L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843

Nº 30. Vol. II.--SAMEDI 23 SEPTEMBRE 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
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pour l'Étranger. 10 20 40

SOMMAIRE.

Manoeuvres et Fête militaire à Saumur. Gravure.--De l'autre côté de l'eau. Souvenirs d'une promenade. (Suite.)--Quelques réflexions sur l'Apprentissage.--Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu. Entrée de la reine Victoria dans la cour du château d'Eu; Repas royal dans la forêt; Pavillon Montpensier.--Théâtre de l'Opéra-Comique. 1re représentation de Lambert Simnel. Une scène du deuxième acte; Portrait de Monpou. --Explosion de gaz à Londres. Moyen de prévenir de semblables accidents. Gravure.--Fête de Saint-Louis à Tunis. Gravure.--Fêtes des environs de Paris, Saint-Cloud. Un Mirliton, dessin allégorique par J.-J. Grandville; la Lanterne de Diogène; les grandes Eaux de Saint-Cloud; le Retour de Saint-Cloud.--Romanciers contemporains. Dickens. Arrivée à New-York. (Suite.)--Margherita Pusterla. Chapitre VIII, les Désastres. Huit Gravures.--Annonces.--Ameublement en cuir. Cinq Gravures.--Échecs.--Rébus.

Manoeuvres et Fête militaire

A SAUMUR.

Les fêtes se succèdent, cette année, avec une telle rapidité, que le zèle le plus actif parvient à grand'peine à les suivre. Obligés de faire un choix parmi celles qui ont eu lieu dans les départements au passage des princes, il en est plusieurs que nous avons dû négliger d'illustrer, parce qu'elles n'avaient point un caractère d'intérêt ou d'utilité, assez général. Il était, au contraire, dans notre plan et de notre devoir de chercher à conserver le souvenir de celles qui ont été des occasions de cérémonies vraiment nationales, soit qu'elles aient exprimé un sentiment de piété pour les grands hommes, par exemple les inaugurations de statues, soit qu'elles aient permis de déployer l'art, l'industrie, ou de faire ressortir la physionomie particulière de quelques-unes des principales villes du pays, par exemple les régales, les camps de manoeuvres, etc.

C'est à ce dernier titre que le carrousel de Saumur devait trouver place dans nos colonnes, et, l'abondance des matières en a seule retardé jusqu'ici la publication.

L'itinéraire du duc de Nemours, publié d'avance, avait appris à la ville de Saumur que le prince arriverait dans ses murs le 8 août, et qu'il y séjournerait jusqu'au 11.

Le 9, de sept à dix heures du matin, le prince visita les bâtiments de l'École, quartiers, écuries, manèges, haras, etc. A trois heures, le carrousel devait avoir lieu; depuis plusieurs heures déjà, les curieux remplissaient le Champ-de-Mars; les tentes préparées pour les spectateurs invités, les débouchés des rues qui donnent sur le Chardonneret, la levée qui borde la Loire, les fenêtres et jusqu'aux toits des maisons voisines, tout était rempli par la foule.

Les tambours et les trompettes annoncèrent enfin l'arrivée du duc et de la duchesse de Nemours, qui prirent place dans une loge réservée, immédiatement après, on fit traverser la carrière par les plus belles juments du haras, puis par un cheval indompté, le Caravant, et par le bel et docile Othon.

Cinquante officiers, montés sur les magnifiques chevaux du manège, revêtus de riches et élégants uniformes, parurent ensuite. Ils passèrent d'abord devant la princesse, la saluèrent de leurs armes, et exécutèrent, aux trois allures, avec, une grâce et une adresse remarquables, tous les exercices de l'équitation: voiles, courbettes, ballottades, cabrioles, etc., puis le saut de la barrière. En ce moment, deux trompettes parurent à chaque extrémité du Champ-de-Mars; à leur signal apparurent deux escadrons, l'un de lanciers et l'autre de chasseurs; ils se formèrent en bataille, puis exécutèrent diverses manoeuvres et plusieurs charges avec une précision qui ne laissa rien à désirer. Ils se reformèrent aux extrémités du Champ-de-Mars, et les cinquante officiers, qui avaient fait repos, se mirent en mouvement et commencèrent le carrousel.

Le Carrousel de l'École de Saumur.--9 août.

Le carrousel est une sorte de ballet où les chevaux remplacent les danseurs. Les figures qui le composent sont exécutées au son des instruments et avec une sorte de cadence. Les cavaliers qui l'exécutent sont divisés en deux troupes et par quadrilles. On commence par les exercices de la lance, au pas, au trot et au galop. On fait ensuite le maniement du dard. En exécutant ces mouvements d'armes, on décrit les diverses figures du carrousel, qui sont: les doublements dans la longueur et dans la largeur de la carrière, les changements de main, la serpentine, la demi-volte, les doublements par quadrille, le cercle et la spirale; on fait ensuite la course de la bague, celle des têtes et celle du dard. Tous ces mouvements ont été exécutés par les officiers de Saumur avec un aplomb et une habileté qui ont dû satisfaire les princes et les spectateurs. Après le carrousel il y eut une mêlée autour de l'étendard. C'est une scène qui se représente souvent à la guerre après les charges de cavalerie.

Après quelques instants de repos, remplis par une distribution de croix d'honneur, le 63e régiment de ligne, une batterie d'artillerie et la cavalerie se mirent en mouvement et exécutèrent des manoeuvres de guerre, des attaques de tirailleurs et des charges de cavalerie sur des carrés d'infanterie. Le défilé eut lieu enfin, et les troupes rentrèrent dans leurs quartiers sans avoir aucun accident à déplorer. Après le dîner, un feu d'artifice eut lieu en face de l'hôtel du Belvédère. Le bouquet représentait la brèche et l'explosion à l'assaut de Constantine.

La journée du 10 fut consacrée à des travaux plus paisibles, à des visites d'établissements publics. Le 11 au matin, le duc et la duchesse de Nemours quittèrent Saumur.

De l'autre côté de l'Eau.

SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.

(Suite.--Voyez tome II, pages 6 et 18.)

LE MARTYR.

Rapprochez ces dates, et vous verrez qu'il faut détruire tout ce qui existe aujourd'hui pour recomposer le décor de la terrible scène qui se joua le 29 décembre 1170 dans l'enceinte de l'église de Cantorbery, à l'entrée du choeur, dans le transept du nord (the Martyrdom).

C'est là une grande déception pour le touriste. Aussi, quand la bonne vieille sacristine qui nous promenait dans le vaste édifice nous eut conduits sur le lieu même où périt, nous dit-elle, Thomas Becket,--je me mis en frais d'imagination, distribuant de mon mieux les entrées et les sorties d'après le souvenir de mes lectures récentes, les indications de la Vie Quadripartite, et l'habile narration du docteur Lingard, si dramatiquement reproduite par M. Amédée Thierry.

Les meurtriers, me disais-je, étaient sans doute cachés dans le cloître, ou dans un de ces couloirs étroits et sombres qui débouchent sur la chapelle de Saint-Bennet. Serrés l'un contre l'autre, la dague et l'épée au poing, ils attendaient leur vénérable victime.

«L'archevêque, ayant traversé la nef, était sur la troisième ou quatrième marche de l'escalier qui conduit à l'Aile du nord, se dirigeant vers le Choeur, lorsque les quatre hommes qui avaient résolu sa mort s'élancèrent par la porte du cloître dans la très-sainte église, tenant dans leurs mains des épées nues. Celui qui marchait en avant s'écria d'une voix forte:

Où est le traître? où est le traître? où est l'Archevêque?--Sur ce dernier mot, il tourne la tête, et, descendant les degrés qu'il venait de monter, il dit: Aucun traître n'est par ici mais si fait bien l'archevêque? Me voici. Que voulez-vous?--Et à l'instant même ils le frappèrent de leurs épées sur la tête tandis qu'il tombait sur ses genoux, recommandant son âme au seigneur; et, dans la même minute, il fut étendu mort au pied de l'autel de Saint-Benoît (1).»

Note 1: Traduction littérale de la relation du meurtre, donnée par John Batteley, d'après John Gandisson, évêque d'Exeter. Elle diffère de la version commune, et, plus simple, nous paraît plus vraisemblable.

Mais, en jetant les yeux sur le Handbook de Summerly quel ne fut pas mon désappointement!

En 1174, nous l'avons dit,--quatre ans après le meurtre de Becket,--l'église fut incendiée. Le choeur actuel date de 1175; les transepts occidentaux, de 1379 seulement; le choeur, de 1184; la nef et la plus grande portion des cloîtres, de 1460, sous Henri IV.

Ainsi Thomas Becket avait traversé une nef qui n'existe plus, il montait un escalier dont il ne reste plus vestige; il était entre des murs écroulés depuis lors et rebâtis. Ses assassins s'embusquèrent dans un cloître impossible à retrouver; ils ouvrirent une porte qui n'est point la porte actuelle: leurs cris éveillèrent un autre écho, leurs épées froissèrent un autre granit. A quoi donc le souvenir peut-il se prendre?

Non pas même aux dalles sur lesquelles l'archevêque tomba et qu'il rougit de son sang.

«Ces dalles, dit l'impitoyable Handbook, ont été enlevées en 1177 par le prieur de Peterborough, qui en a fait deux autels consacrés.»

Ainsi, voilà qui est clair et net. Il n'y a pas plus de raison, --logiquement parlant,--pour songer à Thomas Becket, quand on traverse le transept nord-ouest de la cathédrale qui porte son nom, que lorsqu'on se promène sur le bitume des boulevards, dans notre bonne ville de Paris.

Est-ce bien la peine d'aller au loin recueillir sur les lieux des impressions et des souvenirs?

INTERRUPTION.

«Hé quoi! s'écrie mon cousin de Ch., singulièrement scandalisé par cette conclusion inattendue, vous ne seriez pas ému, en songeant à Léonidas, sur les rochers mêmes des Thermopyles?

--Permettez, interrogatif parent. Sans aucun doute je ne saurais penser au dévouement des trois cents Spartiates, qu'une fièvre patriotique ne circule aussitôt dans mes veines; --je me reproche alors volontiers mon apathie civique. --Je suis même honteux, je l'avoue, de ne pas monter ma garde avec plus de zèle.--Mais les Thermopyles, c'est-à-dire trois ou quatre méchants blocs de pierre jaune, très-certainement modifiés de forme et d'aspect depuis deux mille trois cent vingt-trois ans qu'ils entendirent le fameux Viens les prendre!--les Thermopyles, quand bien même on trouverait moyen de les restituer complètement, n'ajouteraient rien à ces pathétiques dispositions. En un mot, le lieu où s'est consommé un grand événement, le meuble que le hasard en rendit témoin, le vestige même qu'il laisse après lui,--que ce soit une plume d'oie, comme celle qui servit à signer l'abdication de Fontainebleau;--un couteau de cuisine, comme celui de Jacques Clément;--une planche ou une pierre tachée de noir, comme celle qui reçut le sang du musicien David Rizzio ou celui de Monaldeschi;--toutes ces incidences purement matérielles n'augmentent en aucune façon, pour moi, la valeur morale d'une tragédie quelconque... et je crois...

--Misérable! tu n'es donc pas poète?

--Apparemment.

--Et tu oses l'avouer?

--Pourquoi donc pas?

Mon cousin cherche encore à ce pourquoi un parce que raisonnable.

LE DINER.

J'espère,--et c'est fatuité pure de ma part,--que l'on n'a pas oublié le menu du dîner commandé à notre respectueux aubergiste par mon compagnon de voyage.

Premier service, roast-beef; deuxième service, stockfish; troisième service, new cottage pudding.

Master Robertson, quand nous entrâmes au Star-Hotel, nous précéda, de noir toujours plus habillé, dans la salle à manger du rez-de-chaussée.

Un subalterne, également en noir, également attentif, également obséquieux, marchant à l'arrière-garde, portait sous une cloche d'argent que nous enlevâmes en grande hâte...... un magnifique quartier de mouton!--qui fut suivi d'une tranche de saumon bouilli!!--puis d'un gâteau à la rhubarbe (rhubarb pie)!!!

Cette triple métamorphose s'était accomplie sans bruit, sans vaines excuses, sans tout le bavardage dont un hôtelier français ou italien n'aurait pas manqué de l'assaisonner. Mine host avait la figure sereine et calme d'un homme qui a rempli ponctuellement tous ses devoirs. Au fait, n'avait-il pas écouté nos ordres avec la plus irréprochable déférence?

Toute réclamation expira sur nos lèvres à l'aspect de cette placide impassibilité! Le temps donné aux plaintes eût été perdu pour l'appétit. D'ailleurs, à l'exception du pâté pharmaceutique dont tâta seul mon compagnon plus aguerri, le repas substitué n'avait rien que de très-tolérable.

DUNGEON, OU DANE JOHN HILL.

C'est le nom des promenades publiques de Cantorbery. Elles occupent remplacement des anciens remparts, et forment comme une longue chaussée bordée de jolies maisonnettes et dominant les fossés maintenant plantés en jardins. Cette terrasse vous conduit à un petit monticule gazonné, que surmonte un obélisque municipal parfaitement absurde, et destiné à perpétuer la mémoire d'un banquier (James Simmons), aux frais duquel la promenade et les plantations se sont faites.

Au lieu de perdre son temps à lire les inscriptions qui m'apprirent ce fait important, le voyageur avisé devra laisser aller son regard sur les riches paysages qui environnent Cantorbery; puis il descendra sur les gazons des Public Walks, gazons peignés brin à brin et tondus au ciseau. Enfin, la nuit venant à tomber, il s'enfoncera, comme nous, sous l'allée sombre qui remmène à la ville.

Cependant,--dût en rougir la morale Angleterre,--nous devons le prémunir contre les dangers de ce lieu charmant et mystérieux: on est choqué de trouver à ce parc de province, si paisible et si chaste au premier abord, les allures effrontées, le dévergondage attristant d'un trottoir de Londres ou de Paris.

LE STAGE COACH.--HERNE-BAY

Le lendemain, après déjeuner, nous primes congé de notre hôte, dont l'habit noir et la politesse sérieuse ne se démentirent pas un seul instant, et je montai pour la première fois sur l'outside d'une de ces petites diligences proprettes, lestes et fringantes que mon compagnon m'avait fait admirer.

Le stage coach semble construit pour résoudre ce problème curieux; une voiture publique étant donnée, y faire entrer, quelles que soient ses dimensions, le moins de voyageurs possible. Nous étions quinze; quatre seulement d'entre nous avaient trouvé place dans l'intérieur. Le surplus s'était hissé tant bien que mal,--et, à vrai dire, plus mal que bien,--sur une foule de banquettes extérieures, ménagées avec un art infini. Figurez-vous une pelote roulante où l'on aurait piqué des bipèdes en guise d'épingles. Mes idées françaises étaient complètement bouleversées. Après avoir cru pendant vingt-neuf ans les voitures faites pour abriter les voyageurs, il me fallait adopter la conviction,--fondée sur les usages d'un peuple renommé par ses comforts,--que les voyageurs sont, au contraire, destinés à servir d'enveloppe à la voiture, et à la protéger contre l'intempérie des saisons.

J'aurais certainement fait part de mes reflexions sur ce point délicat au driver, ou cocher, près duquel j'étais assis; mais j'avais cru m'apercevoir que pas un mot de son patois n'arrivait intelligible à mon oreille étonnée, et j'en concluais assez naturellement qu'il ne goûterait guère le sel de mes plaisanteries, rédigées dans l'idiome d'Addison et de Steele. Aussi gardai-je un profond silence, qui me fit prendre pour un Anglais pur sang.

Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir de l'erreur flatteuse dont j'étais l'objet. Le driver, ayant à descendre pour je ne sais quelle menue réparation, me jeta les rênes de l'attelage, sans plus me regarder qu'un duc et pair ne regarde son groom en sautant à bas du tilbury laissé à la garde de ce dernier.

Or, j'avouerai sans hésiter que, très-différent de Néron à beaucoup d'autres égards, je n'excelle pas, comme il excellait, à guider un char dans la carrière. J irai plus loin,--bien que cette franchise puisse me fermer l'accès du Jockey-Club;--je ne me crois pas en état de guider convenablement la plus inoffensive rosse qu'on ait jamais attachée au char à bancs le moins susceptible d'un mauvais procédé.

Jugez de ma profonde stupeur, quand je me vis investir tout à coup, sans avoir été consulté, de fonctions superlativement responsables, et chargé de quinze existences, dont la mienne n'était pas à mes yeux la moins intéressante.

Peut-être les chevaux partagèrent-ils mon étonnement. En tout cas, ils se conduisirent avec une magnanimité dont je ne puis m'empêcher de leur tenir compte. Les» nobles animaux n'abusèrent pas de leurs avantages, et feignant de se croire maintenus, ils donnèrent le temps à leur légitime directeur de remonter sur sa banquette. Le cher homme m'arracha les rênes avec autant de grâce qu'il en avait mis à me les confier; mais j'étais trop satisfait, au fond, de ce dernier geste, pour lui chercher noise sur la brutalité de la forme.

Maintenant filez avec moi, cher lecteur, sur un joli chemin encaissé de haies vives, uni comme la main, sinueux comme un labyrinthe. La matinée était belle; le soleil, voilé de quelques nuages, ne nous envoyait de rayons que par moments et comme pour dorer çà et là quelque village fleuri, quelque pelouse enveloppée d'arbres, quelque ruisseau écumant sous les roues d'un moulin.

Seulement, sur ce chemin si bien entretenu, de trois en trois lieues, se hérissait le turnpike, la barrière fiscale, telle espèce de forteresse où l'impôt direct s'embusque pour détrousser les passants. Au bruit de nos roues, un homme ou un enfant sortait de sa tanière, et tendait la main pour recevoir le péage que le cocher y déposait sans s'arrêter, sans ralentir l'essor de la voiture, avec une dextérité que la grande habitude peut seule donner à l'homme qui paie.

Quand on a vu le turnpike et subi ses exigences tracassières, on comprend les exploits meurtriers de mistress Rébecca et de ses aimables filles.

Herne-Bay, où nous allions nous réembarquer pour arriver à Londres par la Tamise, est un petit bourg tout neuf composé d'une chapelle, d'un grand hôtel qui ferait honneur à une vieille capitale, et d'une longue jetée (pier) au bout de laquelle stationnent toujours deux ou trois bateaux à vapeur.

Là, pour la seconde fois depuis notre départ, je donnai carrière à mes facultés interprétatives en me racontant un nouveau roman.

HISTOIRE PROBABLE D'UN ENFANT CHÉTIF.

Le héros de cette histoire était au nombre des passagers qui s'embarquèrent avec nous à Herne-Bay.

Je ne l'aperçus pas tout d'abord, mon attention se trouvant détournée par une des figures les plus originales que j'aie rencontrées dans la patrie de Cruieshank. C'était un homme de quarante-cinq ans environ, gras, frais, un peu chauve, en culotte courte et bas de soie; un ruban bleu de ciel passait dans une des boutonnières de son gilet noir: décoration mystique dont je n'ai pu me faire expliquer l'origine.

Jusque-là, rien de moins offensif que cette espèce de prédicant méthodiste, qui pouvait être ou le père Mathews lui-même, ou quelque agent de la Biblical Society; mais ses manières n'avaient rien d'évangélique,. tant s'en faut. Il allait à grands pas sur le pont, furetant et regardant de tous côtés, incivil et gênant pour ses voisins, auxquels il semblait n'accorder aucune attention; je remarquai dans ses yeux ronds, à fleur de tête, l'expression d'un orgueil têtu, d'une âme fermée à toute pitié, un éclat rigide, intolérant, monacal.

L'habitude du despotisme se trahissait dans le soin minutieux avec lequel il était rasé. Ses mains, tenaces et actives, étaient celles d'un abbé du Moyen-Age; ses mollets eux-mêmes, charnus et musculeux, avaient une physionomie brutale et un peu féroce.

Je ne tardai pas à découvrir la femme de cet être singulier: une créature grasse et blafarde, emmitouflée dans toutes sortes de vêtements noirs, bizarrement surannés. Elle cachait sa tête, constamment penchée vers un prayer book, sous un curieux assemblage de bandelettes en crêpe noir et en mousseline blanche, que surmontait un chapeau de taffetas dont la calotte en dôme et la passe en éventail comportaient toute une série de recherches archéologiques.

Dans ce travestissement,--et comme intimidée de son étrange tournure,--elle s'était réfugiée au fond d'une de ces petites guérites pratiquées, sur presque tous les bateaux à vapeur, aux deux côtes du pont, et qui ouvrent vers la poupe.

Auprès d'elle était assis l'enfant chétif.

Imaginez la douce et rêveuse figure de Master Lambton: --vous connaissez, au moins par la gravure, cet admirable portrait de Lawrence;--imaginez-la, dis-je, dépouillée de sa fraîcheur et de sa transparente carnation; ôtez-lui ces boucles abondantes de cheveux bruns, pour y substituer des cheveux blonds, clair-semés, tombant en mèches plates sur un front flétri; au lieu de ce regard intelligent et profond avant l'âge, qui va demander aux clartés nocturnes des pensées précoces, un reflet poétique,--supposez deux pauvres yeux, rougis par les pleurs,--que fatigue l'éclat du jour,--et que la crainte, d'ailleurs, tient baissés vers la terre; ajoutez-y une prostration générale dans l'habitude du corps,--des membres grêles et faibles qu'une gêne constante semble avoir étiolés,--des lèvres livides,--des épaules déjà voûtées,--des genoux en dedans et comme noués.

Tel devait être Louis Capet,--le petit prisonnier du Temple,--l'enfant martyr de 95.

J'étudiais avec intérêt la misère anticipée de cet être souffreteux et malingre, quand je le vis, levant obliquement les yeux, s'assurer à la dérobée que sa vieille et blême gardienne, absorbée dans sa dévotion, avait cessé de s'occuper de lui. Alors, par une série de mouvements réfléchis et furtifs, il se laissa glisser à bas de son banc,--passa, plié en deux, sous le prayer book, dont la reliure massive protégeait son escapade,--et s'en alla, vers l'avant du bateau, se cacher dans un groupe de braves matelots occupés à la manoeuvre.

Cette fuite,--riez de moi tant qu'il vous plaira,--m'avait vivement intéressé. Casanova, s'échappant des Plombs vénitiens, ou l'enfant chétif, se dérobant pour quelques minutes au vieux tyran femelle, sous la surveillance duquel on l'avait mis, me paraissaient, en ce moment, deux héros du même ordre;--et même, tout bien considéré, l'évasion du dernier pouvait passer pour la plus dramatique des deux. L'innocence et la faiblesse méritent bien quelque préférence, quand on les compare au vice audacieux et fort.

D'ailleurs, le drame du bateau à vapeur allait avoir, sans aucun doute, un dénouement triste, dans l'attente duquel mon coeur battait avec force.

Hélas!--connue je l'avais prévu,--le méthodiste au ruban bleu vint jeter un coup d'oeil inquisitif sur la dunette, où sa compagne marmottait encore des prières, sans s'être aperçue de rien. Lorsqu'il la vit seule, il haussa les épaules, en proférant à demi-voix je ne sais quelles imprécations, et je le vis, en quelques grandes enjambées, faire le tour du bateau.

Je ne sais où s'était tapi le fugitif; mais il ne pouvait échapper longtemps à la recherche obstinée, aux yeux, de lynx de son robuste persécuteur. Ils revinrent tous deux, l'instant d'après;--l'enfant chétif se débattait sous l'étreinte de l'homme noir, qui le poussait devant lui. En passant devant nous, il me jeta une sorte d'appel plaintif, une protestation inarticulée contre l'oppression brutale dont il était victime, et je me levais à demi pour y faire droit... lorsque la réflexion, toujours égoïste et froide, réprima chez moi ce premier élan du coeur.

Entre ces deux vieillards pieusement inflexibles, comme entre les deux branches dures et polies d'un étau d'acier, l'enfant pouvait périr, lentement consumé par l'ennui et la contrainte;--mais je n'avais pas le droit d'y trouver à dire; cela n'était pas mon affaire;--cette agonie, ce désespoir, ce meurtre, ne me regardaient en rien. Toute intervention de ma part eût été jugée inconvenante. Un mouvement d'humanité m'eût rendu ridicule.

Maintenant, voulez-vous savoir l'histoire de l'enfant chétif?...

AVIS AU LECTEUR.

--Sans doute, nous la voulons savoir.

--Eh bien, lecteur curieux, cherchez, s'il vous plaît, dans Nicholas Nikkleby, les chapitres où Charles Dickens a raconté les horreurs de Dotheboys-Hall. Si vous n'êtes pas ému, après cela, je vous engage à vous méfier désormais de mes conseils.
O. N.

(Sera continué.)

Quelques réflexions sur l'Apprentissage.

Il y a quelques jours à peine, le tribunal de police correctionnelle de Paris était appelé à soulever un coin du rideau qui cache les misères et les limites de notre civilisation, si fière parfois de ses triomphes, de ses progrès, qu'il est bon de mettre en évidence ses plaies secrètes, ne fut-ce que pour lui indiquer qu'il n'est pas temps de se féliciter encore, et que ce qui reste à faire est immense.

Un brocheur, nommé D., rue de l'Hirondelle, sa femme et sa fille, exerçant toutes deux la même profession, ont, pendant six ans et demi, exercé sur une fille placée chez, eux en qualité d'apprentie, les traitements les plus barbares, la cruauté la plus inexplicable. Cette pauvre fille, entrée à l'âge de onze ans et demi chez ses maîtres, et le mot maître est exact cette fois, car jamais esclavage n'a été aussi odieux, est arrivée sans se plaindre jusqu'à dix-huit ans, et pendant ce long supplice la barbarie des deux malheureuses femmes et de l'ouvrier chargés de faire l'éducation industrielle de cette pauvre enfant ne s'est pas ralentie un seul jour. Ils faisaient travailler leur apprentie pendant seize et dix-sept heures de suite, et pour toute nourriture ils ne lui ont jamais donné autre chose que des croûtes de pain trempées dans de l'eau chaude, eau très-sale quelquefois; et un jour ne s'est jamais passé sans que la malheureuse fille ne fut meurtrie de coups donnés avec un bâton, une corde ou une tringle en fer.

Elle était à peine vêtue, et couchait sur des rognures de panier, grelottante l'hiver, sans couverture et sans feu; quelle fût malade ou non, elle devait faire sa tâche, et jamais le régime de sa nourriture n'a été amélioré, pendant les quatre premiers mois de son séjour dans la maison D., l'apprentie est allée à l'école; mais on l'en a bientôt empêchée, et on ne lui a jamais permis de remplir ses devoirs religieux; ainsi, à dix-huit ans, elle n'a pas encore fait sa première communion.

Plusieurs fois elle a été blessée à la suite des mauvais traitements dont elle était l'objet: et on la bâillonnait de peur que ses cris n'éveillassent la sollicitude des voisins; son corps était noir et meurtri par les coups, et une femme de la maison a dit dans sa déposition que l'intention des D. était sans doute de faire, mourir leur apprentie, car ils lui donnaient une nourriture «dont un animal n'aurait pas voulu.»

Nous n'insistons pas sur une foule de détails hideux; ce que nous venons de dire suffit pour faire comprendre la gravité du fait que nous rapportons, qui a sans doute un caractère exceptionnel, mais qui est l'indice d'un mal profond, d'un désordre général. L'apprentissage, cette éducation professionnelle de l'enfance, doit éveiller au plus haut degré la sollicitude des administrateurs et des hommes d'État, et il importe de mettre en évidence les maux qu'engendrent, d'une part, l'ignorance et la brutalité de quelques-unes des classes ouvrières; de l'autre, l'absence de direction industrielle et morale parmi les producteurs, afin que les chefs de la société, fatigués de voir le désordre se dresser sans cesse devant eux comme un sanglant reproche, se demandent enfin si leur devoir n'est pas d'y porter remède.

Déjà, pressé par des réclamations semblables, l'État a réglé le travail des enfants dans les manufactures, et une loi est intervenue, qui a prescrit le nombre d'heures que les manufacturiers pouvaient, à la rigueur, exiger de ces pauvres créatures abandonnées. Cette mesure, quoique insuffisante, avait cependant paru de bon augure, et on pouvait croire que l'administration allait étendre son bras protecteur sur nos classes ouvrières, et assurer, non le bien-être, non le travail, non l'éducation, on n'exige pas autant encore, mais du moins veiller sur ses enfants, les protéger contre les vices et la cupidité des maîtres auxquels on les confie.

Il n'en a pas été ainsi. La loi qui limite le travail des enfants dans les manufactures n'a pas été exécutée, et il n'est pas sûr qu'aujourd'hui encore les mesures qui doivent assurer son exécution aient été prises.

Et cependant le mal est grave, il est immense, et la loi dont nous venons de parler, fût-elle rigoureusement exécutée, serait impuissante à le prévenir. C'est surtout dans les grands centres industriels que les enfants de la classe ouvrière sont exploités d'une façon odieuse, soumis à un régime rigoureux, livrés sans contrôle au caprice et à la brutalité des maîtres, exténués de travail, étiolés, chétifs; et il faut s'étonner encore qu'après une enfance ainsi passée, nos ouvriers puissent retrouver parfois, au fond de leur coeur, ces généreux instincts, ces bonnes inspirations qui, se manifestent tout à coup dans des circonstances solennelles, placent notre peuple à la tête de tous les peuples du monde.

On évalue à plus de soixante mille, à Paris seulement, le nombre des enfants et jeunes gens des deux sexes qui font leur éducation professionnelle chez les maîtres exerçant les industries si nombreuses et si variées du commerce parisien. Dans ce nombre il en est beaucoup, sans doute, qui, placés dans des maisons honorables, chez des hommes bons, intelligents, humains, au sein de familles laborieuses et honnêtes, apprennent, sans de trop cruelles souffrances, la profession qu'ils devront exercer un jour; il est même quelques maîtres qui traitent leurs apprentis en pères de famille, qui comprennent les devoirs que leur impose cette paternité industrielle, et qui, sentant que devant la société et devant Dieu ils ont charge d'âmes, font de généreux efforts pour instruire et moraliser leurs apprentis, pour développer leur intelligence et élever leur coeur. Mais c'est là, il faut le dire, une rare exception; le plus grand nombre croupit dans l'ignorance, dans les privations, on s'énerve dans l'excès d'un pénible travail.

Les enfant de la classe ouvrière sont généralement placés en apprentissage pour un temps fort long; quatre, six, huit et même dix ans quelquefois. Le maître, consentant à apprendre sans rétribution à son apprenti l'état qu'il exerce, se réserve ainsi, connue paiement, les bénéfices qu'il prélèvera sur son travail, lorsque après quelques années l'apprenti, devenu habile, pourra tenir lieu d'un ouvrier. Il y a déjà, dans ce fait seul, une exploitation du fort par le faible, dont une administration prévoyante et juste devrait déterminer la limite, et certains devoirs devraient être imposés aux maîtres qui se chargent de l'éducation professionnelle des enfants du peuple. Non-seulement le temps du travail de l'apprenti devrait être fixé, mais une heure par jour au moins devrait être consacrée à suivre un cours public, où l'enfant pût acquérir les connaissances théoriques les plus indispensables à la profession qu'il exerce; une heure et plus, s'il le fallait, pour une son intelligence et sa moralité pussent se développer et le préparer à entrer utilement dans la vie.

Mais telle est la conséquence de ce principe exagéré de l'économie publique: «laissez faire, laissez passer, chacun chez soi, chacun pour soi.» Il faut que de temps à autre les tribunaux soient appelés à réprimer quelqu'un des actes nombreux de cruauté exercés par certains maîtres sur des malheureux apprentis, pour que l'on porte les yeux sur un état de choses aussi grave, sur un abus aussi douloureux.

L'État exige de l'instituteur primaire des conditions de moralité et de capacité; il ne pense pas, avec raison, qu'on puisse confier au premier venu le droit d'instruire l'enfance; sa sollicitude se porte sur tous les établissements où elle est admise, écoles, salles d'asile, collèges, cours publics; et lorsque l'enfant arrive à l'âge où les passions, s'éveillant dans son coeur, peuvent le plus facilement l'entraîner et le perdre, l'administration, si jalouse de veiller sur son instruction primaire, l'abandonne sans protection et sans surveillance aux soin des hommes chargés de faire son éducation professionnelle. Il y là une négligence contre laquelle les organes de l'opinion ont trop négligé jusqu'ici de protester.

Les faits qui se sont révélés dans l'enceinte du tribunal de police correctionnelle sont cependant de nature à provoquer les plus sérieuses réflexions et à éveiller la sollicitude des hommes qui, à quelque titre que ce soit, se préoccupent de l'avenir de notre société et de la place considérable que le travail et les travailleurs tendent à y occuper. S'il est vrai que l'amélioration du sort des classes ouvrières doive commencer par un système d'éducation générale; s'il est vrai une pour contribuer au progrès des masses et à la réalisation des destinées pacifiques de notre pays, l'État n'ait rien de mieux à faire qu'à développer dans les jeunes générations le goût du travail, l'amour de l'ordre, le respect des droits de chacun, n'est-ce pas par l'extension de sa sollicitude aux enfants du peuple qu'il doit commencer, et doit-il laisser sans contrôle, en dehors de toute surveillance, le fait immense de l'apprentissage?

L'apprentissage des jeunes filles est surtout la source de désordres très-graves qui réagissent profondément sur notre état social. Ce sont surtout les ateliers on les femmes et les jeunes filles sont admises qui fournissent le plus large tribut au fléau de la prostitution. La famille de l'ouvrier peut rarement exercer une surveillance active sur l'enfant placé en apprentissage, et il est peu d'ateliers qui ne soient, pour toutes les filles du peuple, un foyer d'ardente corruption. Loin de veiller sur leurs apprenties, loin de les protéger contre leur propre inexpérience, contre leurs mauvais penchants, contre les brutalités auxquelles elles sont exposées, la plupart des maîtres sont au contraire l'instrument le plus actif de leur perte; et quand l'État se plaint de la corruption des classes ouvrières, des excès de la prostitution, du nombre de plus en plus considérable des enfants abandonnés à la charité publique, n'est-ce pas à son indifférence qu'il devrait d'abord s'en prendre'?

La question de l'apprentissage est une question immense. Nous y reviendrons avec des chiffres exacts, des documents officiels, des renseignements précieux; nous descendrons dans ces bas-fonds de notre civilisation, et en mettant à nu cette plaie vive et saignante, nous tâcherons, dans la mesure de nos forces, d'éclairer l'opinion publique; et l'opinion publique, à son tour, entraînera, il faut l'espérer, le gouvernement dans la voie des réformes salutaires, des améliorations utiles que l'état de nos classes ouvrières réclame impérieusement.

Nous nous bornerons pour aujourd'hui aux réflexions rapides qu'a éveillées en nous le crime odieux de la famille D. Mais, avant de terminer, qu'on nous permette un rapprochement qui nous a vivement frappés nous-mêmes le jour où la lecture des faits signalés au commencement de cet article avait soulevé en nous une si amère indignation.

Ce jour-là même, un bataillon de conscrits appartenant à l'un des régiments de la garnison de Paris faisait aussi, aux Champs-Elysées, son apprentissage du métier des armes, triste métier qui ne produit rien, ne crée rien, ne donne rien que la mort! Tous ces apprentis soldats s'exerçaient sous les yeux de leurs chefs, qui veillaient non-seulement à ce que l'instruction leur fût bien donnée, mais qui s'occupaient aussi de la tenue, de la propreté des apprentis, ordonnaient les heures de travail et les heures de repos, pendant lesquelles une excellente musique servait de noble et utile distraction.

Pourquoi, disions-nous, pourquoi l'État, qui veille aussi paternellement à l'apprentissage militaire de ces jeunes hommes, qui sait les récompenser et les punir suivant leurs mérites, qui leur donne pour chefs, pour guides, des hommes instruits, honorables, distingués entre tous par leurs services, par leur bravoure, par leur loyauté; pourquoi l'État, qui témoigne une si active sollicitude pour les besoins, pour l'instruction de cette petite société, guerrière et improductive qu'on appelle l'armée, laisse-t-il la grande société, la société qui produit les richesses, qui paie l'impôt, livrée au désordre, à la misère, à l'ignorance? Pourquoi les enfants de troupe sont-ils bien vêtus, nourris, logés, enseignés? et pourquoi les enfants de l'ouvrier sont-ils abandonnés à la misère et au vice? L'État n'a-t-il donc pas mission de gouverner toutes les classes? Pourquoi vois-je ici l'ordre, la discipline, et pourquoi là-bas, dans ces ateliers infects, dans ces maisons malsaines, les cadets de la famille humaine grouillent-ils dans l'opprobre et dans la corruption? Pourquoi le gouvernement protège-t-il l'ouvrier, l'agriculteur, qu'il enlève au travail pour en faire un soldat, et pourquoi laisse-t-il sans protection l'ouvrier qui travaille et qui crée? Pourquoi l'enfant du soldat est-il protégé, et pourquoi ne fait-on rien pour empêcher la fille du peuple de rouler dans l'abîme du vice?

De même que le gouvernement règle et surveille l'apprentissage militaire, il peut et doit évidemment surveiller l'apprentissage industriel. Il y aurait sans doute inconvénient à ce qu'un soldat ne sût pas bien faire la charge en douze temps et le feu de peloton, mais il y en a, ce me semble, beaucoup plus à ce que l'apprenti, devenu ouvrier, soit faible, chétif, ignorant, vicieux; à ce que la jeune fille, qui eût pu devenir une bonne et tendre mère de famille, aille grossir la liste des femmes dépravées, et donner en charge à l'État des enfants conçus dans la corruption.

Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu.

(Suite.--Voir t. II, p. 23 et 34.)

Entrée de la reine Victoria dans la cour du château d'Eu.

Madame de Staël a dit que toute femme, au moment d'entrer pour la première fois dans un salon, est préoccupée de l'effet qu'elle va produire, et songe, avant tout, à faire valoir ses avantages de corps et d'esprit. Après l'aveu de l'illustre écrivain, quelle femme oserait se défendre de cette légitime préoccupation? Moins qu'une autre, la reine qui, à ce titre, est doublement femme, pouvait y échapper, et elle s'en est peu cachée.

Un journal célèbre et qui eut jadis beaucoup d'abonnés, a décrit, en style de bulletin des modes, la toilette élégante et simple de la reine, le jour de son arrivée au Tréport; mais ce qu'on ne nous a pas dit, c'est la longue délibération qui précéda ce choix, ce sont les hésitations et les coiffures et les toilettes essayées, puis rejetées, puis reprises de nouveau. Il parait que, sous ce rapport, la reine Victoria est femme, plus que femme au monde. Mais du moins si le choix fut difficile à faire, il fut convenable. Dans la foule de curieux et de curieuses qui se pressaient sur la jetée, nous avons entendu plus d'une dame louer le bon goût et la simplicité de la toilette de la reine. Il n'en fut pas de même pour tous les spectateurs qui s'attendaient généralement à la voir étincelante de diamants, le front ceint du diadème, et, qui sait? peut-être même le sceptre en main.

Repas royal dans la forêt.

L'embarras d'une première entrevue, les vivat de la foule, le bruit, les fanfares, le canon, l'avaient un instant troublée, et elle ne dut se croire bien réellement en France que lorsqu'elle se sentit mollement emportée, sous les grands arbres du parc, dans cette riche voiture dont l'Illustration n'a pas manqué de vous donner le dessin. En entrant dans la cour du château, la reine était redevenue elle-même, Des troupes d'élite, disposées en carré, remplissaient la cour. Nos pelotons procédaient, il faut l'avouer, à leurs acclamations, avec une ponctualité, un ensemble, une régularité, qui faisaient au moins honneur à leur esprit de discipline.

Pavillon Montpensier.

Le soir, au souper, la reine, placée entre le roi et le prince de Joinville, portait à son bras, outre le grand cordon de l'ordre n sautoir, les insignes de la Jarretière. Quand Édouard III fonda cet ordre, que des hommes seuls devaient porter, il n'avait pas prévu cette difficulté qu'un jour des femmes en seraient les maîtresses. Toutes les autres décorations se portent habituellement sur la poitrine; celle-là s'attache où s'attachent les jarretières, mais à cette place elle eût été invisible.

Trois cents valets, galonnés du haut en bas, faisaient le service du château d'Eu; tous les équipages avaient été brossés et mis en état; à chaque but de promenade s'élevaient des tentes richement décorées; une table somptueuse s'y dressait comme par enchantement, et on sait que ce genre de divertissement est assez du goût de nos voisins d'outre-Manche.

Le lundi, après une longue promenade à travers les plus beaux sites de la forêt, le cortège arriva et mit pied à terre au mont d'Orléans, où se pressait une foule considérable. La reine Victoria, sortit de la tente où elle s'était reposée un instant, et, ayant accepté le bras du prince de Joinville, s'avança vers les groupes de spectateurs, où se trouvaient beaucoup de jolies femmes. Causant et riant tous deux, ils passèrent, en s'inclinant, devant la haie de curieux qui les saluait. On raconte que la reine remarqua une jeune Savoyarde portant sa vielle en bandoulière; elle s'approcha et la questionna. La pauvre enfant était loin d'être jolie, mais elle portait sur son visage l'empreinte d'une mélancolie profonde. Elle était venue de Dieppe, suivant la foule; elle avait entendu dire qu'une reine allait venir, elle voyait tout le monde, courir pour la voir, et elle était venue comme tout le monde. Le prince expliqua en quelques mots à la reine l'existence de ces pauvres enfants dépaysés et à demi mendiants, venant loin de leur famille chercher dans nos cités quelques ressources. La reine n'avait jamais peut-être vu de si près tant de misère, elle qui habite le pays du monde où la misère exerce le plus de ravages. Quelques instants après, un officier portait à la pauvre petite vielleuse deux napoléons que la pauvre enfant reçut d'un air presque hébété; mais sa figure s'anima quand elle sut que ces deux belles petites pièces de monnaie, qui ne ressemblaient pour elle à aucune monnaie connue, valaient quarante francs, et elle s'éloigna joyeuse, mais ne sachant qui elle devait remercier de cette singulière bonne fortune. Après le repas, la reine se promena sur le plateau, conduite par Louis-Philippe. Le soir, on fit de l'excellente musique. Mais dans les intermèdes, les causeries recommençaient: le souvenir de la petite Savoyarde poursuivait-il Victoria au milieu même des enivrements de cette soirée? Il est peu probable. Les rois et les reines devraient bien adopter un usage qui serait assurément moins bizarre et aussi philosophique que celui de placer, comme le faisaient les anciens, une statue de la Mort dans les salles de banquet. Cet usage, quelle qu'en fût la forme, aurait pour objet de faire apparaître la misère, ne fut-ce qu'un instant, au milieu de leurs fêtes, afin que jamais ils n'oublient où ne paraissent oublier l'un des premiers devoirs de leur magistrature suprême.

Au Moyen-Age, au commencement de tout repas, la fille ou la femme du seigneur coupait un morceau de pain pour un convive absent de fait, mais toujours présent au souvenir: ce convive était le pauvre. On répondra que nous proposons là un usage peu divertissant, mais qui donc s'imagine encore que, de notre temps, on puisse songer à se divertir sincèrement sous le poids d'une couronne?

Théâtre de l'Opéra-Comique.

Lambert Simnel, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. Scribe et Mélisville, musique posthume d'Hippolyte Monpou.

Il y a deux ans au moins que cet ouvrage aurait été représenté sans la cruelle maladie qui vint tout à coup arrêter l'auteur au milieu de son travail, et le tuer sur sa partition. Ce fut pour l'art musical une perte déplorable, et il n'est personne, sans doute, qui n'ait été touché du sort de ce jeune artiste qui avait déjà tant produit, et qui pourtant n'était encore, pour ainsi dire, qu'au début de sa carrière.

Monpou s'était d'abord fait connaître par un grand nombre de morceaux de salon, romances, chansons, nocturnes, etc., où l'on avait remarqué surtout un vif sentiment mélodique, des effets de rhythme très-variés et quelquefois très-nouveaux. Plusieurs de ces compositions eurent dans leur temps une grande vogue, et l'on ne peut encore avoir oublié l'Andalouse, la Madonna col Bambino, Si j'étais Ange, etc. Il débuta à l'Opéra-Comique par les Deux Reines, dont une romance, Adieu mon beau navire! décida du succès. Cependant il y avait dans sa partition des morceaux d'une bien plus grande valeur, un trio, par exemple, qui, pour le fond et pour la forme, était également original; un très-beau quintetto, et plusieurs choeurs écrits avec beaucoup de verve. Établi par ce premier succès au théâtre et dans l'opinion, il donna successivement le Luthier de Vienne, Piquillo, le Planteur, et au théâtre de la Renaissance Perugina et la Chaste Suzanne. Tous ces ouvrages sans doute ne réussirent pas également, et l'on sait du reste à quel point le mérite du poème influe sur le sort d'une partition, quel que soit son mérite. Mais il n'y en eut point où l'on ne remarquât des mélodies franches, décidées, souvent très-expressives, et dont la physionomie avait quelquefois une piquante originalité. Chargé, en 1841, de mettre en musique Lambert Simnel, il avait fait, dit-on, avec l'administration de l'Opéra-Comique, un traité qui l'engageait à livrer sa partition à jour fixe. Cela se fait assez souvent de nos jours; on ne le sait que trop, la barrière qui jadis séparait l'art du métier n'existe plus, et il n'y a guère de travail intellectuel qui ne soit en même temps une opération commerciale. Malheureusement Monpou avait de la conscience, et n'était pas homme à se passer d'idées quand les idées ne venaient pas. Mal disposé quand il avait commencé son ouvrage, il s'était attardé peu à peu. Le terme approchait, impérieux et menaçant, et les efforts qu'il fit pour ne pas manquer à sa parole lui donnèrent une inflammation violente qui le mit rapidement au tombeau.

Il avait écrit presque entièrement les deux premiers actes. Son manuscrit fut depuis confié à M. Adam, qui se chargea de le mettre en ordre et de le terminer, M. Adam est donc pour un tiers, ou à peu près, dans le travail dont nous allons rendre compte, et a droit à une part des applaudissements qui ont salué Lambert Simnel, quoiqu'il ait eu le bon goût de ne la point réclamer.

Théâtre de l'Opéra-Comique.--Lambert Simnel.
--Deuxième acte: L. Simnel, Masset; Norfolk, Girard;
le père de Catherine, Henry; Catherine, madame Darcier;
la princesse de Lancastre, mademoiselle Revilly.

La pièce de M. Scribe est fort amusante, surtout dans les deux premiers actes. Son héros, qui ne ressemble guère au Lambert Simnel de l'histoire, est, au lever du rideau, premier garçon d'hôtellerie ou de taverne dans une ville de province dont nous ne vous dirons pas le nom, par la raison que M. Scribe n'a point jugé à propos de nous l'apprendre. Mais, quelque soit le lieu où maître John Bread exerce sa noble profession, il n'en a pas moins de droits à la considération et à l'estime de ses concitoyens. Ses roast-beefs sont toujours cuits à point, et ses puddings sont des chefs-d'oeuvre, excepté pourtant lorsque Lambert les laisse brûler; car, nous devons l'avouer au risque de perdre notre héros dans l'esprit du lecteur, Lambert s'oublie quelquefois. Que voulez-vous? il est jeune, il a du coeur et de l'imagination; la broche et le fourneau ne suffisent point à l'activité de son âme. Or, maître John a une fille à la taille légère et svelte, au pied mignon, à l'oeil vif, au piquant minois. Lambert l'a vue, et n'a pu se défendre de l'admiration qu'elle inspire à tout le monde. Et connue il n'y a qu'un pas de l'admiration à l'amour, et que l'amour est une maladie contagieuse, Lambert aime Catherine, et Catherine aime Lambert. Songez maintenant qu'il ne possède pas un penny, et que madame Simnel, sa mère, n'a jamais eu d'époux, et vous ne vous étonnerez plus que maître John n'ait pas toujours pour lui toute la bienveillance et tous les égards que méritent ses talents et son caractère.

Lambert a d'ailleurs un autre tort aux yeux de son patron; hélas! un fort bien plus grave! il s'occupe de politique; il a des opinions; il a embrasse le parti de la maison de Lancastre, et, dans les émeutes,--il y a des émeutes dans sa province,--il fait, en l'honneur de la Rose rouge, une dépense de coups de poing, de pied et de bâton qui va jusqu'à la prodigalité. Il se vante même d'avoir assez, rudement traité le constable, et de l'avoir apostrophé d'un: vive Lancastre! Lancaster for ever! dont cet agent de la force publique a été singulièrement touché. De quoi, diable! aussi s'avise un constable, d'être pour York quand c'est Lancastre qui règne!

Hippolyte Monpou.

Quoi qu'il en soit, ces exploits et cette humeur guerrière ne plaisent point à maître John. Ce digne homme a pour principe qu'un restaurateur doit donner à manger à toutes les opinions, sans se mêler jamais d'en avoir aucune pour son propre compte. La conséquence, lorsque les partisans de Lancastre rapportent en triomphe le valeureux marmiton qui leur a assuré la victoire, John met le triomphateur à la porte, sans avoir le moindre égard pour son courage ni pour ses lauriers.

Mais madame Simnel n'entends pas que son fils soit traité avec si peu de cérémonie. S'il n'a pas de père, elle veut du moins qu'il ait une femme, et cette femme sera Catherine, ou elle y perdra son latin. Au surplus, elle n'a pas besoin du parler latin pour cela; elle n'a qu'à dire tout bas il l'oreille de maître John grand secret que Lambert ne doit pas savoir, le secret de sa naissance. Ainsi fait-elle; et quand le digne tavernier apprend que l'amant de sa fille est protégé par un noble personnage, et qu'il aura, le jour du son mariage, une belle dot, il déclare n'avoir plus rien à lui refuser.

Voilà Lambert Simnel bien heureux! Mais, hélas! qui peut compter sur la fortune?

--A boire, vassal! de l'ale, du porter, vilain! Deux tranches de roast-beef, manant!--Qui se présente, d'un air si gracieux et s'exprime avec tant du politesse? C'est le comte de Lincoln, le plus aimable seigneur des Trois-Royaumes. Lambert, qui n'est pas endurant, s'arme d'un pot de grès, et casserait sans scrupule la tête chaperonnée du comte, s'il n'était arrêté à propos et un peu calmé par le langage plus insinuant du docteur Richard Simon.

Ces deux personnages, le comte et le docteur, voyagent de compagnie, et ont donné rendez-vous, dans l'auberge du John Bread, au major... Que vous importe le nom de ce major? Ne vous suffit-il pas de savoir qu'il a promis de faire évader le dernier rejeton de la maison d'York, le comte de Warwick, que le roi Henri VII tient prisonnier dans la Tour de Londres? Lincoln et Simon sont deux profonds politiques, deux fortes têtes, qui ont imaginé d'organiser une insurrection au profit du jeune prince, ou plutôt à leur profit, et de le substituer à Henri VII, lequel fait évidemment le malheur de l'Angleterre.--Car enfin, dit Lincoln, je devrais être premier ministre.--Et moi, ajoute Richard, archevêque de Cantorbery.--On ne peut nier que ce ne soient là des raisons.

Mais, ô désappointement! le major arrive tout seul. Le comte de Warwick est mort de plaisir dès qu'il s'est vu libre. Que faire? Les trois conspirateurs sont trop avancés pour reculer; Lincoln le sent bien, et Richard aussi. Mais Lincoln est très-embarrassé, et Richard ne l'est pas du tout: un prêtre ambitieux ne connaît pas d'obstacles. Richard a remarqué que Lambert ressemble beaucoup au défunt: même âge, même taille, mêmes cheveux bruns et frisés, même voix de ténor, fraîche, timbrée et retentissante.--By God! voilà notre affaire. Quand on a besoin d'un prince et qu'on n'en a pas, il faut savoir en faire un.

Richard questionne adroitement Catherine, et apprend d'elle que Simnel n'a jamais connu son père, et que sa mère est absente, (Elle est allée chercher la dot promise au père John Bread.) Quel heureux hasard!--Écoutez, jeune homme: vous vous appelez Lambert Simnel, mais ce n'est pas votre vrai nom. Les temps sont accomplis, et nous sommes venus, ces messieurs et moi, pour vous révéler enfin votre destinée. Elle est belle, elle est haute, cette destinée! Vous êtes fils du duc de Clarence, le frère d'Édouard IV et de Richard III; vous êtes notre roi légitime, et nous avons tiré l'épée pour vous rendre votre trône et en chasser le Richemont, qui n'est qu'un usurpateur effronté.

Faut-il le dire? Lambert n'est plus tenté de crier: vive Lancastre! et change de convictions politiques avant même d'avoir changé d'habit.

Voilà Simnel devenu roi, ou du moins prétendant, et chef d'une belle armée. Chose merveilleuse! sa nouvelle position ne l'embarrasse pas le moins du monde. Il ne sait pas lire; mais, cela excepté, il sait tout, la géographie, l'histoire, l'administration, et surtout l'art de la guerre, dont il donne au fils du roi Henri VII des leçons théoriques et pratiques. Il le bat d'abord, et ensuite il lui explique catégoriquement pourquoi il l'a battu. Il suit à la lettre le système de Napoléon; Diviser les forces de son ennemi, et, le ruiner en détail. Ou plutôt, comme vous le voyez, c'est Napoléon qui n'a été qu'un plagiaire, et qui a volé Lambert Simnel. Enfin Lambert est le plus grand génie de l'histoire, et l'Opéra-Comique est le pays le plus merveilleux du monde.

Non-seulement Simnel sait tout sans avoir jamais rien appris, mais il a toutes les qualités d'un grand homme, toutes les vertus d'un héros. Aristide n'était pas plus juste, Cincinnatus plus désintéressé, Scipion plus chaste, et Bayard ne sera pas plus loyalement chevaleresque. Il faut voir avec quels égards il traite la duchesse de Durban, quand les hasards de la guerre le rendent maître du château de cette jeune, belle, riche et noble damoiselle! Tel est l'excès de sa galanterie, qu'il se ferait scrupule de la prier de le laisser seul, même lorsqu'il va s'occuper de ses intérêts les plus importants et de ses affaires les plus secrètes; et cela, de sa part, est d'autant plus méritoire, qu'il n'ignore pas que la duchesse est la fiancée du prince Édouard, son ennemi.--(Le prince Édouard est un fils dont l'Opéra-Comique a généreusement gratifié Henri VII et qui commande l'armée royale.)

Or, il est bon que vous sachiez que ce prince Édouard se trouvait au château de la duchesse au moment où Lambert en a pris possession. Ordre est donné de ne laisser sortir âme qui vive. Édouard, déguisé en fauconnier de la duchesse, tente de s'échapper, mais n'est pas assez leste, il est pris, et on l'amène à Simnel.--Pourquoi voulais-tu fuir?... Ah! je devine, tu voulais sans doute aller retrouver ta maîtresse. Sois tranquille, je vais te délivrer, car tu m'intéresses et notre situation est la même. Moi aussi, vaudrais bien n'être pas séparé de cette pauvre Catherine Bread, que j'aime toujours. Là-dessus, Catherine se présente avec son père. On voit que s'il est défendu de sortir du château, il est du moins permis d'y entrer. Que vient faire ici Catherine? Elle vient demander à son ancien amoureux s'il consent à ce qu'elle en épouse un autre, puisqu'il est vrai qu'un roi d'Angleterre ne peut épouser la fille d'un cabaretier. Simnel y consent bien à regret.--Et quel est-il, cet heureux mortel qui m'a succédé dans ton coeur?--Le voilà, dit la duchesse, en montrant le prince Édouard.--Ah!... Eh bien! mariez-vous, et surtout allez-vous-en bien vite, et que je n'aie plus le chagrin de voir votre bonheur.

Édouard ne demande qu'à obéir, et se croit déjà hors de danger, quand le comte de Lincoln, absent jusque-là, arrive enfin. Il connaît le prince et le fait arrêter. Mais Lambert n'est pas homme à profiter d'un pareil avantage. Il ne comprend la guerre qu'en face à face et à armes égales; il ordonne à Lincoln de mettre Édouard en liberté. Le comte trouve toutes ces idées fort excentriques, et refuse d'obéir. Lambert insiste, Lincoln s'obstine; tous deux enfin se fâchent, et le comte exaspéré tire son épée pour tuer Lambert. On l'arrête, et Lambert, qui tient à faire respecter son autorité, exige qu'il se mette à genoux pour demander sa grâce. A ce prix, mais à ce prix seulement, il lui pardonnera.--Je n'y tiens pas, s'écrie Lincoln.--Obéissez, lui disent tout bas ses deux complices; il y va du succès de notre cause.--Jamais! jamais! crie Lincoln de toute sa force; on me tuera plutôt!--C'est ce que nous allons voir.

Richard Simon est à sa droite, et le major à sa gauche. Tous deux à la fois tirent leur poignard, et Lincoln devient doux comme un mouton. Vous pouvez tout à votre aise, lecteur, le contempler agenouillé et suppliant, dans la gravure qui accompagne cet article et nous dispense d'insister davantage sur cette scène originale et piquante.

Lambert, comme vous voyez, met à la fois en liberté tous ses ennemis. C'est héroïque, mais peu prudent. Édouard se dispose il lui livrer bataille, et Lincoln s'occupe de faire la paix à ses dépens. Il va même jusqu'à changer traîtreusement tout son plan de bataille pour le faire battre. Lambert s'en aperçoit et fait pendre Lincoln par son ami le major, qui ne se fait pas beaucoup prier pour cela. «Ma foi, dit-il, il ne l'a pas volé!» C'est là toute l'oraison funèbre de cet aimable personnage.

Cependant madame Simnel arrive avec la dot de son fils qu'elle était allée chercher. Quel changement! et que devient-elle quand Lambert lui apprend qu'on lui a révélé tout le mystère, qu'elle n'a jamais été que sa nourrice, et qu'il est le roi légitime de l'Angleterre et de l'Irlande!--» En voilà bien d'une autre! Comment! tu n'es pas mon fils! qui ose le dire? et qui peut savoir cela mieux que moi? Tu es si bien mon fils, que voici la dot que ton père t'envoie, et voici les papiers, ou parchemins, qui établissent la naissance. Voyez, plutôt, madame la duchesse.» Car la duchesse est présente, et, s'il faut tout dire, elle ne quitte guère la tente de Lambert Simnel.

Vous croyez celui-ci bien désappointé? Tant s'en faut! Il est au comble de ses voeux, et l'on dirait un avoué qui a fait sa fortune et qui peut enfin vendre sa charge.--Comment! je ne suis pas roi? Quel bonheur! Savez-vous que c'est un métier fort ennuyeux que celui de roi, et qu'il n'y a pas de couronne qui vaille ma petite Catherine, qu'on m'avait fait abandonner? D'ailleurs, je ne suis pas homme à voler le bien d'autrui, et puisque le trône appartient légitimement à Henri VII, vive Henri VII! vivent Lancastre, la Rose rouge et le prince Édouard!

Certes, il est impossible de trouver à redire à un dénouement aussi moral.

Indépendamment des scènes amusantes qui abondent dans cet ouvrage,--dans les deux premiers actes surtout,--il y a des morceaux fort agréables, l'introduction, par exemple, un duo entre Lambert et Catherine, un air chanté par Lambert, un trio entre Lincoln et ses deux complices, le finale du premier acte, un air chanté par la duchesse au commencement du second, d'autres encore; il faudrait les citer presque tous. Il y a de charmantes phrases dans le duo, la première surtout. Le trio est vif, léger, décidé; le trait de violon et la phrase vocale, qui en font tous les frais, ont une physionomie également originale, et quand le violon s'empare, à la fin, de cette phrase vocale, et la reproduit pianissimo, il en augmente encore l'effet. Le finale contient une marche exécutée par les instruments et répétée par les voix, qui a beaucoup de style et de caractère.

En général, cette dernière partition de Monpou est très-riche d'idées mélodiques, et l'on y remarque, indépendamment de ses qualités habituelles, une facilité et une ampleur de développements dont il avait jusque-là donné peu d'exemples. Sous ce rapport il y avait chez lui progrès véritable, et ce dernier ouvrage fera encore déplorer plus amèrement sa perte prématurée.

Explosion de Gaz à Londres.

MOYEN DE PRÉVENIR DE SEMBLABLES ACCIDENTS.

Il y a quelques jours, un fumeur, passant dans le quartier populeux de Clerkenwell, à Londres, jeta par mégarde, dans la grille de l'égout, au carrefour des rues de Rosamond, d'Enmouth et de Middelton, le petit morceau de papier avec lequel il avait allumé sa pipe.

Aussitôt une explosion terrible s'ensuivit. Le gaz, qui s'était accumule dans l'égout, s'enflamma; quarante maisons furent ébranlées; d'énormes grilles de fer ont été arrachées et jetées à plus de cinquante mètres de distance; le pavé des rues, les dalles des trottoirs, ont été déracinés, brisées, bouleversés. On eût dit une éruption volcanique.

Les journaux qui rendent compte de cet accident ajoutent qu'on ne prévoyait pas jusqu'à présent ce nouveau danger que le gaz hydrogène fait courir aux habitants des villes qu'il éclaire. On était loin de s'imaginer, disent-ils, que les égouts pouvaient devenir le réceptacle et le loyer de si formidables explosions.--En sorte qu'à Paris comme à Londres, la population insouciante qui foule les dalles des trottoirs où saute un ruisseau, marche sur un volcan.

Cette plaisanterie n'est malheureusement que trop vraie au fond. L'événement du Clerkenwell n'est pas un fait isolé, comme on le répète; il est déjà souvent arrivé que les fuites de gaz provenait! des conduites voisines ont pénétré à travers les pieds-droits des égouts, et même à travers les fondations des caves; et si la bonne ville de Paris n'était pas si oublieuse, elle pourrait se souvenir d'explosions semblables dont elle a été elle-même le théâtre. Nous devons le répéter, non pour effrayer sans motifs, mais pour appeler de nouveau l'attention sur les moyens faciles d'éviter un danger qui, pour être éloigné, n'en existe pas moins.

La plupart des Parisiens, heureux mortels qui jouissent de tout sans s'inquiéter de rien, se promènent à la clarté des becs du gaz et regardent couler les bornes-fontaines, sans savoir comment le gaz arrive dans les candélabres où il brûle, et l'eau dans les fontaines où elle coule. L'un et l'autre y parviennent, la plupart du temps, de fort loin, à travers de longs tuyaux qui s'enfoncent, circulent et se croisent de mille manières sous le sol des rues, et dont le tissu ingénieux ne représente pas mal les veines et les artères circulant sous l'épiderme. Le nombre en est même peu croyable, et il est tel point du faubourg Saint-Honoré où, sous le pavé de la chaussée, d'un trottoir à l'autre, on compte jusqu'à sept conduites cheminant côte à côte et ce croisant par intervalles; mais ces conduites, sans cesse; ébranlées par le tassement des terres, par le roulement des pesantes voitures, s'usent promptement, et se rompent souvent. Alors, gare l'inondation, si c'est une veine d'eau; et si c'est une veine de gaz, l'odorat du passant qui franchit ce pavé perfide l'avertit bien vite qu'il faut presser le pas, et que la présence de l'ouvrier est nécessaire.

La boue, inévitablement causée par la réparation, et quelquefois l'inondation des caves voisines, sont les seuls inconvénient qu'entraîne la rupture d'une conduite d'eau; mais celle d'un tuyau de gaz est beaucoup plus grave: il peut toujours en résulter des accidents semblables à celui de Clerkenwell.

Je me souviens que, rentrant chez moi par une belle nuit d'hiver, il y a trois ou quatre ans, et suivant le faubourg Saint-Honoré, je vis de loin une immense gerbe de feu qui s'élançait du pavé, précisément au milieu de la chaussée. Je m'arrêtai fort surpris de cette sorte de prodige, et je vis que cette flamme gigantesque sortait en bruissant d'un égout alors en construction dans la rue. Les gardiens des travaux ayant senti le gaz sortir du regard, avaient jugé plaisant de l'allumer. Moi, je jugeai prudent de presser le pas. Deux jours après, ils s'amusèrent à recommencer. Cette fois, le gaz fut moins patient: une effroyable détonation s'ensuivit; le tampon de l'égout placé un peu plus loin, vers l'Elysée-Bourbon, fut arraché et lancé à une vingtaine de pieds. Toutes les vitres des maisons voisines furent brisées.

Un autre accident plus déplorable arriva dans un égout sur un autre point de Paris. Une des compagnies d'éclairage au gaz avait obtenu de l'administration municipale, à titre d'essai, l'autorisation de poser une conduite en cuivre dans l'égout-galerie des Martyrs. Cette conduite s'étant oxydée, il en résulta une fuite qui remplit l'égout, et asphyxia ou brûla quatre ou cinq malheureux ouvriers qui avaient eu le courage de descendre dans ce tombeau pour la réparer.

Un malheur semblable arriva rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice. Un tuyau s'étant rompu, le gaz s'introduisit, à travers les murs et les fondations, jusque dans un rez-de-chaussée dont le plancher était en contre-bas du sol de la rue. Deux malheureuses femmes qui s'y trouvaient furent asphyxiées et périrent sans qu'on pût leur porter secours.--Il y a quelques jours, on vient d'annoncer qu'un accident pareil était arrivé dans une des casernes de Paris. Plusieurs soldats asphyxiés n'ont pu être que difficilement rappelés à la vie.

Aussi, l'attention de l'administration et des hommes compétents s'est-elle depuis longtemps portée sur cet objet; c'est dans la crainte de ce danger, dont l'événement de l'égout des Martyrs avait déjà révélé toute la gravité, que l'administration municipale parisienne a résisté aux sollicitations peu réfléchies qui l'exhortaient à placer dans les égouts, ou dans des galeries voûtées, les conduites dont la présence sous le sol de la chaussée est une cause permanente de dépavage et de remaniements. C'est aussi ce qui proscrit à jamais l'emploi, sur de grandes surfaces, de tous les pavages adhérents imperméables, tels que les pavages bitumes ou en bois et fondés sur béton, dont on a tenté jusqu'ici des essais partiels, et qui, en empêchant les fuites de se révéler à la surface, rendraient inévitables les accidents souterrains.

Toutefois, nous devons indiquer ici un système qui a été proposé il y a quelques années, et dont l'emploi préviendrait entièrement les malheurs dont nous avons été témoins. Ce système, fort simple et d'une exécution peu dispendieuse, consisterait dans l'isolement complet de la conduite, dont les fuites seraient immédiatement transmises à la superficie du sol, même au travers d'un pavage adhérent imperméable. La figure ci-jointe, qui représente la coupe d'une chaussée sous laquelle passe une conduite posée selon ce système, en donnera facilement une idée.

La conduite A serait placée au milieu d'une couche de sable B, dont le diamètre serait au moins double du sien. Cette couche de sable serait revêtue d'une chape bitumée C, ou maçonnée en chaux hydraulique, qui l'envelopperait de toutes parts, et formerait ainsi comme une seconde conduite enfermant la première. De distance en distance, la couche de sable serait traversée dans tout son diamètre par des cloisons bitumées ou maçonnées D D, reposant sur la conduite; et au droit de chaque cloison un petit évent en fonte E viendrait affleurer le pavé.

Il est évident que, si une fuite se manifestait sur un point quelconque de la conduite munie de cet appareil, l'eau ou le gaz, au lieu de miner les terres et de remplir les caves et les égouts voisins, glisserait dans le sable entre les cloisons imperméables, et, sortant par l'évent à la superficie du pavé, avertirait immédiatement de la nécessité d'une prompte réparation.

Nous ne connaissons qu'un point de Paris oz un moyen préservatif de cette nature ait été appliqué, et encore fort imparfaitement: c'est la rue Saint-Denis. La conduite de gaz qui passe en cet endroit devait forcément être posée le long du pied-droit de l'égout, et très-près des fondations des maisons riveraines. Il y avait donc double danger: pour y remédier, on enveloppa la conduite d'une couche de sable et d'une chape maçonnée en mortier hydraulique. Mais on négligea l'évent, qui cependant nous semble indispensable pour révéler au dehors l'existence des fuites.

Il n'est donc pas exact de dire que l'accident de Clerkenwell est un fait nouveau qui doit appeler l'attention sur un danger auquel on n'avait pas encore songé. Déjà le danger est connu, et on a songé à le prévenir; mais il faut espérer que ce nouvel accident qui frappe nos voisins, engagera notre administration municipale à s'occuper activement des moyens de s'en garantir, en adoptant, soit le système que nous avons décrit, soit tout autre qui lui paraîtrait atteindre encore mieux le but qu'elle doit se proposer.

Fête de saint Louis, à Tunis.

Chapelle Saint-Louis, à Tunis.

Le 25 août 1843, on a célébré à Tunis, au milieu d'une population immense, l'anniversaire de la fêle de saint Louis. Dès le point du jour, les vaisseaux français le Jemmapes, l'Alger, et le brick la Cigogne, ont annoncé la solennité par des salves d'artillerie. A huit heures du matin a commencé le service divin; le chapelain français, M. l'abbé Bourgade, a officié, assisté du clergé romain et maltais de l'église de Tunis. Parmi les personnes présentes, on remarquait M. de Lagan, consul-général de France à Tunis; les commandants et les états-majors des trois bâtiments français; M. Charles Jourdain, directeur des travaux de la chapelle; les consuls de Naples, de Sardaigne, de Hollande et de Belgique; le chevalier Raffo, conseiller intime de S. A. le bey. Pendant tout le temps du service divin, la musique militaire du vaisseau l'Alger a fait entendre des airs graves et guerriers. Le Te Deum a été accompagné de salves d'artillerie.

Nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute qu'en 1840 le bey de Tunis, Ahmed, a fait don au roi des français, sur sa demande, d'un terrain à l'ouest de la Goulette, entre la mer au nord, et des ruines romaines et carthaginoises au midi, à l'endroit même où mourut Louis IX le 25 août 1270.

Louis IX, débarquant non loin de la Goulette, sur la plage de Carthage, où s'étendent les ruines de l'ancien port et des quais, avait déployé ses tentes à peu de distance, sur un montagne isolée, en vue de Tunis et de la mer. C'est sur cet emplacement même, à 16 kilomètres de Tunis, qu'est érigée aujourd'hui la chapelle Saint-Louis. Au milieu des ruines d'un ancien temple, peu éloignées d'un cirque de construction romaine et des restes d'un grand aqueduc, qui amenait les eaux des montagnes à l'ancienne cité de Carthage, l'on a aplani avec soin une assez large enceinte entourée d'un mur d'appui, et au milieu de laquelle s'élève une plate-forme ronde, élégamment dallée à compartiments symétriques. On monte à cette plate-forme par six marches établies circulairement sur tout le pourtour, et au centre est construite la chapelle, d'une forme octogone. L'intérieur offre un rond-point entièrement libre au-dessous du dôme; on aperçoit ainsi, dès l'entrée, au fond, en face de la porte, l'autel, et au-dessus, dans la niche principale, la statue de saint Louis, en beau marbre blanc des Pyrénées, due au ciseau de M. Émile Seurre, et tirée des galeries de Versailles. L'édifice est bâti en pierre appelée marbre de Soliman, avec des remplissages en pierre de tuf, du sol de Carthage, et voûté en briques de Gènes avec enduit de mortier de chaux, formant stuc à la manière du pays. Ses fondations s'appuient sur les dalles en marbre et sur les bases du temple d'Esculape. Les fouilles ont fait découvrir plusieurs morceaux de colonnes cannelées, en beau marbre jaune de Numidie, des chapiteaux corinthiens et des parties d'entablement richement sculptées. Là paraît avoir été primitivement le plais de Didon, dont l'immense escalier s'avançait vers la mer.

Le gouverneur de l'arsenal, Sidi-Mahmoud, a fait solennellement, le 23 août 1840, remise du terrain concédé, au nom du bey, à M. de Lagan, consul-général de France. La première pierre de l'édifice fut posée le même jour, après la célébration de la messe par le père-préfet de Tunis, et un an après, le 25 août 1841, la chapelle fut inaugurée.

Au commencement de l'année 1843, M. Charles Jourdain, jeune architecte, déjà chargé de la construction de la chapelle, l'a été également de l'exécution des dépendances nécessaires à sa garde, à son entretien, à sa desserte. Ces dépendances consistent en un mur d'enceinte, et trois corps de bâtiments, à rez-de-chaussée et à terrasses, comprenant le logement des gardiens, une sacristie et des salles d'attente pour les visiteurs. Ces bâtiments sont reliés entre eux par des portiques en style de cloître gothique. Le terrain de l'enceinte est compris dans un octogone de cent mètres de diamètre. Des plantations de cyprès entourent le monument, et la manufacture royale de Sèvres prépare, pour les croisées, des vitraux de couleur.

Fêtes des environs de Paris.

LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.

Si les fêtes des environs de Paris se suivent et se ressemblent trop souvent, si leur physionomie générale porte une teinte de monotonie passablement soporifique, chacune a cependant un trait particulier qui la distingue de ses voisines. Corbeil a ses pèlerinages au tombeau du bon sire Aymon; Saint-Germain a son jeu du baquet et ses noces de Gamache en plein air, où l'on voyait, il y a quinze jours, le soleil torréfier les viandes à la broche, ainsi prises entre deux feux; Nanterre a son jeu des ciseaux et son couronnement de rosière; Clichy-la-Garenne, fier de son emplacement géographique à cent dix pieds au-dessus du niveau de la Seine, se donne un faux air suisse et forme des archers au moyen du tir à l'oiseau; Saint-Cloud, enfin, pour abréger cette énumération qu'il ne tiendrait qu'à nous d'élever à des proportions homériques, Saint-Cloud, dis-je, a ses mirlitons. La fête du bourg musical et le son de cet instrument nasillard ne se séparent point l'un de l'autre; qui dit Saint-Cloud, dit mirliton, et rien que d'entendre prononcer le nom de l'un, il nous semble avoir dans l'oreille les chevrotements enroués de l'autre.

Ce n'est pas, Dieu merci, que le mirliton manque à aucune fête populaire; il s'en faut de toute l'épaisseur d'un roseau creux chargé de galantes devises et d'une pellicule d'oignon. Mais ailleurs, le mirliton, cet emblème enroué de la vieille gaieté française, partage le sceptre avec la trompette d'un sou, la guimbarde et autres luths aimés de nos troubadours en casquettes. A Saint-Cloud, il règne sans partage, ou tout au moins sa voix altière étonne les accents criards de ses rivaux humiliés. Il est le rossignol de ce bruyant bocage; il est, si l'on peut toutefois comparer une voix de bois à une voix d'homme, le premier ténor de cet immense et strident concert d'amateurs, C'est à Saint-Cloud qu'on le voit prendre les dimensions pyramidales d'une toise ou d'un tambour-major. Si ce mouvement ascensionnel continue, il atteindra bientôt à la hauteur d'un mat de cocagne. On le verra alors s'avancer dans la fête connue le superbe géant dont parle le poêle lyrique. Une myriade d'autres mirlitons moins favorisés de la nature et du bimbelotier formeront la suite triomphale et célébreront à l'envi ses louanges sur tous les tons. Mais lui, quelle poitrine humaine pourra contenir assez de souffle pour faire vibrer ses vastes flancs? Aucune, sans doute; son tube divinisé n'aura besoin, pour résonner, que de l'haleine du zéphyr. Ce sera le mirliton éolien.

En attendant le jour de cette apothéose prédite par Grandville, et qui dès lors est immanquable (c'est comme si Nostradamus et l'Almanach prophétique y avaient passé), parcourons la fête, et sachons nous contenter des voluptés qu'elle nous offre, mirliton à part; car si cet adorable instrument résume les plaisirs de la journée, il ne les constitue point encore, fort heureusement, à lui tout seul.

Mêlons-nous donc à cette foule de merveilleux, de provinciaux, de pimpantes femmes de loisir, de jeunes grisettes qui, pour manier l'aiguille de Minerve, n'en ont pas généralement toute la sagesse, de superbes commis-marchand, d'éblouissants clercs d'avoués, etc., etc., que vomissent à chaque demi-heure les convois monstres du chemin de fer, et égarons-nous sous les ombrages du parc, l'un des chefs-d'oeuvre du grand Le Nôtre.

Et d'abord, vous le savez, les journaux et le programme séduisant affiché aux quatre coins de Paris par l'ordre de M. le Maire de Saint-Cloud, vous l'ont annoncé, les eaux jouent. Courons donc admirer ces deux belles cascades et ce fameux jet d'eau, l'orgueil de l'hydraulique, qui éteindrait trois incendies et n'a pas laissé d'allumer, dans les vers suivants, la faconde, intarissable comme lui, du chantre des jardins, de Delille, puisqu'il faut l'appeler par son nom:

J'aime ces jets où l'onde, en des canaux pressée,

Part, s'échappe et jaillit avec force élancée.

Tel j'ai vu le Saint-Cloud le bocage enchanteur;

L'oeil, de son jet hardi mesure la hauteur.

Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent,

Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent.

Le gazon est plus vert, l'air plus frais; des oiseaux

Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux;

Et les bois, inclinant leurs tiges arrosées,

Semblent s'épanouir à ces douces rosées.

Que voulez-vous que nous ajoutions à cette sublime poésie, à cet applaudissement flatteur des bassins, des bosquets et des grottes, à cet oeil dont le compas mesure la hauteur de ce jet grandi? Rien, si ce n'est toutefois la tirade suivante, inspirée par lesdites cascades et le même jet d'eau, à un autre poète, celui-ci contemporain de Louis XIV. Le lecteur pourra comparer;

Quelle tempête, quel tonnerre!

Au temps le plus serein entends-je en ces beaux lieux?

Quel fracas redouble? Est-ce donc que la terre

Insultant de nouveau les cieux,

Menaçant de noyer les astres et les dieux.

Aujourd'hui, par ses eaux, leur déclare la guerre?

J'en tremble, j'en frémis: agréable frayeur!

Doux effet d'un art enchanteur,

Qui te donne une folle et charmante torture,

Pour montrer qu'il peut sous ses lois,

Quand il veut s'égayer, asservir la nature.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les Naïades, sous milles images,

Commencent à jour leurs divers personnages;

Fleuves et vents, centaures, demi-dieux,

Avec honneur prennent leurs places,

Mufles, grenouilles, lynx, animaux odieux.

Mais embellis par l'or dont ils brillent aux yeux,

Avec leur hideuses grimaces,

Font l'aspect le plus gracieux,

Lorsqu'au milieu de cette scène,

A force de contorsions,

Et de feintes convulsions,

Les Naïades, perdant haleine,

Se précipitent à grands flots,

conduites avec elle au vaste sein des mers,

Elles vont, de leur roi célébrant la puissance,

Répandre dans tout l'univers

Les beautés de Saint-Cloud et sa magnificence.

Fête de Saint-Cloud.--Le Mirliton. Dessin allégorique par J.-J. Grandville.

Cette bruyante poésie fut composée à l'époque où Monsieur, frère du roi, propriétaire de Saint-Cloud, voulant satisfaire l'impatience qu'éprouvait la ville d'admirer les merveilles de cette résidence, décida que les eaux de Saint-Cloud joueraient tous les jours, ce qui lui valut d'être inondé de pièces du vers semblables à celles qu'on vient de lire. On a certes raison de dire que la bonté, sur la terre, est parfois bien mal récompensée.

Voulez-vous maintenant de la prose, des détails techniques? En voici:

La fameuse chute d'eau artificielle de Saint-Cloud forme deux cascades, la première du dessin de Lepautre, la seconde due à Mansard. La haute cascade (celle de Lepautre) a 108 pieds de face sur autant du pont jusqu'à l'allée du Tillet, qui la sépare de la basse. Elle est décorée au sommet de deux figures colossales représentant la Saône et la Marne; celles qu'on voit à demi couchées sur la balustrade sont la Seine et la Loire. Aux extrémités sont placés Hercule et différentes statues de Faunes.

La basse cascade, située à la suite de la limite, est plus vaste que celle-ci. Elle a 270 pieds de longueur sur 96 de largeur et ne consomme pas moins de 3,700 muids d'eau à l'heure. Les eaux tombent dans un canal bordé de deux palissades de charmilles et de bois, orné de statues jusqu'à l'allée des Portiques, où se tient la foire de Saint-Cloud.

Placé sur la droite de la cascade, au milieu du grand bassin carré, le jet d'eau, le plus extraordinaire qui existe au monde, s'élève à 80 pieds au-dessus du niveau du bassin; il soulève à son orifice un poids de 130 livres, et consomme ou plutôt expectore dix barriques d'eau à la minute.

La Lanterne de Diogène.

Telles sont les principales merveilles de ce parc, dont les ombrages rappellent tant de souvenirs. Les évoquerons-nous? Il y aurait là matière à plus d'une digression élégiaque et rétrospective. C'est à Saint-Cloud que le coup de poignard de Jacques Clément éteignit la race des Valois et mit les Bourbons sur le trône. C'est à Saint-Cloud que retentit ce cri funèbre immortalisé par l'oraison de Bossuet: «Madame se meurt! Madame est morte!» C'est à Saint-Cloud que le jeune vainqueur de l'Égypte et de l'Italie posa son pied victorieux sur la tribune législative et que «ce fils de la liberté détrôna sa mère,» comme a dit M. Casimir Delavigne. C'est de Saint-Cloud, enfin, qu'une autre tentative de même nature, mais moins heureuse, vint soulever Paris et se briser contre les barricades de Juillet. Que de leçons et quel beau texte à moraliser d'importance! Mais graves enseignements ne sont point notre fait. Nous sommes à la fête, non à la tribune; nous serions mal venu à invoquer Clio et à prendre un ton solennel à propos de foire et de mirliton. Laissons donc là ces grands souvenirs historiques: quelques détails sur les principales fêtes que Saint-Cloud a vu célébrer seront beaucoup plus de saison.

Mais auparavant nous ne pouvons résister au désir de raconter comment Saint-Cloud fut érigé en résidence princière et avec quelle habileté Mazarin sut acquérir à peu de frais pour Louis XIV cette magnifique habitation. L'anecdote est fort peu connue et mérite assurément de l'être. Toute la finesse, tranchons le mot, toute la rouerie du cardinal-ministre y apparaît sous son plus beau jour, et l'on y retrouve trait pour trait le subtil Mazarin de la Fronde. Voici l'histoire.

Le roi ayant exprimé l'intention d'acheter une maison de plaisance pour M. le duc d'Orléans, le cardinal jeta les yeux sur celle d'un gros partisan située à Saint-Cloud, et qui était d'une étendue immense et d'une grande beauté: aussi revenait-elle à près d'un million à celui qui en était propriétaire. Mazarin alla un jour la visiter, et, tout en en louant la magnificence, il dit au financier: «Voilà une maison qui, sans mentir, doit vous couler au moins douze cent mille livres?--Oh! monseigneur, que dites-vous là? répondit le Tucaret, qui ne se souciait point d'avouer le chiffre de ses richesses, je ne suis point assez opulent pour consacrer à mes plaisirs une somme aussi considérable,--Combien donc cela vous coûte-t-il? reprit le cardinal; je gagerais que vous n'en êtes pas quitte à moins de deux cent mille écus.--Non, monseigneur, dit le traitant; je ne suis certes point en état de faire une si grosse dépense.--Serait-ce par hasard, répondit Mazarin, que la maison ne vous coûte pas au delà de cent mille écus?--Vous l'avez dit, monseigneur; c'est là justement le prix,» s'écrie le financier, croyant avoir dupé le. ministre par ce gros mensonge. Mazarin sourit, ne dit mot, et le lendemain il envoya au partisan trois cent mille livres, en lui mandant que le roi désirait acquérir sa maison pour M. le duc d'Orléans. La somme fut remise au traitant par un notaire, qui apportait le contrat de vente tout dressé. Force. fut bien au financier-châtelain de s'exécuter et de céder au roi sa magnifique maison pour le tiers au plus de sa valeur.

Les Grandes Eaux de Saint-Cloud.

L'habitation et ses dépendances furent aussitôt livrées à Lepautre, à Mansard, à Girard, à Le Nôtre, qui en firent la majestueuse résidence que vous savez.

Les premières réjouissances qui suivirent cette métamorphose, furent une fête, «où le roi, disent les journaux du temps, vint à Saint-Cloud, accompagné de Marie-Thérèse et d'Anne d'Autriche, sur une galiote très-galamment ornée. Monsieur le traita, ajoutent-ils, avec une magnificence extraordinaire; la bonne chère fut accompagnée de délicieux concerts et du divertissement d'une comédie française dans le jardin, éclairé par un grand nombre de lustres. Les bords de la rivière, couverts de batelets décorés, étaient occupés par des fanfares, des trompettes et des tambours.»

Le Retour de Saint-Cloud.

Le 12 août 1660, un grand bal donné à Saint-Cloud est le prélude de l'union de Monsieur et de madame Henriette d'Angleterre. Dès lors, cette résidence devient un lieu de délices; ce ne sont plus dans ses jardins que fêtes, spectacles et concerts, jusqu'au moment où, dans les salles du château, retentit le cri de mort et de douleur que nous avons cité plus haut.

Mais aucun deuil n'est éternel. Le 11 août 1672, les jardins de Saint-Cloud s'illuminent de nouveau pour la fête splendide offerte par Monsieur au roi, à l'occasion de son second mariage avec la princesse de Bavière. Les fêtes recommencent pour la naissance du duc de Valois et pour le baptême du duc de Chartres, qui fut depuis régent de France.

En 1677, l'inauguration de la galerie d'Apollon, peinte par Mignard, donne lieu à une nouvelle fête, sur les bombances de laquelle un poète de l'époque nous a légué, entre autres détails, les suivants:

Trois services rendaient cette table agréable.

Onze plats à chacun, avec profusion,

Furent servis par ordre et sans confusion,

De gibier et poisson on y vit l'abondance;

On servit les desserts avec magnificence.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A chacun des repas que fit notre grand roi,

De tous ses ennemis la terreur et l'effroi,

La troupe de Monsieur chatouilla ses oreilles

Au son des violons, en jouant à merveilles.

On y donna trois bals où l'on dansa des mieux.

L'éclat des diamants éblouissait les yeux.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On fit tous ces trois bals en neuf appartements;

Enfin tous les plaisirs furent doux et charmants.

Tout le monde admira la grâce sans égale

Et les puissants attraits de la maison royale.

En 1686, nouvelle fête à Saint-Cloud pour célébrer le succès de l'opération de la fistule pratiquée au roi par le chirurgien Félix. Cette fête (l'espace nous manque pour la décrire) a trouvé aussi un historien dans le sieur Laurent, de bibliothèque du roi, lequel raconte agréablement

Que Félix, trop heureux fit en perfection
La fatale opération.

Toutes ces fêtes avaient été offertes exclusivement à la cour; mais, en 1743, le duc d'Orléans, grand-père du roi actuel, celui qu'on avait surnommé le Roi de Paris, donna à Saint-Cloud une grande fête où tout le monde fut admis. Il y eut spectacle pour les princes, spectacle pour la noblesse, et enfin spectacle pour le peuple. On eût dit ce jour-là, racontent les mémoires du temps, que l'Olympe était descendu sur la terre. On ne rencontrait dans le parc que Faunes, Sylvains. Naïades, Hamadryades; partout des concerts, partout des tables gratuites servies en abondance; enfin, tous les Parisiens, qui étaient accourus en foule à ces merveilles mythologiques, trouvèrent, le soir, des tritons complaisants et désintéressés qui les reconduisirent dans la grande ville sur des bateaux préparés aux frais du duc d'Orléans.

Mais, sous aucun règne, Saint-Cloud ne fut le théâtre de si nombreuses et de si brillantes fêtes que sous l'Empire. Napoléon affectionnait, comme l'on sait, cette résidence, sans doute en souvenir et en reconnaissance de ce qu'au 18 brumaire elle avait élu le berceau de sa puissance impériale. Il l'habitait presque continuellement, et la plupart des grandes fêtes de cette prestigieuse époque ont été données à Saint-Cloud, Nous citerons, entre autres, celles qui célébrèrent le baptême du fils aîné de la reine Hortense, dont l'Empereur avait d'abord le dessein de faire son héritier, la fête du mariage de Napoléon avec Marie-Louise, et enfin celle qui suivit le 15 août 1811, la naissance du roi de Rome. Une pompe vraiment féerique présida particulièrement aux apprêts de cette dernière. A la chute du jour, le palais et le jardin s'illuminèrent tout à coup comme par enchantement.--Ce fut, dit l'historien de cette résidence, une véritable forêt enchantée; chaque arbre semblait transformé en un bouquet de diamants, en une girandole de pierreries; les cascades roulaient, au milieu des flammes, des eaux étincelantes de mille couleurs; le ciel était éclairé de feux qui se croisaient dans les airs avec une éblouissante rapidité; le canon de l'artillerie impériale se mêlait à cette artillerie artificielle; des orchestres animaient partout les danses et les plaisirs; une foule immense inondait les parcs et les bosquets... Tout à coup éclate un orage épouvantable; le tonnerre gronde, la pluie tombe par torrents, et l'éclair qui sillonne la nue est la seule lueur qui survive aux splendeurs fantasmagoriques de cette fête impériale.

La superstition populaire vit dans cette brusque interruption de la fête un sinistre présage. Elle ne se trompait pas: car, à quatre ans de là, les alliés occupaient la résidence favorite de l'Empereur, et le prince de Schwarzemberg donnait dans le parc de Saint-Cloud une dernière fête qui est restée tristement célèbre entre toutes.

Détournons nos yeux de ce tableau, et revenons à la fête du jour. Nous avons vu la grande cascade et le jet d'eau qui en sont le principal ornement, comme ils l'avaient été de toutes celles dont l'énumération précède. Gravissons maintenant le parc et allons visiter, sur le plateau qui le domine, le fameux monument renouvelé des Grecs, que l'on désigne sous le nom de Lanterne de Diogène. Voici, en abrégé, l'historique de cette curiosité, à la fois locale et exotique. M. de Choiseul avait rapporté de ses voyages en Grèce le modèle en plâtre du monument athénien que les archéologues nomment la lanterne de Démosthènes, et qui figure à l'Acropole. Le plâtre fut imité en terre cuite par les deux frères Trabocchi, avec une grande perfection. Ce travail, qui fixa l'attention universelle à l'Exposition de l'an XI, valut à ses auteurs une médaille d'argent. Napoléon le fit transporter à Saint-Cloud et dresser sur un obélisque élevé par M. Fontaine, au lieu où figurait jadis le belvédère, sur le point culminant du parc; seulement, lois de la mise en place de cette contrefaçon de l'antique, on substitua au nom primitif du monument celui de Lanterne de Diogène. Cette métonymie n'eut vraisemblablement d'autre but que de flatter l'Empereur: les courtisans, qui déjà pullulaient à Saint-Cloud, n'avaient garde de laisser échapper une si belle occasion d'insinuer finement que Diogène avait enfin trouvé dans cette résidence l'homme qu'armé de sa lanterne, il cherchait depuis si longtemps. Nous ne nous arrêterons point à discuter le mérite de cette ingénieuse allégorie; seulement, nous avons peine à croire que Napoléon eût pu être l'homme de celui pour qui Alexandre n'avait été qu'un importun et un parasol incommode.

Lorsqu'il passait la nuit à Saint-Cloud, la lanterne de Démosthènes ou de Diogène allumée était un phare qui, vu de Paris, annonçait à ses habitants la présence de l'Empereur au palais de cette résidence. On arrive par un escalier tournant jusqu'à cette façon de kiosque ou d'observatoire, d'où l'oeil embrasse un immense panorama que termine Paris à l'horizon, et sur les premiers plans duquel se détache, comme une ceinture verdoyante, ce parc où, comme l'a dit Marie-Joseph Chénier dans sa belle pièce de la Promenade à Saint-Cloud,

De ces bois toujours verts les masses imposantes,

Ces jardins prolongés qui bordent les coteaux,

Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux.

A tout prendre, la magnificence de ce coup d'oeil nous paraît être le grand mérite monumental de la lanterne en question. Elle montre mieux qu'un homme: elle montre la nature sous l'un de ses plus beaux, de ses plus riches aspects, et Diogène lui-même oublierait un instant sa recherche toujours déçue, s'il était appelé à jouir de cet admirable coup d'oeil.

Mais pendant nos pérégrinations historiques dans le parc, les ombres sont lentement descendues des collines. Voici la nuit. Déjà j'entends le mirliton qui résonne dans la grande allée des portiques. C'est l'instant le plus brillant, le plus solennel de la fête. Les arbres du parc s'illuminent; les orchestres forains retentissent; les saltimbanques s'égosillent; les monstres s'agitent dans leurs tanières de sapin et de toiles peintes; ils ont ordre de pousser des hurlements féroces afin de fasciner plus sûrement la foule. Les boutiques de jouets d'enfants, de macarons, de sucre-d'orge, mais surtout, mais partout, mais toujours, de mirlitons, ornent leurs devantures d'un brillant éclairage de quatre chandelles des six. Aimez-vous la danse? voici le bal de l'Étoile et celui de Morel qui vous ouvrent leurs portes et vous convient à des rigodons échevelés.--Avez-vous besoin de remonter votre ménage? Notre vieille amie, madame Leroy, va vous en fournir les moyens. Prenez des billets à la loterie qu'elle fait tirer incessamment à son innombrable clientèle. Moyennant dix billets de dix centimes chacun, vous serez bien malheureux si vous ne gagnez pas au moins une petite lasse de cinq sous. Nous connaissons des gens qui ne s'approvisionnent de vaisselle que chez madame Leroy. Sa porcelaine n'est pas précisément de Sèvres; elle est de Saint-Cloud; mais qui ne sait que Saint-Cloud et Sèvres, c'est tout un?

Cependant le mirliton fait retentir les airs de toutes les mélopées imaginables, depuis Malbrouck s'en va-t-en guerre, mirliton, ton-ton mirontaine, le Bon roi Dagobert, au Clair de la Lune, J'ai du bon Tabac, et autres motifs populaires jusqu'au grand air des Puritains et de l'ouverture de Guillaume-Tell. C'est au son de ce formidable pot-pourri que se termine la fête. Il serait à désirer pour les oreilles quelque peu sensibles qu'il put prendre fin avec elle, mais les accords très-peu parfaits résultant de la combinaison des divers cantabile ci-dessus se prolongent jusque par delà l'heure du départ, hélas! et même celle du retour. Les échos de la rue Saint-Lazare en frémissent; la Chaussée-d'Antin assourdie croit que Paris est appelé au triste sort de Jéricho, et plus d'un mirliton traîtreusement importé jusque dans le sein des familles justifie déplorablement par son ramage, les jours suivants, cet axiome qu'il n'y a jamais de bonne fête sans lendemain.

Romanciers contemporains

CHARLES DICKENS. (Voir p. 26)

ARRIVÉE A NEW-YORK.

UNE NOUVELLE CONNAISSANCE.

Une légère agitation s'était fait sentir sur la plage même de la terre de l'indépendance. Un alderman avait été élu à New-York la veille; ce qui n'avait pas peu aiguillonné la sensibilité des partis, les amis du candidat vaincu, ayant jugé à propos d'appuyer les immortels principes de la Pureté d'Élection et de la Liberté des votes en cassant un petit nombre de bras et de jambes, et en traquant de rue en rue un gentleman suspect, dans le bénévole dessein de lui fendre le nez. Ces gentillesses, folâtres écarts de l'imagination populaire, n'avaient cependant rien d'assez saillant pour qu'on s'en souvînt encore après le repos d'une nuit, si les étincelles ne s'en fussent rallumées pétillantes au souffle vivifiant de la publicité. La nouvelle était déjà proclamée, avec de perçantes clameurs, par une nuée de petits crieurs qui s'étaient abattus, non-seulement dans tous les carrefours, dans toutes les ruelles de la ville, sur son port, sur ses quais, mais qui, du tillac à la quille, avaient envahi, avant qu'il touchât terre, le bateau à vapeur, pris d'assaut par cette légion de hardis petits citoyens.

«Ici! ici! voilà le Tranche-au-Vif de New-York! vociférait l'un.--Voici le dernier numéro du Sicaire de New-York, criait l'autre.--Lisez, lisez le Pilori du jour! hurlait un troisième.--Voilà l'Inquisiteur du matin!--Voilà le dernier numéro du Mouchard des Familles!--Demandez, demandez l'Espion domestique!--Demandez le Rowdy de New-York! --Demandez le Vautour!--Voici le Charivari des États-Unis!--Tous les papiers de New-York, du premier au dernier! Demandez, demandez!

--Ici vous trouvez le compte-rendu de l'échauffourée patriotique d'hier, de l'émeute Locofoco (2), qui a remouché les whigs d'importance, et le récit véridique du procès des yeux pochés et enfoncés des boxeurs de l'Alabama, et l'histoire exacte du très-intéressant douel aux couteaux-poignards (3) de Bowie, de l'État d'Arkansas.--Voilà, voilà les nouvelles commerciales, les dernières modes et les derniers cours! Demandez, demandez!

Note 2: Ce sobriquet, donné au parti ultra-démocratique, et qu'il a accepté en Amérique (connue en France les Jacobins se firent nommer du nom de sans-culotte, qui leur avait été donné par mépris), a une origine assez obscure. On prétend que dans une assemblée mémorable du parti, les fenêtres étant ouvertes. un coup de vent éteignit les lumières, qui furent rallumées à l'aide d'allumettes nommées locofoco matches. Ce nom fut alors appliqué par les whigs au parti ultra-populaire, qui s'en pare comme d'un titre.

Note 3. Le duel avec les couteaux de Bowie est quelque chose de terrible. Ce Couteau, dont la lame recourbée et à double tranchant est large comme la main, donne la mort presque à coup sûr. L'inventeur de cette arme funeste, Bowie, est mort, tué par un de ses propres couteaux.

--Voici le Pilori! hurlait-on d'autre part, le Pilori de New-York! Voici un des douze mille numéros du Pilori de ce jour! Lisez, lisez les derniers cours de la Bourse et des marchés, et toutes les nouvelles du port! Lisez quatre colonnes de correspondance de la province, avec le récit détaillé du raout de la nuit dernière chez mistress White, et les observations particulières et anecdotiques du rédacteur sur toutes les grandes dames et beautés célèbres de New-York rassemblées à ce bal.--Voilà, voilà le Pilori! Demandez un des douze mille numéros du Pilori du jour: vous y verrez toute la coterie de Wall-Street, et toute la cabale de Washington en plein pilori.--Lisez, lisez le récit exact d'un grave délit commis par le secrétaire d'État dans la huitième année de son âge, communication obtenue à grands frais de sa nourrice. Voilà, voilà le Pilori! Achetez un des douze mille numéros de ce jour du Pilori de New-York. On y voit une colonne entière des noms en toutes lettres des citadins de New-York, leur conduite en regard!--Voici, voici l'article du Pilori sur le juge qui l'avait fait assigner comme pamphlétaire, son hommage au jury indépendant qui ne l'a point condamné, et l'énumération de ce qui, au cas contraire, menaçait les jurés.--Voilà, voilà le Pilori! toujours prêt, toujours prompt, toujours à l'affût! Achetez le premier journal des États-Unis; achetez un des douze mille numéros du Pilori du jour, tout frais sortant de la presse et encore en tirage. Demandez, demandez le Pilori de New-York!»

--C'est à travers ces organes éclairés et progressifs que les bouillonnantes passions de ma patrie se font jour, dit une voix presque à l'oreille de Martin.

Celui-ci se retourna involontairement, et vit debout, à son coude, un quidam au teint pâle, aux joues creuses, ayant des cheveux noirs et de petits yeux clignotants, dont la singulière et douteuse expression tenait de l'humoriste et du dédaigneux, pouvait, sur plus ample examen, passer pour une heureuse combinaison de ruse, de vulgarité et de suffisance. La physionomie du personnage empruntait un surplus de gravité à son chapeau à larges bords, tandis que ses bras, majestueusement croisés, prêtaient à sa tournure quelque chose de plus imposant. Le costume néanmoins pouvait paraître mesquin; La redingote bleue du monsieur descendait jusqu'à la cheville, cachant de courts et larges pantalons de même couleur, et un jabot fripé s'échappait, non sans prétention, de son vieux justaucorps de buffle. Ainsi accoutré, moitié appuyé, moitié assis sur le rebord du bateau à vapeur, ses larges pieds se croisant devant lui, et sa grosse canne à fort pommeau de métal et ferrée du bout suspendue à son poignet par un cordon à glands, le gentleman cligna de l'oeil droit, pinça le coin de la bouche, et répéta d'un air profond:

«C'est à travers ces organes éclairés et progressifs que les bouillonnantes passions de ma patrie se font jour!»

Le monsieur regardait Martin, qui, ne voyant personne auprès de lui pour répondre à l'allocution, s'inclina, et dit:

«C'est une allusion à...

--Au palladium de nos libertés; à ce qui fait la terreur de l'oppression étrangère, monsieur!» répliqua l'Américain, indiquant, du bout de son bâton, un des jeunes crieurs de journaux, garçon borgne et d'une rare malpropreté. «Je fais allusion, dis-je, à ce qui nous attire l'admiration et l'envie du monde entier, monsieur, à ces hardis propagateurs des lumières, hérauts de la civilisation humaine! Permettez-moi, monsieur, ajouta-t-il en appuyant le fer de sa canne sur le pont, de l'air d'un homme avec lequel on ne badine pas, permettez-moi de vous demander ce que vous pensez de ma patrie.

--N'ayant pas, comme vous voyez, touché terre encore, répliqua Martin, je suis assez mal préparé à répondre à cette question.

--Fort bien, dit l'Américain: puis désignant du bout de sa canne les vaisseaux amarrés dans le port, et enveloppant l'air et l'eau dans son geste grandiose; je parierais même, ajouta-t-il, que vous étiez assez mal préparé à contempler d'aussi brillants symptômes de notre prospérité nationale!

--En vérité, je ne sais, dit Martin; mais si; je pense que si.»

L'Américain cligna de l'oeil d'un air fin, et affirma que cette manière politique de répondre ne lui déplaisait point.

«C'était chose naturelle,» ajouta-t-il.--En sa qualité de philosophe, il aimait à observer les préjugés humains sous toutes leurs faces.