L'ILLUSTRATION Nº 2500, SAMEDI 24 JANVIER 1891.

Mme LA BARONNE LEGOUX.
D'après une photographie de M. Benque.


AIMÉ MILLET
D'après une photographie de M. Carjat.

LÉO DELIBES
D'après une photographie de M. Benque.

héophile Gautier a dit de la Russie que c'est l'Orient gelé. Il eût dit, cet hiver, de Paris que c'est Athènes sous la gelée.

Je suis un flâneur et le froid m'agace. Il supprime pour moi (et pour tous les Parisiens qui errent, comme moi, par les rues) un des spectacles les plus amusants de notre vie de tous les jours: la vue des boutiques. Hélas! il n'y a plus de boutiques! Une buée opaque, des cristallisations s'étendant sur les vitres, empêchent de voir les étalages. Où sont les bronzes, les bijoux, les gravures, les aquarelles, les livres nouveaux, que je regardais tout en badaudant à travers les vitrines! On ne voit plus que ces espèces d'arborescences, de fougères gelées, que le froid fait pousser sur les carreaux.

Les fiacres mêmes ont leurs vitres gelées en guise de stores. J'ai vu, samedi dernier, une noce se rendant à la mairie dans des landaus aux vitres plus blanches que la robe de la mariée. Ce n'est plus Paris, ce Paris glacé aux trottoirs ourlés de ruisseaux gelés, ce Paris où les voitures vont lentement comme si les cochers, très républicains, craignaient par-dessus tout de couronner leurs chevaux. Les bals, les théâtres, y sont devenus autant de pensums et chacun n'y a plus qu'une idée: se blottir au coin du feu, se chauffer les pieds et éviter l'onglée.

Ah! ce mois de janvier 1891! Il a fallu, dans chaque journal, ouvrir une chronique spéciale sous la rubrique: le Froid. Et quelle lecture à donner le frisson que celle-là! Du Nord au Midi il gèle, il vente, il neige. Ouragan à Toulon. Bourrasque de neige à Nîmes. La circulation des tramways interrompue à Lyon. En Algérie--dans la clémente Algérie!--des tourmentes de neige. La Loire prise, le Rhône pris, çà et là de pauvres diables mourant de froid. Un employé de l'octroi qu'on trouve près de Lyon, sur la route d'Heyrieux, mort gelé dans sa guérite. Et je ne sais que ce que les dépêches nous apprennent. Mais que de drames on ignore!

Or, à travers ces ouragans, ces tempêtes, cette neige et ce froid, voilà un officier russe, M. Alexandre Iwanowitch Winter, qui s'en vient à pied, de Pétersbourg à Paris, et brave à la fois et la fatigue et le froid et les reporters, qui lui ont demandé ses impressions de voyage. Interview assez difficile, M. Winter ne parlant que le russe et l'allemand. On a eu recours à divers interprètes.

Et alors, les questions, les points d'interrogation:

--Combien faisiez-vous, en moyenne, de kilomètres par jour?

--Comment preniez-vous vos repas?

--Avez-vous été souffrant en route?

--Resterez-vous quelque temps à Paris?

--Par quel chemin retournerez-vous à Saint-Pétersbourg?

M. Winter a répondu à toutes les questions. Il a appris aux journalistes qu'il a usé, de Pétersbourg à Paris, une paire de bottes et deux paires de bottines, et que ses bottes l'ont gêné à cause des engelures causées par le froid.

L'histoire a tout aussitôt enregistré ces détails qui, en somme, donnent une assez triste idée de la cordonnerie russe.

On devient ainsi une actualité et un homme en vue. Mais, pour attirer l'attention de la presse, le mieux est encore de mourir. Le pauvre Léo Delibes n'avait pourtant pas besoin de ce tragique moyen pour être de ceux dont s'inquiétaient les contemporains et que n'oubliera pas la postérité. Ce fut un compositeur bien français, aimable, séduisant, avec l'imagination et la grâce. Il avait, jadis, amusé sa verve juvénile à d'exquises opérettes, d'un entrain tout particulier, comme les Deux vieilles gardes dont la polka fut si longtemps populaire. Depuis, tout en gardant la même alacrité en quelque sorte gauloise, il avait trouvé des mélodies originales et d'une science sans apprêt. Nos bons souvenirs d'opéra se lient aux airs de ballet de Delibes, aux soirs charmés de Coppelia, de Sylvia... Le pizzicato de Sylvia, l'a-t-on assez joué sur les pianos et nous a-t-il assez souvent séduits! Que de chères images nous apparaissent, avec cette musique pour accompagnement!

Et Lakmé! Je revois cette frêle Van Zandt, et je l'entends chanter la plainte délicieuse:

Tu m'as dit des mots de tendresse

Que les Indiens ne savent pas!

Tu m'as donné le plus doux rêve!

Eh! oui, et c'est là ce qui fait du musicien un être à part. Il parle une langue qui est la langue universelle, une langue comprise partout, et qui, partant, donne la sensation du rêve qu'a poursuivi le maestro.

Une main courant sur le piano évoque aussitôt la poésie disparue, la ramène parmi nous. Et c'était un poète, un raffiné, ce Parisien, qui semblait toujours rire, jetait sa gaieté à tous les vents, et devait si tristement mourir!

Grand, beau garçon, blond, solide et distingué à la fois, il fallait le voir, au Cercle, lorsqu'il conduisait un orchestre, les soirs de revues ou de représentations solennelles! C'était un boute-en-train. Il avait la verve entraînante et fulminante. On l'aimait beaucoup.

Et maintenant il est sorti de Saint-Roch, avec son habit à palmes vertes de membre de l'Institut jeté sur le drap noir, parmi les fleurs...

--Savez-vous ce que c'est que cet habit? me disait un des confrères de Delibes. C'est notre linceul, à nous! Le linceul vert!

Au Cercle, justement, on a joué deux pièces nouvelles, la Mi-Carême, de Meilhac et Halévy, et une comédie de M. Rivollet, tandis qu'aux Folies-Bergère les Incohérents donnaient une revue, une pure revue aristophanesque, où figuraient, sous leur nom et leur figure, M. Sarcey, M. Bergeret, M. Zola et même M. Quesnay de Beaurepaire! Vive la liberté! C'est le titre de la revue. On n'y a pas fait de politique, cette politique qui se fourre partout... Partout même où elle ne devrait pas se glisser. En voulez-vous un exemple? M. Detaille expose, chez Goupil, un admirable tableau dont on parle beaucoup et qui, malheureusement, va partir pour l'Amérique, absolument comme la pharyngite de Mme Sarah Bernhardt. Ce tableau est un épisode de la campagne de 1806, une charge de cavalerie que l'auteur appelle: Vive l'empereur!

Sabre haut, emportés par le galop, les cavaliers de Detaille poussent hardiment leur cri de guerre, on songe, en les voyant, au mot de Napoléon sur le général de cavalerie par excellence, Lassalle:

«Pour voir un beau soldat, il fallait regarder Lassalle un jour de bataille.»

Eh bien, savez-vous comment un journal radical traduit, pour ne pas déplaire à ses lecteurs, le cri de Vive l'Empereur! que fait pousser Detaille à ses cavaliers de 1806?

«Ce tableau est vivant. Toutes les bouches des personnages semblent crier: «En avant!»

Ce n'est rien, ce petit détail, mais c'est charmant. C'est tout l'esprit de la politique.

*
* *

Il doit y avoir de la politique dans Thermidor ou du moins on en attend. Comment parler de Thermidor sans parler des thermidoriens? A moins que M. Sardou ne veuille, par le contraste, railler le terrible froid qu'il fait et dire à nos édiles:

--C'était le bon temps, Thermidor! Il n'y avait pas alors besoin de braseros dans les quartiers pauvres!

Je doute que cette politique-là soit celle de M. Sardou. Mais il est bien certain que Thermidor passionne déjà l'opinion presque autant que la représentation annoncée de Lohengrin à l'Opéra. Aurons-nous ou n'aurons-nous pas Lohengrin à l'Opéra après n'avoir pu avoir Wagner à l'Éden? Les uns disent oui, les autres non. Les wagnériens, eux, décrètent qu'on doit l'avoir, et ils disent avec juste raison que puisqu'on exécute du Wagner dans les concerts on ne voit pas bien pourquoi on n'en jouerait pas sur nos théâtres. La question de patriotisme se réduirait-elle à une question de costumes? On serait bon Français en chantant du Wagner en habit noir, mauvais patriote en l'interprétant en pourpoint Moyen-Age.

Et les wagnériens, qui, du reste, font de Wagner un Bouddha et l'adorent religieusement, les wagnériens, las de prendre le train de Bruxelles pour aller écouter Siegfried à la Monnaie, de déclarer, par la plume de l'un d'eux (que je cite textuellement):

--La représentation des œuvres de Richard Wagner est non seulement utile, mais nécessaire, on doit se le tenir pour dit et le programme de tel candidat à la direction de l'Opéra tient dans ces trois mots: Jouer du Wagner!

Va pour Wagner. On va le représenter ces jours-ci à Toulouse en Toulousain. On ne saurait manquer de le représenter bientôt à Paris--en Parisis. J'ai presque envie de demander à nos lecteurs et à nos lectrices s'ils sont ou ne sont pas d'avis qu'on joue Lohengrin. Ce serait un plébiscite dans le genre de celui du Figaro qui demande à ses abonnés, et surtout à ses abonnées, si M. Carnot doit ou ne doit pas gracier Mme de Jonquières.

Généralement, et dans une proportion énorme, les réponses ont été que Mme de Jonquières mérite la clémence du président de la République. Elle a visiblement gagné sa cause devant l'opinion, si elle l'a perdue devant la justice, cette femme qui a eu pour plaider en sa faveur une lettre touchante, et tristement passionnée de son mari. Elle a aimé, elle a souffert. Elle a porté devant la foule, avec une dignité de grande dame, le poids de sa faute et le deuil de son honneur. Toute la pitié a été vers elle. Toute la colère s'est tournée vers son complice et M. Fouroux restera un type de don Juan nouvelle couche tout à fait caractéristique.

Je remarque--soyez heureuses, ô filles d'Ève!--que les femmes font, en pareil cas, meilleure figure que les hommes. Voyez le procès Chambige. Voyez le meurtre de Mme Dida par ce jeune Russe affolé, dans un cabaret de Ville-d'Avray: la femme meurt, l'homme survit. «Est-ce qu'on se tue pour une femme?» disait Fouroux. On va juger, en Russie, un lieutenant de hussards qui a tué une chanteuse, du consentement de la pauvre fille, et qui n'a pas su l'accompagner dans la mort. La main ne leur tremble pas pour le meurtre à ces amoureux de l'agonie, elle leur tremble pour le suicide Dans la partie d'amour qu'elles jouent, les femmes payent, les hommes trichent.

Mme de Jonquières semble, du reste, assez punie par la déchéance mondaine que le scandale lui inflige. Nous avons eu beau proclamer le très équitable principe de l'égalité devant la loi, il est bien certain pourtant que la même peine s'appliquant à des individus d'éducations différentes est plus ou moins cruelle selon le tempérament, les habitudes, la situation sociale des condamnés. Le régime de la prison est plus dur à une femme du monde qui tombe qu'à une fille qui se traîne. La fièvre morale est, pour une personne telle que Mme de Jonquières, aussi effrayante, plus douloureuse, qu'une peine matérielle.

Encore une fois, je demande à mes lectrices si elles sont de mon avis. Cette mode des plébiscites n'est pas inutile et j'aurais voulu la voir appliquer à la discussion qui a eu lieu cette semaine entre M. le général de Beauffremont et M. le général de Galliffet à propos de la fameuse charge de cavalerie qui couronna d'une façon épique la triste journée de Sedan en 1870.

Je ne sais comment la discussion est née, mais la question s'est vite posée:

--Est-ce M. de Beauffremont, est-ce M. de Galliffet, qui a conduit la charge?

Là-dessus, polémiques, entrevues, notes officieuses ou bruits de duel, articles de journaux. Eh! messieurs, il y a de la gloire pour tout le monde! Le général de Galliffet a écrit--et l'on a vendu très cher cet autographe dans une vente récente--il a écrit dans un rapport le récit de cette charge épique, admirable, héroïque, et qui a trouvé, pour la célébrer, un peintre de premier ordre, un peintre entraînant, plein de mouvement et de vie, un peintre allemand, s'il vous plaît, Franz Adam.

Demandez aux anciens cavaliers, aux chasseurs, aux Africains qui étaient près de Galliffet lorsqu'il tira sa montre avant de charger, comme pour voir à quelle heure il allait mourir, demandez-leur si le héros était ou n'était pas en tête de cette chevauchée de la mort! M. de Beauffremont réclame. Je vais mettre d'accord tout le monde. Lorsque le roi de Prusse vit passer la trombe humaine, hommes et chevaux ne faisant qu'un, et lorsqu'il la vit se briser sur la ligne noire des tirailleurs allemands, on sait le cri qui vint instinctivement sur ses lèvres de soldat:

--Ah! les braves gens!

Les braves gens, messieurs! Guillaume ne dit point: le brave homme!

Tous étaient des braves, les colonels et les soldats, tous ceux dont je vois encore les cadavres tombés sur la terre sèche du calvaire d'Illy.

Le calvaire! Un nom bien choisi pour la charge où passèrent ces martyrs de la patrie.
Rastignac.

LES CURIOSITÉS DU FROID

Carte thermométrique du 17 janvier 1891.

C'est sur des curiosités d'un ordre tout à fait scientifique que nous voulons aujourd'hui appeler l'attention de nos lecteurs, car autrement le titre de cet article pourrait paraître assez mal inspiré devant la persistance d'un froid rigoureux qui prend les proportions d'une calamité générale. Les pouvoirs publics s'en sont émus. On cherche de tous côtés à soulager d'effroyables misères, et d'un commun accord le gouvernement, les municipalités, la presse et les particuliers se sont trouvés spontanément réunis pour réparer, autant qu'il sera possible, les conséquences déjà si tragiques de ce long hiver, et pour préserver la grande armée des pauvres des souffrances dont les cruelles nuits de ce mois terrible nous menacent encore. Lundi dernier la Chambre a voté un premier crédit de deux millions pour venir en aide aux misères actuelles. Le conseil municipal de Paris a pris de son côté les mesures que l'on connaît. La philanthropie fait de toutes parts ses meilleurs efforts pour atténuer les rigueurs d'une nature bien impitoyable.

Au point de vue purement scientifique, l'étude de la distribution des températures met en évidence un fait extrêmement curieux et qui pourra étonner plus d'un lecteur.

Lorsque nous éprouvons en France des froids comme ceux qui sévissent sur nos contrées depuis le 26 novembre dernier, il est bien remarquable que la température ne va pas en s'abaissant du sud au nord à partir du centre de la France, mais au contraire en s'élevant, et qu'il y a dans nos régions, sur l'Europe, un minimum thermométrique autour duquel au nord, à l'ouest et au sud, les courbes isothermiques montrent un accroissement graduel de température.

Si l'on réunit par une même ligne les lieux qui ont la même température, ces lignes de 0°, 5°, 10°, plus ou moins espacées, ne vont pas de l'ouest à l'est, c'est-à-dire que la température ne va pas en diminuant du sud au nord: elles présentent, au contraire, les inflexions les plus curieuses et peuvent être verticales aussi bien qu'horizontales. Que l'on en juge, du reste, par la carte thermométrique du 17 janvier dernier, que nous avons reproduite en tête de cet exposé.

Considérez par exemple, sur cette carte, la ligne de 0° marquée d'un trait un peu plus fort que les autres, vous remarquerez que la ligne de 0° passe par Charkow en Russie, descend sur Odessa, traverse la Serbie au sud de Belgrade, atteint l'Adriatique jusqu'à Naples, remonte à Nice, redescend par la Méditerranée jusqu'à Barcelone, pour aller passer non loin de Lisbonne et remonter au Nord par Brest, Édimbourg, les îles Shetland et la mer du Nord. Il y avait donc, ce jour-là, la même température à Naples qu'à Édimbourg et au nord de la Norwège.

On remarque deux régions de minima, l'une de -20° sur Dantzig, l'autre de -27° sur Hammerfest.

Déjà nous avons signalé cette remarquable distribution des températures à propos du fameux minimum du grand hiver de 1879-1880. (Voyez notre ouvrage l'Atmosphère, p. 432). Nous en reproduisons plus loin, à la fin de cet article, la carte thermométrique, non moins curieuse que la précédente, et plus remarquable encore, les courbes étant formées à l'est et la température allant également en augmentant sous cette direction. On se souvient que le minimum était sur la France:-25° à Paris, -28° à Soissons,-30° à Langres. Ces courbes isothermes sont fermées, et la température allait en s'élevant au nord comme au sud, à l'est comme à l'ouest. Nice était au même degré que Christiania.

Les deux cartes thermométriques que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs et qui représentent, non les isothermes de la température moyenne de chaque lieu, mais seulement celle des jours considérés, à 7 heures du matin, mettent en évidence les allures de ces courbes pendant les périodes de froid. Elles sont toujours à peu près les mêmes sur nos contrées, tous les hivers, pendant ces périodes.

Cette curieuse répartition des températures est évidemment due à l'influence de la mer et du gulf-stream. Sans la mer, la courbe de 0°, par exemple, se continuerait horizontalement, avec quelques sinuosités, vers l'ouest, au lieu de se replier presque à angle droit, et de remonter, comme elle le fait, vers le nord.

Ces minima thermométriques stationnaires sur l'Europe correspondent à des maxima barométriques persistants. Quand la pression barométrique reste approchée de 770mm, les froids ont une tendance à durer: c'est le régime qui domine depuis le 26 novembre dernier. Les hautes pressions, qui ont régné sur toute l'Europe à la fin de novembre, ont subsisté pendant les mois suivants; il s'est établi ce que les météorologistes nomment un régime anticyclonique. Et nous n'en avons jamais vu un exemple plus remarquable ni plus persistant. Qu'est-ce que le régime cyclonique et qu'est-ce que le régime anticyclonique? Le premier est celui des dépressions barométriques qui amènent le mauvais temps, lorsque le baromètre descend au-dessous de 760mm, et généralement un vent de sud-ouest plus ou moins fort, tempêtes, orages, temps pluvieux, irrégulier, nuages bas, air humide. Pendant le régime anticyclonique au contraire, le baromètre est élevé, les vents du nord et de l'est dominent l'atmosphère, forment comme une couche plus lourde et plus épaisse, quoique plus transparente, qui reste longtemps en état d'équilibre. Les hautes pressions constituent un état plus stable que les basses pressions; le temps une fois établi se maintient, comme si l'atmosphère, si mobile qu'elle soit, refusait de se mouvoir autrement que très lentement. Quand le régime des hautes pressions régit l'hiver, il faut s'attendre à le voir durer; les cyclones venus de l'Atlantique sont comme refoulés par la masse froide qui pèse sur l'Europe. A peine peuvent-ils un instant la modifier partiellement. Le vent du nord-est domine, et si le ciel est pur, les rigueurs du froid s'accroissent encore.

La journée du 19 janvier a été l'une des plus froides de l'année pour l'ensemble de l'Europe. Si l'on examine la carte thermométrique, (qu'il serait superflu de reproduire ici: elle est l'exagération de celle du 17) on constate que la courbe de 0°, au lieu de passer en France comme d'habitude, traverse l'Italie et la Sardaigne pour atteindre l'Algérie à Oran et Nemours, puis traverse le Maroc, remonte le long de l'Atlantique à l'ouest du Portugal pour s'élever vers l'Angleterre, l'Écosse et la mer du Nord. La courbe de -5° passe à Marseille, au pied des Pyrénées, et remonte par Rochefort pour traverser la Manche entre Cherbourg et le Havre. C'est là une caractéristique d'un froid extrêmement rare.

Nous devons cependant remarquer que dans cette zone de froid qui enveloppe Florence, Nice, Toulon et l'Espagne, quelques petites oasis semblent des golfes printaniers encadrés dans la glace: telle par exemple la petite baie si privilégiée de Monaco, où le docteur Guérard vient d'installer un observatoire météorologique muni d'instruments d'une précision absolue, et où le 19 janvier au matin ses thermomètres marquaient 3° au-dessus de 0, tandis qu'à l'Observatoire de Nice la température était de 3° au-dessous. (L'observatoire de Nice est, il est vrai, sur la montagne et est un peu plus froid que la ville; mais de toute la Corniche, c'est la baie de Monaco qui est certainement la moins froide en hiver.) Ce jour-là le minimum des observations en correspondance avec le Bureau central météorologique était à Besançon: 16° 4 au-dessous de zéro. Il y avait alors à l'est de la France un pôle de froid analogue (quoique moins rigoureux) à celui que nous remarquons sur la carte du 19 décembre 1879.

Voici les minima les plus forts qui aient été observés pendant ces derniers jours. Nous regrettons d'offrir à nos lecteurs une collection de chiffres, qui est toujours un peu froide (sans jeu de mots), mais il n'y a rien d'aussi précis que les chiffres, pour constater l'état réel de la température.

Épinal le 19 janvier -26°.
Neuchâteau le 17 -26°.
Vesoul le 17 -25°.
Sainte-Menehould le 18 -24°.

Saint-Etienne, Périgueux, Lons-le-Saunier, Montluçon, le 18, -20°; Troyes, Reims, Lyon, Nevers, Le Puy, Verdun, Vichy, Hambourg, le 18, -18°; Dijon, le 19, -17°.

Des régions, plus aimées du soleil, ont été également très éprouvées:

Toulon le 19, -8°;
Marseille, le 19, -9°;
Perpignan, le 18, -11°;
Cette, le 18, -12°;
Sétif (Algérie), le 18, -12º;
Padoue (Italie), le 17, -13°;
Turin et Vittoria (Espagne), le 18, -15°.

A Toulon, le vieux port a été bloqué un instant; dans l'arsenal de la marine, toutes les issues des darses communiquant avec la rade étaient barrées par des îlots de glace. Des chaloupes à vapeur sortant du port ont été obligées de redoubler de vitesse pour pouvoir manœuvrer. Les bassins de Castigneau et de Vauban étaient complètement gelés.

Marseille avait pris les allures d'une véritable Sibérie. Le canal de la Durance, qui alimente la ville, était pris sur tout son parcours; les étangs de Carante et de Berre étaient gelés: la glace avait 75 kilomètres de circuit.

A la Rochelle, le vieux port a été gelé en partie, ce qui n'était pas arrivé depuis soixante ans.

A Genève, le port est gelé, et la glace s'étend jusqu'à 200 mètres de distance; une foule énorme le traverse.

Lac de Constance: le lac est gelé aussi loin que porte la vue; les bateaux à vapeur sont bloqués par les glaces.

Ostende, Blankenberghe, Anvers: la mer est gelée et les bateaux ne peuvent plus entrer dans les ports.

Hambourg: l'amoncellement des glaces à l'embouchure de l'Elbe ferme l'entrée du port.

Carte thermométrique du grand froid du
19 décembre 1879.

Nous signalons ces derniers faits en particulier, parce que la congélation de la mer est ce qu'il y a de plus rare au monde. Nous pourrions leur ajouter les rapports de Naples, de Rome, d'Espagne et d'Algérie, signalant partout la glace et la neige, ainsi que les énormes chutes de neige tombées depuis huit jours sur le centre et l'est de la France. Aux portes de Paris même, l'embâcle de la Seine, à Conflans, rappelle les fameuses banquises polaires que nous avons observées à Saumur en 1879. Rien n'a manqué au tableau de ce grand hiver. Plus de cinquante personnes sont mortes de froid en France seulement, sans compter les victimes indirectes. Les loups, les oies sauvages, les cygnes, sont arrivés au centre de la France. Tous ces faits présentent l'hiver actuel comme l'un des plus longs et des plus rudes qui aient existé. Il sera inscrit immédiatement après ceux de 1829-30 et de 1879-80. Encore ce dernier a-t-il été moins rigoureux à cause de son passage assez rapide.
Camille Flammarion.

L'HIVER A PARIS

A l'abri de la débâcle.

Pendant que le savant suit pas à pas la marche et les fluctuations diverses de la singulière période de froid que nous traversons et les expose à nos lecteurs, l'artiste, de son côté, ne reste pas inactif. Que de scènes curieuses, en effet, et que de coins pittoresques à croquer pour le dessinateur dans ce Paris dont la physionomie est, en ce moment, si spéciale!

Pour ne prendre que le fleuve, par exemple, incomplètement gelé au début, il a d'abord offert, ainsi que ses bords, le tableau désolant du désert froid sous le ciel monotone et gris: plus de navigation sur l'eau, plus de mouvement sur les berges, un instant on eût cru la grande ville abandonnée à la suite de quelque catastrophe cosmique imprévue.

Mais, avec la continuité du froid, la Seine ne tardait pas à se prendre tout à fait, et la vie en même temps renaissait sur ses bords. Le Parisien est si curieux, et même le plus affairé sait si bien trouver le temps d'assister du haut d'un pont au spectacle d'une rivière immobilisée entre ses rives!

Et voilà que le paysage morne naguère s'anime et s'égaye, les épisodes amusants vont se dérouler.

C'est d'abord le plaisir de passer le fleuve sur la glace, afin de pouvoir dire plus tard, avec un légitime orgueil: «Vous rappelez-vous l'année où nous avons traversé la Seine à pied sec?»

A Bercy, d'un bord à l'autre, c'est un perpétuel va-et-vient: les gamins, comme toujours, en nombre. Ils s'aventurent les premiers, craintifs d'abord--pensez donc, si la glace allait craquer!--puis plus hardis, et leur exemple entraîne les autres.

Plus loin, comme sur les sommets des glaciers alpestres, un charriage à la corde a été organisé, tandis que çà et là des gens isolés patinent ou glissent.

L'HIVER DE 1891.--La Seine prise à Bercy.

Puis c'est un café installé au milieu même du fleuve, et les consommateurs se pressent attirés par l'originalité et la rareté du cas; il fait froid, d'ailleurs, et le vin réchauffe. La recette du glacier--on peut bien le nommer ainsi--sera bonne.

Défense de traverser.

Mais, en prévision d'accident possible, la préfecture de police a fait afficher l'ordonnance interdisant «le passage et les glissades sur la Seine, la Marne et les canaux.» Des agents sont postés de distance en distance sur les berges, et la foule peu à peu regagne les quais.

Maintenant tout est désert et silencieux: l'autorité seule, toujours paternelle et vigilante, se profile, arpentant la berge de son pas méthodique. Tout à coup une forme se dessine sur la glace: est-ce un délinquant? Non, c'est un chien. Perplexité des deux agents: l'arrêté du préfet interdisant la circulation sur le fleuve est-il ou n'est-il pas fait pour lui?

Bientôt l'accès de la berge elle-même est interdite. Mais cette défense n'est pas faite pour nous qui avons encore quelque chose à voir.

L'HIVER DE 1891.--La descente sur la glace.

Voici, en effet, une famille de tondeurs de chiens qui de temps immémorial habite ce bachot de deux mètres de long surmonté d'une cahute de bois.

Dès le début, ces propriétaires d'un nouveau genre ont pris leurs précautions, ils ont tiré leur maison flottante sur la rive, où, solidement amarrée, elle n'aura rien à craindre ni du choc des glaçons ni du dégel.

Nous nous sommes attardés sur la Seine, qui a été le point le plus animé de Paris ces jours-ci, mais que d'autres spectacles aussi pittoresque la gelée ne nous a-t-elle pas offerts! quand ce ne serait que certaines fontaines publiques, comme celles de la place de la Concorde par exemple, dont les sujets allégoriques disparaissaient sous la glace en couches accumulées, dessinant les architectures les plus bizarres elles plus inattendues.
Hacks.

LA SOCIÉTÉ PARISIENNE

LA COLONIE ANGLAISE

La colonie anglaise de Paris a fait récemment une grande perte en la personne de M. Mackenzie-Grieves, dont la mort a provoqué des regrets unanimes dans la haute société parisienne et a laissé un vide qu'il sera difficile de combler dans le monde du sport et de l'équitation.

M. Mackenzie-Grieves était une de ces personnalités parisiennes qui, par leur originalité, leur élégance, leur cachet particulier, leur notoriété, occupent une place considérable dans l'existence quotidienne de la capitale et semblent être devenus indispensables à son relief et à son éclat; premiers rôles, étoiles brillantes du théâtre mondain qui, bon gré malgré, accaparent l'attention, donnent au high life son caractère, sa physionomie et dictent les lois auxquelles il obéit.

Homme de cheval consommé et passionné, fin, hardi et superbe cavalier, passé maître dans l'art du dressage, M. Grieves, pendant plus de cinquante ans, a monté trois ou quatre chevaux par jour et a fait l'admiration de tous les promeneurs. On le voyait aux Champs-Élysées et au Bois le matin. On l'y revoyait encore l'après-midi et il n'est personne qui, en apercevant cet impeccable écuyer, élégamment sanglé dans une redingote tirée à quatre épingles, campé, avec autant de grâce, de désinvolture et de distinction que de correction, sur sa monture toujours docile et mise à la perfection, il n'est personne, dis-je, même parmi les profanes, qui ne fût captivé et qui ne le suivît involontairement des yeux.

On avait fini, à l'heure de la promenade, par le chercher instinctivement et lorsque, dans ces derniers mois, vaincu par l'âge et la maladie, il avait dû renoncer à regret à son exercice favori, il semblait aux habitués du Bois de Boulogne que quelque chose leur manquait et qu'un changement s'était opéré dans leurs habitudes.

Aussi son absence fut-elle remarquée au point d'occuper les salons et les clubs comme un véritable événement et fut-il sincèrement regretté par les plus indifférents bien avant de passer de vie à trépas.

C'était, au surplus, un homme aimable et un parfait gentleman que ce centaure, d'une exquise politesse, d'une extrême affabilité et d'une serviabilité peu commune. Très répandu et très prisé dans la bonne compagnie, il excellait à former des amazones, et les meilleures, les plus étincelantes de la haute fashion tenaient à honneur de suivre ses conseils, d'être accompagnées par lui, de se dire ses élèves. J'en pourrais citer ici plusieurs que tout Paris connaît et qui figurent au premier rang de l'escadron de nos grandes dames ayant acquis une incontestable réputation d'habileté dans le sport hippique.

Le Jockey-Club, dont M. Mackenzie-Grieves était membre depuis 1839 et qui lui avait confié, en qualité de commissaire-adjoint, la surveillance du terrain de courses de Longchamps, a assisté en masse à ses obsèques, qui ont pris par là les proportions d'une de ces imposantes manifestations de sympathie dont l'aristocratique assemblée est peu prodigue.

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Une des raisons pour lesquelles on a multiplié autour de son cercueil les démonstrations d'estime et d'affection, c'est que, indépendamment de ses qualités privées et des solides amitiés qu'il avait su se créer, il appartenait à ce groupe assez clairsemé d'Anglais qui ont fixé leur résidence à Paris et qui, ont pris racine au milieu de nous.

Nos voisins d'Outre-Manche, en effet, nous visitent volontiers et fréquemment, passent facilement le détroit, viennent à Paris à chaque instant, y ont de nombreuses relations, souvent même des intérêts, et se plaisent infiniment, quoi qu'on en dise, dans notre atmosphère, plus libre et moins guindée que la leur.

Mais, en général, ils ne séjournent chez nous que temporairement, ne s'y installent point d'une façon définitive et n'y ont pas d'établissement. De telle sorte que, malgré les rapports incessants, les liens de toute nature qui existent entre les deux pays, la proximité où ils se trouvent l'un de l'autre, la facilité des communications entre la France et l'Angleterre, la colonie anglaise proprement dite est, sans contredit, moins nombreuse et moins importante que beaucoup d'autres, l'Américaine par exemple.

Et, pourtant, il est hors de doute que, de tous les étrangers qui honorent Paris de leur présence, les Anglais, en dépit des différences de tempérament, des incompatibilités d'humeur et de certaines préventions plus ou moins justifiées qui datent de loin, sont ceux que le monde élégant accueille avec le plus de faveur, avec lesquels il a le plus de points de ressemblance et qui, grâce à la similitude des usages, à l'uniformité du chic à Paris et à Londres, se confondent le plus aisément avec lui.

Il paraîtrait naturel que, ayant adopté successivement toutes les modes britanniques, ayant poussé l'anglomanie jusqu'à nous approprier le genre d'étiquette et le service de table de l'opulente aristocratie du Royaume-Uni, jusqu'à renoncer à nos traditions et faire violence à nos instincts en bouleversant de fond en comble les règles du savoir-vivre de nos pères, il en fût résulté une émigration anglaise très prononcée sur les bords de la Seine avec le parti-pris d'y transporter ses pénates sans esprit de retour.

Je crois que s'il n'en est rien, c'est d'abord que la vie de château confortable et magnifique que mènent les sujets de haut bord de S. M. l'impératrice des Indes, non moins que les immenses fortunes territoriales qu'ils possèdent pour la plupart, les absorbent, les retiennent et leur créent des occupations auxquelles ils n'ont pas plus l'envie que la possibilité de se soustraire.

C'est ensuite que le prestige et la considération dont ils sont entourés chez eux, en dépit des passions égalitaires qui déjà grondent sourdement autour de la Pairie, ont un invincible attrait et ne sont guère faits pour leur donner la tentation d'aller se confondre bourgeoisement à l'étranger avec la vile multitude.

C'est enfin que le rôle prépondérant qu'ils jouent dans la politique et le gouvernement leur impose des devoirs et des responsabilités, dont, il faut le dire à leur louange, ils sont profondément pénétrés, et leur interdit les trop longues absences.

Et puis la très courte distance qui les sépare de Paris et qui leur permet d'en goûter tous les plaisirs, lorsque la fantaisie leur en prend, sans en avoir les inconvénients, est un motif de plus pour qu'ils n'éprouvent pas le besoin de s'y établir.

Ils y sont donc généralement, ainsi que je le disais, en touristes; mais en touristes, pour ainsi dire, habituels, partageant leurs loisirs entre les deux capitales, vivant dans notre monde comme dans celui de Londres, y ayant leur train d'existence, leurs obligations sociales, leurs intimités, leurs aises et ne faisant point bande à part. La preuve en est que le règlement de notre Jockey-Club renferme une disposition en vertu de laquelle les membres du Jockey-Club de Londres sont admis à fréquenter pendant un mois les salons de la rue Scribe sur la simple invitation du Président du cercle le plus fashionable et le plus fermé de Paris; ce qui n'a lieu pour aucun des autres étrangers résidant parmi nous.

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Combien nous sommes loin du temps où un Anglais était pour les Parisiens un objet de curiosité, voire un sujet de plaisanterie, et où Mme de Girardin écrivait qu'un insulaire assistant à une représentation de l'Opéra s'était mis froidement, après une cavatine très applaudie, à faire un nœud à son mouchoir «pour se rappeler, disait-il, cette petite air-là qui était très jolie!...» Aujourd'hui, un assidu de Hyde Park ne se distingue plus d'un habitant de la rue de Varennes ou de l'avenue de l'Alma. Le premier est aussi Parisien que le second et il n'est pas de jour dans l'année où l'on n'ait à signaler la présence à Paris de quelque célébrité d'au-delà du détroit.

Sans parler de Mgr le prince de Galles, qui vient plusieurs fois tous les ans--et souvent avec la princesse--nous rendre visite en simple particulier, se mêlant à la foule, allant dîner chez ses amis sans cérémonie, faisant sa partie de whist au club comme le commun des mortels, nous remarquons la duchesse de Manchester, une des grandes dames les plus en vue et les plus en vogue de la cour de Napoléon III, une des élégantes les plus recherchées des séries de Compiègne; lady de Grey, que nous avons primitivement connue et admirée sous le nom de lady Lonsdale et dont la majestueuse et rare beauté fait sensation partout où elle se montre; lord Salisbury, l'illustre premier ministre du cabinet de Saint-James actuel; sir Charles Dilke, qui fut, dans ses jours de splendeur et de puissance, l'allié et le commensal de Gambetta et dont il est permis de regretter la disgrâce politique, due à des circonstances qui n'avaient rien de commun avec les intérêts de l'État; le marquis de Harlington, un des hommes de gouvernement les plus éminents d'Angleterre; lord Randolph Churchill, politicien de grand avenir, dont les conceptions hardies et les tendances ultra-progressistes effarouchent, parfois, les conservateurs intransigeants de la Chambre des Lords et qui est l'ami intime d'un de nos plus jeunes et de nos plus remuants députés conservateurs: le marquis de Breteuil; lord Vernon, un autre intime de M. de Breteuil, dont, entre parenthèses, on annonce le prochain mariage avec une riche Américaine; lord Bosebersy, allié aux Rothschild, et qui a récemment perdu sa femme; lord Courtenay; lord Calthorpe, que sais-je encore?

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Quant aux Anglais de distinction qui ont élu domicile à Paris, j'aurai vite fait de les compter.

Je passe sous silence lord et lady Lytton, dont j'ai eu occasion de parler précédemment à propos du corps diplomatique, et j'arrive de suite à sir Henry Hoare, parisien de goûts et de caractère, un homme du monde accompli, universellement aimé et estimé, et si sincère ami de la France qu'il a été un jour jusqu'à le déclarer avec chaleur dans un discours officiel prononcé devant un grand nombre de ses compatriotes; ce qui n'est pas précisément ordinaire, tant s'en faut.

Sir Henry Hoare est un des piliers du Jockey-Club, où il est très connu, très populaire, et où il a conquis une situation hors de pair.

Une femme supérieure par l'esprit et par le cœur, le charme et l'amabilité incarnés, Mme Wimpfindge, a un salon anglais et cosmopolite où elle a groupé, avec un art merveilleux, de saillantes individualités dans toutes les branches et qui est un centre de causerie intelligente.

Et quand j'aurai nommé, après cela, sir Ed. Blount, l'honorable président de la Compagnie de l'Ouest, son fils, l'organisateur infatigable de toutes les fêtes de charité, M. Austin Lee, le vicomte Molineux, le colonel Talbot, M. Hume, un joueur de billard incomparable, et enfin M. Standisch, presque Français par ses alliances et dont la gracieuse femme, née des Cars, est aussi séduisante que haut placée dans la société, je n'aurai plus rien à ajouter pour le présent.

Dans un passé encore récent, je rappellerai lady Mary Hamilton, qui fut princesse héritière de Monaco, et ses deux frères qui ne passèrent point inaperçus; la duchesse de Newcastle et lady Mary Craven, deux beautés qui eurent des succès retentissants; M. Sartoris, M. O'Connor et M. Vansittart.

Dans l'avenir?... Je ne sais si je me trompe, mais j'imagine que notre commerce mondain avec les Anglais est appelé à se développer et qu'ils viendront de plus en plus chez nous. Toutefois, à moins d'un changement radical dans leurs institutions politiques et sociales, il me paraît peu probable que la colonie stable sorte des limites étroites où elle est, présentement, enfermée.
Tom.

LES NOUVEAUX SABRES DE CAVALERIE

1. Sabre du commandant Dérué
et coupe de la lame en fer à T
du commandant Dérué.
2. Sabre de la section technique
et coupe de la lame à gouttière
de la section technique.

Au cours des marches et des contre-marches exécutées dans l'Argonne par l'armée de Châlons, conséquences de l'indécision du généralissime, le 5e corps d'armée occupait le 27 août 1870 Buzancy pour soutenir l'offensive du 7e sur Vouziers. Le soir du 27 août, le général de Failly, commandant du 5e corps, recevait l'ordre d'arrêter son mouvement en avant vers le sud et de battre en retraite vers le nord-ouest, sur Châtillon. Avant de commencer ce nouveau mouvement, il prescrivit au commandant de sa division de cavalerie, le général de Brahaut, de pousser une reconnaissance, de culbuter la cavalerie ennemie et de chercher à lui faire quelques prisonniers pour obtenir des renseignements. Aussitôt l'ordre reçu, nos braves cavaliers s'élancèrent hors de Buzancy à la recherche de la cavalerie ennemie. Une demi-heure après, ils engageaient une vigoureuse action contre la division de la garde prussienne commandée par le général de Goltz. Le combat fut heureux pour nos armes. Nos cavaliers culbutèrent la garde prussienne et la rejetèrent sur l'infanterie et l'artillerie de soutien. Ne pouvant poursuivre leur succès, ils se replièrent sur Buzancy sans être inquiétés. En repassant sur le théâtre du combat, les acteurs purent constater les bons résultats de leurs coups de pointe: une quarantaine de cavaliers allemands jonchaient le sol. Nous n'avions perdu que trois cavaliers et encore par le feu. Beaucoup de dolmans endommagés, de coiffures enfoncées, de tresses coupées, de blessures légères, pas d'autres cavaliers hors de combat, tel était le bilan de cette belle chevauchée. Des combats plus importants que celui de Buzancy établissent qu'en faisant usage de la pointe nos cavaliers se sont toujours assuré la supériorité dans la lutte. Mais il n'en est peut-être pas de plus probant par la proportion des pertes éprouvées par les deux partis.

Au moment de choisir un nouveau modèle de sabre pour notre cavalerie, armée encore en grande partie avec le modèle de 1822, il était donc naturel que la direction de cavalerie s'inspirât des causes de nos succès. Il ne pouvait plus être question, après tant d'expériences si concluantes, d'adopter un autre modèle de sabre qu'un sabre droit favorable aux pointés. Ce sont, en effet, deux types de ce genre que le ministre de la guerre va mettre en essai dans quelques régiments de cavalerie.

L'un de ces sabres est présenté par la section technique de cavalerie. La lame, à trois gouttières, est droite; la poignée est une lourde coquille du modèle Préval. C'est donc un composé d'anciennes pièces d'armes.

L'autre sabre est présenté par le commandant Dérué, du 14e dragons, le sympathique sportsman sans lequel il n'y a pas, à Paris, de fête d'escrime. Son sabre est une innovation et sort de tous les types connus. La lame est un fer à T, sans gouttières, la poignée est de forme enveloppante.

Afin de présenter aux lecteurs de l'Illustration ces deux types d'armes, nous nous sommes procuré les deux modèles assez de temps pour en prendre des croquis d'une exactitude rigoureuse. La représentation qui en est faite en coupe et élévation nous dispense de toute description générale. Ce qu'il importe d'ailleurs le plus aux amateurs d'armes et de sport, c'est de connaître les raisons de fabrication des nouveaux sabres.

Le sabre de cavalerie, modèle 1822, par sa courbure, ne favorise pas les pointés, et son centre de gravité est trop éloigné de la garde pour permettre une escrime tant soit peu savante. Pour obvier à ce dernier inconvénient, on charge la garde au moyen de lamelles de plomb fixées à la poignée. C'est ainsi que les officiers et sous-officiers parviennent à s'armer moins mal que la troupe. Mais cet expédient augmente le poids de l'arme qui est déjà très grand. Cependant c'est aussi à un expédient semblable qu'a eu recours la section technique pour ramener le centre de gravité de son modèle à sept centimètres de la garde, en adoptant une coquille massive. Sans s'arrêter au poids de l'arme, elle a même renforcé la lame à son extrémité et y a creusé, pour compenser en partie cette augmentation de poids, une troisième gouttière. C'est ainsi que son modèle pèse 140 grammes de plus que le modèle de 1822. La troisième gouttière est la seule disposition qui différencie la lame nouvelle de l'ancienne lame des cent-gardes. Tel qu'il est, le sabre est incomparablement supérieur à celui en service.

Le sabre Dérué ne ressemble en rien aux types en usage. Ainsi que nous l'avons dit, la lame est un fer à T affûté. Le commandant Dérué estime que le procédé des gouttières a fait son temps, et, de l'avis des armuriers les plus compétents, il serait dans le vrai. En supprimant les gouttières et en diminuant l'épaisseur du dos de la lance, on obtient une lame plus résistante, d'un entretien plus facile, d'une trempe plus uniforme, et d'un poids moindre. Le commandant Dérué préfère aussi la garde enveloppante à la garde en coquille. C'est en tous cas bien plus élégant. Enfin le commandant Dérué demande que l'officier soit autrement armé que le simple cavalier. A l'officier, dit-il, une arme seulement destinée aux pointés. Il a fait un modèle d'officier qui est une élégante et merveilleuse épée de combat avec laquelle un maître ferait de bien bonne besogne dans une mêlée.

Dans le modèle de troupe comme dans le modèle d'officier, le centre de gravité de l'arme n'est plus qu'à cinq centimètres de la garde. Le poids du sabre Dérué est inférieur à celui du comité. Il se présente donc avec un ensemble de qualités qui le recommandent à l'attention de nos officiers.
E. Desrosiers.

QUESTIONNAIRE

N° 16.--Paris et Province.

Quels sont les Avantages et les Inconvénients de la Vie de Paris et de la Vie de province?

(14 Juin 1890.)

RÉPONSES (suite)

Je considère toute relation nouvelle comme une chance de malheur ou de désagrément dans la vie. Les hommes sont méchants, les femmes aussi; moins on en voit, plus on est tranquille. A Paris, on a la liberté de choisir ses amis, d'entretenir un commerce agréable avec son entourage, de négliger ses anciennes connaissances et d'en faire de nouvelles. La vie de province impose des relations et une sorte d'intimité forcée; la nécessité, l'isolement, l'habitude, rapprochent les caractères les plus opposés et les plus antipathiques. L'indépendance est défendue, la solitude impossible. Il faut recevoir des visites ou s'en aller; si on néglige ou si on oublie d'en rendre une, on a sur la planche un ennemi mortel, irréconciliable, qui travaille comme une taupe et finit par ameuter le pays contre vous. Il faut bien s'y résigner avec philosophie: et puis, en fin de compte, les visites font toujours plaisir: quand ce n'est pas en arrivant, c'est en partant.--Canard jaune.

Je n'entends autour de moi que des litanies contre Paris. Je crois que le Diable n'est pas si noir qu'on le peint, et j'ai demandé à une de nos amies ce qu'on faisait dans cet Enfer. Elle m'a répondu:--On ne dit pas ces choses-là à une jeune fille; elle ne doit connaître la vie que sous ses couleurs bleues, roses, blanches comme sa robe virginale.--Mais, chère madame, j'aime autant regarder un drapeau tricolore.--Agnès.

L'Angleterre est une île, chaque maison est une île, chaque habitant est une île. C'est la Province, avec ses ménages de Robinsons, qui considèrent les Parisiens comme des cannibales et qui regardent avec effroi leurs pas sur le rivage. On vit comme le colimaçon dans sa coquille, la tortue dans sa carapace, le hérisson hérissonné de tous ses piquants, chez soi, entre soi, dans l'ombre. On sort rarement, on reçoit peu de visites, on ne se livre pas, on ne se fie à personne, et on tâche de savoir les affaires des autres en cachant les siennes. Et, pour achever la comparaison avec les Anglais, les provinciaux ont trouvé comme eux une excuse à l'hypocrisie: Elle a l'avantage de ne pas donner le mauvais exemple.--Bernard l'Ermite.

Au cercle, terrain neutre et banal, les rapports semblent empreints d'harmonie, presque de cordialité; mais, sous ces apparences flatteuses, on constate bientôt que l'hydre de la politique a fait des petits, et on peut sonder les abîmes de haine qui séparent les groupes provinciaux.--Whist.

«Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher et à croire qu'on se moque d'eux, ou qu'on les méprise; il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens polis ou qui ont de l'esprit.» Cette observation de La Bruyère résume la différence des mœurs de Paris et de la Province. Les provinciaux ne sont peut-être pas foncièrement méchants, mais ils deviennent féroces et vouent une effroyable haine à ceux qui blessent leur vanité. Or, c'est la vanité malade qui rend le Provincial ombrageux et susceptible; il se pique d'un rien; il s'imagine toujours qu'on s'occupe de lui, qu'on le regarde, qu'on l'observe, qu'on veut l'humilier, se moquer de lui, le tourner en ridicule, et il craint le ridicule comme une tache qui ne s'efface pas.--Comic.

Le Provincial a une méfiance innée contre le Parisien et tout ce qui vient de Paris. Le genre simple est l'idéal du Parisien, le genre noble et compassé est celui du Provincial. S'il paraît timide, c'est qu'il est excessivement prétentieux; il est affecté et plein de morgue, en raison directe de sa fortune, de sa position et de son peu d'esprit.--Grain de poivre.

Paris est le Salon de l'Europe, la seule ville où se trouve une société supérieure, choisie, indulgente. Assurément il y a une grande pénurie de sujets de conversation mondaine. Dans un salon, on ne sort pas de la banalité des choses générales et des nouvelles courantes, déflorées par les journaux. Une idée forte, une théorie de Darwin, par exemple, lancée au milieu du cercle, produirait l'effet d'une pierre lancée sur la surface unie d'un étang au milieu d'une bande de canards; quant à Jean-Jacques Rousseau, Voltaire and Cie, il est convenu qu'ils ne peuvent être lus que par des gens mal élevés. Un philosophe est un juge et un ennemi. Le talent, l'esprit, est ce qu'il y a de plus odieux à la médiocrité, et si cette supériorité n'engendre pas des haines atroces, c'est que ceux qu'elle divise évitent de se rencontrer.--La Mere Caspienne.

Rien ne peut donner une idée de la pauvreté, de la misère des conversations de province, reflet des petitesses et des mesquineries de la vie journalière. L'esprit parisien est une monnaie qui n'a pas cours dans les petites villes. Tout ce qui est lieu-commun à Paris fait les beaux jours des salons les mieux composés; on y gâte les choses les plus spirituelles et les plus originales en les traduisant et en les rabâchant comme des anas. Mais on ne s'étonne plus que des gens raisonnables puissent s'intéresser à des histoires insignifiantes et à des contes à dormir debout, quand on a sondé la profondeur de l'universel ennui de la Province.--La Muse du département.

(A suivre.)
Charles Joliet.

TOUR DANS LA GUINÉE PORTUGAISE

Une polémique récente à propos de concessions qui auraient été accordées par le roi de Portugal à des Français dans la Guinée portugaise a de nouveau attiré l'attention sur cette partie de l'Afrique. Les documents qui suivent et qui nous sont apportés par un de nos collaborateurs seront donc les bienvenus et donneront, en attendant une étude plus complète, une idée de ces régions, dont la mise en valeur n'est plus qu'une affaire de temps.

Après avoir exploré en détails la riche région de la Casamance qui fait partie de nos possessions du Sénégal, nous avons résolu, M. Ferrolliet, le comte Guy d'Avout et moi, de faire un tour en Guinée Portugaise.

Partis de Carabane le 7 mai à 10 heures du matin, nous arrivons le 8 en vue de Cachéo. Cette ville a perdu l'aspect spécial et tout à fait pittoresque qu'elle avait autrefois lorsqu'elle était le centre le plus important des Portugais et le seul établissement qui ressemblât à une ville sur cette côte. Une demi-heure suffit à la parcourir en tous sens. A l'ouest s'élève un mauvais fort rectangulaire surmonté à chacun de ses angles par une petite tourelle minuscule, et armée de 12 canons vieux comme les siècles. Dans la cour, très vaste, trois ou quatre papayers semblables à des plumeaux donnent chacun, à midi. 5 pouces carrés d'ombre. Une vingtaine de cassadors et artilheros composent toute la garnison sous le commandement de deux Européens: un sous-lieutenant et un lieutenant qui remplit les fonctions d'administrateur.

LA GUINÉE PORTUGAISE 1. Les ruines du palais de l'ancien gouverneur de Guinée, à Cachéo.--2. Carte de la Guinée portugaise.--3. Le fort de Cachéo.--4. Chasseurs et artilleurs noirs composant la garnison de la citadelle.--5. Le marché de Cachéo.

BISSAO.--Le marché.

Tous se prêtèrent d'autant plus volontiers au désir que je manifestai de les photographier, que c'était pour eux l'occasion unique de se montrer dans un appareil militaire. Après s'être consulté longuement sur l'attitude guerrière dans laquelle il convenait de passer à la postérité, on résolut de simuler une attaque. En conséquence, les chasseurs allèrent sous un grand arbre se grouper au port d'arme négligé, et les artilleurs alignèrent leurs pièces autour d'un bec de gaz. J'eus toutes les peines du monde à leur faire comprendre que la position était déplorable, et qu'en aucun cas des réverbères, plantés à trois mètres de la gueule d'un canon, ne pouvaient être pris pour un ennemi figuré.

Jeunes Papels de l'intérieur en costumes
de fête.

En face de la porte du «Quartel», de l'autre côté du Largo don Luis I, s'élève une maison qui eut ses jours de splendeur avec sa belle galerie vitrée aux boiseries blanches et or, dont il ne reste plus que des piliers en briques ruinés et des poutres menaçant la tête des promeneurs. C'est l'habitation de D. Eugenia Miranda de Guilherme de Carvalho Lopez, descendante d'une de ces illustres familles de Portugal, à noms interminables, qui vinrent s'établir à Cachéo, et, par des mariages avec les indigènes, donnèrent naissance à cette population de métis si nombreuse en Guinée. Plus loin une maison carrée porte le titre pompeux de Palais du Lieutenant-Administrateur. Derrière se dressent les ruines gracieuses de ce qui fut jadis le palais du gouverneur de Guinée. Ces fenêtres ogivales, ces restes d'une architecture qu'on s'étonne de rencontrer dans ces parages, ces arbres et ces plantes poussant tristement dans les crevasses des murailles, offrent un coup d'œil pittoresque rappelant les ruines d'un vieux monastère du treizième siècle.

Marchandes d'eau sur la place du Marché,
à Boulam.

Un griot jouant du balafon, sur les bords
du Rio Grande.

Le grand mouvement de Cachéo se trouve sur la place du marché où les femmes Papels viennent de l'intérieur du pays vendre du bois, des biches, des légumes, des oranges, des bananes, etc. Ces femmes robustes, presque complètement nues, une main gaillardement campée sur la hanche, de l'autre soutenant d'énormes paniers pleins de leurs marchandises et qu'elles portent sur leur tête, partent la nuit de leur village, faisant de 40 à 50 kilomètres à travers la forêt, pour arriver à la ville dès le matin, et en repartir le soir. Elles recommencent ce trajet tous les deux jours. Les dames de la ville drapées avec une certaine élégance dans leurs pagnes au mille dessins et aux couleurs voyantes, couvertes de bijoux d'or et de corail, viennent faire leur emplettes, pendant que les flâneurs et les soldats contemplent ce spectacle qui constitue leur unique distraction.

Au centre de la ville, sur les bord du Rio Cachéo, est la factorerie de la maison Blanchard et Cie, dirigée par un Français, M. Émile Menut. Nous y trouvâmes une installation très confortable, un charmant accueil et des petits noirs, entre autres un fils de roi, admirablement dressés au service à l'européenne.

A l'est enfin on voit une église qui est un problème d'équilibre avec ses murs évasés qui laisseront un jour le toit s'aplatir sur les têtes des fidèles ébahis. Tout à côté se trouve la grande école tenue par les demoiselles da Costa, nièces du fameux Honorio Pereira Barretto, le premier gouverneur de Guinée. Ces dames font la classe; aucune, d'ailleurs, ne sait ni lire, ni écrire, ni compter, alors elles se rattrapent sur la couture; et quand on leur demande à quoi diable peut bien servir leur école, elles répondent avec le plus grand sérieux du monde: «que dans toute ville civilisée il en faut une, qu'il n'est d'ailleurs pas nécessaire d'y apprendre tant de choses.» Très bien, mesdemoiselles, vous ne tenez pas à faire des bachelières, c'est inutile à la société.

BOULAM.--Le port Beaver.

Si l'on veut se payer, comme on dit vulgairement, «une pinte de bon sang», il faut voir passer une procession. A Cachéo, toute cérémonie est une occasion de boire force eau-de-vie et vin de palme. Aussi organise-t-on des processions à propos de tout. Le cortège se forme à l'église et s'ébranle par la ville. On fait halte réglementaire chaque fois que l'on passe devant la maison d'un des chantres et celles des amis et connaissances; on y trouve, préparé d'avance, de quoi faire de copieuses libations. Les chantres qui, hurlant à tue-tête, ont vite le gosier sec, boivent énormément; le curé boit, tout le monde boit, on boit tout le temps: le soleil est si chaud!... Je laisse à penser la tenue des fidèles après une heure ou deux de ce genre de pérégrinations! Le cortège, décrivant par les rues des courbes savantes, rentre à l'église dans un état de gaieté difficile à dépeindre, et qui serait on ne peut plus comique s'il n'était si mal édifiant.

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Je complète ce court aperçu sur la curieuse ville de Cachéo en rappelant qu'autrefois il y existait une société de bravi, que l'on rencontrait la nuit dans les rues. Chacun d'eux, la poitrine couverte d'un plastron de cuir percé de trous où l'on plaçait des pistolets comme dans des meurtrières, armé de poignards, d'un bouclier, d'une rapière, d'une carabine, d'une fourche pour lui servir d'appui, ayant sur les épaules un long manteau noir, et sur le nez une vaste paire de lunettes, ressemblait fort à Tartarin s'ébranlant pour aller chasser le grand lion du désert.

Quant à la garnison, il ne fallait pas compter sur elle, ses rondes de nuit étaient presque aussi redoutées que la rencontre des bandits. Que voulez-vous? ces bons soldats jugeaient utile d'ajouter quelques petits suppléments à l'insuffisance de leur solde. Actuellement la ville est calme à l'intérieur, mais on n'en peut sortir qu'en s'exposant à de véritables dangers, les Papels étant toujours disposés à vous envoyer un coup de fusil. Pour se prémunir contre les attaques de ces indigènes, on a entouré la ville d'une palissade haute et solide, dont les pieux sont, il est vrai, par endroits, suffisamment espacés pour livrer passage à un bœuf, voire même à un troupeau de moutons. Il y a bien par-ci par-là un vieux canon sur un bastion en ruines, mais c'est toute une affaire de mettre quelque chose dedans, et puis le courage manque pour faire fonctionner ces pièces qui d'ailleurs ne fonctionnent plus.

Nous mimes 43 heures pour nous rendre à Bissao, nos diables de marins noirs ayant éprouvé le besoin, après nous avoir fait échouer deux fois sur les bancs, de démantibuler notre gouvernail.

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Chefs Brames.

Située sur une grande et belle île au débouché de deux rivières, le Rio Geba et le Kroubal, Bissao déroule le long de la rade son long ruban de maisons construites à l'européenne et recouvertes en tuiles. Sur leurs couleurs chaudes se détache le vert foncé des arbres qui bordent le rivage. A droite, à 250 mètres de la plage, sur une petite élévation, se dressent les constructions du fort qui domine la ville en lui donnant l'aspect d'une place forte. Il a la forme d'un carré bastionné de 200 mètres environ de côté. Le mur de revêtement qui a 10 mètres de hauteur au-dessus du fossé offre une facilité exceptionnelle pour l'escalade, grâce à son inclinaison et à son mauvais état. Je me suis amusé en plaçant mes pieds dans des trous qui furent autrefois des briques à y faire une ascension, avec autant de facilité qu'on monte un escalier, sous la gueule de plusieurs pièces de 12, honteuses de leur totale inutilité.

Dans l'intérieur du fort se trouvent les casernes et l'église, au milieu de bouquets de benténiers gigantesques et séculaires, qui, vus de la rade, font à la ville un arrière-plan de verdure de toute beauté. En 1846, après une attaque du fort par les Papels, on a construit une muraille qui, partant du bastion S.-O. et allant jusqu'à l'Aiguade où elle est flanquée d'une petite tour, enveloppe la ville tout entière. A côté de l'Aiguade, contre la porte de la ville, sur la place du village Papel, se tient le marché à l'ombre de grands fromagers. Il est très animé par la présence des Bijougos, des Manjaques et des Balantes, qui viennent y vendre leurs denrées. De gigantesques gargoulettes de terre cuite au soleil, remplies d'eau ou de vin de palme, alignées par terre, ou portées sur la tête de femmes noires qui rappellent des personnages bibliques, lui donnent un aspect spécial que n'a pas le marché de Cachéo.

BOULAM.--Les Casernes.

Dans la longue rue qui traverse la ville d'un bout à l'autre, parallèlement au fleuve, on voit l'habitation de l'administrateur, un café avec billard, et plusieurs maisons particulières avec étage et balcon, fort bien meublées, ma foi. Une des choses qui donne beaucoup de pittoresque à Bissao, c'est le passage fréquent de Papels de l'intérieur qui viennent y faire entendre leur musique, ou y montrer leurs costumes. L'accoutrement des jeunes circoncis est tout à fait original. Ils se confectionnent eux-mêmes, avec des feuilles de rhônier, cette carapace de colimaçon qu'ils se mettent sur le dos, ces bracelets qui ressemblent à volonté à des nageoires ou à des ailes, ces pendeloques composées d'anneaux et ces bonnets surmontés de deux ou quatre cornes de bœufs, qu'ils portent pendant toute la période qui suit la cérémonie de la circoncision. Les musiciens, eux, s'attachent autour des reins une petite tunique faite également de feuilles coupées en longs rubans qui pendent jusqu'aux genoux; leur coiffure est une sorte de petit panier orné de coquillages, de crins, et de plumes de coq. Leurs instruments consistent surtout en clochettes et en une variété de boîtes de conserve de toutes les formes, plus ou moins trouées, sur lesquelles ils tapent à tour de bras.

L'ensemble forme un orchestre assourdissant qui exécuterait à merveille certains passages des œuvres de Wagner. Par contre, le vrai musicien du pays, appelé «Griot», possède deux instruments très harmonieux. Le premier, appelé «Cora», est formé d'une peau de bouc tendue sur une caisse de résonance taillée dans un bloc de bois; des cordes, variant de trois à trente environ, sont retenues sur un bâton à l'aide de petits anneaux de cuir, que l'on fait glisser pour accorder l'instrument. On en tire avec les doigts des sons assez semblables à ceux de la harpe ou de la guitare. Le deuxième est une sorte de xylophone nommé «balafon». Des morceaux de cailcédras, taillés de façon à rendre chacun une des notes de la gamme, sont montés sur un cadre de bambou; de petites calebasses attachées au-dessous servent à renforcer le son; deux baguettes armées à leur extrémité d'une boule de caoutchouc, et maniées légèrement, font rendre au balafon des notes un peu mates mais très pures. C'est avec l'un ou l'autre de ces instruments suspendu autour du cou que le Griot s'en va de village en village. Combien de fois ce personnage nous a-t-il fait l'honneur de sa visite à notre petit lever, s'installant sur un fauteuil ou par terre pour chanter les beaux yeux, la grâce, la force et l'intelligence des Toubabs (les blancs)! Passionné pour son art qui souvent le fait riche, il joue toute la journée, s'accompagnant de ses chants tour à tour gais ou mélancoliques; il est de toutes les fêtes, partout on le respecte, partout il est bien accueilli: c'est le troubadour du Continent noir.

Quand la brise est favorable, on met environ 7 heures pour se rendre à Boulam. L'île qui porte ce nom n'est qu'une langue d'argile jaunâtre qui s'avance dans une couche de vases peu salubres. La ville est construite en amphithéâtre sur une pente douce descendant d'un vaste plateau jusqu'à la mer. Sa situation nous paraît inférieure à celle de son émule du Rio Geba, car les navires ont à tenter, pour y arriver, la navigation difficile qu'offrent les bancs de l'embouchure du Rio Grande, tandis qu'ils n'ont aucun danger à courir pour arriver à Bissao, où ils peuvent en outre s'échouer sans crainte des vases. Plusieurs grands bâtiments qui se sont échoués à Boulam n'ont jamais pu être relevés, entre autres une canonnière portugaise que l'on y voit encore.

A l'est de l'île cependant, le port Beaver est d'un accès facile, l'abri y est parfait: à l'époque des tornades seulement, les bateaux sont obligés d'y mouiller sur deux ancres. Un wharf superbe, commencé en 1888 et presque terminé, permet de débarquer sans difficultés, à l'ombre de beaux arbres, juste en face le palais du gouverneur qui fait, sur le quai, l'angle de la rue principale. Quoique plus récente que Bissao, puisqu'elle ne s'est créée que depuis vingt-cinq ans, Boulam est moins gracieuse au premier aspect, mais plus grande, plus propre, plus civilisée, comme il convient au siège du gouvernement de la Guinée. Elle comprend le quartier européen avec ses maisons construites en pierres, la plupart à deux étages, et recouvertes de tuiles; puis le quartier indigène qui s'étend assez loin dans la partie nord; les maisons y sont en pisé, recouvertes de paille, et n'ont qu'un rez-de-chaussée.

Dans le quartier européen on remarque le télégraphe avec la maisonnette où se trouve l'attache du câble; des casernes superbes en fer et briques, surélevées sur des piliers également en fer pour éviter l'invasion des fourmis et des termites; à côté se trouvent l'église et l'hôpital, de construction analogue et légère; puis les consulats de France et d'Italie, l'imprimerie, la place où des marchandes d'eau, en permanence toute la journée, vendent la calebasse de ce précieux liquide pour la somme de 20 réis (un peu plus de 10 c.) Sur le quai, une jolie maison, avec galeries à arcades en plein cintre faisant tout le tour du rez-de-chaussée et du premier, offre, avec l'aspect d'une maison romaine, tout le confort et la fraîcheur désirables en Afrique; c'est l'habitation de M. Olivier, vicomte de Sonderval, voyageur français qui s'est rendu célèbre pendant ces dernières années. Vient enfin le palais du gouverneur, ancien établissement de la maison française Maurel et Prom. Nous trouvâmes chez S. E. M. le colonel Rogerio Santos le plus gracieux accueil: tout dévoué aux intérêts de la Guinée, il nous manifesta le désir de voir des Français venir s'installer dans la colonie pour y faire fleurir le commerce et exploiter son sol.

Dans la campagne autour de la ville, sont disséminés des villages Brames et Foulahs. C'est dans l'un d'eux que nous avons fait poser, à côté d'un de ses chefs, le grand roi de tous les Brames, Domingo, portant au côté deux énormes glands formés d'une queue de cheval, insigne de l'autorité suprême. Ils sont au pied d'une de ces constructions bizarres en terre, œuvre des petits vers blancs, appelés termites. La campagne et les forêts sont remplies de ces termitières dont quelques-unes ont la forme gracieuse et élancée de clochetons d'une cathédrale gothique.

Parmi tous ces peuples on trouve des superstitions du plus haut comique. Si vous allez à la chasse, ils vous empêchent de tuer les ibis, parce qu'ils prétendent que chasseurs et spectateurs contractent illico un rhume fort dangereux. D'autres vous font les mêmes cérémonies pour les caïmans, les biches, les panthères... sous prétexte qu'ils ont avec ces animaux des liens de parenté. Si on veut les photographier, presque tous refusent énergiquement, parce que cela fait tomber les ongles et les oreilles. Il fallait voir devant mon appareil braqué les femmes épouvantées s'enfuir à toutes jambes, se poussant, se bousculant, se dissimulant les unes derrière les autres, cachant têtes et mains dans leurs pagnes, leurs calebasses ou leurs paniers. Cela donnait lieu à des scènes indescriptibles d'épouvante d'un côté, de fous rires de l'autre. De plus, un Européen a eu, il y a deux ans, la malencontreuse idée de leur montrer ce qui se passe dans une chambre noire, où l'on sait que les images sont renversées. Aussitôt le bruit s'est répandu parmi les moricauds que cette machine-là vous mettait la tête en bas, et les femmes, goûtant peu ce genre d'exercice qui, pensent-elles, retourne leur costume simple et léger, et leur fait faire malgré elle, coram populo, un poirier qui manque de décence, ont en abomination cet art tout pacifique.

A côté de ces humeurs craintives, on trouve parmi les noirs une confiance audacieuse dans ce qu'ils nomment «Grigris». Croiriez-vous qu'un petit sachet de cuir, à l'intérieur duquel est cousu un verset du Coran et qu'on suspend autour du cou, suffit à vous procurer tous les bonheurs et à écarter tous les maux? C'est comme cela cependant. Avec le Grigri on ne peut être ni blessé ni tué. Quand je leur proposai de décharger sur eux une volée de balles de mon Winchester, ils allaient immédiatement se planter à 50 mètres avec un air épique de défi et de suffisance imbécile.

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Nous compléterons bientôt ces détails dans un travail complet sur la Guinée. Ces quelques lignes, dans lesquelles nous n'avons en somme rien dit de la colonie portugaise, des richesses de son sol, des peuples de l'intérieur, etc., n'ont d'autre but que de tracer un cadre aux scènes représentées par les gravures. Elles permettront au lecteur, tranquillement assis dans son fauteuil, de faire un petit tour dans des villes européennes bâties au pays des noirs, et lui enverront, je l'espère, un chaud rayon de leur soleil, pendant qu'il grelotte au coin du feu, l'hiver.
Raoul de Rocheblanche.

M. LOCKROY PÈRE.

Une physionomie essentiellement parisienne vient de disparaître: M. Philippe Simon, dit Lockroy, est mort à l'âge de quatre-vingt-huit ans. Son père était le commandant Simon, qui fut chevalier de l'empire: son fils, M. Édouard Lockroy, est député de Paris et a été deux fois ministre. Philippe Simon eut une carrière longue et variée, pleine d'œuvres, toujours guidée par une activité saine et de bonne humeur. Après avoir fait de très complètes études littéraires, il passa ses examens de droit, mais abandonna bientôt le barreau: pris de la passion du théâtre, à laquelle tant de jeunes gens paient le tribut, il s'engagea comme acteur et, débuta à l'Odéon, en 1827, dans les Vêpres Siciliennes de Casimir Delavigne. De l'Odéon, il passa à la Comédie-Française où le répertoire romantique de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas père trouvait en lui un interprète d'autant plus intelligent et fidèle qu'une vive amitié l'unissait à ces deux illustres écrivains. Philippe Simon ne tarda pas, d'ailleurs, à devenir leur confrère; il cessa, en effet, en 1840 de jouer les pièces des autres pour en composer de son crû. C'était le temps des vaudevilles aimables, faciles, et des opéras-comiques qui n'étaient autre chose que le vaudeville agrémenté de musique. Philippe Simon-Lockroy avait la gaieté franche--la gaieté française--qui est nécessaire au genre: il devait réussir et il réussit. D'abord, avec des collaborateurs comme Scribe, Anicet-Bourgeois, Arnould, puis tout seul, il fit applaudir un grand nombre de pièces dont plusieurs ont eu les honneurs des reprises; il écrivait aussi des livrets d'opéra-comiques, dont plusieurs sont devenus très populaires: citons, dans l'ensemble du répertoire, le Maître d'École, Bonsoir, Monsieur Pantalon, les Trois Épiciers, les Chevaliers du guet qu'on jouait l'autre jour aux matinées classiques du Vaudeville, Ondine, la Fée Carabosse, les Dragons de Villars, etc...

M. PHILIPPE LOCKROY
D'après une photographie de M. Nadar.

Le théâtre de la Comédie-Française, qui avait pris M. Philippe Simon-Lockroy acteur et auteur, l'eut comme administrateur après 1848, sur la nomination de Ledru-Rollin, ministre de l'intérieur du gouvernement provisoire. Il ne garda pas longtemps ces fonctions: d'ailleurs, les convictions républicaines de M. Simon-Lockroy ne pouvaient le laisser longtemps en bonne grâce, au moment où la réaction commençait. Engagé comme volontaire, en 1870, à l'âge de soixante-sept ans, dans le bataillon même que commandait son fils, M. Simon-Lockroy prit part à la bataille de Champigny où il reçut à la jambe une balle qui lui fit une assez sérieuse blessure, nécessitant un repos de six mois.

Dans ces dernières années, M. Philippe Simon-Lockroy, justement heureux et reposé après une carrière si pleine et si honorable, fier surtout des succès politiques de son fils, se laissait vieillir, souriant et aimable, et, comme Candide, cultivait son jardin. Ce jardin avait d'ailleurs, cette particularité rare que M. Simon-Lockroy l'avait créé sur son balcon de la rue Washington: il y poussait des fleurs et même des fruits, qui étaient régulièrement primés aux concours horticoles; ces petits triomphes remplissaient d'aise ce vieux Parisien spirituel et de bonne humeur, dont la fin a vraiment été, selon l'expression du poète, «le soir d'un beau jour».

L'HIVER DE 1891.--Aspect d'une des fontaines de la place de la Concorde.

Les jardins brodés de Chicago: la Mappemonde.

LES JARDINS BRODÉS DE CHICAGO

Les Américains ont adopté depuis quelque temps pour leurs jardins publics un mode de décoration qui n'est pas sans originalité, bien qu'il ne soit au demeurant que l'amplification en quelque sorte de ce que l'on fait couramment chez nous.

On sait, en effet, qu'au moyen de plantes au feuillage diversement coloré, plantées à côté les unes des autres, nos horticulteurs obtiennent des effets de tapis très curieux.

On dessine, de cette façon, sur le fond vert d'une prairie, des étoiles, des massifs, on simule des animaux, des signatures d'homme célèbre, et l'on peut écrire des distiques entiers.

Il est inutile d'insister sur ces fantaisies que tout le monde connaît.

Les Américains ont appelé cela les jardins brodés, et, sous ce rapport, les parcs de Chicago renferment les chef-d'œuvre du genre. Nous en donnons ici deux échantillons dont l'un représente le Cadran solaire, l'autre, la Boule du Monde. Ils sont constitués simplement par une carcasse métallique de fer, dessinant l'objet que l'on veut représenter, charpente qui est solidement encastrée dans le sol ou dans un socle si l'objet, comme la boule du monde, par exemple, doit tenir en l'air ou faire relief sur le sol. Dans les intervalles calculés de cette charpente sont alignés ou intercalés des pots de fleurs contenant des plantes grasses de diverses couleurs. C'est d'un effet très original.

CHICAGO.--Les jardins brodés: le Cadran solaire.

La semaine parlementaire.--La Chambre a procédé à l'élection de son bureau.

M. Floquet n'avait pas de concurrent pour la présidence. Il a été élu par 282 voix sur 333 votants; il y a eu 43 bulletins blancs.

Ont été élus vice-présidents: M. Casimir Périer, 244 voix; M. Peytral, 234; M. de Mahy, 233, et M. Spuller, 148.

Les secrétaires sont: MM. Lavertujon, Pichon, Philipon, Rabier, Boissy-d'Anglas. Jumel, de Montalembert et d'Espeuilles. Ces deux derniers secrétaires, qui représentent la droite dans le bureau, remplacent MM. de Kergorlay et Amédée Dufaure, qui n'étaient plus candidats.

Ont été nommés questeurs: MM. Royer, Bizarelli et Guillaumou.

Suivant une habitude à peu près constante, la session a commencé par un certain nombre d'interpellations. D'abord celle de M. Ernest Roche sur l'emploi des fonds provenant du pari mutuel. Le ministre de l'intérieur a répondu en déposant sur le bureau de la Chambre une proposition de loi sur cette question, et en demandant l'ajournement de la discussion à un mois. Cet ajournement est voté par la Chambre.

Une interpellation de M. Le Veillé sur le cumul exercé par le procureur de la République à Limoges, lequel donne à l'école primaire supérieure de cette ville des leçons de législation usuelle, aboutit à l'ordre du jour pur et simple, voté par la Chambre sur la demande du ministre de la justice, par 319 voix contre 80.

L'interpellation de M. Francis Laur, «sur les mesures que le ministre des finances compte prendre pour empêcher le drainage de l'or sur les marchés étrangers, a donné lieu à un débat plus animé.

La thèse de M. Laur était que le gouvernement, bien loin de consentir, comme il l'a fait récemment, à un prêt de 75 millions à la Banque d'Angleterre par la Banque de France, devait, au contraire, imiter les gouvernements voisins qui s'opposent, par des mesures économiques et financières, à l'exportation de l'or monnayé.

Un membre de l'opposition, M. le comte de Lanjuinais, est intervenu dans la discussion pour soutenir en cette circonstance le gouvernement. Il a félicité le ministre d'avoir autorisé le prêt à la Banque d'Angleterre, et déclaré que, sans cela, le taux de l'escompte aurait été subitement élevé en France au détriment du commerce national, par contre-coup de la crise financière qui aurait sévi avec plus de rigueur encore dans le pays voisin.

M. Rouvier a pris ensuite la parole pour justifier la conduite du gouvernement et la Chambre lui a donné gain de cause en repoussant par 428 voix contre 29 l'ordre du jour de blâme déposé par M. Francis Laur.

M. Dumay a interpellé le ministre de la justice à propos de la fermeture d'une usine à Revin, de l'expulsion d'un certain nombre d'ouvriers belges pour faits de grèves et de l'attitude prise en cette circonstance par le patron de l'usine en question, M. Martin, sujet belge lui aussi, attitude que M. Dumay a déclaré provocatrice à l'égard des ouvriers en même temps que contraire à la loi. Sur la proposition de M. Calvinhac, l'examen des faits signalés par M. Dumay a été renvoyé par 250 voix contre 140 au ministre de la justice.

Une question qui ne pouvait manquer d'arriver en discussion devant la Chambre est celle qui concerne les misères sans nombre et sans nom produites par la longue période de froid que nous venons de traverser. M. le ministre de l'intérieur a présenté une demande de crédit de deux millions destiné à secourir les malheureux des villes, sans préjudice du crédit spécial sera affecté aux populations rurales tout aussi cruellement atteintes, sinon davantage.

La Chambre a déclaré l'urgence et voté la discussion immédiate.

M. Dumay a demandé un prélèvement de 50,000 francs pour l'appropriation des postes-casernes et leur chauffage en faveur des indigents.

M. Gauthier a proposé le dégagement des objets de literie déposés au Mont-de-Piété, mais M. Constans a rappelé que toutes les fois qu'on a voulu prendre une mesure de ce genre, on s'est heurté à cet inconvénient que les trois quarts des reconnaissances étaient aux mains de spéculateurs, en sorte qu'au lieu de secourir des indigents, on favorisait des usuriers. Le ministre a ajouté que l'administration avait tous les éléments nécessaires pour faire équitablement et rapidement la répartition des secours. Le projet de loi a été voté à l'unanimité de 532 votants.

A la séance de lundi dernier est venue l'interpellation de M. Bourgeois (du Jura) relativement à la dénonciation des traités de commerce. C'était de beaucoup la plus importante, car elle était en quelque sorte le prélude de la discussion qui doit s'engager cette année sur l'ensemble de notre régime économique. Protectionniste à outrance, M. Bourgeois demandait la dénonciation de tous les traités de commerce indistinctement. M. Ribot, qui lui a répondu, a formellement déclaré «que la France ne devait pas s'isoler dans le monde et s'entourer de barrières, qu'elle entendait seulement réviser et élever ses tarifs dans la mesure de ce qui est juste et utile à ses intérêts». Le ministre a été applaudi sur tous les bancs de la Chambre. La doctrine, qui tient le juste milieu entre le protectionnisme exagéré et la liberté absolue, a été approuvé à gauche comme à droite, car on a vu, chose rare, un député monarchiste, M. Paul de Cassagnac, et un député boulangiste, M. Déroulède, monter à la tribune pour s'associer à la politique économique du gouvernement. Enfin, M. Méline étant venu à son tour lui donner son appui, on pouvait s'attendre à un vote à peu près unanime en faveur du ministère. Et, en effet, un ordre du jour de confiance a été voté par 458 voix contre 11. C'est la plus forte majorité que le gouvernement ait obtenue sur une question économique.

--L'élection du bureau du Sénat a donné les résultats suivants:

Président, M. Le Royer, 168 voix.

Vice-présidents, MM. Bardoux, 158 voix: Challemel-Lacour, 153; Merlin, 146; Demole, 143.

Secrétaires, MM. Hugot, 158 voix; Cabanes, 156; Franck. Chauveau, 155; Dusolier, 154; marquis de Carné, 148, Morellet, 140.

Questeurs, MM. l'amiral Peyron, 156 voix; Guyot, 154; Cazot, 143.

La charge de Sedan: M. de Beauffremont et M. de Galliffet.--A-t-il émis un paradoxe, celui qui a prétendu que seuls les romans sont vrais et que l'histoire est fausse d'un bout à l'autre? C'est une question qu'on peut se poser quand on voit quelle peine on éprouve à établir l'authenticité d'un fait contemporain, alors qu'on peut compter sur l'absolue sincérité des témoins.

Toute la semaine a été remplie par les polémiques des journaux sur ce point d'histoire: Qui a commandé la charge de Sedan? Le prince de Beauffremont, qui était à ce moment le plus ancien colonel, en revendique l'honneur, mais le marquis de Galliffet soutient de son côté, que nommé général de brigade à la date du 30 août, lui seul avait le droit de commander cette fameuse charge, qui fut une gloire au milieu de nos ruines. La question est de savoir si le décret qu'invoque le marquis de Galliffet, et qui existe en effet dans les archives de la guerre à la date du 30 août, a été bien réellement signé ce jour-là par l'empereur. C'est ce que mettent en doute les adversaires de M. de Galliffet. Le maréchal de Mac-Mahon a déclaré en effet que ce décret est resté sur la table de l'empereur, qui ne l'a jamais signé, et d'autre part le général Ducrot a proclamé hautement que la charge fameuse a été commandée en sa présence et sur son ordre par le général de Galliffet.

Comment se prononcer? En attendant qu'une communication officielle tranche ce débat une fois pour toutes, le pays ne peut que partager sa reconnaissance entre les deux héros qui méritaient tous deux de commander ces «braves gens» qu'admiraient nos ennemis.

La fuite de Padlewski.--Nous avons eu quelque raison, quand nous avons analysé l'étonnant récit de M. de Labruyère sur l'évasion de Padlewski, de nous borner à résumer ce récit, en laissant à la justice le soin de se reconnaître dans cet imbroglio et de décider quel pouvait être le texte de loi applicable à ce délit d'un nouveau genre, si audacieusement raconté. La justice semble avoir été aussi embarrassée que nous. En effet, poursuivi devant le tribunal correctionnel, M. de Labruyère a été condamné à treize mois de prison. M. Grégoire et Mme Duc-Quercy, qui ont également coopéré à l'évasion, ont été condamnés, le premier à quatre mois, la seconde à six mois d'emprisonnement.

Mais M. de Labruyère a interjeté appel, et devant la Cour les choses ont changé d'aspect. Les magistrats n'ont plus été aussi convaincus que l'individu conduit au-delà de la frontière sous le nom de Wolf fût réellement Padlewski, et ils ont purement et simplement acquitté le prévenu.

Cet arrêt rendait impossible l'incarcération de M. Grégoire et de Mme Duc-Quercy, qui ont été mis en liberté provisoire, en attendant, soit une révision du procès provoquée par le ministère public, soit une mesure gracieuse du président de la République.

Mais où est Padlewski? un instant on a cru le tenir pour tout de bon, en Espagne. Un individu arrêté à Olot a catégoriquement déclaré qu'il était le meurtrier du général Seliverstof; mais il a été reconnu qu'il prenait là «une fausse qualité» et on suppose qu'il a voulu dépister la police et détourner l'attention de façon à permettre au véritable meurtrier de gagner l'Amérique du Sud.

Saura-t-on jamais le fin mot de cette histoire invraisemblablement étrange? Il faut l'espérer, car il serait dommage que cette affaire, intéressante comme un roman, n'eût pas le dénouement qui termine tout roman qui se respecte.

Les événements du Chili.--Depuis trente ans le Chili, faisant exception au milieu des nations latines du Nouveau-Monde, échappait au fléau des révolutions et des pronunciamientos, et cette sagesse lui avait assuré une prospérité que les républiques voisines pouvaient lui envier. Malheureusement cette situation privilégiée vient de prendre fin. Des événements, que l'on peut juger très graves malgré les réticences du télégraphe, se sont produits, et on ne sait où s'arrêtera ce mouvement qui a séparé, du premier coup, l'armée et la marine, les troupes de terre étant restées fidèles au gouvernement et les forces navales s'étant mises en partie au service des révoltés.

Depuis quelque temps déjà l'agitation existait dans les esprits, sinon dans la rue. Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif étaient en état de lutte constant. Dans les deux chambres, l'opposition contre le président Balmaceda comptait une majorité sérieuse et elle avait réussi à faire voter deux lois: l'une sur la réforme électorale, l'autre donnant aux chambres le droit de se réunir sur la simple convocation de leur bureau. Le Président refusa sa ratification à ces deux lois. De là le conflit à l'état aigu.

En dernier lieu, les chambres ont refusé de voter le budget.

Au 1er janvier, le président adressa un manifeste au pays, rejetant sur le congrès la responsabilité des embarras créés par l'absence des lois de finances et réglant de sa propre autorité les dépenses de l'État, ainsi que la fixation des contingents de l'armée et de la marine.

Les présidents des deux chambres prirent alors la résolution de quitter la capitale, en lançant à leur tour un manifeste dans lequel ils dénonçaient les violations de la Constitution commises par M. Balmaceda, et ils se réfugiaient à bord d'un navire de la flotte.

Aux dernières nouvelles, le mouvement insurrectionnel prenait de l'extension.

Amérique du Nord.--La mer de Behring.--Le conflit pendant entre l'Angleterre et les États-Unis, au sujet des pêcheries de la mer de Behring, entre dans une phase nouvelle. L'affaire a été portée par les représentants du Dominion, d'accord avec l'Angleterre, devant la Cour suprême des États-Unis, à laquelle les intéressés demandent d'annuler la saisie du bâtiment de pêche, W. P. Hayward, opérée, en 1887, par les agents du gouvernement de Washington. L'Attorney général, n'ayant pas reçu d'instruction, a demandé une remise de quinze jours pour formuler ses conclusions.

On ne peut prévoir ce que décidera la Cour suprême, mais si elle ne prononce pas un déclinatoire d'incompétence, la diplomatie se trouvera dessaisie de la question.

On sait quel est le rôle de la Cour suprême aux États-Unis. Gardienne du pacte constitutionnel, elle se meut dans une sphère supérieure, non seulement à celle des États particuliers, mais même à celle du gouvernement fédéral. Elle a le droit--qu'elle a déjà exercé--d'annuler les lois contraires à la lettre, ou même à l'esprit de la Constitution. Il sera curieux de voir la solution que ce tribunal, qui n'a pas d'analogue dans le monde entier, apportera à cette grosse question internationale.

Les Indiens sioux. Comme il était facile de le prévoir, les Indiens, cernés de toutes parts, épuisés par le manque de vivres, en sont réduits à faire leur soumission. Toutefois, plusieurs villes limitrophes des réserves sont encore visitées par des bandes de Peaux-Rouges, et l'on craint des collisions sanglantes.

Le général Miles a eu une conférence avec Eagle Pipe, l'un des principaux chefs indiens, afin d'établir les bases d'un arrangement mettant un terme au conflit. Toutefois l'insurrection, mal éteinte, reste menaçante sur différents points.

Nécrologie.--Le compositeur Léo Delibes.

M. Godart, conseiller à la Cour d'appel de Paris.

M, Coquille, rédacteur au journal l'Univers depuis 1845.

Mme Benoit Fould.

M. George Bancroft, célèbre historien et homme politique américain.

M. Alonzo Martinez, président de la Chambre des députés en Espagne.

M. Macé de Lépinay, doyen honoraire le la faculté des lettres de Grenoble.

Le sculpteur Aimé Millet.

M. Émile Barlatier, directeur du Sémaphore de Marseille.

M. Carle, rédacteur du même journal.

M. Laisné, architecte, membre de la Commission des monuments historiques.

M. François Thiery, grand négociant français établi à Bruxelles, qui montra un dévouement sans bornes en faveur de nos soldats réfugiés en Belgique en 1870.

M. Philippe Lockroy, auteur dramatique, père de l'ancien ministre.

Théâtre-Français, Odéon.--L'anniversaire de Molière.

Le Théâtre-Français et l'Odéon ont fêté l'un et l'autre, le 15 janvier, avec le Tartuffe, l'anniversaire de Molière. Voilà un chef-d'œuvre, le public s'entendrait à merveille, si les critiques et les conférenciers n'avaient pas la prétention de le lui démontrer. Mais, par le temps qui court, où une série de beaux esprits et d'érudits accaparent Molière pour le professer, chacun d'eux à son système à son sujet et sa théorie: chacun a son idée à propos de telle pièce ou de telle autre. Ce n'est pas toujours celle de Molière, et l'auteur et le commentateur sont quelquefois en complète contradiction, ce qui ne laisse pas d'étonner un tant soit peu le public.

J'assistais il y a quelques mois à une conférence d'un homme d'esprit sur le Tartuffe. La conférence précédait comme toujours la comédie. Pendant plus d'une heure, nous écoutâmes avec le plus grand intérêt cette causerie charmante, facile, improvisée pour être imprimée plus tard, pleine d'aperçus les plus ingénieux, et explicative du génie de Molière, l'homme et l'œuvre à la fois, avec une abondance de procédés de critique et de psychologie merveilleuse. On joua la pièce ensuite. La salle étonnée ne s'y retrouvait plus. Le texte détruisait le commentaire, mais là, de fond en comble.

Faut-il s'en étonner? Le génie de Molière n'a pas tant de complications, tant d'habiletés, et est tout entier dans sa simplicité même, et je ne sache pas d'œuvre plus claire que ce merveilleux Tartuffe. Notez qu'en dehors de la comédie qui suffit à s'expliquer elle-même en ses cinq actes incomparables, nous possédons sur l'Imposteur une lettre qui pourrait bien être de Molière lui-même et qui est un compte rendu de sa répétition générale, compte rendu très fidèle puisqu'il parle de quelques scènes supprimées à la première représentation. Le feuilleton est fait de main de maître; c'est un décalque exact de la comédie. Donc sur le Tartuffe, pas un doute, pas un point d'interrogation: même dans les plus petits détails. Les caractères sont d'une franchise absolue, les personnages se dessinent par des lignes nettement arrêtées: c'était affaire au temps de déranger tout cela et de donner par endroits une autre version que celle du poète.

Tartuffe, selon l'indication de Molière lui-même, paraît sous l'ajustement, d'un homme du monde, avec le petit chapeau, les grands cheveux, le grand collet, l'épée et les dentelles sur tout l'habit. Nous le voulons maintenant sous l'accoutrement d'un homme d'église. Je regrette, pour ma part, que M. Got ait donné en cela dans les travers du temps. Je l'écoutais, l'autre soir, dans ce terrible rôle. Il est impossible de pousser plus loin l'art de la comédie. Si j'avais un conseil à donner à un jeune comédien à ses débuts, je lui dirais: «Allez voir ce maître des maîtres; pas un mot, pas un regard, pas un geste qui n'ait son accent, sa vérité, sa puissance. C'est la perfection même; jamais il ne vous sera donné de retrouver un ensemble aussi complet. Mais pourquoi M. Got a-t-il diminué l'importance de ce personnage en le réduisant au rôle d'un amoureux de sacristie? Oui, certes, Tartuffe convoite la femme d'Orgon, mais il veut sa fille aussi, mais il veut la fortune de cet imbécile. C'est un fier gueux que ce Tartuffe! et c'est vraiment lui faire du tort que de s'arrêter à la bagatelle de ses désirs effrontés et de ne pas lui donner tous ses vices.

Mon avis est donc que M. Got a fait erreur sur ce Tartuffe, qui en a trompé bien d'autres du reste, Boileau un des premiers; oui, Boileau, l'ami de Molière. Jugez, dès lors, si on est pardonné de s'égarer à ce sujet.

Il existe à la Bibliothèque un manuscrit de la main de Brossette. Ce sont des notes; elles ont été publiées il y a une trentaine d'années, à la suite de la correspondance de Brossette avec Boileau; elles sont peu connues, et pourtant elles sont des plus curieuses. Brossette, avocat au parlement de Lyon, avait une grande admiration pour Boileau; il était jeune et il rendait souvent visite au poète déjà vieux, qui le recevait dans sa maison d'Auteuil, et lui parlait du grand siècle et de ses amis, de Racine et de Molière surtout, pour lequel il avait une admiration toute particulière. Il le plaçait au-dessus de Racine et de Corneille, mais il le critiquait pour l'irrégularité des dénouements de la plupart de ses pièces.

Ce dénouement du Tartuffe lui paraissait particulièrement mauvais. Il l'avait dit à Molière, en lui en proposant un meilleur et de sa façon à lui. C'était bien simple. Plus de cassette et de papiers d'état compromettants, plus d'exempt armé de l'autorité du roi et conduisant Tartuffe en prison: après la découverte de l'imposture du Tartuffe, la famille d'Orgon, siégeant en cour de justice, délibérait sur ce qu'il y avait à faire souffrir à ce coquin. Chacun, jusqu'à Dorine, disait son mot: le frère d'Orgon opinait qu'il fallait mépriser la conduite d'un tel homme: on devait le chasser en ajoutant «une série de coups de bâton donnés méthodiquement», Mme Pernelle qui survenait alors aurait fait le diable à quatre pour soutenir l'homme et la vertu de son cher Tartuffe. La scène aurait été belle; on aurait pu lui faire dire bien des choses sur lesquelles le parterre aurait éclaté de rire: Mme Pernelle aurait querellé le parterre et se serait retirée en grondant, ce qui aurait agréablement fini la comédie, au lieu que, de la manière qu'elle est disposée, elle laisse le spectateur dans le tragique.»

Justement dans le tragique. C'était le but que visait le poète. Le Tartuffe est et veut être un drame. Molière écouta Boileau dans ses observations et laissa les choses telles qu'elles étaient, avec le superbe, le terrible cinquième acte, le plus beau à coup sur de tout son œuvre.
M. Savigny.

Mme LA BARONNE LEGOUX

Il y a quinze ou vingt jours encore on pouvait voir aux premières représentations comme aux reprises de nos théâtres lyriques une grande et belle femme, à la taille élancée, à l'allure majestueuse et distinguée, aux grands yeux bleus éclairant un visage qu'encadraient de magnifiques cheveux de la nuance dite blond vénitien. C'était Mme la baronne Jules Legoux, qui vient de succomber malheureusement aux suites d'une congestion pulmonaire, dans sa quarante-neuvième année. Elle était, comme nous venons de le dire, de toutes les solennités artistiques: son rang social, ses qualités d'esprit, sa beauté, marquaient sa place dans toutes les grandes fêtes mondaines ou Paris déploie tous ses fastes: mais Mme la baronne Legoux avait d'autres litres pour prendre rang parmi les notabilités qui composent dans notre capitale le tribunal du bon goût. Sous le pseudonyme de Gilbert des Roches, elle avait écrit plusieurs compositions musicales dont les connaisseurs appréciaient la facture savante et l'inspiration toujours délicate. Ces œuvres ne parvinrent pas toutes au public: on sait quelles difficultés retardent, au théâtre l'avènement d'un talent nouveau, surtout d'un talent, musical. Pour Gilbert des Roches, il y avait encore ceci quelle était femme, femme du monde, et que le public et les directeurs de théâtre--déjà un peu défiants à l'égard des artistes inédits--le sont plus encore quand ces artistes sont des amateurs. Pointant Armide et Renaud, exécuté aux concerts du Château-d'Eau, avait montré que la musique de Gilbert des Roches serait goûtée des auditeurs d'une grande salle de spectacle.

C'est donc, avec la baronne Legoux, une artiste d'un vrai talent qui disparaît.

LÉO DELIBES

La mort est, cet hiver, impitoyable. Elle vient d'enlever à l'art français un de ses représentants les plus brillants, les plus aimés. Léo Delibes, l'auteur de tant de partitions si aimables, si charmantes, a succombé vendredi dernier après une agonie douloureuse. Il souffrait depuis longtemps d'une albuminerie assez grave; soudain un transport au cerveau s'est déclaré. En quelques heures, la mort achevait son œuvre.

Léo Delibes avait cinquante-cinq ans. Né d'une famille peu aisée, à Saint-Germain-du-Val, près du Mans, en 1836, il montra de bonne heure de grandes dispositions et une passion très vive pour la musique. A peine âgé de douze ans, il remportait le prix de solfège au Conservatoire. On le recherchait, dans les églises, comme enfant de chœur. Après avoir appris le piano avec Le Couppey, l'orgue avec Bazin, la composition dans la classe d'Adolphe Adam, il devint accompagnateur au Théâtre-Lyrique. Il commençait déjà à composer des fantaisies comme les Deux vieilles gardes, des opérettes, comme le Serpent à plumes, l'Omette à le Follembuche, etc., pour les Bouffes, Maître Griffard et le Jardinier et son seigneur pour le Théâtre-Lyrique.

En 1862, Delibes passe à l'Opéra, comme second chef des chœurs. M. Émile Perrin lui confie la musique du ballet la Source, qui réussit, et dès lors, Delibes, après un court retour à l'opérette l'Écossais de Chatou, la Cour du roi Pétaud marche de succès en succès... C'est d'abord Coppelia, le chef-d'œuvre des ballets, dont la faveur dure encore et durera longtemps. Puis viennent successivement: à l'Opéra Comique, Le roi l'a dit, ouvrage plein de bonne humeur et d'esprit; à l'Opéra, Sylvia: à l'Opéra-Comique, Jean de Nivelle, qui dépassa la centième représentation, et enfin Lakmé, cette œuvre si tendre, si poétique. Il venait de terminer une nouvelle œuvre, Cassia, où il avait voulu se mettre tout entier, et qui, assure-t-on, était encore plus large, plus complète que ce qu'il avait écrit jusqu'ici... Hélas! il ne sera pas là pour l'entendre!...

Officier de la Légion d'honneur, il était membre de l'Académie des beaux-arts depuis 1881 et aussi professeur de composition au Conservatoire.

Il s'en va, sincèrement pleuré par tous ceux qui, le connaissant, avaient apprécié sa bonne grâce et la délicatesse de son âme. Les Maîtres qui ont parlé sur sa tombe, après avoir célébré son talent, ont rendu hommage à son caractère... Quelle est sa place, au juste, dans l'école française? Un des orateurs qui ont prononcé son éloge funèbre, le directeur des Beaux-Arts, l'a ainsi déterminée: «Léo Delibes, a-t-il dit, se rattachait directement à cette lignée de musiciens français, qui, au milieu du dernier siècle, créèrent, l'opéra-comique, et, malgré les influences étrangères, lui conservèrent jusqu'à nos jours cette marque d'esprit et de gaieté, de sentiment et de poésie familière, pour laquelle nous sommes ingrats dans nos heures d'injustice, mais à laquelle nous revenons toujours, car elle est notre fidèle image.»
Adolphe Aderer.

AIMÉ MILLET