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LE TOUR DU MONDE
PARIS
IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
20, rue du Dragon, 20
NOUVELLE SÉRIE—11e ANNÉE 2e SEMESTRE
LE TOUR DU MONDE
JOURNAL
DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS
Le Tour du Monde
a été fondé par Édouard Charton
en 1860
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
1905
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES MATIÈRES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par Mme F. MICHEL
I. De Paris à Srinagar. — Un guide pratique. — De Bombay à Lahore. — Premiers préparatifs. — En tonga de Rawal-Pindi à Srinagar. — Les Kachmiris et les maîtres du Kachmir. — Retour à la vie nomade. 1
II. La «Vallée heureuse» en dounga. — Bateliers et batelières. — De Baramoula à Srinagar. — La capitale du Kachmir. — Un peu d'économie politique. — En amont de Srinagar. 13
III. Sous la tente. — Les petites vallées du Sud-Est. — Histoires de voleurs et contes de fées. — Les ruines de Martand. — De Brahmanes en Moullas. 25
IV. Le pèlerinage d'Amarnath. — La vallée du Lidar. — Les pèlerins de l'Inde. — Vers les cimes. — La grotte sacrée. — En dholi. — Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37
V. Le pèlerinage de l'Haramouk. — Alpinisme funèbre et hydrothérapie religieuse. — Les temples de Vangâth. — Frissons d'automne. — Les adieux à Srinagar. 49
SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE
Par le docteur LAMY
Médecin-major des troupes coloniales.
I. Voyage dans la brousse. — En file indienne. — Motéso. — La route dans un ruisseau. — Denguéra. — Kodioso. — Villes et villages abandonnés. — Où est donc Bettié? — Arrivée à Dioubasso. 61
II. Dans le territoire de Mopé. — Coutumes du pays. — La mort d'un prince héritier. — L'épreuve du poison. — De Mopé à Bettié. — Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. — Retour à Petit-Alépé. 73
III. Rapports et résultats de la mission. — Valeur économique de la côte d'Ivoire. — Richesse de la flore. — Supériorité de la faune. 85
IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. — Deuils nombreux. — Retour en France. 90
L'ÎLE D'ELBE
Par M. PAUL GRUYER
I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. — Deux mots d'histoire. — Débarquement à Porto-Ferraio. — Une ville d'opéra. — La «teste di Napoleone» et le Palais impérial. — La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. — Offre à Napoléon III, après Sedan. — La bibliothèque de l'Empereur. — Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. — Un enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules blanches. Dans la paix des limbes. — Les différentes routes de l'île. 97
II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. — Soir tempétueux et morne tristesse. — L'ascension du Monte Giove. — Un village dans les nuées. — L'Ermitage de la Madone et la «Sedia di Napoleone». — Le vieux gardien de l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. — La côte orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. — La gorge de Monserrat. — Rio 1 Marina et le monde du fer. 109
III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. — Installation aux Mulini. — L'Empereur à la gorge de Monserrat. — San Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et le miroir de la Vérité. — L'Empereur transporte ses pénates sur le Monte Giove. — Elbe perdue pour la France. — L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. — Où il faut chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de la signorina Squarci. — L'église de l'archiconfrérie du Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les broderies de soie des Mulini. — Le vieil aveugle de Porto-Ferraio. 121
D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE
Par M. VICTOR CHAPOT
membre de l'École française d'Athènes.
I. — Alexandrette et la montée de Beïlan. — Antioche et l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. — La route d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. — Premier aperçu d'Alep. 133
II. — Ma caravane. — Village d'Yazides. — Nisib. — Première rencontre avec l'Euphrate. — Biredjik. — Souvenirs des Hétéens. — Excursion à Resapha. — Comment atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? — Enfin à Orfa! 145
III. — Séjour à Orfa. — Samosate. — Vallée accidentée de l'Euphrate. — Roum-Kaleh et Aïntab. — Court repos à Alep. — Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. — Huit jours trappiste! — Conclusion pessimiste. 157
LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Par M. RAYMOND BEL
À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou Australie? Le condominium anglo-français de 1887. — L'œuvre de M. Higginson. — Situation actuelle des îles. — L'influence anglo-australienne. — Les ressources des Nouvelles-Hébrides. — Leur avenir. 169
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
Par M. ALBERT THOMAS
I. — Moscou. — Une déception. — Le Kreml, acropole sacrée. — Les églises, les palais: deux époques. 182
II. — Moscou, la ville et les faubourgs. — La bourgeoisie moscovite. — Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le Kreml et la ville. 193
III. — La foire de Nijni: marchandises et marchands. — L'œuvre du commerce. — Sur la Volga. — À bord du Sviatoslav. — Une visite à Kazan. — La «sainte mère Volga». 205
IV. — De Samara à Tomsk. — La vie du train. — Les passagers et l'équipage: les soirées. — Dans le steppe: l'effort des hommes. — Les émigrants. 217
V. — Tomsk. — La mêlée des races. — Anciens et nouveaux fonctionnaires. — L'Université de Tomsk. — Le rôle de l'État dans l'œuvre de colonisation. 229
VI. — Heures de retour. — Dans l'Oural. — La Grande-Russie. — Conclusion. 241
LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par M. GERSPACH
La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. — Un peu d'histoire et de géographie. — La cathédrale de Saint-Laurent. — L'église Sainte-Marie-des-Anges. — Lugano, la ville des fresques. — L'œuvre du Luini. — Procédés employés pour le transfert des fresques. 253
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par M. ÉMILE DESCHAMPS
I. — Woo-Sung. — Au débarcadère. — La Concession française. — La Cité chinoise. — Retour à notre concession. — La police municipale et la prison. — La cangue et le bambou. — Les exécutions. — Le corps de volontaires. — Émeutes. — Les conseils municipaux. [265]
II. — L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. — Pharmacie chinoise. — Le camp de Kou-ka-za. — La fumerie d'opium. — Le charnier des enfants trouvés. — Le fournisseur des ombres. — La concession internationale. — Jardin chinois. — Le Bund. — La pagode de Long-hoa. — Fou-tchéou-road. — Statistique. [277]
L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS
Par M. BARGY
Le problème de la civilisation des nègres. — L'Institut Hampton, en Virginie. — La vie de Booker T. Washington. — L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. — Conciliateurs et agitateurs. — Le vote des nègres et la casuistique de la Constitution. 289
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE
Par le Major PERCY MOLESWORTH SYKES
Consul général de S. M. Britannique au Khorassan.
I. — Arrivée à Astrabad. — Ancienne importance de la ville. — Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les Collines Noires. — Le Khorassan. — Mechhed: sa mosquée; son commerce. — Le désert de Lout. — Sur la route de Kirman. 301
II. — La province de Kirman. — Géographie: la flore, la faune; l'administration, l'armée. — Histoire: invasions et dévastations. — La ville de Kirman, capitale de la province. — Une saison sur le plateau de Sardou. 313
III. — En Baloutchistan. — Le Makran: la côte du golfe Arabique. — Histoire et géographie du Makran. — Le Sarhad. 325
IV. — Délimitation à la frontière perso-baloutche. — De Kirman à la ville-frontière de Kouak. — La Commission de délimitation. — Question de préséance. — L'œuvre de la Commission. — De Kouak à Kélat. 337
V. — Le Seistan: son histoire. — Le delta du Helmand. — Comparaison du Seistan et de l'Égypte. — Excursions dans le Helmand. — Retour par Yezd à Kirman. 349
AUX RUINES D'ANGKOR
Par M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES
De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. — À la rame sur le Grand-Lac. — Les charrettes cambodgiennes. — Siem-Réap. — Le temple d'Angkor. — Angkor-Tom — Décadence de la civilisation khmer. — Rencontre du second roi du Cambodge. — Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. — Le palais de Norodom à Pnôm-penh. — Pourquoi la France ne devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361
EN ROUMANIE
Par M. Th. HEBBELYNCK
I. — De Budapest à Petrozeny. — Un mot d'histoire. — La vallée du Jiul. — Les Boyards et les Tziganes. — Le marché de Targu Jiul. — Le monastère de Tismana. 373
II. — Le monastère d'Horezu. — Excursion à Bistritza. — Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. — De Curtea de Arges à Campolung. — Défilé de Dimboviciora. 385
III. — Bucarest, aspect de la ville. — Les mines de sel de Slanic. — Les sources de pétrole de Doftana. — Sinaïa, promenade dans la forêt. — Busteni et le domaine de la Couronne. 397
CROQUIS HOLLANDAIS
Par M. Lud. GEORGES HAMÖN
Photographies de l'auteur.
I. — Une ville hollandaise. — Middelburg. — Les nuages. — Les boerin. — La maison. — L'éclusier. — Le marché. — Le village hollandais. — Zoutelande. — Les bons aubergistes. — Une soirée locale. — Les sabots des petits enfants. — La kermesse. — La piété du Hollandais. 410
II. — Rencontre sur la route. — Le beau cavalier. — Un déjeuner décevant. — Le père Kick. 421
III. — La terre hollandaise. — L'eau. — Les moulins. — La culture. — Les polders. — Les digues. — Origine de la Hollande. — Une nuit à Veere. — Wemeldingen. — Les cinq jeunes filles. — Flirt muet. — Le pochard. — La vie sur l'eau. 423
IV. — Le pêcheur hollandais. — Volendam. — La lessive. — Les marmots. — Les canards. — La pêche au hareng. — Le fils du pêcheur. — Une île singulière: Marken. — Au milieu des eaux. — Les maisons. — Les mœurs. — Les jeunes filles. — Perspective. — La tourbe et les tourbières. — Produit national. — Les tourbières hautes et basses. — Houille locale. 433
ABYDOS
dans les temps anciens et dans les temps modernes
Par M. E. AMELINEAU
Légende d'Osiris. — Histoire d'Abydos à travers les dynasties, à l'époque chrétienne. — Ses monuments et leur spoliation. — Ses habitants actuels et leurs mœurs. 445
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
Par M. JULES BROCHEREL
I. — De Tachkent à Prjevalsk. — La ville de Tachkent. — En tarentass. — Tchimkent. — Aoulié-Ata. — Tokmak. — Les gorges de Bouam. — Le lac Issik-Koul. — Prjevalsk. — Un chef kirghize. 457
II. — La vallée de Tomghent. — Un aoul kirghize. — La traversée du col de Tomghent. — Chevaux alpinistes. — Une vallée déserte. — Le Kizil-tao. — Le Saridjass. — Troupeaux de chevaux. — La vallée de Kachkateur. — En vue du Khan-Tengri. 469
III. — Sur le col de Tuz. — Rencontre d'antilopes. — La vallée d'Inghiltchik. — Le «tchiou mouz». — Un chef kirghize. — Les gorges d'Attiaïlo. — L'aoul d'Oustchiar. — Arrêtés par les rochers. 481
IV. — Vers l'aiguille d'Oustchiar. — L'aoul de Kaënde. — En vue du Khan-Tengri. — Le glacier de Kaënde. — Bloqués par la neige. — Nous songeons au retour. — Dans la vallée de l'Irtach. — Chez le kaltchè. — Cuisine de Kirghize. — Fin des travaux topographiques. — Un enterrement kirghize. 493
V. — L'heure du retour. — La vallée d'Irtach. — Nous retrouvons la douane. — Arrivée à Prjevalsk. — La dispersion. 505
VI. — Les Khirghizes. — L'origine de la race. — Kazaks et Khirghizes. — Le classement des Bourouts. — Le costume khirghize. — La yourte. — Mœurs et coutumes khirghizes. — Mariages khirghizes. — Conclusion. 507
L'ARCHIPEL DES FEROÉ
Par Mlle ANNA SEE
Première escale: Trangisvaag. — Thorshavn, capitale de l'Archipel; le port, la ville. — Un peu d'histoire. — La vie végétative des Feroïens. — La pêche aux dauphins. — La pêche aux baleines. — Excursions diverses à travers l'Archipel. 517
PONDICHÉRY
chef-lieu de l'Inde française
Par M. G. VERSCHUUR
Accès difficile de Pondichéry par mer. — Ville blanche et ville indienne. — Le palais du Gouvernement. — Les hôtels de nos colonies. — Enclaves anglaises. — La population; les enfants. — Architecture et religion. — Commerce. — L'avenir de Pondichéry. — Le marché. — Les écoles. — La fièvre de la politique. 529
UNE PEUPLADE MALGACHE
LES TANALA DE L'IKONGO
Par M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ
I. — Géographie et histoire de l'Ikongo. — Les Tanala. — Organisation sociale. Tribu, clan, famille. — Les lois. 541
II. — Religion et superstitions. — Culte des morts. — Devins et sorciers. — Le Sikidy. — La science. — Astrologie. — L'écriture. — L'art. — Le vêtement et la parure. — L'habitation. — La danse. — La musique. — La poésie. 553
LA RÉGION DU BOU HEDMA
(sud tunisien)
Par M. Ch. MAUMENÉ
Le chemin de fer Sfax-Gafsa. — Maharess. — Lella Mazouna. — La forêt de gommiers. — La source des Trois Palmiers. — Le Bou Hedma. — Un groupe mégalithique. — Renseignements indigènes. — L'oued Hadedj et ses sources chaudes. — La plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. — Bir Saad. — Manoubia. — Khrangat Touninn. — Sakket. — Sened. — Ogla Zagoufta. — La plaine et le village de Mech. — Sidi Abd el-Aziz. 565
DE TOLÈDE À GRENADE
Par Mme JANE DIEULAFOY
I. — L'aspect de la Castille. — Les troupeaux en transhumance. — La Mesta. — Le Tage et ses poètes. — La Cuesta del Carmel. — Le Cristo de la Luz. — La machine hydraulique de Jualino Turriano. — Le Zocodover. — Vieux palais et anciennes synagogues. — Les Juifs de Tolède. — Un souvenir de l'inondation du Tage. 577
II. — Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. — Les pupilles de l'évêque Siliceo. — Santo Tomé et l'œuvre du Greco. — La mosquée de Tolède et la reine Constance. — Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. — Ses transformations et adjonctions. — Souvenirs de las Navas. — Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique est son exécutrice testamentaire. — Ximénès. — Le rite mozarabe. — Alvaro de Luda. — Le porte-bannière d'Isabelle à la bataille de Toro. 589
III. — Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les chroniques. — San Juan de los Reyes. — L'hôpital de Santa Cruz. — Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. — Les portraits fameux de l'Université. — L'ange et la peste. — Sainte-Léocadie. — El Cristo de la Vega. — Le soleil couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601
IV. — Les «cigarrales». — Le pont San Martino et son architecte. — Dévouement conjugal. — L'inscription de l'Hôtel de Ville. — Cordoue, l'Athènes de l'Occident. — Sa mosquée. — Ses fils les plus illustres. — Gonzalve de Cordoue. — Les comptes du Gran Capitan. — Juan de Mena. — Doña Maria de Parèdes. — L'industrie des cuirs repoussés et dorés. 613
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.—23e LIV. No 23.—10 Juin 1905
LES QUAIS SONT ANIMÉS PAR LA POPULATION GROUILLANTE DES CHINOIS (page [266]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par M. ÉMILE DESCHAMPS.
I. — Woo-sung. — Au débarcadère. — La concession française. — La cité chinoise. — Retour à notre concession. — La police municipale et la prison. — La cangue et le bambou. — Les exécutions. — Le corps de volontaires. — Émeutes. — Les conseils municipaux.
ACTEURS DU THÉÂTRE CHINOIS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Shanghaï, qui signifie «près de la mer», est une ville très ancienne, puisqu'elle est mentionnée déjà en 249 avant Jésus-Christ, et qu'elle fut le siège, il y a deux mille ans, d'une importante industrie cotonnière. Au XIe siècle, un bureau de douanes y fut établi; et elle devint cité de troisième ordre (hsinn) au XIVe siècle.
C'est aujourd'hui la ville principale de la province de Kiang-sou, le plus au nord des cinq grands ports chinois ouverts au commerce européen par le traité de Nan-king. Elle est située sur une vaste plaine basse, au sol alluvial très riche, à 22 kilomètres du nouveau port à traité Woo-sung (prononcez Ou-soung), à l'estuaire du Yang-tsé, sur le Ouang-pô, au point où la petite rivière de Sou-tchéou se jette dans ce dernier. Les collines les plus rapprochées de la ville, qui n'ont qu'une centaine de mètres de hauteur, sont à plus de 50 kilomètres à l'ouest.
Elle est partagée en trois parties distinctes, dont deux régies chacune par une municipalité spéciale d'après des règlements datant déjà de loin, la concession internationale et la concession française; la troisième est formée par la cité chinoise, dans le gouvernement de laquelle les puissances étrangères n'ont rien à voir.
Nominalement, le terrain des concessions appartient toujours à l'empereur de Chine, mais il est donné à perpétuité, moyennant 1 500 sapèques—la monnaie de cuivre courante, percée d'un trou carré dont il faut plus de 800 pour un dollar de 2 francs environ,—ce qui équivaut à un dollar et demi, par mow (1/6e d'acre), mesure locale de surface pour les terrains.
À Woo-sung, à l'embouchure du Yang-tsé, où arrivent les courriers et où stationnent les grands navires que leur tirant d'eau empêche de remonter jusqu'à Shanghaï, on ne voit que les forts chinois aujourd'hui démantelés, quelques constructions et des jonques. Des chaloupes à vapeur, que possèdent toutes les compagnies, apportent dépêches et voyageurs à l'arrivée, et les emmènent au départ. Tout le long de ce trajet d'une heure et demie, ce ne sont, sur les rives du grand fleuve, à côté de terres incultes, inondées, qu'entrepôts, fabriques, ateliers de construction, dépôts de toutes sortes, de plus en plus denses et importants au fur et à mesure qu'on se rapproche de la métropole. Le panorama de la ville, de ce côté, a un aspect très européen et s'étend sur un grand espace, puisque les quais, tout le long de l'enfoncement que fait la rivière à ce point, ont 8 kilomètres 1/2 de développement, y compris les quais chinois.
Nous débarquons à l'appontement réservé des Messageries Maritimes, sur le quai de France, le quai de notre concession: l'horizon n'a rien de chinois, et, n'était la population, sur ce quai très large, ombragé, très beau, avec, en face, sur une ligne, les jolies constructions de la banque de l'Indo-Chine, de l'hôtel des Messageries Maritimes, du Consulat général de France, on pourrait se croire tout aussi bien arrivé dans n'importe quel grand port européen. Mais voici l'illusion qui cesse au passage d'un de ces véhicules, si nombreux dans le pays, si utiles, servant à la fois de moyen de transport pour les marchandises et d'omnibus pour les indigènes, qui portent le nom barbare anglais de wheel-barrow, et que nous appelons tout simplement des brouettes.
Ce curieux véhicule est purement chinois. C'est une roue, sur laquelle sont établis deux bancs séparés par un intervalle formant dossier. De très lourds colis peuvent se transporter au moyen de cet instrument, qui est aussi l'omnibus du pauvre, coûtant seulement quelques centimes, mais qui ne fait que «du deux» à l'heure. Quittons le quai à l'entrée de la rue principale de notre concession, rue du Consulat, encombrée à ce moment de rickschwâs, l'agréable voiturette de tout l'Extrême-Orient, la plus belle invention japonaise. L'illusion peut durer quelque temps avec la belle construction de notre Consulat général à droite, et de fort belles bâtisses en briques à gauche, pendant 250 mètres environ, jusqu'à la rue Montauban, où s'élèvent un hôtel français et notre bureau de poste. Mais après, l'aspect est bien chinois, grâce aux petites maisons de bois qui s'élèvent en un mois et brûlent comme des allumettes, aux boutiques côte à côte, à l'irrégularité du sol et au grouillement de sa population; et le voyageur qui, ayant débarqué sur le quai de l'autre concession, à voies larges, à l'aspect européen qui se dégage des confortables constructions, de la régularité et de la propreté des rues, passerait en voiture sur la nôtre, la pourrait reconnaître aux seuls cahots de son véhicule. Cette rue du Consulat, notre principale artère, d'un bout à l'autre, sur une longueur de 1 kilomètre et quelques centaines de mètres (1 kil. 400), est tout le long de l'année en travail d'empierrage. Mais poursuivons. Vers le milieu de la rue, la Municipalité française a une belle prestance avec son jardin que domine la statue de bronze de l'amiral Protet, tué à l'attaque de Nan-yao, le 17 mai 1862. Plus loin, nous rencontrons le plus important de nos quatre postes de police, celui de l'Ouest,—un grand monument de pierre, avec cour d'entrée et cour centrale, constituant aussi un poste militaire, placé au bord des limites de l'ancienne concession. Au delà, après le canal à boue noire, puant, c'est la nouvelle acquisition française qui date de 1899, de 1 kilomètre de large sur autant de longueur, hier couverte de terrains vagues, de broussailles dans lesquelles se délectaient les fervents de la chasse, aujourd'hui tracée de longues voies qui, si elles sont pour la plupart désertes, se piquent ici et là de constructions et présenteront bientôt l'aspect d'une ville.
PLAN DE SHANGHAÏ.
Si nous regardons la carte, nous voyons que notre concession française s'étend sur le Ouang-pô et autour de la cité chinoise pour une bonne partie, sur une longueur maxima en ligne droite de 2 kil. 450 mètres, de la rivière à l'extrémité de la rue Si-kiang, et une largeur maxima de 900 mètres à la hauteur de cette dernière. Les quais ont cependant un développement un peu plus grand, de près de 1 200 mètres. Au nord, elle est bordée par la concession internationale. Entre celle-ci et la cité, à sa partie la plus étroite, on ne trouve pas plus de 225 mètres. La surface entière est divisée en 725 lots cadastraux et bordée entièrement par des canaux qui suivent le cours des marées, et sont ainsi à sec une partie de la journée, montrant une boue noire, désagréablement odorante, berceau de nuées de moustiques, en été, et de quelques fièvres légères.
SHANGHAÏ EST SILLONNÉE DE CANAUX QUI, À MARÉE BASSE, MONTRENT UNE BOUE NOIRE ET MAL ODORANTE.—PHOTOGRAPHIE DE Mlle HÉLÈNE DE HARVEN.
À l'extrémité sud-ouest s'étend le camp de Kou-ka-za, propriété municipale qui ne tient pas, je ne sais pourquoi, au territoire concédé. La rue de Si-kiang, appelée plus communément «route du Camp», se continue, sur territoire chinois, par une route dénommée avenue Paul-Brunat, du nom d'un négociant, président du Conseil municipal. La route qui part du sud de la cité, du faubourg de Tong-ka-dou et va à Zi-ka-wei, à 8 kilomètres de là, est une route française. Elle se bifurque, à 1 300 mètres de ce faubourg, pour aller rejoindre d'un côté notre concession, de l'autre, l'arsenal de Kiang-nan, sur le Ouang-pô, près des bassins d'infiltration des eaux de notre concession, qui sont également propriété française. Tout cet espace, situé entre la ville et Zi-ka-wei, jusqu'aux terrains formant marais qui bordent la rivière au sud, est occupé par des jardins potagers, des terrains incultes, des tumuli innombrables, grands et petits, anciens et récents, qui mamelonnent l'horizon de vagues de verdure sauvage. À l'extrémité des marais, à 1 kilomètre dans l'ouest, s'élève la pagode de Long-hoa, une des curiosités que visitent les étrangers, et que nous verrons plus loin.
Arrêtons là, pour le moment, la froide description de la ville. Le voyageur aime à voir d'abord, d'une ville, d'un pays, la partie la plus curieuse, et il ne s'inquiète point, auparavant, d'une foule de détails qui lui viennent ensuite, soit au courant des promenades, soit dans les causeries avec les habitants. Or ici, la partie la plus intéressante pour l'Européen est certainement la ville chinoise, la Cité.
La Cité, entièrement séparée des concessions, est entourée par des canaux qui, comme les autres, se remplissent à marée liante, et laissent à découvert leur boue noire, infecte, aux basses eaux, et par un mur à créneaux, vieux, lézardé, en vieilles briques que le temps a noircies, de près de 5 kilomètres de circuit. Ces murs datent de l'époque de l'invasion japonaise, à la fin du XVIe siècle et sont le souvenir curieux d'une civilisation déjà très avancée.
L'intérieur de cet espace circulaire est la vraie Chine,—amoncellement de constructions de bois, neuves ou séculaires, sur lequel il semble que le génie des labyrinthes ait plané pour le tracé des voies de communication. Rien ne saurait donner une idée approximative de l'imbroglio de ce tracé: des ruelles courtes, boueuses, sentant simplement l'humide ou le moisi, ou empoisonnant l'atmosphère; se coupant dans tous les sens, arrêtées dans leur développement par des terrains vagues, ou des places publiques, ou des jardins, ou des lacs, ou des canaux, ou des ponts; bifurquant suivant tous les angles de la boussole, aboutissant à des impasses, à des boutiques, à des dépotoirs, à des espaces cultivés; bordées de petits magasins, de murs écroulés, de planches neuves ou de barrières pourries, de tas d'immondices ou de déblais, de fondrières ou de trous; ici elles sont éclairées par la lumière qui tombe du ciel; là, on les voit couvertes de vieilleries ou tapies sous l'ombre des nippes mises à sécher sur des bambous. La saleté commence à l'entrée, à une zone qui semble lui avoir été abandonnée, des deux côtés du canal, où des barques viennent déposer aux portes, pour s'y amonceler, les faïences, grandes et petites, surtout les grandes jarres peintes qui servent aux industries locales.
Dans les rues qui aboutissent aux portes, il y a quelque régularité, moins de boue peut-être; les boutiques y sont quelquefois luxueuses, riches même et bien tenues, suivant les métiers; mais petites, se touchant toutes, vieilleries de bois vermoulu que l'humidité et la couche de crasse humaine empêchent seules de flamber dix fois par an. Puis, au fur et à mesure que l'on s'enfonce, l'irrégularité augmente: un kaléidoscope qui semblerait impossible à décrire, tant il déroute. Il y a des espaces assez pittoresques: des places avec quelques constructions de style chinois en étages, des temples aux toits superposés et aux angles relevés, où des touches brillent sur des détails d'ornementation, des têtes de cerbères dorés. Mais aucun endroit ne supporte l'examen de près. Sur la plupart de ces constructions, le temps a mis sa patine de vieillesse; elles semblent enfumées comme avec intention, couvertes d'une lèpre incurable. On en voit de réparées, ou soutenues par des matériaux nouveaux, ou agrandies, et alors ces adjonctions font le même effet que ferait une pièce de toile blanche mise à recouvrir une déchirure dans un drap noir. On s'étonne d'en voir debout qui semblent, avec leurs matériaux pourris jusque dans le tréfonds, toutes prêtes à s'affaisser, à tomber en poussière d'ordure.
PANORAMA DE SHANGHAÏ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Mais si telle est l'impression générale que l'on retire d'une vue d'ensemble, celle qui découle de l'examen plus attentif des rues et des boutiques est, sinon plus agréable, au moins différente. C'est la vie affairée, calme, mais travailleuse, l'agitation mesurée, mais persévérante et obstinée. Les ruelles sont très mouvementées, surtout aux environs des portes, où l'encombrement est typique, le matin et le soir, aux heures de la rentrée et de la sortie des ouvriers, ou près des concessions. Dans les boutiques, on travaille et on ne s'y dérange pas beaucoup pour les chalands, même si ceux-ci sont des Européens. Les plus intéressantes à voir, sous la direction d'un guide indispensable pour cette visite, sont celles où se travaille l'ivoire transformé en bouddhas ventrus, en têtes de cannes, en statuettes minuscules, en boîtes découpées à jour et en ces mille petits articles que nous connaissons en France depuis longtemps. Puis des marchands de bougies: les Chinois excellent à l'ornementation des bougies, qui n'ont rien de stéarique, jaunes, tendres, d'une pâte qui se laisse aisément modeler, et ce n'est pas un spectacle commun que de les voir travailler à des reliefs de plus de 1 centimètre de hauteur, sur toute la surface d'un cierge de 1m50 de longueur, avec, pour tout instrument..., un morceau de navet et leurs doigts. À part ces pièces artistiques, réservées pour les grandes occasions et que peuvent s'offrir seuls les riches Chinois, il y a une infinité d'autres types, depuis la chandelle modeste du pauvre, jusqu'à la fine baguette plus ou moins odorante qui se brûle partout, à la maison, au temple ou à la rue. Les marchands de soieries, d'éventails, de lanternes, sont évidemment nombreux; mais cela est connu. Voici un industriel qui façonne les petites cyprées marines, le joli coquillage qui servira à orner la coiffure en forme de diadème, en étoffe rouge ou verte, des enfants; il est occupé à les percer de part en part en longueur. Jadis, on mettait dans ces coiffures des dents humaines qui ont, paraît-il, plus de pouvoir sur les esprits; mais l'esthétique, pour une fois, a pris le dessus sur la superstition, et la cyprée a été substituée à la dent.
DANS LA VILLE CHINOISE, LES «CAMELOTS» SONT NOMBREUX, QUI DÉBITENT EN PLEIN VENT DES MARCHANDISES OU DES LÉGENDES EXTRAORDINAIRES.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Voici encore un conteur de légendes, que je suppose prises dans l'histoire même de la Chine, qui en fourmille. Assis ou debout, il parle sans arrêt, avec des gestes expressifs, des mouvements d'yeux, de la tête ou des bras, qui en font un acteur. Autour de lui, une foule attentive l'écoute, droite, derrière deux ou trois bancs qui doivent constituer les premières classes de cette salle de conférences en plein vent. Et c'est plaisir que de voir le vif intérêt que soulève, autour de lui, le pauvre diable qui va parler pendant une heure pour quelques sapèques que donneront les spectateurs assis. Un peu plus loin, une fabrique de «sauce de haricots», sorte de condiment marron foncé, très salé, qui se met dans tous les plats, comme la sauce anglaise, et n'est point mauvaise; par contre, la vue de ces innombrables barils remplis d'une substance grumeleuse, variée de couleur depuis le gris jusqu'au noir, haricots en fermentation, à ciel ouvert, n'a absolument rien d'engageant. Le marché au jade, la pierre qui a, pour le Chinois, plus de valeur que l'or même, quand il est très beau, ou plutôt le marché au faux jade, ornements de tête en forme de larmes aplaties, têtes de longues aiguilles qui servent à la coiffure des femmes, attire en ce lieu un coin de place à aspect de Bourse, une foule de femmes vêtues de blanc qui, avec la tranquillité de prêtres bouddhiques en extase, discutent un prix pendant une heure avant d'acheter. Les marchands d'oiseaux et de petits poissons rouges sont parmi les plus intéressants de ces commerçants locaux, et étonnent peut-être plus que les autres. Ils étonnent, parce que leurs petits animaux, bien que coûtant peu, sont un luxe; que dans ce milieu de travail incessant et de pauvreté, il est singulier qu'un luxe se porte sur ces petites bêtes fragiles, qui vivent très peu!
Mais le Chinois, qui ne paraît pas avoir un grand amour pour ses semblables, semble adorer les petites bêtes. Ainsi la sauterelle a sa saison, du printemps jusqu'au mois d'août, et se vend en quantité sous trois espèces: la verte, à la tarière recourbée; une autre très noire, comme notre grillon des champs, et une troisième à forme ordinaire, mais très petite, de pas plus de 1 centimètre de longueur. Les unes et les autres sont mises isolées, dans de petites boîtes de bois, de corne ou d'ivoire, les plus communes dans de minuscules paniers faits de quelques brins de feuilles de bambou tressées.
Singulier peuple dont le cœur est aussi dur que la pierre, qui est insensible aux misères et aux souffrances humaines, qui regarde couper le cou d'un condamné avec la même indifférence que nous apporterions à voir trancher la tête d'un pavot, et se prend d'un extraordinaire amour pour de petites bêtes, petits oiseaux, minuscules poissons, imperceptibles sauterelles!
Les restaurants en plein vent sont partout: quelques bancs, ignoblement sales, sur lesquels s'étale une vaisselle extraordinaire d'usure, des soucoupes, des baguettes de bois et des plats pleins de mixtures diverses, salades qui défient toute description. Il y a cependant une sorte de vermicelle épais, qui aurait bon aspect dans un autre milieu et dont le Chinois semble friand, car on en voit beaucoup. Quelque chose me gâte mon tableau rapide, et je le passerais volontiers s'il ne donnait pas, dans ce milieu inchangé depuis des siècles, une note drôle, et si un voyageur ne devait, avant tout, avoir souci de la vérité: c'est le phonographe. J'en ai vu deux, sur un trépied, au milieu de la voie et de la foule, avec, à chacun, des Chinois déguenillés, écoutant aux cornets de caoutchouc je ne sais quoi, peut-être quelque chanson chinoise des petites chanteuses de Fou-tchéou-road de la Concession internationale,—le quartier joyeux de Shanghaï. C'est la seule intrusion moderne que l'on puisse trouver, d'ailleurs, dans une visite rapide. Les dentistes, comme partout, étalent des monceaux de molaires et d'incisives. Les débitants de bonne aventure, en boutique ou sous une simple toile tendue sut quatre pieux, sont nombreux et ne montrent, avec leurs enseignes à caractères hiéroglyphiques, que des bandes de papier couvert d'écriture et des cartes du ciel chinois.
Évidemment, il n'y a pas de véhicules dans la Cité; comment, en effet, pourrait circuler une voiture ou même une simple brouette? Mais le voyageur est quelquefois arrêté par un palanquin tenant la largeur entière de la rue, et que des coolies portent généralement en courant aussi vite qu'ils le peuvent, ce qui les oblige à pousser des cris de paon pour faire déblayer la voie, où le garage n'est pas toujours facile. Les porteurs d'eau, dans deux grands seaux pendant aux deux extrémités d'un bambou, sont encore plus gênants, parce qu'ils ne s'arrêtent jamais et ne crient pas toujours gare. Mais quand ils ne portent que de l'eau, il n'y a encore que demi-mal: la vidange, portée de même, est autrement plus terrible à rencontrer.
LE POSTE DE L'OUEST, UN DES QUATRE POSTES OÙ S'ABRITE LA MILICE DE LA CONCESSION FRANÇAISE (page [272]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Les mendiants sont encore parmi les spectacles ordinaires de la rue chinoise. On sait que la mendicité est, en Chine, une institution qui a son chapitre au budget de la ville. À Shanghaï, il y a un chef des mendiants qui a payé sa «charge» quelques milliers de dollars et en retire de belles rentes. Il ne mendie pas, évidemment, lui-même, mais nul ne peut se livrer à l'exercice de cette «profession» sans sa permission et sa licence écrite. L'aspect que prend parfois un mendiant chinois dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir de plus repoussant. J'en ai rencontré un exemple dans la personne d'une femme étendue en travers d'une rue étroite, la tête et les pieds dans la boue, effrayante loque humaine, qui semblait un cadavre jeté là, et vivant cependant dans l'attente des sapèques. Et pareil spectacle était moins une exception que la règle, constatée souvent.
LA POPULATION ORDINAIRE QUI GROUILLE DANS LES RUES DE LA VILLE CHINOISE DE SHANGHAÏ (page [268]).
On ne saurait se faire une idée de la difficulté qu'éprouve le voyageur à saisir des notes au passage, tant est grande la multiplicité des détails nouveaux dans l'imbroglio des petites ruelles et l'incompréhensible dessin de leur labyrinthe, au cœur même de la cité. Si l'on sort de cette partie centrale où, sur quelques points seuls, l'espace n'a pas été ménagé pour une maison de thé, un lac, un temple, une place publique, on arrive à ce qu'on pourrait croire la campagne, avec des sentiers, des jardins, des champs, de petits ponts de pierre et des habitations éparpillées. Et il en est ainsi, je crois, de toutes les villes chinoises.
LES COOLIES CONDUCTEURS DE BROUETTES ATTENDENT NONCHALAMMENT L'ARRIVÉE DU CLIENT (page [266]).—PHOTOGRAPHIES DE Mlle H. DE HARVEN.
Retournons, maintenant, sur notre bon sol français.
Les rues de notre concession, comme celles de la concession internationale, sont à peu près, ou perpendiculaires, ou parallèles à la rivière. Mais, tandis que les nôtres portent des noms choisis un peu partout, glorifiant même des illustrations locales vivantes, chez nos voisins les perpendiculaires sont désignées par des noms de villes chinoises, comme «Peking-road, Fou-tchéou-road, Nanking-road», et les parallèles par des noms de provinces, comme «Sé-tchouen-road, Hou-nan-road, Tché-kiang-road». Chez nos voisins, il faut bien le dire, la ville est plus belle, avec tout un grand quartier presque entièrement européen, de beaux immeubles et de grands magasins. On y sent que les règlements municipaux y sont mieux observés et que les puissants propriétaires s'y soumettent tout comme les autres. Chez nous, si l'on excepte le quai, le bout de la rue principale par où nous sommes entrés et la rue courte où s'élève le monument de la Poste, tout le reste est chinois, avec quelques bâtisses isolées, les quatre postes de police, et quelques maisons particulières sur la route du Camp, comme les maisons Yu-sin, à l'extrémité de celle-ci. Il y a bien des règlements qui obligent les propriétaires des maisons en bordure à les reconstruire, le cas échéant, soit en pierres, soit en briques, sur la façade, tout au moins, et à l'alignement; mais lorsque ces propriétaires sont des personnages influents, ou représentent une haute autorité collective, les règlements sont impunément violés. Les maisons de pierres coûtent cher et rapportent, par conséquent, moins. En un mois de travail, la maison chinoise est élevée et se loue immédiatement.
UNE MAISON DE THÉ DANS LA CITÉ CHINOISE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Et les Français continuent à habiter la concession internationale,—on pourrait dire anglaise,—à y avoir leurs bureaux, faute de pouvoir trouver à se loger chez eux, pour le plus grand bénéfice de ces voisins tout-puissants. Plus qu'en aucune autre colonie, cette constatation est regrettable à faire par les comparaisons qu'elle soulève chez nos concurrents.
Mais laissons ces sujets de critique pénible et continuons notre tournée chez nous, avant de passer chez nos voisins. Nous n'y avons pas beaucoup de points à visiter, mais la promenade y sera néanmoins plus agréable, car les trois couleurs y flottent. Si nous remontons le quai de la Brèche, nous pouvons nous arrêter de l'autre côté de la «crique», au pied même des murs, à un petit cimetière à la porte toujours fermée, où reposent en paix, sous deux lignes de petits tertres oblongs, les morts anglais et indiens de 1860.
Traversant, plus haut, par le cimetière dit de la «pagode de Ning-po», qui causa plusieurs émeutes sur notre concession, nous tombons dans la rue du Consulat, près du poste de l'Ouest, à la fois militaire et de police municipale.
La sécurité des concessions est assurée, depuis que les troupes ont été retirées—ce qui n'a pas été la moindre des fautes commises par les gouvernements, après les événements de 1900,—par une police municipale, formée d'Européens et d'indigènes, avec, en plus, sur la concession internationale, un certain nombre de cipayes. L'ensemble de cette petite force locale, chez nous, se compose de 45 Européens et 116 Chinois, et est répartie dans quatre postes: le «Central», attenant à la Municipalité, dans la rue du Consulat; celui de «l'Ouest», avec un poste militaire en plus des autres; celui de «l'Est», planté à l'extrémité de la concession, du côté de la rivière, et celui de Lo-ka-wei, sur terrain chinois, en surveillance sur la route de Zi-ka-wei, où un autre poste sera bientôt établi pour couper cette route et le pays environnant en trois secteurs. Ce sont tous de grands monuments spacieux, avec cours ombragées et vérandas, qui n'ont point l'air sévère de casernes et de prisons. Derrière le poste de l'Ouest, dans une annexe, se trouve la prison municipale, qui ne chôme jamais, mais qui ne renferme, par contre, que bien rarement de vrais criminels. Car la sécurité à Shanghaï, ville au moins de huit cent mille habitants, en y comprenant la Cite, est vraiment remarquable. Dans une statistique de la criminalité par villes, elle tiendrait peut-être la queue; les crimes y sont très rares, et les tribunaux ont surtout à s'occuper d'affaires civiles, dettes, jeux prohibés, enlèvements d'enfants, détournements de femmes et vols. Il y a à relever une curieuse rubrique dans les statistiques hebdomadaires des concessions, que publient les journaux: ce sont les «Chinois relevés morts à la rue», dont il y a toujours un certain nombre. Les criminels chinois sont, après formalités à la Cour mixte, remis aux autorités chinoises de la Cité.
LES BROUETTES, QUI TRANSPORTENT MARCHANDISES OU INDIGÈNES, NE PEUVENT CIRCULER QUE DANS LES LARGES AVENUES DES CONCESSIONS (page [270]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Sur la concession internationale, les forces de police comptent quatre-vingt-dix Européens, cent cinquante Indiens et cinq cent cinquante indigènes.
Le poste de l'Ouest était, lors de mon passage, dirigé par mon excellent concitoyen, M. Mascarello, aujourd'hui chef de la Sûreté, un des serviteurs les plus dévoués de la France sur cette terre de Chine; je lui dois bien des renseignements intéressants sur la vie chinoise, qu'il connaît à fond, ce dont je le remercie ici cordialement. Dans ce poste, trois fois par semaine, on distribue le bambou aux condamnés de la Cour mixte. On y voit les cangues de divers modèles, cangues de femme, assez légères, cangues jumelles ou triples, sous lesquelles la justice pratique la fraternité dans la répression; les vêtements du «bourreau» de la baguette, les verges destinées aux femmes, une palette en bois qui sert pour les mains, et enfin la «savate», lames triples de cuir, taillées en semelle, réunies d'un côté, libres de l'autre, qui est réservée aussi aux femmes, auxquelles on l'applique, partie sur les lèvres, partie sur le menton et la joue.
Le bambou, baguette fendue, d'un mètre environ de longueur, aplatie du côté qui frappe, fait son office sur la face postérieure des cuisses mises à nu, le patient étant allongé sur une natte, à terre; et les verges, poignée de fines branches de bambou liées ensemble, sont appliquées sur le dos, le tout devant l'appareil judiciaire, représenté ici par un mandarin délégué et le chef de poste. La cangue est appliquée pendant huit jours au minimum, et trois mois au maximum; posée à six heures, le matin, elle est enlevée à cinq heures, le soir; c'est humain. Aux récalcitrants seuls, elle est laissée la nuit entière, et il en est qui peuvent la supporter ainsi un mois entier.
Les verges, pour les femmes, se reçoivent à genoux, sur le dos, par-dessus la chemisette ou le tricot, les bras croisés sur la poitrine et les mains tenues de chaque côté. Elles peuvent en recevoir de cinquante à mille coups; mais si la place rougit et se tuméfie, la peau n'est pas enlevée, et le supplice est moins douloureux. Pour les coups de règle sur les mains, donnés aux jeunes et aux lettrés, à tout Chinois possédant un titre, un grade universitaire et auquel on ne peut appliquer le bambou, un des exécuteurs tient la main ouverte sur son genou, et un autre fait fonctionner la règle de bois épais. Ainsi que des «soufflets», on ne peut en donner plus de trois cents, avec un minimum de cinquante, quantité réservée aux femmes. Certains reçoivent, à leur sortie, après deux mois de cangue, mille coups de bambou, et s'en vont faire encore six mois de prison dans la Cité, les autorités chinoises les réclamant après nous.
Les débiteurs ne sont pas exempts de ces peines corporelles, lorsqu'on a la preuve qu'ils mettent de la mauvaise volonté à s'acquitter; mais il en est qui recevraient la bastonnade toute leur vie plutôt que d'ouvrir leur escarcelle. On ne m'a pas dit comment, dans ce cas, la justice s'y prend pour les faire payer.
Les Chinois ont, chez eux, la torture, la pendaison par les bras liés derrière le dos, les papiers roulés—les allumettes indigènes—passés dans le nez, et autres supplices, pour les cas communs de vol et les délits peu importants. Mais on les applique rarement chez nous, et la peine n'est jamais sévère.
La question de l'abolition des peines corporelles dans les colonies a semblé, dernièrement, préoccuper nos gouvernants. En Indo-Chine, si je ne me trompe, quelque chose dans ce sens a été fait. Ce sera au bénéfice de la criminalité. Il faut, pour préconiser dans ces pays l'adoption des règles qui régissent les pays d'Europe, ignorer complètement la mentalité de l'indigène. La trique corrige et ne tue ni n'estropie; elle meurtrit la partie la plus charnue du corps, capable de supporter très bien ce traitement; le sang coule, c'est vrai, mais il en faut si peu pour le faire apparaître à la surface de la peau! En quarante-huit heures, la plaie est cicatrisée, ils ont leurs remèdes pour cela, et souvent la plaie morale est guérie en même temps. Que le bambou soit supprimé, ou les verges, ou les claques,—les «soufflets» disent les comptes rendus officiels,—et les plus étonnés seront ceux qui les auraient dû recevoir. Générosité, humanité, indulgence, sont des mots peu connus de ces peuples d'Orient, et ils les traduisent par faiblesse, crainte, impuissance. La suppression complète des peines corporelles devra venir un jour, mais ce ne devra être fait que très lentement.
Revenons à la prison, qui se présente comme une grande cage, à forts barreaux de fer. À un banc, placé au milieu, pend, sous le dossier, la barre de justice, avec six forts maillons à jeu libre, qui permet, à travers la grille par laquelle passent les pieds des patients allongés sur le sol, de mettre aux fers les récalcitrants. Elle sert rarement, car les prisonniers sont, en général, tranquilles; ils se chamaillent entre eux, se battent souvent, attrapent la cangue pour la nuit et se calment.
LA PRISON DE SHANGHAÏ SE PRÉSENTE SOUS L'ASPECT D'UNE GRANDE CAGE, À FORTS BARREAUX DE FER.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Rarement, des exécutions se produisent à Shanghaï. En vingt mois de séjour, je n'en ai vu qu'une: un Chinois voleur et violeur, probablement sans amis et sans argent. Mais on y avait vu, il n'y avait pas très longtemps, à une des portes de la Cité, le supplice connu de la pendaison lente, en cage. Le criminel est enfermé dans une haute et étroite cage, formée de quatre poutres et de forts barreaux, et, le cou pris dans une lunette du panneau supérieur qui forme l'instrument de supplice, les pieds reposant sur cinq ou six grandes briques, le malheureux voit, chaque jour, diminuer son point d'appui, par le retrait de l'une des briques, et venir le moment où le menton se rapprochant de plus en plus du plateau, il se trouve enfin pendu, après la dernière brique retirée.
Ce n'est point un supplice très rare; mais la forme la plus commune de la peine de mort est la décollation par le bourreau armé d'un sabre lourd, sans grande cérémonie, sur une place quelconque, à l'écart de la ville, où le peuple a accès. C'est un spectacle, même, qui le divertit fort et est très couru. Souvent l'exécution s'applique à plusieurs criminels, qui sont alors mis en ligne et décapités l'un après l'autre. Les têtes restent sur le sol, près du cadavre aux mains liées, attendant l'âme charitable, le parent affectueux et assez fortuné qui payera un spécialiste pour venir recoudre la tête au corps; sinon, les deux sont enterrés à part. Un voyageur me racontait qu'il a vu à Tou-chang un condamné pendu par les pouces, puis arrosé de pétrole et brûlé vif ainsi. On peut voir les divers genres de supplices chinois dans les scènes en bois sculpté que l'on trouve dans les magasins de curiosités. L'une d'elles représente un condamné placé entre deux pièces de bois, qui sont sciées lentement, en même temps que le corps, en longueur, de bas en haut, l'homme étant droit. Et il est probable que l'on ne connaît pas tous les genres de supplices que l'esprit inventif et cruel des mandarins a dû suggérer.
LE PARVIS DES TEMPLES DANS LA CITÉ EST TOUJOURS UN LIEU DE RÉUNION TRÈS FRÉQUENTÉ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
En plus de l'élément militaire qui a occupé les concessions durant les diverses périodes de troubles, Shanghaï a, depuis 1861 sur la concession internationale, depuis 1897 sur la concession française, des corps de volontaires européens, employés d'administration, de magasin et patrons. Pendant les événements de 1900, celui de la première se montait à 600 hommes environ avec infanterie armée du fusil Lee-Metford, cavalerie et artillerie. Une des trois compagnies est allemande. Celui de la concession française ne comprenait que quatre-vingts hommes sous les ordres d'un capitaine relevant du consul général de France. Les unités de défense, toujours tenues prêtes et entraînées dans les moments où elles pouvaient avoir à donner leur appui, ne se sont pas toujours bornées à augmenter la confiance, la sécurité de la colonie européenne. Lors de l'affaire du cimetière de la pagode de Ning-po, sur la concession française, d'abord en 1874, alors que le Conseil municipal voulait couper ce grand terrain contesté par une route, puis les 16 et 17 juillet 1898, après une nouvelle mesure du conseil, décidant l'évacuation de ce terrain, les corps de volontaires eurent à voir le feu, et ils se conduisirent à merveille. Appuyés par des détachements de marins descendus des navires de guerre alors sur rade, par la police municipale qui fut attaquée dans le poste de l'Ouest à coups de pierres, ces civils placides se transformèrent soudain en soldats fidèles au devoir militaire. Il y eut peu de mal, heureusement, un ou deux Européens blessés et huit Chinois tués dans la première affaire, en plus de quelques pillages; une quinzaine de tués et blessés parmi les émeutiers, dans la seconde.
Elle est vraiment curieuse et bien couleur locale l'origine de ce conflit qui s'éleva entre le Gouvernement chinois et la France. La voici en quelques mots: les concessions accordées aux colonies étrangères dans les grandes villes chinoises ont toujours été établies en dehors des villes, sur des terrains très souvent occupés par des tombes et des cimetières. Certains de ces cimetières sont affectés à l'inhumation des indigènes provenant de telle ou telle province. C'est ainsi qu'auprès de Shanghaï, il y a le cimetière des gens de Canton, celui des gens de Ning-po, etc.
Comme les Chinois, suivant leurs coutumes, doivent être enterrés dans leur pays natal, il y a dans leurs dépôts mortuaires des quantités de cercueils qui attendent l'occasion des départs. Ces cercueils, conservés en magasin parfois fort longtemps, sont des causes d'épidémies fréquentes, assez sérieuses pour inquiéter les populations voisines.
Les uns après les autres, les cimetières et les dépôts de cercueils situés dans les concessions ont été expropriés sans difficulté. En 1898, notamment, un dépôt de cercueils, qui se trouvait dans la concession anglo-américaine de Shanghaï, a été fermé le plus pacifiquement du monde.
Un peu plus tard cependant, les gens de Ning-Po, qui avaient un dépôt de cercueils sur la concession française, se sont opposés à l'expropriation de ce dépôt—dans lequel, soit dit en passant, on n'enterre plus depuis trente ans. En 1874, comme nous l'avons vu, ils firent une émeute parce qu'on voulait aliéner leur cimetière. En 1898, la municipalité française ayant décrété l'expropriation, ils suscitèrent une nouvelle insurrection.
La corporation de Ning-po, soutenue et encouragée par des influences mal définies, refusa toute entente. Des marins français furent débarqués pour aider au déblaiement du terrain dont l'insalubrité était manifeste. La populace chinoise les attaqua. Il y eut des coups de fusil, ainsi qu'une sorte de grève des débardeurs et blanchisseurs indigènes qui dépendent de la corporation. Un compromis fut alors offert par l'autorité chinoise. Puisque le terrain de Ning-po pouvait être un éternel prétexte à échauffourées, à cause de son ancienne affectation à l'usage quasi religieux de cimetière, les autorités françaises n'avaient qu'à en indiquer un autre. Ce qui fut fait; et l'on s'entendit enfin.
Plus sérieusement, les concessions européennes de Shanghaï ont été plusieurs fois menacées, en 1854 par les Impérialistes, en 1861 par les Taïpings; mais peu de mal y a été fait. Pendant les derniers graves événements de 1900, la ville n'a jamais couru de danger. Les Chinois y ont appris à reconnaître l'inutilité d'une résistance quelconque, avec la piètre organisation militaire qui est la leur, contre les troupes européennes qui y avaient été installées, et le facile accès de la rivière par les navires de guerre. Et puis elle était trop riche. Dès le début des événements, beaucoup de Chinois y étaient venus se mettre en sûreté, eux et leurs biens, et un mouvement de ceux qui n'ont rien à perdre aurait trouvé devant lui, comme premiers adversaires, les Chinois eux-mêmes peu soucieux de courir les risques que comportait la rébellion.
Pour en finir avec ce qui concerne la justice, disons qu'elle est représentée par les cours consulaires, et, dans chacune des concessions, par une cour mixte pour les cas où Européens et Chinois ont à s'adresser à la cour, avec un juge chinois assisté, sur notre concession, d'un assesseur français,—le premier interprète du Consulat général,—et, sur la concession internationale, d'un assesseur pris alternativement dans les divers consulats.
Les concessions anglaise et américaine sont, depuis 1863, réunies administrativement en une seule dite concession internationale, et placée sous la protection de tous les États ayant conclu des traités avec le Céleste-Empire, la France comprise; mais celle-ci, se fondant sur les droits acquis, n'en garde pas moins sa concession indépendante. Il s'ensuit qu'elle y est restée chez elle et maîtresse absolue. Nos commerçants y élisent une municipalité qui gère les intérêts de la commune, notre consul général y représentant le ministre des Affaires étrangères, c'est-à-dire l'État.
(À suivre.) Émile Deschamps.
LES MURS DE LA CITÉ CHINOISE, DU CÔTÉ DE LA CONCESSION FRANÇAISE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Droits de traduction et de reproduction réservées.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.—24e LIV. No 24.—17 Juin 1905.
LA NAVIGATION DES SAMPANS SUR LE OUANG-PÔ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE[1]
Par M. ÉMILE DESCHAMPS.
II. — L établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. — Pharmacie chinoise. — Le camp de Kou-ka-za. — La fumerie d'opium. — Le charnier des enfants. — Le fournisseur des ombres. — La concession internationale. — Jardin chinois. — Le Bund. — La pagode de Long-hoa. — Fou-tchéou-road. — Statistique.
AIGUILLE DE LA PAGODE DE LONG-HOA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Le grand développement pris par Shanghaï date de l'ouverture, en 1861, des ports du nord et de ceux du Yang-tsé, garantis par le traité de Tien-tsin. En 1849, sept ans après la prise de possession des ports de Amoy, Fou-tchéou, Ning-po et Cha-téou, il y avait dans la métropole une centaine de résidents étrangers, dont sept dames, dit la statistique, galante pour une fois. C'est à cette époque que la concession française fut accordée, après l'aide donnée en 1853 pour repousser les rebelles qui avaient pris la Cité. Des négociations ouvertes pour pousser la concession jusqu'à Zi-ka-oueï, il n'est sorti encore que la partie qui a été nommée «l'extension»; mais des jalons se posent lentement, et la propriété française ira certainement un jour jusqu'à l'observatoire fameux des jésuites.
L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï, à 8 kilomètres du quai de France, date d'une centaine d'années. C'est tout un monde que cette mission flanquée à droite et à gauche de deux orphelinats que dirigent les sœurs, l'un pour les garçons, l'autre pour les filles, portant les noms chinois de Tou-se-oué et Seng-mou-yeu. Là est l'observatoire météorologique et astronomique connu, qui a des stations à peu près dans toute l'étendue de la zone maritime chinoise, jusqu'en Sibérie au nord, et aux Philippines au sud. Les services que cette institution a déjà rendus à la navigation, par l'annonce des typhons, sont considérables. Un mât de signaux s'élève au commencement du quai de France, auquel on s'est habitué, dans la colonie, à se référer, au moment où quelque perturbation atmosphérique se produit, ce qui n'est pas rare pendant la saison des typhons.
À la mission sont attachés un muséum, des ateliers de menuiserie, de peinture, et une importante imprimerie: l'art, le commerce et l'industrie à côté de la science et de la religion. Le muséum renferme une assez grande quantité de matériaux, surtout en conchyliologie, mais non déterminés, et qui attendent leur étude des spécialistes. Le P. Heude, qui a fait connaître la conchyliologie chinoise et en a publié la plupart des espèces connues, appartenait à la mission de Zi-ka-oueï. Il est mort, il y a quelques années. Les ateliers de fabrication des meubles sont importants, et j'y ai pu voir de fort beaux travaux. La peinture ne produit certainement pas des chefs-d'œuvre; mais comme décorations et tableaux religieux destinés dans les missions à faire l'admiration des petits Chinois, malgré leur naïveté de lignes et de coloris, ses produits sont très suffisants. L'imprimerie, avec les derniers modèles de presses, est destinée aux livres de classe, grammaires et dictionnaires, employés par les écoles et le public, en même temps qu'à la publication des Variétés sinologiques, recueil où les plus profondes questions chinoises sont étudiées par les sinologues de la mission.
Mais revenons à Shanghaï. Dans la rue du Consulat, où un Français ne peut faire autrement que de se retrouver chaque jour, je remarque quelques belles boutiques, à façade dorée du haut en bas et couverte de mille détails d'ornementation d'un bel effet d'ensemble, mais dont l'esprit pour nous serait fort difficile à démêler. Ce sont des pharmacies. Les pharmacies chinoises ont surtout la spécialité des belles décorations. Il y aurait ici à nous arrêter assez longtemps, mais le détail de ce que nous y verrions ferait certainement frémir les moins délicats et dérouterait la sagacité la mieux exercée. Depuis les parties les moins nommables du corps de certains animaux, jusqu'aux pierres quelconques, aux fossiles aussi, auxquels on prête des vertus à cause de leur forme, la liste des médicaments comprendrait l'énumération la plus extraordinaire qui se puisse imaginer. Y entrer nous entraînerait trop loin; restons donc dehors et continuons notre route jusqu'au camp français, hier plein de vie et de mouvement, aujourd'hui déserté, en attendant que les événements y ramènent nos excellents «marsouins».
RICKSHÂWS ET BROUETTES SILLONNENT LES PONTS DU YANG-KING-PANG.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Le camp français de Kou-ka-za s'étend à l'extrémité de notre concession, dont il est séparé par une centaine de mètres, sur une longueur d'environ 400 mètres avec 350 de largeur. C'est une propriété municipale. Des baraquements y ont été élevés pour un séjour permanent de nos troupes, que la sollicitude de l'Angleterre pour l'avenir de la vallée du Yang-tsé a malheureusement interrompu. Nos militaires étaient, là, très bien à l'aise, aérés, éclairés à la lumière électrique, et non loin de la ville où ils venaient trouver les maigres amusements qu'elle peut offrir. Au 14 Juillet, le camp recevait la colonie, des jeux y étaient installés sur toute sa surface, et l'ensemble n'était pas loin d'avoir l'aspect d'une de nos foires françaises, avec un bon brin de gaieté en plus. L'été, les artistes y donnaient des représentations «populaires» et des pièces toujours gaies, dans lesquelles, point n'est besoin de le dire, les rôles des femmes étaient tenus par les «marsouins» les mieux tournés, et s'offraient comme la plus recherchée des distractions. Shanghaï doit aujourd'hui sembler bien triste, et elle n'était pas extraordinairement gaie alors. Kou-ka-za avait, même, dans les derniers temps du séjour de la garnison, son organe particulier, un journal «imprimé sur les machines rotatives du détachement français», et où «les manuscrits non insérés» n'étaient pas rendus. Cette petite publication «littéraire, humoristique (surtout), satirique et sportive» n'avait pas un tirage fixe, bien qu'elle prît des annonces «reçues au camp, bureau de la rédaction», et ne portait pas de date, non plus, mais était reçue avec plaisir. Je doute que son rédacteur en chef ait eu le temps d'en faire une «affaire»;—encore les Anglais qui en sont cause!
La garnison était alors composée de quatre cents hommes de troupes coloniales et deux cents hommes de l'artillerie de marine, avec quelques tirailleurs annamites détachés du Tonkin. Avec les sept cents Anglais, les sept cents Allemands et quatre cents Japonais, les troupes européennes d'occupation de Shanghaï ne s'élevaient donc pas à plus de deux mille cinq cents hommes. C'était peu pour les budgets européens, et c'était beaucoup pour notre prestige et notre sécurité dans le pays.
DANS BROADWAY, LES BOUTIQUES ALTERNENT AVEC DES MAGASINS DE BELLE APPARENCE (page [282]).
DES JEUNES CHINOIS FLÂNENT AU SOLEIL DANS LEUR CITÉ.—PHOTOGRAPHIES DE Mlle H. DE HARVEN.
Reprenant la route du Camp, pour rentrer en ville, je ne suis pas peu surpris d'entendre derrière moi, près d'un groupe de maisons chinoises, une bande de gamins courir vers mon rickschâw en criant: «Vivent les Boers, à bas les Anglais!» Très drôles, ces petits Célestes, manifestant sans comprendre, et qui, pour recueillir quelques sapèques, ont appris ce cri cher aux marsouins transformés pour la circonstance en professeurs de français.
Et je me retrouve dans les petites rues malpropres qui bordent notre rue du Consulat, vaguant à l'aventure, le long des boutiques enfumées, branlantes. La rencontre d'un de mes interprètes gracieux me suggère un but, et nous allons visiter une fumerie. C'est toujours là qu'on rencontre le plus de monde, le jour,—car le soir, ce sont les maisons de thé qui regorgent de buveurs et de chalands (les femmes curieuses, et les autres formant tout l'attrait de ces établissements) et les théâtres. Je suis forcé d'avouer que je n'ai pas retrouvé dans cette fumerie, une des plus belles de la ville, le mystérieux Éden des nombreuses descriptions que j'avais lues. L'entrée est sale, comme toute entrée de maison chinoise, et un marchand de fruits, qui orne un des côtés du boyau par lequel je m'introduis, ne m'envoie qu'un bouquet douteux, où l'odeur fraîche des dons de Pomone se dissimule sous un large effluve de moisissures anciennes. À l'intérieur, sombre, des couches de bois au milieu desquelles le plateau connu porte les ustensiles du fumeur, les pinces pour allonger la mèche de la petite lampe brûlant à côté, et une longue aiguille pour la pipe. Il y a assez de monde, des gens allongés sur les couches, la tête sur l'oreiller, de bois également, très occupés à aspirer les traîtresses vapeurs, quelques femmes sur des tabourets, causant avec les fumeurs, ou fumant elles-mêmes; on vient ici comme nous allons au club; on y mange et on s'y fait raser la tête. J'assistai même à une séance de massage chinois par petits tapotements sur le dos et la poitrine. Des marchands ambulants vont et viennent, vendant de tout, silencieux. Des mendiants errent, guettant l'aubaine. Les garçons circulent, portant les petits pots de pâte brune, grands, relativement à la minime quantité d'opium qu'ils renferment, ou les serviettes chaudes et mouillées, dont les clients se servent pour les mains, et la figure ensuite. Comme décoration, les grandes lanternes de bois noir sculpté tombant des plafonds et les boiseries plus ou moins ouvragées séparant les couches. L'obscurité n'est pas inutile: elle ajoute à la solennité du lieu, pour le fumeur idéaliste, et cache, pour les autres, les surfaces poisseuses, les coins où l'ordure s'amasse. Les Chinois prétendent que les fumeurs doivent être riches, pour satisfaire ce goût coûteux, et heureux, pour pouvoir bénéficier entièrement de l'effet des enivrantes fumées. Mais pauvres et malheureux fument quand même, et ont aussi leurs raisons pour justifier leur passion. J'examine ces gens et cherche à démêler sur leurs traits quelque indice des béatitudes chantées qui séduisent les néophytes, et je ne vois rien: des têtes, comme mortes, de dormeurs, ou des yeux qui somnolent suivant la danse de la petite flamme devant eux, des figures fatiguées, des joues amaigries aux oreilles desséchées, et c'est tout. Et, dans l'air, une odeur forte d'opium un peu incommodante. Je sortis sans avoir eu le moindre désir de pénétrer par l'expérience le mystère de félicités si ardentes qu'elles brûlent la vie même.
Il reste peu à voir sur notre concession, à part les détails bizarres des choses correspondant au génie particulier de ce singulier peuple, et dont le groupement n'entrerait que dans plusieurs volumes. Mais je ne veux pas la quitter sans aller voir le tombeau des enfants trouvés, qui est, en réalité, un charnier.
Plus exactement, il y en a deux, sur la route de Zi-ka-oueï, à environ 3 kilomètres de la ville. Le premier, sur la route même, est plein, et on a dû en construire un second, qui est à quelque 100 mètres dans un chemin de traverse. Le monument n'est ni grand, ni beau. Par les deux volets de zinc mobiles, placés de chaque côté, les employés de la voirie, leur fardeau pendant au bout d'un bambou dans un panier grossier, viennent jeter les petits êtres trouvés un peu partout, dans la boue de la rue, au coin d'un mur, dans un terrain vague ou flottant au gré de l'eau vaseuse du canal, déposés là comme des épluchures. Ces trouvailles ne donnent lieu à aucune espèce d'enquête, ni de formalité. L'infanticide n'est pas un crime en Chine, il est même parfois une vertu, si l'on en croit une des vingt-quatre histoires... morales. Il n'est pas répandu d'une façon uniforme sur toute l'étendue de l'empire, et il semble qu'il soit surtout commun dans certaines parties et à certaines époques. Ce sont surtout les filles dont on se débarrasse, celles-ci étant tenues en très pauvre estime. D'après un auteur, dans le Fo-kien, en face de Formose, quarante pour cent sont massacrées. À l'intérieur du petit tombeau que nous visitons, garçons et filles sont séparés par une cloison, les deux cavités correspondant aux deux ouvertures. L'inscription, sur une plaque de ciment, signifie: «Dans cette pagode, les ossements sont mêlés.» Je reviens écœuré, non par ce que j'ai vu, mais par l'évocation des petits martyrs traités comme des dépouilles d'animaux errants.
SUR LES QUAIS DU YANG-KING-PANG S'ÉLÈVENT DES BÂTIMENTS, BANQUES OU CLUBS QUI N'ONT RIEN DE CHINOIS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
En coupant notre territoire pour passer chez les voisins, nous nous arrêtons un instant à une curieuse boutique. C'est une fabrique de ces représentations, en papier, de tous les biens terrestres, depuis les maisons jusqu'aux plus petits objets de la vie quotidienne, qui sont brûlées aux enterrements pour que les décédés les retrouvent dans l'autre monde, au ciel chinois. Il y a de tout, surtout des caisses à vêtements. Tout se fait en papier coloré découpé, et carton; l'imitation est bonne; si bien que j'allais prendre l'heure sur une horloge pendue à la devanture et qui était de même fabrication. Il y a même des servantes, avec tous leurs habits, et des vêtements de rechange pliés comme les réels; il y a des rickschâws et des maisons à trois étages, des services à thé, des chaises, des lits, tout cela mignon, réduit à des proportions de jouets d'enfant. Mais on en fait de très grands aussi; affaire de prix. Les riches doivent vivre là-haut comme ils ont vécu sur la terre. Les ombres des pauvres y sont parfois mieux partagées qu'ici-bas: on peut avoir une malle pour 25 centimes, une pipe pour le même prix, une théière pour 30 centimes et un rickschâw de respectables dimensions pour 3 fr. 50. Aussitôt que le moribond entre en agonie, on allume les petits et les grands papiers, dans la cour de la maison, sur la porte, ou dans la rue. Au moment de l'enterrement, on recommence, soit à la pagode si le corps y est porté, soit au cimetière; puis à toutes les fêtes commémoratives de la mort, trois fois par an et pendant trois années, celle du décès ne comptant pas, de même que l'année de la naissance ne compte pas pour l'âge. Le grand deuil doit en réalité durer deux ans et trois mois, et, pendant cette période de temps, les petites assiettes aux mets divers, sur la table des ancêtres, devant le tableau qui représente le dernier, sont renouvelées chaque jour. On voit que les morts, en Chine, coûtent assez cher.
LE QUAI DE LA CONCESSION FRANÇAISE PRÉSENTE, À TOUTE HEURE DU JOUR, LA PLUS GRANDE ANIMATION.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Mais le temps nous manque pour nous attarder, et nous arrivons sur le territoire commun.
La concession internationale, que les Anglais, toujours pratiques, appellent «English settlement», même dans leurs actes, a environ sept fois l'étendue de la nôtre, et est coupée aux deux tiers par la rivière de Sou-tchéou, ou plutôt rivière de Woo-sung, au nord de laquelle s'étend la partie qui était appelée concession américaine. Elle est dotée d'un très beau champ de courses avec un club sportif, d'où part la superbe promenade de Bubbling-Well, long boulevard de plus de 3 kilomètres de longueur, bordé d'arbres, de jardins, de villas, sillonné, tous les soirs et surtout les dimanches, de tout ce que Shanghaï renferme d'équipages et de véhicules. Il faut compter parmi ceux-ci les locatis des fêtards chinois et des petites chanteuses, de haute et basse élégance locale, pour lesquels le jardin chinois d'«Arcadia», environ à mi-route, et celui situé à l'extrémité, en face du camp anglais, sont le but habituel des promenades.
Bien curieux ces jardins chinois dernier modèle, avec leurs petites allées étroites entre les chambres des consommateurs, leurs rocailles, leurs bouts de parc à tous les détours, nombreux comme ceux d'un labyrinthe, leurs petites flaques d'eau verte croupissante et leur population de jeunes gommeux à queue et de petites Chinoises peintes, ornées comme des madones, aux petits pieds déformés, qui, autour des tables, dans cent chambres placées un peu partout, grignotent des graines de courge, des boulettes sucrées et des biscuits, en buvant du thé.
Revenons à la description générale. La Shanghaï internationale a l'aspect d'une ville européenne. Les deux ponts de fer, sur le canal, sont très fréquentés tout le long du jour; et, de là, la vue sur les quais, le quai de France, d'un côté, le Bund, de l'autre, très beaux, très larges, plantés d'arbres; la vue sur la rivière peuplée de ses mille barques, ses grands navires à quai, en partance pour les ports du Yang-tsé, ses bateaux de guerre étrangers, et les courriers qui peuvent remonter le cours d'eau jusque là, avec la rive opposée perdue dans le vague des détails brouillés, est pleine de charme; et on se trouve, là, bien loin des Boxers, de leurs crimes et de leurs rapines. Le grand monument de la Poste chinoise, en briques rouges, avec son clocher carré à horloge; la banque Russo-Chinoise, grandiose; le «Shanghaï Club», et les autres bureaux des banques importantes; le long de l'eau, le grand jardin public réservé aux Européens,—les Chinois ayant le leur sur les bords de la rivière de Sou-tchéou, un peu plus loin,—avec son kiosque où, l'été, la musique municipale se fait entendre, n'éveillent à l'esprit rien de chinois. En face de la «Yokohama Bank», sur le Bund, se dresse un petit monument commémoratif élevé à la mémoire de M. A. R. Margary, du service consulaire anglais, tué au Yun-nan. En face du jardin public, un autre monument de bronze, très original, très artistique, rappelle la perte de la canonnière allemande l'Iltis dans un typhon, sur les côtes du Chan-toung, en 1896.
LONG-HOA: PAVILLON QUI SURMONTE L'ENTRÉE DE LA PAGODE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Cette partie du Bund est la promenade favorite, en été, le soir, comme la route de Bubbling-Well l'est le jour. À l'extrémité, sur un grand pont de fer traversant l'entrée de la rivière de Sou-tchéou, on passe de ce quartier, dit «Central district», au quartier de Hong-keou dit «Northern district». On tombe, là, sur un grand hôtel, Astor House, avec son grand jardin d'été où, aussi, se fait entendre la musique, au bord de l'eau; là s'ouvre une route large «Ouang-pô road», bien entretenue, bordée de consulats, de maisons particulières, précédées de jardins; et tout ce côté a, au printemps, le cachet d'un coin de ville tropicale. Après, si l'on s'enfonce, par là, dans Broadway et les autres longues voies qui, parallèlement, courent dans le sens de la rivière, on retrouve des rues parfois mixtes, parfois seulement chinoises, mais larges et de bon aspect, surtout dans le quartier central. Là les boutiques alternent avec de grands magasins de belle apparence, appartenant soit à des Européens, soit à des Chinois. Certainement, croisant les grandes artères ou les coupant, des rues étroites se présentent, entièrement chinoises, avec leurs grands tableaux rectangulaires aux caractères hiéroglyphiques or sur noir, qui pendent à la limite des boutiques pour en indiquer le nom du propriétaire, avec leur population compacte, grouillante; mais, même dans la plupart de ces voies, sauf des exceptions, et aux confins des concessions, on retrouve quelque souci de la régularité; l'influence européenne, voulue ou inspirée par les règlements municipaux; un certain art, un arrangement différent, le luxe des détails dans les dorures et les bariolages artistiques des façades ne sont pas exclusivement chinois.
Partout circulent les rickschâws, à une seule place,—moins commodes que ceux de Singapour, à deux places, moins élégants que ceux du Japon,—traînés par un Chinois en chapeau éteignoir avec sa ou ses licences (une pour chaque concession) clouées derrière la voiturette, et son numéro dans le dos. Ces petits véhicules, dont on compte près de cinq mille, et les wheel-barrows, de nombre égal, se croisent dans tous les sens sans trop d'accidents.
La rivière de Sou-tchéou, encombrée de sampans, jadis très large, dit-on, est aujourd'hui un cours d'eau d'une centaine de mètres de largeur, que la marée basse laisse en partie à sec, montrant la vase. Cette vase noire, à la surface trouée par les bulles de gaz, vase des bords de la rivière, vase des canaux nombreux, vase des rues dans les centres indigènes, est une des impressions caractéristiques d'un milieu chinois. L'envasement se produit, d'ailleurs, également à la grande rivière, le Ouang-pô, qui avait, il y a vingt-cinq ans, 1 700 pieds de large, et n'a plus aujourd'hui que 1 200 pieds, à la hauteur des concessions, avec une profondeur toutefois suffisante pour que de grands vapeurs remontent assez haut.
L'«OMNIBUS DU PAUVRE» (WHEEL-BARROW OU BROUETTE) FAIT DU DEUX À L'HEURE, ET COÛTE QUELQUES CENTIMES SEULEMENT.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
La question de l'accès de la rivière Ouang-pô jusqu'à Shanghaï a toujours préoccupé beaucoup les autorités compétentes. Après des essais infructueux de dragage, en 1892, un ingénieur hollandais fut demandé pour faire un rapport sur la question. Mais les travaux préconisés par M. de Rijke devaient coûter des sommes si considérables qu'on s'est contenté de former une commission pour étudier le problème, et celle-ci n'est arrivée à aucun résultat. Nos courriers des Messageries Maritimes s'arrêteront donc longtemps encore à Woo-sung et les passagers n'arriveront à la métropole qu'avec le petit vapeur de la même compagnie, le Ouang-pô, ou par le train, qui est moins employé. Ce train court le long d'une petite ligne de chemin de fer construite par une société étrangère, en 1876, mais rachetée peu après par les autorités chinoises, et qui réunit Woo-sung à Shanghaï. La gare est trop éloignée du centre des affaires, sur territoire chinois, au bout de Hong-ke, et la ligne répond mal aux besoins du commerce. Elle sera prolongée un jour jusqu'à Sou-tchéou, à 80 milles, d'un côté; de l'autre, jusqu'à Tching-kiang et Nanking.
Quittons maintenant, un moment, les concessions pour aller rendre la visite traditionnelle à la pagode de Long-hoa.
La pagode où les guides mènent tous les étrangers de passage à Shanghaï, et que l'on nomme communément, sur notre concession, Long-fa, en réalité Long-hoa, se trouve sur la route de ce nom, à peu de distance de la rivière. On y peut donc aller à la fois en voiture et par eau. Embranchée sur la route de Zi-ka-oueï, la route de l'Arsenal tombe dans celle qui mène droit à la pagode. À part un fort chinois près de cette dernière, ainsi qu'une ou deux pagodes quelconques, elle ne présente rien de remarquable: des tumuli, des groupements de petites maisons, des champs incultes, des jardins potagers. À signaler un curieux portail chinois à l'entrée d'une mission américaine.
À l'arrivée, après deux heures de voiture, des femmes se précipitent, en nombre, au-devant des voyageurs, pour offrir, ou plutôt vendre de ces petites baguettes parfumées qui se brûlent partout, à la maison, à la rue et à la pagode. La visite est longue, le monument comportant huit ou neuf corps de bâtiments en trois séries successives, au milieu desquels s'élève la tour ancienne à sept étages, avec ses sept toits circulaires superposés, aux bords relevés, flanquée de deux pavillons à trois étages, dont celui de droite renferme une immense cloche que le gardien autorise à faire sonner,—afin qu'après sonnent pour lui les pièces du backchich. Jadis, la tour restait ouverte; mais elle a été fermée par ordre du vice-roi.
UNE STATION DE BROUETTES SUR LE YANG-KING-PANG.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Dans le bâtiment principal, on retrouve les centaines de divinités diverses que nous connaissons, en bois doré, de moyenne grandeur, avec quelques autres très hautes, le tout couvert de la couche centenaire de poussière qui passe d'un dieu à un autre au gré des fêtes. Enfin il y a à la pagode un collège de bonzes, et c'est surtout par cette affectation collégiale qu'elle est connue.
Revenons dans la concession internationale pour nous trouver, le soir, dans une de ses rues, Fou-tchéou-road, qui ne diffère guère des autres pendant le jour, mais où, le soir, convergent des milliers de promeneurs, d'amateurs de distractions et de curieux. Là sont les restaurants à la mode, les concerts, les théâtres, les maisons de thé, les fumeries d'opium. C'est le quartier où l'on s'amuse, à la chinoise, les «grands boulevards» de Shanghaï. La voie est malheureusement étroite et courte pour la foule qui l'encombre; mais comme les oisifs la parcourent du haut en bas vingt fois avant l'heure de la rentrée, elle est pour eux suffisamment longue. Fou-tchéou-road représente un stage de la civilisation moderne commencée par le bas de l'échelle, et appropriée aux goûts du peuple. Rien de semblable n'existe dans les villes entièrement chinoises, notamment dans la Cité: c'est comme une formule nouvelle qui est née là, seulement. C'est peut-être le coin le plus curieux de la ville, non parce que les petites chanteuses en traversent le ciel bariolé, comme de jolies étoiles filantes, mais parce qu'en ce bout de voie se concentre, chaque soir, toute une activité inattendue de ce peuple calme, qui a la religion de ses formules, et que là on en découvre une, inattendue. La rue est largement éclairée de tons et de couleurs diverses par toutes les baies des boutiques ouvertes, des restaurants et des maisons de thé, et par les lanternes chinoises. La foule est compacte, et lorsqu'une voiture s'y engage, portant une étoile de première grandeur du chant ou de la danse, souvent presque une enfant, ce n'est pas sans peine qu'elle arrive à destination. Les chaises à porteurs seules vont vite; mais les cris des coolies préviennent, et on se gare. Ce sont aussi des chanteuses qu'elles portent, et les servantes, avec la pipe et la guitare, suivent en courant derrière. Toutes les rues adjacentes, boyaux noirs où l'on ne peut s'engager sans guide, sont bouchées par des groupes de femmes, peintes, brillantes de bijoux vrais ou faux, impassibles comme des bonzes, se mouvant comme des automates sur leurs pieds torturés. Tous les commerces sont là, et il y a même un confiseur qu'éclaire la lumière électrique, un commissaire-priseur qui annonce les «occasions» en vers chantés, et un tailleur qui travaille à la machine à coudre.
LES BARQUES S'ENTRE-CROISENT ET SE CHOQUENT DEVANT LE QUAI CHINOIS DE TOU-KA-DOU.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Des fenêtres tombent les sons des musiques inharmonieuses qui se joignent au brouhaha ambiant. Ils sont simples, ces cafés-chantants: une scène peu élevée au-dessus du sol, et quatre ou cinq chanteuses en demi-cercle qui, l'une après l'autre, nasillent, chacune de sa place, un chant à peine perceptible, en s'accompagnant—ou à beaucoup près—sur la guitare chinoise. Aux tables, les consommateurs boivent du thé. Ces poupées chantantes n'occupent pas longtemps la scène; leur répertoire épuisé, elles partent, reprennent la chaise qui les attend à la porte, ou le dos du coolie, et vont à un autre concert ou aux dîners auxquels elles sont invitées. Dans l'intervalle, d'autres arrivent qui prennent les places vacantes.
Dans les maisons de thé, on ne voit rien parce qu'on voit trop: une foule compacte de gens assis sur des tabourets et d'autres qui vont et viennent, hommes et femmes mêlés, d'une pièce ou d'un étage à l'autre; on y boit du thé aussi, bien entendu, et on grignote des sucreries ou des graines. On y fume, et les vapeurs opiacées, mêlées à bien d'autres, en font un séjour dans lequel un Européen a bien de la peine à tenir longtemps.
Les restaurants sont très curieux: il y a une quantité de pièces, petites et grandes, où les tables sont dressées. Le menu, que chaque dîneur compose à sa guise, comprend des plats chinois auxquels s'enjoignent d'autres vaguement européens. Mais on y trouve aussi de la bière et, dans les plus aristocratiques, du champagne. Les invitations se font de là, avec des formules imprimées sur papiers de couleur, une pour les hommes, une autre pour les femmes. L'amphitryon arrive, généralement avec un ami, et de la table expédie les petits papiers par les coolies de l'hôtel; il n'y a que quelques mots à ajouter: un nom, une adresse et un compliment. Les chanteuses sont invitées personnellement par les convives lorsqu'ils sont présents. En attendant, on boit du vin blanc de riz, chaud, amer, et on cause. Lorsque tous, ou à peu près, sont présents et les petits papiers envoyés, on commence. Les invitées défilent les unes après les autres et ne restent pas longtemps: assises derrière ou à côté des inviteurs, elles chantent, ou plutôt geignent un air, fument une pipe préparée par la servante, partagée avec l'ami, échangent quelques mots et... s'en vont. Cela dure peu, de cinq à dix minutes, et coûte deux dollars, portés aux comptes trimestriels. Point de libertés, point de licences, une correction et un sérieux parfaits président à ces allées et venues de poupées colorées et décorées. Les Européens sont souvent invités à ces dîners de garçons—mariés—et tout s'y passe de même.
Ce que l'on mange, à ces agapes chinoises, n'entrerait que dans une liste très longue; on y sert de tout, des plats qui ont approximativement l'aspect européen, et d'autres où rien ne se retrouve de ce que nous sommes accoutumés à voir. Les ailerons de requin ouvrent souvent la série; c'est une sorte de potage épais, formé de filaments transparents jaunâtres, mélangés de morceaux blancs d'une substance très tendre, la chair du poisson, peut-être. Son goût est vague pour un palais étranger. La soupe aux nids d'hirondelle suit, bouillon de poulet dans lequel nagent des fils également transparents, sans plus de saveur que les ailerons. Le plat fameux, cher au goût des épicuriens à queue et à leur poche, vient fréquemment en dernier, pour que l'appétit satisfait des convives permette de le servir avec parcimonie. Et on peut y voir successivement: des andouillettes coupées en tranches, des champignons au jambon, des jeunes pousses de bambou, de la mâchoire de requin à la sauce gluante, de la salade de poulet et de concombres, des poissons, des canards rôtis, des pêches au sucre, des vermicelles aux crevettes, du riz sous diverses formes, des compotes de fruits, des graines, des petits oignons, des fromages blancs, les uns et les autres avec ou sans sauce, non compris la sauce brune, salée, de haricots fermentés, qui se mélange un peu à tous les plats et semblé jouer le rôle du sel. Des serviettes humides et chaudes sont servies à différentes reprises pendant le repas, linges qui, à leur teinte, semblent servir longtemps avant de passer par une sérieuse lessive. Comme boisson, le vin de riz, liquide chaud, presque amer, sans force alcoolique, répugnant à une bouche occidentale.
CHINOISES DE SHANGHAÏ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Mais,—pour revenir au quartier de la grande vie chinoise,—les règlements municipaux y sont observés, et à onze heures la vie s'arrête, les boutiques ferment, supprimant l'éclairage de la voie; la foule se disperse, et Fou-tchéou-road retombe dans la tranquillité des rues voisines.
Notre visite de Shanghaï est à peu près terminée; elle le sera tout à fait avec quelques renseignements généraux et statistiques, complément de sa description. On y trouve cinq bassins de radoub, un arsenal que j'ai eu l'occasion de citer, et un atelier de constructions maritimes au Pou-tong, de l'autre côté de la rivière, appartenant à la Société anglaise Farnham Boyd and Co, qui peut construire de grands navires à vapeur. À part les lignes de navigation nombreuses qui font communiquer Shanghaï avec le nord de la Chine, le Japon, la Corée et le Sud, plusieurs compagnies ont des lignes parcourant le Yang-tsé, et des wharfs qui vont jusqu'à Tong-ka-dou, où le mouvement sur le fleuve des sampans de toutes sortes est considérable. Une importante maison française de la place, MM. Racine, Ackerman et Cie, devait inaugurer, au moment où ces notes étaient écrites, deux lignes de navigation vers Han-koou et Ning-po, sous le nom de Compagnie asiatique de Navigation. Elle devait avoir au début trois navires, alors en construction à l'arsenal de Fou-tchéou, pouvant filer 14 nœuds, et envisageait déjà une plus grande extension de ses services, si la subvention de 175 000 francs, déjà accordée pour dix ans, était sérieusement augmentée, ce qui, dans l'intérêt de l'influence française dans ces pays, serait à souhaiter. Ces lignes doivent aujourd'hui fonctionner depuis deux ans.
VILLAGE CHINOIS AUX ENVIRONS DE SHANGHAÏ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Shanghaï a un corps de pompiers parfaitement organisé. Il y a cinq brigades, avec une centaine d'unités, des volontaires, employés d'administration et de commerce, qui, aux coups des cloches avertisseuses, quittent tout, travail, table, sommeil, club, pour revêtir le casque, mettre la ceinture et courir au feu, chacun de son côté, à pied, à bicyclette ou en rickschâw. Une des brigades est française; elle se nomme le Torrent, et elle n'est pas souvent la dernière sur les lieux, ni aux concours de fin d'année,—je pourrais même dire: au contraire. Une concurrence aimable entretient leur ardeur, et tous travaillent avec la plus belle vaillance, sous la direction des chefs, étrangers pour les uns ou pour les autres. Leur matériel, quatre pompes à vapeur et d'autres engins, est à la hauteur de la tâche à fournir. Il est regrettable que les sociétés d'assurances contre l'incendie, qui ont fort à faire avec les Chinois incendiaires plutôt qu'incendiés, et qui bénéficient tant de ces concours dévoués et gratuits, ne contribuent pour rien dans leurs maigres budgets. Vraiment, les braves pompiers volontaires de Shanghaï pourraient se mettre en parallèle, comme organisation, promptitude de mouvements et ardeur au feu, avec nos brigades européennes.
Comme toute colonie qui se respecte, Shanghaï a sa saison de courses à Bubbling-Well, pendant laquelle banques et maisons de commerce ferment leurs portes. Il y a une «Société» aussi, de quelque cohésion sur la concession internationale, mais entièrement divisée chez nous. C'est ce qui se reproduit d'ailleurs partout où il y a des Français, dans toutes nos colonies, où tous ceux qui n'appartiennent pas à l'administration ou au haut commerce sont classés comme aventuriers. Et même dans les éléments reconnus sains, aucune cohésion, aucun lien patriotique, aucune sympathie pour le nouveau venu, quel qu'il soit. Mais bornons là ce sujet de tristesse.
Le dernier recensement donnait comme population européenne de Shanghaï: sur la concession internationale le chiffre de 4 684 et sur la concession française, celui de 430; mais ces chiffres sont aujourd'hui considérablement augmentés. Le détail par nationalité donnant alors: 2 002 Anglais, 741 Portugais, 399 Allemands et Autrichiens, 357 Américains et 281 Français seulement. La population indigène des concessions était alors de 240 995 sur la concession internationale, et de 45 753 sur la concession française; ensemble, avec quelques autres unités, comme la population des sampans: 293 000 âmes. Mais depuis ce recensement, qui date de 1895, il y a eu des augmentations annuelles, si bien que la population générale doit atteindre, aujourd'hui, le demi-million. Celle de la cité est inconnue. On l'a établie dans les environs de 125 000, chiffre qui semble de beaucoup au-dessous de la vérité. Des Chinois lettrés m'ont affirmé qu'elle était aussi considérable que celle des concessions, et je le crois aisément.
Il y a à Shanghaï plusieurs églises catholiques, plusieurs missions, toutes riches, dont les œuvres, écoles, dispensaires, etc., sont nombreuses. Les Anglais et les Américains y ont aussi leurs institutions religieuses et de bienfaisance, et la loge maçonnique anglaise n'est point sans importance. Le musée, annexe de la Royal Asiatic Society, qui a une branche ici, est bien petit mais marque le centre d'un autre plus important qu'on y élèvera peut-être, un jour. Les clubs sont nombreux, un pour chaque nationalité, le Club des Volontaires, qui ne s'adresse qu'à la classe moyenne, le Shanghaï Club, club anglais où les «patrons» et beaucoup de Français préfèrent aller, ceux-ci peu patriotes sous ce rapport. Les Portugais, tous mêlés, ont aussi le leur à Hong-ke. Il y a même une salle de théâtre,—sur la concession internationale ou anglaise, bien entendu,—avec une troupe française d'amateurs constitués en société, qui donne deux ou trois représentations par an. Il y a lieu de leur adresser des félicitations, tant au directeur-metteur en scène qu'aux artistes de circonstance, au premier pour la conscience, les capacités, l'ardeur qu'il apporte à ses fonctions, aux seconds pour leur zèle et les remarquables résultats auxquels ils atteignent dans un art qui n'est point de leur compétence. Je ne parle pas des troupes de passage, des concerts d'amateurs organisés par les Anglais, des matches de boxe, qui font partie de la formule coloniale anglaise, et que l'on trouve partout.
Les concessions sont éclairées depuis longtemps à la lumière électrique, et il n'est pas jusqu'au quai chinois, du quai de France à l'extrémité de Tou-ka-dou, qui ne soit éclairé électriquement par une société chinoise. L'établissement de tramways a été l'objet d'une longue lutte, dans laquelle la société et ses représentants ont fini par l'emporter sur les contribuables entêtés, tous propriétaires, qui craignaient pour l'avenir de leurs immeubles. Les bureaux de poste sont nombreux: sur notre concession, le bureau français; sur l'internationale, les bureaux anglais, allemand, japonais, américain, russe et chinois. C'est une escale bénie pour tous les collectionneurs de petites vignettes postales.
Le climat de Shanghaï peut être dit sain. Il est extrêmement changeant, avec des alternatives de jours froids et chauds en octobre et novembre, tempérés et très chauds en été. Comme température moyenne, c'est à peu près celle de Rome. La mortalité varie entre 16,4 pour 1 000 (1897) et 30,8 pour 1 000 (1881). En 1898 elle s'est élevée à 16,7 pour 1 000.
Le mouvement général du commerce de Shanghaï montre surtout l'importance de cette ville. De liv. sterl. 36 319 946 (fr. 910 000 000 environ) en 1898, il passait, en 1899, à liv. sterl. 46 164 949 (fr. 1 144 000 000). Les cotonnades, les filés de coton et l'opium représentent les trois articles principaux d'importation. La soie, les soieries et le thé tiennent la tête à l'exportation. On comptait, en 1898, 9 filatures de coton avec 313 000 broches, 25 filatures de soie et un certain nombre d'autres industries moins importantes.
Sur les 7 400 navires qui, en 1899, sont sortis ou entrés dans le port, 3 348 avec 4 792 417 tonnes battaient pavillon anglais, 811 (903 871 tonnes) étaient japonais, 375 (511 580 tonnes) étaient allemands et 106 seulement, avec 227 389 tonnes, battaient pavillon français.
Les journaux sont assez nombreux: un quotidien français, l'Écho de Chine, quatre quotidiens anglais et quatre ou cinq hebdomadaires. Les Chinois ont, de leur côté, cinq journaux, dont un, l'Universal Gazette, représente le mouvement réformiste. Il y avait, en 1901, une intéressante revue française, la Revue de l'Extrême-Orient, fondée par un négociant en soies, M. Tillot, écrivain à son heure, et qui aurait mérité de grouper autour d'elle une clientèle suffisante pour la faire vivre, sinon prospérer.
Maintenant que nous sommes au bout de ces quelques notes sur la grande métropole chinoise, il n'y a qu'à souhaiter de ne point la voir atteinte par le nouveau bouleversement que préparent au pays les sociétés antidynastiques et les chefs irréductibles, que les puissances ont commis la grande faute de ne point abattre quand elles le pouvaient, et qui leur réservent encore bien des surprises.
Émile Deschamps.
LE CHARNIER DES ENFANTS TROUVÉS (page [280]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES GRAVURES ET CARTES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par Mme F. MICHEL
En «rickshaw» sur la route du mont Abou. (D'après une photographie.) 1
L'éléphant du touriste à Djaïpour. 1
Petit sanctuaire latéral dans l'un des temples djaïns du mont Abou. (D'après une photographie.) 2
Pont de cordes sur le Djhilam, près de Garhi. (Dessin de Massias, d'après une photographie.) 3
Les «Karévas» ou plateaux alluviaux formés par les érosions du Djhilam. (D'après une photographie.) 4
«Ekkas» et «Tongas» sur la route du Kachmir: vue prise au relais de Rampour. (D'après une photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 5
Le vieux fort Sikh et les gorges du Djhilam à Ouri. (D'après une photographie.) 6
Shèr-Garhi ou la «Maison du Lion», palais du Maharadja à Srinagar. (Photographie Bourne et Sheperd, à Calcutta.) 7
L'entrée du Tchinar-Bagh, ou Bois des Platanes, au-dessus de Srinagar; au premier plan une «dounga», au fond le sommet du Takht-i-Souleiman. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 7
Ruines du temple de Brankoutri. (D'après une photographie.) 8
Types de Pandis ou Brahmanes Kachmirs. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 9
Le quai de la Résidence; au fond, le sommet du Takht-i-Souleiman. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 10
La porte du Kachmir et la sortie du Djhilam à Baramoula. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 11
Nos tentes à Lahore. (D'après une photographie.) 12
«Dounga» ou bateau de passagers au Kachmir. (Photographie Bourne et Shepherd, à Calcutta.) 13
Vichnou porté par Garouda, idole vénérée près du temple de Vidja-Broer (hauteur 1m 40.) 13
Enfants de bateliers jouant à cache-cache dans le creux d'un vieux platane. (D'après une photographie.) 14
Batelières du Kachmir décortiquant du riz, près d'une rangée de peupliers. (Photographie Bourne et Shepherd, à Calcutta.) 15
Campement près de Palhallan: tentes et doungas. (D'après une photographie.) 16
Troisième pont de Srinagar et mosquée de Shah Hamadan; au fond, le fort de Hari-Paryat. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 17
Le temple inondé de Pandrethan. (D'après une photographie.) 18
Femme musulmane du Kachmir. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 19
Pandit Narayan assis sur le seuil du temple de Narasthan. (D'après une photographie.) 20
Pont et bourg de Vidjabroer. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 21
Ziarat de Cheik Nasr-oud-Din, à Vidjabroer. (D'après une photographie.) 22
Le temple de Panyech: à gauche, un brahmane; à droite, un musulman. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 23
Temple hindou moderne à Vidjabroer. (D'après une photographie.) 24
Brahmanes en visite au Naga ou source sacrée de Valtongou. (D'après une photographie.) 25