L'ILLUSTRATION Prix du Numéro: 75 centimes.
SAMEDI 17 JANVIER 1891 49º Année.--Nº 2499
CÉLINE MONTALAND
Phot. Van Bozch, Boyer succr.
AVIS AUX ACTIONNAIRES
de L'ILLUSTRATION
MM. les actionnaires de la Société du journal l'Illustration sont prévenus que l'Assemblée générale ordinaire aura lieu au siège social, 13, rue Saint-Georges, à Paris, le samedi 31 janvier 1891, à deux heures.
ORDRE DU JOUR:
Examen, et approbation, s'il y a lieu, du bilan et des comptes de l'exercice 1890.--Répartition des bénéfices.--Fixation du dividende.--Renouvellement du conseil de surveillance.--Fixation du chiffre du traitement du gérant pour l'année 1891.--Fixation du prix auquel le gérant pourra procéder au rachat d'actions de la Société en 1891.--Tirage au sort des obligations à rembourser en 1891.
Pour assister à cette Réunion, Messieurs les Actionnaires propriétaires de titres au porteur doivent en faire le dépôt avant le 25 courant, à la Caisse de la Société. Il leur sera remis en échange un récépissé servant de carte d'entrée.
COURRIER DE PARIS
Le froid qu'il fait, les morts qui se succèdent les unes aux autres, la question du chauffage, le sort des pauvres gens, et, avec cela, les pièces nouvelles ou attendues, voilà, par ce rude hiver, les sujets de conversation des Parisiens qui n'ont pas encore pris le train de Nice.
Car maintenant, lorsqu'arrivent les mois de froidure, pour parler comme nos pères, c'est pour tous ceux qu'une fonction, une occupation, une médiocrité de fortune ou une habitude n'attache pas à une rue de Paris, une fugue véritable vers les bords bénis où la mer bleue gémit, cette mer bleue où l'ex-maire de Toulon jetait le trop-plein de ses aventures.
On part et les hôteliers parisiens, ces thermomètres spéciaux, nous diront que le nombre des voyageurs diminue de plusieurs degrés ici tandis que le chiffre grossit vers Cannes, Bordighera ou Saint-Raphaël. Et comment ne partirait-on pas? Il est convenu que le Midi est le jardin d'hiver de tout bon Parisien dans le train. Pour rester dans ce train, on prend celui de P.-L.-M. Il paraît qu'on soigne ses bronchites et qu'on réchauffe ses rhumatismes à la brise de la Méditerranée. Ce n'est pas toujours vrai. On s'y dorlote, mais on y grelotte. Qu'importe! On est dans le Midi. C'est le soleil du Midi, c'est la côte du Midi. Il n'y a que la foi qui sauve.
A vrai dire, les cavalcades et les carnavals ont, là-bas, un décor qui les fait valoir, et je ne sais rien de plus triste, à Paris, que les mascarades par ces froides nuits si longues. Quand je pense qu'il se trouve encore des gens pour se planter dans le vent, sur les trottoirs des environs de l'Opéra, et attendre l'entrée des masques! Il fallait les voir, samedi dernier, ces masques au nez rougi et aux mains gourdes, se rendant au bal de l'Opéra, par les rues désertes, balayées de la brise! Les pâles pierrots verdissaient sous leur farine; les clowns, avec leurs paletots jetés sur leur costume à paillettes, soufflaient sur leurs ongles endoloris, et les toreros (car il y a beaucoup de toreros parmi ces travestissements) toussaient mélancoliquement et battaient la semelle sur les trottoirs. O ciel d'Andalousie, nuits étoilées de Séville et de Grenade, où êtes-vous?
Il est banal de venir déclarer que cette gaieté est macabre, mais elle l'est. Ces fillettes qui ont l'onglée, ces bergères Watteau qui évoquent l'idée d'un prompt sirop pectoral, ce défilé de masques bizarres sous la lueur crue de la lumière électrique, c'est le carnaval parisien, c'est une gaieté convenue, je veux bien, mais c'est une gaieté de cimetière, et il faut avoir le goût du plaisir diantrement chevillé au corps pour s'aller enfermer dans une loge ou se faire étouffer dans un couloir afin de contempler de près cette mascarade hétéroclite!
Je disais, l'autre jour, que ces bals dureront toujours, parce qu'il y aura toujours des curieux. Il y aura toujours des grisettes aussi, et, par exemple, Céline Montaland, la bonne, l'excellente femme que la Comédie perdait la semaine dernière, Céline Montaland en était une par les goûts simples, la bonne grâce rieuse, la bonté: je répète le mot que tous ceux qui ont parlé d'elle ont écrit.
Véritablement la mort de cette charmante femme a été un deuil pour tous les amis du théâtre. Elle était depuis si longtemps applaudie, et elle avait passé sur tant de scènes parisiennes! Je lui ai vu jouer, pour ma part, une cantinière dans les Cosaques, la reine Bacchanal dans le Juif-Errant, Ida de Barency dans Jack, et une Espagnole au Théatre-Taitbout, dans une revue de fin d'année, où elle chantait en espagnol une habanera qui fit fureur. Ollé! ollé! Car elle avait l'air d'une manola andalouse, cette jolie Céline Montaland, et, en jupe courte, à dentelles et à résilles, avec une rose dans ses noirs cheveux, lorsqu'elle jouait le Pied de Mouton, on songeait à cette Petra Camara, à qui Théophile Gautier dédiait une des plus jolies pièces des Emaux et Camées:
Peigne au chignon, basquine aux hanches,
Une femme accourt en dansant.
Dans les bandes noires et blanches
Apparaissant, disparaissant.
Mais les premiers succès de Céline Montaland étaient bien antérieurs au Pied de Mouton. Je me rappelle un soir lointain, un dimanche, où mon père et ma mère voulurent me mener au spectacle pour la première ou seconde fois. Le boulevard du Temple existait encore en ce temps-là. Nous nous présentâmes au guichet du Cirque-Olympique: il n'y avait pas de place; on y jouait l'Armée de Sambre-et-Meuse, une de ces pièces militaires et patriotiques si fort à la mode en ce temps-là et qui reviennent à l'ordre du jour maintenant, témoins le Régiment et Nos sous-officiers.
Nous nous rabattîmes sur la Porte-Saint-Martin. On y donnait les Routiers. Salle pleine.
--Allons au Palais-Royal, dit mon père.
Et nous allâmes au Palais-Royal, moi regrettant les canonnades de l'Armée de Sambre-et-Meuse et les tirades au salpêtre de Pichegru. Le Palais-Royal représentait alors la Fille mal gardée et Maman Sabouleux, deux pièces où apparaissait la petite Céline Montaland, brune, accorte, gâtée et fêtée par le public. Elle jouait, chantait et dansait. Oui, comme intermède elle dansait une polonaise, et je la vois encore en costume fourré, glissant sur la scène du Palais-Royal comme une mondaine sur la glace du Bois-de-Boulogne. J'entends encore le son métallique de ses talons de cuivre quelle frappait l'un contre l'autre. Jolie, cela va sans dire.
Pendant un entracte du Prix Montyon, regardez au foyer, dans les portraits peints par Émile Bayard, celui de Céline Montaland enfant. Elle est là, très vivante et, femme faite, elle avait gardé, épaissi par l'embonpoint, ce gai visage de brune fillette mutine.
Alors qu'elle était la petite Céline du Palais-Royal, tous les ans les collégiens de Paris lui envoyaient, après s'être cotisés, des bonbons pour ses étrennes. Parfois un de ces lycéens apportait, avec les pralines, une pièce de vers qu'il débitait au nom de ses camarades pour remercier l'enfant prodige d'avoir joué à Louis-le-Grand ou ailleurs. Les années avaient passé, passé, depuis ce temps, et les collégiens de 1849 ou 1850 étaient devenus de gros bonnets, fonctionnaires, officiers supérieurs, magistrats. D'autres (en plus grand nombre) étaient morts. Mais, au jour de l'an, il était rare que Mme Céline Montaland ne reçût pas quelque sac de marrons ou quelque souvenir d'un des orateurs d'autrefois, de ces collégiens de jadis devenus quinquagénaires.
Parfois même elle trouvait encore des vers--vieillis comme leur auteur--d'un de ces poètes d'autrefois. C'était là sa joie.
--Cela me rajeunit, disait-elle, comme si elle avait abdiqué toute sa coquetterie.
Cette année, elle a dû recevoir les mêmes marques de sympathies des admirateurs de la comédienne à ses débuts, mais elle n'a pu être joyeuse. Ce jour de l'an a été lugubre et Céline Montaland avait joué pour la dernière fois.
Tout naturellement ses obsèques ont été pour la badauderie parisienne une occasion de rassemblement. Il paraît qu'on s'est, autour de Saint-Roch, bousculé pour voir les acteurs, comme autour du bureau de location d'une pièce à succès. N'ayant pas assisté à la scène, je n'en puis rien dire, mais certains journaux ont assuré que la curiosité du public manquait de recueillement.
La foule, après tout, est un dernier hommage pour un acteur ou une actrice qui disparaît. Musset n'a pas eu les funérailles de Rachel, et il en sera toujours ainsi. Paris adore ses acteurs. Il les sait toujours prêts à se mettre en avant pour une bonne œuvre. Voyez Sarah Bernhardt qui, avant de repartir vers les Amériques, voulait jouer Phèdre au bénéfice de la veuve de Poupart-Davyl et, dit-elle, à celui de M. Duquesnel.
Mais, en fait de funérailles, s'il était mort il y a vingt-deux ans, le baron Haussmann, avec quelle pompe on eût célébré ses obsèques! C'est un peu de l'histoire de Paris qui s'en va. Le baron Haussmann meurt pauvre, paraît-il, après avoir dépensé des millions. Il a expliqué dans ses Mémoires comment un préfet de la Seine de l'empire était, je ne dirai pas gêné, mais tout juste assez libéralement doté avec les sommes cependant prodigieuses que l'État mettait à sa disposition.
Que de frais de représentation! Que de luxe! quelles fêtes!
Le baron Haussmann fut en quelque sorte et pendant des années un vice-empereur aussi puissant que M. Rouher. Il était, à vrai dire, le roi de Paris. Et ce Paris, il le maniait, le perçait, le détruisait, le reconstituait, le triangulisait comme on disait alors, avec une activité insatiable. On ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs, dit vulgairement le proverbe. Tous ces embellissements coûtaient cher, et, un beau jour, le pouvoir du baron Haussmann croula sous le faix des sommes dépensées. L'opposition présenta à l'opinion publique la facture de ce Paris haussmanisé et un calembour jeté à propos fit la fortune d'un jeune avocat qui devait devenir un véritable homme d'État.
M. Jules Ferry publia une brochure, les Comptes fantastiques d'Haussmann, qui le mit au pinacle et fit mettre le baron au rancart.
Adieu les fêtes carillonnées où le comte de Bismarck buvait de la bière en causant chope en main comme un reître d'Albert Durer, son vidrecome entre les doigts!
Adieu les bals de l'Hôtel-de-Ville où la bourgeoisie parisienne se précipitait en faisant assaut de toilettes! Adieu les doux concerts où, bianca e grassa, Mlle Marie Rose chantait les Djinns du dernier opéra d'Auber!
Adieu aussi les médisances qui faisaient conter tout bas que Mlle Francine Cellier, du Vaudeville, n'était si bien vêtue, dans les pièces de Sardou, que parce qu'elle s'habillait à la Ville-de-Paris. Puissance et injures, tout s'abîmait en même temps, et le baron Haussmann tombait quelques mois avant l'empire. Mais, quoique tombé, il demeurait une figure. On lui gardait une reconnaissance d'avoir, tout en abattant bien des souvenirs historiques regrettés, assaini Paris, oui, de l'avoir assaini de telle sorte que le typhus en a été comme chassé et que le choléra n'y trouve plus un terrain de bataille. On ne débaptisa pas le boulevard Haussmann. Il sembla que la truelle du grand maçon Haussmann dût être sacrée si l'homme politique ne l'était pas. Lui, après être resté quelque temps dans l'ombre, chercha à ressaisir une place dans nos assemblées. Il fit une campagne électorale en Corse et il contait gaiement, au retour, qu'il avait, dans le maquis, traité la question politique avec le fameux bandit Bella-Coccia.
C'était en octobre 1877. M. Haussmann campait dans une plaine, sous la tente, mangeant du mouton embroché comme dans une diffa arabe. Puis il partait en voiture avec M. de Montero, je crois, lorsqu'une vieille femme au profil romain lui remettait un placet. C'était la femme d'un vieux bandit arrêté, Stampo, et demandant grâce pour lui. Quant à Bella-Coccia, il disait au baron Haussmann:
--Je garde le maquis pour avoir fait le coup de feu avec les gendarmes, du haut de mon moulin, mais mon beau-frère est brigadier dans la garde républicaine: il votera pour vous!
Et, M. Haussmann promettant de demander l'amnistie, le bandit lui tendait une gourde neuve, le faisait boire, buvait après lui, et, résolument:
--Maintenant, ce que vous me direz, je le ferai! A la vie, à la mort, signor baron!
Prendre pour agent électoral le bandit Bella-Coccia, l'aventure ne manquait pas de fantaisie!
Ce qui en manqua, c'est l'ouvrage qu'il publiait, il y a si peu de temps. Les Mémoires du baron Haussmann sont d'un administrateur éminent; mais on voudrait, dans ses souvenirs, plus de curiosité et plus de vie.
Je n'ai rien dit du sculpteur Delaplanche, qui fut un artiste inspiré, je n'ai rien dit de M. Foucher de Careil... La mort va trop vite et le Courrier de Paris n'est pas un article nécrologique. Oh! le rude hiver! La Seine est prise! Les Parisiens s'amusent à la traverser. Mais ceux qui souffrent?... Les plaisirs de l'hiver sont chèrement payés de la vie des malheureux.
Rastignac.
L'HIVER DE 1890-91
L'hiver que nous traversons sera inscrit parmi les hivers mémorables, tant par sa précocité que par sa rigueur. Il a commencé le 26 novembre. Jusqu'au 25, la température était restée assez chaude, et même supérieure à la moyenne; mais le 26 le thermomètre descendit tout d'un coup à un minimum de -2°,3, sans s'élever au-dessus de -0°,8, et donna comme température moyenne de cette journée -1°,6. Le lendemain, il descendit à un minimum de -7°, 1, et le surlendemain, 28, à -15°,0, minimum qu'il n'a pas dépassé depuis. C'était le commencement d'un froid persistant et rigoureux.
Cependant il y eut dégel le 2 décembre jusqu'au 9, puis regel du 10 au 18, puis dégel du 19 au 21, puis regel du 22 au 31, puis dégel le 31 au soir jusqu'au 4 janvier, et regel dans la nuit du 4 au 5 jusqu'au 12 au soir. Du 26 novembre au 3 décembre, la moyenne de la journée a été inférieure à zéro, et il en a été de même du 8 au 18 décembre, du 23 au 31, et du 6 au 12 janvier. Ces allures du thermomètre montrent qu'en réalité le froid n'a pas été aussi consécutif qu'on le croit, puisque le thermomètre n'est resté perpétuellement au-dessous de zéro que pendant 9 jours de suite, du 10 au 18 décembre, ainsi que du 23 au 31. Quant à la glace, depuis le 26 novembre jusqu'au jour où nous écrivons ces lignes (13 janvier), il y a eu 45 jours de gelée, et seulement 3 jours de dégel (19, 20 et 21 décembre).
Ce sont là les observations de Paris (Observatoire du parc de Saint-Maur). La température moyenne du mois de décembre a été de -3°, 4. On ne trouve, depuis 1757, que trois mois de décembre aussi froids: ce sont ceux de 1829, 1840 et 1879.
La Seine a commencé à charrier le 29 novembre, puis, de nouveau--après le dégel du 4 au 8 décembre--le 11, puis, de nouveau encore, après le dégel du 19 au 22, le 25; enfin, une quatrième fois, après le dégel du 31 décembre, le 7 janvier. Elle aurait dû être prise le 30 décembre et même le 16. En effet, sa congélation le 11 janvier à minuit a eu pour causes thermométriques une somme de -15°, 7 de froid dans les minima diurnes additionnés du 16 au 11, une somme de -15°, 7 dans les maxima, et une de 35°, 9 dans les moyennes diurnes. Or ce même état thermométrique avait déjà été atteint le 16 décembre et le 30. Mais la nature n'est plus souveraine dans la capitale du monde. Par le jeu des barrages, nos ingénieurs savent activer le courant, élever ou abaisser les eaux, disloquer les glaces et leur interdire toute stagnation. C'est ce qui est arrivé en décembre. Les effets de nos hivers ne sont plus comparables à ceux des hivers anciens, pas plus que ceux des inondations, qui jadis enlevaient les ponts de Paris et semaient la ruine et le deuil sur leur passage. Les météorologistes devront donc surtout comparer entre elles les indications plus mécaniques que pittoresques de la colonne thermométrique.
*
* *
Après un mois de décembre très froid, comme nous venons de le voir, le dégel est arrivé le 31 décembre à 11 heures du matin, mais a été de courte durée. La Seine charriait encore considérablement le 31; le 1er janvier, les glaçons étaient presque entièrement fondus. Il y eut un léger retour du froid le 2 (min. 6°, 3°, max. X 2°, 2°,) et le 3 (min. -5°, 5°, max. X 2° 8°); le 4, température douce (min. 0°, 4, max. X 4°, 4); le 5 pendant la nuit retour définitif du froid.
La Seine, dont la température était voisine de 0° depuis plus d'un mois, a recommencé à charrier le 7; le 10 les glaçons, presque soudés entre eux, marchaient avec une extrême lenteur, le 11 le fleuve était pris, dans toute la traversée de Paris, sur les deux tiers de sa largeur, il ne restait de courant visible et de glaçons en mouvement qu'au milieu de la Seine; dans la nuit du 11 au 12, elle a été entièrement figée.
La vitesse du courant, les obstacles, les ponts, sont autant d'éléments en jeu dans la congélation d'un fleuve. Ainsi, la série du froid n'a pas été plus intense ni plus longue du 6 au 11 janvier que du 23 au 30 décembre et surtout que du 9 au 18 décembre, et pourtant, dans les deux premiers cas, la Seine n'a pas été prise, à cause du courant et de la levée des barrages. Ici, 6 jours de très forte gelée ont suffi. Toutefois si le dégel n'était pas arrivé les 31 décembre, l'aspect du fleuve charriant avec une extrême lenteur annonçait la congélation complète pour le lendemain.
L'arrêt du fleuve n'a pas manqué d'un certain pittoresque. Le 11, vers 10 h. 1/2 du soir, la soudure des glaçons a commencé au pont de Sèvres, dont les arches, relativement étroites, n'ont pu laisser passer les banquises, et ont ainsi arrêté le mouvement de descente. Il a suffi d'une heure pour que l'arrêt se répercutant en amont fût complet depuis le pont d'Auteuil jusqu'au pont National.
Le 12 au matin le fleuve était donc immobilisé, et toute la journée, les curieux ont afflué sur les rives pour contempler ce spectacle que les Parisiens n'avaient pas vu depuis onze ans; l'agrégation des glaces présentait au milieu du courant, notamment en amont du pont d'Austerlitz et du pont Sully, quelques solutions de continuité; il y avait sur ces points des sortes de lacs dont les eaux claires ne portaient aucun glaçon.
Le petit bras de la Seine sur la rive droite, depuis le pont de Sully jusqu'au pont Louis-Philippe, et dans lequel sont garés un nombre considérable de bateaux, était libre de glaces, grâce aux barrages supplémentaires reçus par l'estacade de l'Ile Saint-Louis.
Il en était de même dans le petit bras de la rive gauche, depuis le pont de l'Archevêché jusqu'à l'écluse de la Monnaie. Là, un puissant remorqueur, ayant monté et redescendu le courant depuis les premières heures de la matinée, avait suffisamment divisé les glaces ensuite entraînées au-delà du bassin de la Monnaie par un jeu d'écluse.--On n'a encore pu traverser nulle part le fleuve à pied sec.
Pendant notre siècle, la Seine a été entièrement gelée à Paris aux dates suivantes: janvier 1803,--décembre 1812,--janvier 1820,--janvier 1823,--décembre-janvier 1829-1830,--janvier 1838,--décembre 1840,--janvier 1854,--janvier 1865,--décembre 1867,--décembre 1871,--décembre 1879 et janvier 1891. Ces diverses congélations du fleuve parisien ont été fort inégales comme intensité et durée; quelquefois cette durée n'a été que de un ou deux jours tandis que dans le fameux hiver de 1829-1830, elle a été de trente jours. Pour que la Seine gèle à Paris il faut que le courant soit assez lent, c'est-à-dire qu'il n'y ait pas eu de pluie depuis longtemps, que la température de l'eau se soit graduellement abaissée à zéro, que des glaçons se soient formés sur les bords du fleuve ou dans le fond et, détachés par le courant, soient charriés à la surface et se soudent entre eux. Les obstacles, notamment les ponts, aident à cette congélation totale, qui n'arrive qu'après six jours au moins d'un froid persistant de 4° à 8° comme moyenne des maxima et minima.
Les débâcles sont parfois terribles. Cette année, pour en atténuer les effets, on a commencé par relever, en aval de Paris, le barrage de Suresnes, afin d'amener une hausse sensible des eaux en amont et d'exercer par suite une tension sur les glaces adhérant aux rives. Cette première opération doit être à bref délai suivie de l'opération inverse, c'est-à-dire d'un nouvel abaissement du barrage, afin d'accélérer la marche du courant des eaux ainsi élevées; de la sorte, s'il ne se produit pas une notable recrudescence du froid, une débâcle partielle pourra être créée et pour ainsi dire conduite à volonté.
Un nouveau dégel est arrivé le 12, au soir, accompagné d'une brume qui est tombée sur Paris à partir de 11 heures. Ce dégel a été annoncé quelques heures seulement auparavant par le changement du vent du nord à l'ouest. Durera-t-il? Le froid recommencera-t-il? C'est ce que nul ne peut dire.
La météorologie est très loin des certitudes de sa sœur aînée l'astronomie. Nous pouvons prédire dix ans, cent ans, mille ans d'avance, le retour d'une comète, d'une planète, d'une éclipse, d'un phénomène astronomique quelconque, et nous ne pouvons pas deviner quel temps il fera demain! C'est quelque peu humiliant.
Il est tout naturel de chercher. Chacun le peut. Obtiendrons-nous des résultats satisfaisants? C'est moins sûr.
On aimerait voir les saisons régies par un cycle, comme les phénomènes astronomiques. L'hiver de 1879-80 ayant été très rude, on pense tout de suite à un cycle de 11 ans. Celui de 1870-71 ayant été assez rude, le cycle semble en partie indiquer une période de 9 à 11 ans. Le plus grand hiver du siècle, avec celui de 1879-80, a été celui de 1829-30. Une périodicité de 10 ans ou de multiples de 10 ans parait se confirmer davantage. Mais il ne faut pas trop se fier aux apparences. J'ai sous les yeux le tableau de toutes les observations thermométriques faites depuis la fondation de l'Observatoire de Paris, depuis plus de deux siècles. Les plus grands hivers ont été ceux de:
1708--9 1829--30
1715--16 1837--38
1728--29 1840--41
1775--76 1844--45
1788--89 1853--54
1794--95 1860--61
1798--99 1870--71
1802--3 1879--80
1812--13 1890--91
1822--23
En s'amusant à grouper ces chiffres de certaines façons, on croit sentir vaguement s'en dégager quelques probabilités de périodes décennales. Mais, en fait, la probabilité est à peine supérieure à celle d'un nombre quelconque à la roulette. On a quelque présomption apparente d'imaginer que l'hiver de 1899-1900 sera froid, mais je ne conseillerais à personne de jouer là-dessus un pari sérieux.
D'autant plus que, jusqu'à présent du moins, l'astronomie n'offre aucune base pour soutenir cette périodicité. La période des taches solaires est bien de dix à onze ans, et on l'a invoquée. Mais on n'a pris soin de la comparer avec une attention suffisante. Le froid actuel suit le minimum des taches solaires de près de deux ans. Celui de 1879-80 l'a suivi d'un an. Celui de 1870-71 est arrivé pendant le maximum. Celui de 1829-30 est arrivé un an après le maximum. Il n'y a donc pas de relation entre les fluctuations de l'énergie solaire et la température de nos hivers. C'est assez étonnant, mais c'est ainsi.
Il ne faut pas que ces difficultés nous empêchent d'étudier. La nature ne livre ses secrets qu'à la persévérance.
L'hiver actuel peut se résumer ainsi:
Une quarantaine de personnes sont déjà mortes de froid en France depuis le commencement de l'hiver.
Les plus basses températures observées ont été:
Moscou 31° le 7 janvier.
Haparanda 29° le 6 janvier.
Varsovie 24° le 29 décembre.
Gérardmer 22° le 10 janvier.
Épinal 20° " "
Montargis 17° le 9 janvier.
Loudun 16° le 10 "
Paris 15° le 28 novembre.
" 13° le 15 décembre.
" 11° les 8 et 9 janvier.
Fleuves et rivières gelés le 12 janvier: Seine, Yonne, Aube, Marne, Rance, Saône, Rhône, Charente, Loire, Dordogne, Garonne, Sorgues, Durance, Gardon. Mer prise à Blankenberghe et Ostende.
L'Espagne, comme tous les pays de l'Est, a partagé le sort de la France.
Camille Flammarion.
LES OBSÈQUES DU DUC DE LEUCHTENBERG.--La cérémonie
religieuse dans l'église russe de la rue Daru.
LE BARON HAUSSMANN
Le baron Haussmann est mort subitement ces jours derniers. C'était un grand vieillard plein de verdeur et d'énergie encore, bien qu'il fût plus qu'octogénaire. Il avait gardé toute sa lucidité d'esprit et s'occupait en ces temps derniers de la publication du troisième volume de ses Mémoires. Il avait entrepris, en effet, d'expliquer la genèse de l'œuvre grandiose à laquelle son nom reste attaché: averti par les controverses qui l'avaient assailli à l'heure même où il transformait et embellissait Paris, le baron Haussmann avait compris que, pour mériter d'être défendu par son œuvre devant la postérité, il fallait d'abord défendre cette œuvre devant les contemporains.
C'est donc un peu par M. le baron Haussmann lui-même que nous apprenons qu'il était petit-fils d'un conventionnel, porté par erreur comme ayant voté la mort du roi, et qu'avant d'entrer dans l'administration il avait songé à une carrière artistique et fréquenté le Conservatoire. Mais la destinée du baron Haussmann lui fit délaisser en temps utile les classes musicales pour l'uniforme de sous-préfet. C'est, sous le règne de Louis-Philippe qu'il débuta; il vit s'écrouler la monarchie de Juillet et surgir la République de 1818 sans trop s'émouvoir: son cœur n'appartenait ni au gouvernement déchu ni au régime nouveau. Il les voyait se succéder d'un œil prudent et indifférent, d'une âme un peu méprisante à l'égard de ces gouvernants qui essayaient de réaliser la liberté sous des formes diverses. Lui, le baron Haussmann, était acquis d'avance à l'homme qui voudrait restaurer l'autorité et utiliser en pleine lumière ses talents d'administrateur, qui moisissaient en d'obscures préfectures de province: le prince Louis-Napoléon lui apparut, dès son élévation à la présidence de la République, comme le dictateur attendu. Son nom était un gage certain, à divers titres, pour le baron Haussmann, dont le père et le grand-père avaient servi les Bonaparte. Il suivit donc l'étoile naissante, il la salua dans l'Yonne avant, beaucoup d'esprits perspicaces, et se trouva un beau jour préfet de la Seine, à la tête d'une administration qui était un ministère et qu'aucun contrôle indiscret ne venait troubler dans ses hautes combinaisons.
LE BARON HAUSSMANN
D'après une photographie de M. Pirou.
Une promenade à travers le Paris moderne en dit plus aux gens de notre génération que bien des volumes, sur l'œuvre accomplie par le baron Haussmann. Ces larges avenues, ces voies amplement aérées, où joue librement la lumière, ou circule sans encombre le torrent d'élégance et d'activité qui constitue la vie parisienne, c'est le baron Haussmann qui les a créées. Certes, Paris a dû payer, et payer un peu cher, sa toilette nouvelle; on ne l'a pas consulté sur l'à-propos des bouleversements qu'on lui imposait; mais faut-il y regarder tant de fois et de si près quand on est, comme aujourd'hui, en présence du fait accompli, et d'un fait d'une si haute portée historique et sociale? Nous ne le pensons pas. La rue de Rivoli prolongée, le boulevard Sébastopol créé, comme aussi la rue Turbigo, les boulevards Haussmann et Malesherbes, la construction des Halles Centrales, des parcs des Buttes-Chaumont de Montsouris, de Monceau, la métamorphose des bois de Boulogne et de Vincennes, voilà assurément des titres à la reconnaissance généreuse de tous ceux qui aiment Paris. Il ne faut pas marchander cette reconnaissance à la mémoire du baron Haussmann. L'Empire avait comblé d'honneurs le haut fonctionnaire en lui conférant la dignité sénatoriale et la grande-croix de la Légion d'honneur; les Parisiens lui ont voué un souvenir de gratitude: ceci dure plus et vaut mieux que cela.
M. FOUCHER DE CAREIL M. EUGÈNE DELAPLANCHE
D'après une photographie de M. Truchelut. D'après une photographie de M. Pirou.
UN LABADENS
Je ne sais si vous éprouvez quelque plaisir à prendre part à ces agapes périodiques que les associations amicales d'anciens Labadens ont mises depuis plusieurs années déjà à la mode. Pour ma part, je les exècre, attendu que rien, mieux quelles, ne me fait plus durement sentir l'outrage des années qui s'accumulent, la fâcheuse décrépitude qui menace, et ne me montre la profondeur des rides que la patine du temps creuse au front de mes contemporains, sans pour cela épargner le mien.
On s'était connu jeune, ardent, rose, joufflu, ruisselant de cheveux et d'illusions: on se retrouve alourdi, glabre, chauve, bedonnant et sceptique. On s'abreuve de mauvais champagne et de vieux souvenirs; mais ceux-ci, on les regrette, et celui-là fait mal à l'estomac. On se bat les flancs pour trouver drôles un tas de vieux anas que leur parfum classique impose, et on est forcé de feindre l'enthousiasme pour les mérites transcendants d'un jeune élève, lauréat de l'association, dont le folio, exhibé par M. le proviseur ému jusqu'aux larmes, est blanc de retenues et de vers à copier! C'est odieux!
Ajoutez à cela que si, rebelle parfois aux tendres soins que l'Université, alma parens, prodigue à ses nourrissons, vous avez dû, pendant les dix années de vos études, traîner vos fonds de culottes un peu partout; si votre caractère, trop peu apprécié par les uns, vous a forcé à aller demander à d'autres le complément d'une instruction interrompue par la catastrophe d'une exclusion fatale, vous risquez d'être impuissant à suffire à l'afflux de banquets qui vous attend, et de condamner votre estomac à un régime qu'il n'a plus la force de subir. On ne peut pas faire de jaloux, n'est-ce pas? et alors, gare à la gastrite!!!
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Hélas! bien que je me sois souvent fait ces réflexions si sages et que j'aie longtemps lutté courageusement contre les invites que m'envoyaient chaque année, avec une persistance aussi touchante qu'intéressée, les «chers camarades» des divers lycées où j'ai passé, j'ai dû céder à la fin... Et moi aussi, maintenant, je fais partie d'une association de Labadens! Et moi aussi, je mange une fois par an le saumon sauce verte, qu'accompagne le filet madère, et qu'arrose le champagne officinal. Moi aussi j'entends des discours, j'en fais même! Et je distribue des médailles en vermeil à de jeunes potaches qui partagent leur temps entre les chagrins d'Ulysse et les matchs du lendit! Voilà ce qu'on gagne de plus clair à la notoriété.
J'étais donc, certain samedi de la présente année, entré vers sept heures du soir chez le grand Véfour, où se passent d'ordinaire ces assemblées spéciales, et je déposais mon pardessus au vestiaire, quand je m'entendis interpeller par une voix inconnue, tandis que je recevais sur le ventre une tape qui voulait être amicale, mais que je jugeai parfaitement incongrue.
--Eh bien! donc, on ne reconnaît pas les vieux copains? Allons! dis vite bonjour! espèce d'homme de lettres.
Je regardai un peu ahuri. J'avais devant moi un gros homme, tout court, tout rond, dont le crâne en poire émergeait de quelques cheveux grisonnants, prolongés de chaque côté des joues par deux favoris filasse. Cette silhouette rappelait bien plutôt une praline dans de l'étoupe que la physionomie de quelqu'un que j'aie jamais connu.
--Désolé, mon cher, balbutiai-je... je ne vois pas très bien... et puis on change, tu sais... tout le monde change...
--Eh! parbleu, si on change!! Mais quand on a été voisin d'étude, que diable! on se reconnaît. Je t'ai bien reconnu tout de suite, moi. Poteau, je suis Poteau... Tu ne te rappelles pas?...
--Ah! parfaitement! Poteau... ah! très bien! Et... qu'est-ce que tu fais?
--Je ne fais rien! Je vis de mes rentes... J'ai été avoué en province, j'ai fait mes affaires, vendu ma charge, et maintenant je me repose... Dis donc, je m'asseois à côté de toi: nous causerons du vieux temps, hein? quand nous faisions enrager les pions... Et puis, tu sais, puisque je te retrouve, toi qui es dans les journaux, tu me donneras des billets de théâtre... Allons, viens!...
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J'allai, et nous nous assîmes. Poteau se mit en devoir de faire repasser une à une devant moi toutes nos aventures de collège, qu'il me racontait, la bouche pleine, avec des gestes exubérants, et un gros rire épais. Il y avait celle de notre vaguemestre, un brave Alsacien, ancien tambour de la garde royale, qui venait crier les lettres dans la cour et aboyait: «Monsir Botot!» Or, comme nous avions un autre camarade réellement nommé Botot, nous nous faisions un malin plaisir de prendre la lettre, de la donner à celui des deux à qui elle n'était pas destinée, et d'envoyer celui-ci protester auprès du vaguemestre.
--Ce n'est pas pour moi cette lettre, vieux prétorien!
Ce mot de prétorien, que le pauvre homme ne comprenait évidemment pas, avait la propriété de l'exaspérer.
--Ch'ai bas tit Botot, ch'ai tit Podot, criait-il la face injectée et la moustache raidie. Fous êtes tous des calobins!
Il y avait aussi l'histoire du roman, que le camarade Poteau se remémorait avec délices.
--Tu te rappelles bien le jour où j'ai été si bien refait sur les quais?
--Non, pas du tout.
--Mais si, nous étions en promenade, à la queue leu-leu, et nous longions les boutiques de bouquinistes. Moi, tu sais, j'ai toujours aimé la littérature, et j'étais constamment puni parce qu'on me confisquait des livres défendus. Voilà que, tout à coup, je vois s'étaler dans un éventaire un livre superbe, sur le dos duquel je lis le mot «roman». Au-dessus, était une étiquette portant en gros caractères la mention «50 centimes». Vite, je tire dix sous de ma poche, je les lance dans l'éventaire, et je saisis le bouquin que je cache sous mon caban. Nous rentrions au lycée: je jette sur mon acquisition un regard curieux et rapide, et qu'est-ce que je lis... «Roman history...» une histoire romaine... et en anglais encore, moi qui ne savais pas un traître mot de cette langue, et qui suivais le cours d'allemand!
Cette fois, je ne pus m'empêcher de rire en voyant l'air déconfit que prenait encore la figure de mon gros voisin, au souvenir si lointain pourtant de sa mésaventure.
--Et... tu as conservé ton goût pour les lettres? lui dis-je.
--Naturellement. Seulement, tu comprends, quand on est avoué, on n'a pas beaucoup le temps... mais le théâtre, par exemple, je l'adore, et je compte bien...
Le président réclamait le silence. L'heure solennelle des toasts arrivait: je les écoutai tous sans faiblir; puis je lus le rapport dont j'avais été chargé sur les prix d'application et de bonne conduite, et je m'enfuis à l'anglaise, prétextant une affaire pressante au journal. Poteau m'avait accompagné jusqu'à la porte et en m'aidant à mettre mon pardessus:
--Tu sais, je compte sur toi... et quand on te jouera une pièce, ne m'oublie pas pour la première, au moins.
*
* *
Je ne pensais plus depuis longtemps déjà ni à Poteau, ni au vaguemestre, ni à l'histoire romaine, ni aux Labadens que je retrouverai seulement l'année prochaine, quand l'autre jour le hasard m'a remis, pour une heure, en présence de mon ex-voisin d'étude et de banquet.
C'était à Versailles, sur la glace. J'étais allé patiner là-bas, dans le cadre féérique des hautes futaies blanches de givre, au pied du château désert, abri mystérieux de tant de grandeurs déchues et de tant de grâces oubliées, sur ce canal immense dont il semble qu'on ne doive jamais atteindre le bout. Dans le parc, on chassait, et les coups de feu de chaque trac nous arrivaient, répercutés par l'écho, avec le crépitement pareil à une mousqueterie de bataille. Et, tout en me laissant emporter à travers l'espace, je m'isolais dans le passé qui revit ici dans chaque bosquet, dans chaque statue, dans chaque arbre. Il me semblait que la brume tombant sur les pelouses allait se déchirer, que j'allais voir tout-à-coup, des fourrés, surgir des seigneurs poudrés faisant escorte à un homme de haute mine, qu'ils salueraient du nom de maître et de roi, tandis que des valets à grande perruque viendraient, un genou en terre, déposer devant lui faisans et chevreuils encore sanglants. Puis, de l'autre côté, je voyais un cortège de femmes exquises, dont les pelisses de renard bleu flottaient sur leurs larges paniers, descendre lentement le grand escalier de la terrasse, s'asseoir dans des traîneaux de laque et d'or, et venir jusqu'à moi, glisser en des courbes gracieuses, tandis que des Sylvains moqueurs les regardaient. Mes yeux, métamorphosés par la magique influence du cadre, ne voyaient plus les grotesques chapeaux ronds, les jaquettes quadrillées, les êtres barbus et mal vêtus qui s'agitaient autour de moi. Ils n'avaient plus devant eux qu'un tableau de Watteau ou de Laneret, enveloppé dans la buée d'or d'un horizon immense, où le soleil se couchait dans un crépuscule flamboyant.
*
* *
Je fus tiré de ma rêverie par une voix étranglée qui disait mon nom, et par une main qui me saisit le bras brusquement, au risque de me faire tomber sur la glace.
--Ah! c'est toi! me dit l'affreux Poteau. Ah! je bénis le ciel, par exemple! Ah! tu vas m'aider!
J'allais certainement envoyer l'intrus à tous les diables, et l'accueillir comme on fait d'ordinaire à un chien qui apparaît au milieu d'un jeu de quilles... mais je me trouvais en face d'une figure tellement déconfite, tellement ravagée, tellement risible, que je me contins.
--A quoi faire? répondis-je quand j'eus repris mon équilibre.
--A trouver ma femme et à tuer son séducteur.
--Diable! Tu n'y vas pas de main morte.
--Non certes! je veux le tuer, tu entends, le tuer! C'est affreux, vois-tu, épouvantable!... Ah! il me le faut!... Le lâche! le misérable!... la coquine!... la coquine!...
--Voyons! du calme... Tiens! regarde, tout le monde rit en passant...
--Qu'est-ce que ça me fait!... je le tuerai! te dis-je, ou il me tuera...
--Eh bien! c'est dit. Mais qui est-ce?
--Eh! je n'en sais rien, parbleu! C'est un officier, voilà tout. J'ai reçu une lettre anonyme: «Si vous voulez trouver Mme Poteau, allez à Versailles, sur le canal. Vous la verrez patinant avec un officier de la garnison.» Voilà!
--Eh bien! repris-je, quel mal y a-t-il à cela?
--Comment? quel mal? Ah! par exemple! tu me la bailles belle, toi! Mais, parbleu! si elle patine avec ce môssieu, elle... bon! tiens, tu me feras dire quelque bêtise... Allons! viens! cherchons-la.
*
* *
Nous partîmes, moi très ennuyé, Poteau trébuchant à chaque pas, allant dévisager sous le nez d'un air effaré tous les couples, grognant, ronchonnant, maugréant, maudissant l'armée française, le ministre qui ne fait pas travailler les officiers, les femmes qui aiment l'uniforme, les villes de garnison qui ne sont pas à cent lieues de Paris.
Je suivais, moitié colère, quand je voyais les gens rire de mon compagnon, moitié riant moi-même quand je le regardais. Enfin la nuit vint, tombant presque tout d'un coup, comme il arrive en ces courtes journées d'hiver. Force était de quitter les lieux et d'abandonner nos recherches... Je conduisis Poteau à la gare, malgré ses protestations et son acharnement à vouloir rester quand même... jusqu'à ce qu'il ait trouvé. Enfin je réussis à le fourrer de gré ou de force dans un compartiment, où je pris place à côté de lui.
Quand le train fut en marche:
--Voyons! lui dis-je, montre-moi un peu cette lettre.
Il la tira de sa poche et me la tendit, de l'air aimable avec lequel on jette un os à un chien.
--Mais, imbécile, m'écriai-je, cette lettre n'est pas pour toi!
--Comment, pas pour moi!
Eh non, tu vois bien que ce n'est pas ton nom qui est sur l'adresse. La rue est bien la tienne, mais la poste s'est trompée... Tu peux dormir tranquille, Mme Poteau n'est pas coupable, et tu n'as besoin de tuer personne!...
Mon labadens voulait me sauter au cou. Je dus modérer ses transports.
--C'est encore comme mon aventure du quai, fit-il avec un rire bruyant. Seulement, cette fois, j'ai failli prendre le roman pour de l'histoire! Tiens! fais une pièce avec cela, et tu m'enverras des billets pour la première...
Djallil.
LES EMPRUNTS FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE
Le samedi 10 janvier 1891, à six heures du soir, les souscripteurs à l'Emprunt autorisé par la loi de finances avaient apporté dans les caisses de l'État une somme de 2 milliards 340 millions de francs.
Cette somme colossale, dont le poids en pièces de vingt francs est de 755,000 kilogrammes et de 11,700,000 kilogrammes en argent monnayé, ne représentait que le premier versement de 15 francs par unité de trois francs de rentes. En apportant les 2,340 millions dont il vient d'être question, les souscripteurs s'engageaient à verser, aux époques fixées par le ministre des finances, une somme complémentaire de plus de 12 milliards. En résumé, on leur demandait 869 millions, et 141 millions comme premier versement. Ils apportaient 14 milliards et demi, dont 2,340 millions comme versement initial.
Tous les journaux, sans distinction de nuance politique, ont salué comme il convenait ce grandiose résultat. Les feuilles étrangères ont également manifesté leur admiration. Celles des pays amis n'ont pas marchandé l'expression de leurs sentiments. Celles qui émanent de contrées qui, pour des raisons diverses, nous sont hostiles ou simplement indifférentes, ont reconnu de bonne grâce qu'il était impossible de ne s'incliner point devant cette magnifique manifestation en l'honneur du crédit de la France.
De fait, il n'est pas de pays en Europe qui puisse, en quelques heures, trouver dans son épargne d'aussi incroyables ressources, car, il importe de le dire en passant, les sommes recueillies ont été fournies uniquement par les souscriptions faites soit en France, soit dans les colonies françaises. Il y a eu des souscriptions étrangères, et de fort importantes, mais elles ne figurent pas dans les totaux enregistrés ci-dessus.
Quelque disposé que l'on soit à examiner les choses froidement, et à faire abstraction de tout sentiment de chauvinisme, on ne saurait trop répéter que la France seule peut disposer d'un si éblouissant monceau de millions. Quant la Russie, l'Allemagne, la Suisse, la Belgique, le Portugal, l'Espagne, l'Italie, contractent un emprunt, ils sont forcés d'ouvrir la souscription sur la plupart des grands marchés européens à la fois. Plus que tout autre, le marché français est mis à contribution; et il est de notoriété universelle qu'une importante opération financière ne saurait aboutir sans notre concours, qu'il s'agisse d'un emprunt proprement dit ou d'une conversion. La Russie en sait quelque chose, qui, depuis cinq ou six ans, a pu grâce à nous convertir une bonne demi-douzaine de ses emprunts, et se soustraire ainsi aux conditions onéreuses qui lui étaient faites par ses premiers prêteurs. L'Italie le sait bien aussi, puisque, le marché français lui étant peu sympathique pour des motifs que tout le monde connaît, il lui a été impossible de trouver à placer son papier. L'Angleterre, la riche et puissante Angleterre, dont les opulentes colonies comptent 300 millions d'habitants et dont le crédit est le seul qui puisse être comparé au nôtre, a vu, tout dernièrement, son premier établissement de crédit emprunter 75 millions en or à la Banque de France.
Quant à la France, c'est en France même qu'elle trouve l'argent dont elle a besoin, et même plus qu'elle ne demande, beaucoup plus: car l'emprunt de la semaine dernière a été couvert dix sept fois, et, en 1886, pour une demande d'un demi-milliard, on a apporté plus de dix milliards!
L'entrain avec lequel l'épargne française souscrit les emprunts en rentes n'est pas dû à des avantages extraordinaires offerts par le Trésor à ses prêteurs. Le crédit national est si grand, que nous pouvons trouver de l'argent à de bien médiocres conditions. Il n'y a guère que l'Angleterre qui donne moins de revenu que nous. Aux cours actuels, les Consolidés anglais fournissent un revenu de 3.10% l'an, l'Autriche, avec sa Dette 4% en or, donne 4.16%; la Privilégiée d'Égypte rapporte 4.36%; l'Extérieure d'Espagne produit 5.10%; l'Hellénique 1881 offre 6.25%; le 4% Hongrois constitue un placement à 4.30%; l'Italien, dont les coupons sont frappés d'un lourd impôt de 13%, voit son revenu ressortir à 4.55%; le Portugais, fort agité depuis les discussions entre l'Angleterre et le Portugal, paie, aux cours actuels, 7.75% à ses porteurs. Le taux moyen des derniers emprunts russes est de 4.10% environ.
Le 3% français, au cours de 95.50, rapporte 3.14% l'an. Le dernier 3% a été émis à 92.55; c'est du 3.24%. Mais les prix se sont élevés depuis l'émission, et l'heure est proche où les cours des deux 3% s'unifieront, pour marcher de concert vers le pair.
La différence est donc insignifiante entre le revenu de la rente anglaise (3.10%) et celui de la rente française (3.14 à 3.24%). Le crédit de l'Angleterre et de la France est donc sensiblement le même; et ce n'est pas une mince satisfaction pour ce pays-ci que d'être parvenu, après ses guerres, ses désastres, l'amoindrissement du territoire, malgré le plus lourd budget et en dépit de la plus forte dette publique qui soient au monde,--que d'être parvenu, disons-nous, à lutter avec notre voisine sur ce terrain où jusqu'alors, elle régnait en souveraine.
Si l'on entre dans le détail des choses, si l'on examine de près les circonstances accessoires, il n'est pas démontré, même, que l'outillage de la France, au point de vue financier, ne soit pas supérieur à l'outillage de l'Angleterre. Si cette dernière empruntait demain un milliard au taux de 3.15%, trouverait-elle quinze milliards? C'est douteux. Mais, il faut le dire bien vite, notre supériorité à cet égard provient surtout d'une répartition plus normale, plus démocratique si l'on peut dire, de nos ressources pécuniaires. En France, avec quinze francs d'argent comptant et une épargne quotidienne de 17 centimes par jour (le total des versements à effectuer par 3 francs de rente d'ici au 1er juillet 1892 sur la nouvelle rente représentant cette petite somme), n'importe qui peut être créancier de l'État; c'est dire que le papier revêtu de la griffe du Trésor est à la portée du plus humble. En Angleterre, l'unité de rente est de trois livres sterling, plus de 75 francs, ce qui représente un capital d'environ 2.500 francs aux cours actuels. En d'autres termes, la France, en cas d'emprunt, s'adresse à la population tout entière, du haut en bas de l'échelle sociale; chez nos voisins, on s'adresse seulement, par la force même des choses, à une classe relativement privilégiée, au select few.
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* *
Ce n'est qu'à l'aide de longs et persistants efforts que nous sommes parvenus à asseoir notre crédit au rang qui, maintenant, lui est définitivement assigné. En 1817, il nous fallait payer 9.52% par an: la maison Baring (qui depuis...) ne voulut en effet prendre notre 5% qu'à 52 fr. 50. En 1825, sous M. de Villèle, il y avait déjà un progrès considérable, puisque ce ministre parvenait à emprunter 400 millions en 5% à 89.55, soit à 5.58%. Quelques années plus tard, nouvelle amélioration; le gouvernement émettait un emprunt 4% à 102 fr., soit à 3.98%. Mais, dans les premières années du règne de Louis-Philippe, le crédit national retomba. En 1831, on demanda 120 millions en 5% à 98 fr. 50, soit à 5.07%; on obtint à peine 20 millions. En 1841, en 1844, en 1847, ce n'est qu'en s'assurant le concours de puissants syndicats de banquiers, français et étrangers, qu'on parvient à placer la rente française dans le public, à qui cette rente rapportait de 4 1/2 à 5%.
Elle produisit plus encore pendant la République de 1848, qui fit deux emprunts en 5%, émis, le premier à 71 fr. 60, le second à 75 fr. 25; leur intérêt se dégageait à 6.98% et à 6.64%.
Sous l'empire, on commença de s'adresser directement au public; jusqu'alors, on l'a vu plus haut, on était placé sous l'onéreuse tutelle des syndicats de banquiers. Le nouveau système réussit à merveille. En 1854, le gouvernement emprunta 250 millions, en 5% à 92.50 ou en 3% à 59 fr. 20 nets, au choix du souscripteur. L'intérêt était ainsi de 5.40% environ; le public apporta 467 millions en 5%. En 1855, pour un emprunt de 750 millions émis aux mêmes conditions que le précédent, la souscription publique produisit 2.175 millions, dont 450 millions fournis par l'étranger. En 1859, un emprunt de 520 millions fut offert; le public apporta quatre milliards. En 1868, quinze milliards se disputèrent les 450 millions en rente 3% émis par le gouvernement. Il est vrai que ce 3%, vendu 70 francs, était en réalité du 4.30%. En 1870, au moment de la guerre, l'emprunt de 805 millions, en 3% à 60 fr. 60, fut largement souscrit. Le revenu en était de 4.95%.
Après la guerre, comme on le comprend aisément, les emprunts, dits de libération du territoire, se ressentirent de la situation du pays, et rapportèrent environ 6% aux souscripteurs. Mais les sacrifices matériels que dut faire la France furent superbement compensés par les encouragements moraux qu'elle reçut. Qui ne se souvient de l'emprunt 5% de trois milliards, émis en 1872, et qui fut l'occasion d'un mouvement de capitaux tel, qu'il ne se renouvellera probablement jamais. On mit quarante-trois milliards à la disposition de la France. L'emprunt fut couvert une fois et demie en Angleterre, plus d'une fois en Allemagne, cinq fois par la France, cinq fois par le reste du monde!
C'est à propos de cet emprunt que, pour la dernière fois, en France, on eut recours aux services des syndicats de banquiers. M. Thiers savait bien, d'avance, que l'emprunt serait souscrit largement; mais il importait de relever les courages abattus, de faire renaître la confiance de tous, de rendre, d'un seul coup, tout son lustre au crédit national. Un succès? Ce n'était pas assez: il fallait un triomphe, et M. Thiers mit tout en œuvre pour obtenir ce résultat. Il offrit aux grands banquiers des irréductibilités, sachant bien que ces banquiers, ainsi amenés à travailler pour eux-mêmes, travailleraient en même temps dans l'intérêt du pays. Le président de la République comptait que cette combinaison contribuerait puissamment au succès; mais jamais, dans ses prévisions les plus optimistes, il n'espéra la prestigieuse apothéose dont plus haut il est parlé!
Trois derniers emprunts à noter. En 1881, le 3% amortissable apparut. Il fut, pour une somme de 1 milliard, émis à 82 fr. 25, produisant ainsi 3.60%, et l'émission fut couverte 14 fois. En 1884, une seconde émission de 350 millions d'amortissable à 76.60 fut souscrite une fois et demie, au taux de 76.60; l'intérêt est de 3.91%. Enfin, 1886, l'État demanda 5,000 millions en 3% à 70.80, c'était du 3.76%. L'emprunt fut couvert près de 21 fois.
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On a vu, au commencement de cet article, les résultats du dernier emprunt. Ils sont supérieurs à tous les autres, même à ceux de 1886. Car, nous venons de le dire, l'intérêt alors offert aux souscripteurs était de 3.76%. Cette différence de 0.52% est énorme, puisqu'elle représente près de 14% de diminution sur l'intérêt offert il y a quatre ans seulement.
Mais cette réduction dans le taux de l'intérêt n'est pas pour arrêter le souscripteur français, qui se trouve regagner amplement, par l'augmentation du capital, ce qu'il peut perdre du côté du revenu. L'Amortissable de 1881 gagne actuellement 15 francs; c'est 18 1/2% d'augmentation pour le capital primitivement engagé. L'Amortissable de 1884 gagne 20 francs; c'est plus de 26% d'augmentation. Le 3% perpétuel de 1886 gagne 15 fr. 50 sur son cours d'émission; c'est un accroissement de plus de 19% du capital.
Il est permis de croire que le mouvement d'ascension du crédit de la France n'est pas près de s'arrêter. Ce pays est riche; il a toujours eu la tradition du travail et de l'épargne: il continuera. A cet égard, le passé et le présent sont caution de l'avenir.
Ch. Friedlander.
L'HIVER DE 1890-91. Les glaces dans la mer du Nord:
L'entrée du port d'Ostende.--Phot. Le Bon.
L'HIVER DE 1890-91.--Le vapeur «Ashton» au milieu des glaces, à Ostende.--Phot. Le Bon.
L'EMPRUNT NATIONAL DE 869 MILLIONS. Souscripteurs à
quinze cents francs de rente et au-dessus.
Le palais de la Diète suédoise, à Stockholm.
LES PARLEMENTS ÉTRANGERS
VIII
SUÈDE
Le parlement suédois a existé de tout temps. Celui que les Suédois ont surnommé le Roi-Soleil, Gustave III, l'avait, pendant quelques années, réduit et même supprimé, mais ce monarque peu libéral fut tué, comme l'on sait, à l'Opéra de Stockholm d'un coup de pistolet en 1792.
Pendant des siècles le parlement suédois se composait de quatre chambres: la noblesse, le clergé, la bourgeoisie et les paysans. C'est la noblesse qui presque toujours dominait, et on lui permettait de dominer parce qu'elle était la gloire du pays, alors que la Suède était un État puissant et que ses rois triomphaient sur les champs de bataille de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Russie et de la Pologne.
Quand le fils de Gustave III, Gustave-Adolphe, fut violemment détrôné en 1809, ce qui le fit devenir même à peu près fou, la constitution suédoise fut un peu modernisée et la puissance dangereuse du roi considérablement réduite, mais on gardait toutefois les quatre Chambres où les sièges de la noblesse étaient héréditaires, comme en Angleterre.
Mais bientôt les idées nouvelles se répandaient en Suède, le pays se développait intellectuellement, et dans ce siècle de libéralisme, d'inventions et de progrès, ce système des quatre Chambres devint intolérable au point de vue politique et pratique. Après de laborieuses discussions et une opposition catégorique de la part de la noblesse, on obtint enfin en 1866 une réforme de la représentation nationale. C'est là d'ailleurs le seul grand événement qui ait traversé la vie politique de la Suède dans les temps modernes, et la seule fois que les noms de ses hommes d'État devinrent vraiment connus hors du pays. Le père de la réforme, c'est du reste ainsi qu'on l'a surnommé, fut M. le baron Louis de Geev. Il appartient à une vieille famille d'origine belge; il est né en 1818, et, après une brillante carrière judiciaire et de nombreuses excursions dans la littérature sous forme de romans historiques, il fut nommé en 1875 président du conseil et garda ce poste jusqu'en 1880. La gauche et la droite n'existant pas dans la politique suédoise, on ne peut guère dénommer son cabinet: tout ce que l'on peut en dire, c'est que c'était un cabinet conservateur, mais de nuance assez pâle. Quoi qu'il en soit, c'est à M. de Geev que l'on doit en grande partie la constitution actuelle dont nous allons exposer le système.
La forme du gouvernement est une monarchie héréditaire avec une Diète composée de deux Chambres: la «première», élue par les conseils provinciaux et par les conseils municipaux des grandes villes; la «deuxième», élue, au suffrage à deux degrés, par des électeurs censitaires. Le roi a un droit de veto absolu.
Les membres de la «première», sont élus pour neuf ans; ils sont actuellement au nombre de 145 et ne touchent aucune indemnité. Cette Chambre, très aristocratique, renferme beaucoup de comtes et de grands financiers.
Les membres de la «deuxième» sont élus pour trois ans; ils sont actuellement au nombre de 222, et touchent par jour 15 francs d'indemnité. Cette Chambre renferme beaucoup de paysans, élus dans les campagnes, et beaucoup de commerçants, d'avocats et d'hommes de lettres, élus dans les villes.
La diète (Riksdag) se réunit tous les ans, en session ordinaire, le 15 janvier; elle peut être convoquée en session extraordinaire par le roi, ou en cas de décès, de maladie ou d'absence du roi, par le conseil d'État.
Le roi a aussi le droit de dissolution, soit des deux Chambres simultanément, soit séparément de l'une d'elles, pendant les sessions ordinaires; il dissout les sessions extraordinaires lorsqu'il le juge convenable.
L'ouverture de la Diète a lieu, après un service religieux, par un discours du roi ou d'un ministre, en séance solennelle des Chambres réunies, et la clôture des sessions est aussi prononcée par le roi, après un service religieux, en séance solennelle. Le président (talman) et le vice-président (vice talman) sont nommés par le roi, et choisis, pour chaque Chambre, parmi les membres qui la composent.
La Diète partage le droit d'initiative et le pouvoir législatif avec le roi: le consentement du Synode est nécessaire pour les lois ecclésiastiques, mais les deux Chambres ont seules le droit d'établir le budget. Lorsqu'un dissentiment se produit à l'occasion du budget, on additionne les voix de tous les membres des deux Chambres, et un bulletin mis à part, lors du vote dans la «deuxième» Chambre, détermine la majorité en cas de partage. On évite ainsi les situations tendues et les crises; mais naturellement la deuxième Chambre, qui a l'avantage du nombre sur la première, reste souvent victorieuse et impose les décisions dictées par son esprit économique, ce qui fait qu'elle détourne d'elle la bourgeoisie et l'aristocratie, qui ne savent pas toujours combien le paysan suédois a de peine à gagner son pain.
Nous avons dit plus haut que les membres de la première Chambre étaient élus par les conseils provinciaux et les conseillers municipaux des villes ayant au moins 25,000 âmes. Chaque fois qu'il y a une vacance, ou que le roi ordonne de nouvelles élections, les conseils provinciaux ou communaux se réunissent en session extraordinaire, et chaque conseil provincial ou communal élit un député à raison de 30,000 habitants compris dans son territoire.
Pour être éligible à la première Chambre, il faut avoir trente-cinq ans, justifier d'avoir payé à l'État depuis trois ans un cens d'au moins 1,100 francs, et appartenir à la religion luthérienne.
Quant à la seconde Chambre, est électeur tout Suédois âgé de vingt-cinq ans, domicilié dans la commune et ayant droit de vote dans les affaires générales. Il doit, en outre, remplir l'une des trois conditions suivantes: 1° avoir la propriété ou l'usufruit d'un immeuble, évalué pour l'assiette de l'impôt au moins à 1,000 couronnes (1,380 fr.); 2° avoir à ferme pour la vie, ou pour vingt ans au moins, un immeuble agricole évalué à 6,000 couronnes (8,280 fr.); 3° payer à l'État un impôt calculé sur le revenu annuel d'au moins 800 couronnes (1,104 fr.).
Est éligible tout Suédois luthérien jouissant, depuis un an, de ses droits d'électeur dans l'une des communes de sa circonscription électorale.
Ainsi constitué, le Riksdag est un parlement calme. Il s'y passe rarement de ces scènes tumultueuses, de ces discussions qui ont un grand retentissement hors du pays. Les comptes-rendus des séances ont rarement un grand intérêt.
La deuxième Chambre actuelle a été élue en 1888, et diffère notablement de celle à laquelle elle succède. La grande question de la protection des blés suédois a fait tomber beaucoup de libre-échangistes dans les provinces. Cette protection de l'agriculture nationale a une majorité dans la première Chambre, mais elle ne l'aurait certainement pas dans la deuxième Chambre et dans les votes communs, si un incident très singulier n'avait pas fait remplacer les 21 libre-échangistes nommés à Stockholm par 21 protectionnistes. Voici comment les choses se sont passées, car le fait est curieux à connaître, au point de vue des règles électorales de la Suède. Un des 21 libre-échangistes élus par la capitale avait oublié de payer son impôt, une vingtaine de francs environ, et, par cet oubli, non seulement son élection devenait illégale, mais encore celle de ses vingt autres collègues; d'un autre côté, on ne pouvait pas faire de nouvelles élections, de sorte que ce furent ceux qui avaient obtenu le plus de voix après les membres invalidés qui devinrent à leur tour députés. Le parlement fut ainsi privé de plusieurs hommes très distingués, notamment M. Nordenskiœld, le grand voyageur, le rédacteur Hedin, qui est incontestablement le premier orateur politique, etc. En revanche, on a reçu M. de Laval, dont les inventions agricoles sont fort estimées.
La deuxième Chambre compte parmi ses membres un grand nombre de paysans dont le doyen et le chef était M. Ifvarson qui vient de mourir; depuis quelques années il occupait le poste de vice-président.
Parmi les membres de la première Chambre, il convient de citer d'abord le baron Louis de Geer, qui fut président du conseil, ainsi que les comtes Posse et Themptander, M. Lundberg, archevêque de Suède, et les rédacteurs MM. Hedlund et Borg.
Le ministère actuel est protectionniste, sans l'être toutefois d'une façon agressive. On l'appelle le ministère des barons, parce que, sur les dix ministres dont il se compose, six sont barons ou comtes.
Le président du conseil actuel est M. le baron Johan Gustaf Nils Samuel Aakerhjelm, grand'croix de tous les ordres suédois, grand'croix de Saint-Olaf, etc., né en 1833. Il est très protectionniste. Il a eu d'abord l'intention de cumuler les fonctions de président du conseil et de ministre des affaires étrangères; mais devant les nombreuses protestations qui se sont élevées il a dû y renoncer, et c'est M. le comte Lewenhaupt, ancien envoyé des Royaumes-Unis à Paris, qui a hérité de son portefeuille.
M. Lewenhaupt, ministre des affaires étrangères, est né en 1835. Comme tous ses prédécesseurs, il a été, au cours de sa carrière diplomatique, un excellent chef de bureau, un expéditionnaire habile. Mais ce qui suffisait autrefois n'est plus suffisant aujourd'hui, quoique un de ses chefs ait dit de lui: «Un diplomate qui se tait, et lève seulement les épaules, c'est du pur Metternich!» Est-ce à cela qu'il a dû d'être attaché d'ambassade à Paris, puis envoyé à Washington de 1876 à 1884? Pendant l'Exposition de 1889, il était à Paris, et les Suédois ont trouvé qu'il représentait mesquinement la Suède. Le ministre est, en effet, d'une économie excessive, et il avait pris un appartement très simple meublé d'une façon rudimentaire.
On lui a reproché de ne pas avoir assisté à l'inauguration de l'Exposition; on lui a surtout reproché de ne pas avoir assez plaidé la cause de l'Exposition auprès des autorités suédoises, car on aurait certainement voté l'argent nécessaire, et le roi eût bien été obligé de se départir de sa réserve vis-à-vis de la France.
M. Wennerberg, ministre des cultes, a fait les paroles et la musique d'une série de chansons d'étudiants qui sont très populaires dans toute la Scandinavie.
Quant à ce qu'on appelle en Suède la maison du Parlement, elle est vieille et peu décorative. On prépare un grand et magnifique palais pour recevoir les députés; c'est-à-dire que l'on y pense, car le monument n'est encore qu'à l'état de projet et l'on en est à la période de concurrence des architectes, c'est dire que les habitants de Stockholm ne sont pas encore sur le point de voir la nouvelle Chambre. Mais que peut leur importer le bâtiment plus ou moins neuf, l'essentiel est que ce qui s'y fait soit bon: et c'est le cas. On est presque tenté de croire que ce n'est que dans les vieilles bâtisses qu'on fait de bonnes lois.
P. Artout.
QUESTIONNAIRE
N° 16.--Paris et Province.
Quels sont les Avantages et les Inconvénients de la Vie de Paris et de la Vie de province?
(14 Juin 1890.)
RÉPONSES (suite)
Paris est le soleil autour duquel les provinces gravitent comme des satellites éclairés de son reflet. Ils semblent en correspondance par le même langage, c'est-à-dire qu'ils emploient les mêmes mots, mais ces mots, rangés dans un dictionnaire, ont un sens tout différent dans les nuances de l'expression intime des idées, des sentiments et des passions. Le regard, la voix, le geste, voilà l'âme de la langue universelle au service du cœur et de l'intelligence; le langage articulé n'en est que l'instrument imparfait, comme le style de l'écriture une froide traduction. C'est pourquoi, à l'exception du jargon judiciaire, lui-même fort obscur, mais mieux défini, Paris et les provinces peuvent entrer en communication extérieure, mais sans communion; ils peuvent même se comprendre, ils ne s'entendent pas.--Volapuc.
Presque toutes les villes se métamorphosent; les plus anciennes, les plus originales, veulent être à la mode, toutes neuves, bourgeoises, avec des squares, des boulevards, des rues rectilignes, aux maisons à cinq étages, bordées de trottoirs en asphalte et éclairées au gaz, en attendant la lumière électrique. Les costumes nationaux ont presque tous disparu dans les provinces, et ces vêtements si pittoresques ont suivi la transformation générale. Les femmes suivent les modes de «la Capitale». Ces villes sont jalouses de Paris, comme des demoiselles d'honneur brodant leur bonnet de Sainte-Catherine autour du trône de leur reine couronnée. Elles la dénigrent et l'imitent, et ce sont ces deux sentiments alternés qui produisent un effet de comique si singulier dans leurs mœurs et leurs habitudes.--Vieux Pommeau.
C'est un genre de dénigrer Paris et les Parisiens, et surtout les Parisiennes, qui s'occupent fort peu de la Province, et s'ils s'en occupent, c'est pour en rire. Celui-là, comme on dit, ne reçoit pas l'injure qui l'ignore: mais malheur à qui se fourvoie dans le guêpier. Les bonnes gens de petite ville ne pardonnent pas à ceux qui se tiennent en dehors de leurs coteries, et ils ont la haine de l'étranger, dont l'existence n'est pas circonscrite à l'ombre de leur clocher.--Poligny.
Paris n'est pas un problème si étrange, un labyrinthe si inextricable, un dédale si compliqué. On peut connaître Paris comme son village. Qu'est-ce que Paris? C'est une ville qui a trois lieues de diamètre, neuf lieues de circonférence. On peut la traverser à pied en moins de deux heures, et en faire le tour entre le déjeuner et le dîner. Elle est un peu plus grande que les autres; les rues sont plus longues, les maisons plus hautes; mais enfin, ce sont des rues et des maisons, et on y retrouve les mêmes éléments que dans les villes secondaires. Je dirai même que Paris est une Petite ville, c'est-à-dire une agglomération de petites villes limitrophes qui n'ont entre elles aucune affinité ni les mœurs, ni les usages, ni les croyances, ni le costume, ni même le langage. Je ne parle pas des habitants de la Rive droite, qui disent pour passer les ponts: «Je vais de l'autre côté de l'eau», et des habitants de la Rive gauche: «Je vais à Paris.» Je parle des voisins qui se touchent. Qu'y a-t-il de commun entre la Ville du Faubourg Saint-Germain et la Ville dû Quartier-Latin? Elles sont aussi différentes qu'une douairière et une grisette, aussi séparées qu'une vieille monarchie et une jeune république. Ainsi des autres. Paris est une Petite ville, la Foire aux Cancans, la Grande Potinière.--Rulwer.
J'ai toujours été indiffèrent à l'opinion des autres; je ne me soucie pas de ce qu'on pense ou de ce qu'on dit de moi, je n'ai à subir le jugement de personne et je ne dois aucun compte de mes actes et de mes sentiments personnels. Voilà une déclaration de principes qui paraîtra la chose la plus simple à un Parisien; j'ai osé la faire à un Provincial, qui est tombé des nues; il m'a considéré avec inquiétude et s'est éloigné de moi comme d'un pestiféré.--Petit clerc.
L'ennui ronge la province; on le lit sur tous les visages. On connaît la ville, maison par maison; tout le monde se sait par cœur. Les cancans, maigre chère, vieilles histoires ressassées, difficiles à rajeunir. Leur plus clair résultat est de semer la zizanie dans toutes les familles de Guelfes et de Gibelins. On traite les piqûres d'épingle comme des coups de stylet, on se brouille pour un mot, pour un sourire, pour rien, sans doute pour se désennuyer par les négociations du raccommodement. Un autre malheur de la province, c'est de se fâcher contre les choses, ce qui est inutile, dit Euripide, parce que cela ne leur fait rien du tout.--L'Ennuyé.
La Bruyère n'a eu garde d'oublier la Province dans ses Caractères. Tout le monde connaît le tableau de la Petite ville, où Picard a trouvé le cadre de sa comédie, dont je ne détacherai qu'un trait:
La première représentation était incertaine, un seul mot décida du succès. Quand la mère apprend que celui des deux Parisiens sur lequel elle avait jeté son dévolu était marié, elle crie à sa fille:» Sortez, sortez, n'écoutez plus rien!» La petite ingénue provinciale ne perd pas la tête et répond avec sérénité: «Mais, maman, l'autre n'est peut-être pas marié?»--Camille S.
Parisienne et Provinciale, en dehors de Paris, sont des synonymes de Courtisane ou Ménagère, de Proud'hon. C'est un peu rustique, et aussi faux que cette autre formule: «Toute femme qui n'est pas à Dieu est à Vénus.»--Vesta.
On ne saurait imaginer combien est banal, étroit, arriéré, ennuyé et ennuyeux, le monde d'une Petite ville de province; mais les gens sont partout les mêmes, et ce microcosme est la réduction exacte des plus grandes, qui se croient des rivales de Paris. Trois castes les composent: aristocratie orgueilleuse et fermée, bourgeoisie vaniteuse et jalouse, peuple envieux et gouailleur; castes aussi tranchées, séparées et divisées, par ce temps qui a la prétention d'imposer des mœurs égalitaires, qu'elles le furent jadis par la classification des Trois Ordres. Autrefois, elles n'avaient pas plus d'affinité que l'huile et le vinaigre; aujourd'hui, la Politique est le sel qui opère le mélange, et le Clergé, la Noblesse, la Bourgeoisie et le Peuple se fusionnent pour assaisonner la salade nationale. De là une physionomie nouvelle du monde provincial, où la garnison circule sans s'y mêler, et où les fonctionnaires forment une colonie temporaire. On a beau les changer, ils ont tous comme un air de famille, il semble que ce sont toujours les mêmes; le nouveau ressemble à son prédécesseur, son successeur lui ressemblera, et on ne parvient à les distinguer que par quelque signe particulier, quand ils en ont un.--Tapis Vert.
Ce que je reproche à la province, ce n'est pas sa chape de plomb, qui endort la pensée et engourdit le cœur, c'est son hypocrisie peureuse, la basse jalousie, l'envie à l'œil louche, qui y voit très clair, la haine, qui faussent les caractères et humilient l'intelligence, en soumettant tout le monde à l'esclavage de l'Opinion, qu'on méprise en secret. On se défie de l'ami et on flatte l'ennemi; on ménage la chèvre et le chou, on craint le loup et on ne veut pas se brouiller avec le batelier.--Épine de rose.
En causant avec les habitants de toutes les classes, les fonctionnaires, les notables, les marchands, les artisans, on apprend des choses vraies et beaucoup plus intéressantes que les monographies historiques. Tout le monde sait quelque chose et aime à dire ce qu'il a appris, à raconter ce qu'il a vu, à donner son avis sur les hommes et les choses qui le touchent de près et qu'il a occasion d'observer tous les jours. On a aussi quelquefois la chance de rencontrer des gens instruits et affables, qui ont du plaisir à faire les honneurs de leur pays.--Tourist.
D'abord parce que c'est Paris, et que de toutes les capitales c'est la ville libre par excellence. La liberté ne consiste pas seulement à aller et à venir à sa guise, mais encore à n'avoir de rapports forcés avec personne. Les relations y sont nombreuses, faciles, et n'engagent à rien. On y vit tranquillement à sa guise, sans gêner personne et sans qu'on s'occupe de vous. Paris n'a jamais supporté de joug d'aucune sorte; quand on a l'indépendance de la fortune, on jouit de toutes les autres, jamais on ne rencontre d'obstacle, d'entrave, de gêne, on est libre dans la ville de toutes les libertés. De même règne partout l'égalité; le plus simple bourgeois ne songe même pas à s'étonner de se voir au théâtre, en omnibus, etc., entre un duc et un ministre. Enfin Paris la Grand'ville, le Beau Paris, est la Cité fraternelle et hospitalière, la seconde patrie de ceux qui en ont une et la patrie d'élection de ceux qui n'en ont plus.--Liberté, Égalité, Fraternité.
Charles Joliet.
(A suivre.)
NOTES ET IMPRESSIONS
L'on peut dérober à la façon des abeilles, sans faire tort à personne; mais le vol de la fourmi qui enlève le grain entier ne doit jamais être imité.
La Mothe Le Vayer.
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Quand nous voyons qu'on nous vole nos idées, recherchons, avant de crier, si elles sont bien à nous.
Anatole France.
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Avoir trop d'esprit est une accusation qui sert, en Angleterre comme en France, à tenir éloignées du pouvoir les supériorités qui font ombrage aux médiocres.
(Mémoires)
Talleyrand.
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La raison a, de tout temps, aimé à morigéner le sentiment.
Léon Say.
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Tous les souvenirs du monde, bons ou mauvais, ne valent pas la plus mince espérance.
Émile Gaboriau.
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Un bonheur qui a passé par la jalousie est comme un joli visage qui a passé par la petite vérole: il reste grêlé.
Claude Larcher
(P. Bourget.)
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En amour, tout est rompu du jour où l'un des deux amants a pensé que la rupture était possible.
Claude Larcher
(P. Bourget.)
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Toute chaîne, fût-elle d'or, fait un jour un forçat de celui qui la porte.
Adrien Chabot.
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Le musicien qui a des réminiscences s'imagine, en les répétant, qu'elles lui appartiennent, comme le menteur, à force de reproduire un mensonge, finit par croire qu'il dit la vérité.
(Pensées posthumes.)
Louis Lacombe.
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L'âme reprend son vol, dès qu'on revit par elle.
(Pages intimes.)
Eugène Manuel.
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La médecine de nos jours est aussi originale que savante: elle invente encore plus de maladies que de remèdes.
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La célébrité qui s'acquiert le plus vite est celle du crime.
G.-M. Valtour.
L'EXPOSITION FRANÇAISE DE MOSCOU.--Vue générale du palais et de ses annexes.
Sur le sable. La récolte des œufs.
L'empailleur. Deux amis.
Une capture.
LE COMMERCE DES ALLIGATORS DANS LA FLORIDE.
Ouverture de la session parlementaire.--C'est lundi 13 courant qu'a eu lieu la rentrée des Chambres. Cette fois-ci le vénérable M. Pierre Blanc, celui qu'on a surnommé un peu familièrement peut-être le vieil Allobroge, ne présidait pas la séance comme il l'a fait chaque année depuis si longtemps déjà. Ce n'est pas qu'il ne soit toujours vert et jeune en dépit de ses quatre-vingt-cinq ans, mais le froid et la neige l'avaient retenu bloqué dans son pays, la Savoie. Il a été remplacé au fauteuil présidentiel par M. de Gasté, un peu plus jeune que lui, mais pas beaucoup plus. Les secrétaires d'âge installés au bureau étaient MM. Argeliès, Lasserre, Pierre Richard et Maurice Barrés. Quatre députés, deux boulangistes. La proportion a dû paraître un peu forte, mais c'est le hasard qui est le seul coupable.
La présidence de M. de Gasté avait provoqué une certaine curiosité. Son discours a été court. Après avoir fait part à l'Assemblée de ses regrets que le vénéré M. Blanc ait été retenu loin de Paris, il a continué ainsi:
«N'ayant pas quitté Paris et quoique malade moi-même, j'obéis au règlement en venant ouvrir les travaux de votre session ordinaire.
«Dans la très courte allocution que je prononcerai, vous me permettrez, mes chers collègues, d'introduire le vœu que vous me veniez en aide, le jour où je vous demanderai de modifier nos lois constitutionnelles et de leur donner plus de similitude avec la Constitution américaine qu'avec la Constitution anglaise.
«En ce qui concerne nos travaux intérieurs, vous ne reprocherez pas à l'un de vos vétérans de regretter qu'à chaque renouvellement de l'Assemblée les propositions disparaissent et que les meilleures réformes voient ainsi quelquefois plus de trois législatures se succéder sans même être examinées.»
Il termine en souhaitant que pendant Tannée 1891 les commissions apportent à leurs travaux la plus grande activité.
Après que le doyen d'âge a pris place au fauteuil présidentiel, on a procédé au tirage au sort des bureaux.
M. Floquet a été élu président définitif.
Au Sénat, la séance d'ouverture a été présidée par M. de Lur-Saluces, sénateur de la Gironde.
Le ministère; l'Emprunt.--L'impression générale, à la rentrée des Chambres, était que le ministère n'avait pas à craindre cette année les surprises qui suivent parfois la période d'accalmie connue sous le nom de «trêve des confiseurs». Par extraordinaire, on ne songe pas à renverser un cabinet qui date déjà de deux ans.
Le succès de l'emprunt explique en partie cette situation privilégiée faite aux membres du gouvernement et aussi, on peut le dire, les résultats des élections sénatoriales qui sont portés à l'actif du ministre de l'intérieur. Mais, si la victoire électorale des républicains peut contrarier ceux qui sont restés attaches aux anciens partis, le triomphe que vient de remporter notre pays dans l'ordre financier est fait pour réjouir tout le monde.
L'État demandait aux souscripteurs de s'engager pour 869 millions: les souscripteurs lui ont offert plus de 14 milliards. Le premier versement était fixé à 141 millions. Le Trésor a encaissé dans la journée du 10 janvier la somme énorme de deux milliards trois cent quarante millions.
Nous donnons du reste dans une autre partie du journal (voir page 55) tous les détails relatifs à cette prodigieuse opération.
Le clergé et la République; le discours de M. Méline.--La question religieuse tend à prendre une place de plus en plus importante dans la politique des partis. Il est probable, on pourrait dire, il est certain, que si, dans la présente législature, il se produit quelque changement décisif dans l'attitude des divers groupes parlementaires, et surtout dans le corps électoral, ce changement tiendra pour une large part aux déclarations formulées par le cardinal Lavigerie. Cela ne tient pas seulement à la personnalité de l'auteur de ces déclarations, qui est considérable par elle-même. Si le discours qu'il a prononcé à Alger a eu un tel retentissement, c'est qu'on sentait qu'il était appuyé en cette circonstance par une autorité plus haute que la sienne, et que sa pensée répondait à celle, non de tous les prélats de France, mais d'un grand nombre d'entre eux. A ce point de vue, il y a un intérêt réel à rechercher si l'opinion assez générale qu'on s'est faite qu'il avait été en quelque sorte le porte-parole non-seulement d'une partie de l'épiscopat, mais aussi peut-être du Vatican, était justifiée.
Nous avons déjà vu que le cardinal Rampolla, qui, lui, parlait sans contestation possible au nom du Saint-Siège, n'a pas désavoué le cardinal Lavigerie. Loin de là, dans la lettre qu'il adressait à l'évêque l'Annecy, il émettait, avec tous les tempéraments possibles et sous la forme réservée qui est dans la tradition de l'Église, cette pensée que les catholiques doivent s'accommoder de toutes les formes de gouvernement.
Voici un autre document qui mérite également d'arrêter l'attention. C'est une lettre que l'évêque de Saint-Denis et de la Réunion a adressée au cardinal Lavigerie et qui constitue une adhésion explicite aux théories que celui-ci a émises à Alger. Cette lettre est d'autant plus significative qu'elle est datée de Rome et qu'elle a été écrite à la suite d'un entretien avec le Pape. Au cours de cet entretien, Léon XIII a dit à son visiteur: «Vous devez être content du toast du cardinal Lavigerie?» A quoi l'évêque a répondu:
«Très saint-père, le cardinal a rendu à l'Église des services signalés; je ne crois pas qu'il lui en ait rendu de plus considérable que celui qui résultera de ces mémorables paroles. Les conséquences de cette déclaration ne seront peut-être pas immédiates, mais dans quelque temps on reconnaîtra que le cardinal qui, dans les batailles du bien contre le mal, a les vues soudaines du génie, a frappé un coup des plus heureux.»
Ces lignes, écrites, il faut le répéter, au lendemain d'une entrevue avec le pape, n'ont pas été désavouées, non plus que les déclarations du cardinal Lavigerie lui-même. Sans prendre parti dans cette question essentiellement délicate, puisqu'elle touche à la conscience des membres de l'épiscopat sur un point de doctrine à la fois religieuse et politique, il est permis cependant d'affirmer que le chef de l'Église, s'il n'impose pas à ses représentants immédiats en France un acte d'adhésion formelle en faveur de la République, les laisse toutefois libres d'accepter sous leur responsabilité le régime établi.
Le fait a une portée considérable puisque aujourd'hui c'est la question religieuse qui sert de terrain de lutte entre les amis et les adversaires de la République. Aussi est-il intéressant de voir l'accueil que les républicains font à ceux qui accomplissent ou qui projettent l'évolution entreprise par le cardinal Lavigerie, qui serait suivi, dit-on, non seulement par l'évêque de Saint-Denis, mais aussi par plusieurs autres membres de l'épiscopat, entre autres les archevêques ou évêques de Tours, Cambrai, Rouen, Digne, Bayonne, Langres, etc... On a à ce sujet de nombreux documents, mais on peut considérer comme les résumant le discours prononcé par M. Méline à Remiremont, à l'occasion de la reconstitution de «l'alliance républicaine» dans cette ville.
Après avoir fait à son tour le procès du boulangisme, l'ancien président de la Chambre a déclaré que, tout en recommandant, dans les rapports de l'Église et de l'État, une politique de modération, il est partisan de la laïcité de l'enseignement public et du service militaire obligatoire pour tous, sans exception. Il convient toutefois, a ajouté l'orateur, «'introduire dans l'application de ces lois tous les tempéraments, toutes les précautions de transition compatibles avec leur texte et leur esprit.»
Faisant allusion à la discussion qui s'est élevée à la Chambre sur le régime fiscal des congrégations, M. Méline a déclaré qu'il n'a pas hésité à marquer par son vote que, s'il entend faire payer aux congrégations tout ce qu'elles doivent, il entend du moins qu'on leur applique la loi comme à tous les citoyens, avec justice et sans passion.
L'orateur a rappelé enfin les récents discours du cardinal Lavigerie et la lettre de l'évêque de la Réunion. «Bien que ces adhésions, a-t-il dit, soient accompagnées de restrictions inacceptables, il y a là malgré tout un aveu précieux et un symptôme significatif. Toutefois il importe que le parti républicain soit circonspect, jusqu'au jour où les actes suivront les paroles.»
Le discours de M. Méline a été longuement commenté par toute la presse, parce que, en effet, on sait que c'est de ce côté que va se porter l'effort des partis au cours de l'année qui vient de commencer, et que, si le mouvement inauguré par un certain nombre de prélats se généralise, des modifications d'une portée considérable peuvent se produire dans la situation politique du pays.
Afrique: Soudan français.--Nous annoncions dans notre dernier numéro que le commandant Archinard s était mis en marche sur Nioro, la dernière forteresse d'Ahmadou et que, très probablement, il avait déjà pris contact avec l'ennemi. En effet une dépêché de Kayes a fait savoir depuis que la place de Nioro avait été enlevée et qu'Ahmadou était en fuite.
Le colonel Archinard n'avait sous ses ordres que 700 hommes, mais, comme nous l'avons dit, il disposait de l'artillerie nécessaire pour détruire les fortifications de Nioro. L'affaire a dû être chaude toutefois, car les Toucouleurs se battent avec une bravoure exceptionnelle, et nos troupes, épuisées par une marche de 300 kilomètres, ont dû faire des prodiges de valeur pour triompher de pareils adversaires.
La conquête de Nioro complète l'œuvre commencée l'an dernier par le colonel Archinard. Actuellement la ligne de nos postes entre le Sénégal et le Niger se trouve couverte à grande distance par les forteresses conquises sur l'ex-sultan de Segou. Il ne reste plus rien du vaste empire d'El Hadj-Omar, le grand conquérant que Faidherbe a arrêté dans sa marche vers l'Océan Atlantique.
Au Dahomey.--D'après les dernières nouvelles apportées par le courrier de la côte occidentale d'Afrique. M. Ballot, résident de France à Porto-Novo, est parti en mission pour Abomey en compagnie de M. M. Le Blanc, lieutenant de vaisseau, Decœur, capitaine d'artillerie de marine, et le Père Dorgère. Cette mission allait porter les cadeaux du gouvernement français à Behanzin, roi du Dahomey. Le roi Toffa, de Porto-Novo qui voudrait, paraît-il, se réconcilier avec son ennemi, aurait joint ses cadeaux à ceux du gouvernement français.
Pendant ce temps, les Allemands font au roi de Dahomey un cadeau d'un autre genre. Les chefs des établissements qu'ils ont à Whidah ont présenté à Behanzin un fusil à aiguille qui a été agréé par lui et dont l'armée dahoméenne va être, dit-on, pourvue. Behanzin en a été tellement satisfait qu'il a immédiatement fait don de quatre esclaves à chacune des maisons desquelles il avait reçu ces étrennes utiles.
Ce n'est pas tout. Deux cabécères ont été envoyés par le roi à Lagos pour traiter avec un commerçant anglais au sujet de la fourniture de fusils et de munitions de guerre destinés à l'armée dahoméenne. Le marché a reçu même un commencement d'exécution, car une somme de 125,000 francs a été versée entre les mains du fournisseur.
Il n'est pas difficile de prévoir que nous aurons encore de ce côté de nouvelles surprises. La pacification est loin d'être définitive. Au moment où il reçoit nos cadeaux, le roi de Dahomey se préoccupe de mettre ses troupes en état de nous résister, et en même temps, pour empêcher nos officiers d'étudier la route de Kotonou à Whidah, il a rappelé aux Européens que la plage leur était interdite, et que la route seule de l'intérieur leur était permise. Or, celle-ci est à peu près impraticable. Il ne faut pas oublier que le nègre est un composé du sauvage et du diplomate.
Beaux-Arts.--Le bureau du comité des 90.--Le nouveau comité des 90 a nommé son bureau. M. Bailly a été réélu président à une forte majorité. MM. Bonnat et Paul Dubois ont été choisis comme vice présidents. M. Tony Robert-Fleury a été réélu secrétaire et M. Daumet secrétaire-trésorier.
Dans le sous-comité d'administration figurent MM. Gérome, J. Lefebvre. Cormon, Guillemet, Bernier, Detaille, Albert Maignan, Busson, Humbert et Yon, pour la peinture; MM. Boisseau, Bartholdi, Cuvelier et Mathurin Moreau, pour la sculpture; MM. Normand et Pascal, pour l'architecture; MM. Sirouy et Lefort, pour la gravure.
M. Bouguereau, vice-président de l'ancien comité, n'a pas été réélu.
Les membres de la section de peinture se sont réunis lundi dernier sous la présidence de M. Bonnat et ont modifié l'article des statuts concernant la composition du jury.
En vertu des résolutions adoptées, il sera constitué un grand jury dans lequel devra être tiré au sort le jury annuel. Ce grand jury comprendra: 1° tous les jurés qui depuis 1864 ont été élus par leurs confrères; 2° les artistes hors concours nommés par les artistes de la première catégorie et par le comité de peinture réunis.
Les jurés ayant fonctionné une année ne pourront fonctionner l'année suivante.
Nécrologie.--Le duc Nicolas de Leuchtenberg.
Céline Montaland, sociétaire de la Comédie-Française.
Le baron Haussmann, préfet de la Seine sous l'Empire.
M. Jules de Lestapis, ancien sénateur des Basses-Pyrénées.
M. Lehugeur, professeur au Lycée Louis-le-Grand.
M. Charles Gauthier, professeur à l'École nationale des Arts Décoratifs.
Le statuaire Eugène Delaplanche.
M. Ernest Boysse, chef adjoint des secrétaires-rédacteurs de la Chambre.
M. Gustave Dalsace, grand négociant de Paris.
M. Arthur Mallet, un des chefs de la maison de banque Mallet frères.
LES THÉÂTRES
Théâtre de l'Odéon; reprise des Faux Bonshommes, comédie en quatre actes, de MM. Barrière et Capendu.
La comédie des Faux Bonshommes est trop connue pour que nous nous étendions longuement à son sujet et pour que nous ne nous contentions pas d'en annoncer la reprise, faite cette fois-ci sur notre seconde scène française--en attendant mieux encore, sans doute. Tout l'intérêt de la soirée se portait donc sur l'interprétation, et cette dernière, sans être supérieure, a été suffisamment bonne pour nous démontrer que la comédie de MM. Barrière et Capendu, bien qu'âgée de trente-quatre ans, est toujours jeune et peut satisfaire non seulement les hommes mûrs qui l'ont applaudie autrefois, mais les générations nouvelles.