eureux ceux qui sont à Nice et respirent l'air de la mer! Non pas que notre Paris soit triste, il y fait un temps tiède, on y joue des pièces nouvelles quand la Commune veut bien le permettre et l'on s'y prépare en famille aux fêtes du carnaval.

Dans les collèges, on fêtera ce carnaval en jouant des pièces de comédie au bénéfice des pauvres. C'est étonnant, ce débordement du théâtre sur la vie de tous les jours. Je connais un établissement d'éducation où, sous le péristyle, sont affichés ces deux avis:

D'un côté:

Messe de la Purification, à 8 heures.

Et de l'autre:

Monsieur de Pourceaugnac, comédie en trois actes.

Les élèves de l'institution répètent en sortant de l'office. Et les pauvres y gagnent, ces pauvres pauvres qui ont passé un si rude hiver.

Mais il s'agit bien de fêtes! Que de morts, et de morts glorieux! Janvier a fini sur ces deux nouvelles, dont l'une était triste et l'autre joyeuse, la mort de Meissonier et la démission de Crispi. Ainsi il est tombé, M. Crispi, brusquement, alors qu'on semblait ne s'y attendre guère. L'événement est gros de conséquences; mais il faut laisser aux politiciens le soin d'épiloguer là-dessus. Les pertes de l'art français, Meissonier, Chaplin, rentrent plus directement dans l'ordre de nos causeries.

Chaplin! le peintre des roses et des lis. Un Fragonard fin de siècle. Anglais d'origine aussi, avec quelques tubes de la couleur de Gainsborough sur sa palette. Il savait donner à la chair féminine une transparence, un charme exquis. Et quand on pense qu'il avait débuté par des paysanneries! Avec des paysannes en robes de bure et des rouliers ou des bergers en limousines rayées! Sans compter les cochons. Chaplin voulait, en sa jeunesse, se faire le peintre des cochons. Il leur donnait aussi de doux et jolis petits tons roses comme Charles Jacques.

«Animal-roi, cher ange!» disait du cochon Charles Monselet le gourmand. Chaplin abandonna bientôt le rôle d'animalier et se fit le peintre des élégances, des décorations agréables, des dessus de portes et des plafonds à la Boucher. Le boudoir de l'impératrice Eugénie aux Tuileries était peint par Chaplin. Une fête des yeux. Ah! la coquette et séduisante bonbonnière! Un souvenir envolé! Au loin la femme, au tombeau le peintre, en cendres le boudoir!

Quand on lui reprochait de faire joli, Chaplin répondait, avec son élégance de gentleman:

--Ribot a bien le droit de voir noir. Je réclame le droit de voir rose. Le rose est dans la nature!

Et il avait raison, l'élégant et puissant artiste, car il y a souvent plus de puissance dans le goût que dans la brutalité. Je n'adresse pas ce dernier mot à M. Ribot qui est un grand peintre.

J'ai déjà lu que Meissonier, lui, n'était pas un grand peintre. Parce que ses tableaux sont petits, on lui dénie le premier rang. Mais telle petite toile de Meissonier durera plus que bien des ambitieuses machines. Il est des tableaux de Meissonier qu'on admirera encore dans des siècles, comme les Flamands.

Un jour, quelqu'un lui dit:

--Savez-vous ce que j'aimerais avoir fait dans ce siècle, en peinture? Ce sont vos petits bonshommes.

Meissonier se montra froissé du mot et pourtant je ne sais pas de compliment qui dût, en vérité, lui être plus profondément agréable. Le peintre de ces petits bonshommes était, comme on dit en langage d'atelier, un grand bonhomme.

Et bon, et naïf, et désintéressé!

--Mais chut, disait-il un soir à un ami, j'ai revu dernièrement chez Secrétan ma Rixe; j'ai regardé cela comme si je ne connaissais pas la toile. Eh bien, c'est vraiment beau!

Ne voyez là que l'accent de sincérité et, disons-le, de vérité.

Désintéressé, ah! certes! En ces dernières années où il passait pour vendre tout ce qu'il voulait, pour gagner des sommes folles, il gardait chez lui des toiles inachevées dont on lui offrait des prix considérables et qu'il ne voulait point livrer parce qu'il n'en était pas satisfait. Et cependant les prix offerts eussent été les bienvenus.

--Je ne vends pas, disait-il, je travaille beaucoup, je cherche, je commence plusieurs tableaux, j'en achève quelques-uns, mais, au total, je ne vends pas!

Et c'était vrai. Ce laborieux était inaccessible à toute pensée de spéculation. Sans doute il avait des fiertés lorsqu'il apprenait que ses tableaux atteignaient des prix quasi-fabuleux et il souriait alors en se souvenant qu'il avait jadis, pour Curmer, fait des dessins sur bois à vingt francs le dessin, et des chefs-d'œuvre!

--Le jour j'allais à la Bibliothèque pour chercher des documents, la nuit je ne dormais pas, je travaillais et je tombais de fatigue, le matin. Mais le dessin était fait, et Curmer était content.

Et c'était Paul et Virginie, c'était Lazarille de Tormes, qu'il illustrait ainsi!

Quelqu'un qui connaissait de près Meissonier m'a assuré que le peintre écrit et laisse des mémoires.

--Il m'en a lu des fragments un soir, me dit M. T..., et rien n'est plus touchant que l'histoire de ses débuts racontée par lui, sa visite aux frères Johannot, Alfred et Tony, qui lui mirent le pied à l'étrier.

Meissonier écrivain! M. A. T... assure que ces pages du peintre sont tout à fait de premier ordre. On devrait les publier.

*
* *

Autre mort, M. Latour Saint-Ybars, l'auteur dramatique, un mort qui était déjà un disparu. Et cependant il eut son heure. Sa tragédie de Virginie fut un succès considérable. Elle servit, avec la Lucrèce de Ponsard, à battre en brèche la citadelle romantique; mais ces tentations de réaction classique furent impuissantes et il fallait attendre le naturalisme pour voir le romantisme regardé comme une vétusté. Voilà, du reste, bien des mots en isme. Latour Saint-Ybars ne s'y arrêtait pas. Il était catholique convaincu et classique renforcé.

Un sous-Ponsard, l'a-t-on appelé. Si cet homme de talent, ce méridional spirituel, avait donné sa Virginie avant Lucrèce, c'est Ponsard qui serait un sous-Latour.

Autre mort, car ils vont vite, comme dans la ballade devenue banale. C'est un romancier, celui-là, Elie Berthet, un vieux romancier du bon temps des romans d'aventures, des romans où les souterrains jouaient leur rôle, où il y avait, pour émouvoir le public, des aveugles qui recouvraient la vue, et des muets qui retrouvaient la parole. Je gage que vous n'avez pas lu d'Élie Berthet les Catacombes de Paris? Moi j'ai lu cela, et je m'y suis fort intéressé. Et le Pacte de famine! Un drame révolutionnaire, un de ceux qu'on laissait jouer sous les tyrans.

Elie Berthet était un petit homme au profil aigu et fin, portant lunettes, un brave et digne homme s'il en fut, un littérateur de la vieille roche, pur comme l'eau qui en sort.

Il disait des romanciers décolletés de ce temps-ci:

--Ce sont des gens qui gagnent leur partie avec des cartes grasses et biseautées!

Jadis, il lui était arrivé une aventure des plus ironiques, contée en quelque endroit par le marquis de Belloy.

En pleine vogue de succès, Elie Berthet visitait Brest, il y a fort longtemps. Les officiers de marine l'avaient fort bien reçu et quelques-uns même lui avaient offert un banquet.

On avait bien mangé, causé, le tout avec bonne humeur, lorsqu'au dessert, brusquement, un coup de canon retentit du côté de la rade.

Elie Berthet rougit un peu, remercia, dit:

--C'est trop! Vraiment, messieurs, je vous suis reconnaissant, mais c'est trop!

C'était le coup de canon qui annonçait la rentrée des forçats, et le romancier le prenait pour lui.

Grand pêcheur à la ligne, Elie Berthet allait autrefois, avant de se mettre au travail littéraire, taquiner le goujon sur une des berges de la Seine. Un jour, las de sa place habituelle, il choisit un autre poste, et il y était installé, sa ligne à la main, quand un autre pêcheur se présenta et lui dit:

--Pardon, monsieur, mais c'est là que je pêche d'habitude!

--Je n'avais vu personne, dit Elie Berthet, j'avais cru...

--Oh! il n'y a pas grand mal, fait le monsieur, mais, sans vous connaître, je parie que vous êtes républicain.

--Oui, dit Elie Berthet, je suis républicain. Mais pourquoi votre gageure?

--Eh! monsieur, fait l'autre, tout simplement parce que vous voulez me prendre ma place!

C'était un mot, mais ce n'était qu'un mot. Elie Berthet apprit depuis que son interlocuteur était M. de Cormenin, si célèbre à son heure (heure sonnée) sous le pseudonyme de Timon.

Républicain, Elie Berthet l'avait été toute sa vie. Quand il était tout jeune, il y avait dans sa ville un vieux grognard du nom de Fissou qui, ne pouvant exprimer tout haut ses sentiments libéraux et napoléoniens (sous les Bourbons libéral ou bonapartiste était tout un) n'avait qu'une joie, une joie malicieuse, qui consistait à appeler par son nom le jeune homme quand il le rencontrait dans la rue.

Fissou criait:

--Eh! liberté!

Et il le criait d'autant plus fort qu'il apercevait quelque agent de l'autorité.

--Eh! liberté!

L'agent se retournait, venait droit au père Fissou, vieil officier de chasseurs de l'empire.

--Qu'est-ce que vous dites?

--Je ne dis rien.

--Si! Vous criez: liberté.

--Je crie liberté?

--En pleine rue. C'est un délit.

--Allons donc! J'appelle ce jeune homme, là-bas, qui se promène: Elie Berthet!

--Elie Berthet?

--Oui. Elie Berthet, viens donc, mon garçon, j'ai quelque chose à te dire.

Elie Berthet s'avançait, l'agent s'inclinait, un peu ahuri. Et voilà comment on s'amuse avec le pouvoir quand on n'a contre lui que la plaisanterie pour arme.

Je ne parlerai pas de la pauvre Rosine Bloch, ne voulant décidément pas donner à cette causerie le ton d'un glas. Trop de nécrologie en vérité! La saison est mauvaise et le dégel me semble plus pernicieux que le froid. On s'invite d'ailleurs, on danse, on se réunit, la vie de Paris est brillante et la chute de Crispi fait, entre la poire et le fromage, prononcer autant de paroles qu'elle fait verser d'encre aux journalistes.

--Quel bien la chute du misagallo fera-t-elle à la France?

--Lui fera-t-elle même du bien?

--A Crispi, Crispi et demi peut-être.

--Une dernière larme à Crispi: Lacryma Crispi.

On fait des mots. Chez nous on a toujours fait des mots ou des chansons sur toutes choses. Et l'on parle du Mage. Et l'on discute les mérites de Meissonier.

--Savez-vous ce qui a fait son succès? disait un homme d'esprit. C'est que ses tableaux étant petits il fallait s'approcher de très près pour les regarder, qu'on faisait foule tout autour et qu'on ne pouvait pas les voir.

--Comme Thermidor, alors! répondit Mme de L....s.

Mais il est bien question de Thermidor! A l'heure où j'écris, l'on s'apprête à jouer Lohengrin à Rouen. Le télégraphe marche. On assure que les Rouennais veulent avoir leur petite manifestation patriotico-artistique. On assure qu'ils veulent siffler Wagner. Le feront-ils? On le saura quand paraîtront ces lignes. Mais ils sont très fiers de pouvoir dire:

--Nous aussi nous faisons du boucan. Il n'y a plus de province!

C'est peut-être parce qu'il y a encore une France!

Et pour terminer par quelque chose de tout à fait consolant, pensons un peu à cette belle soirée que l'Opéra-Comique a organisée en faveur d'Hérold.

Hérold! un grand nom! un grand musicien! et qu'un de nos collaborateurs, Lucien Pâté, a glorifié en des strophes vraiment émues:

Il me fallait l'âme profonde,

Le crêpe sur la cloche d'or.

La note qui réveille un monde,

Au fond des cœurs où l'âme dort!

Il me fallait la poésie,

Le doux rêve où le cœur se fond,

Et tout ce qui fut l'ambroisie,

Ce miel que les poètes font.

C'est la France qui dit ces belles choses à Hérold par les lèvres éloquentes de Mlle Dudlay. Les musiciens! les poètes! les artistes! Mon Dieu! comme il fait bon les aimer en cette quinzaine où la politique s'est taillé une si large part!

Rastignac.

LA SŒUR PATROCINIO

ne grande personnalité dans l'histoire contemporaine de l'Espagne, la sœur Patrocinio, dont l'Illustration a jadis publié le portrait (1) vient de mourir à quelques lieues de Madrid. Cette mort a réveillé bien des souvenirs. Les journaux du pays voisin remplissent des colonnes avec la biographie de cette religieuse archi-célèbre. Nous qui l'avons connue, nous sommes à même de donner à nos lecteurs quelques détails assez curieux sur sa vie.

Note 1: Dans son numéro du 25 janvier 1862.

J'ai dit grande personnalité, je devrais ajouter tristement célèbre, car elle était la personnification du fanatisme espagnol, de l'ignorance du peuple exploitée et mise à profit par les camarillas, le démon de la cour!

Elle s'appelait, de son nom de famille, Maria Rafaela Quiroga. Elle était la fille de pauvres paysans. A l'âge de dix-huit ans, vers l'année 1827, elle prit le voile, et depuis ce moment, ayant adopté dans le cloître le nom de Patrocinio, on ne la connut plus que sous ce nom-là.

Sans être une beauté, elle était assez jolie, son air doux et béat frappait tout le monde. Ses yeux étaient toujours levés vers le ciel. On lui fit tout de suite une réputation d'illuminée.

Elle sut mettre à profit la vogue dont elle jouissait et commença par placer son frère don Manuel à la Cour d'Espagne. Grâce à l'influence acquise par la sœur, don Manuel devint plus tard chambellan du roi don François d'Assise, mari d'Isabelle II.

Son exaltation et ses extases donnèrent au couvent du Christ de la Patience, où elle se trouvait, une grande célébrité; et les personnages carlistes de l'époque décidèrent d'exploiter ses révélations au profit de la cause du prétendant, et contre la régence de Marie-Christine. On la mit en rapport avec un moine capucin connu pour sa rage carliste; ce moine s'empara de l'esprit de sœur Patrocinio et lui apprit ce qu'elle devait faire pour influencer la foule inconsciente. Elle serait l'envoyée de Dieu pour favoriser la cause de don Carlos.

Pour cela, il fallait faire des choses extraordinaires, et on lança la religieuse comme on lance aujourd'hui une étoile.

Au commencement de l'année 1855, une nouvelle extraordinaire se répandit dans Madrid. Sœur Patrocinio avait été favorisée par le ciel de plaies exactement pareilles à celles du Christ. Elle s'était réveillée un beau matin avec de fortes blessures aux mains et aux pieds, et une autre au côté droit, celle-ci pour rappeler le coup de lance donné au Christ par Longin.

On disait aussi que la sœur miraculeuse disparaissait pendant la nuit de son lit et qu'on la trouvait le lendemain couchée et endormie sur les toits du couvent. C'était le diable qui s'amusait de la sorte avec elle. Pourquoi faire? me demanderez-vous. Dame! pour lui dire, comme la sœur le déclara devant le juge d'instruction, que «la régente Marie-Christine était une drôlesse, et que sa fille Isabelle ne serait jamais reine d'Espagne!»

J'ai parlé du juge d'instruction, car vous imaginez bien que le gouvernement d'alors n'y alla pas de main morte. La ville de Madrid était bouleversée, le couvent du Christ de la Patience envahi par la foule. Les mères y conduisaient leurs enfants malades pour que la sœur daignât apposer ses mains sur eux, et les curés, les chefs carlistes, les manolas et les aventuriers de toute espèce, entretenaient l'engouement qui devenait folie.

Un décret royal parut dans la Gazette officielle, ordonnant le procès. La sœur était poursuivie pour «imposture fanatique» et inculpée de crime d'État, pour avoir cherché à développer la guerre civile qui ensanglantait déjà le pays.

La justice s'empara d'elle, et les troupes furent consignées en vue d'éviter des émeutes. Soumise à la visite des médecins légistes, ceux-ci n'eurent pas de peine à reconnaître que les plaies étaient produites par des caustiques qu'on renouvelait chaque fois qu'elles devaient se fermer. Un docteur fut chargé de cicatriser les blessures miraculeuses. A partir de ce moment, la sœur Patrocinio mit des mitaines qu'elle n'a plus quittées. On n'a jamais plus revu ses mains, et pour cause.

La fausse sainte fut condamnée à l'exil à quarante lieues de la capitale.

Où alla-t-elle? On l'ignore. On sait seulement qu'elle passa plusieurs années cachée dans un autre couvent.

Mais son influence n'avait pas disparu. Bien que cette femme diabolique ait été, au début, carliste effrénée, elle avait pris de l'influence sur le cœur et l'esprit d'Isabelle II; et quand la Régence finit et que la reine monta sur le trône, la sœur Patrocinio reparut.

Son frère, comme je l'ai dit plus haut, était parvenu à s'emparer de don François d'Assise. Don Manuel fut nommé chef de la maison du roi consort, la sœur Patrocinio revint à Madrid et prit la direction du couvent de Jésus. Elle y établit un foyer de conspiration perpétuelle contre tout ce qui relevait du ministère et du gouvernement. L'État, c'était elle! La reine et son mari allaient souvent au couvent, et, plus forte que tous les jésuites du monde, sœur Patrocinio réussit à s'emparer, en maîtresse absolue, de la volonté de la souveraine. La voix publique dit que la reine lui envoyait son linge pour qu'elle le mît quelques heures avant elle; l'odeur de sainteté devait y rester!

Avec son frère et le père Fulgencio, confesseur du roi, la sœur organisa la célèbre Camarilla qui a coûté tant de sang à l'Espagne, et dont le fanatisme empêcha tous les progrès. On fit croire au roi don François que le ciel lui réservait un grand rôle en Espagne. Il était le mari de la reine, c'était lui qui devait gouverner. Et puisque Dieu le voulait ainsi, don François se laissa faire, communiqua la volonté divine à sa royale épouse, et celle-ci, sans aucun motif constitutionnel, renvoya le ministère Narvaez. Narvaez! Il faut se rappeler sa force et son caractère énergique pour se faire une idée de la hardiesse qu'il fallut à Isabelle II pour commettre un acte si violent.

La sœur et son frère dictèrent les noms des nouveaux ministres, tous réactionnaires. Ce fut ce que l'on appela en Espagne le ministère éclair. Les ministres prêtèrent serment à trois heures de l'après-midi, et furent renvoyés à dix heures du soir. C'est assez vous dire quel était l'état des esprits, et si la mesure fut vite rapportée.

Narvaez, pressé de reprendre le pouvoir, résista d'abord. La reine pleura. A la fin, il céda. «C'est entendu, dit le maréchal, mais je n'attendrai pas à demain pour me débarrasser de ces gens-là.»

A minuit, le père Fulgence était amené devant le maréchal entre deux gendarmes. Sans l'intervention du marquis de Miraflorès, qui était présent, il l'aurait fait jeter par la fenêtre. Ordre fut donné de le conduire en exil séance tenante. En même temps, le chef de la Sûreté se faisait ouvrir les portes du couvent de Jésus. La sœur se présenta suivie de trente religieuses portant des cierges, elle-même tenant à la main une image de la Vierge.

--Allons, allons, pas de comédie, au nom de la reine, je vous arrête!

La sœur lui répondit par des mots énigmatiques, pendant que les autres religieuses pleuraient et se tordaient de désespoir; mais rien n'y fit. La célèbre mystificatrice fut placée dans une chaise de poste et conduite à Talavera; son frère fut chassé du palais... on respira!

Cela ne devait pas durer longtemps. Six mois après, don François annonçait son intention de divorcer si la sœur et ses amis ne rentraient pas en grâce. La peur du scandale fut telle que le ministère Bravo Murillo transigea avec cette bande de corbeaux et sœur Patrocinio rentra à Madrid. De là, elle se rendit à Rome; Pie IX la reçut comme une souveraine, lui donna sa bénédiction, et la redoutable intrigante retourna dans sa patrie où elle fonda le couvent d'Aranjuez et vingt autres dans les provinces. Elle était riche, elle triomphait, et dans ses mains, couvertes des célèbres mitaines, elle tenait et serrait la malheureuse Espagne...

La révolution de 1868 vint la surprendre dans ses délices d'Aranjuez où elle vivait entourée de faste. Elle savait bien que la chute du trône pouvait être terrible pour elle, et quand le peuple envahit le couvent, il n'y trouva pas son ennemie. Elle avait de nouveau disparu! Cette fois, la sœur Patrocinio s'en alla à l'étranger, vint à Paris, laissa de côté ses habits de religieuse et s'habilla en dame. Un soir, en 1869, on jouait au Châtelet une revue de l'année. Céline Montaland tenait le rôle de la reine d'Espagne. Nous étions trois amis, à l'orchestre, quand nous entendîmes des commentaires en espagnol, dans une baignoire à côté de nous. Je tourne la tête et m'écrie: «C'est la sœur Patrocinio!»

--Pas possible, dirent mes amis.

--Mais si, voyez ses mains, ses mitaines!...

Elle me regarda avec des yeux de panthère, et, s'adressant à la dame qui l'accompagnait, dit en se levant:

--Allons-nous-en, allons-nous-en vite!

*
* *

Qu'est-elle devenue de 1868 à 1872? Personne ne le sait. Avec son adresse habituelle, elle fit annoncer sa mort «dans un couvent de Pau». La nouvelle fut télégraphiée à Madrid, et tout le monde le crut. Mais, au lendemain de la Restauration, on la vit reparaître. Rendons justice à l'esprit libéral de feu Alphonse XII. Il ne voulut pas la voir et il est mort sans la connaître.

La sœur Patrocinio fonda encore un couvent. Elle en a fondé tant! Ce dernier s'appelle le couvent des «Religieuses de la Conception», et se trouve à Guadalajara, capitale de la province du même nom. Suivant son habitude, la sœur, qui en était naturellement la supérieure, fit les choses en grand; c'est dans ce cloître richement installé qu'elle a passé les dernières années de sa vie, correspondant avec trente ou quarante maisons de religieuses fondées par elle. Eloignée de la politique, elle recevait une correspondance quotidienne très volumineuse. On ignorait avec qui elle entretenait cette correspondance et à quel sujet.

Cette femme a toujours vécu enveloppée du plus grand mystère. Atteinte d'une maladie de cœur, elle s'est éteinte à l'âge de quatre-vingt-douze ans. Sa mort a été, d'après ce que disent les religieuses, extrêmement douce. Les sœurs qui la veillaient la croyaient endormie, elle était morte. Elle ne voulait pas mourir encore néanmoins. Huit jours auparavant, on lui parla d'extrême-onction. Avec un accent impératif elle dit: «Non, pas encore!»

Le pape lui a envoyé sa bénédiction. Le peuple de Guadalajara voulait la voir, mais, pour éviter des manifestations, son corps n'a pas été exposé dans l'église.

On l'a enterrée avec ses mitaines...

Eusebio Blasco.

LES FUNÉRAILLES DU PRINCE BAUDOUIN, A BRUXELLES.--Le cortège funèbre traversant la place Royale.

En 1859. Meissonier à son départ pour l'armée d'Italie. La villa de Poissy. En 1870. Meissonier, colonel de la garde nationale.
Meissonier, membre de l'institut. En promenade. Meissonier modelant un cheval.
Au travail. L'hôtel du boulevard Malesherbes.

MEISSONIER.--L'homme et l'artiste à différentes époques de sa vie.--D'après des photographies de la maison Lecadre.

LA CENSURE

Thermidor vient de remettre sur le tapis la question de la censure.

On a beaucoup dit et écrit à propos de cette institution. Bien des lances ont été rompues sur ce terrain, toujours brûlant d'actualité, sans que jamais, malgré les victoires remportées, alternativement de part et d'autre, les résultats successifs de la lutte aient paru donner à l'opinion publique une satisfaction complète et définitive; maintenue ou supprimée une fois de plus, la question de la censure n'en sera pas résolue à tout jamais pour cela, car sa discussion naît de nos passions, ce qui lui assure une mise à l'ordre du jour éternelle.

Si nous prenons la parole aujourd'hui sur le sujet, ce n'est pas--rassurez-vous, lecteurs--pour ou contre; non, c'est pour parler à côté, notre but très modeste est de vous initier au fonctionnement de la censure, de vous en faire connaître ce qu'on appelle vulgairement la cuisine.

Nous ne nous occuperons naturellement que de la censure dramatique, puisque la censure des écrits a été supprimée par la loi du 29 juillet 1881 qui proclama la liberté de la presse.

M. PAUL BOURDON

Sans vouloir remonter jusqu'à Platon qui, le premier, réclama dans sa République la nécessité d'une loi qui réfrénât la licence apportée sur la scène par Aristophane, le précurseur de notre Théâtre-Libre, je vous dirai succinctement que c'est sous Louis XIV, en 1706, que fut organisée régulièrement la censure. Pendant la Révolution elle fut supprimée, rétablie, supprimée de nouveau. Remise en vigueur par le Directoire, régularisée en 1806 par Napoléon Ier, abolie en 1830, elle renaît peu après, pour succomber de nouveau en 1848, jusqu'à la loi du 30 juillet 1850 qui la rétablit par des dispositions temporaires rendues définitives par le décret du 30 décembre 1852.

L'observation qui se dégagerait de ces nombreuses fluctuations pourrait être celle-ci: chaque fois que la censure a été remise en vigueur, on en a demandé l'abolition; le rétablissement chaque fois qu'elle a été abolie. Ce qui tendrait à donner raison à ce vieux dicton qui prétend dans sa philosophie mélancolique que «plus ça change, plus c'est la même chose».

Mais je ne suis pas ici pour philosopher et je reviens à mon sujet c'est-à-dire au fonctionnement de la censure, ou plutôt de l'inspection des théâtres, pour lui donner, en passant, son titre officiel actuel.

M. PHILIPPE DE FORGES

La Censure peut être préventive, répressive ou facultative.

Le rôle préventif est celui qui lui a été généralement attribué, et c'est celui qu'elle exerce aujourd'hui. Il a cet avantage d'offrir aux auteurs et aux directeurs, grâce au visa préalable, une garantie contre les poursuites en cas de désordre ou de scandale. La pièce qui l'occasionne est suspendue et l'auteur et le directeur en sont simplement pour leurs frais.

Ce n'est pas bien gai, j'en conviens, mais peut-être est-ce préférable au régime de la censure répressive qui vous accordait--avant, la liberté de jouer ce que vous vouliez, sous peine d'en pâtir--après. Et l'œuvre incriminée entraînait quelquefois la prison pour l'auteur et le directeur, quand les choses n'allaient pas plus loin, comme sous Louis XII où la liberté la plus absolue était accordée aux auteurs sous la seule obligation de respecter les dames, sous peine de pendaison. Il n'y allait pas de main morte, le Père du peuple, et dire que c'est à Henri IV qu'on a attribué le surnom de Roi galant!

La censure facultative laissait aux auteurs et directeurs la liberté de soumettre la pièce à l'examen ou de s'affranchir de cette formalité. Dans le premier cas, ils n'étaient pas responsables s'il se produisait du désordre; dans le second cas, ils demeuraient passibles du code pénal.

La censure, composée actuellement de quatre inspecteurs, MM. Philippe de Forges, Paul Bourdon, Georges Gauné et Adrien Bernheim, ressort, comme on sait, du ministère de l'instruction publique et des beaux-arts. Ses fonctions sont essentiellement consultatives et nous allons voir comment elles s'exercent.

M. ADRIEN BERNHEIM

Pour en faire mieux saisir le mécanisme, prenons, si vous le voulez bien, une pièce depuis le moment où elle est soumise à l'examen de la censure jusqu'au soir de la première représentation.

Un jour, un auteur s'écrie:

--Enfin, ma pièce est reçue!

Inutile d'ajouter que, si c'est un jeune auteur, il pousse ce cri quelque cinq, dix ou quinze ans après la présentation de sa pièce à un directeur de théâtre. Enfin sa pièce est reçue, c'est l'important. Les rôles sont distribués, la lecture faite aux artistes, les répétitions commencent.

De la censure, jusque-là, il n'est pas question; on ne s'en occupe que huit ou dix jours avant la première représentation. Le manuscrit est alors envoyé au ministère des beaux-arts, rue de Valois, non par l'auteur, mais par le directeur, avec cette mention en tête de l'ouvrage: Pour être représenté sur le théâtre de ***.

Et le rôle de la censure commence. La pièce, inscrite à son arrivée sur un registre ad hoc, est confiée à l'un des censeurs pour qu'il en prenne connaissance et qu'il examine si elle ne porte atteinte ni à la morale ni à la religion, si elle ne touche pas à la politique, si elle ne contient rien qui puisse--ça, c'est le côté diplomatique--nous susciter des ennuis avec les puissances étrangères.

--Voilà bien des choses pour un seul homme! me direz-vous.

Sans doute, mais d'abord ils sont quatre, qui peuvent s'entraider, et puis le genre de la pièce qui leur est soumise, le théâtre qui doit la jouer, le nom de l'auteur, leur sont déjà des indices qui simplifient la besogne. Il est bien évident, par exemple, qu'après quelques pages de la Cagnotte, le censeur chargé de lire la pièce a dû être vite rassuré sur les dangers politiques ou diplomatiques qu'elle était capable de soulever.

M. GEORGES GAUNÉ

La pièce lue, le censeur fait un rapport qui est: favorable, défavorable ou entre les deux.

Prenons le favorable. Dans ce cas le visa est apposé sur le manuscrit, celui-ci rendu au théâtre qui peut, dès lors, faire afficher la pièce et la jouer. Il y a encore la répétition générale, mais nous en reparlerons plus loin.

En cas de rapport «entre les deux», c'est-à-dire lorsqu'une pièce, admise dans son ensemble, contient des passages qui semblent dangereux au censeur, il prend, non pas des ciseaux--les légendaires ciseaux!--mais un crayon, et il indique en marge du manuscrit les passages incriminés. C'est à ce moment que l'auteur entre en scène, il se rend près du censeur pour défendre son texte, l'expliquer au besoin.

Et comme auteurs et censeurs finissent forcément par se connaître, l'entrevue n'a rien de solennel.

Le censeur s'excuse des quelques petites corrections insignifiantes qu'il croit devoir demander. L'auteur se déclare prêt à modifier tout ce qu'on voudra. Tout cela est du dernier galant, jusqu'au moment où l'on en vient aux mains. Alors changement de tableau! Les «corrections insignifiantes» deviennent un vrai massacre, et le «tout ce qu'on voudra» se change en: «je ne changerai pas un mot!»

Puis l'apaisement, les raisonnements, sinon la raison, une bonne volonté de part et d'autre, une première concession, un passage atténué, un mot restitué, la morale finit par se déclarer contente, la politique satisfaite, et le visa est accordé.

Je dois ajouter que les choses ne se passent pas toujours aussi bien entre auteurs et censeurs. Quand ils n'arrivent pas à tomber d'accord, que les modifications demandées ne sont pas consenties, le censeur, que son caractère de «consultatif» empêche de trancher le différend, fait sur la pièce un rapport concluant à sa non-autorisation telle quelle. Ce rapport est remis au directeur des Beaux-Arts, qui émet son avis, et enfin au ministre, qui seul a voix délibérative. Il approuve les conclusions du censeur ou passe outre s'il le juge convenable.

Il ressort de là qu'une œuvre, autorisée ou interdite par la censure, comme on dit couramment, l'est en réalité par le ministre qui a seul qualité pour prendre une décision. Il peut même arriver qu'une pièce soit autorisée sans passer par la censure, si le ministre, connaissant l'œuvre, en autorise la représentation sans demander de rapport à l'inspection des théâtres.

Nous avons dit qu'une fois la pièce visée, elle pouvait être jouée. Ce n'est pas tout à fait exact, car il y a encore la répétition générale dont j'ai parlé plus haut.

La censure y est convoquée, afin de se rendre compte que l'interprétation ne donne pas à la pièce une physionomie nouvelle qui aurait pu échapper à la lecture, sans compter les costumes qui sont l'objet d'un examen assez délicat, surtout quand il s'agit de revues, de ballets, et de certaines pièces des théâtres de troisième ordre, dont le souci littéraire s'attache moins à dévoiler sur la scène les travers de nos contemporains que les bras et les jambes de nos contemporaines. Alors le censeur se voit dans la nécessité--bien cruelle souvent--de signaler un décolletage trop bas, une jupe trop courte, et, faisant tort à sa réputation de coupe-toujours, c'est lui, au contraire, qui demande qu'on ajoute et qu'on allonge!

Enfin, le jour de la première représentation, la censure est également présente. Elle constate ainsi que la pièce est bien jouée conformément au texte visé et qu'aucune surprise n'a été réservée pour ce jour-là. C'est ce qui eut lieu pour Vautrin de Balzac où, dans la scène du galérien arrivant en général mexicain, Frédérick Lemaitre s'était fait la tête de Louis-Philippe.

On voit l'effet! Et bien inattendu, car il était assez difficile de le prévoir à la lecture du manuscrit.

Après la première représentation, le rôle de la censure se trouve terminé, ou à peu près, car il lui reste toujours le soin de veiller à ce que le texte de la pièce soit respecté pendant toute la durée des représentations.

C'est là un soin dont elle n'abuse pas. Je n'oserais même pas affirmer qu'elle en use.

Il suffit d'ailleurs de voir une pièce à la centième pour juger de la part de collaboration que prennent peu à peu les artistes à l'œuvre de l'auteur. Collaboration qui échappe nécessairement aux censeurs, à moins que l'un d'eux ne se trouve, par hasard, dans la salle et ne fasse des observations.

Tels sont les attributions et le fonctionnement de la censure dramatique à Paris.

Voici maintenant quelques détails relatifs à la province.

Il n'y a pas, à proprement parler, de censure en province; le besoin s'en fait moins sentir, puisque l'autorisation de représentation d'une pièce à Paris entraîne par cela même l'autorisation pour toute la France.

Il en est de même pour l'interdiction, elle s'étend à tous les départements lorsqu'elle a été prononcée à Paris.

Il arrive cependant, surtout depuis l'élan donné à la décentralisation dramatique, que des œuvres inédites soient représentées en province. Dans ces cas, la pièce est soumise préalablement au préfet du département dans lequel elle doit être jouée et c'est le préfet qui autorise ou interdit.

A propos du Théâtre-Libre, bien souvent nous avons entendu des gens s'étonner que la censure y autorisât toutes les pièces. La censure n'a pas à se prononcer dans la circonstance. Le Théâtre-Libre est une entreprise privée, fermée, sans représentations payantes, au vrai sens du mot, c'est-à-dire, sans guichets ouverts au public. Il rentre dans la catégorie des cercles et des associations particulières organisant, comme le cercle Pigalle, entre autres, pour leur plaisir et celui de leurs amis, des représentations où la censure n'a rien à voir, puisque sa mission est de prévenir ce qui peut froisser le sentiment public. Ce n'est pas le cas dans l'espèce.

Mais qu'une des pièces jouées dans l'intimité de ces associations soit reprise par un théâtre ordinaire, elle relève alors de la censure qui reprend sur elle tous ses droits d'examen.

*
* *

Outre la surveillance des théâtres, la censure est chargée aussi de celle des cafés-concerts. Et ce n'est pas le moindre de ses soucis si l'on réfléchit qu'il existe à Paris plus de cinquante cafés-concerts permanents et deux fois autant d'hebdomadaires. Ce qui se traduit par le chiffre respectable de sept à huit cents chansons soumises par mois au visa de la censure.

On comprend que chacune de ces chansons n'entraîne pas les mêmes formalités imposées aux pièces. C'est tout autre chose, et si l'étude du fonctionnement de la censure au point de vue du théâtre ne nous avait pas entraîné aussi loin, nous nous serions fait un plaisir de vous faire entrer dans la «cuisine» des cafés-concerts.

Il nous faut y renoncer pour aujourd'hui et nous attendrons, pour y revenir, que l'actualité nous y ramène.

Je veux cependant vous conter une anecdote qui a trait à la censure des cafés-concerts.

Un jour on soumet à son visa une chanson intitulée, je crois, l'Avancement du petit Augustin.

C'était l'histoire, bien vieille et bien usée, de l'employé pour qui chaque visite de sa femme au ministre se traduit par un avancement. Il finissait, au dernier couplet, par être nommé chef de division.

La censure n'y vit pas malice et autorisa la chanson. Elle se chantait depuis deux ans déjà lorsqu'une plainte, signée d'une main ministérielle, signala à l'Inspection des Théâtres l'inconvenance de l'Avancement du petit Augustin et en réclamait l'interdiction immédiate.

Or, savez-vous le vrai motif de cette réclamation? Il y avait alors quelque part un chef de division qui--par hasard--s'appelait Augustin; qui, par hasard aussi, était petit, marié, et qui--comble de hasard--devait, paraît-il, son avancement à l'amitié du ministre pour sa femme!

Un sous-ordre de ce fonctionnaire avait entendu la chanson, s'en était ému, avait rédigé une lettre de réclamation, et le piquant de l'anecdote est que la lettre fut soumise à la signature du ministre par le chef de division lui-même--naturellement!

Paul Bilhaud.

URANIE

Par CAMILLE FLAMMARION

Edition nouvelle ornée de nombreuses illustrations.

On sait quel beau succès accueillit l'an dernier le roman astronomique de M. Flammarion. L'édition nouvelle qui paraît aujourd'hui, illustrée par Emile Bayard, Bider, Falero, Gambard, Myrbach et Riou, ne peut manquer de le lui renouveler.

Nous n'entreprendrons pas d'analyser ce livre. Laissez-vous, dirons-nous au lecteur, guider par Uranie elle-même, la séduisante muse du ciel, laissez-vous initier par elle aux grands problèmes de l'immensité, puisqu'elle ne se refuse pas, M. Flammarion aidant, à nous prendre, pauvres profanes, sur ses ailes de flamme et à nous emporter dans les sphères. Et pour cela, écoutez son conseil:

«Il faut se dégager entièrement des sensations et des idées terrestres pour être en situation de comprendre la diversité infinie manifestée par les différentes formes de la création. De même que sur votre planète les espèces ont changé d'âge en âge, depuis les êtres si bizarres des premières époques, époques géologiques, jusqu'à l'apparition de l'humanité, de même que maintenant encore la population animale et végétale de la terre est composée des formes les plus diverses, depuis l'homme jusqu'au corail, depuis l'oiseau jusqu'au poisson, depuis l'éléphant jusqu'au papillon; de même, et sur une étendue incomparablement plus vaste, parmi les innombrables terres du ciel, les forces de la nature ont donné naissance à une diversité infinie d'êtres et de choses... Les formes, les organes, le nombre des sens, dépendent des conditions vitales de chaque sphère; la vie est terrestre sur la terre, martienne sur Mars, saturnienne sur Saturne, neptunienne sur Neptune, c'est-à-dire appropriée à chaque séjour, produite et développée par chaque monde selon son état organique et suivant une loi primordiale à laquelle obéit la nature entière: la loi du progrès.»

Ainsi parle Uranie, et vous pensez bien qu'en parlant ainsi, elle franchit à tire d'aile des millions, des billions et des trillions de lieues. Malgré cela, le voyage n'est pas long, il ne le paraît pas du moins, et laisse le temps aux illustrateurs de prendre en route de charmants croquis de toutes les flores de tous les paysages que l'on voit sur la route.

NOTES ET IMPRESSIONS

O l'heureux temps que celui où chacun peut penser ce qu'il veut et dire ce qu'il pense!

Tacite.

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La misère a du bon: c'est la nourrice des artistes.

Charles Chaplin.

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J'ai souvent été tenté d'écrire ce paradoxe: l'histoire que l'on connaît le moins est celle qu'on a vue.

Jules Simon.

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Un Parisien--nous ne parlons pas des Parisiennes--s'imagine agréablement avoir tout l'esprit qui circule autour de lui, et il se dispense souvent d'y mettre du sien.

O. Feuillet.

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On pense trop à soi dans les grandes villes; dans les petites, on s'occupe trop des autres.

E. Dubay.

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Pour pardonner, il faut avoir souffert.

Léon Tolstoï.

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La meilleure punition de la fausse modestie, c'est d'être prise au mot.

A. Dufresne.

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Le jeune fou augmente son entourage, le vieux sage l'épure.

Edm. Thiaudière.

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La vertu est, comme la santé, un équilibre instable entre les forces contraires dont le jeu constitue la vie.

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Il est cruel de reprocher aux gens les défauts ou les infirmités dont ils sont les premiers à s'apercevoir et à souffrir.

G.-M. Valtour.

MEISSONIER

MANQUANT A L'APPEL

I

e soleil disparaît au couchant, dans un flamboiement d'or qui met une gloire à la cime des montagnes.

Sous la caresse de son dernier baiser, les eaux limpides de la rivière s'allument, à la surface, de fugitives étincelles; un suprême rayonnement anime les détails du paysage, qu'un court crépuscule va rapidement assombrir et que les ténèbres s'apprêtent à effacer. Le vent du soir, imprégné de balsamiques parfums, courbe les minces roseaux frissonnants, tout le long des rives abruptes où l'argile se montre par places, comme la peau sous un haillon effiloché. Au ciel, du côté de l'occident, quelques légers nuages planent, floconneux, et reflètent eux aussi, par une délicate teinte rosée jetée sur leurs contours, l'éclat mourant de l'astre réfracté.

De la vallée, avec les tièdes exhalaisons d'un sol surchauffé, monte vers les sommets une rumeur confuse faite de mille bruits divers; mais, si la variété des sons frappe nettement l'oreille, celle-ci, du moins, n'en conserve pas l'impression: tout se fond en une seule harmonie très douce, puissamment mélancolique. La chanson du crépuscule n'est plus, comme dans nos pays tempérés, un murmure apaisé, reposant: c'est une plaintive mélopée, une sorte de lamentation de l'au-delà, de chant funéraire entendu à travers les planches du cercueil...

Cependant, les lueurs flottantes ont disparu. Au zénith, une à une, les étoiles dispersent leurs scintillantes paillettes, les nébuleuses sèment leurs fines poussières lactées. La lune, nouvelle, laisse le champ libre à ces peu redoutables concurrentes dont elle ne saurait jalouser le timide éclat.

Et voilà que, d'un enfoncement de la rive où les roseaux, violemment écartés, abandonnent au fil de l'eau leurs tiges à demi-brisées, une embarcation se lance en plein courant, si petite qu'elle fait à peine une tache plus sombre à la surface enténébrée du fleuve. C'est un de ces canots légers en rotin tressé qui servent aux Annamites du haut pays pour la navigation locale, et dont l'instabilité est telle que le moindre mouvement du rameur se traduit immédiatement par une série d'oscillations aussi désagréables qu'inquiétantes.

Et, s'il nous était donné de percer le manteau d'ombre couvrant la rivière, nous verrions, accroupi au fond de ce canot-fantôme, le fusil barrant les genoux, l'œil aux aguets, un Européen, un soldat qui, la main sur un gouvernail improvisé, dirige tant bien que mal la périlleuse descente.

II

Ce fait s'est produit au cours de toutes les guerres, en Annam comme ailleurs.

Le combat terminé, quand on se compte, il vient se placer, à côté des morts et des blessés reconnus, une catégorie d'hommes dont la situation ne peut être nettement définie.

Personne ne les a vus tomber; nul ne les a ramassés sur le champ de bataille: ce sont des manquants à l'appel, des disparus.

Dans nos luttes européennes, cette mention est une espérance aux cœurs de ceux qui attendent. Là-bas, dans les campagnes coloniales, c'est au contraire, le plus souvent, l'écho d'une douloureuse agonie précédée d'innommables tortures...

Les clairons sonnent la charge.

Le long des pentes ravinées dont les bandes annamites garnissent les crêtes, là compagnie déployée monte, haletante.

Des balles, elle ne se soucie guère.

Mais voici que d'en haut, soudain, une trombe mugissante s'abat, faite de pierres énormes arrachées au sol et qui, tournoyant en bonds gigantesques, passent à la volée avec de grands souffles.

L'assaut subit un temps d'arrêt: chacun se gare, l'échine courbée.

Cependant, sur la ligne irrégulière tracée par les tirailleurs, un homme est tombé, fauché par un éclat, et roule à demi-assommé, inconscient, évanoui.

Un trou herbu est là, profond, qui le recueille: le voile de feuilles mouvantes, un instant déchiré, se referme... et, le soir venu, la bataille finie, on recherchera vainement celui qui manque à l'appel...

Ç'avait été le cas du caporal Munier.

III

Revenu de sa syncope, celui-ci rassembla d'abord ses souvenirs; puis il se mit debout et constata, par le jeu de ses articulations, que, sauf quelques côtes un peu durement froissées et une légère coupure à l'épaule, sa personne était en parfait état.

Il fut plus longtemps à se rendre un compte exact de sa situation, l'obscurité complète au milieu de laquelle il se démenait ne facilitant guère son examen. Néanmoins il réussit à se tirer du puits étouffant qui lui avait à la fois si fort à propos et si malencontreusement servi de cachette, et, émergeant des végétations enchevêtrées qui jaillissaient des parois jusqu'à l'orifice, il se trouva bientôt en plein air.

A ce moment, une atmosphère orageuse limitait l'infini des espaces à l'immobile entassement de sombres vapeurs, saturées d'électricité, qui suspendaient devant le rayonnement des mondes extra-terrestres un écran progressivement épaissi. A la surface du sol, des exhalaisons chaudes stagnaient, comme l'eau visqueuse d'un marécage dont elles avaient les putrides effluves. Un malaise général, précurseur ordinaire de ces mouvements météorologiques, pesait sur la nature entière, écrasée dans l'attente de la première rafale et du premier coup de foudre: ç'allait être, sans nul doute, une mauvaise fin de nuit.

Le caporal Munier accorda peu d'attention à ces menaçants symptômes. Il commença par s'inspecter des pieds à la tête, et, lorsqu'il se fut assuré que ses cartouchières étaient toujours garnies, que son fusil n'avait subi aucune détérioration, que son léger bagage restait intact; lorsqu'il eut sondé les ténèbres, prêté l'oreille aux bruits indistincts de l'étendue, il s'assit au bord du trou et tint conseil avec lui-même.

Le résultat de cette méditation fut que de son activité dépendait son salut.

En effet, l'engagement terminé, la compagnie avait dû organiser son cantonnement sur les berges de la rivière, en amont ou en aval, mais évidemment à courte distance du terrain de la lutte. Les camarades ne pouvaient être bien loin: à un ou deux kilomètres au plus de cette sorte de cap rocheux que la chaîne des collines projetait droit dans le fleuve. Les devancer, pour se faire recueillir au passage, tel était le but à atteindre.

Ceci posé, il fallait agir.

Le caporal Munier possédait un caractère énergique et résolu. Les dangers de sa situation ne l'effrayaient point: ils constituaient plutôt un stimulant à son courage et à ses facultés natives. Son cas exceptionnel lui apparaissait comme une de ces particularités qui sortent quelqu'un de la foule pour le porter en pleine lumière. Ce n'était pas banal de se trouver là, seul en pays hostile, au milieu d'ennemis dont la cruauté égalait la perfidie, paisiblement occupé à discuter les moyens de mettre hors de péril la vie d'un homme qui avait failli être écrasé et se réveillait, sain mais non sauf, d'une syncope de plusieurs heures.

--On n'y voudra pas croire! murmura-t-il tout haut.

Cependant, il convenait de ne pas s'attarder, de profiter du reste de la nuit, bien avancée déjà, pour faire, sans crainte de fâcheuses rencontres, le plus de chemin possible.

Le caporal se leva.

Toutefois, au lieu de reprendre l'ascension directe qui eût été trop fatigante, le disparu contourna le flanc dénudé du mamelon, du côté de la rivière dont il atteignit bientôt les bords. Malheureusement, en cet endroit, la déclivité était si prononcée qu'il lui fallut de grands efforts pour se maintenir sur les roches glissantes, en s'aidant des moindres aspérités du sol. A franchir cet éperon granitique contre lequel le courant se brisait avec un véritable ressac, il perdit ainsi un temps précieux, se froissant aux angles des pierres, se déchirant aux ronces, risquant à chaque pas de se rompre le cou.

Et quand enfin, épuisé, à bout de souffle, il se retrouva en terrain à peu près horizontal, le ciel s'ouvrit brusquement: un éclair fulgurait, illuminant le fleuve, les montagnes, les noires vapeurs planantes, qu'il stria d'un zigzag de flammes...

Alors seulement Munier aperçut devant lui, très près, un large arroyo dont l'eau calme, une seconde, étincela.

La route était barrée.

IV

Devancer la colonne, ou même simplement la rejoindre, devenait dès lors impossible: l'obstacle qui surgissait si mal à propos modifiait complètement le plan primitif; les chances de salut diminuaient. Munier le reconnut sans s'en émouvoir. Il appartenait à cette race de gens qui ne sauraient faire le sacrifice de leur vie, pour le bon motif que celle-ci ne leur paraît jamais menacée.

Une difficulté se présentait, la première d'une longue série peut-être. Il fallait la vaincre, et, après celle-là, toutes les autres. Un bon nageur comme notre caporal devait aisément la surmonter.

Ce fut l'affaire de la nuit qui suivit.

Mais les cours d'eau ne sont pas rares en Indochine; pareil obstacle se rencontrerait plus d'une fois encore. D'ailleurs, la route de terre était incommode, périlleuse, semée d'embûches et de surprises. Munier se le disait et pensait au fleuve, dont le courant irrégulier pouvait le rendre, sans fatigue sinon sans danger, presque à destination.

Cependant, pour utiliser celui-ci, il importait de trouver une jonque, un radeau, une chose flottante quelconque. Cette recherche demanda du temps, de la patience et de l'audace, mais enfin aboutit. A partir de ce moment, le voyage se poursuivit dans des conditions de célérité et de bien-être relatifs. Dormant le jour au milieu des roseaux ou en un creux de roche, Munier reprenait le soir sa course solitaire, l'œil scrutateur, l'arme chargée, attentif au moindre bruit émanant de l'une ou l'autre rive.

Vingt fois, entraîné par les remous, le léger sampan faillit sombrer; vingt fois des bancs de sable l'arrêtèrent. Une nuit, en essayant de se ravitailler aux dépens d'une case vide d'indigènes, le fugitif fut surpris et dut lestement battre en retraite. Le lendemain, c'était, à l'aube, un convoi qu'il croisait dans la brume et qu'il n'évitait que grâce à la complicité du brouillard. Il en était même venu à ne plus oser se livrer au sommeil, ayant été désagréablement réveillé, certain soir, par le froissement des bambous qui lui servaient d'asile et entre lesquels apparaissait, menaçant, le mufle d'un tigre pressé de se désaltérer à la rivière.

Aussi le double piton couronné d'un vieux fort branlant qui garde le bac de la route royale fut-il salué, par le pauvre diable, d'un véritable cri d'allégresse. Cette montagne, ce fort dont la silhouette grise se dessinait confusément sous la lumière blanchissante du matin, c'était trois kilomètres à peine qui le séparaient de la ville occupée par nos troupes: c'était le salut!... Un instant, se départissant en cela de sa prudence habituelle, Munier eut la tentation de terminer son voyage en plein jour; mais un souvenir le retint. Trois mois auparavant, le sergent-major de sa compagnie avait voulu, seul et sans armes, faire une excursion à cette ruine poudreuse juchée sur la hauteur. Le soir même, à l'appel, on constatait son absence, et, le lendemain, une patrouille fouillant les alentours rapportait son cadavre--décapité, dévêtu, mutilé, horrible!

Non! c'eût été trop absurde d'avoir traversé quarante lieues de pays ennemi, d'avoir échappé aux hommes, aux fauves, au fleuve, pour finir ainsi bêtement, assassiné sur le grand chemin, en vue du pavillon français, à portée du canon de la citadelle!... Non, non! un peu de patience encore! La journée serait vite passée, après tout; et d'ailleurs le caporal se sentait rompu de fatigue, pris d'un irrésistible besoin de sommeil. Dix jours s'étaient écoulés depuis le début de cette aventureuse odyssée: la bête humaine, surmenée, à bout de forces, réclamait.

Abandonnant donc l'embarcation au caprice des eaux--alors houleuses et agitées sous la pression d'un furieux vent d'est soufflant en tempête--Munier escalada la berge et se réfugia au plus profond du bois sacré qui faisait à une petite pagode délabrée un funèbre linceul d'ombre. L'horizon s'éclairait rapidement de lueurs blêmes dont les bandes s'étendaient progressivement vers le zénith, comme si elles eussent marché de concert avec les nuages; pourtant, autour des murailles le feuillage était tellement épais qu'on n'y voyait pas encore. Par moments des gouttes tombaient, cinglant les feuilles à la cime, mais ne touchant pas le sol.

La journée s'annonçait mal et paraissait devoir être peu propice à une sieste en plein air. Sans hésiter, le caporal franchit l'entrée du temple et se hissa jusqu'au sanctuaire où il prit la place de la divinité absente. Le lieu était bien choisi; aussi, bercé par l'ouragan qui faisait craquer, à l'intérieur, les boiseries vermoulues, et brisait au dehors les hautes branches trop ployées, ne tarda-t-il pas à s'endormir.

Quand il rouvrit les yeux, la nuit était venue. Au ciel, un peu nettoyé, la lune, presque dans son plein, brillait à de longs intervalles entre les nuées moins pressées. Il ne pleuvait plus, néanmoins le vent soufflait toujours avec une excessive violence. Après avoir jeté sur la campagne ce regard circulaire qui précédait d'habitude ses départs, le fugitif se remit en marche, les membres endoloris, il est vrai, mais l'esprit dispos et l'âme joyeuse.

La route mandarine déroulait alors sous ses pas, au milieu des rizières inondées et des touffes de bambous épineux, son large ruban d'argile déjà sec. En avant, sur la droite, les vastes bâtiments et les murs élevés du relai royal écrasaient la plaine de leur architecture massive; à gauche, une pagode se distinguait nettement, grâce à sa blancheur, qu'avivait encore la demi-clarté tombant des nuages...

Aucun bruit, sauf celui de la tempête balayant l'étendue...

Et, tout en cheminant sur ce sol battu qui ne gardait même pas l'écho de sa course, le caporal Munier songeait au but atteint, aux dangers finis, aux camarades retrouvés, à la réception étonnée et cordiale qui l'attendait, là-bas, au seuil du grand magasin à riz transformé en caserne. Peut-être l'avait-on déjà rayé des contrôles, le croyant mort, chose vraisemblable, il le reconnaissait. Et cette pensée le faisait rire discrètement, comme en lui-même. Il allait falloir le ressusciter aujourd'hui; il serait la cause d'écritures démesurées, de rapports interminables, de conversations jamais épuisées; la paperasserie administrative marcherait: de Thuan-An à Hanoï, d'Hanoï à la portion centrale, de la portion centrale au ministère... Sa disparition le posait, le mettait en relief, le signalait à l'attention et à la bienveillance générales. On avait vu des gradés obtenir la médaille militaire pour moins que cela! Et il restait volontiers sur cette vision de ruban jaune où pendait une effigie d'argent, battant sa vareuse.

Cependant, inconsciemment, il pressait le pas.

Devant lui s'étendait maintenant le faubourg de la vieille cité annamite. Des chiens aboyaient, flairant l'étranger; des chuchotements couraient sous les paillottes, entre les cloisons desquelles, parfois, un rais de lumière glissait, pour s'éteindre aussitôt.

Mais voici l'enceinte extérieure, avec son parapet de terres gazonnées troué d'une porte hermétiquement close. Un bon coup de jarret, et le talus est franchi. Le caporal Munier suit en ce moment la principale rue de la ville, toujours signalé au passage par les aboiements rageurs qu'entraîne l'ouragan. A l'angle du quartier chinois, un veilleur indigène, surpris par l'approche inattendue de l'Européen, abandonne son tam-tam et détale à toute vitesse: les Célestes peuvent dormir en paix, leur repos est bien gardé!

Quelques enjambées de plus, et le caporal débouche sur l'esplanade. Sous son regard ravi se développe à présent un sévère profil de noires murailles surmontées, ça et là, de miradors aux toits étagés, que domine un mât gigantesque.

--La citadelle!...

V

Le long de la courtine sud, entre les deux bastions, la sentinelle oscille de son pas régulier, coupé de haltes fréquentes...

Depuis plusieurs nuits, des bandes de pillards dévastent les environs du chef-lieu, rançonnant les habitants, brûlant les villages, terrorisant la contrée et poussant des pointes audacieuses jusqu'au périmètre des faubourgs. La petite garnison, trop affaiblie par les colonnes opérant au loin, ne suffit qu'à grand'peine à la protection immédiate de la ville: encore n'est-ce qu'au prix d'une vigilance incessante de la part des hommes de garde.

Le factionnaire, que sa promenade limitée a ramené près du mirador, vient de s'arrêter net. L'arme haute, le corps brusquement ployé sur le revêtement de pierre, anxieux, il observe.

Par-delà le pont franchissant le large fossé tout rempli d'une plantureuse végétation aquatique, au saillant du triangle formant demi-lune destiné à en couvrir les abords, une ombre suspecte s'est montrée, indistincte, indéfinissable, parfaitement visible, pourtant, dans son mouvement de progression rapide et continu vers la citadelle.