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LE TOUR DU MONDE
PARIS
IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
20, rue du Dragon, 20
NOUVELLE SÉRIE — 11e ANNÉE 2e SEMESTRE
LE TOUR DU MONDE
JOURNAL
DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS
Le Tour du Monde
a été fondé par Édouard Charton
en 1860
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
1905
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES MATIÈRES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par Mme F. MICHEL
I. De Paris à Srinagar. — Un guide pratique. — De Bombay à Lahore. — Premiers préparatifs. — En tonga de Rawal-Pindi à Srinagar. — Les Kachmiris et les maîtres du Kachmir. — Retour à la vie nomade. 1
II. La «Vallée heureuse» en dounga. — Bateliers et batelières. — De Baramoula à Srinagar. — La capitale du Kachmir. — Un peu d'économie politique. — En amont de Srinagar. 13
III. Sous la tente. — Les petites vallées du Sud-Est. — Histoires de voleurs et contes de fées. — Les ruines de Martand. — De Brahmanes en Moullas. 25
IV. Le pèlerinage d'Amarnath. — La vallée du Lidar. — Les pèlerins de l'Inde. — Vers les cimes. — La grotte sacrée. — En dholi. — Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37
V. Le pèlerinage de l'Haramouk. — Alpinisme funèbre et hydrothérapie religieuse. — Les temples de Vangâth. — Frissons d'automne. — Les adieux à Srinagar. 49
SOUVENIRS DE LA CÔTE D'IVOIRE
Par le docteur LAMY
Médecin-major des troupes coloniales.
I. Voyage dans la brousse. — En file indienne. — Motéso. — La route dans un ruisseau. — Denguéra. — Kodioso. — Villes et villages abandonnés. — Où est donc Bettié? — Arrivée à Dioubasso. 61
II. Dans le territoire de Mopé. — Coutumes du pays. — La mort d'un prince héritier. — L'épreuve du poison. — De Mopé à Bettié. — Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. — Retour à Petit-Alépé. 73
III. Rapports et résultats de la mission. — Valeur économique de la côte d'Ivoire. — Richesse de la flore. — Supériorité de la faune. 85
IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. — Deuils nombreux. — Retour en France. 90
L'ÎLE D'ELBE
Par M. PAUL GRUYER
I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. — Deux mots d'histoire. — Débarquement à Porto-Ferraio. — Une ville d'opéra. — La «teste di Napoleone» et le Palais impérial. — La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. — Offre à Napoléon III, après Sedan. — La bibliothèque de l'Empereur. — Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. — Un enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules blanches. Dans la paix des limbes. — Les différentes routes de l'île. [97]
II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. — Soir tempétueux et morne tristesse. — L'ascension du Monte Giove. — Un village dans les nuées. — L'Ermitage de la Madone et la «Sedia di Napoleone». — Le vieux gardien de l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. — La côte orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. — La gorge de Monserrat. — Rio 1 Marina et le monde du fer. [109]
III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. — Installation aux Mulini. — L'Empereur à la gorge de Monserrat. — San Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et le miroir de la Vérité. — L'Empereur transporte ses pénates sur le Monte Giove. — Elbe perdue pour la France. — L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. — Où il faut chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de la signorina Squarci. — L'église de l'archiconfrérie du Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les broderies de soie des Mulini. — Le vieil aveugle de Porto-Ferraio. [121]
D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE
Par M. VICTOR CHAPOT
membre de l'École française d'Athènes.
I. — Alexandrette et la montée de Beïlan. — Antioche et l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. — La route d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. — Premier aperçu d'Alep. 133
II. — Ma caravane. — Village d'Yazides. — Nisib. — Première rencontre avec l'Euphrate. — Biredjik. — Souvenirs des Hétéens. — Excursion à Resapha. — Comment atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? — Enfin à Orfa! 145
III. — Séjour à Orfa. — Samosate. — Vallée accidentée de l'Euphrate. — Roum-Kaleh et Aïntab. — Court repos à Alep. — Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. — Huit jours trappiste! — Conclusion pessimiste. 157
LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Par M. RAYMOND BEL
À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou Australie? Le condominium anglo-français de 1887. — L'œuvre de M. Higginson. — Situation actuelle des îles. — L'influence anglo-australienne. — Les ressources des Nouvelles-Hébrides. — Leur avenir. 169
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
Par M. ALBERT THOMAS
I. — Moscou. — Une déception. — Le Kreml, acropole sacrée. — Les églises, les palais: deux époques. 182
II. — Moscou, la ville et les faubourgs. — La bourgeoisie moscovite. — Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le Kreml et la ville. 193
III. — La foire de Nijni: marchandises et marchands. — L'œuvre du commerce. — Sur la Volga. — À bord du Sviatoslav. — Une visite à Kazan. — La «sainte mère Volga». 205
IV. — De Samara à Tomsk. — La vie du train. — Les passagers et l'équipage: les soirées. — Dans le steppe: l'effort des hommes. — Les émigrants. 217
V. — Tomsk. — La mêlée des races. — Anciens et nouveaux fonctionnaires. — L'Université de Tomsk. — Le rôle de l'État dans l'œuvre de colonisation. 229
VI. — Heures de retour. — Dans l'Oural. — La Grande-Russie. — Conclusion. 241
LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par M. GERSPACH
La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. — Un peu d'histoire et de géographie. — La cathédrale de Saint-Laurent. — L'église Sainte-Marie-des-Anges. — Lugano, la ville des fresques. — L'œuvre du Luini. — Procédés employés pour le transfert des fresques. 253
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par M. ÉMILE DESCHAMPS
I. — Woo-Sung. — Au débarcadère. — La Concession française. — La Cité chinoise. — Retour à notre concession. — La police municipale et la prison. — La cangue et le bambou. — Les exécutions. — Le corps de volontaires. — Émeutes. — Les conseils municipaux. 265
II. — L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. — Pharmacie chinoise. — Le camp de Kou-ka-za. — La fumerie d'opium. — Le charnier des enfants trouvés. — Le fournisseur des ombres. — La concession internationale. — Jardin chinois. — Le Bund. — La pagode de Long-hoa. — Fou-tchéou-road. — Statistique. 277
L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS
Par M. BARGY
Le problème de la civilisation des nègres. — L'Institut Hampton, en Virginie. — La vie de Booker T. Washington. — L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. — Conciliateurs et agitateurs. — Le vote des nègres et la casuistique de la Constitution. 289
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE
Par le Major PERCY MOLESWORTH SYKES
Consul général de S. M. Britannique au Khorassan.
I. — Arrivée à Astrabad. — Ancienne importance de la ville. — Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les Collines Noires. — Le Khorassan. — Mechhed: sa mosquée; son commerce. — Le désert de Lout. — Sur la route de Kirman. 301
II. — La province de Kirman. — Géographie: la flore, la faune; l'administration, l'armée. — Histoire: invasions et dévastations. — La ville de Kirman, capitale de la province. — Une saison sur le plateau de Sardou. 313
III. — En Baloutchistan. — Le Makran: la côte du golfe Arabique. — Histoire et géographie du Makran. — Le Sarhad. 325
IV. — Délimitation à la frontière perso-baloutche. — De Kirman à la ville-frontière de Kouak. — La Commission de délimitation. — Question de préséance. — L'œuvre de la Commission. — De Kouak à Kélat. 337
V. — Le Seistan: son histoire. — Le delta du Helmand. — Comparaison du Seistan et de l'Égypte. — Excursions dans le Helmand. — Retour par Yezd à Kirman. 349
AUX RUINES D'ANGKOR
Par M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES
De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. — À la rame sur le Grand-Lac. — Les charrettes cambodgiennes. — Siem-Réap. — Le temple d'Angkor. — Angkor-Tom — Décadence de la civilisation khmer. — Rencontre du second roi du Cambodge. — Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. — Le palais de Norodom à Pnôm-penh. — Pourquoi la France ne devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361
EN ROUMANIE
Par M. Th. HEBBELYNCK
I. — De Budapest à Petrozeny. — Un mot d'histoire. — La vallée du Jiul. — Les Boyards et les Tziganes. — Le marché de Targu Jiul. — Le monastère de Tismana. 373
II. — Le monastère d'Horezu. — Excursion à Bistritza. — Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. — De Curtea de Arges à Campolung. — Défilé de Dimboviciora. 385
III. — Bucarest, aspect de la ville. — Les mines de sel de Slanic. — Les sources de pétrole de Doftana. — Sinaïa, promenade dans la forêt. — Busteni et le domaine de la Couronne. 397
CROQUIS HOLLANDAIS
Par M. Lud. GEORGES HAMÖN
Photographies de l'auteur.
I. — Une ville hollandaise. — Middelburg. — Les nuages. — Les boerin. — La maison. — L'éclusier. — Le marché. — Le village hollandais. — Zoutelande. — Les bons aubergistes. — Une soirée locale. — Les sabots des petits enfants. — La kermesse. — La piété du Hollandais. 410
II. — Rencontre sur la route. — Le beau cavalier. — Un déjeuner décevant. — Le père Kick. 421
III. — La terre hollandaise. — L'eau. — Les moulins. — La culture. — Les polders. — Les digues. — Origine de la Hollande. — Une nuit à Veere. — Wemeldingen. — Les cinq jeunes filles. — Flirt muet. — Le pochard. — La vie sur l'eau. 423
IV. — Le pêcheur hollandais. — Volendam. — La lessive. — Les marmots. — Les canards. — La pêche au hareng. — Le fils du pêcheur. — Une île singulière: Marken. — Au milieu des eaux. — Les maisons. — Les mœurs. — Les jeunes filles. — Perspective. — La tourbe et les tourbières. — Produit national. — Les tourbières hautes et basses. — Houille locale. 433
ABYDOS
dans les temps anciens et dans les temps modernes
Par M. E. AMELINEAU
Légende d'Osiris. — Histoire d'Abydos à travers les dynasties, à l'époque chrétienne. — Ses monuments et leur spoliation. — Ses habitants actuels et leurs mœurs. 445
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
Par M. JULES BROCHEREL
I. — De Tachkent à Prjevalsk. — La ville de Tachkent. — En tarentass. — Tchimkent. — Aoulié-Ata. — Tokmak. — Les gorges de Bouam. — Le lac Issik-Koul. — Prjevalsk. — Un chef kirghize. 457
II. — La vallée de Tomghent. — Un aoul kirghize. — La traversée du col de Tomghent. — Chevaux alpinistes. — Une vallée déserte. — Le Kizil-tao. — Le Saridjass. — Troupeaux de chevaux. — La vallée de Kachkateur. — En vue du Khan-Tengri. 469
III. — Sur le col de Tuz. — Rencontre d'antilopes. — La vallée d'Inghiltchik. — Le «tchiou mouz». — Un chef kirghize. — Les gorges d'Attiaïlo. — L'aoul d'Oustchiar. — Arrêtés par les rochers. 481
IV. — Vers l'aiguille d'Oustchiar. — L'aoul de Kaënde. — En vue du Khan-Tengri. — Le glacier de Kaënde. — Bloqués par la neige. — Nous songeons au retour. — Dans la vallée de l'Irtach. — Chez le kaltchè. — Cuisine de Kirghize. — Fin des travaux topographiques. — Un enterrement kirghize. 493
V. — L'heure du retour. — La vallée d'Irtach. — Nous retrouvons la douane. — Arrivée à Prjevalsk. — La dispersion. 505
VI. — Les Khirghizes. — L'origine de la race. — Kazaks et Khirghizes. — Le classement des Bourouts. — Le costume khirghize. — La yourte. — Mœurs et coutumes khirghizes. — Mariages khirghizes. — Conclusion. 507
L'ARCHIPEL DES FEROÉ
Par Mlle ANNA SEE
Première escale: Trangisvaag. — Thorshavn, capitale de l'Archipel; le port, la ville. — Un peu d'histoire. — La vie végétative des Feroïens. — La pêche aux dauphins. — La pêche aux baleines. — Excursions diverses à travers l'Archipel. 517
PONDICHÉRY
chef-lieu de l'Inde française
Par M. G. VERSCHUUR
Accès difficile de Pondichéry par mer. — Ville blanche et ville indienne. — Le palais du Gouvernement. — Les hôtels de nos colonies. — Enclaves anglaises. — La population; les enfants. — Architecture et religion. — Commerce. — L'avenir de Pondichéry. — Le marché. — Les écoles. — La fièvre de la politique. 529
UNE PEUPLADE MALGACHE
LES TANALA DE L'IKONGO
Par M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ
I. — Géographie et histoire de l'Ikongo. — Les Tanala. — Organisation sociale. Tribu, clan, famille. — Les lois. 541
II. — Religion et superstitions. — Culte des morts. — Devins et sorciers. — Le Sikidy. — La science. — Astrologie. — L'écriture. — L'art. — Le vêtement et la parure. — L'habitation. — La danse. — La musique. — La poésie. 553
LA RÉGION DU BOU HEDMA
(sud tunisien)
Par M. Ch. MAUMENÉ
Le chemin de fer Sfax-Gafsa. — Maharess. — Lella Mazouna. — La forêt de gommiers. — La source des Trois Palmiers. — Le Bou Hedma. — Un groupe mégalithique. — Renseignements indigènes. — L'oued Hadedj et ses sources chaudes. — La plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. — Bir Saad. — Manoubia. — Khrangat Touninn. — Sakket. — Sened. — Ogla Zagoufta. — La plaine et le village de Mech. — Sidi Abd el-Aziz. 565
DE TOLÈDE À GRENADE
Par Mme JANE DIEULAFOY
I. — L'aspect de la Castille. — Les troupeaux en transhumance. — La Mesta. — Le Tage et ses poètes. — La Cuesta del Carmel. — Le Cristo de la Luz. — La machine hydraulique de Jualino Turriano. — Le Zocodover. — Vieux palais et anciennes synagogues. — Les Juifs de Tolède. — Un souvenir de l'inondation du Tage. 577
II. — Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. — Les pupilles de l'évêque Siliceo. — Santo Tomé et l'œuvre du Greco. — La mosquée de Tolède et la reine Constance. — Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. — Ses transformations et adjonctions. — Souvenirs de las Navas. — Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique est son exécutrice testamentaire. — Ximénès. — Le rite mozarabe. — Alvaro de Luda. — Le porte-bannière d'Isabelle à la bataille de Toro. 589
III. — Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les chroniques. — San Juan de los Reyes. — L'hôpital de Santa Cruz. — Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. — Les portraits fameux de l'Université. — L'ange et la peste. — Sainte-Léocadie. — El Cristo de la Vega. — Le soleil couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601
IV. — Les «cigarrales». — Le pont San Martino et son architecte. — Dévouement conjugal. — L'inscription de l'Hôtel de Ville. — Cordoue, l'Athènes de l'Occident. — Sa mosquée. — Ses fils les plus illustres. — Gonzalve de Cordoue. — Les comptes du Gran Capitan. — Juan de Mena. — Doña Maria de Parèdes. — L'industrie des cuirs repoussés et dorés. 613
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.—9e LIV. No 9.—4 Mars 1905.
L'ÎLE D'ELBE SE DÉCOUPE SUR L'HORIZON, ABRUPTE, MONTAGNEUSE ET VIOLÂTRE.
L'ÎLE D'ELBE[1]
Par M. PAUL GRUYER.
Illustrations d'après les photographies de l'auteur.
I. — L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. — Deux mots d'histoire. — Débarquement à Porto-Ferraio. — Une ville d'opéra. — La «Teste di Napoleone» et le Palais impérial. — La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. — Offre à Napoléon III après Sedan. — La bibliothèque de l'Empereur. — Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. — Un enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules blanches. Dans la paix des Limbes. — Les différentes routes de l'île.
UNE JEUNE FILLE ELBOISE, AU REGARD ÉNERGIQUE, À LA PEAU D'UNE BLANCHEUR DE LAIT ET AUX BEAUX CHEVEUX NOIRS.
L'Isola d'Elba, en français l'île d'Elbe, est située dans la mer Méditerranée, entre la Corse et l'Italie, et fait partie avec les autres îles de Pianosa, Gorgona et Monte-Christo, de l'archipel tyrrhénien. Elle est aujourd'hui, en express, à un jour et demi de Paris, par Modane, Turin, Gênes et Pise, et seulement à une demi-journée de Rome.
Du chemin de fer de Pise à Rome se détache, à mi-route, parmi les vastes plaines marécageuses des Maremmes, un petit embranchement qui va de Campiglia, point de bifurcation, à Piombino, port d'embarquement.
Piombino est le type de la vieille petite place-forte italienne, aux rues étroites et entassées, aux arches et aux tours de pierre brûlées par le soleil; elle n'offre pas grande ressource, et l'on fera bien de ne pas lui demander l'hospitalité de la nuit. Du côté de la mer, ses maisons et ses remparts tombent à pic dans les flots; en face, Elbe se découpe sur l'horizon, violâtre, montagneuse, abrupte, et coiffée presque toujours d'un chapeau de nuées. Deux fois par jour, un bon vapeur fait le service postal et celui des passagers, en une heure et quart; l'on est obligé malheureusement de le gagner en barque, car le peu de fond de la mer, semée de récifs et d'écueils, empêche qu'il ne s'approche de terre, et, lorsqu'il y a houle ou gros temps, on danse ferme dans le «canal» ou détroit de Piombino. Il arrive même parfois que le navire ne peut tenir sur ses ancres, ni la barque quitter le rivage pour aller le rejoindre avec son entassement de passagers et de colis. Il faut alors aller embarquer plus loin, au petit port de Porto-Vecchio. Un autre service part de Livourne, mais la traversée est quatre ou cinq fois plus longue.
Le voyage est, en somme, peu compliqué. Personne ne va à l'île d'Elbe cependant. D'Italie même on y vient peu; quoique ce sol, beau et sain, soit assez proche de Rome, il ne s'y trouve que quelques grandes propriétés rurales; quant aux touristes étrangers, en Italie encore plus qu'ailleurs, c'est le troupeau de Panurge qui suit les itinéraires tout tracés. Et puis n'est-ce pas le sort commun de toutes les îles d'être plus ou moins délaissées? Il faut y aller exprès, et, quand on y est, un vague malaise pousse à en sortir, comme si l'on craignait d'y rester toujours prisonnier.
Peuplée jadis par les Étrusques, bien avant que Rome existât, Elbe a vu passer sur son territoire Phocéens venus de Grèce, Carthaginois et Romains, Goths, Wisigoths et Lombards. Puis ce sont les Génois qui la disputent aux Pisans, et les Espagnols qui on chassent les Génois. Bientôt les Français apparaissent à leur tour. La guerre ayant éclaté entre François Ier et Charles-Quint, le sultan Soliman, allié du roi de France, envoie de Constantinople, contre l'Italie et ses îles, la flotte ottomane, sous les ordres du fameux corsaire Barberousse, ancien matelot devenu grand-amiral, par son audace heureuse et sa férocité. Non content de faire pleuvoir sur toutes les côtes ses grenades enflammées, il aborde et parcourt l'intérieur de l'île en massacrant hommes, femmes et enfants, en arrachant les arbres, en brûlant la terre. Cette dévastation, telle que les Turcs savent la faire, fut si épouvantable qu'il fallut, après son départ, envoyer d'Italie des colons dans l'île, les rares habitants qui avaient survécu, cachés dans des trous de rochers, étant impuissants à relever seuls tant de désastres.
LES RUES DE PORTO-FERRAIO SONT TOUTES EN ESCALIER (page [100]).
En 1548, Cosme de Médicis, duc de Florence, réunit l'île d'Elbe à la Seigneurie de Piombino, et fonde Porto-Ferraio, qu'il fortifie et qu'il appelle Cosmopolis, nom qui lui resta jusqu'au seuil du XIXe siècle. Mais les malheurs de l'île ne s'arrêtent point pour cela. Italiens, Espagnols, Turcs et Français continuent à se disputer ce lambeau de sol, sans compter les corsaires d'Alger qui se contentaient de passer et de piller, et les Anglais qui commencent à se montrer, avides de s'approprier un point d'observation menaçant sur la côte d'Italie et sur la Corse.
Mais Elbe commence à se lasser aussi de son sort misérable et songe à se délivrer de tout le monde, une bonne fois. En 1799, la France, prenant prétexte d'une rupture avec la Toscane, avait débarqué de nouveau ses troupes, et occupé Porto-Ferraio; les Elbois s'étaient soumis en apparence, mais pour préparer dans l'ombre une révolte formidable et sauvage. La maison de tout Français avait été marquée par l'ange exterminateur, et le massacre fut simultané partout. En ces nouvelles Vêpres Siciliennes, on libéra jusqu'aux galériens des bagnes, afin de faire la chasse aux survivants, traqués comme des bêtes fauves, à travers les maquis, les ravins et les antres des montagnes où ils s'étaient réfugiés. Les cadavres furent coupés en morceaux et promenés ainsi, triomphalement.
En 1801 cependant, Porto-Ferraio fut rebloqué par la flotte française, bombardé en 1802, et, cette même année, le traité d'Amiens avait officiellement donné Elbe à la France. L'île envoya alors à Paris des députés qui furent reçus par le premier Consul (il ne se doutait guère de l'avenir), et qui l'assurèrent de la fidélité de leurs concitoyens, lesquels désormais se considéraient comme vrais Français et demandaient en retour protection contre tout autre envahisseur. Peu après, en effet, les Anglais ayant reparu furent repousses par une coopération commune des troupes françaises et des troupes elboises. L'île fut reperdue pour nous après Waterloo. Elle redevint alors italienne, et l'est encore aujourd'hui.
PORTO-FERRAIO: À L'ENTRÉE DU PORT, UNE VIEILLE TOUR GÉNOISE, TRAPUE, BIZARRE DE FORME, SE MIRE DANS LES FLOTS.
Que l'on vienne de Livourne ou de Piombino, c'est à Porto-Ferraio que l'on débarque, sa ville principale et sa sous-préfecture actuelle.
Figurez-vous une sorte de lac suisse, plus beau, avec le ciel de l'Orient, une de ces baies méditerranéennes âpres et harmonieuses à la fois dont celle de Naples est un des principaux types connus. Sur un promontoire escarpé s'avançant dans ses flots et se repliant en croissant, une ville, dont le seul aspect évoque toute une poésie de passé, se superpose, serrée, avec des toits plats qui semblent s'escalader les uns les autres; ses longues murailles qui l'enveloppent font grimper leurs lignes de pierre à tous les escarpements du rocher, et, à tous leurs angles, une petite tourelle s'accroche, pour le veilleur, quelque hallebardier levantin que l'on s'attend à voir surgir dans le décor. Dans un port fermé par une jetée couverte elle-même de maisons et terminée par une vieille tour génoise, rouge, trapue, bizarre de forme, dorment sur l'eau, si bleue qu'elle en est noire, de grandes tartanes peintes en vert ardent, avec leurs voiles enroulées autour des mâts semblables à des antennes de scarabées. Un éblouissement de couleur, un craquèlement de clarté.
Ainsi Porto-Ferraio se présente à mes yeux, tandis que le vapeur qui m'amène se range lentement le long du quai, parmi les hurlements des facchini et leurs vastes gestes à l'adresse des passagers et de leurs bagages.
Je me hâte de me faire conduire ainsi que mes colis à l'albergo de l'APE ELBANA, HÔTEL DE L'ABEILLE ELBOISE, en souvenir de l'Abeille napoléonienne. J'y trouvai bon service, bonne nourriture et bon gîte, le tout en propreté parfaite. Je remarque seulement que l'on m'apporte, en guise de dessert, des petits pois crus dans leur cosse et des haricots verts, non moins crus, élégamment rangés sur une feuille de vigne. Les autres convives me paraissent se faire de ces verdures un régal que je croyais jusqu'ici réservé aux lapins; mais la cuisine, comme bien des choses ici-bas, n'est qu'habitude et préjugé.
Je m'informe ensuite des personnes près de qui j'ai une lettre d'introduction et qui m'aideront à me débrouiller, chose si précieuse en pays étranger. Ce furent: Signor Emmanuel Camera de Asarta, qui remplissait alors dans l'île les fonctions du sous-préfet absent, et qui mit à ma disposition tout son crédit; Signor Tonietti, agent consulaire de France, qui m'accompagna en personne toutes les fois que sa présence put m'être utile; Signor Bigeschi, syndic de Porto-Ferraio. C'est enfin l'excellent abbé Soldani. Je ne veux pas oublier non plus un mot de remerciement pour Signor del Buono, le propriétaire actuel de San Martino. Bien d'autres aussi ont droit à ma gratitude, qu'il serait trop long d'énumérer ici. Il est peu de pays dont j'aie rapporté autant de souvenirs d'affabilité et d'empressement à m'être utile, chacun selon son pouvoir.
Je m'aperçois tout de suite avec plaisir que, de ci de là, je trouve à me faire comprendre; les gens y mettent beaucoup de bonne volonté; il y a sympathie pour le Francese qui déambule à travers les rues de Porto-Ferraio.
Quelle ville extraordinaire, avec des rues tout entières en larges escaliers, des voûtes, des casemates, des tunnels, des remparts vertigineux où s'accrochent les feuilles en lame de sabre des aloès et les raquettes des cactus! C'est ainsi que notre esprit se plaît à imaginer Carthage. La litière de Salammbô ne va-t-elle pas paraître sur ces marches, à ce carrefour aveuglé de soleil, et là-haut, entre ces créneaux découpant sur le ciel, d'un bleu sombre comme la mer, leur profil anguleux et cuivré, n'est-ce pas la silhouette velue d'un mercenaire graissant son arc et fourbissant son casse-tête?
Cependant un bonhomme, qui n'a rien de carthaginois, est accouru vers moi et m'entoure de ses grands saluts: «Signor! la teste di Napoleone! Venez voir, Signor! la teste avec son cercueil!»
Il me prend pour un imbécile, pensai-je, et s'imagine que j'ignore si l'Empereur est mort à Elbe ou à Sainte-Hélène. Je me contentai de faire un signe de dénégation et me mis à marcher afin de me dérober à ses «nobilissime signor» et à ses gestes de moulin à vent.
Mais le cicérone italien ne lâche pas ainsi sa proie, et l'homme me suivait en répétant: «Si! si! la teste! L'empereur Napoleone! la teste!» Et comme nous passions devant une église, il redoubla ses cris en me montrant la porte du doigt: «Ici, Signor, ici!»
PORTO-FERRAIO: LA PORTE DE TERRE PAR LAQUELLE SORTAIT NAPOLÉON POUR SE RENDRE À SA MAISON DE CAMPAGNE DE SAN MARTINO.
Intrigué tout de même, et pensant en tous cas me soustraire dans le lieu saint à son obsession, j'entre dans l'église. Mais déjà notre homme avait couru en face, chez le bedeau, et, revenant avec une clef, il m'ouvrait la sacristie. Il y avait là un cercueil, en effet, un cercueil somptueux en ébène, noir et luisant, avec des poignées d'or et une N d'or couronnée. Aux quatre angles, quatre cierges dans leurs flambeaux de bois argenté. Je me demandais ce que cela signifiait, quand, le bedeau ayant soulevé le haut du couvercle qui était à charnière, la tête de l'Empereur apparut soudain, rigide, immobile, et les yeux clos.... Une télé en bronze, toutefois, comme mon cicérone s'empressa de me le prouver, en la cognant légèrement. L'impression n'en avait pas moins été saisissante, car j'étais loin de m'attendre à voir paraître ainsi, dans ce tombeau entr'ouvert, ce masque tragique, reproduction de celui-là même qui, lorsque l'Empereur eut rendu l'âme, fut moulé sur sa face, à Sainte-Hélène, par le docteur Antommarchi. Au milieu du silence sonore de l'église où nous étions seuls, le bronze rendit sous le choc du doigt un bruit sourd comme un long sanglot, que la résonance des voûtes se rejeta tour à tour, et qui s'éteignit ensuite, lentement. Je ne tardai pas à apprendre que, ne pouvant se consoler de n'avoir pas la tombe de son roi d'un jour, Elbe rendait à ce cercueil les mêmes honneurs que s'il était réel; chaque année, à la date anniversaire de la mort du grand Empereur, on le dresse sur un haut catafalque, les cierges s'allument, la foule emplit l'Église, et, en présence des autorités officielles, une messe solennelle est dite. Et cette impression si singulière et si imprévue de l'homme de bronze couché là, immobile et présent, qui me sautait ainsi aux yeux, brusquement, une heure après mon arrivée, chaque jour, à chaque pas, allait se marquer davantage. Tandis que pour ceux qui vont sans voir, tout est mort des lieux qu'ils traversent, partout où j'irais, j'allais retrouver l'Empereur et revivre dans le passé.
Reprenons cependant notre exploration.
Je me suis débarrassé de mon cicérone par un pourboire, en somme mérité, et je continue à errer au hasard entre les murs blancs et les volets clos (car la chaleur est torride), à descendre et à monter des escaliers.
J'admire, chemin faisant, la propreté des rues. Les larges dalles de pierre dont elles sont pavées, comme de marbre, ne sont souillées d'aucune immondice, d'aucune ordure, et l'on se ferait presque scrupule d'y jeter un papier ou une pelure d'orange. C'est, dans cette ville du Midi, une propreté toute hollandaise. Du matin au soir, quatre ou cinq balayeurs ne cessent de circuler, chacun avec une charrette, qui a l'air d'un petit corbillard, et qui est traînée par un tout petit âne; ils y ramassent et recueillent sans trêve tout ce qu'ils rencontrent, et vont le vider ensuite hors de la ville; puis ils reviennent et recommencent leurs tournées, qu'ils continuent sans s'arrêter, jusqu'à la nuit. Ils passent partout et, par d'interminables détours, se hissent d'étage en étage, jusqu'aux quartiers supérieurs.
PORTO-FERRAIO: LA PORTE DE MER OÙ ABORDA NAPOLÉON.
Mais voici là-haut, au bout de cette rue à pic, une maison carrée aux tuiles rouges et aux persiennes vertes; elle domine la ville: c'est la Casa di Napoleone, le «Palais impérial».
D'aspect, elle ressemble à l'une de ces villas italiennes, comme on en voit sur la côte de Gènes à Bordighera, à l'une des moins ornées et des plus simples. L'administration militaire l'occupe aujourd'hui en partie, et des trophées de boulets on surmontent la porte, comme il convient à l'ancienne demeure d'un conquérant. Ce n'est pas pourtant le dieu de la guerre dont l'esprit semble régner ici. Quelle vision soudaine, au contraire, de paix heureuse et rayonnante, dès que l'on est entré et que l'on découvre, tout à coup, à travers les myrtes du jardin et les buissons de fleurs, l'immense et radieux horizon de la mer Tyrrhénienne! Tout est blanc et bleu comme en un paysage de conte de fées et de paradis; les grands caps de L'ÎLE se profilent dans une buée d'or; une paix resplendissante plane sur les choses. Et comme l'on est très haut, très à pic au-dessus de tout cela, il semble vraiment que l'on a laissé bien loin derrière soi tout le monde humain, et qu'en demeurant longtemps ici l'on finirait soi-même par devenir une âme. Il est impossible qu'après tant de luttes subies, tant d'écroulements entassés sur son front parmi les steppes neigeux de la Russie, tant d'angoisses dans l'abdication, le formidable vaincu qui vint un jour s'asseoir là, devant ce même horizon, n'ait pas senti, lui aussi, cette ineffable sérénité monter en lui. Il est certain (tous les cœurs humains sont semblables au fond, et les mêmes sentiments s'y retrouvent, identiques malgré leurs aspects divers) qu'il y eut ici des jours, des heures du moins, où son cerveau de fer se détendit, où la vision du repos, qu'il n'avait encore jamais connue, passa devant ses yeux, rapide et insaisissable toutefois, comme quelque chose qu'il ne pouvait arrêter, car il était «une force qui va», car il devait, bon gré, mal gré, se relever pour de nouvelles batailles et un nouvel écroulement.
Maintenant les murs vides semblent l'attendre encore. Une partie de la maison, demeurée inutile depuis, est inhabitée. Dans une grande salle, qui fut la salle du trône, et sur les plâtres de laquelle sont restées les hâtives peintures murales dont on la décora alors, il n'y a plus que les bustes de marbre des ducs de Toscane, Ferdinand III et Léopold II, mélancoliques et seuls sur leurs socles; le mobilier a été, un jour, vendu à l'encan; les flambeaux sont chez un habitant, deux fauteuils chez un autre, un coussin brode chez un troisième. Les volets des six fenêtres qui commencent à se disjoindre, et à travers lesquels filtrent des rais de lumière, sont clos; par terre, sur le plancher poussiéreux, des grains de maïs qui sèchent; dans les coins, les araignées tissent leurs toile. Le locataire est-il parti il y a un an ou il y a un siècle, on ne sait. Je tourne l'espagnolette dorée et grinçante d'une des fenêtres, je pousse les volets, et le petit jardin, étoile de milliers de marguerites épanouies, apparaît, et l'éblouissante vision de la mer Tyrrhénienne emplit la chambre, comme à son réveil, le matin, la voyait l'Empereur. C'est l'abandon même des choses qui a empêché le souvenir de s'enfuir. Ailleurs, il y aurait un gardien à tricorne, un tourniquet des pancartes explicatives, un parquet ciré, des écriteaux portant DÉFENSE DE TOUCHER aux objets rapportés, restaurés et revenus; ici rien que l'âme éparse du passé. Voici bientôt cent ans que l'appartement est à louer. En bas, sur le ciment d'une allée, un fer à cheval est marqué; c'est, dit-on, celui du cheval impérial, qui s'y imprima quand la pâte était humide encore. Et ceci, c'est déjà la légende; le cheval de Napoléon entre dans la mythologie à côté de celui du paladin Roland, dont on nous montre aussi, un peu partout en Europe, le fer empreint sur une marche écroulée ou sur un rocher.
Voici la journée, cependant, qui tire à sa fin, et je redescends dans Porto-Ferraio. C'est le moment où chez les peuples du Midi, avec le soleil qui baisse, la vie s'éveille et se ranime, et Porto-Ferraio semble s'en acquitter en conscience. Au-dessus de la petite ville, si muette tout à l'heure, et à travers laquelle le roulement de nulle voiture ne résonne (ses rues en escaliers ne lui en permettant à peu près aucune), monte un indescriptible brouhaha de voix et de paroles. Sur la petite place qui avoisine le port, les gens vont et viennent, de long en large, à grands pas, se donnant des poignées de main, et le verbe sonore; c'est le forum antique des villes italiennes, où l'on se rencontre ainsi sur le déclin du jour, où l'on traite et discute, au grand air, des affaires publiques et privées. On s'écrase dans les boutiques, où je lis parmi les enseignes: Andrea Borgia, biscuits doux; Dante, savetier, et plus loin: Oreste père et fils, épicerie et macaroni. Une vieille, plus décrépite que Saturne, vend, sous une arcade, des fèves et des amandes grillées. Des femmes vont aux fontaines chercher de l'eau dans leurs cruches de cuivre martelé.
Maintenant, toute la soirée, le bruit ira croissant; les gens parlent pour s'entendre parler, les enfants crient pour s'écouter crier, on se croirait à Paris un soir de Quatorze Juillet. Les guitares, les flûtes et les accordéons ne tardent pas à se mettre de la partie. Tout le monde chante. Le cri même des gamins n'a rien de la note acide des enfants; il est musical et rythmé. La brise du soir m'apporte, jusqu'à ma fenêtre, tous ces sons, en les mêlant dans une sorte d'universelle et joyeuse psalmodie des plus bizarres; c'est, dans ce décor d'opéra, comme un opéra qui se chante. Mon Dieu! que ces gens sont gais et qu'ils ont l'air heureux de vivre!
LA «TESTE» DE NAPOLÉON (page [100]).
Cela dure ainsi jusqu'à onze heures ou minuit. Alors le bruit se tait peu à peu, et, sous la nuit ruisselante d'étoiles, tout redevient silence. La lune décroissante et tardive se lève, semblable à une grosse boule lumineuse qui commence à se défoncer, blanchissant la pierre des grands escaliers et l'escarpement cyclopéen des murailles sur les terrasses desquelles reparaît le nébuleux fantôme de Salammbô qui danse et se prosterne....
Je me remets, le lendemain, à parcourir Porto-Ferraio en tous sens et dans tous ses coins et recoins; c'est à chaque pas un aspect pittoresque, nouveau et inattendu. L'abbé Soldani, qui m'accompagne, ne cesse, tout en marchant, de me frapper amicalement sur l'épaule et de brandir en l'air son chapeau en criant: «Vive la glorieuse France! Vive le glorieux empereur Napoléon!»
Je visite l'hôtel de ville. On y conserve la bannière napoléonienne, le grand drapeau blanc coupé d'une bande orange avec trois abeilles, que le roi de l'île d'Elbe fit flotter sur la ville dès le soir de son arrivée, et que salua le canon, quand, le jour suivant, il mit pied à terre. Un vieux brave homme, ancien soldat de Solférino, me la déploie avec amour et respect; elle est en forte étoffe de toile et intacte. Au premier étage, dans la salle du Conseil, le portrait de l'Empereur, entre ceux de Cosme de Médicis et du dernier grand-duc de Toscane, le représente, d'après le tableau de Gérard, avec le sceptre en main, le manteau d'hermine sur les épaules et le laurier d'or au front. Sur le tapis vert de la table, selon un antique et patriarcal usage, chaque conseiller a devant soi une petite sébile avec des haricots blancs ou rouges, que, pour voter Oui ou Non, il dépose dans l'urne.
PORTO-FERRAIO S'ÉCHELONNE AVEC SES TOITS PLATS ET SES FAÇADES SCINTILLANTES DE CLARTÉ (page [99]).
En quittant l'île d'Elbe, l'Empereur avait ordonné au grand-maréchal Bertrand d'empaqueter à la hâte et d'emporter toutes les archives ayant trait à l'administration de l'île durant son séjour, et il ne reste plus à l'hôtel de ville qu'un simple paraphe du maître au bas d'un des budgets communaux de Porto-Ferraio.
PORTO-FERRAIO: LES REMPARTS DÉCOUPENT SUR LE CIEL D'UN BLEU SOMBRE LEUR PROFIL ANGULEUX (page [99]).
Le syndic qui m'accompagne me sort toutefois d'un de ses tiroirs une autre pièce assez curieuse. Lors de la chute du Second Empire français, le bruit se répandit parmi les Elbois que le vaincu de Sedan songeait à se retirer parmi eux. Désireux de lui prouver leur inaltérable amour pour le sang illustre dont il descendait, les habitants de Porto-Ferraio s'empressèrent de lui faire parvenir, par leur syndic, une adresse officielle, l'assurant du bonheur que cette nouvelle leur causait. Napoléon III répondit par la lettre suivante:
«Wilhemshœhe, 10 mars 1871.
«Monsieur le Syndic,
«J'ai reçu l'adresse par laquelle les habitants de Porto-Ferraio m'offrent l'hospitalité dans leur ville, pensant que j'avais choisi l'île d'Elbe pour y fixer ma résidence; quoique cette nouvelle n'ait jamais eu aucun fondement, je suis heureux du témoignage de sympathie qu'elle a provoqué, et dont j'ai été vivement touché. Veuillez, Monsieur le Syndic, vous faire, auprès de vos concitoyens, l'interprète de mes remerciements et croire à mes sentiments.
«Napoléon.»
LA FAÇADE EXTÉRIEURE DU «PALAIS» DES MULINI OU HABITAIT NAPOLÉON À PORTO-FERRAIO (page [101]).
Au rez-de-chaussée se trouve une partie de la bibliothèque impériale. Les titres des livres, qui se reconnaissent à l'initiale dont leur reliure est marquée, sont curieux à parcourir, car ils montrent l'universelle éducation qu'aimait à se faire l'Empereur, s'intéressant à tout et lisant tout, afin de pouvoir parler de tout. À côté des œuvres de Vauban et de Maurice de Saxe, d'ouvrages divers de mécanique, de chimie et de science militaire qui l'intéressaient directement, se remarquent de nombreux livres d'histoire ancienne et moderne, des livres d'archéologie, d'histoire naturelle et de littérature: Montaigne, La Fontaine, Don Quichotte, soixante volumes de Voltaire. Lui-même s'était constitué cette solide bibliothèque par des livres qu'il avait fait venir du continent. Mais ce que l'on est le plus étonné de trouver parmi ces volumes, c'est un nombre relativement considérable d'ouvrages d'imagination, dont le principal est le Cabinet des Fées, quarante tomes où sont réunis les contes et les légendes de l'humanité, de toutes les époques et de tous les pays, depuis les contes des Mille et une Nuits jusqu'à ceux de Fénelon et de Perrault, jusqu'aux fables de l'Inde et de la Chine. C'est qu'en effet, par une réaction morale fréquente en psychologie, Napoléon, force brutale, était aussi un chimérique et un rêveur. Cette idée même de faire de l'Europe entière un seul empire réuni sous son sceptre, avait-elle été autre chose qu'une immense chimère? Nous le verrons ici méditer de bâtir, comme un Louis de Bavière, quelque fantastique palais sur les pics de Volterrajo, s'extasier sur le Monte Giove de l'infini du ciel et des nuées qui l'enveloppent, de ses nuits ruisselantes d'étoiles, et aimer à se perdre sous les ombrages touffus, aux sources murmurantes de la montagne de Marciana. Ossian et sa romantique poésie avaient, on ne l'ignore point, enthousiasmé sa jeunesse, et il conserva en lui, toute sa vie, quelque chose des vieilles superstitions corses qu'il avait sucées avec le lait maternel. Et c'est pourquoi, s'il condamnait officiellement «ces rêveries du passé», il est permis de supposer, en face de ces livres, qu'il ne répugnait pas à lire parfois, pour s'endormir le soir, l'histoire d'Ali-Baba et des Quarante Voleurs ou celle de la Belle aux cheveux d'Or et de l'Oiseau Bleu.
LE JARDIN IMPÉRIAL ET LA TERRASSE DE LA MAISON DES MULINI (page [102]).
Mais voici un autre souvenir qui se mêle à celui de l'Empereur, et que nous dit tout au long une plaque de marbre gravée, et clouée au mur, sur la façade du monument. L'inscription est en italien, et nous traduisons:
ICI, DANS PORTO FERRAIO,
EN 1802, FUT APPORTÉ LE TOUT PETIT
VICTOR HUGO.
ICI NAQUIT SA PAROLE
QUI, PLUS TARD, LAVE DE FEU SACRÉ,
DEVAIT COURIR DANS LES VEINES DES PEUPLES,
ET PEUT-ÊTRE TROIS ANNÉES
PASSÉES DANS CET AIR À QUI DONNENT LEURS ATOMES LE FER ET LA MER[2]
RAFFERMISSANT SON CORPS DÉBILE,
CONSERVÈRENT
À LA FRANCE L'ORGUEIL DE SA NAISSANCE,
AU SIÈCLE LA GLOIRE DE SON NOM,
À L'HUMANITÉ
UN APÔTRE ET UN GÉNIE IMMORTEL.
En 1802, en effet, quelques mois après sa naissance, Victor Hugo vint à l'île d'Elbe. Né à Besançon, comme l'on sait, où son père, Joseph Hugo, alors commandant, se trouvait en garnison, il avait déjà dû être transporté à Marseille, six semaines après sa naissance. C'était un terrible voyage pour un enfant de cet âge,
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix,
comme il l'a dit lui-même, et si particulièrement faible que le médecin qui l'avait mis au monde avait déclaré qu'il ne vivrait pas. Par surcroît de malheur, il fallut que sa mère l'abandonnât pour venir à Paris solliciter le ministre de la Guerre, en faveur de son mari, lequel réclamait en vain l'avancement en grade qui lui était dû. Le pauvre bambin resta seul avec son père qui le bourrait de bonbons pour le consoler, car depuis le départ de sa mère, il n'arrêtait pas de pleurer. Enfin, cette dernière revint, et tout le résultat de ses démarches fut un ordre d'aller plus loin encore, à l'île d'Elbe, avec le régiment de l'impérial Corse.
Voilà donc toute la famille qui se remet en route à nouveau et s'embarque pour Porto-Ferraio, où elle s'installe.
La santé du petit Victor laissait toujours fort à désirer. Un an après son arrivée dan l'île, il n'était pas encore parvenu à redresser sur ses épaules sa tête «qui, racontent ses admirateurs, comme si elle eût déjà contenu toutes les pensées dont elle ne renfermait que le germe, s'obstinait à tomber sur sa poitrine.» Cependant, on ne tarda pas à remarquer que l'avorton était solidement charpenté, qu'il avait large carrure d'épaules et de poitrine. Bientôt, le grand air de la mer et la salubrité du climat aidant, la vie prit le dessus, et quand l'enfant quitta Elbe, au bout de trois ans de séjour entremêlés de pérégrinations en Corse, il était en train de devenir ce type étonnant de robustesse humaine, qu'il demeura tout le restant de son existence. De Porto-Ferraio, son père s'en alla en Italie avec Joseph Bonaparte, et lui, il vint avec sa mère et ses frères habiter Paris, rue de Clichy, fin de 1805 ou commencement de 1806.
De même que ce fut à l'île d'Elbe que Hugo s'ouvrit à la vie physique et prit le dessus sur la mort, ce fut là aussi qu'il balbutia ses premiers mots, et la tradition nous a conservé la première parole qu'il prononça. Un jour, nous dit Dumas père dans ses Mémoires, s'étant disputé avec sa gouvernante qui voulait le forcer à obéir et le menaçait: «Cattiva! s'écria-t-il, cattiva!» Cattiva signifie «méchante» dans l'italien des îles. Où avait-il entendu ce mot, et comment l'avait-il retenu plus spécialement? on ne le sut jamais. Mais tout le monde connut aussitôt dans la maison que l'avorton avait parlé, et s'en extasia. Ainsi le premier mot prononcé par le poète fut un mot étranger.
LA VIA NAPOLEONE QUI MONTE AU «PALAIS» DES MULINI.
Mais les souvenirs de l'enfant «ne sont point encore éveillés, et rien de cette première halte de l'existence ne devait survivre en son esprit.»
Plus tard, toutefois, on ne manqua pas de voir un rapport de prédestination entre le passage que l'auteur de l'Ode à la Colonne fit dans cette île, et celui de Napoléon, dix ans après; l'hyperbolique Biographie Rabbe imprimera en 1834: «La première nature qui se réfléchit dans la prunelle de Hugo fut cette âpre et sévère physionomie d'un lieu peu remarqué alors, si célèbre par la suite. Cette jeune vie s'harmonisait déjà avec la grande destinée qu'elle devait célébrer un jour; ce frêle écheveau se mêlait déjà à la trame splendide qu'il devait rehausser un jour!»
Tandis que je lis et copie l'inscription du marbre, surpris malgré moi de tous ces ressouvenirs français que je rencontre à chaque pas, je vois soudain venir se planter sous mon nez un bras noir, au bout duquel est une main noire, brandissant une bourse noire. Je me retourne brusquement, n'ayant rien entendu venir, et recule avec un peu d'effroi, je l'avoue, en voyant en face de moi un homme tout noir également—si l'on peut appeler «homme» un grand sac noir, se terminant par un capuchon pointu, percé de deux trous au fond desquels deux yeux luisent comme des chandelles. C'est un Pénitent en tournée de quête, et il me poursuit de son bras noir, de sa main noire et de sa bourse noire, en m'assourdissant d'une sonnette qu'il porte attachée à sa ceinture et qu'il sonne furieusement, jusqu'à ce que je lui aie donné les deux sous qu'il réclame.
Je demandai si c'était l'usage de se promener ainsi, en échappé de drame romantique; l'on me répondit que cela se faisait lorsque quelqu'un de la Confrérie était mort, et que la quête était au profit de la cérémonie funèbre.
LA SALLE DU CONSEIL À PORTO-FERRAIO AVEC LE PORTRAIT DE LA DERNIÈRE GRANDE-DUCHESSE DE TOSCANE ET CELUI DE NAPOLÉON D'APRÈS LE TABLEAU DE GÉRARD.
Or, comme j'étais assis, le soir, sur le seuil de l'Ape Elbana, à respirer avec délices la fraîcheur de la brise de mer qui s'élevait avec la nuit, tandis que, comme la veille, les gamins hululaient partout, que, dans toutes les maisons, les guitares sautillaient et les accordéons soufflaient éperdument, voilà tout à coup les cloches de l'église voisine qui se mettent à sonner le glas. En même temps, de l'autre bout de la ville, des clameurs lamentables retentissent, qui ne tardèrent pas à se rapprocher, faisant fermer en hâte les volets de toutes les boutiques et taire la voix des musiques. Bientôt, par une des rues en escalier qui aboutissaient sur la place, apparut, s'échelonnant de marche en marche, un cortège étrange; une foule de gens vêtus de cagoules noires, comme mon homme de l'après-midi, grands et petits, jusqu'aux plus minuscules bambins, s'avançaient, portant de gros cierges parfumés, et en chantant des psaumes autour d'un cercueil qui ondulait sur les épaules de quatre hommes robustes. Ceux qui marchaient en tête du cortège agitaient des croix, des bannières et des lanternes emmanchées sur de longs bâtons. C'était l'enterrement en question, et, comme je m'étonnais de son heure tardive, le facchino de l'hôtel me répondit que tel était l'usage dans le grand monde, parce que c'était «beaucoup beau» ainsi.
LA GRANDE SALLE DES MULINI AUJOURD'HUI ABANDONNÉE, AVEC SES VOLETS CLOS ET LES PEINTURES DÉCORATIVES QU'Y FIT FAIRE L'EMPEREUR (page [101]).
Arrivé devant l'église, le cortège s'arrêta. Le glas se tut. Alors tous nos capucins noirs jetèrent violemment leurs cierges sur le sol, ils en piétinèrent la flamme à coups de talon, ils lancèrent dessus de la terre à pleines poignées, afin de l'éteindre, et entrèrent dans l'église avec, chacun, cinq ou six petites bougies, minces comme des allumettes, qu'on leur remit à la porte. Tandis qu'elles brûlaient, ils se rangèrent à nouveau autour du cercueil et se mirent à hurler une sorte de bêlement bizarre: bai... ai... ai... ai..., quelque chose de traînant et de grave, qui, subitement, s'anime avec rage, et devient aigre à se boucher les oreilles: bai! bai! bai! ai! ai! ai! ai! ai! Il y a là du gémissement de la pleureuse antique et du lamento corse. Cependant les petites bougies tiraient à leur fin, le prêtre officiant avait terminé ses oraisons, le cercueil était rechargé sur quatre épaules, les cierges étaient ramassés sur le parvis de l'église, où ils étaient restés, et rallumés aux petites bougies, et le cortège reformé se mettait en route vers la nécropole, par le chemin qui longe la mer, tandis que les boutiques se rouvraient derrière lui et que guitares et accordéons reprenaient leur mélodie interrompue. Longtemps, je le suivis du regard, à la lueur des cierges se reflétant dans les flots en longues couleuvres lumineuses; et là-bas, pour que le mort ne reste pas seul dans la nuit, on lui laissera, avant de revenir, une petite lanterne allumée, qui le veillera jusqu'au jour.
Cagoules noires, nos gens allaient à la nécropole des «Noirs»; cagoules blanches, elles auraient été à la nécropole des «Blancs»; car les deux Confréries ne veulent avoir entre elles rien de commun sur la terre ni dans l'éternité. À Porto-Ferraio l'on est Noir ou Blanc, comme on était jadis Guelfe ou Gibelin, et si les cagoules ennemies ne se battent plus dans les rues quand elles se rencontrent, du moins n'ont-elles jamais cessé de se regarder d'un mauvais œil. C'est à qui surtout réservera à ses morts, dans chacune des nécropoles rivales, le gîte le plus avouant, la «case» la plus souriante et la plus immaculée. Car ici, sauf de rares exceptions, les morts ne sont pas déposés dans la terre; sous des portiques somptueux, en des catacombes revêtues de marbre blanc et baignées de douces clartés, d'innombrables cases sont taillées dans l'épaisseur des murs, rangées symétriquement comme des alvéoles d'abeilles, les unes vides, les autres occupées déjà, où le cercueil est hermétiquement scellé, ornées d'inscriptions. Les longues galeries ornées de fleurs et de tableaux, où tant de disparus dorment leur dernier sommeil dans un calme pâle et silencieux comme celui des Limbes, n'ont réellement rien de sinistre. Vues du dehors, ces blanches nécropoles, aux larges et hautes fenêtres, rappellent, à travers le feuillage des grands arbres qui les entourent, les palais de Trianon.
De Porto-Ferraio rayonnent toutes les routes de l'île. Chaque matin, quatre ou cinq courriers partent de la ville avec leurs carrioles à deux roues, attelées d'un cheval maigre, à grandes jambes, qui ressemble à une sauterelle. Les brancards, au lieu d'être retenus sur les flancs de la bête comme chez nous, sont fixés sur son dos, et pointent en l'air, si bien que, dès qu'elle prend le galop, vous vous trouvez dans une sorte de panier à salade, qui vous enverrait immédiatement sur la route, si vous ne preniez soin de vous cramponner avec énergie à l'ossature du véhicule. Quant aux bagages, ils sont au préalable ligottés avec des cordes; c'est le seul moyen qu'ils arrivent entiers à destination.
Où vont toutes ces routes? On voit de Porto-Ferraio leurs rubans monter de tous côtés vers les montagnes environnantes, puis disparaître. L'une d'elles s'en va vers l'ouest, du côté de ce mont énorme qui, par là, barre l'horizon, et dont la cime disparaît dans les nuages. C'est la route de Marciana. Elle monte d'abord parmi les aloès et les cultures. Ça et là, une ferme, une métairie. De temps à autre, l'on croise des paysans qui se rendent à la ville, pour leurs affaires ou leur commerce. Ils ont tous un âne pour les porter; la femme se met à califourchon sur le cou du bourriquet, l'homme sur le dos, le fils sur la croupe, et, dans chacun des deux paniers accrochés de chaque côté du bât, il y a la marmaille. L'âne disparaît sous la famille qu'il véhicule; il en est littéralement recouvert. On ne voit que sa tête, sa queue et ses pieds. Il trottine, menu, menu, et, chose incroyable, ne s'effondre pas.
Puis les maisons se font plus rares, et voici commencer le maquis, le maquis corse, avec ses arbousiers, ses lauriers-thyms, ses bruyères arborescentes et ses chênes verts, serré, impénétrable et parfumé d'acres senteurs. À un coude de la route, Porto-Ferraio disparaît, et, sur le faîte du col que le vent balaye, une autre face de l'île apparaît.
(À suivre) Paul Gruyer.
UNE PAYSANNE ELBOISE AVEC SON VASTE CHAPEAU QUI LA PROTÈGE DU SOLEIL.
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.—10e LIV. No 10. 11 MARS 1905.
LES MILLE MÈTRES DU MONTE CAPANNA ET DE SON VOISIN, LE MONTE GIOVE, DÉVALENT DANS LES FLOTS DE TOUTE LEUR HAUTEUR.
L'ÎLE D'ELBE[3]
Par M. PAUL GRUYER.
Illustrations d'après les photographies de l'auteur.
II. — Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. — Soir tempétueux et morne tristesse. — L'ascension du Monte Giove. — Un village dans les nuées. — L'Ermitage de la Madone et la «sedia di Napoleone». — Le vieux gardien de l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. — La côte orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. — La gorge de Monserrat. — Rio Marina et le monde du fer.
UN ENFANT ELBOIS.
La mer se recourbe ici en un golfe profond, au cercle large et harmonieux, et dans lequel tombent les mille mètres du Monte Capanna; autour de ce dernier et de son voisin, le Monte Giove, la montagne de Jupiter, tournoient les nuées. En bas, la mer bleue, la grève ensoleillée sur laquelle un pêcheur solitaire, et qui semble moins gros qu'une fourmi, tire sa barque et fait sécher ses filets; en haut, la bataille farouche de l'ouragan noir où gronde la foudre et que zèbrent les éclairs; par moments, à travers un déchirement de nuages, des plaques de neige étincellent. N'est-ce pas là, en effet, l'Olympe redoutable où trônent, au-dessus des mortels, Zeus et les Grands Dieux?
Je demande au cocher s'il n'y a pas lieu de hâter le pas de son coursier et si l'amoncellement fantastique des sombres nuées ne va pas s'abattre sur notre tête avant notre arrivée à Marciana; mais il me fait signe que non, et qu'il n'y a rien à craindre pour le moment. Le soleil, en effet, ne cesse pas de luire pour nous tout le long de la route qui, se rapprochant de la mer, contourne d'abord le golfe (on le nomme golfe de Procchio), puis se relève pour suivre la côte en corniche, jusqu'à ce qu'une dernière descente nous amène à Marciana Marina, à l'Auberge de la Paix, chez Ventura Braschi; bonne cuisine.
Le signor Ventura ne sait pas un mot de français, sa femme non plus, mais ils sont pleins de prévenances et crient très fort pour que je comprenne. Le bruit de mon arrivée s'est heureusement répandu dans le bourg; un garçon qui a voyagé et qui parle correctement français, vient m'offrir obligeamment ses services; il facilite les explications, et en attendant la «bonne cuisine» de l'enseigne, qui se réduira d'ailleurs à du macaroni et à des œufs, je vais errer sur les galets du port, où les tartanes ont été amenées à sec en prévision de la nuit qui menace d'être pluvieuse et pleine de vent.
Les nuées sont descendues le long de la montagne, et le ciel s'est voilé; le soleil a disparu. Il fait gris; la mer houleuse bat le rivage de ses lames courtes; une morne tristesse s'épand sur les choses. Il semble que l'on soit perdu au bout du monde. Porto-Ferraio lui-même paraît loin, très loin. Cette montagne, que l'on ne voit pas et qui n'arrête pas de déverser son brouillard, on la sent peser sur soi de toute sa masse obscure. Les façades craquelées des maisons, qui s'illuminaient tantôt sous le soleil, ont pris un aspect sale et éraillé. Il fait froid.
Comme tout cela a changé d'aspect en quelques heures! Voici la pluie à présent, une pluie fine et pénétrante qui, sous l'obscurité grandissante, donne aux objets des reflets blafards; l'on se croirait sur quelque côte désolée de la Norvège ou du Spitzberg. Et quand, le soir, après dîner, je sortis pour aller gagner ma chambre qui se trouvait dans une autre maison, à quelques pas, je crus être emporté par l'ouragan qui me lapidait de cailloux à travers la nuit; la mer crachait ses embruns jusque dans les rues, et la seule lumière de ce gouffre noir, où pas un être humain n'osait circuler, était, au carrefour voisin, la lueur timide d'une petite veilleuse, brûlant sous un verre, devant une Sainte Vierge engrillagée dans le mur. Je songeais que ce fut près d'ici, par une nuit pareille, que se termina l'amoureuse idylle de l'ancien Roi des Rois et de la blonde comtesse Walewska; ils s'étaient retrouvés sur la montagne de Marciana, où ils revécurent quelques heures fugitives d'amour, et où ils se séparèrent dans la tempête et dans l'ouragan.
Le lendemain matin, un clair soleil me réveilla. J'avais, dans ma journée, à entreprendre l'ascension du Monte Giove et de Marciana Alta (Marciana de la Montagne), dédoublement de Marciana Marina (Marciana de la Mer).
MARCIANA ALTA ET SES RUELLES ÉTROITES.
C'est un vieil usage sur les bords méditerranéens, et que l'on retrouve en France, en Italie, en Corse et en Espagne, que celui de ces doubles villages côtiers. Il avait pour but de mettre leurs populations à l'abri des pirates barbaresques qui, jusqu'à la prise d'Alger par la France, au milieu du XIXe siècle, fondaient à tous moments sur les rivages, où ils pillaient et tuaient tout. Alors, dès que leur approche était signalée par une de ces tours-vigies qui dominaient l'horizon et dont les ruines subsistent encore, sur les pitons des falaises et les pointes des rochers avancés en mer, tout le village du bas ramassait ses effets les plus précieux et s'enfuyait vers le village du haut, lequel était suffisamment crénelé et fortifié pour repousser tous les assauts. Mais il était rare que les pirates se hasardassent jusque-là, car sur ces pentes qu'il leur aurait fallu gravir, il était trop facile de les écraser en faisant dérouler sur eux une avalanche de rocs et de pierres. Le plus souvent ils ne savaient même pas où les habitants étaient passés: ils étaient là-haut, dans les nuages.
Je demande en effet si l'on peut me montrer Marciana Alta. Signor Ventura sort avec moi sur la place et me désigne du doigt la montagne. Ici où nous sommes, le soleil a reparu, l'atmosphère est limpide, la mer sourit, mais la montagne est, comme hier, coupée en deux par l'épais rideau de nuées qui est remonté autour d'elle, et qui en cache la moitié supérieure, de son voile impénétrable. Le bourg de Marciana Alta est là, derrière le rideau; on ne le voit pas. C'est ainsi pendant la moitié de l'année, paraît-il; mais je n'ai qu'à prendre le sentier et à monter jusqu'à ce que j'arrive.
Me voilà donc grimpant, grimpant, grimpant toujours, avec cette persévérance nécessaire dans les montagnes où il semble que l'on marche sans avancer. Il fait une chaleur moite. Devant moi je vois toujours la nuée obscure, dont je me rapproche peu à peu; derrière moi, en me retournant, j'aperçois Marciana Marina s'écraser de plus en plus, et un immense horizon de côtes s'étaler à mes pieds. Mais je ne tarde pas à entrer dans l'ombre de la nuée, où le soleil se voile bientôt si complètement que je me trouve comme transporté tout à coup au milieu de la nuit. Tout disparaît, devant, derrière et autour de moi; il n'y a plus que du brouillard, qui perle en gouttelettes sur mes vêtements et ma barbe, comme sur les plantes et sur les brins d'herbe. La végétation a changé d'aspect, elle aussi; elle est devenue celle des climats du Nord: bruyères courtes, gros châtaigniers au tronc noueux, et qui n'ont encore ni feuilles ni bourgeons, tandis qu'à Porto-Ferraio les myrtes sont en fleurs; puis des fougères et des mousses, parmi lesquelles des sources cristallines bruissent et dégringolent en cascatelles. Le sentier toutefois, pour âpre qu'il soit, se continue, bien tracé, à travers l'opacité du brouillard. J'y croise, fantomatiques silhouettes, une femme et sa mule; sans doute la femme descend à la côte se ravitailler d'épicerie ou de farine, car l'on ne doit pas avoir là-haut grand'chose pour se nourrir. En passant elle me jette le buona sera! (bonsoir!) et paraît tout étonnée de la langue inconnue dans laquelle je lui réponds. Après une demi-heure de montée dans ce brouillard, la forme des objets redevient plus précise, le soleil se devine à nouveau, et voici, au-dessus de ma tête, Marciana Alta surgir des nuées.
Le spectacle en est singulier. En face de moi, à présent, la lumière, une autre région, un soleil du Nord qui luit dans un air vif et froid; par derrière, au contraire, la nuée opaque que j'ai traversée et qui cache maintenant la base de la montagne comme d'en bas elle en cachait le faîte. La terre, la mer, tout le reste de l'île ont disparu; on est comme suspendu sur les noires volutes nébuleuses; on plane au-dessus du vide, on est dans le ciel.
Ce qui paraît plus bizarre encore, c'est qu'il y ait ici des habitants, puisque voilà des maisons et un clocher, ou plutôt de penser qu'il doit y en avoir, car on n'en voit pas. Tout se tait; aucun son ne monte plus d'en bas, et nul bruit ne sort davantage de ce village mystérieux, aux maisons abruptes, serrées les unes contre les autres, entouré d'un rempart de pierre. C'est le village corse, sauvage et sinistre, le nid d'oiseaux de proie.
MARCIANA MARINA AVEC SES MAISONS RANGÉES AUTOUR DU RIVAGE ET SES EMBARCATIONS TIRÉES SUR LA GRÈVE.
Je gravis des escaliers, je passe sous des voûtes, je monte encore des marches et je me trouve au milieu des maisons, sur une place étroite, où aboutissent des rues ou plutôt des ruelles, non moins étroites, au pavé noirâtre et gluant. Il n'y a toujours personne. Les habitants sont sans doute enfermés chez eux. Seule une femme, au profil de vautour, est assise sur le seuil de sa porte, vêtue de noir et coiffée d'un fichu noir; ses yeux brillent dans leurs orbites, ardents et doux cependant, et elle me regarde sans qu'aucun des traits de son visage impassible et régulier trahisse ce qu'elle peut penser en me voyant. Puis en voici une autre, vêtue de noir également, qui tire au bout d'une corde une chèvre noire; puis une troisième, jeune celle-là, mais toujours vêtue de drap de la même couleur, et portant sur sa tête un sac de foin. Mais où sont les hommes?
Sur ma droite, j'aperçois un cabaret à la porte close; je vais pour entrer afin de me reposer un peu de mon escalade et demander un guide pour continuer plus loin. J'entends à travers la porte des bruits de voix. Allons, tant mieux! Il y a quelqu'un. Quelqu'un! Mais tous les hommes du village sont là. Je me demandais ce que l'on pouvait faire dans un pays pareil! C'est simple: on n'y fait rien.
C'est-à-dire que l'on y boit, que l'on y fume, que l'on y joue aux cartes, que l'on y parle surtout, depuis le matin jusqu'au soir, tous les jours et toute l'année. Oui, c'est bien là le village corse, c'est bien l'étonnante existence de ces gens qui, perdus dans leur solitude, sans voir même, six mois sur douze, le reste de la terre dont ils sont séparés, comme aujourd'hui, par les nuages qui les entourent et où ils vivent, passent leur vie à discuter, en face d'un vermouth et d'un journal, les destinées de l'Europe. Parler politique et voter tous les trois ou cinq ans sont les grandes occupations de l'existence. Quelques habitants essayent durant l'été de défricher la montagne et d'en obtenir quelques moissons; un peu plus bas sur ses pentes, ils y plantent même de la vigne, qui y réussit, mais le travail est dur et ils ont peu d'imitateurs. Les autres possèdent des cochons qui se nourrissent, tout seuls, ou à peu près, des chèvres que la femme mène paître, tout en labourant quelques pommes de terre ou en ramassant des châtaignes; quant aux quelques sous qu'ils peuvent trouver à gagner, ils alimentent la pipe et le verre.
À mon entrée, les parties de cartes s'interrompirent, les gouvernements de l'Ancien et du Nouveau Monde, en train de passer un mauvais quart d'heure, eurent un peu de répit, et les calumets se posèrent sur les tables, tandis que l'on me dévisageait et que l'on se disait de l'un à l'autre: «Inglese! Anglais!»
Je m'avançai et demandai à haute voix, selon ma coutume, si quelqu'un parlait français. Quelqu'un se leva aussitôt, qui me tendit la main et me répondit: «Que veut le Signor?» Alors dans les groupes j'entendis répéter: «Francese! Francese! quasi l'Imperatore! Français! Français! comme l'Empereur!»
Je priai mon interlocuteur de s'informer si l'on pouvait me conduire jusqu'au faîte du Monte Giove et jusqu'à l'ermitage de la Madone. Je trouvais plus prudent de me faire accompagner à cause du brouillard qui pouvait monter et dans lequel je risquerais de me perdre.
LES CHÂTAIGNIERS DANS LE BROUILLARD, SUR LE FAITE DU MONTE GIOVE.
Il fit signe de venir à un homme qui était assis sur un banc, au fond du cabaret, en face d'une table vide, mélancolique au milieu des verres et des pipes qui l'environnaient. L'homme se leva et s'approcha. C'était une espèce d'hercule, à la carrure de taureau; de sa chemise ouverte émergeait une poitrine musculeuse et velue; il était pieds nus et tenait à la main un bâton noueux aux allures de massue. Se rencontrer avec lui seul à seul dans le maquis aurait été tout juste rassurant. Et dire que ce colosse, au lieu d'aller s'embaucher quelque part, n'importe où, sa force étant apte à tous les métiers, préférait croupir là, à se croiser les bras, d'un bout à l'autre de l'année, dans la fainéantise et le dénuement presque absolu! Quand il sut de quoi il s'agissait, ses yeux bleus eurent un éclair de joie à l'idée du gain inattendu et facile qui s'offrait à lui, et sur lequel il demanda immédiatement le crédit d'un café qu'il ingurgita avec délices; après quoi il se chargea de mon menu bagage et se déclara prêt à marcher. Cet homme à l'aspect redoutable était le géant bon enfant des contes de fées, qui sert de factotum en échange du droit de s'asseoir à la cuisine et de saucer les plats.
... ET VOICI AU-DESSUS DE MOI MARCIANA ALTA SURGIR DES NUÉES (page [111]).
Le chemin qui monte vers l'ermitage est pavé, comme une voie romaine, de blocs de pierre à peine équarris; de place en place des niches de maçonnerie, avec une croix, servent d'abris contre la pluie, le vent, la neige ou le soleil. Nous atteignons des plaques de glace, qui ne sont pas encore fondues dans les creux tournés vers le nord. Dans un mois, m'explique l'homme, en son baragouin que me traduit, tant bien que mal, mon dictionnaire, on rôtira; aujourd'hui en avril, je grelotte malgré la marche.
Ainsi que je l'avais craint cependant, le brouillard, débordant Marciana Alta, avait gagné la cime de la montagne, et quand j'arrivai à la chapelle de la Madone, je recommençais à ne plus rien voir à dix pas devant moi; tout était clos à mes yeux, et il était impossible de dire si l'on se trouvait sur le faîte d'un mont ou au fond d'un puits. Tout ce que j'apercevais, c'étaient les murs de la chapelle, quelques châtaigniers difformes aux branches défeuillées, semblables à des spectres, et une petite maison dont la porte était fermée; elle était habitée pourtant, car mon guide ayant cogné avec son bâton, un vieux bonhomme, à profil de bouc, vint ouvrir. C'est lui l'ermite[4].
Voilà certes quelqu'un que les voisins ne gênent point, et dont le bavardage ne doit pas être le péché coutumier! Il habite ici avec sa femme et une chèvre, aussi perdu qu'un Indien dans la pampa. Marciana Alta est pour lui le centre de la civilisation, et il s'y retire l'hiver; Marciana Marina commence à devenir le but d'un voyage important, et quant à Porto-Ferraio, s'il y va deux fois l'an, c'est beaucoup. Il est, par contre, le roi de l'infini. Parfois même il doit assister dans sa masure à des cataclysmes atmosphériques peu banals. Lorsqu'un orage éclate sur Elbe, avec cette violence particulière aux climats du Midi et plus encore à celui des îles, il doit être littéralement enveloppé de la foudre, et lorsqu'une tourmente, comme celle d'hier, se déchaîne, on se demande comment sa bicoque n'est pas arrachée du sol. Assourdi par la tempête, gelé un jour, calciné un autre, battu par la pluie, noyé de brouillard, de ce brouillard dense et compact qui vous appuie sur les yeux comme une main, ainsi qu'il fait en ce moment, et vous donne l'impression d'un enveloppement de sépulcre, tout cela lui est indifférent, et il rit en vous apercevant, car il possède un registre avec un crayon, et il offre à ceux qui viennent ici après Napoléon d'y inscrire leur nom. C'est là son principal métier, et son seul espoir de faire fortune. Il a aussi les clefs de la chapelle qu'il montre aux visiteurs, ainsi qu'une image d'Épinal représentant l'Empereur. Hélas! étant donné le nombre des passants, il est peu probable qu'il s'enrichisse jamais.
C'est pourtant dans cette maisonnette que logea Napoléon, c'est dans une de ces trois petites chambres qu'il reçut la visite de la comtesse Walewska, le 3 septembre 1814. Un Christ de bois, resté accroché au mur et vieux de plus d'un siècle, a été certainement témoin, et le lit rudimentaire de l'ermite, composé de deux X de fer portant quatre planches et un simple matelas de fougères plat comme une galette, ne doit guère différer du lit sur lequel couchait l'Empereur.
Tout ici vous parle à l'esprit, jusqu'aux murs humides de cette chapelle qui LE connurent, jusqu'aux marches de l'autel sur lesquelles Madame Mère, logée au village de Marciana, venait s'agenouiller dévotement et faire vœu d'un cierge de cire à la Madone, si elle protégeait son fils contre tout malheur. Rien dans les objets ni dans les lieux n'a changé d'aspect; ils sont comme immobilisés sur ce sommet désert. Devant l'entrée de la chapelle, dans un hémicycle de pierre tout rongé de lichens et garni de bancs, quatre fontaines jaillissent, emplissant avec leur glouglou régulier leurs vasques sculptées; la façade de la chapelle est ornée de fresques peintes, et une plaque de marbre, posée en 1863, rappelle le passage de l'Empereur, qui séjourna ici, dit-elle, du 23 août au 14 septembre 1814. (Cette date du 14 septembre est erronée; l'Empereur quitta l'ermitage de la Madone le 5 septembre.)
Le brouillard est toujours intense, et je n'ai plus l'espoir de contempler l'admirable panorama qui se déroule, paraît-il, quand le temps est clair, autour de cette vertigineuse montagne dressant au-dessus des flots ses huit cents mètres à pic. Il va falloir songer à rebrousser chemin, car l'heure avance, et je tiens à rentrer coucher à Marciana Marina; la descente sera rude et longue.
LA «SEDIA DI NAPOLEONE» SUR LE MONTE GIOVE OU L'EMPEREUR S'ASSEYAIT POUR DÉCOUVRIR LA CORSE.
Mais le vieux tâche de me faire entendre qu'il faut rester encore et attendre un peu: «Poco! poco, Signor!» Il fait le moulinet avec ses bras pour m'exprimer que le brouillard se dissipera tout à l'heure, et que je verrai «la Corsica», c'est-à-dire la Corse. J'éprouve bien quelques doutes sur les chances qu'une telle brume, qui semble au contraire s'épaissir de plus en plus, se dissipe tout à coup, mais je sais, d'autre part, que sur les montagnes tout l'imprévu est possible, et je rentre dans la maisonnette pour prendre patience et me chauffer. Quant à mon colosse, en dépit de ses pieds nus et de sa chemise entrebâillée, loin d'avoir froid, il préfère se désaltérer à une grosse cruche toute ventrue, pleine de vin blanc, qu'il a aperçue sous la table, et au goulot de laquelle il se met à boire à pleines lampées.
LA BLANCHE CHAPELLE DE MONSERRAT AU CENTRE D'UN AMPHITHÉÂTRE DE ROCHERS ET ENTOURÉES DE SVELTES CYPRÈS (page [117]).
Pendant que je suis à sécher l'humidité de mes vêtements, le vieux sort à chaque instant pour examiner le brouillard qui, en effet, passe comme des bouffées de fumée, tantôt plus transparent, tantôt plus intense. Il me le montre du doigt et rit d'un air satisfait. Mais voici soudain que les bruyères se mettent à frissonner, le vent s'élève, les châtaigniers dessinent plus nettement la fine dentelle de leur ramure, et des taches d'azur apparaissent au ciel. «Venite, Signor! venite!» me crie le vieux, et il m'emmène rapidement jusqu'à un roc à demi maçonné, devant lequel on sent le vide, et formant une sorte de trône cyclopéen où s'asseyait l'Empereur.
VOICI RIO MONTAGNE DONT LES MAISONS RÉGULIÈRES ET CUBIQUES ONT L'AIR DE DOMINOS EMPILÉS... (page [118]).
Nous y sommes à peine arrivés qu'une trouée se fait à travers la brume, qui s'écarte comme touchée par la baguette d'un enchanteur invisible. Les nuages se mettent à fuir le long de la montagne, les débris du brouillard jaunâtre, encore accrochés comme de fauves oiseaux aux aspérités des rocs, s'illuminent d'une radieuse lumière, l'immensité s'inonde de clarté, et devant moi, à cinquante kilomètres par-dessus la mer, de la poussière d'or de l'occident se dégage peu à peu le long profil, en dents de scie, des montagnes corses, du Monte d'Oro et de toute la chaîne neigeuse qui court d'un bout de l'île à l'autre bout. C'est quelque chose d'inoubliable et de sublime.
Le vieux rit aux éclats de son triomphe et ses yeux rutilent comme les miens au reflet du soleil qui descend dans le ciel en face de nous et déjà touche presque à l'horizon. Au moment où il commence à y mordre, le profil devient net et tranchant comme un découpage métallique, ombre chinoise sur un globe de feu. Il disparaît, et dans l'infinie pureté de l'atmosphère, pleine de cette clarté douce qui précède le crépuscule, c'est à présent l'incroyable détail des objets. «Bastia!» dit tout à coup le vieux en me prenant par le bras, et j'aperçois en effet de petites taches blanches, carrées, et serrées les unes contre les autres. Ce sont les maisons de la ville corse; avec une longue-vue on en distinguerait assurément les fenêtres.
Cela dura cinq minutes ainsi. Au-dessus de la Corse s'allument dans le ciel des lueurs violettes, semblables à une gigantesque floraison de lilas dans les jardins d'Eden; leur mirage merveilleux se double dans le miroir de la mer, plate et luisante comme une laine d'épée.
Mais les nuées tournoyantes, un moment entr'ouvertes, se resserrent déjà, le brouillard se referme autour de moi, voilant, comme un rideau qu'on tire, l'immensité radieuse du ciel et des flots, et je me retrouve au milieu de l'hiver, dans la presque obscurité, avec le vent qui souffle à travers le squelette des gros châtaigniers, tandis que le vieux rentre sur ses larges oreilles son bonnet de fourrure. Il faut se hâter de redescendre, cette fois, si je veux être le soir à Marciana Marina.
J'APERÇOIS POGGIO, UN AUTRE VILLAGE PERDU AUSSI DANS LES NUÉES.
Je revois Marciana Alta et ses ruelles étroites où les noires parois de ses maisons commencent à se trouer de lumières, dans une nouvelle et rapide déchirure de la brume, j'aperçois Poggio, un autre village perdu aussi dans les nuées, et je ne suis encore qu'à moitié route de mon gîte, lorsque la nuit se fait. Mais le brouillard demeure ramassé sur le faîte de la montagne et j'en suis bientôt complètement sorti; la nuit est lumineuse comme une nuit d'Orient, et c'est sous sa douce clarté que je descends les dernières pentes du sentier et arrive à «l'albergo» du Signor Ventura qui commençait à s'inquiéter de moi. Je retrouve, au carrefour voisin, la petite Vierge engrillagée, à la lampe paisible; de l'ouragan d'hier soir, aucune trace ne subsiste dans l'air tiède et resplendissant. La nature et le pays ont ainsi passé à mes yeux, depuis vingt-quatre heures, par toutes les phases et par tous les aspects imaginables, comme si l'île, mouvante sur les flots, se fût promenée, ainsi qu'un immense navire, des mers du sud à celles du nord, et du royaume d'Azur au triste pays des Cimmériens.
L'autre grande route de l'île est celle de Porto-Longone, de Rio Marina et des mines de fer. Se dirigeant à l'opposite de celle de Marciana, elle s'en va vers le sud et l'est.
Elle contourne d'abord, en s'élevant par une pente insensible, la baie de Porto-Ferraio, qui se développe dans toute l'ampleur et toute la pureté de ses lignes, en son encadrement de montagnes. À l'un des endroits où la vue est la plus belle, des rangées de pierres dépassent d'un champ, des arcades effondrées s'adossent à la pente du sol; ce sont les Romains qui ont passé là. Le cheval ralentit son pas pour gravir la côte plus rude; puis la bête reprend son trot cahoteux. Un bois de pins, un col où l'homme de l'octroi attend, solitaire et patient, le rare voyageur qui passe, une longue descente, et nous sommes sur le versant oriental de l'île.
UNE DES TROIS CHAMBRES DE L'ERMITAGE.
L'ERMITAGE DE MARCIANA OÙ L'EMPEREUR REÇUT LA VISITE DE LA COMTESSE WALEWSKA, LE 3 SEPTEMBRE 1814.
Le premier village que l'on aperçoit est Capoliveri. Aspect rébarbatif et mauvaise renommée. Les Romains dans l'antiquité, les Pisans au Moyen Âge en avaient fait un lieu d'asile et de liberté, reconnu par la loi, pour tous les débiteurs, faussaires et banqueroutiers, pour les esclaves enfuis et les condamnés échappés des prisons, qui venaient du continent s'y réfugier; d'où son nom de Capoliveri, Caput Liberum en latin, Capo Liberi en italien. Une immonde population s'y était formée, dont les méfaits furent longtemps la terreur de l'île. Perché sur une montagne dont il occupe, toute la crête, il a bien l'air d'un repaire de brigands, et l'on s'attend à voir luire, entre les murs, des canons de fusils. Napoléon dut envoyer contre lui deux cents voltigeurs et gendarmes afin de le forcer à payer ses impôts, qu'il refusait, et menaça de le raser de fond en comble s'il recommençait une seconde fois pareille rébellion. Les mœurs de ses habitants se sont améliorées, mais ils passent encore pour aimer peu à frayer avec ceux des autres communes de l'île.
La route descend de plus en plus rapidement vers la mer et arrive, au milieu des aloès dont les feuilles glauques et les hampes fleuries se penchent sur les flots, au petit port de Porto-Longone. On y trouvera à manger et à dormir à l'auberge de Marie (Albergo della Maria), où l'on fut pour moi honnête et complaisant. Au-dessus du bourg, sur un promontoire du rocher, s'avance la citadelle, bâtie par les Espagnols; des sentinelles vont et viennent tout autour d'un grand bâtiment blanc: c'est le bagne, «l'ergastule».
De Porto-Longone à Rio Marina, le chemin est une merveille, gravissant et descendant des pentes, montrant et cachant alternativement la grande ligne de la mer.
Deux kilomètres environ après Porto-Longone, il y a, à gauche de la route, un chemin creux qu'il faut prendre.
Là, au fond d'une gorge aux aloès d'une grosseur saharienne, au milieu des pins parasols et des cyprès sveltes, l'humble chapelle de Monserrat, dont le nom est un ressouvenir encore de l'Espagne, offre au pèlerin l'abri de ses treillages rustiques enguirlandés de pampres. Des rochers aux aiguilles aiguës la dominent, où de loin en loin, des pâtres accrochés s'appellent; et tout là-bas, au bout de la longue enfilade du vallon que ferme la mer, on voit passer parfois, à travers les branches des pins et les raquettes des cactus, une voile qui glisse. C'est un site exquis, tout virgilien, où l'on se prend à vouloir dresser son toit, à rêver de laisser fondre sa vie dans la paix de l'âme et des choses. Il semble que rien ne soit jamais venu jusqu'ici des révolutions de la terre. Tel devait être le paysage au temps où Pan et les Dryades s'y poursuivaient dans les halliers; tel il était quand le premier ermite chrétien y fit construire, sur cette pointe de rocher, sa petite chapelle aux murs blancs; tel il apparut à l'Empereur que nous y retrouverons tout à l'heure.
Mais notre cocher, que nous avons oublié sur la route, claque du fouet et nous appelle; ici encore, il faut laisser un peu de nous et partir. Voici Rio Montagne, dont les maisons régulières et cubiques ont l'air de dominos empilés. À la bifurcation de la route qui monte vers le bourg, une chapelle isolée, au fronton triangulaire, et précédée d'un portique, semble un petit temple grec devant lequel on s'attend à voir Daphnis venir faire fumer l'offrande d'un jeune chevreau ou d'un agneau nouveau-né.
Hélas! toute cette poésie va disparaître au prochain tournant du chemin. Devant nous une acre fumée noirâtre, qui sort de hauts tuyaux d'usine, tourbillonne dans l'air. C'est Rio Marina. Adieu le maquis embaumé, les bucoliques vallées, le ciel pur, les pins où chante le vent, et les bonnes gens qui vont paisibles sur leur ânon! Nous entrons dans le monde du fer.
Rio Marina est la souillure de l'île. Nulle part le contraste ne peut être plus complet entre la verte, belle et saine nature où l'homme a été, par Dieu, créé pour vivre, et la tare morale et physique du monde contre nature créé par l'industrialisme humain. Dès l'arrivée, l'impression est mauvaise. Dans un vaste lavoir couvert de tôle, des femmes aux yeux effrontés battent du linge en entrecroisant des quolibets criards; l'une d'elles, qui m'a vu, avertit les autres d'un mot et toutes aussitôt de dévisager l'étranger avec une sorte de curiosité gouailleuse; je les fixe, et pas un regard ne se baisse. J'avance, et voici un mendiant. C'est, depuis que je suis dans l'île, le premier que je rencontre; un pauvre être misérable et sordide, courbé en deux comme si sa colonne vertébrale s'était cassée en son milieu, et appuyé sur une canne qui lui remplace à demi une de ses jambes qui traînent. «Signor, la carita! La charité, monsieur!» dit-il, en s'accrochant à moi comme une tentacule de pieuvre: «la carita! la carita! la carita!» Je comprends de son balbutiement qu'il est vieux, qu'il travaillait aux mines, et qu'un quartier de roc est, un jour, tombé sur lui.
Je continue. J'arrive aux maisons; des maisons lugubres à six étages, comme celles des faubourgs des grandes villes, derrière les murs desquelles on sent l'entassement des gens, le grouillement des enfants trop nombreux, et d'où suintent des odeurs de fricots; aux fenêtres, des loques qui sèchent, des têtes qui se montrent, mal peignées. Par moments un panier descend au bout d'une corde, jusqu'à la rue; le facteur y dépose ses lettres, le marchand qui passe y met sa viande, son pain ou ses légumes; c'est une façon fort commode d'économiser ses jambes, et, comme l'heure du déjeuner est proche, les paniers ne cessent d'aller et venir le long des maisons.
LE PETIT PORT DE PORTO-LONGONE DOMINÉ PAR LA VIEILLE CITADELLE ESPAGNOLE (page [117]).
Mais ce qu'il y a surtout de particulier ici, c'est que tout est comme imprégné d'une couleur rougeâtre uniforme, d'une couleur de rouille, qui teint les maisons du haut en bas, la face des gens, leurs mains et leurs vêtements, et tous les objets, jusqu'aux feuilles des arbres, jusqu'à l'herbe du sol. Cette poussière de fer qui s'attache à tout, qui recouvre tout, a l'air d'avoir été secouée par un volcan; l'on ne tarde pas à être poudré soi-même de cette sorte de cendre impalpable que le vent ramasse et soulève en tourbillons.
Voici un ivrogne. C'est également le premier que je vois dans l'île. Il fonce sur moi et me prend les mains qu'il me presse avec effusion, en me faisant de pâteux discours, auxquels je ne comprends mot. Je m'en décroche à grand'peine. Il est près de midi, et le soleil commence à devenir torride; je me réfugie à l'Albergo ristorante de Rio Marina.
Salle crasseuse, nappe sale, mouches dans les carafes, cuisine grasse dans des plats graisseux. Quelques voyageurs de commerce, dont un ou deux parlent français et traduisent obligeamment mes réclamations, inutiles du reste, partagent avec moi ce repas nauséabond. Quand il s'agit de payer, c'est pour mon compte le double du prix que paient mes voisins. Je m'en aperçois et refuse de m'exécuter; chacun prend ma défense et l'hôtelier consent, comme un chien qu'on fouette, à ne pas me voler plus que les autres. Il ramasse sa recette, du 200 pour 100, d'un air rogue et mécontent, et, sans même soulever la casquette de velours à côtes qui semble vissée sur sa tête, il s'en retourne à son comptoir rincer ses verres avec ses doigts malpropres. Oh! cet industrialisme hideux qui corrompt et encanaille tout ce qu'il touche! Comme il nous a ramenés soudain à toutes les bassesses et à tous les vices qui, dès qu'il paraît, se mettent aussitôt à croître à son ombre!
LA MAISON DE MADAME MÈRE À MARCIANA ALTA.—«BASTIA, SIGNOR!»—LA CHAPELLE DE LA MADONE SUR LE MONTE GIOVE.
La visite des mines n'offre pas, au surplus, un intérêt bien considérable; elles s'exploitent à ciel ouvert, et il n'y a qu'à se baisser pour ramasser le minerai. Il est chargé, à pelletées, sur des wagonnets, qui vont directement le déverser dans les navires amarrés à la base de la montagne; celui qui est de qualité inférieure subit seul, dans les usines, un triage préalable. L'exploitation est abondante, se fait à peu de frais, et atteint par an 300 000 tonnes environ, qui représentent plus de 5 millions de francs. Un grand nombre de navires viennent d'Angleterre.
La montagne, attaquée déjà par les Étrusques et par les Romains dont on retrouve, en creusant, des monnaies de cuivre et d'argent, semble inépuisable; éventrée chaque jour plus profondément, elle prend des aspects de cratères lunaires, où la face des ouvriers disparaît sous le fard de poussière ferreuse que la sueur leur colle au visage dans l'effrayante réverbération du soleil contre les parois dénudées qui les entourent. Les paillettes de métal étincellent partout sous ses rayons implacables et l'on croirait fouler, en marchant, de fulgurants tapis de diamants.
Mais avec quelle joie je revois au retour la gorge solitaire, si doucement élyséenne, de Monserrat, et le golfe d'azur où Porto-Ferraio mire ses vieux remparts et ses tourelles génoises! Ce n'est plus pour longtemps, cependant; la tare est en train de s'étendre. Jusqu'à ce jour Rio Marina, caché par les verdoyants revers de la montagne, demeurait relégué dans son coin. Tout le reste de l'île était intact. Le minerai, comme nous venons de le dire, s'y travaillait peu; sitôt recueilli, on l'expédiait ailleurs. Cela va changer.
En pleine baie de Porto-Ferraio, voici que les hauts-fourneaux s'élèvent; écrasant tout le paysage admirable, deux énormes cheminées de quatre-vingts mètres de haut achèvent, à cette heure, de se dresser dans le ciel, rigides et rouges comme deux bras monstrueux de guillotine. Elles vont s'allumer bientôt et, sur tout cet azur, sur toute la splendeur de l'île, vomir jour et nuit leur fumée, cracher leurs flammèches; où régnait Phœbus radieux, Vulcain accourt avec ses Cyclopes barbouillés de suie et le ronflement de ses fournaises.
Vous croyez peut-être que les gens de Porto-Ferraio ont protesté? Car enfin, que la Compagnie des mines étende ses affaires, rien de plus naturel à son point de vue; mais eux, dont l'air va s'empoisonner, le ciel se ternir, qu'ont-ils dit? Ils ont été dans le ravissement. Ils ont vu là une «administration» qui s'établissait, c'est-à-dire le rêve, cher à tous les gens du Midi, des postes de concierges à une porte où ne passe personne, des places dans des bureaux où il n'y a rien à faire. Ils n'ont point songé que l'industrie privée, différente de l'État, ne paye pas d'employés inutiles, et qu'il faut à des hauts-fourneaux plus de chauffeurs que de gratte-papier. Oui certes, il y aura de l'argent à gagner, non pas en lisant son journal, au frais, dans un bon fauteuil, mais en bourrant de charbon la gueule des brasiers. Ceux qui avaient un petit métier paisible, les paysans qui cultivaient leur champ, les quitteront; dans l'appât d'un gain immédiat un peu plus fort, se faisant ouvriers, ils viendront à l'usine se dessécher la poitrine et se brûler la face. Et, comme ces peuplades africaines qui dansent devant leurs idoles buveuses de sang, ils ont tous sauté de joie autour de l'impitoyable Moloch qui s'apprête à les dévorer.
Tel est l'aspect général de l'île. En dehors des deux routes de Marciana et de Rio, qui la traversent d'une extrémité à l'autre et courent, avec leurs innombrables pentes et circuits, une soixantaine de kilomètres environ, il n'y a d'autre voie carrossable importante que celle de Campo, le dernier gros bourg de l'île, sur la côte sud, célèbre par ses carrières de granit, d'où Pise tirait les plus belles colonnes de ses églises et de ses palais. Longtemps après la déchéance de Pise, des fûts à demi équarris se voyaient encore épars sur le sol de ces carrières, des socles ébauchés, des chapiteaux somptueux entaillés dans des blocs, débris mort-nés d'une magnificence subitement éteinte. Au-dessus du petit port de Campo de la Mer, perche sur la montagne le second village de San Pietro in Campo; toujours le nid d'aigle, le village d'en haut refuge coutumier du village d'en bas.
À travers tout le reste de l'île, où l'on peut dire qu'il ne se trouve pas dix mètres de sol plat, l'on ne rencontre que des chemins muletiers, des sentiers suspendus au-dessus de ses caps inaccessibles et de ses golfes aux profondeurs d'abîmes, ou franchissant à grand'peine les crêtes déchiquetées de ses sommets, sur lesquels, éternellement, claque le vent et tournoient les nuées.
Le point culminant est le Monte Capanna voisin du Monte Giove, et qui mesure mille six mètres, selon les géographes anciens, mille dix-neuf d'après les calculs modernes.
La population elboise, qui est aujourd'hui de vingt-cinq mille habitants, était de douze mille lorsque le traité de Fontainebleau donna l'île à Napoléon.
(À suivre.) Paul Gruyer
LE COUCHER DU SOLEIL SUR LE MONTE GIOVE.
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TOME XI, NOUVELLE SÉRIE,—11e LIV. No 11—18 Mars 1905.
PORTO-FERRAIO ET SON GOLFE VUS DES JARDINS DE SAN MARTINO.