les étoiles qu'on voit tomber de temps en temps, rejetées du ciel, et qui sont venues toutes se rassembler ici!» En effet, ces femmes rayonnaient là manifestement de la même couleur, du même éclat, de la même sérénité que les grandes étoiles à la splendeur éclatante.
Là, sur des panavas, des tambours, des cymbales, des siéges, des lits magnifiques et de riches tapis, des femmes dorment fatiguées, celles-ci des jeux, celles-là du chant, les autres de la danse.
Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus, sommeillent d'autres femmes, parées de bracelets d'or ou de coquillages. Celle-ci dort sur l'estomac d'une autre, celle-là sur un sein de la première: elles ont comme oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le dos les unes des autres.
Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de leurs bras enlacés, une guirlande tressée de femmes; guirlande aussi brillante qu'au mois de Mâdhava, un bouquet de lianes en fleurs tressées dans un feston, autour duquel voltigent des abeilles enivrées.
Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas, des Asouras, des Daîtyas, des Gandharvas et des Rakshasas: telle se composait la cour de Râvana. Ainsi que resplendit le ciel par le troupeau des étoiles, ainsi brillait ce chariot divin par les visages, semblables à l'astre des nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à l'oreille de ces femmes.
Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit un siége éminent de cristal, orné de pierreries et semblable au trône des Immortels.
Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des étoiles, un parasol blanc, orné de tous les côtés par les plus belles guirlandes suspendues à des rubans. Là, semblable à un nuage et revêtu d'une longue robe en argent, avec des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges, ses vastes bras, tous ses membres oints d'un sandal rouge à l'exquise odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit le ciel au crépuscule du soir ou du matin; là, couvert de superbes joyaux, plein d'orgueil, capable de revêtir à son gré toutes les formes et pareil au Mandara endormi avec ses riches forêts d'arbres et d'arbustes; là, dis-je, éventé par de nobles dames, le chasse-mouche et l'éventail en main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums divers et dans les vapeurs du plus suave encens, mais se reposant alors des liqueurs bues et des jeux prolongés dans la nuit, apparut aux yeux du grand singe ce héros, l'amour des filles nées des Naîrritas et la joie des jeunes Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi sur un lit éblouissant de lumière.
Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès du monarque, une femme charmante, douée admirablement de beauté. Reine du gynœcée, cette blonde favorite, semblable à la nuance de l'or, était là étendue sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom.
Hanoûmat la vit, telle que l'éclair flamboyant au sein du sombre nuage, illuminer ce riche palais avec sa beauté et ses parures d'or bruni, enchâssant des pierreries et des perles. Quand le Mâroutide aux longs bras l'eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si parfaites lui firent naître cette pensée: «Ce ne peut être que Sîtâ!» Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et s'applaudit, émerveillé. Ensuite, le fils du Vent écarte cette conjecture et son esprit sage, embrassant une autre opinion, s'arrête à cette idée sur la princesse du Vidéha:
«Cette dame,pensa-t-il, ne doit, séparée qu'elle est de Râma, ni dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à quelque breuvage. Elle ne doit pas se tenir à côté d'un autre homme, fût-ce Indra, le roi des Immortels! En effet, parmi les Dieux mêmes, il n'existe personne qui soit égal à Râma.»
Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur elle un nouveau regard, observa tels et tels gestes, d'où il conclut que ce n'était point Sîtâ.
Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de Râvana, sans rien omettre, et ne vit point la Djanakide. Ensuite la crainte d'avoir manqué au devoir lui inspira cette pensée: