L'ILLUSTRATION
Prix du Numéro: 75 centimes.
SAMEDI 21 FÉVRIER 1891
49e Année.--Nº 2504

L'IMPÉRATRICE FRÉDÉRIC
Photographie Vianelli.

avez-vous qu'à ne lire que les journaux, on ne se croirait pas facilement en l'an de fin de siècle 1891?--Il n'est question dans toutes les feuilles que de noms d'un autre âge et de discussions d'une autre époque: Talleyrand, Marat, Robespierre et le coup d'État de Thermidor, sans compter le décret de Moscou.

Talleyrand domine, du reste. Je n'ouvre pas une revue sans y trouver des extraits de ses Mémoires, pas une gazette sans y rencontrer des anecdotes ou des jugements sur sa vie. Tous les bons vieux mots qui ont couru les anas reparaissent et pullulent: La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée.--Méfiez-vous du premier mouvement, c'est le bon, etc., etc.

Quelques-unes de ces formules sont authentiques, les autres sont controuvées, mais tout fait nombre. On peut dire que le moment présent appartient à M. de Talleyrand.

Je crois bien cependant que ses Mémoires n'obtiendront pas le succès de curiosité qu'on attend, ou plutôt je prévois que cette curiosité sera quelque peu déçue. On nous a trop révélé de gens et de menus faits relatifs à Talleyrand. Il est trop connu. On l'a vu de tous les côtés, dans toutes les poses, assis, debout, couché, en habit de cérémonie et en déshabillé de robe de chambre. Les Mémoires viennent trop tard. Il a mis trop de coquetterie à reculer son caquetage posthume. La postérité lui dira, comme au foyer de l'Opéra:

--On te connaît, beau masque!

Je me rappelle de Talleyrand un croquis inoubliable signé Lamartine. Le poète nous montre le diplomate causant sur un canapé, à Londres, je crois, et disant avec une admirable impertinence et un dédain suprême de l'opinion:

--On m'a accusé d'avoir commis des crimes! Fi donc! j'ai à peine commis des fautes!

Mais, qu'on le connaisse peu ou prou, qu'on le reconnaisse ou qu'on le méconnaisse, il n'est pas décent depuis quelque temps de n'avoir pas d'opinion sur M. de Talleyrand. Il est à la mode. Son nom est sur le tapis de toutes les conversations. Révérence parler, c'est comme Marat.

Qui eût pu croire que Marat serait bientôt à l'ordre du jour? Tout le monde ignorait, et le gouvernement avec tout le monde, que la statue de Marat figurât en plein air sur une pelouse du parc de Montsouris. On va moins volontiers à Montsouris qu'au bois de Boulogne, et la statue de Marat, par le sculpteur Baffier, pouvait demeurer longtemps ignorée. Je ne sais quel sénateur s'est avisé de la signaler à qui de droit, et quelques jours après on a emporté, de Montsouris au dépôt des marbres, à Auteuil, la statue de celui dont le poète Paul Verlaine, grand-maître des décadents, a dit en un vers célèbre:

Jean-Paul Marat, l'ami du peuple, était très doux...

Là-dessus, réclamations, protestations. Ceux qui ont déboulonné la Colonne accusent le préfet d'avoir déboulonné Marat, et l'impriment. On verse autant d'encre et on parle autant d'interpellation pour ce Marat que pour Thermidor. Notre temps se passe en des polémiques rétrospectives, et les plaisants répètent les verselets d'Edmond Texier, sortant de la représentation de Charlotte Corday:

Marat assassiné! Quel malheur pour la France!

Pour un bain qu'il a pris il n'a pas eu de chance!

Je ne sais qui proposait d'offrir ce Marat de Baffier à l'empereur d'Allemagne, puisque maintenant le jeune souverain se tient si fort au courant de notre mouvement artistique.

--Drôle de situation faite à l'art français, disait l'autre jour M. A. B., le sultan interdit nos pièces, et l'empereur d'Allemagne les recueille!

Cet empereur, actif et piqué de je ne sais quelle tarentule, est bien étonnant. Meissonier meurt! il tient à ce qu'on sache qu'il s'associe au deuil du pays qui perd ce grand peintre. Il lit tous nos livres, parcourt tous nos journaux, se tient au courant de tout. C'est un peu étonnant et c'est assez effrayant. On conte, dans nos salons, que naguère un de nos généraux, M. de Boisdeffre, envoyé par le gouvernement français pour assister aux manœuvres de l'armée allemande en vint à causer avec l'empereur Guillaume d'Annibal et de ses campagnes, de Zama, de Capoue, etc., questions historiques encore plus épuisées que les bons mots de M. de Talleyrand. Eh bien, après des mois passés sur cet entretien, le général de Boisdeffre vient de recevoir du jeune empereur une lettre autographe de huit pages où le souverain discute, en historien, en archéologue militaire, si je puis dire, les mouvements stratégiques d'Annibal. Cette lettre fait beaucoup parler.

--Après tout, disait un vieux bonapartiste, Napoléon III correspondait bien, à propos de César, avec les savants allemands!

Oui, mais il y avait du rêveur chez Napoléon III. Chez le jeune souverain il y a de l'agilité pratique. Il est de son temps. Mais, peut-être aussi, préoccupé de sa gloire, a-t-il médité cette parole de Louis XIV: «Tous les conquérants ont plus avancé par leur nom que par leur épée.» Je le souhaiterais, pour la paix du monde.

Nous voici bien sérieux, du reste. Mais à qui la faute? Je vous dis que l'heure présente appartient aux polémiques rétrospectives et on ne peut toujours parler des modes nouvelles ou des refrains d'Yvette Guilbert, cette grande Diane des faubourgs comme vient de l'appeler M. Jules Lemaître, qui dit encore d'elle: «C'est une Demay qui aurait passé par le Chat noir

Une Demay! Il n'y a peut-être à Paris que M. Jules Lemaître et M. Ernest Renan pour se souvenir de Mlle Demay, si célèbre à son heure. Elles vont si vite, les réputations!

*
* *

Mais voici, pour Paris un nouveau joujou, une nouvelle célébrité. Et c'est un cosaque.

Qui a vu le cosaque?

--Cherchez le cosaque!

Ce cosaque est le cosaque Atchinoff, celui qui se réfugia, sous le drapeau russe, à Sagallo, et que M. René Goblet fit bombarder par l'amiral Olry.

Les Russes ne furent pas très satisfaits de l'aventure. J'en causais alors avec un personnage important de l'ambassade du tzar à Paris. Il fit une légère grimace, quoique diplomate.

--Le personnage, me dit-il, n'est pas des plus intéressants, mais, en somme, c'est du sang russe qui a coulé.

Et c'est ce personnage dont on me parlait là qui est le point de mire de la curiosité parisienne.

Tout d'abord une note cursive, mise dans les journaux, a appris que le cosaque Atchinoff ou Achinoff allait arriver à Paris, et figurerait dans une soirée chez Mme Adam.

Aussitôt, la plupart des directeurs de journaux ont pressé le bouton de leur sonnerie électrique, et chacun d'eux a appelé son reporter en chef.

--Reporter en chef, mon ami, vous savez la nouvelle?

--Non, mais je la devine!

--Le cosaque Achinoff est à Paris!

--Je le traque déjà.

--Pensez-vous le découvrir bientôt?

--J'aurais découvert Jack l'Éventreur, si j'étais superintendant de la police de Londres!

--Bien, mon fidèle. Alors, en route!

--En route!

Et tous les reporters en chef de donner aussitôt la chasse au cosaque Achinoff. Où est-il? Où se cache-t-il? Comment vit-il? Comment est-il? C'est un bombardement de questions. C'est, sous une autre forme, Sagallo qui recommence.

On est resté pendant plusieurs jours sans savoir l'adresse du cosaque. Enfin, un reporter, plus déluré que les autres, a découvert, dépisté, levé son Achinoff. Et nous avons appris alors que le cosaque était grand, solide, carré des épaules, barbu et chevelu, très roux, une sorte de Christ slave, mais un Christ à la carrure herculéenne. Seulement--ô déception!--il n'entend ni ne comprend un mot de français. O écroulement de tous les espoirs des reporters! Comment interviewer un homme qui ne peut point répondre? Une interview par gestes?

--Quelle émotion avez-vous éprouvée lorsque l'on a bombardé Sagallo?

Mais allez donc expliquer la question par une pantomime! Les meilleurs acteurs du cercle funambulesque n'y réussiraient pas!

Les entrevues avec le cosaque Achinoff seront donc toutes platoniques, à moins qu'on ne se munisse d'un interprète. Mais l'ataman des cosaques libres, comme on l'appelle, ce qui lui donne un faux air d'un Antoine d'un théâtre politique libre, l'ataman vaut par sa propre personnalité. On le regarde, on ne l'interroge pas. Quoique silencieux, il pique la curiosité. Et nécessairement on le fête. On l'accueille, on le célèbre de confiance. Achinoff! Un cosaque! Le cosaque libre. C'est un ami.

Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble qu'à la fin, les Russes doivent un peu sourire--silencieusement--dans leurs barbes fauves de cette exaltation que nous affichons assez bruyamment depuis des années. M. de Vogue raconte dans son dernier livre, Spectacles contemporains, que lorsque le général Loris Mélikoff fut en quelque sorte nommé dictateur par le tzar Alexandre, un de nos ministres demanda assez naïvement à notre ambassadeur:

--Savez-vous si le général Loris Mélikoff est français?

On lui répondit tout naturellement:

--Le général Mélikoff est Russe.

Et il n'y a pas d'autre réponse plus simple ni plus juste.

Nul plus que moi n'aime les Russes, ne comprend le charme, la grandeur, la séduction robuste, ne devine le rôle futur, l'influence décisive, de cette race. Le Slave est fait pour aimer le Gaulois. Mais il est russe, le Russe, et il a bien raison d'être russe, comme nous avons cent fois raison d'être français. Il semble banal de dire cela, mais affirmer que deux et deux font quatre, c'est dire aussi une banalité.

Donc, si la curiosité qui s'attache au cosaque Achinoff me paraît toute naturelle et facilement explicable, les hommages qu'on lui adresse me semblent tomber dans le paradoxe. On s'emballa comme on dit, sans savoir pourquoi. On ne le connaît pas, cet ataman libre, on l'accepte, on le subit. Après tout, qu'il soit ce qu'il voudra, la sympathie dont on entoure sa rousse chevelure et ses yeux bleus est une preuve nouvelle de l'affection sincère, bien qu'un peu voyante, que nous portons à la nation russe. Il suffit qu'on soit russe aujourd'hui en France pour qu'on soit aimé, salué, acclamé!

--Quel dommage, me disait hier un vieil amputé de Sébastopol, que les Cosaques m'aient emporté un bras! Avec quel plaisir je tendrais à Achinoff mes deux mains!

Et notez que dans cette exclamation, peut-être ironique, il y a toute une philosophie de la gloire et de la bêtise de la guerre.

Mais soyons justes, en tout ceci la curiosité domine. Achinoff est l'actualité du moment. Jack l'Éventreur viendrait à Paris qu'il serait aussi, et plus que personne, la bête curieuse. Une bête fauve, par exemple. En voilà un qui met la police et les reporters sur les dents! il lui échappe, il s'en moque avec une audace fantastique. Il en est, ce Jack l'Éventreur, à son dixième cadavre.

Quand nous serons à vingt nous ferons une croix.

Et toujours la même précision dans le meurtre, toujours le même faire, la même sorte de signature sinistre.

--Non, monsieur le procureur, répondait un meurtrier, devant un cadavre à la morgue, ce n'est pas moi qui ai fait ça. C'est pas de mes coups!

Ils ont leurs coups, ces assassins, et comme leur marque originale. Les limiers de la sûreté ne s'y trompent pas. «C'est un tel», disent-ils, en regardant une blessure. Jack l'Éventreur doit être, est certainement un maniaque de meurtre systématisant l'assassinat, prenant comme un atroce brevet de spécialité, s'acharnant aux femmes avec une sorte de fureur froide, implacable, vengeresse, est effrayant cet exemplaire d'homme moderne, et le docteur Lombroso trouverait certainement dans ses traits, dans son cerveau, le caractère l'homme primitif, absolument sauvage. Ce doit être une stupeur dans Londres et la police y devient tout à fait béjaune.

--Ah! la police! disait M. de Talleyrand, toujours lui! la police!... Ce qu'on peut lui demander de plus simple et de plus rassurant, c'est de pas arrêter trop d'honnêtes gens!...

J'oublie de vous parler de l'actualité du moment: du carême. Mais si le carnaval est mort, le carême l'est bien davantage. Bals, dîners, concerts, soupers, théâtres de société--l'Ami des femmes promis chez Mme Aubernon,--fêtes et réunions, musique et pâtés de foies gras: c'est le carême parisien. Ce n'est pas celui de Massillon.

Heureusement, dirait Yvette Guilbert.

Rastignac.

LA SOCIÉTÉ PARISIENNE

LA COLONIE ESPAGNOLE.

Puisqu'il est question, dans les cercles diplomatiques, du prochain départ de la reine Isabelle pour la Bavière, où elle irait, dit-on, assister aux couches de l'infante Paz, parlons un peu des Espagnols de Paris.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les rapports entre l'aristocratie espagnole et celle de France sont fréquents et suivis. Depuis le temps où Louis XIV, après avoir pris pour femme une infante d'Espagne, plaça son petit-fils sur le trône de Charles-Quint, les relations entre les deux sociétés devinrent incessantes, les liens nombreux; la grandesse conférée, à plusieurs reprises, à des membres de la noblesse française, contribua à les resserrer et, en dépit des nuages passagers amoncelés par la politique, les circonstances, la sympathie de race et de caractère, amenèrent fréquemment, presque sans interruption, à Paris, une foule de personnages marquants d'au-delà des Pyrénées.

Mais c'est surtout à partir de 1840 et de l'abdication de la reine Christine, qui vint se fixer parmi nous, que la colonie espagnole acquit une importance et un relief qui se sont maintenus à travers les événements, et qui lui ont valu la place brillante qu'elle occupe encore aujourd'hui dans le monde élégant de notre grande cité.

Nous avons eu, après la reine Christine, S. M. la reine Isabelle et le roi Dom François, à qui la révolution de 1868 avait fermé les portes de leurs États, et qui résident encore au milieu de nous. Nous avons eu le roi Alphonse XII, qui a grandi sur notre sol. Nous avons eu aussi Dom Carlos, qui longtemps a figuré au premier rang du Tout-Paris aristocratique et fashionable, et que des considérations d'ordre diplomatique ont obligé à s'éloigner. Nous avons eu, sous le second empire, la comtesse de Montijo, mère de l'impératrice Eugénie, la duchesse d'Albe, sa sœur, le marquis et la marquise de Bedmar, la duchesse de Malakoff, le duc d'Ossuna, le marquis d'Alcanicès, duc de Sesto, qui a épousé la duchesse de Morny après la mort de son premier mari, et tout un groupe étincelant de grandes dames et de fringants cavaliers de la famille ou de l'intimité de la souveraine.

Enfin, à l'heure présente, nous possédons une cour in partibus, deux infantes, bon nombre de femmes des plus séduisantes et des plus distinguées et quantité d'individualités masculines très en vue, dont le centre de réunion se trouve à l'hôtel de Castille et que le high life parisien apprécie tout particulièrement.

C'est qu'il n'y a rien de plus aimable, de plus sociable, de plus gai et de plus élégamment correct tout à la fois, qu'un véritable hidalgo. J'ai toujours entendu parler de la «morgue espagnole», et j'avoue que je n'en ai jamais trouvé trace chez aucun des Espagnols de bonne compagnie qu'il m'a été donné de rencontrer.

Je dois dire, au contraire, que je les ai toujours vus simples, accueillants, liants, bons camarades, un peu exubérants peut-être, et d'une exquise courtoisie.

Ce qu'ils ont, en général, c'est une certaine hauteur dans le port, dans la démarche, dans le maintien; une fierté native dans les allures, qui est loin de nuire à leur charme, et un je ne sais quoi de chevaleresque, d'aventureux, de romanesque dans les sentiments, qui n'est pas le moindre de leurs attraits. Demandez plutôt aux Parisiennes.

Avec cela de la verve, de la sève, de l'entrain, de la finesse, de l'esprit très souvent et de l'originalité toujours. Il n'est pas jusqu'à leur accent qui ne leur donne du piquant et de la saveur. J'en ai connu plusieurs qui, par la tournure de leurs idées, l'ingéniosité de leurs aperçus et la façon humoristique et unique qu'ils avaient de raconter les choses les plus ordinaires, étaient littéralement désopilants.

Quant aux femmes, indépendamment de leur beauté plastique, qui est proverbiale, et, je me permettrai de dire, dans bien des cas, légèrement surfaite, elles sont, pour la plupart, la séduction personnifiée. Même imparfaitement jolies, elles ont quelque chose d'indéfinissable et de suggestif dans le regard, de familier et de naturel dans l'abord, de félin et de naïvement coquet dans les manières, d'ardent et de passionné dans la physionomie, qui attire et captive à première vue. Ce sont là des dons, pour ainsi dire innés, qui leur sont communs presque à toutes, quels que soient leur âge et leurs avantages physiques, et qui frappent chez la reine Isabelle,--aussi Espagnole de caractère que de cœur,--quand on a eu l'honneur de l'approcher.

*
* *

Qui ne connaît Isabelle II? Qui ne l'a aperçue tout au moins dans les Champs-Elysées ou dans l'avenue du Bois de Boulogne, en coupé ou en calèche aux couleurs espagnoles, rendant avec infiniment de bonne grâce les saluts qu'on lui adresse?

Tout le monde sait qu'elle a le type Bourbonien très accentué, un très grand air, que ne dépare pas un embonpoint caractérisé, une expression de franchise et de bienveillance très apparente. Mais ce que l'on connaît moins, c'est son excessive amabilité, dépouillée de tout apprêt, sa profonde sympathie pour la France et sa reconnaissance pour l'hospitalité quelle y a reçue, son attachement et son dévouement pour ceux qui l'entourent et, par-dessus tout, son inépuisable bonté. En veut-on un exemple entre mille?

Un jour, elle apprend qu'un sectaire des plus dangereux qui, après avoir attenté à sa vie dans les circonstances que l'on connaît, s'est réfugié à Paris, est dans la plus profonde misère et implore la charité:

--Qu'on lui envoie de suite cinq cents francs, dit-elle sans hésiter.

--Mais Votre Majesté sait, réplique le chambellan, que cet homme est un assassin; que c'est lui qui...

--Qu'est-ce que cela fait? répond-elle en souriant, tu es ridicule avec tes rancunes et tes idées de représailles. Ce n'est pas moi, Isabelle, que ce malheureux a voulu tuer, c'est le parti que je représente. Allons! pas de mauvaise humeur et ne tarde pas à faire ce que je t'ai dit...

En ce moment, la reine Isabelle ne reçoit qu'en petit comité, sans aucun apparat, et, bien que le palais de Castille, situé, comme on sait, avenue Kléber, se prête merveilleusement aux fêtes et à la représentation, les réceptions se bornent présentement à des dîners intimes triés sur le volet, qui sont très recherchés et très enviés.

Des deux infantes, sœurs du roi dom François et belles-sœurs, par conséquent, de la reine Isabelle, l'une, l'infante Pepa, a épousé feu M. Guell y Rente, sénateur très connu et très aimé du monde parisien, légendaire par ses boutades originales et ses saillies à l'emporte-pièce; l'autre, l'Infante Isabelle, réputée pour son esprit, a épousé le comte Gurowski, mort, comme M. Guell, depuis plusieurs années.

La maison officielle de la reine se compose de la duchesse de Hijar, grande maîtresse, et du marquis de Villasegura.

Fille du comte de la Puebla, veuve du duc de Hijar, marquis d'Almenara, comte de Rivadeo, dont la grandesse de première classe remonte à une époque très reculée, la duchesse est une très grande dame, sous tous les rapports, et, ce qui ne gâte rien, elle est remplie de tact et d'amabilité.

Quant au marquis de Villasegura, ancien officier de marine, il n'appartient pas à l'aristocratie de naissance et il a reçu son titre actuel au moment où il a été choisi par la reine pour être placé à la tête de sa maison; ce qui ne l'empêche nullement d'être un homme parfaitement distingué, s'acquittant à merveille de ses délicates fonctions.

A citer encore, dans l'entourage habituel de la reine Isabelle, la marquise de San Carlos, qui, sans titre officiel, a souvent fait auprès de Sa Majesté le service de la duchesse de Hijar, pendant l'absence de cette dernière.

Mme de San Carlos est une très belle personne, douce, bienveillante, aimable et particulièrement intelligente. Moitié Havanaise et moitié Espagnole, elle a écrit un livre des plus intéressants: Les Américains chez eux, qui a eu du succès et dont la presse anglaise, encore plus que la française, s'est énormément occupée.

Que dire de l'ambassadeur, qui n'a pas eu le temps, jusqu'ici, de se faire connaître de la société parisienne? Issu d'une famille opulente de Saint-Sébastien, dont le nom patronymique est la Sala, il a fait de brillantes études de droit et s'est enrôlé dans les rangs du parti conservateur, auquel il est toujours resté fidèle. C'est un esprit éclairé, une nature loyale, un personnage sympathique, d'une grande sûreté de relations, universellement aimé et estimé.

Il a épousé Mlle Brunetti, dont la mère était une Camerassa, cousine du duc d'Ossuna. Or, à la mort de celui-ci, son unique descendant, ayant hérité d'une trentaine de titres, ne voulut, en présence des droits phénoménaux qu'il aurait eu à payer, en garder que quatre et il céda les autres à ses parents. C'est ainsi que Mme de la Sala devint duchesse de Mandas et, selon la coutume espagnole, transmit le titre à son mari.

C'est aussi de cette façon que la sœur de Mme de Mandas, Mme de Haber, très répandue et très goûtée, devint duchesse de Monteagudo. L'armorial espagnol est un labyrinthe dans lequel il n'est point aisé de trouver sa route et de se débrouiller.

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* *

En dehors de la cour et de l'ambassade, la grande dame la plus en évidence de la colonie espagnole de Paris est, sans contredit, la maréchale Serrano, duchesse de la Torre.

Cette femme célèbre, tant par son rang--elle a été régente du royaume avant l'arrivée du roi Amédée--que par sa grande beauté, est d'origine havanaise. Elle a des yeux superbes, un teint éclatant, une tournure charmante, des toilettes incomparables et un goût irréprochable. Prodigieuse de conservation et de jeunesse, les années ont glissé sur elle sans l'atteindre et, quoique elle ait deux filles mariées, la princesse Kotchoubey et la comtesse Santovenia, elle paraît à peine dans la maturité de l'âge.

On raconte qu'elle est sur le point d'entrer en possession d'une immense fortune provenant d'un trésor récemment découvert en Angleterre dans une terre de famille.

Vient ensuite la duchesse de Valencia, née Tascher de la Pagerie et veuve du fameux Narvaès, l'affabilité, la grâce et la distinction mêmes.

Puis, le marquis de Valcarlos, fils de M. Guell y Rente et de l'infante Pepa, attaché militaire à Paris et la marquise, née Alberti.

Puis, M. de Banuelos, diplomate de mérite, nommé tout dernièrement ambassadeur à Berlin, beau-frère du comte de Sartiges et dont les deux ravissantes filles, amies intimes de la duchesse de Luynes, ont brillé d'un vif éclat dans les salons parisiens.

Enfin Mme de Guadalmina, une beauté très à la mode; le marquis de Casa Riera, richissime et galant gentilhomme, très empressé auprès des dames, et dont la loge à l'Opéra, bien connue des abonnés, est toujours remplie des femmes les plus jolies, les plus élégantes et les plus qualifiées de Paris; le comte de Sanafé, ancien ministre plénipotentiaire, autrefois attaché à la personne de la reine et Parisien pur-sang; le duc de Fernan Nunez, ancien ambassadeur et membre assidu du Jockey-Club; M. Calderon, un des plus vaillants généraux de Dom Carlos et un homme du monde accompli, très choyé dans le high life; M. Muriel, M. Fernandez de Cuellar et bien d'autres... L'espace me manque pour les nommer tous.

Je ne crois pas, toutefois, que l'immigration espagnole chez nous soit en veine de suivre une progression ascendante. Il me semble, au contraire, que, depuis une vingtaine d'années, non seulement elle est stationnaire, mais qu'elle aurait plutôt une tendance à diminuer. J'avoue que je le regrette, car c'est là un élément dont la disparition se ferait vivement sentir et qui produirait un grand vide dans les hautes sphères de la société. Espérons qu'il ne viendra pas de sitôt à nous manquer.

Tom.

Mlle MARIE WISNOWSKA

Il semble qu'une fatalité inéluctable poursuive les belles femmes slaves aux yeux profonds, à l'âme passionnée, qu'un penchant irrésistible entraîne vers le théâtre. Qui ne se rappelle cette jolie comédienne qui parut un instant au Théâtre-Français, Feyghine, et qui, quelques mois après, soit qu'elle n'eût pas réussi à son gré, soit qu'un chagrin violent se fût emparé d'elle, se suicidait dans son bain?

Il n'est pas possible de ne pas penser à elle, lorsqu'on voit le portrait, que nous reproduisons, de Mlle Marie Wisnowska, cette autre victime de l'amour, qui est morte dernièrement, à Varsovie, assassinée par son amant, le prince Barteniew, officier dans l'armée russe... Elle aussi, en sa qualité d'artiste dramatique du théâtre de Varsovie, et d'artiste aimée, elle était entourée d'hommages pour son talent et sa beauté... Quelle pensée intime, quelle angoisse la poussa à la résolution fatale qu'elle prit un jour? Peut-être n'y faut-il voir qu'une manifestation isolée de cette âme russe, si mystérieuse, si étrange? Quoi qu'il en soit, Marie Wisnowska convint avec celui quelle aimait que tous deux mourraient ensemble... Il la tua, et, quand il l'eût vue morte, il n'eut pas le courage de se tuer à son tour...

Nous ne devons pas laisser partir, laisser oublier, sans une parole de sympathie, cette charmante femme qui était une grande comédienne, et qui n'avait eu qu'un réel désir en sa vie, un rêve unique, celui de devenir une actrice de Paris. Elle avait étudié notre langue avec soin, et elle était parvenue à la connaître parfaitement. Malheureusement elle avait gardé, comme Feyghine, un accent assez fort. Un ami la présenta à M. Édouard Pailleron, qui s'intéressa beaucoup à elle, et lui prêta le secours de sa haute expérience. Il nous a dit lui-même qu'il avait reconnu bientôt en elle un tempérament d'artiste exceptionnel. Mais, malgré tous ses efforts, elle n'arriva pas à vaincre son accent originel, et, découragée, elle retourna en Pologne...

Adolphe Aderer.

Mlle MARIE WISNOWSKA

L'ATAMAN ACHINOFF

Nicolas Ivanovitch, ataman (ou chef, des cosaques libres), plus connu sous l'appellation du cosaque Achinoff, est en ce moment à Paris. Le but de son voyage n'est pas très défini: ses amis disent qu'il vient pour «rétablir la vérité» sur l'affaire du bombardement de Sagallo, qui eut lieu il y a tantôt deux ans dans les circonstance que l'on se rappelle. Et l'on doit, pour ce qui concerne Achinoff, s'en rapporter à ses amis et répondants devant la société française. Achinoff, en effet, ignore absolument notre langue.

C'est un grand et fort gaillard, à la puissante carrure: par un contraste qui n'est point très rare dans les races slaves, sa vigoureuse constitution s'allie à une réelle délicatesse de formes dans les extrémités et les attaches. Il est né en 1856. Tout jeune il fait, dans les steppes du Terek, l'apprentissage de la vie. En 1883, il fonda dans le Caucase, on Abkhanie, une colons de 800 cosaques libres: des démêlés avec l'administration russe lui firent concevoir le projet de tenter une manière d'expédition au sud de l'Égypte, en Abyssinie, dans un pays où, lui disaient de vieux tcherkesses qui avaient voyagé, habitaient des chrétiens. C'est ainsi qu'en 1885, Achinoff va en reconnaissance à Massaoua et s'abouche avec les potentats dé la région. En juin 1886, les cosaques libres élisent Achinoff ataman. Il a désormais une autorité particulière pour demander à Pétersbourg un appui moral et matériel en vue de son projet d'expédition religieuse et militaire en Abyssinie. Des pourparlers, des échanges d'ambassade auprès du Négus, occupent ensuite le temps d'Achinoff. Enfin il part, et c'est alors que se produit l'incident de Sagallo.

Mme Juliette Adam, directrice de la Nouvelle Revue qui soutient si vaillamment la cause de l'alliance franco-russe, et qui veut écarter de toutes les mémoires le souvenir de la malheureuse affaire de Sagallo, a donné, cette semaine, une grande soirée en l'honneur de l'ataman Achinoff.

M.

LE CONTRE-AMIRAL PALLU DE LA BARRIÈRE.--Phot. Chalot. L'ATAMAN ACHINOFF.

Le yacht à vapeur «Midjet», disparu en mer dans la traversée de l'Atlantique.

La statue de Marat, du sculpteur Baffier, enlevée dernièrement du parc de Montsouris.
D'après la photographie de M. Panne lier.

Le palais fédéral, à Berne.

LES PARLEMENTS ÉTRANGERS

SUISSE

La Confédération suisse est formée par l'union des peuples des 22 cantons de la Suisse, savoir: Appenzell (les deux Rhodes), Argovie, Bâle (ville et campagne), Berne, Fribourg, Saint-Gall, Genève, Glaris, Grisons, Lucerne, Neuchâtel, Schaffhouse, Schwyz, Soleure, Tessin, Thurgovie, Unterwalden (haut et bas), Uri, Valais, Vaud, Zug et Zurich.

En 1291, trois cantons seuls faisaient partie de la ligue fédérale; il y eut ensuite, en 1353, la Confédération des huit cantons, puis, en 1513, la Confédération des treize cantons, et enfin, après l'acte de médiation imposé à la Suisse par Bonaparte, le 19 février 1803, six cantons nouveaux firent partie de la ligue. Après la chute de Napoléon, l'acte de médiation fit place au pacte fédéral, qui s'étendit à trois nouveaux cantons, en tout vingt-deux cantons.

Au pacte fédéral succéda la Constitution du 12 septembre 1848, dont les bases étaient empruntées au système fédératif des États-Unis de l'Amérique du Nord, et qui fonctionna pendant une quinzaine d'années sans qu'on songeât à la réviser. En 1869, l'Assemblée fédérative commença la discussion d'un projet conçu dans un esprit très centralisateur. Cette discussion continua pendant le cours des sessions de 1871 et 1872, et aboutit, le 5 mai 1872, au vote d'une nouvelle Constitution qui, soumise à l'acceptation des citoyens suisses et des cantons, fut rejetée, le 29 mai, par la majorité des uns et des autres.

Les Chambres, qui jugeaient une révision absolument nécessaire, rouvrirent la discussion en 1873 et 1874; une nouvelle Constitution fut votée le 31 mars 1874 par l'Assemblée fédérale, et soumise le 29 mai suivant au vote populaire. Elle fut acceptée par 340,199 voix contre 198,013.

La Constitution du 29 mai 1874 n'a reçu depuis lors qu'une seule modification. Son article 65 abolissait la peine de mort; à la suite de crimes nombreux commis dans l'ouest de la Suisse, un courant d'opinion se forma contre cette disposition constitutionnelle, qui fut abrogée par la votation populaire, le 18 mai 1879.

Le pouvoir législatif est partagé entre l'Assemblée fédérale et le peuple. L'Assemblée fédérale a le droit d'initiative en toute matière. Elle est composée de deux chambres: le Conseil national, dont les membres sont élus par le suffrage universel dans toute la confédération; le Conseil des États, dont les membres sont députés par les cantons, soit par l'intermédiaire du parlement cantonal, soit directement par les électeurs cantonaux.

Le peuple suisse a aussi le droit d'initiative, savoir directement et sous certaines conditions en matière constitutionnelle; par voie de correspondance avec l'Assemblée fédérale et par l'intermédiaire des autorités cantonales en toute matière. Il doit nécessairement approuver toute modification à la constitution. Enfin, il a le droit, mais sous certaines conditions, de demander le référendum sur les lois et décrets, ayant un caractère d'intérêt général, votés par l'Assemblée fédérale, lesquels, dans ce cas, doivent être soumis à son approbation.

Le pouvoir exécutif appartient au conseil fédéral élu par l'Assemblée fédérale: l'un des membres du conseil, spécialement élu par l'Assemblée, porte le titre de président de la confédération.

Un tribunal fédéral, dont les membres sont élus par l'Assemblée fédérale, est chargé de statuer dans certains cas particuliers prévus par la constitution.

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Le conseil des États se compose de 44 députés des cantons: chaque canton nomme deux députés quel que soit le nombre de ses habitants; dans les cantons partagés, chaque demi-canton en élit un.

Les députés au Conseil des États sont indemnisés par les cantons qu'ils représentent. Le Conseil vérifie le pouvoir de ses membres, et nomme dans son sein, à la majorité absolue, un président, un vice-président et deux scrutateurs.

Le Conseil national est élu par le peuple sur la base d'un député par 20,000 habitants. Les circonscriptions électorales sont fixées par la loi fédérale. Chaque canton est divisé en un ou plusieurs collèges; mais chaque canton ou demi-canton nomme au moins un député, quelle que soit sa population. Actuellement le Conseil national compte 147 députés. Ils sont élus pour trois ans, et le renouvellement intégral a lieu le dernier dimanche d'octobre de la période triennale. Le président du Conseil national doit être changé après chaque session ordinaire.

Les députés au conseil national reçoivent une indemnité de présence de 20 francs par jour, plus les indemnités de voyage (0 fr. 20 par kilomètre).

Les deux Chambres légifèrent sur les lois de toute nature qui relèvent de la souveraineté fédérale, sans empiéter sur le domaine réservé aux cantons. Chaque canton a ses lois particulières, sa constitution, etc.

Elles procèdent à l'élection du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire pour le tribunal fédéral, mais non pas pour les tribunaux cantonaux. Elles ratifient les alliances et les traités faits avec l'étranger, décident du droit de guerre et statuent sur les conséquences qui en résultent. Elles veillent à la garantie des constitutions cantonales et exercent une haute surveillance sur les cantons pour faire respecter les prescriptions fédérales.

Elles votent le budget fédéral.

Elles prononcent sur les recours des citoyens contre les décisions cantonales, les conflits de compétence, le droit de grâce et d'amnistie.

Les deux Chambres exercent non seulement le pouvoir législatif, mais aussi le pouvoir constituant, puisqu'elles peuvent procéder à la révision de la Constitution fédérale, sous réserve du vote populaire.

Chaque Chambre délibère séparément, sauf pour les élections du conseil fédéral et du tribunal fédéral, pour les recours en grâce et les conflits de compétence. Elles forment alors l'Assemblée fédérale. Jusqu'en 1874, les deux Chambres exerçaient le pouvoir législatif d'une manière absolue; mais la constitution nouvelle a introduit le Référendum.

Trente mille citoyens peuvent demander qu'une loi soit soumise à la votation populaire. La constitution fixe à quatre-vingt-dix jours à partir de la publication de la loi ou de l'arrêté le délai pendant lequel le référendum peut être demandé. Si ce sont les citoyens qui le demandent, ils doivent apposer personnellement leur signature sur des listes, et le droit de vote des signataires doit être attesté par l'autorité communale du lieu où ils exercent leurs droits politiques. Si le nombre de 30,000 signatures est atteint, ou si 8 cantons la réclament, la votation populaire a lieu au plus tôt quatre semaines après la publication et la distribution de la loi.

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Le conseil fédéral, composé de sept membres, est nommé pour trois ans après chaque renouvellement du conseil national. On ne peut prendre plus d'un membre dans le même canton. Ils sont rééligibles; ils ne peuvent remplir d'autres fonctions, ou avoir une profession quelconque.

Le président de la confédération est pris dans le sein du conseil fédéral; il est nommé pour un an par l'Assemblée fédérale, et n'est pas immédiatement rééligible. Le président est l'égal de ses collègues et n'a que la charge de les présider et de répartir la besogne entre les divers départements.

Le président touche 13,500 francs, et les autres membres en touchent 12,000.

Il y a sept départements: la politique, dont le chef était en 1890 M. Numa Droz, de Neuchâtel; l'intérieur, qui a à sa tête M. Schenk, de Berne; la justice et police avec M. Ruchonnet, de Vaud; les affaires militaires, avec M. Hammer de Soleure: l'industrie et l'agriculture, M. Deucher, de Thurgovie; les postes et chemins de fer, M. Welti, d'Argovie, président de la confédération. Les conseillers se répartissent les départements ministériels.

Quant au tribunal fédéral, il est composé de neuf membres nommés pour six ans par l'assemblée fédérale qui désigne aussi le président et le vice-président. C'est une sorte de cour de cassation. Chaque membre reçoit un traitement de 10,000 francs; le président touche 11,000 francs.

L'Assemblée générale élit également, mais pour trois ans seulement, un chancelier fédéral chargé du secrétariat de l'assemblée fédérale et du conseil fédéral.

Comme, en Suisse, trois langues officielles sont admises, le français, l'allemand et l'italien, les rapports lus aux Chambres le sont dans les deux premières langues par deux rapporteurs appartenant à la Suisse française et allemande. Il n'y a pas de rapporteur italien, les huit députés du Tessin parlant tous allemand ou français.

Le Conseil national est nommé par le suffrage universel. Est électeur tout citoyen suisse ayant vingt ans accomplis.

Les élections sont directes; elles ont lieu dans les 49 collèges ou arrondissements fédéraux, au scrutin de liste ou au scrutin individuel, suivant le nombre des députés à élire. Le vote a lieu par écrit au scrutin secret. La majorité absolue des électeurs votants est nécessaire pour être élu: les bulletins blancs ne sont point comptés.

Sont éligibles tous citoyens suisses laïques et ayant droit de voter.

Quant au Conseil des États, les 44 députés qui le composent sont nommés par les cantons, le mode d'élection, la durée du mandat, le taux d'indemnité étant réglés, d'une façon tout à fait indépendante, par chaque canton. Les uns élisent leurs députés par l'intermédiaire de leur parlement cantonal; dans d'autres, les députés sont directement élus par le peuple, soit par mains levées (dans les landsgemeinden ou assemblées populaires), soit au scrutin. La durée du mandat varie entre un et trois ans.

Au Conseil national les radicaux sont en majorité; il y a ensuite quelques conservateurs protestants et catholiques, puis deux ou trois socialistes. En somme, tous les députés sont républicains; mais, tandis qu'au Conseil des États la majorité conservatrice est de 4 à 5 voix, au conseil national la majorité radicale est d'environ 50 voix.

Parmi les hommes remarquables qui ont marqué dans ces derniers temps au Conseil fédéral, il faut citer M. Charles Schenk, de Berne. Né en 1823, ancien pasteur, il a été président de la confédération en 1865, 1871, 1874, 1878, etc. Il appartient au parti radical et s'est occupé de la question de l'instruction publique. Il est l'auteur de la loi sur le paupérisme dans l'ancienne partie du canton de Berne. C'est un homme aimable.

M. Numa Droz (Neufchâtel) a été également président de la confédération à plusieurs reprises, la première fois en 1881, la dernière en 1888. Quoiqu'il soit encore jeune, sa vie a été bien remplie. Il se voua d'abord à l'horlogerie, en occupant ses loisirs à l'étude. Il devint instituteur, puis, après avoir rempli des fonctions communales, entra au grand conseil, puis au conseil d'État de Neuchâtel; il passa de là au conseil national et fut enfin élu conseiller fédéral. Il appartient au parti radical. C'est un homme très simple et très sympathique, un travailleur infatigable, en même temps qu'un orateur distingué. C'est lui qui a présidé le congrès pour la protection de la propriété littéraire et artistique. C'est encore lui qui, dans l'affaire Wohlgemuth, répondit à M. de Bismarck avec tant de dignité et de fermeté.

M. Louis Ruchonnet (Vaud) était le président de la Confédération suisse pour 1890. Il l'avait déjà été en 1883. Comme M. Numa Droz, avant d'être envoyé au conseil national puis au conseil fédéral, il avait rempli plusieurs fonctions cantonales. C'est un jurisconsulte éminent et un orateur de grand talent. Il s'est beaucoup occupé de la loi fédérale sur les poursuites pour dettes et les faillites, loi votée par le peuple suisse, le 23 novembre 1889. Il appartient également au parti radical.

M. Bernard Hammer (Soleure) est conservateur. Il a aujourd'hui soixante-six ans, et fut ministre de la Confédération à Berlin. Il était très compétent en matières financières, et se montrait toujours d'un caractère aimable. Depuis le 1er janvier 1891 il a été remplacé par un radical, M. V. Frei, de Bâle-Campagne, ancien ministre de la Confédération à Washington.

M. Émile Welti est un homme énergique et passionné; on le compare souvent à M. de Bismarck. Il a été président de la Confédération en 1869, et, depuis, s'est beaucoup occupé de la question des chemins de fer, dans laquelle il a d'ailleurs échoué.

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Au Conseil des États, un homme surtout méritait de fixer l'attention: c'est le docteur Albert Gobat (Berne), avocat. Il s'est beaucoup occupé de la question du latin et a fini par faire triompher ses idées, ou du moins une partie de ses idées, en faisant réduire le nombre des années consacrées à l'étude des langues mortes dans les gymnases bernois. C'est un travailleur et un énergique, mais il a le ton très tranchant. Aux dernières élections, M. Gobat a passé du Conseil des États au Conseil national.

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Le Conseil national compte un grand nombre de membres distingués et des orateurs de mérite, il y a beaucoup d'avocats et, parmi ces derniers, M. Rodolphe Brunner (Berne), radical; M. Edouard Marti, directeur du chemin de fer J. B. G., et qui, d'une façon très habile, a mené à bonne fin cette entreprise; M. Pierre Jolissaint est aussi un des directeurs du chemin de fer Jura-Berne; M. Ruffy (Vaud), chef du parti radical vaudois; M. Fower (Zurich), avocat d'un très grand talent; M. Robert Comtesse, (Neuchâtel), conseiller d'État neuchâtelois, s'occupe principalement de questions sociales.

Parmi les radicaux il faut citer encore le colonel Edouard Muller, président de la ville de Berne, s'occupant surtout des questions militaires; M. Joseph Stockmar, conseiller d'État bernois, esprit très caustique et très mordant; M. Favon, publiciste et orateur émérite, ancien président du Conseil national, et l'un des chefs du parti radical genevois.

Parmi les conservateurs on remarque M. Decurtins, socialiste-catholique; M. Ador, président du conseil d'État genevois, financier très capable.

Parmi les ultramontains mentionnons M. Pedrazzini, le chef du catholicisme tessinois, esprit vif et jésuitique; il ne fait plus partie du conseil national depuis 1890; M. Python, conseiller d'État fribourgeois, et créateur de l'université catholique.

M. Curti, rédacteur en chef de la Zurcher-Post, est aussi le chef du parti socialiste au conseil national et de plus excellent orateur.

Enfin M. Yoos (Schaffhouse) est inclassable; c'est un original, un interrupteur; on l'a appelé l'homme-motion, et en effet il n'y a guère de séance où il ne dépose les motions les plus fantaisistes. D'ailleurs il ne réussit jamais à rallier ses collègues à ses vues.

Les deux Chambres suisses siègent à Berne dans des grands bâtiments sans caractères aucun. On dirait que les architectes se sont dit qu'en présence de l'incomparable nature qui entoure la capitale de la Confédération, il était inutile d'orner des vestibules et de peindre des hémicycles. Et, de fait, ils ont eu raison; il n'y a pas de statues, pas de fresques, qui puissent lutter avec la vue de la Jungfrau et les députés suisses n'ont qu'à se mettre à la fenêtre pour voir les immortelles beautés qui leur font facilement comprendre l'insanité des luttes politiques et l'inanité des discours.

P. Artout.

NOTES ET IMPRESSIONS

J'ai entendu bien des discours; j'en ai entendu quelques-uns qui ont changé mon opinion, jamais un seul qui ait changé mon vote.

Disraeli.

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Je n'ai pas besoin du concours de mes amis lorsque j'ai raison; j'en ai besoin lorsque j'ai tort.

Casimir Périer.

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Dieu a fait deux dons à l'homme: l'espérance et l'ignorance. L'ignorance est le meilleur des deux.

Victor Hugo.

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Le bonheur a cela de bon qu'il fait aimer davantage ceux que l'on aimait déjà avant d'être heureux.

Alex. Dumas fils.

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Il n'est pas de douleurs inutiles, car toutes font équilibre à des joies.

Gustave Droz.

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On pardonne au bonheur furtif, et l'on se montre sans pitié pour toute douleur sincère qui n'est pas de la catégorie des douleurs permises.

Th. Bentzon.

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Lorsque l'incrédulité devient une foi, elle est moins raisonnable qu'une religion.

De Goncourt.

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La nécessité est une rude école qui n'accorde pas beaucoup de temps à ses élèves.

Adrien Chabot.

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C'est étonnant, ce qu'on laisse d'amis dans l'escalier, quand on monte du premier au cinquième.

Georges Duruy.

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La faiblesse d'autrui augmente notre confiance en nous-mêmes.

Quatrelles.

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On se fait à bon marché un renom d'originalité auprès des sots, en prenant le contre-pied de l'opinion commune ou même du sens commun.

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J'aime à lire un bon livre sans commentaire et à voir un beau pays sans cicérone.

G.-M. Valtour.

La hutte, vue du coté des étangs.

La rentrée des appelants.

LA CHASSE A LA HUTTE

La chasse aux canards est un des sports qui passionnent le plus ses adeptes, malgré les bronchites et les rhumatismes qui en sont trop souvent la suite. L'un des moyens adoptés pour cette chasse est le genre d'affût connu sous le nom de hutte.

La hutte, ainsi que son nom l'indique, est un abri plus ou moins vaste, plus ou moins confortable, dans lequel les chasseurs attendent patiemment l'arrivée du gibier.

Il en est de tous les modèles, depuis le modeste gourbi en planches et branchages jusqu'au pavillon de chasse en maçonnerie; mais le point important consiste à dissimuler la butte sous des masques de roseaux, de mousse, de terre, de manière à cacher toute apparence de la main de l'homme aux canards, animaux très méfiants et que la nature a pourvus d'une grande acuité des sens visuel et olfactif.

Notre première gravure représente une installation de ce genre existant dans les étangs de Moret (Seine-et-Marne), étangs qui sont la propriété de M. Thirion, et l'un des endroits les plus giboyeux des environs de Paris.

A première vue, l'on ne distinguera guère, dans ce dessin, que de l'eau et des glaçons au premier plan, des roseaux au second et enfin quelques habitations au loin. Avec un peu d'attention, l'on verra cependant quelques petite trouées dans les roseaux situés à gauche du grand saule: ce sont les meurtrières de la hutte qui est dissimulée derrière; c'est par ces embrasures que passeront les fusils à l'aide desquels on mitraillera tout à l'heure les malheureux canards sauvages attirés par la solitude apparente du lieu et la vue de leurs congénères domestiques, traîtreusement disposés là en guise d'appeaux et retenus «à l'ancre» par un caillou attaché à une ficelle dont l'autre extrémité est liée à leur patte.

Sous une voûte de roseaux aperçue à la droite de la gravure se trouve remisé un bateau plat, dont on peut voir l'avant, et qui sert à aller ramasser les victimes. Cette voûte se prolonge d'une vingtaine de mètres en terre ferme par une sorte de couloir qui s'infléchit sur la gauche, de manière à aboutir à la porte de la hutte, comme l'indique notre deuxième gravure dans laquelle on voit l'autre face de la cabane. A droite, se trouve la cage dans laquelle on rentre le soir les canards appelants, lorsqu'ils ont terminé leur besogne d'agents provocateurs inconscients. Ces malheureuses bêtes ont d'ailleurs besoin d'être sorties de temps en temps de l'eau: car, si étrange que la chose puisse paraître, il arrive quelquefois qu'un canard maintenu sur l'eau sans avoir la complète liberté de ses mouvements finit par s'imbiber; c'est-à-dire que l'eau pénètre le matelas de plumes qui protège sa poitrine contre le contact immédiat de l'eau et l'animal est exposé à tous les inconvénients du froid. On s'aperçoit du reste du danger en voyant que le canard n'a plus la même assiette sur l'eau; il enfonce de beaucoup au-dessous de sa «flottaison» habituelle; il est alors grand temps de le remettre à terre où on le voit s'empresser de lisser avec son bec toutes les plumes de son ventre pour les débarrasser de l'eau qui s'y est introduite et dont le contact semble lui être particulièrement désagréable. Le fait est que voir un canard succomber au froid est un spectacle rare!

La hache que l'on voit sur la gauche sert à briser la glace qui se forme autour du bateau dont nous avons parlé.

Notre troisième gravure représente ce bateau dans sa «remise»; ce genre d'embarcation n'a rien de remarquable en lui-même et rappelle de tout point ceux qu'on désigne sous le nom de toue dans les rébus. Il n'est pas mené à l'aviron, mais simplement poussé de fond à l'aide d'une longue perche terminée en forme de pelle à son extrémité, afin de ne pas trop enfoncer dans les fonds vaseux de l'étang.

La remise du chasse-canards.

La hutte, dont notre quatrième gravure nous représente l'intérieur, ne peut mieux se comparer, comme forme, qu'à la cabine d'un de nos chalands de Seine. Sa hauteur ne permet pas de s'y tenir debout sans fléchir la taille ni baisser la tête. Les chasseurs s'y tiennent assis sur des bancs rangés en abord. Rien ne leur défend d'ailleurs de tromper les ennuis de l'attente, souvent longue, en se livrant aux douceurs de la pipe et d'une partie de piquet, les pieds sur une chaufferette, et leur chien auprès d'eux, attendant l'ordre d'aller chercher dans les roseaux une pièce démontée qu'il serait trop difficile d'aller poursuivre avec le bachot.

De temps en temps, l'on jette un regard à travers les petits judas ménagés au fond de la hutte et prenant vue sur l'étang. Enfin, une bande paraît au loin, dans le ciel gris; les appelants, à sa vue, se mettent à pousser force couan-couan, et, souvent, la bande continue sans vouloir rien voir ni entendre; mais, d'autres fois, elle infléchit son vol, décrit deux ou trois cercles, et, brusquement, se laisse tomber dans l'eau à plus ou moins bonne portée. Quand les canards sont à longue distance, on attend qu'ils se rapprochent; mais, trop souvent, ils restent à narguer les chasseurs, criant et s'ébrouant sous leurs yeux pendant de longues minutes, pour s'envoler tout à coup, sans qu'il soit possible de les saluer d'un seul coup de fusil.

Intérieur de la hutte.

Mais il arrive heureusement aussi que les canards arrivent à bonne portée; alors, retenant leur respiration, les chasseurs les mettent en joue et, au signal donné à mi-voix, font feu tous ensemble; généralement, on exécute une salve du second coup, au moment où les canards s'envolent, offrant ainsi une cible plus large et plus vulnérable. Dans de bonnes conditions, chaque coup doit faire plusieurs victimes.

On sort alors de la hutte et l'on saute dans le bateau plat pour ramasser les morts et les blessés; ces derniers sont quelquefois fort difficiles à prendre, car ils nagent et plongent encore très bien, se dérobant ainsi à la main qui croit les tenir. Il arrive même qu'emporté par son ardeur, le chasseur fait un faux pas, et c'est lui qui prend un bain à son tour. Mais ce sont menus incidents dont il est de bon goût de rire, encore qu'il n'y ait rien là de bien risible. C'est dans cette occasion qu'un bon chien, allant franchement à l'eau, rend de grands services. Le meilleur pour cette chasse est encore un terre-neuve dressé à rapporter.

On se livre à la chasse à la hutte dans la journée, depuis l'aube jusqu'au crépuscule, et il faut véritablement une vocation bien accentuée pour rester ainsi confiné tout le jour dans un étroit espace.

Notre dernière gravure est, en quelque sorte, le pendant de la première, en donnant l'aspect général de l'installation vue de l'autre côté, c'est-à-dire du côté de terre. On en retrouvera facilement les éléments en repérant sur le grand saule du milieu.

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Cette année, par les froids rigoureux que nous avons subis, les étangs de Moret ont été plus particulièrement visités par les canards sauvages et le nombre des pièces abattues s'est élevé à plusieurs centaines.

Entrée de la hutte

TRAVAIL D'HIVER

FANTAISIE MILITAIRE PAR SHARP, DESSINS DE JOB

Dans une ample chemise de papier bulle à deux faveurs vertes coquettement nouées, le travail d'hiver du capitaine d'habillement Bourgeron portait le double titre suivant, tracé en large ronde de la main habile d'un scribe:

Des inconvénients du port de la barbe, au point de vue de l'usure prématurée des écussons de capote.

Des inconvénients du mode d'attache de la jugulaire réglementaire au point de vue de la strangulation possible de l'homme s'élançant à l'assaut de la position, par un grand vent.

Et ce n'était point, messieurs, le classique brouta bâclé par un sous-lieutenant pour s'affranchir de la corvée et reprendre la fête; compilation gauche des revues militaires à la mode et des cours de l'École de guerre. Non pas! C'était l'œuvre bien personnelle de Bourgeron lui-même, lentement mûrie dans l'atmosphère favorable du magasin d'habillement embaumée de pirètre, parmi les casiers de draps, de capotes, de képis emboîtés en couronnes, de bidons, de gibernes, de cartouchières, etc.

Le style avait cette fermeté dégagée de toutes parenthèses qui caractérise les œuvres de conviction. Jugez-en par ces passages:

«Que l'on entre donc franchement dans la voie des réformes utiles et que l'on place un écusson à 0m04 au-dessus du milieu de la martingale de capote et deux autres écussons sur les deux plastrons du vêtement, à 0m06 au-dessus de la ceinture.

«Mais pourquoi, me direz-vous, deux écussons par devant?--Parce que l'on boutonne à droite pendant la première quinzaine et à gauche pendant la seconde.»

Et il répondait ainsi d'avance à toutes les objections par des arguments irréfutables.

Enfin, l'inventeur couronnait son exposé de réformes en baptisant sa découverte d'une appellation logique agrémentée d'adverbes latins, ce qui lui conférait un caractère à la fois scientifique et littéraire: c'était le triple ante-post-écusson du capitaine Bourgeron, dont il offrait généreusement la conception à son pays.

Au ministre maintenant de comprendre qu'une distinction honorifique serait la faible récompense de ses services et de son désintéressement de soldat!

Sur la question de la jugulaire, Bourgeron n'était pas moins catégorique:

«La jugulaire réglementaire, disait-il, de trop faible largeur, peut stranguler l'homme lorsque, par un grand vent contraire, il s'élance à l'assaut de la position ennemie. D'autre part, elle exerce une tension excessive sur le bourdaloue au grand détriment de la coiffure et par suite au grand dam des deniers de l'État.

«Il conviendrait de remplacer cette jugulaire par une large jarretière tricolore élastique qui, en dehors du besoin, s'enroulerait en macaron au sommet de la coiffure et concourrait ainsi à la rendre plus belle, plus imposante.»

Quelques semaines avant l'inspection, le colonel mit au rapport une note ainsi conçue:

«Le colonel est heureux d'adresser au capitaine d'habillement ses félicitations pour son remarquable travail d'inspection. Ce travail est déposé à la bibliothèque du régiment et messieurs les officiers sont invités à le lire attentivement.

«Dans sa double invention, la jugulaire-jarretière-macaron et le triple-ante-post-écusson, le capitaine Bourgeron ne se contente pas d'envisager le seul point de vue de l'habillement; il étudie, en outre, la question du combat et prouve ainsi qu'il joint aux modestes et sérieuses qualités d'officier de bureau le coup d'œil de l'officier de guerre.»

Bourgeron, acclamé à la pension, dut offrir «le champagne». Bourgeron était bien, bien heureux!...

Le général inspecteur Tardemol débarqua un matin à l'hôtel du Soleil d'Or accompagné de son aide-de-camp, le capitaine Modeste Des Aiguilles, fraîchement sorti de l'École de guerre. Ce couple formait le contraste le plus curieux, réunissant les deux extrêmes du vieux jeu, de la légendaire culotte de peau, d'une part, et du triple extrait de science militaire moderne de l'autre.

Le général Tardemol, ventru, congestionné, de bonne humeur après ses repas, aimait à passer à cheval, au pas, devant de belles troupes bien cirées, luisantes au soleil. Il aimait à parcourir paternellement le casernement et les cuisines, goûtant la soupe franchement, non pas d'un bout de lèvre dédaigneux, mais à pleine cuillerée. En revanche, il ne s'attardait pas volontiers aux registres de mobilisation; et pas davantage ne poussait-il des colles astucieuses sur les conséquences tactiques de la nouvelle poudre sans fumée.

Des Aiguilles, au contraire, avait le front chauve et l'œil myope du stratège fin de siècle. Son long corps sec était un beau modèle d'entraînement ou l'abdomen formait un creux, tandis que les cuisses se perdaient dans une large culotte Saumur qui semblait positivement vide. C'était un de ces sujets que se disputent les états-majors, auxquels on peut, à brûle-pourpoint, entre la poire et le fromage, poser des questions comme celle-ci:

--Combien de mètres de bickford y a-t-il dans le coffret d'arrière du deuxième caisson à dynamite d'un parc du Génie d'Armée?

Et Des Aiguilles eût répondu tout de suite:

--Douze mètres cinquante!

L'Inspection commença tout doucement, au train-train bon enfant de la méthode Tardemol. Vers le troisième jour, après déjeuner, le général, tout en retirant ses bottes pour faire un peu de sieste, dit familièrement à son aide de camp:

--Tenez, Des Aiguilles, voyez donc ces travaux «d'hiver.» Votre affaire, ça! officier savant, travailleur?--mettez quelques notes, hein?

En une nuit, une seule, Des Aiguilles absorba le mémoire de Bourgeron d'abord; puis, le ballot imposant des élucubrations similaires de tous les officiers du 201e de ligne. Et le lendemain, toutes ces œuvres retournaient chez le colonel raturées sans pitié à l'encre rouge, annotées, critiquées, dépiotées, réduites à rien.

«Le général a le regret de ne pouvoir soumettre au ministre la double invention du capitaine Bourgeron qui présente plusieurs graves inconvénients.

«1° La jugulaire-jarretière-macaron servirait de point de mire à l'ennemi par ses couleurs éclatantes et exercerait sur la tête de l'homme une pression dangereuse, surtout pendant les grandes chaleurs.

«2° Le chef serait obligé de baisser les yeux pour apercevoir les Triple-ante-post-écussons et prendrait ainsi une attitude anti-réglementaire et peu martiale.

«3° Le Triple-ante-post-écusson du rein serait masqué à la vue du chef par le talon droit dans la position du tireur à genou.

«4° Enfin, aucun des Triple-ante-post-écussons de l'homme ne pourrait être aperçu lorsqu'il se présenterait de flanc.»

Bourgeron souffrait!...

Pourtant, le dernier jour d'inspection arriva, avec le dîner de clôture traditionnel. Bourgeron était au nombre des invités, en sa qualité de chef de service.

Entre le général et ses hôtes une aimable cordialité s'établit dès le potage, favorisée par les crus généreux et le menu fort alléchant du Soleil d'or, vieille hôtellerie fameuse dans la région pour ses traditions gargantuesques. Le général parla de son jeune temps, de ses campagnes, de ses amours enlevées à la baïonnette... toute une bousculade de souvenirs où se mêlaient les cadavres des guérillas mexicaines avec les neiges de Sébastopol et les yeux de jais des Milanaises en délire, s'offrant aux culottes rouges dans une pluie de fleurs...

Chacun parla d'ailleurs à son tour, car le père Tardemol savait recevoir et diriger l'attention sur tous les convives successivement, comme il convient, proportionnellement au grade.

Seul, Bourgeron restait sombre, abîmé dans son idée fixe.

On passa prendre le café dans un salon annexe. Des groupes se formèrent. Le colonel et le général causaient un peu à l'écart, adossés à la cheminée. Tardemol hochait la tête pendant que le colonel, à voix basse, avec une vivacité corrigée de respect, exposait sans doute des mécomptes d'avancement.

Le colonel s'éloigna un instant pour déposer sa tasse à café sur un guéridon; et ce fut à ce moment précis, l'espace de quelques secondes à peine, que Bourgeron ruina son avenir et celui de son colonel.

D'un pas chancelant, il s'approche du général, et d'une voix rendue rauque par l'émotion:

--Mon général, quoi qu'il en soit, j'estime que le triple-ante-post-écusson et la jugulaire-jarretière-macaron sont des réformes qui s'imposent!...

Le général fit un soubresaut comme un homme brusquement arraché au sommeil et lança un tel regard de surprise au malheureux capitaine, que celui-ci, rouge de honte, se retira sans ajouter une parole.

Cependant le colonel se rapprochait souriant.

--Dites-moi, colonel, quel est cet officier là-bas?

--C'est le capitaine Bourgeron, mon général, le capitaine d'habillement.

--Ah! Et... vous êtes content de cet officier?

--Très content, mon général.

--Oui. Il n'a pas... de fâcheuses habitudes?

--Nullement, mon général; c'est un officier de mœurs parfaites et tout dévoué à son métier.

--Bien. Je vous remercie, colonel.

On se sépara sur des saluts réglementaires.

Dans les rues désertes et silencieuses, le bruit des sabres se fit entendre un moment, et les pâles réverbères allumèrent dans l'ombre les ors des uniformes.

Des Aiguilles assistait familièrement d'habitude au petit coucher de son patron, tout en causant service:

--Je m'étais trompé, mon cher Des Aiguilles, sur le compte de ce colonel. Je l'avais trop bien jugé. Il a au nombre de ses officiers un capitaine qui s'enivre, et il ne s'en doute même pas. Ce capitaine est venu tout à l'heure me dire des paroles incohérentes, où il était question d'ante-Christ, de triple-poste, que sais-je?

--Ah! parfaitement, mon général. L'idée n'était pas mauvaise assurément; mais j'ai signalé de grosses lacunes, et...