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LE TOUR DU MONDE

PARIS
IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
20, rue du Dragon, 20

NOUVELLE SÉRIE—11e ANNÉE 2e SEMESTRE

LE TOUR DU MONDE
JOURNAL
DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS

Le Tour du Monde
a été fondé par Édouard Charton
en 1860

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
1905

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TABLE DES MATIÈRES

L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par Mme F. MICHEL

I. De Paris à Srinagar. — Un guide pratique. — De Bombay à Lahore. — Premiers préparatifs. — En tonga de Rawal-Pindi à Srinagar. — Les Kachmiris et les maîtres du Kachmir. — Retour à la vie nomade. 1

II. La «Vallée heureuse» en dounga. — Bateliers et batelières. — De Baramoula à Srinagar. — La capitale du Kachmir. — Un peu d'économie politique. — En amont de Srinagar. 13

III. Sous la tente. — Les petites vallées du Sud-Est. — Histoires de voleurs et contes de fées. — Les ruines de Martand. — De Brahmanes en Moullas. 25

IV. Le pèlerinage d'Amarnath. — La vallée du Lidar. — Les pèlerins de l'Inde. — Vers les cimes. — La grotte sacrée. — En dholi. — Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37

V. Le pèlerinage de l'Haramouk. — Alpinisme funèbre et hydrothérapie religieuse. — Les temples de Vangâth. — Frissons d'automne. — Les adieux à Srinagar. 49

SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE
Par le docteur LAMY
Médecin-major des troupes coloniales.

I. Voyage dans la brousse. — En file indienne. — Motéso. — La route dans un ruisseau. — Denguéra. — Kodioso. — Villes et villages abandonnés. — Où est donc Bettié? — Arrivée à Dioubasso. [61]

II. Dans le territoire de Mopé. — Coutumes du pays. — La mort d'un prince héritier. — L'épreuve du poison. — De Mopé à Bettié. — Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. — Retour à Petit-Alépé. [73]

III. Rapports et résultats de la mission. — Valeur économique de la côte d'Ivoire. — Richesse de la flore. — Supériorité de la faune. [85]

IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. — Deuils nombreux. — Retour en France. [90]

L'ÎLE D'ELBE
Par M. PAUL GRUYER

I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. — Deux mots d'histoire. — Débarquement à Porto-Ferraio. — Une ville d'opéra. — La «teste di Napoleone» et le Palais impérial. — La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. — Offre à Napoléon III, après Sedan. — La bibliothèque de l'Empereur. — Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. — Un enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules blanches. Dans la paix des limbes. — Les différentes routes de l'île. 97

II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. — Soir tempétueux et morne tristesse. — L'ascension du Monte Giove. — Un village dans les nuées. — L'Ermitage de la Madone et la «Sedia di Napoleone». — Le vieux gardien de l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. — La côte orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. — La gorge de Monserrat. — Rio 1 Marina et le monde du fer. 109

III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. — Installation aux Mulini. — L'Empereur à la gorge de Monserrat. — San Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et le miroir de la Vérité. — L'Empereur transporte ses pénates sur le Monte Giove. — Elbe perdue pour la France. — L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. — Où il faut chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de la signorina Squarci. — L'église de l'archiconfrérie du Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les broderies de soie des Mulini. — Le vieil aveugle de Porto-Ferraio. 121

D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE
Par M. VICTOR CHAPOT
membre de l'École française d'Athènes.

I. — Alexandrette et la montée de Beïlan. — Antioche et l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. — La route d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. — Premier aperçu d'Alep. 133

II. — Ma caravane. — Village d'Yazides. — Nisib. — Première rencontre avec l'Euphrate. — Biredjik. — Souvenirs des Hétéens. — Excursion à Resapha. — Comment atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? — Enfin à Orfa! 145

III. — Séjour à Orfa. — Samosate. — Vallée accidentée de l'Euphrate. — Roum-Kaleh et Aïntab. — Court repos à Alep. — Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. — Huit jours trappiste! — Conclusion pessimiste. 157

LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Par M. RAYMOND BEL

À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou Australie? Le condominium anglo-français de 1887. — L'œuvre de M. Higginson. — Situation actuelle des îles. — L'influence anglo-australienne. — Les ressources des Nouvelles-Hébrides. — Leur avenir. 169

LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
Par M. ALBERT THOMAS

I. — Moscou. — Une déception. — Le Kreml, acropole sacrée. — Les églises, les palais: deux époques. 182

II. — Moscou, la ville et les faubourgs. — La bourgeoisie moscovite. — Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le Kreml et la ville. 193

III. — La foire de Nijni: marchandises et marchands. — L'œuvre du commerce. — Sur la Volga. — À bord du Sviatoslav. — Une visite à Kazan. — La «sainte mère Volga». 205

IV. — De Samara à Tomsk. — La vie du train. — Les passagers et l'équipage: les soirées. — Dans le steppe: l'effort des hommes. — Les émigrants. 217

V. — Tomsk. — La mêlée des races. — Anciens et nouveaux fonctionnaires. — L'Université de Tomsk. — Le rôle de l'État dans l'œuvre de colonisation. 229

VI. — Heures de retour. — Dans l'Oural. — La Grande-Russie. — Conclusion. 241

LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par M. GERSPACH

La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. — Un peu d'histoire et de géographie. — La cathédrale de Saint-Laurent. — L'église Sainte-Marie-des-Anges. — Lugano, la ville des fresques. — L'œuvre du Luini. — Procédés employés pour le transfert des fresques. 253

SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par M. ÉMILE DESCHAMPS

I. — Woo-Sung. — Au débarcadère. — La Concession française. — La Cité chinoise. — Retour à notre concession. — La police municipale et la prison. — La cangue et le bambou. — Les exécutions. — Le corps de volontaires. — Émeutes. — Les conseils municipaux. 265

II. — L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. — Pharmacie chinoise. — Le camp de Kou-ka-za. — La fumerie d'opium. — Le charnier des enfants trouvés. — Le fournisseur des ombres. — La concession internationale. — Jardin chinois. — Le Bund. — La pagode de Long-hoa. — Fou-tchéou-road. — Statistique. 277

L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS
Par M. BARGY

Le problème de la civilisation des nègres. — L'Institut Hampton, en Virginie. — La vie de Booker T. Washington. — L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. — Conciliateurs et agitateurs. — Le vote des nègres et la casuistique de la Constitution. 289

À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE
Par le Major PERCY MOLESWORTH SYKES
Consul général de S. M. Britannique au Khorassan.

I. — Arrivée à Astrabad. — Ancienne importance de la ville. — Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les Collines Noires. — Le Khorassan. — Mechhed: sa mosquée; son commerce. — Le désert de Lout. — Sur la route de Kirman. 301

II. — La province de Kirman. — Géographie: la flore, la faune; l'administration, l'armée. — Histoire: invasions et dévastations. — La ville de Kirman, capitale de la province. — Une saison sur le plateau de Sardou. 313

III. — En Baloutchistan. — Le Makran: la côte du golfe Arabique. — Histoire et géographie du Makran. — Le Sarhad. 325

IV. — Délimitation à la frontière perso-baloutche. — De Kirman à la ville-frontière de Kouak. — La Commission de délimitation. — Question de préséance. — L'œuvre de la Commission. — De Kouak à Kélat. 337

V. — Le Seistan: son histoire. — Le delta du Helmand. — Comparaison du Seistan et de l'Égypte. — Excursions dans le Helmand. — Retour par Yezd à Kirman. 349

AUX RUINES D'ANGKOR
Par M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES

De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. — À la rame sur le Grand-Lac. — Les charrettes cambodgiennes. — Siem-Réap. — Le temple d'Angkor. — Angkor-Tom — Décadence de la civilisation khmer. — Rencontre du second roi du Cambodge. — Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. — Le palais de Norodom à Pnôm-penh. — Pourquoi la France ne devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361

EN ROUMANIE
Par M. Th. HEBBELYNCK

I. — De Budapest à Petrozeny. — Un mot d'histoire. — La vallée du Jiul. — Les Boyards et les Tziganes. — Le marché de Targu Jiul. — Le monastère de Tismana. 373

II. — Le monastère d'Horezu. — Excursion à Bistritza. — Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. — De Curtea de Arges à Campolung. — Défilé de Dimboviciora. 385

III. — Bucarest, aspect de la ville. — Les mines de sel de Slanic. — Les sources de pétrole de Doftana. — Sinaïa, promenade dans la forêt. — Busteni et le domaine de la Couronne. 397

CROQUIS HOLLANDAIS
Par M. Lud. GEORGES HAMÖN
Photographies de l'auteur.

I. — Une ville hollandaise. — Middelburg. — Les nuages. — Les boerin. — La maison. — L'éclusier. — Le marché. — Le village hollandais. — Zoutelande. — Les bons aubergistes. — Une soirée locale. — Les sabots des petits enfants. — La kermesse. — La piété du Hollandais. 410

II. — Rencontre sur la route. — Le beau cavalier. — Un déjeuner décevant. — Le père Kick. 421

III. — La terre hollandaise. — L'eau. — Les moulins. — La culture. — Les polders. — Les digues. — Origine de la Hollande. — Une nuit à Veere. — Wemeldingen. — Les cinq jeunes filles. — Flirt muet. — Le pochard. — La vie sur l'eau. 423

IV. — Le pêcheur hollandais. — Volendam. — La lessive. — Les marmots. — Les canards. — La pêche au hareng. — Le fils du pêcheur. — Une île singulière: Marken. — Au milieu des eaux. — Les maisons. — Les mœurs. — Les jeunes filles. — Perspective. — La tourbe et les tourbières. — Produit national. — Les tourbières hautes et basses. — Houille locale. 433

ABYDOS
dans les temps anciens et dans les temps modernes
Par M. E. AMELINEAU

Légende d'Osiris. — Histoire d'Abydos à travers les dynasties, à l'époque chrétienne. — Ses monuments et leur spoliation. — Ses habitants actuels et leurs mœurs. 445

VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
Par M. JULES BROCHEREL

I. — De Tachkent à Prjevalsk. — La ville de Tachkent. — En tarentass. — Tchimkent. — Aoulié-Ata. — Tokmak. — Les gorges de Bouam. — Le lac Issik-Koul. — Prjevalsk. — Un chef kirghize. 457

II. — La vallée de Tomghent. — Un aoul kirghize. — La traversée du col de Tomghent. — Chevaux alpinistes. — Une vallée déserte. — Le Kizil-tao. — Le Saridjass. — Troupeaux de chevaux. — La vallée de Kachkateur. — En vue du Khan-Tengri. 469

III. — Sur le col de Tuz. — Rencontre d'antilopes. — La vallée d'Inghiltchik. — Le «tchiou mouz». — Un chef kirghize. — Les gorges d'Attiaïlo. — L'aoul d'Oustchiar. — Arrêtés par les rochers. 481

IV. — Vers l'aiguille d'Oustchiar. — L'aoul de Kaënde. — En vue du Khan-Tengri. — Le glacier de Kaënde. — Bloqués par la neige. — Nous songeons au retour. — Dans la vallée de l'Irtach. — Chez le kaltchè. — Cuisine de Kirghize. — Fin des travaux topographiques. — Un enterrement kirghize. 493

V. — L'heure du retour. — La vallée d'Irtach. — Nous retrouvons la douane. — Arrivée à Prjevalsk. — La dispersion. 505

VI. — Les Khirghizes. — L'origine de la race. — Kazaks et Khirghizes. — Le classement des Bourouts. — Le costume khirghize. — La yourte. — Mœurs et coutumes khirghizes. — Mariages khirghizes. — Conclusion. 507

L'ARCHIPEL DES FEROÉ
Par Mlle ANNA SEE

Première escale: Trangisvaag. — Thorshavn, capitale de l'Archipel; le port, la ville. — Un peu d'histoire. — La vie végétative des Feroïens. — La pêche aux dauphins. — La pêche aux baleines. — Excursions diverses à travers l'Archipel. 517

PONDICHÉRY
chef-lieu de l'Inde française
Par M. G. VERSCHUUR

Accès difficile de Pondichéry par mer. — Ville blanche et ville indienne. — Le palais du Gouvernement. — Les hôtels de nos colonies. — Enclaves anglaises. — La population; les enfants. — Architecture et religion. — Commerce. — L'avenir de Pondichéry. — Le marché. — Les écoles. — La fièvre de la politique. 529

UNE PEUPLADE MALGACHE
LES TANALA DE L'IKONGO
Par M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ

I. — Géographie et histoire de l'Ikongo. — Les Tanala. — Organisation sociale. Tribu, clan, famille. — Les lois. 541

II. — Religion et superstitions. — Culte des morts. — Devins et sorciers. — Le Sikidy. — La science. — Astrologie. — L'écriture. — L'art. — Le vêtement et la parure. — L'habitation. — La danse. — La musique. — La poésie. 553

LA RÉGION DU BOU HEDMA
(sud tunisien)
Par M. Ch. MAUMENÉ

Le chemin de fer Sfax-Gafsa. — Maharess. — Lella Mazouna. — La forêt de gommiers. — La source des Trois Palmiers. — Le Bou Hedma. — Un groupe mégalithique. — Renseignements indigènes. — L'oued Hadedj et ses sources chaudes. — La plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. — Bir Saad. — Manoubia. — Khrangat Touninn. — Sakket. — Sened. — Ogla Zagoufta. — La plaine et le village de Mech. — Sidi Abd el-Aziz. 565

DE TOLÈDE À GRENADE
Par Mme JANE DIEULAFOY

I. — L'aspect de la Castille. — Les troupeaux en transhumance. — La Mesta. — Le Tage et ses poètes. — La Cuesta del Carmel. — Le Cristo de la Luz. — La machine hydraulique de Jualino Turriano. — Le Zocodover. — Vieux palais et anciennes synagogues. — Les Juifs de Tolède. — Un souvenir de l'inondation du Tage. 577

II. — Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. — Les pupilles de l'évêque Siliceo. — Santo Tomé et l'œuvre du Greco. — La mosquée de Tolède et la reine Constance. — Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. — Ses transformations et adjonctions. — Souvenirs de las Navas. — Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique est son exécutrice testamentaire. — Ximénès. — Le rite mozarabe. — Alvaro de Luda. — Le porte-bannière d'Isabelle à la bataille de Toro. 589

III. — Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les chroniques. — San Juan de los Reyes. — L'hôpital de Santa Cruz. — Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. — Les portraits fameux de l'Université. — L'ange et la peste. — Sainte-Léocadie. — El Cristo de la Vega. — Le soleil couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601

IV. — Les «cigarrales». — Le pont San Martino et son architecte. — Dévouement conjugal. — L'inscription de l'Hôtel de Ville. — Cordoue, l'Athènes de l'Occident. — Sa mosquée. — Ses fils les plus illustres. — Gonzalve de Cordoue. — Les comptes du Gran Capitan. — Juan de Mena. — Doña Maria de Parèdes. — L'industrie des cuirs repoussés et dorés. 613

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.—6e LIV. No 6.—11 Février 1905.

LA BARRE DE GRAND-BASSAM NÉCESSITE UN GRAND DÉPLOIEMENT DE FORCE POUR LA MISE À L'EAU D'UNE PIROGUE. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

SOUVENIRS DE LA CÔTE D'IVOIRE
Par le Docteur LAMY
Médecin-major des troupes coloniales.

I. — Voyage dans la brousse. — En file indienne. — Motéso. — La route dans un ruisseau. — Denguéra. — Kodioso. — Villes et villages abandonnés. — Où est donc Bettié? — Arrivée à Dioubasso.

LE FÉMINISME À ADOKOÏ: UN MÉDECIN CONCURRENT DE L'AUTEUR.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le 25 novembre 1898, à Marseille, je m'embarquais à bord du Stamboul, impatient de faire la connaissance des officiers avec lesquels je devais voyager: le capitaine du génie Houdaille, chef de mission, que nous devions appeler «le commandant» pour le distinguer des deux autres officiers du même grade, Crosson-Duplessis et Thomasset; le lieutenant du génie Macaire et l'adjoint du génie Borne. À ces officiers, le commandant avait joint 7 sergents, 8 caporaux et soldats, tous du génie. Au total, 21 Européens.

Longeant les côtes d'Espagne, afin d'éviter les lames encore trop violentes, nous passions Gibraltar, faisions escale à Las Palmas, puis à Dakar, où s'embarquaient le capitaine Thomasset et vingt-cinq tirailleurs sénégalais qu'il avait recrutés pour servir d'escorte à la mission. À Konakry, nous choisissions les porteurs qui nous étaient nécessaires. Ils étaient quatre-vingt-quatre, divisés en quatre équipes: Sénégalais, Sous-Sous, Mendès, Timénés.

Le 16 décembre, nous débarquions à Grand-Bassam, sans avoir trop à souffrir de cette fameuse «barre» dont on nous parlait depuis notre départ. Il est vrai que si elle fut clémente pour nos personnes, elle le fut moins pour nos nombreuses caisses d'instruments, de vivres, etc..., dont quelques-unes reçurent un bain d'eau salée.

Heureusement nous arrivions en décembre! car c'est surtout pendant les mois d'avril à septembre que la barre occasionne de nombreux et graves accidents aux voyageurs qui, sur les grosses pirogues de barre conduites par des Minas ou des Kroumen, doivent affronter les énormes vagues venant se briser sur le rivage avec un bruit de tonnerre.

À terre, installés dans une ancienne factorerie, nous terminons nos préparatifs, tout en recueillant sur l'intérieur du pays les renseignements qui pourront nous être de quelque utilité. Mais, à notre grand étonnement, nous constatons que, en dehors de la lagune et du fleuve Comoé, la forêt est complètement inconnue. Il faut donc faire quelques reconnaissances préliminaires; le capitaine Crosson-Duplessis et le lieutenant Macaire se rendent à Petit-Bassam; le capitaine Thomasset à Dabou, sur la lagune.

Le dimanche, 25 décembre, la fête de Noël vient nous rappeler, par de nombreux et bruyants tam-tams, que nous sommes en pays nègre jouissant d'un certain degré de civilisation. En effet, pendant ces danses, les noirs se vident des flacons d'essences et d'alcools parfumés sur la tête et les épaules: cela s'appelle fêter le «christmas» chez les indigènes, dont quelques-uns connaissent certains mots anglais et subissent l'influence de Cape Coast, grâce à leur mélange avec les Apolloniens. À la fin du mois, les préparatifs sont terminés; nous avons fait l'acquisition de trois interprètes, de quelques boys, et, le 30 décembre, nous quittons Grand-Bassam pour remonter le fleuve Comoé à bord de la canonnière le Diamant, jusqu'au point terminus de la navigation, Petit-Alépé, à 50 kilomètres de la côte. C'est là que se montrent les premiers rochers dans le lit du fleuve; aussi les vapeurs faisant le commerce s'arrêtent-ils à Petit-Alépé pour y transborder leurs marchandises dans les pirogues du pays; celles-ci remontent la rivière jusqu'aux rapides infranchissables de Malamalasso, à 60 kilomètres plus loin.

En débarquant à Petit-Alépé, nous débutons dans notre voyage à travers la forêt: c'était la vraie vie de brousse qui allait commencer pour nous. Aussi, laissant de côté les maisons des négociants et les cases du village, commencions-nous par établir le campement, opération très simple quand l'emplacement a été choisi et qui se répéta bien souvent par la suite.

À Petit-Alépé, il nous fut facile de nous initier et peu à peu de nous accoutumer à notre nouvelle façon de vivre en pleine forêt; nous avions encore sous la main les ressources alimentaires et autres des factoreries de Grand-Bassam.

«TRAVAIL ET MATERNITÉ» OU «COMMENT VIVENT LES FEMMES DE PETIT-ALÉPÉ».—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Une nuit, à deux heures du matin, j'entendis mes deux voisins qui se levaient précipitamment. Ils venaient tous deux de se réveiller, entourés de fourmis, de grosses fourmis noires, aux morsures très douloureuses; leurs lits, leurs tentes, en étaient couverts; j'eus le temps de m'habiller et de sortir de chez moi assez rapidement pour éviter cette invasion. Ces armées de fourmis sont si nombreuses qu'il n'y a qu'à partir, les laisser passer, et on revient tranquillement quelques heures après. Le feu, la fumée, n'y peuvent rien.

D'ailleurs le jour se levait, et à nos souhaits de ne plus avoir de sitôt une nouvelle alerte, nous mêlions nos vœux de bonne année: c'était le 1er janvier!

Le lendemain avait lieu le départ pour la brousse; nous l'attendions avec impatience depuis notre arrivée dans la colonie. La corne annonce le réveil: il est six heures. Les tentes sont pliées, les cantines fermées, et chaque porteur se place auprès de sa charge, sur laquelle il assujettit de son mieux son léger bagage personnel. «En avant!» et la colonne se met en marche sur l'unique sentier qui sort de Petit-Alépé et se dirige vers Motéso et Grand-Alépé.

À MOTÉSO: SOINS MATERNELS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Quelques tirailleurs forment la tête du cortège: le pays est inconnu, et nous ne savons encore quelle réception nous devons attendre des Attiés. Ceux-ci sont, en effet, proches parents des Ebriés, avec lesquels le Gouvernement de la Côte d'Ivoire est en hostilités depuis plusieurs mois; de plus, les peuplades de la forêt nous ont été dépeintes comme très guerrières et armées de fusils de traite en grand nombre. Le gros des porteurs est au centre; à l'arrière-garde les Européens et les derniers tirailleurs.

Dans le sentier étroit, montant, la colonne s'allonge; il faut marcher en file indienne, l'un derrière l'autre, en évitant du pied les racines, de la tête, les lianes qui barrent le chemin. Un tronc d'arbre énorme, abattu par le dernier orage, intercepte le sentier; il faut passer. Les porteurs de petite taille se glissent sous le tronc, d'autres contournent l'obstacle pendant que quelques paresseux déposent leurs charges et profitent de cet arrêt pour prendre un repos de courte durée.

Nous arrivons à Motéso, après quatre heures de marche, et constatons avec désappointement que le village est de peu d'importance et complètement évacué par les habitants. Le chef ne peut fournir de vivres, dit-il; il ne possède rien. C'est la misère dans tout son pays, tandis que ses voisins de Grand-Alépé et de Memni sont dans l'abondance.

Le campement est cependant établi à 300 mètres environ du village, et pendant que les officiers commencent le lever du pays, je me rends à Grand-Alépé, en compagnie de mon boy Allou.

Ce brave garçon, né aux environs de Grand-Bassam, s'était proposé pour mon service à mon arrivée dans la colonie. N'ayant aucune indication pour éclairer mon choix, j'accepte Allou en lui faisant crédit sur la mine: la figure me paraît franche, bien ouverte, et, de temps en temps, un éclair d'intelligence illumine son visage toujours souriant. Je lui parle: il comprend que je m'adresse à lui; mais c'est tout, et avec empressement il m'apporte le premier objet qu'il a sous la main.

Je ne puis demander plus et le nomme mon boy-cuisinier.

En sa compagnie, je me dirige donc vers Grand-Alépé; sur l'épaule, j'ai mon fusil de chasse qui me quitte rarement, tandis qu'Allou porte l'inséparable appareil photographique. Après une heure de marche, la forêt devient moins épaisse et, à travers une éclaircie, j'aperçois devant moi le village.

Sur l'unique rue s'alignent, de chaque côté, les cases en terre, recouvertes de feuilles de palmiers. Les toits se succèdent aussi loin que peut aller la vue, et les dernières maisons se perdent dans la forêt qui, à l'autre extrémité de la rue, recommence, à demi voilée par le brouillard et la fumée du village.

L'entrée de la rue est barrée par une sorte de palissade ne laissant passage qu'à une personne; les pieux se sont transformés en arbres et sont couverts de feuilles. Une branche de palmier ferme le haut de la porte et, à terre, de chaque côté, sont entassées les poteries du pays, auxquelles adhèrent encore des plumes, du sang, des jaunes d'œufs. La palissade n'est pas défensive. «C'est fétiche!» me dit mon boy. Seules, les personnes au cœur loyal et que n'animent pas de mauvaises intentions, peuvent y passer.

Nous entrons, mais déjà notre arrivée est signalée. Dans tout le village, ce sont des cris: toutes les portes s'ouvrent et, dans la rue, chacun se sauve, s'arrêtant de temps en temps pour m'examiner de loin. Les animaux domestiques, chèvres, poulets, effrayés, sautent de tous côtés et augmentent le vacarme. Allou explique de son mieux mes intentions pacifiques et, à la défiance, succèdent immédiatement un sans-gêne et une curiosité sans bornes. Je suis entouré, touché de tous côtés. On m'offre des œufs, des poulets, du vin de palme, et l'on me demande mon fusil, un cadeau....

Je n'ai pour salut que la fuite et je repars bien vite pour Motéso.

Notre séjour à Motéso me permit de faire connaissance avec quelques habitants et, en étudiant leurs mœurs et leurs coutumes, d'être témoin de quelques scènes de famille.

À la Côte d'Ivoire, il est d'usage, au moins sur le littoral et à peu de distance de la côte, de combattre l'atonie de l'intestin par des lavages quotidiens. Sur une petite pierre, aplatie par l'usage, sont mélangées diverses poudres de graines de différentes couleurs, parmi lesquelles le poivre et le piment rouge. Le tout, bien écrasé, est délayé dans de l'eau et introduit dans l'appareil destiné à cet usage. Cet appareil n'est autre qu'une courge en forme de carafe, percée aux deux extrémités, et qui se rencontre communément dans le pays. Il n'est pas rare, en plein Grand-Bassam, de voir, vers six heures, au petit lever, les indigènes, hommes ou femmes, sortir de leurs cases, tenant à la main l'appareil tout préparé. On se promène, on se dit les nouvelles, puis chacun se retire à quelques pas et, derrière un coin de case, s'administre le contenu de la courge. L'opération achevée, la conversation est reprise; on se rend au marché en oubliant que l'on tient toujours à la main l'instrument qui vient de servir.

À Motéso, j'entrai dans une case, attiré par les cris d'un enfant au moment où la mère s'apprêtait à rendre ce service à son dernier né. Je priai la mère de ne se déranger en aucune façon et je la vis introduire un appareil de petit modèle et souffler fortement à l'extrémité opposée. L'opération était terminée et réussie, ce dont je fus averti par les cris de l'enfant.

INSTALLATION DE NOTRE CAMPEMENT DANS UNE CLAIRIÈRE DÉBROUSSAILLÉE. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Pendant mes excursions aux environs, je découvris, au milieu d'une forêt de palmiers, ce que je pourrais presque appeler une usine pour la fabrication de l'huile de palme. Cette usine, composée de plusieurs hangars dépendant du village de Grand-Alépé, contenait une douzaine de mortiers de très grande taille, creusés dans d'énormes troncs d'arbres. À l'aide de gros pilons en bois, les indigènes écrasent dans ces mortiers les graines de palmiers quand elles sont rouges, c'est-à-dire bien mûres. L'huile recueillie est placée sur un feu violent dans de grandes terrines; l'eau s'évapore, et l'huile ainsi épurée est bonne au commerce ou à l'usage indigène. On la transporte à la lagune et, de là, dans la factorerie; une petite quantité est conservée pour l'éclairage, quelques soins médicaux et surtout pour la cuisine: elle sert à préparer le plat du pays, le foutou, fricassée d'animaux divers, fortement épicée.

ENVIRONS DE GRAND-ALÉPÉ: DES HANGARS DANS UNE PALMERAIE, ET UNE DOUZAINE DE GRANDS MORTIERS DESTINÉS À LA PRÉPARATION DE L'HUILE DE PALME.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Les relations très cordiales pendant les deux premiers jours ont, au troisième, brusquement changé. Un des notables du pays, accompagné de ses deux femmes, vint se plaindre d'un de nos porteurs, qu'il accusa d'avoir voulu attenter à l'honneur et même aux jours de ses compagnes. On parle, on discute: tapage épouvantable pendant une demi-heure. Tout le village commente l'histoire avec force gestes et cris; on se comprend de moins en moins. Le vieux et ses deux femmes, voyant que l'on ne fait pas droit à leur requête en leur donnant un cadeau proportionné à l'offense, se retirent furieux, quand le porteur, sujet de la discussion, apprenant la cause de tout ce bruit, vient trouver le commandant. Il voulait tout simplement acheter des ignames que portaient ces dames; effrayées, elles ont préféré prendre la fuite. Tout s'explique, et après une heure et demie de palabre, l'accord est fait.

En quittant Motéso, nous arrivons, après une heure de marche, à Memni, où se trouve une mission catholique. Nous ne faisons qu'y passer et nous nous mettons en marche dans la direction de Denguéra.

Au sortir du village, le chemin n'est autre que le lit d'un ruisseau dans lequel il faut patauger pendant près d'une heure. Nous le quittons au moment où, l'habitude aidant, nous commencions à comprendre et à estimer la préférence des noirs pour ce genre de chemin, qui, outre qu'il est tout tracé, présente l'avantage de rafraîchir les pieds pendant la marche. À la sortie du ruisseau, le sentier est presque impraticable. À tout instant ce sont des obstacles, des lianes surtout, qui, s'accrochant aux charges, les font tomber de la tête des porteurs. Nous avons quelque raison de regretter le joli ruisseau au-dessus duquel la brousse rare et élevée permettait un passage facile. La halte, vers midi, est de courte durée, et, le soir, nous devons nous arrêter en pleine forêt pour préparer le campement.

En évitant autant que possible les fourrés trop épais, les arbres épineux ou à racines sortant du sol, il nous est facile, en moins d'une demi-heure, d'avoir un emplacement net et prêt à recevoir les tentes. Les porteurs, mettant à terre leurs charges, s'arment de leur sabre d'abatis et frappent à qui mieux mieux, tranchent lianes, arbustes, pour en rejeter les débris sur les côtés. En quelques minutes, sur l'emplacement indiqué par chacun de nous, les tentes s'élèvent, et, dans la solitude et le silence de la forêt, surgit un village où chacun termine rapidement son installation. Les boys montent le lit du maître, alignent les cantines ou versent dans la cuvette d'émail l'eau boueuse; plus loin, les tirailleurs et les porteurs, allumant leurs feux, préparent le repas ou nettoient le sol sur lequel ils doivent reposer.

Mais la nuit s'avance plus tôt que d'ordinaire; le vent s'élève et devient plus froid: tout annonce une tornade pour la nuit. Pendant que l'on consolide les tentes, les porteurs prévoyants cherchent un abri; une racine d'arbre sur laquelle ils appuient des branches de palmiers, et voilà leur refuge, à moins que, stoïquement, connaissant d'avance l'inutilité de leurs travaux, ils ne préfèrent attendre l'orage. Déjà le tonnerre a résonné au loin et s'avance rapidement.

Le repas, bien sommaire, se termine à la lueur des éclairs, de plus en plus brillants. Sous les arbres touffus, les roulements de tonnerre sont sans fin, et le vent, qui augmente de force, fait craquer la cime des arbres et jette à terre les branches pourries et couvertes de mousses.... Un grand silence, et tout paraît se calmer, quand un coup de vent formidable vient ranimer les feux qui s'éteignaient; les étincelles, les feuilles volent de tous côtés; la pluie tombe à torrents.

À l'abri, sous nos tentes, nous nous endormons au bruit monotone de l'eau sur la toile, entrevoyant, à la lueur des derniers éclairs, les noirs, le dos à la pluie, les pieds auprès du feu éteint et fumant encore. Au bruit de l'eau qui tombe se mêle la voix du conteur qui, toute la nuit, fera oublier à ses amis, insouciants, l'inclémence de la nature.

La fraîcheur de la nuit nous permet un repos réconfortant; aussi, au signal du lever, tout le monde est dispos et prêt à reprendre la marche en avant. Les noirs se secouent, tordent leurs habits et se rendent au travail, car, toute la journée, il faut faire le lever du pays.

Trois jours entiers, dans ce camp, nous vivons en pleine humidité; aussi, le 16 janvier, au matin, le quittons-nous avec empressement. Un guide de Memni doit nous conduire à Denguéra. Il le fait bien malgré lui, car les races de Memni et de Denguéra sont différentes, par conséquent ennemies, et comme nous le verrons souvent par la suite, les indigènes n'aiment pas s'aventurer en pays inconnu.

Le terrain argileux rend la marche glissante et, après quelques heures de voyage, la fatigue intervenant, les chutes de porteurs se font de plus en plus fréquentes. Le chemin, toujours très mauvais, est coupé de nombreux cours d'eau auxquels succèdent des marécages où l'on s'envase. Il est dit que la journée sera dure.

Voici midi. Le soleil, qu'on ne voit pas, mais dont on subit la chaleur torride, traverse l'épais rideau de verdure qui devrait nous protéger. La vapeur que l'on respire nous étouffe, et toujours nous ne voyons que marais et qu'humus glissant et détrempé. Pas très gaie, cette marche, dans les sentiers du pays: tellement d'herbe et de brousse que vous ne voyez même pas les talons de celui qui vous précède. Impossible de lever les yeux au ciel à cause des racines d'arbres qui vous font buter à chaque pas; à droite, à gauche, des branches vertes, séchées, pourries, des fourrés, des arbres toujours, toujours.

Enfin, le terrain remonte peu à peu, le sol devient résistant et, de chaque côté, des plantations de bananiers, entrevues derrière la brousse qui borde le chemin, nous annoncent qu'un village ne peut être éloigné; à deux heures, nous étions à Denguéra.

DANS LE SENTIER ÉTROIT, MONTANT, IL FAUT MARCHER EN FILE INDIENNE. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Cette fois encore notre arrivée était annoncée, car nous trouvions le chef et les notables du village nous attendant sous une case. Il est, en effet, presque impossible de passer une porte fétiche sans que votre passage soit prévu. Les Attiés, par raison stratégique, évitent de faire déboucher les chemins brusquement en plein village: le sentier contourne toujours une partie des habitations, et ce n'est qu'après un coude prononcé qu'il aboutit à la porte fétiche. En dehors des deux issues qui se font face aux deux extrémités de la rue, le village est complètement entouré de broussailles qui s'opposent à toute attaque de ce côté.

Nous étions installés depuis la veille dans un campement, auprès du village de Denguéra, quand, vers midi, nous entendîmes un tam-tam étourdissant qui s'approchait de nous. C'était le roi! le roi de Denguéra, ou plutôt des différents groupes appelés Denguéra, et dont nous ne connaissions que l'un des villages.

L'entrée fut triomphale et bruyante; toute la suite royale hurlait à pleins poumons, pendant que les tam-tams, de différentes tailles, faisaient rage. Six noirs, au souffle puissant, la figure et le cou gonflés par l'effort, faisaient résonner les trompes de sa Majesté: des défenses d'éléphant, percées d'une ouverture latérale auprès de la pointe; l'accord, ainsi obtenu, était d'une grande justesse.

L'importance de l'orchestre aurait pu nous faire espérer un roi puissant et riche. Ce n'était encore qu'un vulgaire chef noir sans autorité, se reconnaissant le plus pauvre de tous ses sujets, et ne sachant que tendre la main pour demander un cadeau.

Nous ne restâmes au camp de Denguéra que le temps nécessaire pour le lever du chemin parcouru et de celui qui devait nous mener à Kodioso, où nous campions quelques jours plus tard.

Toute cette partie de la forêt entre Denguéra et Kodioso a un aspect particulier. Les grands arbres y sont peu nombreux; la végétation paraît moins ancienne que dans les autres lieux déjà visités, et ce sont, de tous côtés, plantations abandonnées et ruines nombreuses. De véritables forêts de goyaviers, aux troncs tortueux, recouvrent les emplacements de villages immenses, de villes, témoins jadis d'une population plus nombreuse qu'à l'époque actuelle. Les villages qui existent sont rares, dispersés et sans importance; les cases sont moins bien construites, et beaucoup d'entre elles tombent en ruines.

NOUS UTILISONS LE FUT RENVERSÉE D'UN ARBRE POUR TRAVERSER LA MÉ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Sont-ce des villages détruits, brûlés pendant les dernières guerres? ou ne faut-il pas plutôt voir dans ces ruines les conséquences d'un abandon volontaire, conforme à la coutume de la forêt, qui est d'une hygiène bien comprise? Par la présence d'une agglomération nombreuse, le sol est souillé; aussi, après un séjour de 40, 50 ans, les habitants abandonnent-ils leurs cases: ils se déplacent. Il en est de même pour leurs plantations, dont ils jugent le sol appauvri par une culture continue. Les arbres de la forêt sont abattus, brûlés sur place, et l'on a ainsi un nouveau champ, au sol fécond et enrichi par les cendres des derniers incendies.

Pendant notre marche en avant, les provisions on réserve diminuant de jour en jour, il nous fallait à chaque étape, à chaque village, nous ravitailler auprès des habitants. Les ignames étaient, depuis longtemps, notre unique légume, accommodé à diverses sauces. Les poulets étiques du pays, rares d'ailleurs, alternaient avec quelques cabris apportés par les chefs. Les indigènes, qui ne mangent pas les œufs, les offrent à leurs divinités; aussi n'est-il pas rare, aux entrées de village, à la porte fétiche, de trouver une véritable omelette. Ces œufs, conservés pieusement, nous étaient vendus à des prix exagérés, et régulièrement, le pauvre Allou venait m'annoncer que sur la douzaine récemment achetée, il s'en trouvait deux ou trois mangeables, je ne dis pas frais.

Notre disette de vivres nous fit donc estimer d'autant plus les cadeaux du chef de Kodioso, où nous séjournâmes quelques jours, s'il est possible d'appeler cadeau un objet qui «doit» être payé le double ou le triple de sa valeur.

LA POPOTE DANS UN ADMIRABLE CHAMP DE BANANIERS. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Il faut s'entendre, en effet, sur le sens donné au mot «cadeau» dans ce pays. On vous offre un œuf, un poulet, un bœuf, à une condition, la seule, c'est de répondre à cette gracieuseté par une autre, mais de valeur beaucoup plus grande. Si, au premier cadeau, vous ne donnez en échange qu'un objet juge insuffisant, vous pouvez dire adieu à toute autre offre de ce genre. Par contre, si vous avez payé largement, c'est une cohue de gens du village se précipitant sous votre tente pour vous «faire un cadeau», à grand renfort de cris et de bousculades. Chacun vous apporte quelque chose: un œuf, un igname, un poulet, du vin de palme, des ananas, des cannes à sucre, du «poutou». L'objet offert n'est pas encore en votre possession que le noir a déjà désigné ce qu'il veut: généralement, un miroir, un couteau, parfois un fusil, votre casque, voire même vos propres habits.

Heureusement nous savions qu'un convoi de vivres, qui nous était destiné, avait remonté le Comoé et devait se trouver à Bettié. Cette seule espérance nous faisait avaler, avec moins d'amertume, les ignames indigènes et trouver savoureux le bœuf en boulettes ou en salade, que le chef cuisinier retirait chaque jour de nos dernières boîtes de conserves.

Suivant les cartes du pays et d'après le relevé du chemin que nous avions parcouru depuis Petit-Alépé, Bettié ne pouvait être loin et devait se trouver au nord-est. Quel ne fut pas notre étonnement, quand le chef de Kodioso nous répondit par l'interprète: «Bettié, connais pas! mais Adokoï ne peut manquer d'être sur la route de ce pays.»

On s'entend avec le chef de Kodioso, qui nous donne un guide pour nous conduire, le soir même, à Adokoï. Avec plaisir on part en plein midi, et cependant, au milieu des immenses champs de bananiers, quelle chaleur jusqu'à trois heures! On marche toujours aussi légèrement, jouissant déjà du repos annoncé; nous devons, en effet, coucher à Adokoï.

D'heure en heure, les kilomètres s'ajoutent aux kilomètres. À cinq heures, on interpelle le guide: «Adokoï?» La tête ahurie du personnage nous tient lieu de réponse.

INDIGÈNES COUPANT UN ACAJOU.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Mais à quoi bon crier? il faut d'abord camper. Où? Pas une goutte d'eau. Nous devons donc reprendre la marche en avant. À six heures, le guide desserre les dents pour nous annoncer la rivière Mé, à peu de distance, acaco-coco, un peu loin, pas trop; ce qui veut aussi bien dire quelques mètres que quelques kilomètres.

Je pars en avant avec le guide, et après une demi-heure de marche, nous débouchons brusquement sur une rivière, large de 80 à 100 mètres, la rivière Mé. Mais pas d'Adokoï. La nuit nous a déjà surpris et nous force à nous abriter sous quelques huttes abandonnées au milieu de la forêt.

Notre campement était établi le lendemain sur les bords de la rivière, auprès du pont qui la traverse. Un arbre immense a été jeté au-dessus de l'eau; la racine tient à la berge, et les branches prennent appui dans le lit de la rivière.

Devant le camp, se trouve un acajou de plus de 50 mètres de longueur, qui vient d'être abattu récemment par les indigènes, ainsi qu'en témoigne l'échafaudage, fraîchement monté autour du pied de l'arbre. Le tronc a près de 1m50 de diamètre, et l'arbre, de la section aux premières branches, a pu fournir cinq billes d'acajou de 4 mètres de longueur chacune. Ces énormes masses seront roulées jusqu'à la rivière et voyageront, par le fleuve et la lagune, jusqu'à Grand-Bassam, pour être, de là, expédiées en Europe.

À Apiagui, où nous passions quelques jours plus tard, nous obtenions la même réponse que précédemment: Bettié était inconnu. N'ignorant pas que dans ce pays attié les mêmes villages avaient des noms différents et souvent nombreux, le commandant crut nécessaire d'expliquer qu'il s'agissait d'un village sur un grand fleuve.... Le fleuve était connu, très vaguement d'ailleurs, mais non Bettié. Et cependant les vivres faisaient complètement défaut. Le menu quotidien était toujours: igname, bœuf de conserve, vin de palme. Plus de riz, plus de biscuit.

À Adokoï, où nous arrivions le 30 janvier, à 35 kilomètres de Kodioso, ce fut encore la question posée au premier notable qui voulut bien nous honorer d'une palabre. Bettié était toujours inconnu, ou plutôt il existait un village de ce nom, mais très loin, si loin, qu'il était préférable de se rendre d'abord dans le pays de Séka, qui n'était pas trop éloigné, et où les renseignements seraient certainement plus précis.

On ne pouvait attendre plus longtemps, et le 1er février, le commandant, avec le capitaine Thomasset et quelques tirailleurs, partait en reconnaissance, à la recherche de Bettié, et surtout du convoi de vivres.

À six heures du matin, au moment où le commandant quittait le campement, arrivait le chef d'Adokoï, apportant une chèvre en cadeau. Je suis chargé de répondre à ce souhait de bienvenue par un autre présent. Pendant quelque temps, le chef erre dans le camp au milieu des porteurs et des tirailleurs, et, ne voyant pas survenir l'objet précieux attendu en échange, il délie de ses propres mains la chèvre attachée à un arbre et retourne au village. Je lui adresse mon interprète en lui faisant dire qu'un cadeau donné ne peut être repris. À ces justes observations, le chef répond «que son cadeau n'a pas été payé et que, de plus, il a été fait au commandant et non pas à moi». D'ailleurs, il se demande pourquoi il s'occupe de tout cela, puisqu'il n'est pas le chef véritable, lequel, effrayé de la présence des blancs, est, paraît-il, dans la brousse.

Il était de toute nécessité de voir le chef dont l'autorité s'étendait sur le pays. On le fait demander. Il répond qu'il viendra le lendemain. Le lendemain, personne. À midi, on nous annonce son arrivée. Cela dure deux jours, et encore pas de chef. Enfin, le deuxième jour, à huit heures du soir, les trompes royales résonnent: c'est Sa Majesté qui fait son entrée dans son village.

Au matin, il se présente au camp, se croyant à son dernier jour, et tremblant d'émotion et de vieillesse.

Le pauvre petit vieux!

Il a nom Leliépi et porte la barbe du menton tressée en signe d'autorité. Après un quart d'heure de palabre, se sentant encore en vie et comblé de cadeaux pour lui et ses royales épouses, il ne peut retenir ses larmes. Il serre avec frénésie les mains des blancs assistant à la réunion et jette à nos pieds un peu de terre prise devant lui, signe de grande reconnaissance et de profond respect.

Leliépi paraît très intelligent et possède une autorité véritable et incontestée sur tous ses sujets. Il promet des porteurs pour transporter les bagages, des vivres en abondance; tout marche à merveille.

Une bouteille de gin, donnée en cadeau, court de main en main, passe de bouche en bouche, et, rapidement absorbée par la Cour, met en mouvement toutes les langues. «Oumbrenon!—Les blancs!» dit le roi, et dans ce seul mot se condense son admiration pour nous.

LA CÔTE D'IVOIRE.—LE PAYS ATTIÉ.

Nous sommes des amis, si bien que, le soir même, je débute et vais tâcher d'extraire, de la cuisse d'un jeune homme, des projectiles qui y ont été placés par la maladresse d'un ami. Oh! tout simplement, comme en France, une histoire de chasse. Son compagnon le prend pour une biche et lui adresse la charge de son fusil en certaine partie charnue peu protégée chez les noirs de ce pays. Le mal n'aurait pas été grand si c'eût été du plomb bien calibré de Saint-Étienne ou d'ailleurs. Mais ici les chasseurs ne possèdent pas de Lefaucheux et se servent de canardières à pierre, longues de deux mètres et bourrées, jusqu'à la gueule, de poudre et de balles. Les balles sont des rognures de fer, des boîtes à conserves pliées, qui font généralement des plaies très sérieuses. C'est ce produit qui a été administré à mon client, lequel ne paraît pas enchanté de me voir à son chevet. Je ne puis pourtant l'abandonner, car j'ai été conduit près de lui par la volonté du roi qui, me voyant, ce matin, faire des pansements aux porteurs, a cru que je pourrais en faire autant à son blessé.

En me rendant chez mon client, j'ai rencontre, à un coin de rue, le doyen de la Faculté de Médecine d'Adokoï, une bonne petite vieille, à figure réjouie, couverte de gris-gris, de perles, etc. Elle se demande ce qui pourra bien advenir à ce pauvre garçon, assez peu soucieux de sa vie pour se mettre entre les mains d'un médecin blanc! Cependant, nous nous faisons bonne figure, et nous nous serrons les mains avec le plaisir qu'on éprouve à se trouver entre confrères.

Le projectile, qui a traversé la cuisse, roule sous la peau. Une simple incision peut le faire sortir. Je dois le guérir, me dit-on, mais il ne faut pas parler d'opération. Impossible.

Je quitte donc le malheureux blessé, qui continuera son martyre chaque matin. Au moyen d'une baguette l'opérateur indigène repousse la peau, et de cette façon, le projectile doit reprendre la voie par laquelle il est entré. Le pansement se compose de feuilles bouillies dans une décoction d'écorces astringentes. À mon retour, je retrouverai ce malheureux; la balle sera tombée, et, avec elle, une partie des chairs de la cuisse.

Pendant notre séjour à Adokoï, le roi tint toutes ses promesses. Après des adieux touchants, nous nous dirigeons vers Dioubasso, en regrettant de quitter ce pays, dont les habitants nous ont donné une si franche hospitalité.

Le petit village de Dioubasso ne pouvait être pour nous un centre assez riche en ressources; aussi fut-il nécessaire de rayonner aux environs, afin de nous procurer les vivres dont nous avions besoin. À l'est, je trouvai un village beaucoup plus important, Biasso, et décidai les indigènes à venir nous ravitailler au campement. Pour la première fois, un blanc paraissait chez eux. Je veux prendre une photographie: tous fuient au bruit de l'appareil. Mais là, comme partout, la plus grande familiarité succède rapidement à l'étonnement et à la crainte du début.

CE FUT UN SAUVE-QUI-PEUT GÉNÉRAL QUAND JE BRAQUAI SUR LES INDIGÈNES MON APPAREIL PHOTOGRAPHIQUE. DESSIN DE J. LAVÉE, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Je reviens à Dioubasso, suivi de nombreux indigènes apportant des provisions que nous voulons acheter avant le déjeuner. Le prix élevé qu'ils en demandent ne nous permet pas de conclure le marché. Cela nous est d'autant plus pénible que nous ne possédons plus de vivres.

On se met à table en espérant que les noirs reviendront plus conciliants, et comme le campement est envahi par les habitants du village, discutant entre eux et faisant un bruit assourdissant, nous les prions de rentrer chez eux. Personne ne bouge; le vacarme continue, et les vivres ne nous viennent pas. Par les soins de quatre de nos tirailleurs, le camp est enfin évacué et l'incident paraît terminé.

Une heure plus tard, mon ancien infirmier, le tirailleur Ali-Sadjéou, vient me trouver. Les noirs l'ont mis en joue pendant qu'il traversait le village pour aller chercher de l'eau. Il n'avait pas son fusil et revenait. Nous avions, en effet, commis la faute de camper loin d'un point d'eau et de laisser le village intercepter la route qui menait au ruisseau.

Quelques instants après, en armes, nous arrivons à l'entrée de Dioubasso; les tirailleurs, en avant, précèdent les porteurs qui doivent faire la corvée d'eau. Les habitations sont abandonnées. Les indigènes, embusqués dans les broussailles qui entourent le village à 30 mètres environ des cases, ont apprêté leurs fusils. Quand la provision d'eau est faite, on s'arrête au centre des maisons, près de la case à palabres. Un bœuf qui erre près de nous est saisi, et l'interprète annonce à haute voix que, comme amende, nous emportons le bœuf, et que les maisons ne seront pas brûlées.

Dans la soirée, les notables venaient reconnaître leurs torts, mais déjà, le bœuf, coupé en quartiers, était distribué aux affamés que nous étions, trop heureux de cette bonne aubaine.

De Dioubasso, un guide nous conduisit dans le pays de Séka-Séka où nous arrivions assez tard dans la soirée. L'entrevue avec le chef du village fut assez froide: sa police l'avait mis au courant de l'affaire de Dioubasso.

Il nous parla du passage du commandant qu'il avait autorisé à traverser son village, il y avait quelques jours; il lui avait même fourni un guide pour le conduire à Bettié. Bettié était donc connu dans ce pays, et nous pouvions espérer être bientôt ravitaillés. «Il s'offrait, moyennant des cadeaux plus importants que ceux de l'autre blanc, à nous indiquer le même chemin.»

On ne pouvait nous mettre plus poliment à la porte. Or nous devions attendre le commandant dans ce village.

À cette déclaration de notre part, le chef bondit sur le tabouret en bois à trois pieds qui lui servait de trône. Ce meuble portatif est dans ce pays un insigne de l'autorité du personnage qui a le droit de s'y asseoir. Le chef bondit, se frappa les lèvres de la paume de la main gauche et, se levant, nous congédia.

Puis se ravisant, il nous invite à loger dans le village. Nous refusons en pensant à la possibilité d'une attaque nocturne. Enfin, sur notre prière de nous indiquer un emplacement où nous pourrions camper, le chef nous fait conduire hors du village et nous nous installons auprès d'un petit ruisseau.

On pouvait espérer qu'il y avait eu mauvaise entente; un mot mal traduit par nos interprètes avait pu froisser sa Majesté, qui nous refusait la permission de séjourner sur son territoire, permission qui nous avait toujours été accordée jusque-là. Notre confiance en nos interprètes n'était plus bien grande depuis que nous avions remarqué qu'ils avaient, à différentes reprises, réussi à s'approprier des cadeaux que l'on nous faisait. Cela leur était d'autant plus facile que, pour converser avec les chefs attiés, il fallait fréquemment se servir de deux interprètes, tellement les dialectes varient de village à village.

Vers midi commença un défilé sans fin de guerriers du pays, le fusil à la main: la force armée était mobilisée. À cette menace d'intimidation, il était nécessaire de répondre; nos tirailleurs reçurent donc l'ordre de faire, chaque matin, le maniement d'armes auprès du camp.

Mais à ce moment, sans vivres, nous ne pouvions nous montrer difficiles et, le même soir, à quatre heures, il nous fallait palabrer pour acheter un bœuf. «Le roi nous le donne, traduit l'interprète, car il reconnaît la supériorité des blancs qui font des fusils, des couteaux, etc....» Cependant, comme nous avons également pour nous la richesse, il nous demande en échange la modique somme de 3 onces ½ de poudre d'or (200 francs). Nous répondons que «nous sommes certainement des êtres supérieurs, mais que ce n'est pas une raison pour nous combler de cadeaux de ce genre». On parlemente: le bœuf, une bête blanche, est, paraît-il, superbe et ne ressemble en rien aux autres bœufs que nous avons pu acheter précédemment. On tombe d'accord pour 90 francs. Nous avions enfin un gîte et des vivres pour réparer nos forces usées par un mois de dur voyage à travers la brousse.

(À suivre.) Dr Lamy.

LA RUE PRINCIPALE DE GRAND-ALÉPÉ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.—7e LIV. No 7.—18 Février 1905.

LES TROIS GRÂCES DE MOPÉ (PAYS ATTIÉ).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

SOUVENIRS DE LA CÔTE D'IVOIRE[1]
Par le Docteur LAMY
Médecin-major des troupes coloniales.

II. — Dans le territoire de Mopé. — Coutumes du pays. — La mort d'un prince héritier. — L'épreuve du poison. — De Mopé à Bettié. — Bénié, roi de Bettié et sa capitale. — Retour à Petit-Alépé.

FEMME DU PAYS ATTIÉ PORTANT SON ENFANT EN CROUPE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Ce voyage continu de plus d'un mois à travers la brousse, dans des sentiers rocailleux et couverts de branchages, avait occasionné à nos porteurs de nombreuses plaies s'ulcérant très facilement et devenant même parfois graves par leur étendue et leur profondeur. Tous les matins, c'était un long défilé de tirailleurs, de porteurs, auxquels il fallait panser, qui les pieds, qui les mains. À ces nombreux invalides commençaient à se joindre pour les pansements quelques sujets de Séka.

Un matin, je terminais à peine mon service et, encore entouré des derniers malades et des indigènes qui venaient s'instruire à ma visite dans l'art de guérir les plaies, je me disposais à quitter ma tente, quand je vis deux tirailleurs déposer à mes pieds un de nos porteurs inanimé.

Le Sénégalais Lamina Touré venait d'être piqué par un serpent qu'il n'avait pu reconnaître, et qui probablement devait être une vipère cornue, reptile très répandu dans l'Attié et que nous rencontrions fréquemment. Un de nos sous-officiers, se disposant à se coucher, avait été fort surpris de trouver une de ces vipères blottie sous sa couverture.

Le blessé, aussitôt mordu, n'avait eu que le temps de se rendre auprès de ses amis, et en leur disant ce qui venait de lui arriver, s'était évanoui; en toute diligence on me l'apportait.

Le venin était déjà en grande partie absorbé, ainsi que l'indiquaient la respiration difficile et irrégulière, le coma dans lequel se trouvait plongé le blessé. Les Attiés, témoins de l'état de Lamina et connaissant le résultat fatal d'une piqûre de vipère cornue, regardaient avec un sourire ironique mes préparatifs d'injection: je ne pouvais avoir d'espoir que dans le sérum antivenimeux du docteur Calmette, dont je possédais quelques flacons dans mes cantines médicales, et je me disposais à l'injecter.

Une première injection faite n'amène aucun résultat.

«Le fétiche pour serpents», me font dire les Attiés, pouvait seul sauver le pauvre blessé. Néanmoins, quelques minutes plus tard je fais une nouvelle injection. Cette fois je constate un mieux appréciable: l'état général est meilleur, et, au grand étonnement des spectateurs, le malade fait quelques mouvements.

Dans l'après-midi le mieux s'accentuait d'autant plus que je venais de procéder à une nouvelle injection.

Après une convalescence de quelques jours, Lamina était complètement guéri. J'étais un grand féticheur!

Le lendemain, le chef Séka, m'amenant force malades à guérir, me demandait d'aller donner mes soins au vieux roi de Mopé. «Mopé? où était-ce?» Le village où nous étions!

Il fallait s'expliquer. De tout cela il résulta que Mopé était bien le nom du village et que Séka-Séka voulait dire grand chef: le roi. D'autre part, le vieux chef malade était le véritable roi du pays, et celui que j'avais devant moi et qui se faisait appeler Séka-Séka avait pris le pouvoir et le titre royal avant la disparition du titulaire. J'accompagnai donc l'usurpateur chez le royal malade auquel j'ordonnai quelques drogues inoffensives: le mal était incurable.

Au retour du commandant, les palabres recommencèrent. On agita surtout la question de notre départ: «Nous ne pouvions rester plus longtemps sur le territoire de Mopé.»

Cela fut dit longuement et quelquefois même avec véhémence par le chef Séka. Les bonnes relations étaient rompues, et moi seul continuai à recevoir de mes malades et surtout du vieux roi quelques cadeaux consistant en ignames, rares poulets et œufs pour fétiches.

UNE CLAIRIÈRE PRÈS DE MOPÉ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Je reçus, un jour, en cadeau, un grand plat de «foutou» au singe. L'accepter était très simple, mais il me fallut y goûter devant la maîtresse de maison qui l'avait préparé. Je fus très étonné de trouver un goût excellent à ce mets que j'avais toujours refusé d'accepter jusque-là. Tout heureuse de l'accueil que j'avais fait à son cadeau, la matrone me donna en quelques mots la préparation du «foutou» que je savais être le fond de la nourriture des indigènes à la Côte d'Ivoire. Des bananes bouillies à l'eau et écrasées sont mélangées à de l'huile de palme, et quand le tout est bien cuit, on y ajoute quantité de poivre et de piments, et un peu de viande de poulet, de bœuf, de poisson, de singe, suivant l'occasion ou la richesse de la maison.

À Mopé, je remarquai, d'ailleurs, les mêmes usages, les mêmes coutumes que dans le reste de la forêt et que sur les bords des lagunes.

Ici je retrouvai la porte fétiche à l'entrée du village, des arbres et cases fétiches au centre de l'agglomération et à l'intérieur de chaque enceinte particulière, avec les mêmes sacrifices: des œufs, des poulets, etc.

Quant au costume, il ne différait que par de légers détails, étant très sommaire dans tout le pays, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Dans les régions de la côte, les indigènes emploient les cotonnades européennes importées; dans la forêt, les tissus sont de fabrication attiée; aussi le vêtement y est-il encore plus rudimentaire.

Les jeunes filles portent deux colliers de perles, un autour du cou, l'autre autour des reins. À ce dernier est attaché un lambeau d'étoffe qui, passant entre les jambes, se noue devant et derrière. Les femmes ont quelquefois une pièce d'étoffe plus grande, une serviette roulée autour des reins. Les plus riches possèdent des rangées de perles assez nombreuses autour des jambes ou des bras; mais le costume n'en est pas pour cela plus complet. Les petits garçons, moins riches ou moins coquets que leurs sœurs, se contentent d'une ficelle. Quand ils deviennent grands, ils prennent, dans le vestiaire commun à la famille, un lambeau d'étoffe toujours très petit, qu'ils se mettent autour de la ceinture. Souvent ces tissus sont remplacés par l'écorce souple d'un arbre, le «fou» ou «pou», dont ils se font des ceintures, surtout pendant leurs travaux aux champs.

LA GARNISON DE MOPÉ SE PORTE À NOTRE RENCONTRE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Dans l'Attié comme dans tout pays nègre, la femme fait les corvées, rapporte des bananeraies et des champs, toujours très éloignés des villages, le bois, les bananes, les ignames, les grains de palme pour préparer la nourriture pendant que les hommes flânent dans leur cour, font palabre ou chassent, armés de leurs longs fusils de traite; à moins qu'ils ne se rendent chez le forgeron du village, car c'est le rendez-vous des oisifs, les jours, si rares cependant, où l'artiste doit travailler. L'installation est, d'ailleurs, plus que sommaire. Le soufflet? deux troncs d'arbres creusés, fermés à une extrémité par une peau de bête, l'autre ouverture se terminant dans le foyer. Un aide pèse alternativement sur les deux peaux et le vent ainsi produit vient activer la combustion des amandes de palme, qui servent de charbon. L'enclume? une pierre, et le marteau? une pièce de fer quelconque. Les ouvrages ainsi forgés répondent à ce matériel rudimentaire, et bien qu'imparfaits, suffisent à placer l'artisan en haute estime parmi ses concitoyens.

Les femmes s'occupent toute la journée de leur intérieur et des soins du ménage. La plus grande propreté règne à l'intérieur de leur habitation; à l'extérieur, la rue principale et les alentours du village ne présentent pas la moindre ordure.

Après avoir donné ses soins aux enfants, la mère se rend dans une partie retirée de la maison et procède à un lavage minutieux de son corps tout entier. Pour cet usage, elle se sert d'une éponge faite avec les fibres de la tige du bananier que l'on a mise tremper dans l'eau et ensuite battue longuement.

Le savon ne lui est pas inconnu. Elle sait le fabriquer en mélangeant des cendres de peaux de bananes avec de l'huile de palme. Ce savon en forme de boule grisâtre est très fort et nettoie très bien. Aussi pour prévenir l'irritation possible de la peau, si les frictions au savon ont été trop fortes ou répétées, elle s'enduit le corps d'huile de palme, et, si elle est coquette ou doit tenir son rang de femme de chef, se recouvre la poitrine et la gorge d'une résine parfumée.

Les jours de fête ou de deuil, les ablutions sont de toute nécessité, et la toilette est encore plus soignée. Aux onctions d'huile de palme, succèdent des applications de peinture sur diverses parties du corps et de parfums aux odeurs fortes, mais souvent agréables.

Pendant tout notre séjour dans la forêt, j'ai remarqué la déférence et le respect avec lesquels nous étions reçus par les chefs et les habitants des villages. Leur respect et leur adoration pour les blancs proviennent, sans doute, de ce qu'ils nous reconnaissent une intelligence élevée et une supériorité indéniable, se manifestant dans nos ustensiles les plus communs, les vêtements, les fusils, etc.

Mais cette admiration est également accrue par la légende répandue dans tout le pays attié sur les blancs qui, d'après elle, seraient des êtres supérieurs, vivant dans l'eau, d'où leur couleur, où ils sont privés de femmes: ils nous voyaient toujours sans compagnes. De là leur crainte de nous voir enlever leurs épouses et leur interdiction à ces dernières d'approcher de nos campements.

Et cependant, si j'en juge par les palabres dont j'ai pu être témoin, la vertu des femmes ne paraît pas une obligation. Des fautes graves se rachètent très facilement au moyen d'une amende souvent légère. Je ne sais même pas si ces amendes ne constituent pas une sorte de commerce. La coutume veut qu'en ce pays l'épouse qui a péché vienne avertir le mari en dénonçant son complice. Ce dernier est condamné à réparer le dommage et, sitôt l'amende reçue, le mari, trop heureux de ce cadeau si mérité, quitte la palabre en compagnie de l'épouse infidèle qui a su cependant se rendre utile à la communauté.

En général, les femmes sont admises aux palabres, mais elles n'y ont pas voix quand il s'agit d'une discussion d'intérêt général.

Le roi ou chef du pays, qui doit rendre la justice ou diriger les débats, n'a pas toujours une bien grande autorité sur ses sujets; l'influence qu'il possède est très souvent méconnue dans les réunions publiques, et c'est ce qui explique la difficulté que nous avons maintes fois rencontrée pour nous procurer des vivres, des porteurs. Le chef n'était pas toujours obéi, surtout quand il commandait aux jeunes gens; les anciens nous ont été, en général, moins hostiles, et c'est souvent grâce à eux que, dans les cas difficiles, les relations n'ont pas été rompues.

Cette déférence du roi et des anciens pour nous, pour un blanc en général, se révèle dans cette coutume qui veut que le chef du village, dans lequel vous arrivez, vous apporte un cadeau quelconque: un animal, des aliments, et dans ce dernier cas, il se croit obligé d'en goûter devant vous avant que vous en mangiez. Si c'est du liquide, de l'eau, du vin de palme, il en verse quelques gouttes à terre comme offrande aux fétiches, puis en boit lui-même quelques gorgées et vous passe ensuite le reste. Vous devez agir de même si vous offrez du vin, du gin. Cette simple cérémonie est une preuve de la pureté des intentions de celui qui fait le cadeau; il ne faut pas oublier, on effet, que dans ce pays le poison est en grand honneur.

Suivant une autre coutume, le chef doit accompagner le voyageur de marque, le blanc, qui traverse le pays, jusqu'à l'extrémité du village et même plus loin. À cette occasion, une femme du chef dépose une nouvelle offrande: œufs, poulet, à la porte fétiche que l'on vient de franchir, ou plus loin sur une tombe près de laquelle on passe dans la brousse.

FEMME DE MOPÉ FABRIQUANT SON SAVON À BASE D'HUILE DE PALME ET DE CENDRES DE PEAUX DE BANANES.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Dans l'Attié, les défunts sont enterrés loin des habitations, dans un endroit isolé que l'on débroussaille et sur lequel on vient déposer des poteries et des cadeaux à la mémoire de celui qui n'est plus.

Les funérailles se célèbrent avec grande pompe, comme je pus le constater pendant que nous étions installés à Mopé.

Un jour, de grands cris s'élèvent dans tout le village: des hurlements, des pleurs; comme des fous, les habitants courent de tous côtés. Le frère de Séka, successeur désigné au trône de Mopé, venait de mourir subitement.

Toute la journée ce fut un tam-tam continuel; la nuit, au lieu d'y mettre un terme, ne fit que redoubler le tapage. Le lever du soleil fut salué d'une pétarade nourrie et de cris de plus en plus forts et nombreux. Des environs arrivent les guerriers, puis les parents et les amis du défunt. On abandonne complètement les travaux des champs où l'on ne va même plus chercher du vin de palme, des bananes. Je ne sais si l'on a le temps de manger. En tout cas, il est défendu de rien prendre: tout le pays est en deuil.

DANSE EXÉCUTÉE AUX FUNÉRAILLES DU PRINCE HÉRITIER DE MOPÉ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

La curiosité me poussant, je me rendis au village. Une foule compacte emplissait la rue centrale. Des groupes de guerriers, fusil en main, entourant des barils de poudre de traite, chargeaient leurs armes jusqu'à la gueule: c'était miracle qu'il n'y eût pas d'accident. Des personnes, la figure enduite de couleur blanche, se frappaient la tête contre le mur en hurlant.

Auprès de la maison du chef, il était impossible de passer. Les tam-tam de guerre, longs de 2 mètres, creusés dans d'énormes troncs d'arbres, résonnaient sous les coups redoublés des nègres. Un chant monotone sortait de toutes les poitrines, pendant que quelques forcenés exécutaient la danse funèbre.

À tout instant la foule grossissait, et de nombreux guerriers, le chien du fusil relevé, défilaient auprès de la maison du mort.

Quand le soleil marqua le milieu du jour, le tumulte s'arrêta comme par enchantement, et l'on fit cercle sur une place auprès du village: d'un côté le chef Séka entouré de toute sa famille, de l'autre le grand féticheur ayant derrière lui les habitants du village. On allait faire fétiche ou plutôt boire le poison d'épreuve.

Allou m'expliqua de son mieux la raison et le sujet de la cérémonie à laquelle j'assistai à l'écart derrière un palmier. «La mort ne pouvait être naturelle, me disait-il. Nécessairement, étaient accusées d'avoir tué le frère de Séka, les personnes y ayant intérêt, c'est-à-dire les membres de la famille du défunt qui pouvaient espérer devenir un jour roi de Mopé.»

Le grand féticheur s'avance au milieu du cercle formé par les assistants et fait apporter par un jeune garçon, complètement nu, les appareils de la cérémonie: un grand mortier avec son pilon en bois dans lequel on doit mélanger le «foutou» de bananes cuites avec la décoction de l'écorce à poison contenue dans une terrine en terre du pays.

À grands cris et avec force gestes, le féticheur explique qu'il existe un coupable et que le poison doit le faire connaître. Si la mort a été naturelle, le poison sera sans effet sur ceux qui en boiront, sinon le meurtrier sera dévoilé et puni. Séka répond que tout est convenu.

«Le foutou est préparé, reprend le féticheur, qui va le manger?»

Personne ne bouge, hormis le jeune aide du féticheur qui, revenant avec une noix de coco en guise de coupe, se met en devoir de verser le poison dans le mortier et de le mélanger aux bananes.

De nouveau, le féticheur répéta son invitation: «Qui va le manger?»

Un silence terrible s'étend sur toute l'assistance, et j'entends à peine le pauvre Allou, tremblant lui aussi, me souffler: «Si quelqu'un mange, il est mort.» C'est en effet l'écorce rouge du tali qui a servi à la préparation, et tous savent que ce poison ne pardonne pas.

En tournant en cercle devant les assistants terrifiés, le féticheur pousse des cris, de véritables rugissements pour solliciter un aveu des assistants. Au milieu de ses hurlements de plus en plus violents, on peut reconnaître les noms de différentes personnes présentes, mais nul n'y répond.

Tout à coup il s'arrête, et de la main indique, auprès du chef, un noir de forte taille. Celui-ci ne peut se dérober. Il se lève, et le frisson qui parcourt toute l'assemblée me fait également trembler malgré moi: je vais donc assister au poison d'épreuve.

Le condamné s'approche de Séka, lui parle à l'oreille, et tous deux, suivis de leur famille, se retirent derrière les palmiers voisins, pendant que le féticheur fait entendre des imprécations de plus en plus terribles.

«Écoutez, cria Séka, qui revient accompagné de sa famille, au milieu de l'assistance, après une absence de plus d'un quart d'heure, écoutez! le fétiche n'a pas menti. Le coupable désigné avoue avoir tué mon frère, et je le condamne à offrir un bœuf et dix bouteilles de gin à la mémoire du défunt!»

C'était très simple: la crainte de la mort venait de se faire reconnaître coupable d'un crime imaginaire le premier indigène désigné par le féticheur.

Déjà le bœuf immédiatement amené est dépouillé, dépecé. C'est la curée! Chacun en veut une part et la vue du sang excite les désirs et augmente la clameur. Les fusils partent d'eux-mêmes, les tam-tam recommencent et nous devons, cette nuit encore, ne jouir que d'un repos relatif.

Le lendemain, le vacarme est toujours le même. Vers midi, les féticheuses se couvrent de fibres d'écorce, de peinture blanche et se ceignent la tête de branches; elles se réunissent aux femmes du pays et aux parentes du défunt, qui, également peintes en blanc, transportent le mort auprès d'un ruisseau pour procéder à la toilette mortuaire en lui faisant des ablutions. Cette cérémonie dure environ trois heures. Puis le défunt est ramené chez lui où il est embaumé. Les parfums en usage sont mélangés à différentes couleurs avec lesquelles chaque femme agrémente, suivant son caprice, les diverses parties du corps de l'époux.

Les funérailles ne prennent fin que cinq jours plus tard, paraît-il. Les autres cérémonies nous ont été complètement cachées. Pourquoi?

Au dire de mon boy Allou, un chef de cette importance ne peut s'en aller seul en terre. Il faut lui donner des compagnes et pour cela, dans la tombe, on précipite, décapitées, quelques épouses par trop fidèles. Sur ce sujet il m'a, d'ailleurs, été impossible de me renseigner, car le 3 mars, je reçus l'ordre de partir pour Bettié où notre convoi de vivres était toujours en détresse.

TOILETTE ET EMBAUMEMENT DU DÉFUNT.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

De Mopé à Bettié, il y a trois jours de marche. Afin de gagner du temps, je doublais les étapes, espérant faire la route en deux jours, si possible. Le lendemain au soir, le lieutenant Macaire et moi nous étions les hôtes de Bénié Coamé, roi de Bettié et autres lieux. Le palais où nous sommes reçus n'est pas royal; construit en planches, il possède une toiture en tôle aux ouvertures innombrables.

Politique et commerçant, Bénié a su profiter de ses relations avec les premiers explorateurs qui ont été ses hôtes. Puissant par lui-même et devenu l'ami de la France, il a su, par son commerce, accroître encore son influence. Bettié, sa capitale, était d'ailleurs très bien placée, tous les produits du Nord passant par ce point pour descendre par le Comoé. À chaque colis, une légère redevance est perçue par Sa Majesté qui, de cette façon, s'enrichit chaque jour.