L'ILLUSTRATION
Prix du Numéro: 75 centimes.
SAMEDI 28 FÉVRIER 1891
49º Année--N° 2505
Le glacier de la Semoy (Ardennes): vue prise en aval des Hautes-Rivières.
Tranchée ouverte dans les glaces pour déblayer la route des Hautes-Rivières à Thilay.--Phot. Ronsin.
on Dieu, qu'il est curieux, ce Paris, où l'on peut, dans la même journée, après avoir assisté à un service bouddhique le matin, rencontrer rue de Rivoli une impératrice d'Allemagne, et le soir, au bal militaire, chercher parmi les uniformes la tunique blanche du cosaque Achinoff!
Vraiment, c'est une ville unique. L'auberge du monde, a dit M. Malot. Le cabaret de l'Europe, a dit Mme de Metternich. Non, un musée plutôt, une ville heureuse et enviée dont rien, on le voit bien, ne peut détruire, ou du moins n'a encore détruit la supériorité.
On n'a pas assez souligné ce fait tragique et en quelque sorte shakespearien de la rencontre ou plutôt de l'arrivée dans la gare du Nord, à quelques heures de distance, de celle qui fut l'impératrice en France et de celle qui fut l'impératrice d'Allemagne.
Des curieux attendent l'impératrice Frédéric. Un train arrive. Une femme apparaît. C'est l'impératrice Eugénie. La veuve du vaincu de Sedan précède la veuve du vainqueur de Frœschwiller. L'une et l'autre descendent sur le même quai, passent par la même porte. Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas contraste et rapprochements plus saisissants que ceux-là. C'est de la tragédie en gare. Et tandis que l'impératrice Eugénie va chercher du soleil et du grand air à San-Remo--où agonisa l'empereur Frédéric--l'impératrice allemande visite nos expositions de tableaux, rend visite à nos peintres, admire les petits soldats de M. Detaille et les illustrations que prépare M. Dubufe pour les œuvres d'Émile Augier. Elle jette un coup d'œil aux toiles de M. Munckacsy, et surtout elle flâne dans le jardin des Tuileries et devant les boutiques. Curieuse comme une Anglaise, fine comme une Parisienne, très artiste, tout l'amuse et surtout l'article Paris qui est à la mode allemande ce qu'un sonnet bien ciselé est à un lourd poème. Quelques-uns prétendent que le voyage de l'impératrice Frédéric n'est que la préface de l'arrivée de Guillaume II à Paris. Je n'insiste pas là-dessus. Mais voilà bien de l'empressement et bien des politesses. Peut-être le jeune empereur a-t-il grande envie de venir applaudir la petite Duhamel dans Miss Helyett comme l'a fait sa mère. Mais ce désir ne serait pas sans m'inquiéter un peu. Chacun chez soi est une sage formule et un bon conseil.
La population parisienne accueille d'ailleurs la présence de la veuve de l'empereur Frédéric avec la dignité et la courtoisie qui conviennent. C'est une femme, et c'est une souveraine dont les sentiments généreux sont connus. Il y avait pour l'ataman Achinoff plus d'engouement à craindre. Mais il n'a pas duré, cet engouement-là. J'écoutais la foule qui, samedi dernier, attendait devant l'Opéra illuminé l'arrivée de l'ataman des cosaques libres.
On lui avait dit, à cette foule, qu'Achinoff assisterait au bal des officiers, et elle voulait le voir.
Mais, tout en désirant satisfaire sa curiosité, elle tenait des propos assez narquois. Elle avait lu les journaux. Elle s'était informée.
--Vous dites qu'il est, cet Achinoff?
--Ataman. Ataman des cosaques.
--Bien. Mais un de mes amis, un Russe, m'a assuré qu'il n'y avait plus d'atamans!
--C'est possible.
--C'est peut-être Ottoman qu'il faut dire.
--Comment Ottoman?
--Oui, le journal Paris a donné cette information, que les cosaques d'Achinoff dépendent de la Sublime-Porte. Alors, il ne serait pas Russe, il serait Turc!
--Turc ou Russe, Ataman ou Ottoman, toujours est-il qu'il ne paraît pas!
Et il ne venait pas, en effet, le cosaque Achinoff, tandis que nos officiers, leur petit caban posé sur leur uniforme, arrivaient, leurs galons d'or caressés par la lumière électrique. Achinoff ne devait pas venir au bal. Il n'est pas venu, et la foule en a été pour son stationnement, sous le ciel d'ailleurs clément et piqué d'étoiles.
A l'office bouddhique célébré, le matin, au musée Guimet, tous les invités du moins étaient venus. M. Guimet a offert à quelques Parisiens ce spectacle, que quelques privilégiés avaient pu voir, sur l'esplanade des Invalides, dans la pagode tonkinoise. Deux bonzes, qui portent des noms assez difficiles à retenir, Kô-Idzumi-Riou-Taï et Yoshitsura-Kogen ont, dans leurs vêtements multicolores, adoré Bouddha devant un choix de Parisiens. Ils ont, dans leur langue gutturale, avec accompagnement de gongs, fait entendre les douces prières bouddhiques.
M. Jules Simon était là, et M. Jules Ferry, et deux ministres, M. Jules Roche et M. Yves Guyot, et aussi M. Clémenceau. Peut-être, un beau matin, vont-ils se faire bouddhistes! M. Clémenceau est déjà un grand amateur d'art japonais. Lorsqu'un déballage de porcelaines ou de bronzes arrive au Bon Marché, avant qu'on l'ait catalogué pour le public, quelques japonisants se précipitent dès l'ouverture des caisses et font un tri dans l'envoi. M. Clémenceau est de ceux-là, avec M. Guimet, avec M. de Goncourt, avec autrefois Philippe Burty, dont on va vendre les collections. Le bouddhisme a ses adeptes en plein Paris, mais le japonisme a toujours ses fanatiques, malgré le déluge d'affreux petits objets japonais au rabais qu'on a rencontrés à tous les coins de rues pendant tant d'années. Et M. Edmond de Goncourt reste encore le grand japoniste, comme il reste le grand indiscret.
--Un phonographe, l'a appelé M. Ernest Renan. C'est un phonographe auquel il manque des trous.
Le mot est joli, un peu méchant, mais M. Renan avait bien le droit d'être un peu piqué en lisant, en 1891, des propos plus ou moins bien notés qu'il avait tenus en 1870. Ce qu'il aurait pu dire, c'est que, quand on cause, il y a dans le geste, dans le sourire, dans le ton même de la voix, des correctifs qu'on ne retrouve plus dans la phrase imprimée. Et puis, n'y a-t-il pas, ne doit-il pas y avoir dans la causerie une part pour le paradoxe? Je ne dirai pas que c'est la part du pauvre. C'est, au contraire, la part du riche. Le paradoxe, c'est le sel et le poivre de la causerie.
M. de Goncourt ne s'en doute pas. Il note. Après tout, c'est fort intéressant pour nous. M. Renan s'en fâche, M. de Goncourt s'en émeut, mais notre avidité de tout savoir, les petits côtés, les petits cancans, s'en amuse. Vive le document qui nous fait toujours passer une heure ou deux! La curiosité ainsi comprise n'est pas un sentiment des plus nobles; mais il faut prendre la nature humaine comme elle est. Si les romanciers sont de grands curieux, le public sera toujours et dans tous les temps un grand potinier.
Je ne suis pas--en fait de potins--fâché d'apprendre que le ministre de l'intérieur a donné l'ordre de balayer les alentours de nos lycées. Il y avait, autour des collèges, un escadron volant de rôdeuses qui donnaient des distractions à nos jeunes Diafoirus. Le Paris douteux s'étalait effrontément auprès du Paris studieux et risquait de l'induire en de trop fortes tentations. C'est fort joli, au théâtre, l'aventure de Chérubin, trouvant que même la vieille Mathurine est une femme, mais, dans la vie, le cherubinisme prend un nom réaliste qui n'est pas joyeux.
Que de fois les mères ont réclamé contre ce bourdonnement de femmes autour des lycées! On ne les écoutait pas. Voilà que l'autorité semble avoir entendu leurs plaintes et ce n'est pas dommage. L'autorité aurait bien dû aussi empêcher je ne sais quel acteur d'un drame joué sur un petit théâtre, le Nouveau Tartuffe, d'appeler ce Tartuffe nouveau--devinez comment?--Flaubert.
Oui, du nom même du grand romancier. Même orthographe absolument. Et pendant toute une soirée le public d'entendre des phrases comme celle-ci:
--Oh! misérable Flaubert!
--Ce Flaubert! quel hypocrite!
Il y a là un scandale qu'il eût été, je pense, avec un peu de savoir-vivre, bien facile d'éviter. Mais ce qu'on ne peut empêcher--hélas!--c'est un des jeunes meurtriers de Courbevoie de s'appeler Gustave Doré.
--Vos noms et prénoms?
--Gustave Doré.
On prévoit l'effet devant la cour d'assises. Ce Gustave Doré meurtrier n'est point, ai-je besoin de le dire? le parent, même au degré le plus éloigné, du brillant et admirable artiste. Mais il est son homonyme, et si les amis de Flaubert ont le droit de s'insurger contre le dramaturge ou le mélo-dramaturge qui se sert si étrangement du nom de l'auteur de Madame Bovary, les amis de Gustave Doré ne peuvent que regretter la notoriété sanglante du jeune gredin de Courbevoie.
Et l'on continue à faire de la polémique autour de Thermidor.
M. Constans n'a pas de chance. Cet été il interdisait les picadores aux courses de la rue Pergolèse et on lui criait: Picador!
Cet hiver, il interdit le drame de M. Sardou, et on lui demande: Thermidor!
Picador! Thermidor! Cela rime, ou à peu près. Pas assez pour M. Jean Moréas. Je ne sais si l'on rendra Thermidor à M. Sardou: il est certain que la pièce sera représentée un jour.
Ne voyons-nous point Lohengrin faire triomphalement son tour de France?
Lohengrin devient même une sorte de scie dont nous entretiennent un peu beaucoup les dépêches des départements.
Pas de théâtre d'opéra en province sans Lohengrin. On répète Lohengrin, on étudie Lohengrin. C'est une fièvre. Le Lohengrinisme est aussi répandu que l'influenza. Je ne compare pas, je constate. Et c'est ce même Lohengrin que quarante marmitons ont empêché Paris d'entendre! La tyrannie d'en bas est la plus stupide de toutes, et je ne sais rien de plus niais et de plus révoltant que le despotisme des sots.
A l'Elysée, nous avons eu, la semaine passée, un grand bal. Il y faisait très chaud.
Et pendant qu'on dansait dans la salle de bal ou qu'on se promenait--en bloc--dans la galerie tapissée de Gobelins, on discutait, dans les coins, la modifications du cahier des charges de l'Opéra et les titres des candidats à la direction de notre Académie de musique. J'ai appris la que M. Massenet et M. Richepin, dans le Mage, feront chanter des choristes qui tournent le dos au public.
Les choristes se rebellaient au premier moment. On n'a jamais chanté un chœur de dos. Ils se sont pourtant résignés. L'un d'eux disait à M. Gailhard:
--Mais c'est l'invasion d'Antoine dans le temple! C'est l'Opéra-Libre!
Celui-là, vieux classique des chœurs, a offert sa démission. On ne l'a pas acceptée.
Mais le Théâtre-Libre est déjà dépassé. M. Mallarmé et ses amis vont ouvrir le Théâtre Symboliste. Cela à la fin du mois. Il y aura bientôt tant de théâtres que j'ignore où l'on trouvera assez de public. Pourvu que M. Guimet n'aille pas ouvrir le Théâtre Bouddhiste!
Rastignac.
PHOTOGRAPHIE DES COULEURS
Beaucoup de chercheurs se sont occupés de fixer les couleurs au moyen de la photographie, presque tous ont abordé le problème au point de vue chimique.
Ainsi, en 1810, Lubeck avait constaté que le chlorure d'argent préparé d'une certaine façon (c'était un mélange de chlorure et de sous-chlorure d'argent), exposé à l'influence des rayons diversement colorés, avait tendance à prendre une coloration approchant de celle des rayons incidents.
En 1841, Herschell étudia de nouveau les propriétés du chlorure d'argent et n'obtint aucun résultat appréciable.
En 1848, M. Ed. Becquerel reprit les études de ses prédécesseurs et arriva à la reproduction colorée directe du spectre solaire. Il se servait à cet effet d'une préparation sensible de sous-chlorure d'argent violet, étendue sur des lames d'argent poli. Les résultats obtenus représentaient assez exactement les couleurs de l'original, mais beaucoup plus faibles. Ces images avaient le défaut d'être altérées à la longue par la lumière du jour, même diffuse.
En 1865, Poitevin obtint sur un papier recouvert de sous-chlorure d'argent des images colorées. Mais, comme dans les expériences de M. Edm. Becquerel, elles s'effaçaient à la longue à l'exposition de la lumière blanche.
Depuis, les essais ont été nombreux, mais toujours sans résultats satisfaisants, et la reproduction photographique des couleurs n'avait pas fait un pas, lorsque tout récemment M. Gabriel Lippmann, membre de l'Institut, a présenté, dans la séance du 2 février de l'Académie des sciences, plusieurs épreuves colorées du spectre solaire obtenues directement avec la valeur propre et l'éclat de chaque bande. Ces épreuves sont ineffaçables pour les raisons que nous exposerons plus loin.
M. Lippmann, pour arriver à ce merveilleux résultat, s'est appuyé sur des procédés entièrement physiques et en se servant de considérations théoriques très ingénieuses et complètement en dehors des travaux que nous citions plus haut.
Nous croyons utile, avant d'entrer dans la description du procédé de M. Lippmann, de définir très succinctement et très sommairement certains principes de physique qui ont conduit ce savant à cette mémorable découverte.
Les physiciens admettent que la lumière est produite par la vibration d'un milieu élastique appelé éther, considérablement moins dense que les corps visibles. Cette théorie est appelée théorie des ondulations.
Soit, par exemple, R R', la direction d'un rayon lumineux (fig. l), la première molécule de l'éther qui transmet ce rayon a un mouvement vibratoire de R en R1, puis revient en R pendant que la seconde molécule va de R1, en R2. La troisième molécule va de R2 à R3, pendant que la seconde molécule retourne à R2, et ainsi de suite jusqu'à R'. Chaque mouvement d'aller et retour s'appelle onde, et la distance R R, ou R1 R2 s'appelle longueur d'onde et varie avec chaque couleur du spectre.
D'après les explications qui précèdent, on voit que, dans la propagation d'un rayon lumineux, chaque particule vibrante est en retard sur celle qui la précède. Ces retards, en s'ajoutant, font qu'à une certaine distance d'une molécule il en existe une autre qui vibre précisément en sens contraire; à une distance double, se trouve une vibration dans le sens primitif; à une distance triple un nouveau mouvement en sens inverse, et ainsi de suite.
De là, le curieux phénomène en vertu duquel deux rayons de même couleur, émanés de la même source, produisent des vibrations qui peuvent tantôt s'ajouter en produisant des maxima de lumière tantôt se détruire en donnant des minima de lumière ou de l'obscurité. Une petite différence dans le chemin parcouru suffit pour qu'elles soient en concordance ou en discordance, c'est ce qu'on appelle l'interférence, le nom de franges d'interférence est donné à l'ensemble de points minima et maxima les vibrations des molécules sont très petites et on une vitesse moyenne de un milliard trois cent cinquante deux millions de vibrations par seconde.
Tableau des longueurs d'onde pour les différentes couleurs du spectre.
Couleurs. Longueurs d'onde,
millimètre
Rouge 0.000688
Orangé 0.000583
Jaune 0.000551
Vert 0.000512
Bleu 0.000475
Indigo 0.000449
Violet 0.000423
C'est en partant de ces considérations, que M. Lippmann est arrivé à résoudre le problème si difficile de la reproduction photographique des couleurs.
Voici le mode d'application de son procédé:
Fig. 2.--Coupe du châssis creux pour démontrer l'action de la lumière dans l'épaisseur de la couche sensible. --P P support verre de la couche sensible.--S S couche sensible considérablement amplifiée.--C bande de caoutchouc. --V V fond de la cuve.--R R1, direction du rayon lumineux venant de l'objectif.--I I1 I2 points de concordance maxima. --R1 R2 R3 R4 points de discordance ou minima.--m m molécules de bromure d'argent.--L L lignes des maxima.--B B lignes des minima.
On forme une sorte de châssis creux ou cuve (fig. 2) avec deux plaques de verre dont les côtés sont garnis de bandes de caoutchouc, le tout est consolidé avec des pinces. Dans l'intervalle laissé libre, on verse du mercure, l'une des plaques porte une couche sensibilisée à l'argent tournée intérieurement, par conséquent, en contact avec le mercure. On dispose ce système derrière un objectif à la place du verre dépoli (fig. 3), de façon à ce que les rayons lumineux qui émanent de l'objet traversent le support de la couche sensible, la couche sensible elle-même, et arrivent en contact avec la surface du mercure, qui forme miroir réfléchissant.
Fig. 3.--Ensemble de l'appareil pour la photographie des couleurs. --C cuve à faces parallèles contenant les dissolutions d'hélianthine ou de bichromate de potasse.--D chambre noire.--O objectif.--B support de la cuve à mercure.--P plaque sensible.--C C bandes de caoutchouc.--V fond de la cuve. --M mercure.--S S pinces.--T table.
Examinons maintenant ce qui se passe pendant l'exposition. Soit R (fig. 2), un rayon venant de l'objectif, et traversant la couche sensible. Ce rayon aboutit en R1, à la surface du mercure; à ce point, il est réfléchi et revient sur lui-même dans la direction R1 R, il se produit alors le phénomène expliqué plus haut, c'est-à-dire qu'il y a interférence entre le rayon incident et le rayon réfléchi, et dans l'épaisseur de la couche sensible il se forme une série de franges d'interférence qui produisent des maxima de lumière aux points 1,11, I2, endroits où il y a concordance de vibrations, et des minima obscurs aux points R1, R2 R3, R4 où il y a discordance de vibrations.
La surface sensible est donc impressionnée dans son épaisseur seulement, aux points maxima, et se trouve subdivisée, après que les opérations photographiques ordinaires du développement sont terminées, par une série de couches ou lames transparentes d'argent réduit, séparées par l'intervalle même qui séparait deux maxima, c'est-à-dire égal à une demi-longueur d'onde. Ces tranches ont justement l'épaisseur nécessaire pour produire par réflexion la couleur incidente qui leur a donné naissance en vertu du phénomène des lames minces qui donne les couleurs des bulles de savon. Et comme, ici, les couches réfléchies superposées sont très nombreuses, l'éclat de l'épreuve peut être très grand. Sa durée est illimitée, puisque les couleurs sont formées physiquement par réflexion.
En effet, soient (fig. 4) M M une lame mince d'argent réduit ayant comme épaisseur une demi-longueur d'onde de la couleur agissante, le rouge par exemple, et S A un rayon de lumière blanche frappant presque normalement la surface de la lame.
Voici ce qui se produira:
Une partie du rayon S A se réfléchit en A, suivant A R, et l'autre pénètre en C où il est réfléchi de nouveau en A' en donnant le rayon A' R' parallèle à A R. Ces deux rayons, A R et A' R', interféreront entre eux, et comme le rayon réfléchi A' R' aura parcouru un chemin plus long A' C' A' que le rayon A R, égal à une longueur d'onde du rouge, les mouvements vibratoires des deux rayons ne seront plus en concordance, sauf pour ceux du rouge qui domineront à l'exclusion des autres.
Comme la couche sensible comprend un très grand nombre de lames, l'intensité et la pureté de la couleur seront augmentées.
Vu par transparence, le cliché est négatif, c'est-à-dire que chaque couleur est remplacée par sa complémentaire, le vert par du rouge et le rouge par du vert, etc., etc.
On voit donc que pour qu'il y ait formation de lames minces de l'épaisseur voulue, il faut que la substance sensible, bromure ou iodure d'argent, soit répartie à l'état de division en quelque sorte infinie, dans une couche transparente, telle que gélatine, albumine ou collodion, et que les molécules qui la composent aient un diamètre plus petit qu'une demi-longueur d'onde; sans cela les particules impressionnées aux maxima déborderaient sur les couches non impressionnées aux minima et ne produiraient plus les lames minces que l'on désire (fig. 2); les plaques sensibles du commerce ne peuvent servir à ces expériences, car les grains de bromure d'argent ayant plusieurs millièmes de millimètres de diamètre sont trop grossiers.
Pour avoir du bromure d'argent à l'état de division extrême, M. Lippmann a opéré de la manière suivante: Une solution de gélatine dans de l'eau chaude contenant du bromure de potassium est étendue sur une plaque de verre; lorsque cette couche est sèche, on la plonge dans un bain de nitrate d'argent, il se forme du bromure d'argent qui a toutes les conditions voulues de finesse pour servir à la reproduction des couleurs.
Une autre difficulté s'est présentée dans le cours de l'expérience, c'est la différence d'action photogénique des divers rayons colorés sur la surface sensible. Tout le monde sait qu'en photographie les couleurs rouge et jaune ne s'impressionnent que très difficilement, et, dans le cas qui nous occupe, le spectre se composant des couleurs rouge, jaune, vert, bleu et violet, les temps de poses étaient respectivement pour leur reproduction des heures, des minutes et des secondes.
M. Lippmann a tourné la difficulté en interposant sur le trajet des rayons lumineux devant l'objectif une cuve en verre à faces parallèles contenant une dissolution d'hélianthine dans l'eau. Cette substance a la propriété de ne laisser passer que les rayons rouge et jaune et d'arrêter les rayons bleu, violet et vert. On laisse alors poser le temps voulu pour impressionner le rouge et le jaune, puis on remplace l'hélianthine par une dissolution de bichromate de potasse suffisamment concentrée pour qu'elle arrête les rayons bleu et violet en laissant passer les rayons rouge, jaune et vert, qui posent le temps nécessaire; on remplace alors la dissolution de bichromate de potasse par une autre plus faible qu'arrête le violet seul, les autres rayons continuent à s'impressionner, on enlève enfin la cuve pour que le violet puisse poser, et on n'a plus qu'à exécuter ensuite les manipulations employées ordinairement dans les laboratoires photographiques.
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On comprend que l'opération, ainsi fractionnée, exige un temps de pose relativement très long. Le jaune et le rouge, par exemple, ne viennent pas en moins d'une heure. Encore M. Lippmann n'a-t-il pu reproduire que le spectre solaire, où les couleurs ont leur maximum d'intensité. De plus, il n'a obtenu, comme nous l'avons dit, qu'un cliché négatif où l'image n'a ses tons véritables que si on la voit par réflexion, sur un fond noir. De là, à pouvoir photographier des vues, des portraits, des paysages, il y a loin encore, puisqu'il faudrait non seulement pouvoir opérer beaucoup plus rapidement, mais encore trouver le moyen de transporter sur du papier ou sur un support analogue l'image obtenue sur la pellicule photographique. Mais si l'on songe aux progrès incessants faits par la science depuis trente ans, rien n'interdit d'espérer la solution complète du problème dans un avenir prochain.
Quoi qu'il en soit, un pas immense vient d'être fait, et M. Lippmann aura eu la gloire d'ouvrir une ère nouvelle et féconde à cette découverte toute française de la photographie.
Anthonny Guerronnan.
EN RUSSIE.--La bénédiction de la terre.
EN RUSSIE.--La bénédiction des troupeaux.
LA VIE A ROME
LE MONDE
L'élégance est une denrée cosmopolite, et comme telle d'une affligeante uniformité. C'est dire que la société romaine ressemble à celle de toutes les autres capitales. Elle s'en distingue toutefois, non dans ses mœurs, mais dans son essence, en ce que d'abord elle est purement locale, et point métissée par la présence des nombreux éléments hétérogènes qui font de celle de Paris un caravansérail. Puis elle est tout d'une pièce ou à peu près, au lieu de se subdiviser à l'infini en mondes juxtaposés plutôt que superposés, qui se frôlent et se surmarchent sans se fondre, comme il en est aussi chez nous. Ces deux particularités tiennent au caractère provincial de Rome, semblable en cela à Lyon ou à Bordeaux. Mais autre chose encore différencie le gratin de la Ville Éternelle--que Chateaubriand me pardonne cet irrévérencieux rapprochement de mots!--de celui de Paris et de Londres: c'est que la tête en est tenue par un véritable patriciat, aussi riche de noblesse que d'argent, et qui, sans posséder les privilèges constitutionnels de la pairie britannique, est infiniment plus féodal de nature et de tradition.
Les princes romains sont de gros personnages et de nobles seigneurs. L'arbre généalogique des Massimi remonte jusqu'à Fabius Maximus, en souvenir de qui ils portent la devise: cunctando restituit, et saint Philippe de Néri a fait aux descendants du vainqueur d'Annibal l'honneur d'opérer un miracle sur un enfant de la famille. Plus flatteuse encore l'illustration des Corsini, qui comptent au nombre des leurs un saint évêque et martyr. Avoir eu un pape de son nom est usuel dans cette aristocratie: Martin V Colonna, Paul V Borghèse, Grégoire XV Ludovisi, Urbain VIII Barberini, Innocent X et XI Pamfili et Odescalchi, Clément IX Rospigliosi, Clément XI et XII, Altieri, Albani et Corsini, Benoît XIII Orsini. Les cardinaux et les nonces, légats et ablégats, ne se comptent pas. Leurs chapelles funéraires, maintenant fermées à leurs cendres, moins au nom des principes de l'hygiène sans doute que de ceux de la démocratie, témoignent de l'orgueil de leur rang autant que de la magnificence de leur fortune. Il faut être bien grand seigneur pour encombrer des basiliques majeures et patriarcales de sépultures ornées de ce luxe d'ors, de marbres précieux, de lapis lazuli, d'agate et de malachite. Je ne parle même pas--car ceux-ci ne sont que des parvenus de la finance--de celle des Torlonia, la plus fastueuse de toutes, avec son revêtement de pavonazetto violet et de brocatelle ambrée d'Espagne, et qui dans Saint-Jean de Latran éclipse le simple tombeau de bronze du grand pape Martin V.
Rien que les biens mobiliers des princes romains représentent un capital improductif dont eux-mêmes ne connaissent pas exactement la valeur. L'un d'eux avait loué à une ambassade une partie de son palais. On objecta à la nudité de quelques-unes de ces immenses galeries et de ces salles inchauffables, si peu faites pour la mesquine et frileuse vie moderne. --«Rien de plus simple, répondit-il, je crois bien qu'il doit y avoir des tapisseries dans quelque grenier.» On les chercha, et il se trouva que c'étaient de vieux Gobelins de prix et des arazzi florentins de toute beauté.
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Donner à bail la demeure de ses aïeux est, à vrai dire, passablement bourgeois de la part de ces seigneurs. Mais nous vivons en un temps où tout s'encanaille. Le souverain détrôné des Deux-Siciles, un descendant de saint Louis et du roi-soleil, ne vit-il pas à peu près uniquement des cinquante mille francs de loyer payés annuellement par le gouvernement français pour loger au palais Farnèse, qui appartient à François II, l'ambassade auprès du Quirinal? Les temps sont durs, et d'ailleurs les embarras momentanés en matière d'argent comptant sont le propre des grosses fortunes patriciennes immobiles. Puis il y a cette fièvre de spéculation, plus funeste que la malaria, qui s'est abattue sur Rome à la suite de sa transformation en capitale ambitieuse de modernisme, et dont les ravages s'exercent aussi bien chez les riches, qui s'en font un sport que chez les besogneux qui y cherchent la fortune. Le prince Doria passe pour avoir perdu vingt-cinq millions dans une colossale affaire de terrains. Même en faisant la part de l'exagération méridionale, cela doit représenter un joli trou qu'il faut combler par de petits moyens. Aussi vendent-ils peu à peu tout ce qui peut passer à travers les mailles du filet de leurs obligations héréditaires, et c'est ainsi que fondent tout doucement leurs galeries et leurs collections historiques.
Aux palais Borghèse et Barberini, Colonna et Doria, quelques désappointements attendent déjà les visiteurs; chez les princes Spada, Sciarra et Rospigliosi, on cache les vides en fermant les galeries au public. Une partie de l'énorme palais de ce dernier a été démolie pour le percement de la via Nazionale. Les villas Ludovisi et Massimi ont fait place à des pâtés d'affreuses maisons de rapport. Dans les cas où il y a expropriation, la malignité publique insinue que les propriétaires se sont secrètement réjouis d'avoir la main forcée. Ainsi, lorsqu'il a fallu trouver un logis pour la cour, on avait songé au palais Barberini, d'apparence bien plus royale que cette grande caserne jaune du Quirinal enlevée au pape. Par raisons d'amour-propre autant que d'opposition, Son Excellence n'eût pas voulu le vendre; mais peut-être n'eût-il pas été fâché qu'on le lui prit, car l'indemnité eût été ronde.
On en dit autant pour les jardins Borghèse, dont la municipalité romaine ne voudrait pas devoir la jouissance à une généreuse complaisance qui peut être retirée demain. Dans les deux cas on a reculé devant le chiffre formidable de la carte à payer. Mais quand, il y a quelques années, le palais Corsini, au flanc du Janicule, avec ses jardins, sa galerie de tableaux et sa bibliothèque, a été cédé moyennant un million à l'État--qui y a établi l'Académie des sciences et tracé la belle passegiata Margherita, où pas une âme ne se promène--c'était un présent royal, car le tout valait dix fois plus. Le propriétaire voulait s'en débarrasser pour aller vivre sans esprit de retour dans son palais de Florence. Bel et rare exemple de l'embarras des richesses.
Ce fait donne une idée de ce qu'est la grandeur d'existence des princes romains. Ils ne sont pas encore sur le point d'être ruinés. Toute la campagne leur appartient, et cette immense plaine rousse, où les métairies à massives murailles rouges percées de meurtrières semblent des bastilles féodales, est plus riche en troupeaux et en blé que ne le fait croire son aspect désolé et stérile de coulée volcanique. Ils ont aussi les plantations d'oliviers et les vignes des castelli, qui couvrent les croupes basses des monts Albains et Sabins. Ils possèdent enfin dans la haute montagne, du côté des Abruzzes, âpre pays des Sammites et des Marses, des forêts de chênes-lièges encore peuplées d'ours et de loups. Les révolutionnaires auraient beau jeu à dénoncer cette oligarchie de capitalistes si, sur la terre classique du carbonarisme, les passions politiques n'avaient jusqu'à présent primé l'agitation sociale. C'est sans doute pour donner des gages à l'avenir, que le plus opulent peut-être d'entre eux, le prince Odescalchi, vient de se faire élire député de Rome sous l'étiquette socialiste.
Bienfaits du progrès de l'humanité, dirait M. Prudhomme. Naguère les turbulents et féroces Caetani brigandaient dans la campagne, rançonnant les voyageurs et pillant les marchands sur la route de Naples que commandait leur château-fort, dont le tombeau profané de Cecilia Metella, sur la voie Appienne, faisait le donjon. Leur descendant actuel, le duc de Sermonetta, s'occupe paisiblement des affaires municipales. Les princes Colonna et Orsini, dont au moyen-âge la vendetta héréditaire ensanglantait les rues de Rome, fraternisent dans les dignités honorifiques de camériers secrets de cape et d'épée de Sa Sainteté, tandis que le prince Sciarra s'est jeté dans le mouvement moderne en dirigeant la quasi-radicale Tribuna, organe d'opposition qui lui coûte, dit-on, beaucoup d'argent.
Quant à leurs plaisirs, ce sont ceux d'usage dans ce qu'on appelle le monde sous toutes les latitudes. Groupant autour d'eux les seigneurs de moindre importance, qui leur sont plus ou moins alliés,--appartenant à l'aristocratie romaine et à celle des autres provinces, qu'a amenée dans la capitale la tendance centralisatrice--et entraînant dans leur orbite la colonie diplomatique, ainsi que les étrangers de marque, ils chassent le renard en habit rouge et font des battues au sanglier dans les maquis de la plaine latine. Les élégances du pesage et les émotions du ring ont remplacé les enfantines gaietés de la traditionnelle course en carrosse dans la place Navone inondée, avec des potées d'eau jetées au visage, et les farces jouées par la populace à ses grands en goguette. C'est même curieux, cet hippodrome à l'anglaise à côté du cirque de Maxence, et les jockeys en casaque de satin se livrant à leurs inoffensifs exercices sur l'arène où jadis s'entréventraient les fauves et les gladiateurs. Encore de quoi réjouir M. Prudhomme.
Les tilburys et les huit-ressorts sont d'une irréprochable correction britannique, et la jeunesse dorée monte des pur-sang et des cobs. De loin en loin seulement rencontre-t-on un équipage de style attardé, les gens en mollets de soie et livrée très galonnée aux couleurs de la maison. Avec les lourdes berlines attelées à la diable, dans lesquelles sont cahotés les cardinaux et autres dignitaires ecclésiastiques, c'est le seul vestige de tradition et de couleur locale qu'offre la haute vie de Rome modernisée.
Pour le reste, c'est comme partout: on chante et ou danse, on joue et on flirte, on dîne, on soupe et on five o'clocque, on s'adonne à la comédie de salon, aux charades et aux tableaux vivants. On flâne et on bavarde beaucoup surtout: du haut en bas de l'échelle sociale, ce sont les occupations auxquelles le peuple italien donne le plus de temps.
Dans ces fastueux palais de la noblesse romaine, on s'étonne de certains détails révélant des dessous d'abandon, de nudité, et le mépris des principes du confort, ainsi que de ce qui n'est pas absolument la propreté, mais que les Anglais expriment par l'intraduisible mot neatness. A côté de ces splendeurs accumulées d'âge en âge par des fortunes colossales mises au service d'un dilettantisme artistique qui est une tradition de race, on trouve non seulement de fort laids objets à usage moderne, imposés par les usages du temps, mais aussi des tentures fanées et des meubles boiteux, des dallages crevassés et des toitures dégradées, des portes branlantes grinçant sur leurs gonds rouillés, des murailles mal blanchies à la chaux, d'étroits escaliers de briques où passe rarement le balai. Dans de mélancoliques cours fort mal tenues, un maigre gazon poudreux jaunit autour d'une fontaine faite d'une merveilleuse vasque de porphyre oriental, et les résédas d'un portier dont la loge enfumée et crasseuse ferait frémir d'horreur nos concierges parisiens, fleurissent dans un sarcophage en marbre blanc fouillé de bas-reliefs antiques.
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Ces contrastes sont le propre des demeures devenues trop vastes pour l'étroitesse de la vie moderne. Il en est de même chez les rois. Le palais Vendramin à Venise, habité par le duc della Grazia, fils de la duchesse de Berry et du comte Lucchesi-Palli, ne contient pas moins de cent trente pièces. Qui saurait commander l'armée de domestiques nécessaires à tout cet entretien? Aussi la poussière est-elle partout. La nonchalance nationale contribue à accentuer encore ces petites misères, revers de la magnificence. Aussi bien la large et solide opulence de ces logis princiers n'y perd rien, car ce n'est pas un trompe-l'œil comme le luxe en toc de nos modernes intérieurs, avec leur confort bourgeois et le clinquant de leurs japoneries du Bon Marché et de leurs tentures d'Orient de pacotille.
On en peut dire autant de cette prétendue gaieté extérieure dont Paris se glorifie, et qui manque tant au Parisien parisiennant en déplacement dans la plupart des autres capitales, surtout à Rome. Ici, comme partout, la vie vraiment élégante ne contribue guère à l'animation de la rue, et il y manque le luxe tapageur des rastaquouères et du demi-monde, qui font le plus bel ornement de nos boulevards et de l'allée des Acacias. Mais est-on bien sûr que l'étranger de goûts délicats s'amuse tellement à Paris, quand il y est isolé au milieu de la foule bruyante? A Rome comme à Paris et comme ailleurs les gens épris de dissipation trouvent sans peine de quoi se divertir, occupation qui a du bon à ses heures. Quant à ceux qui veulent s'y retirer quelque temps des agitations mondaines et du commerce de leurs semblables, ils ont pour leur tenir compagnie autre chose que les encombrements de voitures et le clinquant des étalages, les cornets des tramways et les bousculades des gens affairés, les attrapages des cochers et les glapissements des camelots. Sont-ce donc là des agréments si vifs et si indispensables, que j'entends des gens d'esprit déclarer la vie à Rome ennuyeuse parce qu'elle en est sevrée?
Marie-Anne de Bovet.
La Semaine parlementaire.--La Chambre a eu à discuter une proposition de M. Léon Say, à laquelle on attachait une certaine importance, car elle devait avoir pour effet de modifier de la façon la plus complète la procédure suivie jusqu'ici pour l'examen de la loi des finances. Cette proposition tendait à provoquer une grande discussion, en séance publique, sur le budget déposé par le gouvernement, discussion qui aurait précédé le renvoi dans les bureaux. Actuellement, c'est au sein de la commission qu'a lieu ce premier examen, et c'est à elle que les ministres, chacun pour son département, s'adressent d'abord pour faire connaître les vues du cabinet tout entier sur les réformes à apporter à notre situation financière.
M. de Freycinet, parlant au nom du gouvernement, a fait observer qu'on ne pouvait instituer une discussion générale du budget sans entrer dans la discussion des chapitres, et le ministre des finances a ajouté, de son côté, que, si l'on adoptait la proposition, on en arriverait à avoir en réalité trois discussions sur le même sujet, ce qui retarderait encore le vote de la loi des finances, qu'on a déjà tant de peine à obtenir en temps utile. Cette perspective a visiblement effrayé la Chambre qui a préféré le statu quo et, par 301 voix contre 203, elle a donné raison au président du conseil et au ministre des finances.
--Une somme de 500,000 francs, destinée aux fouilles de Delphes, a été votée par la Chambre, mais non sans hésitation. On sait qu'en vertu de la législation en vigueur en Grèce, les richesses découvertes par ceux qui pratiquent des fouilles ne peuvent sortir du territoire hellénique. Les nations qui s'imposent des sacrifices pour les mettre à jour n'en retirent donc qu'un avantage tout honorifique; mais la Chambre a été d'avis que cet avantage devait être considéré comme suffisant pour une nation comme la France qui s'est toujours fait une gloire de marcher de pair avec les autres puissances, sinon à leur tête, toutes les fois qu'une question d'art ou de science était en jeu. Aussi le crédit a-t-il été voté.
--Si la loi sur la compétence des juges de paix n'a pas d'effet utile dans l'avenir, ce ne sera pas faute d'avoir été examinée à fond. Elle a donné lieu à des débats interminables et au cours desquels les opinions les plus contradictoires ont été formulées. Les uns, en effet, pensent que les juges de paix, vivant au milieu des plaideurs, connaissant le plus souvent d'avance le différend qui les divise, sont mieux à même de réaliser ce problème de la justice expéditive qui est dans les vœux de l'opinion; il y aurait donc profit d'étendre leur compétence dans les limites du possible. D'autres, au contraire, soutiennent que le rôle des juges de paix se comprenait alors que les communications étaient difficiles, mais qu'aujourd'hui, avec les chemins de fer, rien n'est plus facile que de s'adresser aux tribunaux d'arrondissement. Ceux qui représentent cette dernière opinion croient que le maire pourrait être investi, avec de grands avantages, du rôle de conciliateur que la loi attribue aujourd'hui au juge de paix.
La Chambre s'en est tenue à un terme moyen, et elle a maintenu les juges de paix en fixant leur compétence à 300 francs sans appel, et à 1,500 francs à charge d'appel. Il convient de rappeler qu'il s'agit seulement ici d'un vote en première lecture.
--L'élection de M. Bori, à Saint-Flour, a été validée.
Les élections du 21 février.--Sept élections législatives avaient lieu le 21 février. En voici les résultats:
Nord, 2e circonscription d'Avesnes: M. Herbecq, républicain modéré, élu par 7,483 voix.
Pas-de-Calais, 1re circonscription de Béthune, M. Basly, ancien député socialiste, élu par 8,892 voix, contre 5,469 à M. Alfred Wagon, républicain radical.
Basses-Pyrénées, arrondissement d'Orthez: M. le docteur Clédou, républicain modéré, élu par 12,486 voix.
Pyrénées-Ocientales, arrondissement de Prades: M. Frédéric Escanyé, républicain, 3,359 voix; M. Paul Villard, radical, 2,486 voix (ballottage).
Seine-Inférieure, 2e circonscription de Rouen: M. Julien Goujon, radical, 5,881 voix; M. David Dautresme, ancien chef du cabinet du ministre du commerce, radical, 4,536 voix; M. Gahineau, socialiste, 3,010 voix (ballottage).
3e circonscription de Rouen: M. Maurice Lebon, maire de Rouen, républicain, élu par 10,318 voix, contre 5,377 à M. Pierre de Montaignac, conservateur constitutionnel.
Vosges, 1re circonscription d'Épinal: M. Camille Krantz, maître des requêtes au Conseil d'État, républicain, élu par 7,175 voix, contre 2,200 à M. Houdaille, révisionniste.
Dans ces diverses circonscriptions, il s'agissait de remplacer des députés républicains, récemment nommés sénateurs. On s'attendait donc partout à la victoire des républicains. Toutefois l'élection de Rouen présentait un certain intérêt de curiosité, en raison de la candidature de M. de Montaignac qui, à l'exemple de M. de Caraman en Seine-et-Oise, avait fait une profession de foi franchement constitutionnelle. M. de Montaignac a obtenu 5,477 voix. Aux élections de 1889, le candidat monarchiste, M. de Pomereu, en avait obtenu 6,901. Les conservateurs intransigeants en tirent cette conclusion que l'adhésion au régime établi, formulée par M. de Montaignac, lui a fait perdre environ 1,600 voix. Mais les partisans de révolution font une argumentation toute contraire: ils déclarent que les 1,600 voix en question représentent celles des monarchistes intransigeants, alors que 5,377 conservateurs acceptent parfaitement que leur candidat combatte pour leurs idées sous le régime républicain. Ceci prouve une fois de plus qu'on peut tout tirer des chiffres; mais en réalité il n'y aurait de démonstration décisive que si, dans une même élection, figuraient à la fois un conservateur constitutionnel et un conservateur intransigeant.
Aux élections municipales de Paris, un candidat boulangiste invalidé, M. Prunières, qui se représentait dans le quartier du Pont de Flandres, a été réélu par 926 voix, contre 831 à M. Paulard, possibiliste.
Ont été en outre élus, dans le quartier Montparnasse, M. Lazies, républicain radical, par 1,189 voix, et dans le quartier de la Goutte-d'Or, M. Heppenheimer, possibiliste, élu par 2,353 voix.
L'Empereur d'Allemagne; l'Exposition de Berlin.
--Certes, rien ne prête à faire sourire comme la prétention de ceux qui, la plume à la main et sans aucune donnée précise, cherchent à pénétrer le secret des chancelleries et à dévoiler la pensée intime d'un souverain qui n'est tenu de faire connaître sa volonté à personne. Il faut donc se garder de rechercher le but que poursuit l'empereur d'Allemagne, mais ce que l'on peut constater sans présomption, attendu que les faits sont là, c'est que sa politique à l'égard de la France ne ressemble en rien à celle de ses prédécesseurs. Comme nous avons déjà eu occasion de le dire, elle est faite pour déconcerter ceux qui s'attendaient à lui voir prendre une attitude hostile, conforme au tempérament exclusivement militaire qu'on lui attribuait. Loin de là, et toutes les fois que les circonstances le lui ont permis, il s'est efforcé de faire naître des incidents propres à obliger les deux peuples, qu'a irrémédiablement divisés la grande guerre, à nouer des relations courtoises sinon cordiales. Avec une habileté diplomatique incontestable, il a eu soin, chaque fois qu'il lui a plu de mettre en pratique cette politique nouvelle, de choisir une circonstance dans laquelle il était embarrassant pour nous de nous dérober.
Voici le congrès des médecins: la France a-t-elle le droit de se récuser quand il s'agit de la science? Voici le congrès socialiste: la France ne doit-elle pas faire entendre sa voix quand les intérêts démocratiques sont en jeu? Enfin une exposition des Beaux-Arts est organisée à Berlin: la France peut-elle refuser de prendre part à un tournoi dans lequel l'art seul est en question?
Ce n'est pas tout. L'impératrice Frédéric vient elle-même en France. Elle n'a pas d'ambassade, mais elle visite les ateliers de quelques-uns de nos principaux artistes et elle renouvelle, par ces démarches personnelles qui sont la plus séduisante des flatteries, l'hommage que l'empereur rendait lui-même à nos gloires artistiques en s'associant, par une lettre publique, au deuil qui frappait la France par la perte de Meissonier.
Que faut-il faire? Telle est la question qui a formé le fond de tous les débats, dans la presse et dans le public, pendant ces derniers jours, et sur laquelle il s'est trouvé qu'on pouvait avoir deux opinions différentes, sans cesser d'être patriote. Nos artistes devaient-ils se renfermer dans une abstention absolue, alors que nos médecins et nos économistes s'étaient rendus à l'appel qui leur avait été adressé? Mais, d'un autre côté, si l'empereur se complait à faire naître ces occasions de rapprochements--si faciles pour le vainqueur, si pénibles pour le vaincu--à quel moment et pour quelle cause nous déciderons-nous à refuser des relations dont l'intimité même peut devenir un danger?
Il y a là de quoi embarrasser les esprits les plus calmes et les plus avisés. Aussi faut-il suivre avec attention, et aussi avec méfiance, cette politique assez machiavélique pour amener des Français, également patriotes, à se demander où est le véritable patriotisme.
Les Républiques américaines.--Les nouvelles de l'Amérique centrale et de l'Amérique du Sud sont généralement confuses et le plus souvent contradictoires. Il en ressort cependant cette impression qu'une crise sérieuse agite plus ou moins profondément toute cette région, dans laquelle la plupart des puissances européennes ont tant d'intérêts engagés, il n'est plus question toutefois, quant à présent, de conflit armé entre les républiques de l'Amérique centrale. La situation s'est d'ailleurs affermie dans la république de San Salvador, où le Congrès a élu, à l'unanimité, comme président, le général Carlos Ezeta qui, par intérim, exerçait déjà cette magistrature.
Au Chili, l'insurrection est loin d'être réprimée comme voulaient le faire croire les dépêches officielles. Il est vrai que si elle dispose de la plus grande partie des forces maritimes, elle n'a pas réussi à entraîner les troupes de terre, en sorte que, triomphante sur une grande étendue du littoral, elle ne peut livrer à l'intérieur une action décisive. En dernier lieu, elle s'est emparée de l'un des ports les plus importants, Valdivia, après avoir bombardé les chantiers où s'étaient réfugiés les soldats fidèles au gouvernement. Plus de 200 blessés et 35 tués du côté des insurgés et un nombre supérieur d'hommes mis hors de combat parmi les troupes du président Balmaceda, tel fut le résultat du combat qui dura de sept heures du matin à cinq heures du soir.
Ajoutons que, d'après les dépêches reçues par les maisons de commerce anglaises qui sont en relations avec le Chili, on n'a que très peu d'espoir dans une solution prochaine de la crise.
L'agitation est toujours très grande dans la République Argentine, et on craint qu'elle ne prenne un caractère inquiétant, car la situation financière qui pèse sur le pays peut amener d'un jour à l'autre des troubles dont on ne peut prévoir la portée.
Le gouvernement, disent les dernières dépêches, redoute une insurrection. Les troupes ont été consignées dans les casernes et on a proclamé l'état de siège à Buenos-Ayres.
Enfin, pour compléter ce tableau assez sombre, mais qui peut prendre un aspect plus riant d'un moment à l'autre--car les changements en bien comme en mal se produisent vite dans les républiques américaines--on prétend que les choses marchent médiocrement au Brésil, où, là aussi, on s'attendrait à des troubles plus ou moins prochains.
La Société des artistes français.--Le comité des quatre-vingt-dix s'est réuni, sous la présidence de M. Bailly, à l'effet d'arrêter les termes du règlement pour le Salon de 1891.
Le règlement de la section de peinture a été voté par 42 voix contre 24 et 4 abstentions, sur 70 membres présents. En somme, la constitution du jury reste telle qu'elle a été indiquée précédemment, avec cette adjonction que le président du comité de peinture sera président du jury.
La décision la plus importante est celle qui concerne le nombre des tableaux qui seront admis au Salon. Ce nombre, aux Expositions précédentes, était de 2,500; il va être réduit à 1,800. Les membres du comité ont fait valoir à ce sujet que, si l'on tient, compte des 6 à 700 tableaux que la Société dissidente entraînera au Champ-de-Mars, cette réduction ne saurait provoquer chez les artistes des mécontentements justifiés.
Les modifications sur les droits d'entrée ont été votées à l'unanimité. Elles reportent à dix heures du matin, au lieu de midi, le droit d'entrée au prix d'un franc. Les jours ordinaires on paiera deux francs de huit heures à dix heures, et un franc à partir de dix heures.
Il n'a été nullement question de supprimer, comme le bruit en a couru, les entrées gratuites, le dimanche. Comme par le passé, les visiteurs seront admis gratuitement, ce jour-là, à partir de midi.
On sait déjà que des dispositions seront prises pour rendre plus attrayants les aménagements des Salons du Palais de l'Industrie.
Nécrologie.--M. Albert Lenoir, architecte du musée de Cluny, membre de l'Institut.
M. Gustave Merlet, professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand, membre élu du conseil supérieur de l'instruction publique.
M. François Uchard, architecte.
Le général en retraite comte d'Autemarre d'Ervillé.
M. Magliani, ancien ministre des finances en Italie.
M. C. Reinwald, doyen des libraires-éditeurs de Paris.
M. Albert Pesson, député républicain d'Indre-et-Loire
M. Chavassieu, ancien député.
M. Edouard Meny, ancien maire de Belfort, qui s'est illustré par son dévouement et son énergie pendant le siège de cette ville, en 1870.
La loge du 8e chasseurs.
FÊTE MILITAIRE AU CIRQUE D'AMIENS
Un hiver extraordinairement rigoureux, de grandes misères, et, d'autre part, le désir très vif de la part de la société plus aisée de secourir la population pauvre, voilà ce que nous avons vu un peu partout, depuis quelque temps, d'un bout de la France à l'autre, car on peut dire que chez nous donner est un besoin.
Comment donner? C'est plus embarrassant. On a usé un peu de tout, souscriptions et fêtes. Dans ce concours de noble émulation, Amiens vient de se distinguer par une innovation. On avait déjà organisé des cavalcades, des représentations théâtrales, des ventes de charité, des concerts. Mais un cirque d'amateurs! C'est fait pour étonner quiconque se rend compte des difficultés inhérentes à ce genre de spectacle.
Plusieurs personnes notables se sont dévouées à la tâche; la bienveillance des autorités militaires acquise, le très distingué lieutenant Lavisse s'est mis en tête de transformer ses braves petits chasseurs à pied en artistes de premier ordre, et, finalement, un résultat superbe a été obtenu.
La partie locale du programme reposait tout entière sur les exercices des chasseurs à pied, une pantomime jouée par cent enfants des familles les plus riches aussi bien que des familles d'ouvriers; plus un quadrille par des cavaliers amateurs montant des chevaux de l'armée, et quelques intermèdes comiques.
Le côté exclusivement cirque eût manqué sans l'obligeance extrême de M. Molier, qui est venu compléter avec ses amis une affiche déjà pleine de promesses. C'est la première fois que les amateurs de la rue Bénouville se transportent. Leur présence à Amiens équivalait à un événement mondain; d'autant plus que si l'on sait où commence la troupe de M. Molier, si l'on en connaît les éléments d'une élégance si parfaite, il est infiniment plus difficile de savoir où elle finit: écuyers de haute école et de panneau, gymnastes, clowns, pantomimistes, athlètes, ont une suite interminable... autant dire Tout-Paris!
Tout Amiens s'en est léché les doigts. Je ne crois pas que les entours de la cathédrale, le roc des Trois-Cailloux et la place Parmentier aient été parcourus souvent par une pareille armée de boulevardiers. Mais revenons aux deux belles soirées données au profit des pauvres, et surtout à leur préparation si intéressante.
Sans nos bons troupiers la partie était douteuse. Mais le lieutenant Lavisse, aussi parfait gentleman que bon officier, s'était juré de faire triompher ses chasseurs et ceux-ci n'ont pas reculé d'une semelle. Etant donnés un sergent et douze hommes, animer le manège pendant trois heures, était un problème épineux. En cinq semaines, pas un jour de plus, les corps s'étaient assouplis, on avait cassé trois fois la barre du tremplin, mais le saut périlleux n'avait plus de secret pour les volontaires de la charité.
Au diable les godillots, la capote, la tunique, le képi! En bras de chemise, des espadrilles de vingt sous aux pieds, avec l'immuable pantalon d'ordonnance, dont la tôle se prête peu aux flexions des genoux, l'escouade a abordé son nouveau rôle, comme elle ferait son service en campagne. Quel entrain! On connaît le travail intitulé la Batoude. Les gymnastes sautent au tremplin à qui se dépassera; puis l'un d'eux se place comme au jeu de saut-de-mouton, tandis que les autres franchissent ce nouvel obstacle; un second s'ajoute, puis un troisième... Quand arrive le tour du dixième, ayant l'espace occupé par neuf de ses collègues à franchir, il faut beaucoup d'adresse et beaucoup d'énergie.
Le principe est simple: un tremplin, un appel du pied très ferme, un coup de rein pour amener la pirouette avant de retomber sur les pieds. On retombe forcément--le matelas protecteur est là, du reste--mais, au début, ce n'est pas toujours sur les pieds! Eh bien, en quelque chose comme trente leçons, nos chasseurs sont arrivés à des prodiges de souplesse. Il fallait suivre, à la représentation, leurs bonds vertigineux, lorsque, habillés en clowns, ils s'essayaient à la pyramide ou au saut de chat. Ils étaient d'autant plus amusants que de temps en temps la discipline reprenait le dessus, et qu'on sentait qu'au moindre: Une, deux, attention! En avant!... arche! le peloton se serait volontiers mis au port d'armes.
Ça été une joie pour ces jeunes gens de chercher des effets de costume, de se grimer. Leur loge, le couloir des écuries qu'ils avaient envahi, n'était qu'un éclat de rire. A un moment, on ne savait plus exactement si ce n'était pas des artistes de profession qui revêtissaient l'uniforme. Ici, un soldat encore équipé de pied en cap; à côté, son camarade à la moitié de sa métamorphose s'épanouit à la pensée de l'éclat de rire qui l'attend. Dans ce brouhaha circule un vent de jeunesse, de franchise, de bonne humeur, qui fait plaisir à observer.
L'Illustration a déjà présenté le cirque Molier à ses lecteurs. La nouvelle incarnation de cette réunion de sportmen a été une bonne fortune pour les fêtes qui se préparaient. Il fallait des Parisiens de cette trempe pour ne s'étonner de rien, partir en bande avec armes et bagages, c'est-à-dire un monde de costumes superbes, d'habits rouges, et quatre chevaux. Les Amiennois se sont montrés reconnaissants de tant d'amabilité, et ont applaudi à tout rompre les exercices si variés que de rares privilégiés ont ordinairement le loisir d'apprécier. Grand succès personnel de M. Molier, maître écuyer et maître ès-chambrière, et grand succès pour les lutteurs fameux: MM. San-Marin, de Saint-Michel Rivet, et tutti quanti. Mme Ilona de Szeles, qui présentait en liberté un joli cheval, a été fort admirée, comme l'ont été ses compagnes, Mlles Blanche Allarti et Denize Davenel. La troupe entière a donné: anneaux, excentricités, il y en avait pour tous les goûts. Après elle venait le clou de la soirée au point de vue local: la grande pantomime militaire.
Prendre cent enfants de cinq à douze ans, les équiper, les habiller, les éduquer, et rendre une sorte d'épopée à la Caran d'Ache, c'était aller droit à l'impossible. Le comité s'est arrêté à un sujet de spectacle cher à la totalité du public. Petits Français! Cela vous a un parfum de patriotisme sans prétention, tout à fait engageant. La trame de «l'œuvre» représentée est bien simple. Une fête villageoise sous le premier empire. Jeunes gens et fillettes dansent au son du violon, quand survient le sergent recruteur: pleurs d'un côté, enthousiasme de l'autre. Un conscrit est refusé à cause de son défaut de taille. Le garnement se faufile, fait des pieds et des mains, et parvient quand même à s'engager dans l'armée de la guerre.
La piste voit se dérouler les épisodes variés d'une campagne: marches, contre-marches, bivouacs, avec la neige qui tombe durant la nuit; assauts, combats, les clairons sonnent, la fusillade éclate, le canon tonne... Même, et j'avais juré de n'en rien dire, certaines scènes sont traduites avec tant de vérité, que Napoléon, le grand empereur en personne--six ans bientôt!--s'était sauvé à toutes jambes la première fois qu'aux répétitions la voix du canon se fit entendre! On retrouva le chef suprême de l'armée caché dans un corridor. Depuis, je dois reconnaître qu'il s'est bien comporté au feu...
Rien de gracieux comme ces files de bambins prenant leur personnage au sérieux, évoluant au moindre signe, jouant leurs scènes pittoresques avec componction. Les spectateurs ont applaudi à tour de main, et se sont retirés d'autant plus enchantés que le mot de la fin de ces deux mémorables soirées a été l'annonce d'une recette considérable qui permettra de soulager bien des infortunes.
Edmond Renoir.
L'exercice de la «batoude» par le 8e chasseurs.
AU CIRQUE D'AMIENS.--La pantomime enfantine: Napoléon 1er et son état-major.
CONTES RÉELS
LE VEAU INCOMPARABLE
On a constaté que la gourmandise est la compagne habituelle de l'esprit et que les imbéciles attachent généralement une importance médiocre aux finesses de la chère. Je pourrais consigner, ici, cent noms fameux qui justifient cette observation, mais je n'en veux citer qu'un seul; celui du baron de Ratillac, le héros de cette véridique histoire. Parlant de Ratillac, Monselet a dit: «Sa bouche est toujours pleine de bons mots ou de bons plats.» Le fait est que nul n'a su, mieux que cet affable rentier, se donner la joie des jouissances intellectuelles combinées avec une alimentation délicate et soignée. Non, jamais millionnaire ne tira parti meilleur de cinquante mille livres de revenus!
La bibliothèque du baron--où j'avais l'autorisation de pénétrer--trahissait nettement ses goûts. C'était, sur des rayons capitonnés de molleton vert, un judicieux assemblage des auteurs français, réputés dans l'univers littéraire et de tous les livres de cuisine parus depuis que l'on a traité les «choses de la gueule». Ainsi que tous les célibataires dont la jeunesse a été trop mouvementée et qui ont dépensé vite toute leur énergie... sentimentale, Ratillac, légèrement fourbu et forcément assagi, menait une existence dont les actes se répétaient, chaque jour, à la même heure, avec une régularité chronométrique. Il se levait à 10 heures, procédait à sa toilette et mandait Sophie sa cuisinière--une Normande qu'il avait initiée, lui-même, aux secrets de son art à l'aide de patientes conférences et de lectures débordantes d'enseignements. Grâce à quoi Sophie excellait. Du reste, elle avait pour contenter son maître du temps et de l'argent, les nerfs--non seulement de la guerre, mais aussi de la ratatouille!
Le baron ne faisait qu'un repas chez lui, le soir à 7 h. 1/2, et il ne lésinait pas sur le prix des matières premières. Le matin il déjeunait invariablement dans la grande salle d'un cabaret select où l'on était au courant de ses habitudes. Le sommelier connaissait son vin préféré et le chef, prévenu, lui envoyait des mets spécialement préparés à son intention. Neuf fois sur dix, l'aimable gourmet partageait ses succulences avec une ou plusieurs sommités artistiques. Quand elles n'appartenaient point à la peinture ou à la sculpture, elles relevaient du journalisme ou de la science: et le repas finissait sur une discussion philosophique ou sur une nouvelle à la main que tout Paris répétait le soir même.
Après une promenade à pied, aux Champs-Elysées, Ratillac montait au Petit-Cercle où il pratiquait un bézigue quotidien. Il trouvait là, sans peine, des collègues qui consentaient à peupler, le soir, la solitude de son entresol de la rue de l'Arcade... Ceux qu'il priait à dîner n'opposaient que de faibles résistances à son invitation, car, si nulle part on ne devisait plus agréablement de tout et de rien, nulle part, non plus, on ne mangeait et l'on ne buvait comme chez le baron!... Ajoutez que Sophie avait le monopole de certaines préparations ordinaires dont la recette semble perdue--bien qu'elle consiste uniquement en soins minutieux... Le «veau bourgeoise» de Sophie était une pure merveille (il convient de noter qu'il cuisait douze heures sur un feu maintenu à 120 degrés centigrades, dans une casserole hermétiquement close d'un couvercle luté). Ce veau légendaire et hebdomadaire (il paraissait le jeudi seulement) attirait au baron des demandes indiscrètes. De «hauts dégustards», dont il ignorait même le nom, lui écrivaient pour qu'il leur envoyât la façon d'en accommoder de semblable. Une fois, un banquier viennois réclama, carrément, la faveur d'en goûter sur place... Sophie n'en était point plus fière, mais son patron savourait silencieusement les satisfactions que son cordon bleu procurait à son palais, et, le dirai-je? à son amour-propre... Elle était son élève!... Elle avait débarqué chez lui, de Caen, âgée de vingt-deux printemps, et, depuis six ans qu'elle fonctionnait à son service, elle n'avait raté qu'une sauce béarnaise!... Bref, Sophie était un oiseau rare--précieux surtout pour un amateur qui, frisant la cinquantaine, ne se sentait ni la force ni le temps d'éduquer un autre sujet.
*
* *
Un tantôt, je rentrais chez moi, pour écrire un article pressé, lorsque mon valet de chambre me remit un télégramme. Je l'ouvris: Ratillac, en un style non moins laconique que pressant, me conjurait d'accourir chez lui pour une cause excessivement grave. Son naturel pacifique et l'universelle sympathie dont il jouissait écartèrent de mon esprit l'idée d'un duel. D'autre part, je connaissais l'immuable sagesse de ses idées sur le jeu et la Bourse: je ne m'arrêtai donc point une seconde au soupçon d'un ennui d'argent. Un deuil? il avait pour toute famille un oncle qu'il connaissait à peine, dont il ne devait pas hériter et qui vivait retiré au fond de la Bretagne, dans un castel aussi délabré que son propriétaire. Enfin, j'avais quitté mon ami la veille au soir, gai, bien portant et content de la vie à son ordinaire. Je sautai dans un fiacre; un quart d'heure plus tard, j'étais introduit dans la bibliothèque où je trouvai mon bonhomme affalé au fond d'un fauteuil, le visage pâle, les traits décomposés, et dans un tel état de prostration qu'il demeura cinq grandes minutes avant de me parler.
--Qu'as-tu? répétais-je.
Pour toute réponse, il levait les bras en l'air, réunissant ses mains dans une conjonction désespérée et secouant la tête à la façon des gens dont le cerveau est la proie d'une obsession douloureuse.
A la fin, il me désigna d'un regard mouillé une lettre qui gisait, ouverte, sur le coin de son bureau. Je m'en emparai et la parcourus à la bâte.
En voici les termes et l'orthographe:
Mosieu,
Ge sui ben fâché, mai faut que ge quitt' mosieu, gé mon cousin que gi ai gurè le mariage quan jaurai trois cens franc déconomie. Gé l'sai, squ'est promi, ait promi et pi çai raisonab. Jm'en va samedi. Gai écri à Mosieu rappor que gai pas d'courage à li dire ça.
Sophie.
Un sourire, éclos sur mes lèvres, arracha le baron à sa torpeur. Il bondit sur moi... Je pensai qu'il m'allait battre:
--Tu ris! s'écria-t-il, mais tu ne sais donc pas que c'est ma mort!
--Ta mort?
--Oui, ma mort, gémissait-il en arpentant le tapis au travers des meubles épars, pour retomber finalement sur son siège. Et la pire des morts! La mort par la gastralgie! par la nausée! par la faim! La mort, entends-tu? Et je veux vivre, moi!
--Eh bien, m'écriais-je, outré de constater pareille faiblesse chez un être intelligent et bien né, eh bien! épouse-la!
--C'est justement ce que je compte faire, murmura-t-il d'une voix sourde... Voilà pourquoi je t'ai appelé.
--Ah ça! est-ce sérieux?
--Très sérieux. Tu seras mon témoin avec Dansonnet... Nous irons loin, très loin, pour la cérémonie.
--A Gretna-Green?
--Merci! un mariage contestable qui m'exposerait à un lâchage, non! Une fois marié, tu conçois, hein? je lui donne la moitié de ma fortune afin qu'elle se taise; nous revenons ici et personne ne se doute de la chose.
--Sophie connaît tes intentions?
Elle ne sait rien.
--Il me semble pourtant qu'avant tout il faudrait la consulter.
--C'est juste.
Ratillac sonna son valet de chambre et le pria d'aller chercher la cuisinière. Lorsqu'il prononça ce mot, je le vis sursauter comme mû par une révolte intérieure, mais il se reprit quand Sophie parut sur le seuil. Je la regardai pour la première fois avec attention. C'était une fort belle fille, ma foi! Un visage d'un teint chaud, d'ovale correct et plein, des cheveux épais d'un noir admirable; des yeux bleus, d'un bleu qui semblait refléter le glauque azur de l'Océan, sur les côtes du Calvados, les jours d'été. Joignez à cela la plastique robuste et harmonieuse d'une déesse grecque. Ah! par exemple! des mains qui gâtaient tout!
La pauvre fille pensait qu'on la convoquait à cause de sa lettre. Elle se tenait éloignée, la tête basse, tandis que ses doigts se promenaient sur l'ourlet de son tablier, dont elle avait relevé le coin sur sa hanche opulente. Ratillac, aussi gêné qu'elle pour le moins, taillait un crayon, croyant se donner une contenance. Quant à moi, je m'étais étendu derrière lui sur un sopha où je feuilletais le dernier numéro de la Revue Rose.
--Sophie, Sophie... So... So... So... phie, bégayait le baron sans venir à bout d'entamer l'entretien.
Elle, plus hardie, eut un geste de détermination brusque, fixa son maître de son regard brave, et de sa voix de garçon:
--C'est pas tout ça! s'écria-t-elle, et y a pas tant de façons à manigancer; j'm'en vas pace qu'il le faut et j'en ai du chagrin, vrai! ben du chagrin!
A ce moment, son mâle organe s'adoucit et se voila même, comme trempé subitement de larmes intérieures.
Elle poursuivit:
--Que mosieu ne rejimbe pas! C'est jeudi jour de veau, je le sais: on le lui servira son veau! je le cuirai avant que de partir!
Ratillac se tourna vers moi.
--Elle a du cœur, murmura-t-il.
--Elle fera une baronne exquise, lui soufflai-je ironiquement dans le dos.
Il haussa les épaules, et s'adressant à son cordon bleu:
--Vous l'aimez donc, votre fiancé?
--Moi, non; mais ce qui est convenu, pas vrai? est convenu.
--Alors, vous tenez à vous marier?
--Dame, écoutez, faut faire une fin. Je suis t'encore une sagesse, comme on dit chez nous, et bea que ça me taquine pas, je finirai peut-être par fauter avec un de vos enjoleux de Parisiens.
Ratillac s'était de nouveau penché de mon côté et me susurrait comme pour s'enhardir:
--Une sagesse, tu entends?
A quoi je répliquai:
--Pour ce que tu en feras de sa sagesse!
Nouveau geste de mauvaise humeur du baron qui, dans un effort, prononça ces paroles mémorables:
--Sophie, si vous le voulez, je vous épouse.
La cuisinière porta la main à son front, pâlit, rougit, chancela, et puis, partant d'un gros sanglot:
--C'est mal de se gauser d'une fille de la campagne... Ah mosieu! j'en gâcherai mon dîner!
--Ne faites pas cela! hurla Ratillac que le présent souciait plus encore que l'avenir. Je vous parle sérieusement, entendez-vous? Et ça ne traînera pas! J'écrirai à vos parents; vos papiers seront ici dans trois jours. Dans quatre, nous filons dans mon pays où la cérémonie aura lieu...
--Devant M. le maire?
--Oui, certes, et devant M. le curé. Allez, Sophie, allez... Ah! un mot, je vous prie: qu'est-ce que vous nous donnez à manger ce soir?
--Des grives aux truffes et une timbale à la surintendante.
--Très bien... Les truffes? bonnes?
--Oui, mosieu... bien sentantes.
--Allez, allez, Sophie, allez, ma fille.
Dès que la fiancée du baron eut disparu, je ne pus réprimer un formidable éclat de rire.
--Mais puisque personne ne le saura, répétait le baron vexé de mon hilarité. Elle n'a aucune relation: c'est une sauvage, elle parle à peine aux fournisseurs. Un matin, je l'ai suivie au marché... elle achète à la muette.
Je rentrai chez moi, me demandant en route si j'avais rêvé.
*
* *
Je n'avais pas rêvé. Deux semaines plus tard, jour pour jour, nous rentrions à Paris: moi, le couple et les trois autres témoins. Ais-je dit que Ratillac avait trouvé pour Sophie deux complaisants du Club et s'était assuré de leur discrétion?
Ils n'ouvrirent pas la bouche à propos de l'incident... Sophie imita leur réserve...
Les choses avaient repris leur cours accoutumé, et, par une chance inexplicable, la divine cuisinière n'avait en rien affirmé son droit de peindre un tortil sur son panier à provisions. Discrète et réservée comme par devant, elle attendait quelle lût mandée par son maître pour l'approcher ou l'entretenir.
Une nuit que ce dernier s'était attardé au cercle en un bridge intéressant, il regagna son entresol, maussade et grognant contre la partie qui avait reculé l'heure de son coucher. Son valet de chambre, qui ne l'attendait jamais le soir, avait, suivant son habitude, fait, avant de se retirer, la couverture du lit et disposé les menues affaires de nuit à leur place habituelle. Ratillac,--entré d'abord dans son cabinet de toilette où il s'était hâtivement dévêtu--se dirigeait, son bougeoir à la main, vers sa couche d'Épicurien pressé de s'affaler sous l'édredon, quand il aperçut une forme qui déterminait une saillie importante sous les couvertures piquées de satin rouge. Son premier mouvement fut de s'emparer de son revolver qu'il tenait tendu d'une main tandis que, de l'autre, il avançait le flambeau dans la direction de la forme toujours immobile. Un ronflement sonore l'avertit que l'ennemi n'était pas à craindre, pour le moment. «Si c'était une feinte de voleur, pensa-t-il, ou une farce de Dansonnet, ou bien...»
A ce moment la forme tournée vers la ruelle se retourna... Et le visage de Sophie apparut à Ratillac consterné!
--C'est toi, mon petit homme, fit-elle en s'étirant, viens vite, tu vas attraper froid.
Le baron sauta sur son pantalon à pied qu'il enfila fiévreusement. Il passa non moins vivement son veston d'intérieur, alluma les chandeliers à branches de la cheminée, et, s'approchant de l'alcôve où Sophie baillait sur le dos, la tête soutenue par ses bras admirables:
--Ah ça, êtes-vous folle? s'écria-t-il.
--Moi, folle, nenni dà! c'est toi qu'est fol. Qun qu'ta cru, mon gars? que je m'avais marié pour de rire? m'man m'a écrit et p'pa aussi... Y vont venir nous voir: j'sis ti ta femme? oui, eh ben alors? Faut que tout ça change ou j'irons devant les autorités.
--Sophie, Sophie, gémissait le baron, écoutez-vous parler?
Mais elle:
--Tu serais ben mieux au lit pour m'causer, va!... Enfin ce sera plus tard: j'ai attendu la chose quasiment trente ans, c'est pas un jour de plus... pas vrai? qui... D'ailleurs, il y a quelque chose de plus sérieux, j'sis baronne, hein? et riche, hein? j'veux fainéanter à cette heure. Tantôt j'ai retenu une cuisinière!
--Une cuisinière!!! mais c'est la fin du monde... Et mon veau, malheureuse!...............................
--Je tiens de Blaise, le valet de chambre du baron, qu'il le trouva le lendemain évanoui sur le tapis de sa chambre à coucher. Quand il revint à lui, ajouta Blaise, il me régla mes gages et me fit faire ses malles. Sophie avait achevé les siennes qui furent chargées à côté de celles de son maître, sur un fiacre qui prit la direction de la gare de l'Ouest. Je ne sais où ils sont allés... M. le baron était si original! il habite certainement quelque endroit caché avec sa dame. Enfin, je n'ai plus entendu parler de lui; et vous, monsieur?
--Ni moi non plus.
Cette entrevue avait lieu huit jours après l'événement. Aucune nouvelle par la suite, en sorte que Ratillac et sa femme m'étaient sortis de la mémoire. Mais voilà que, deux ans plus tard, je recevais de Baltimore une lettre ou l'émigré débutait en me contant la fameuse nuit jusqu'à l'évanouissement. Il passait ensuite à la fuite au Havre, à la traversée de l'Océan et au séjour à Baltimore où son ex-cuisinière jouait la grande dame, avait chevaux, voitures, laquais, chef, marmitons, etc.
Et dans un élan de sincérité qui prouve son persistant esprit, le baron finissait en ces termes:
--Et le plus dur, mon cher, c'est que Sophie est toujours une sagesse et qu'elle ne se gêne pas pour me traiter de «propre à rien», devant nos gens qui se moquent de moi!
Adrien Marx.
QUESTIONNAIRE
N° 15.--Lettres d'Amour.
Quels sont les Grandes Amoureuses et les Amants célèbres qui ont écrit
les plus belles Lettres d'amour?
(14 juin 1890.)
RÉPONSES
Il n'existe aucune lettre d'amour antique, et, sur ce chapitre, Aristote est muet. Nous y gagnons d'être délivrés des Grecs et des Romains; pour ce qui est du reste, depuis trois mille ans, je ne vois que trois Grandes Amoureuses dont les Lettres sont classiques:
Héloïse, l'Abbesse du Paraclet.--Marianna Alcaforado, la Religieuse portugaise.--Mlle de Lespinasse.
Ces trois femmes offrent les exemples les plus caractéristiques des malheurs de l'amour terrestre, et leurs amants ont été des bourreaux.
Le cadre d'un portrait ne permet pas d'y grouper les figures et d'y représenter les scènes d'un tableau historique; il suffira donc de jeter un regard à vol d'oiseau sur les siècles passés.
Avant Héloïse et Abélard, il faut mentionner le roman mystique de Radegonde et de Fortunatus aux temps mérovingiens; mais les épîtres en vers latins ne sont pas des Lettres d'amour.
Au moyen-âge, les damoiselles envoyaient leurs chevaliers guerroyer au bout du monde; quand ils revenaient, elles épousaient l'invalide de leur choix. En ce temps-là, les rubans de couleur coûtaient cher, et ceux qui les méritaient se vantaient de ne savoir pas écrire.
Voici les Valois et l'Escadron volant de Catherine de Médicis; François 1er et sa cour fleurie de dames comme un jardin de roses. Puis viennent les Frondeuses, les Amoureuses et les Précieuses du Siècle de Louis XIV, remplacées par les Bergères galantes du dix-huitième siècle.
Sous la Révolution, l'Empire et la Restauration, on voit apparaître les luths et les harpes, les lacs et les nacelles, les romances et les rêveries de l'École du Spleen: Werther, René, Don Juan, Adolphe, Corinne, l'épistolière, toute la lyre des derniers bardes, tout le piano des premiers psychologues.
Ce n'est pas à dire qu'il n'y eut plus de Lettres d'amour, il y en a même trop; on est presque tenté d'admirer Mme Récamier, l'Amour en buste, qui pouvait correspondre avec cinq cents de ses amis, sans leur donner l'amour en style.
Il a donc fallu mille ans pour faire éclore cette fleur d'amour, cette rose dont le parfum s'exhale encore des pages jaunies de ses Lettres latines en écriture gothique: Héloïse; puis encore sept siècles pour retrouver l'écho de son éternel soupir dans celles de Marianna. Depuis, le monde n'a plus entendu cet accent; mais l'amour a toujours respiré et il respire encore. Ainsi soit-il!--Divers Correspondants.
Toutes les femmes, sans exception, quand elles aiment ou s'imaginent aimer, ont la manie d'écrire des lettres. Quelques-unes, ayant entendu dire que les paroles volent et que les écrits restent, croient d'une prudence consommée d'ajouter: «Brûlez cette lettre.» L'expérience devrait pourtant leur avoir appris qu'on ne garde que celles-là.--Sélibater.
Il n'y a rien de plus bête qu'une lettre d'amour écrite par un véritable amoureux; d'où je conclus que toutes les belles épîtres de nos adorateurs ont été composées par des gens qui ne l'étaient pas du tout.--Ninon.
Assez d'autres sans moi disserteront sur les Lettres historiques des Grandes amoureuses et des Amants célèbres. J'ai pensé que la correspondance des Petites amoureuses et des Amants inconnus servirait d'ombre à ces tableaux classiques. La plus belle poésie est celle qui chante l'aimée; la plus belle musique, c'est sa voix: le plus beau tableau, son portrait; la plus belle statue, son corps; le plus belle édifice, sa maison; la plus belle Lettre d'amour, celle qu'elle griffonne avec des fautes d'orthographe.--Véra.
Je possède sept Lettres d'amour du dix-huitième siècle, sept modèles échelonnés qui, à cette époque, constituaient la Stratégie de l'Amour, le siège en règle d'une femme. Selon les réponses ou le silence, chaque modèle était en double. Au numéro 5, les travaux d'approche étaient terminés, le numéro 6 ouvrait la brèche, et, après le numéro 7, on plantait le drapeau. Si la place était déjà prise et occupée, ou bien défendue, on levait le siège et on allait chercher meilleure fortune ailleurs. Aujourd'hui, la tactique a tellement changé que cette stratégie de l'amour semblerait aussi démodée que celle de la guerre.--Vieux Jeu.
Le Questionnaire de l'Illustration me rappelle que j'ai formé une collection de Lettres d'amour de tous les temps et de tous les pays; j'ai pensé qu'on accueillerait volontiers quelques échantillons choisis de ces curiosités, sous le pavillon de la devise de la Jarretière: «Honni soit qui mal y pense.»
Mais, ma chère amie, je suis si distrait. Ce n'était donc pas vous?--La Fontaine, à Mme de la Sablière.
Votre Majesté est une bégueule.--Louis XV.
Le jeune roi écrivit ces cinq mots, après avoir soufflé sur une glace, à la reine Marie Leczinska, qui lui rappelait que le vendredi (Veneris dies) était un jour d'abstinence.
Madame, je veux bien vieillir en vous aimant, mais non mourir sans vous le dire.--Chamfort.
Vous méritez d'être pendu.--Louise Contat.
A votre cou, mademoiselle.--Beaumarchais.
Vous avez trop de bonheur, la corde cassera.--Louise Contat.
Si votre retraite est irrévocable, elle ferme du même coup à vos adorateurs le Temple de Vénus et l'Autel de Thalie.
Ite, missa est.--Sophie Arnould.
Mon Frédéric, je t'aime comme une folle, je t'embrasse comme ça, tu as un beau front, mais je n'aime pas les gilets boutonnés jusqu'en haut.--Paméla, à Frédéric Soulié.
Mademoiselle, vous avez la jeunesse, la beauté, la fortune, l'amour; dites-moi seulement ce que vous pouvez encore désirer?--Prince.
Dormir toute seule.--Cora Pearl.
Voilà, monsieur, toutes les Lettres d'amour que j'ai sur moi, et elles ne sont pas neuves.--Un collectionneur d'autographes.
Que de perles dorment au fond des mers, que de fleurs ont passé sans avoir été respirées! Les poètes ont un encrier dans la tête; celui des femmes est dans le cœur, et elles écrivent avec leur sang. Les amantes passionnées ont le génie de l'amour et leurs lettres sont inimitables, et voilà pourquoi toutes les femmes écrivent bien.
Nos grand'mères du dix-huitième siècle écrivaient des billets pleins d'esprit, de grâce, de charme et de tendresse, sans savoir l'orthographe, ce qui prouve bien qu'en matière de style et de littérature la grammaire est inutile et le dictionnaire dans son tort.--L'Académicien de province.
A quoi sert de rimer, à quoi bon un poème,
Puisque tout peut se dire en trois mots: Je vous aime.