L'Illustration, No. 3672, 12 Juillet 1913

[(Agrandissement)]

Ce numéro contient:
1° LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Roman n° 8: Un Roman de Théâtre, de M. Michel Provins;
2° Un Supplément économique et financier de deux pages.

UN SIXIÈME PEUPLE: EN ARMES DANS LES BALKANS Le prince héritier Ferdinand de Roumanie, généralissime des armées roumaines mobilisées. Phot. C.-G. Basiliade.

LA PETITE ILLUSTRATION

Le numéro du 19 juillet contiendra
La Rue du Sentier,
comédie en quatre actes de
Pierre Decourcelle et André Maurel.
Dans le numéro du 26 juillet paraîtra la dernière partie de l'oeuvre de Michel Provins:
Un Roman de Théâtre.
Pendant les mois d'août, septembre et octobre nous publierons deux autres grands romans:
Le Démon de midi, par
Paul Bourget, de l'Académie française;
La Voix qui s'est tue, par
Gaston Rageot.

COURRIER DE PARIS

LES OUVRIERS DANS LA MAISON

Pourquoi donc, suis-je content ce matin. D'où sort ce je ne sais quoi d'inattendu, de vif et d'apaisé que je remarque en moi? Je cherche, sans inquiétude. Je me tâte en dedans. Puis, n'ayant rien senti ni vu de ce côté, je regarde à l'extérieur, j'écoute... Il fait beau, le ciel est lumineux, tout rayonne... Mais ce n'est pourtant pas cela seul qui m'éveille et me satisfait... Et voilà qu'après une minute d'attente et d'observation, le bruit, pas très éloigné, d'un marteau, vers la buanderie, frappe mon oreille. En même temps m'arrive à toute vitesse, du fond de la cour, le cri blanc de la pierre grattée, comme martyrisée,... et presque aussitôt, de la bouche d'une fenêtre voisine, grande ouverte, s'échappe et se dandine à, travers l'espace l'air à pampilles du Toréador...

J'ai compris maintenant pourquoi j'étais ce matin, sans en découvrir tout de suite la cause, heureux de vivre, et «de me trouver là». J'ai reconnu, sans les voir, le menuisier, le maçon et le peintre. Il y a des ouvriers dans la maison.

*
* *

Ne souriez pas. Ne vous écartez pas d'être de mon avis. Donnez-moi le temps de m'expliquer, de vous développer ma sensation si gentille avant d'en extraire un peu de sentiment.

Il y a deux sortes d'ouvriers: ceux de la ville et ceux de la campagne. Les premiers, sauf exception, sont presque tous un sujet d'effroi. Dire à Paris: «J'ai des ouvriers à la maison» équivaut à constater, en la déplorant, une irrémédiable catastrophe. Tandis qu'au contraire, ici, aux champs, penser: «J'ai des ouvriers à la maison», ne déclanche qu'une impression agréable, gaie, plutôt ravigotante. Pourquoi? C'est qu'ils n'offrent entre eux aucune ressemblance, et qu'autant les premiers font peur, autant les seconds rassurent. Entendons-nous bien toutefois. Les ouvriers que je veux dire et pour lesquels je plaide une cause déjà gagnée ne sont pas ces hommes quelconques, verra on ne sait d'où, ramassés au hasard de l'embauchage et fournissant en quelque sorte un travail impersonnel et anonyme... non, les ouvriers que j'aime et que j'estime, que je désigne à la considération et à la sympathie; sont les ouvriers du pays, connus réputés, dont le nom est familier, mieux que des régionaux, ceux de la ville, du village, du lieu même, d'en face, les ouvriers d'un caractère natal, qui n'ont jamais bougé de l'endroit où ils opèrent depuis leur jeunesse, où ils ont appris le peu, le peu qui est immense, et qu'ils savent. Parlez-moi de ceux-là... Ils sont des types traditionnels, des exemplaires parfaits d'artisans provinciaux, des modèles accomplis de travailleurs français, perpétuant avec simplicité, conscience et dignité, l'exercice du métier qui est le leur, à la place même où les a situés leur naissance et les a préparés l'existence toute pareille de leurs pères et de leurs grands-pères qu'ils ne font, manuellement et socialement, que continuer.

*
* *

En voici trois, que j'emploie depuis des années, et qui sont la preuve vivante de mon affirmation.

Le menuisier. Solide, équilibré, râblé, bien portant, paisible et robuste, attentif et réfléchi, parlant peu, écoutant beaucoup, plutôt sérieux et d'apparence timide, c'est un homme qui possède à fond tout ce qui concerne sa partie. Ebéniste aussi, charpentier au besoin, il connaît le bois et il en fait ce qu'il veut. D'une égalité d'humeur et de labeur que rien n'entame il apporte à toutes les différentes besognes, simples ou compliquées, la même somme d'effort tranquille et continu. Il n'a jamais l'air de se fatiguer ni de s'ennuyer. Il ignore l'impatience et la nervosité. Il est aussi régulier qu'une mécanique et il n'en fournit pas l'ouvrage morne et insignifiant. Il met dans son travail, il y fait passer l'expression de son désir et de sa volonté, ce rien qui attache aux choses un peu de personnalité et par quoi le résultat, au lieu d'être fade et froid, garde et montre une moitié de l'intelligence et de la peine qu'il a coûtées.

Et le maçon n'est pas moins intéressant, moins digne d'être pris comme exemple. Mince et vif, alerte, avec des yeux d'oiseau, blond brûlé, musclé, souple et dégourdi en tout, il a l'air fantassin, gymnaste et chasseur à pied. On le sent rompu aux exercices du corps. Il suffit de le voir marcher et faire dix pas, l'allure dégagée, le rein bien balancé, pour imaginer comme il se trouve à son aise sur la planche élastique d'un échafaudage. Il manie ainsi qu'un joujou une échelle de 8 mètres et porte une lourde pierre sur son épaule droite aussi aisément qu'un petit paquet. Vous pouvez vous fier à lui pour ce qui rentre dans son état. Il a du coup d'oeil et de la main, et bien qu'il ait recours, aussi souvent qu'il le faut, au compas, à l'équerre et au fil à plomb, il pourrait à la rigueur s'en passer. Il travaille pendant des heures, au plein soleil du mois d'août, par 40 degrés, sans mouiller sa chemise, car il est sec et pointu comme une pioche. Il a l'endurance sobre et tenace, toutes les qualités d'un petit soldat d'Afrique. Il est toujours en train, toujours d'attaque, et son ouvrage est sans reproche.

Avec le peintre je me trouve aussi, tout de suite, en assurance de sympathie. Très grand, les cheveux longs et noirs, grave de regard et de manières, il a dans la silhouette quelque chose de romantique, cet indéfinissable cachet qui signe l'artiste. Il pourrait arborer un feutre. La fréquentation des couleurs, l'habitude d'observer les tons, de chercher la nuance, d'admirer et d'étudier les tableaux, d'en faire aussi soi-même, à ses loisirs, et d'un sentiment très juste, tout cela crée chez le peintre une atmosphère intellectuelle particulière. Il est évident que le ciel rentre plus dans ses ordinaires préoccupations que dans celles du menuisier et du maçon. Il travaille avec le secours et l'enorgueillissement de la lumière. Tout en faisant «chanter» les murs et les plafonds dont il étend les couches, avec le geste de la caresse, il se laisse aller à chanter lui-même par un besoin naturel... c'est sa façon de rêver et de mettre de la mélodie dans son travail, qui ne réclame pas, comme celui du toucheur de pierre et de bois, une exacte et sévère contiguïté. Il est pour ainsi dire impossible «d'envoyer» Carmen en taillant à coups de ciseau un bloc de granit ou en montant une armoire lingère de chêne plein.

*
* *

Tels quels, et si sommairement que je vous les aie esquissés, vous ne pouvez vous faire une idée de ce dont, à eux trois, sont capables ces fins ouvriers, en prenant le mot, dont ils n'ont pas l'étroitesse de rougir, dans sa plus haute et favorable expression, dans son sens générique, ainsi qu'on l'entendait au dix-septième siècle et que l'employait La Bruyère. Ouvrier: celui qui fait un ouvrage, une chose réussie, «une petite oeuvre» de ses mains et de son intelligence, parfaitement adaptée à sa destination.

Aussi, est-ce un plaisir véritable que de s'approcher de leur travail et de s'y mêler, ne serait-ce que par la cordialité muette de la présence. Regarder travailler les ouvriers... Dès le jeune âge on y prend goût, par instinct, sans se rendre compte encore, des difficultés et du mérite dont on est le spectateur ignorant. Mais plus tard, quand on sait, que l'on apprécie... peu de distractions sont à ce point amusantes et soutenues. Qui de nous, maintes fois, n'est resté longtemps à côté d'un de ces braves gens qui faisait sa besogne et allait son train sans s'occuper du monde, comme s'il était tout seul?... Et cependant il ne peut jamais arriver à oublier totalement que nous sommes là. Notre curiosité, notre intérêt lui sont le plus efficace des stimulants. Il s'applique donc et se surpasse. On est émerveillé de suivre le manège de ses mains, aptes à tant de choses, de ses doigts épais et forts, d'une adresse et d'une habileté auxquelles semblait s'opposer leur grosseur, et qui savent se plier aux plus délicates exigences. De cet humble et de ce modeste on apprend mille petits secrets, et aussi la lenteur obstinée, la patience animale, l'inusable esprit de suite. Ce temps que nous croyons perdre en flânant auprès de lui, nous le gagnons. Paresse laborieuse et féconde. Nous retirons de notre récréation le plus instructif des divertissements. Nous prenons une leçon de choses incessante, toujours neuve. Le travail de l'ouvrier joue pour nous le rôle d'un reconstituant moral, et quand nous l'avons bien observé, que nous avons bien regardé comment il fait, c'est d'un coeur plus battant et avec meilleur entrain que nous allons à notre tour travailler,--sans qu'il nous regarde. Mais cependant il ne reste pas, même à distance, absolument éloigné de notre effort. Dans un arrêt de l'esprit, à une brève suspension de séance, entre deux idées ou deux mots, le rabot qui ronfle... la pierre taquinée, la voix heureuse du ténor, invisible «rossignol des murailles», viennent à titre d'encouragement nous rappeler çà et là qu'il y a des ouvriers... des ouvriers dans la maison.

Et pas beaucoup... deux ou trois seulement. La bonne mesure pour bricoler. Davantage serait trop.
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)

L'IMPOSSIBLE AMITIÉ

Dans un jardin proche des bois, dans un jardin

Où l'on aurait, avec les biches et les daims,

Des conversations quelquefois familières,

Dans un jardin sentant le buis, le thym, le lierre,

La mûre, le sureau, le gland et le marron,

Dans un tiède jardin où les doux pommiers ronds

Auraient encor du gui lorsqu'ils n'ont plus de pommes,

Je voudrais n'être rien près de toi qu'un jeune homme:

Je voudrais être ton ami. Dans des sentiers,

Nous irions, sous un ciel bleu comme l'amitié.

On entendrait au loin le hennissement tendre

D'un arabe attaché qui ne veut plus attendre

Et qui s'impatiente en frappant du sabot.

Il y aurait de l'or dans l'air. Il ferait beau.

Le soleil, sur le sol, mettrait de claires taches;

Sur les bancs, on verrait des journaux, des cravaches,

Des romans jaune pâle et des gants de chamois.

Nous oublierions l'heure du jour, le jour du mois,

Ne connaissant Avril que par les violettes.

Nous fumerions tous deux de blondes cigarettes.

J'aurais une cravate noire, un gilet clair.

Parfois, je te dirais: «Un peu de feu, mon cher!»

Ou bien: «Raconte-moi les yeux de ta maîtresse!»

Et ce seraient, alors, dans la chaude paresse

Des longs jours, où dans l'or calme de leur déclin.

De ces propos mystérieux et masculins

Que nous ne connaîtrons jamais, nous autres femmes!

Peut-être du dandysme et peut-être de l'âme,

Lèvre qui rit encor quand le coeur faiblissait,

Un peu Stendhal, un peu Byron, un peu Musset:

On parle; on est profond, subtil, terrible, tendre...

Et d'une chiquenaude on fait tomber la cendre

Qui par miracle tient au petit bout de feu!

Je serais ton ami. Nous serions là tous deux

Et nous nous dirions tout, sans crainte et sans mélange:

Comment le désir vient, comment le désir change,

Et qu'il est plus fatal, féroce et frémissant,

Que l'oiseau vert qui happe une mouche en passant;

Qu'il suit l'odeur d'un nom, la chanson d'une étoffe...

Et nous agiterions des mots de philosophe,

Comme des sons de cloche, entre nos souvenirs;

Et nous nous griserions des printemps à venir

En sculptant des secrets sur l'écorce des hêtres.

Parfois, tu suspendrais quelque brûlante lettre

Sous l'aile d'un pigeon qui saurait voyager:

Et chacun de nos jours, transparent et léger.

Comme un baguenaudier se couvrirait de bulles.

Ainsi que dans un frais distique de Tibulle,

Je te souhaiterais des vergers pleins de fruits,

Des jours pleins de douceur et de plus douces nuits;

Car du libre cerveau qu'enferme ton front lisse

Autant que la grandeur j'aimerais le délice.

Je voudrais que le monde eût ton coeur pour appui

Que l'heureuse Fortune, au bord clair de ton puits,

S'accoudât pour cent ans à côté de sa roue!

Que, fendant ton lac bleu de sa fragile proue,

L'espoir, vers toi, toujours, fût un bateau qui vient!

Que le plaisir dormît sous tes pieds comme un chien!

Que les plafonds pour toi retrouvassent des roses!

Je te voudrais parmi des ciels d'apothéose.

Je te voudrais tranquille et triomphant parmi

La lumière et l'amour. Je serais ton ami.

Je t'aimerais sans cris, sans nerfs, sans jalousie.

Si quelque femme était belle en Andalousie,

Je te dirais: «Partons! tu la verras demain!»

Si tu disais: «Je veux avoir sous ce jasmin

Une table, une grande chaise qu'on balance,

Du tabac, du printemps, un livre et du silence...»,

Tendre, je m'en irais sans rien te demander.

Comme sur un drap vert on jette un coup de dés,

Je jetterais mon âme aux gazons de ta route.

Je t'aimerais sans pleurs, sans misères, sans doutes;

Mon rêve comprendrait ton rêve à demi-mot;

Et si ton rêve, un soir, voulait monter plus haut,

Parmi des ciels gonflés de nuages de cuivre

Où mon rêve, ébloui, ne pourrait plus le suivre,

D'un coeur tout embaumé d'altruisme hautain

Je saurais en toi-même adorer ton destin

Et t'aimer, même au prix de mon propre désastre.

Pour le palpitement unique de ton astre!

*

* *

... Je serais ton ami. Je te dirais: «Vois donc

Quels grands cils ont ces yeux baissés! Quel abandon

A cette fin de jour qui sur le soir s'attarde! »

Je serais ton ami. Je te dirais: «Regarde

Quelle petite main vers la tienne se tend!

Considère comment la vapeur de l'étang

A su désordonner le fond du paysage!

Admire ce jardin! Respire ce visage!

Ne passe pas si vite! attends! l'air est si bleu

Qu'il a bien mérité qu'on le lui dise un peu!

Arrête un peu ta vie au tournant de ce rêve!

Tout cela, cet instant si long, cette heure brève,

C'est pour toi! Prends ce ciel divin! Prends la pâleur

Qui couvre en même temps ce front et cette fleur.

Veux-tu ces fruits? ces mots? ce danger? ce mystère?

Quoi encore?... On n'est pas assez longtemps sur terre

Pour priver celui-là que l'on aime le mieux.

Prends du bonheur avec ta bouche, avec tes yeux,

Prends la vie! Ah! je veux qu'elle te soit charmante!

Prends-la toute! prends-la!...» Mais je suis ton amante,

Et tu dois me mentir, et moi te tourmenter!

Et lorsque je te tends un baiser velouté,

J'ai quelquefois le coeur d'une bête de proie!

Car je veux tout te prendre: et les instants de joie,

Et les sourires lourds, et les rires légers!

Je ne désire ton bonheur qu'autant que j'ai

Bien vu qu'il suit la courbe exacte de ma lèvre!

Autour de toi, je rôde avec des yeux de fièvre.

Et, devant toi, je vais, écartant de la main

La branche qui charmait un peu trop le chemin.

Lorsqu'un chant, au lointain, s'éloignant sans secousse,

Semble mettre à la nuit une pédale douce,

Et qu'il prétend traîner tous les cours après lui,

J'écoute avec horreur la douceur de la nuit!

L'hiver, lorsque tu sors, j'interroge la neige.

Lorsque tu parais gai, je t'entoure de pièges.

Lorsque tu t'assombris, j'exige des serments.

Et lorsque tu les fais je jure que tu mens!

Et je soupçonne tout: la brume en ses écharpes,

Et la brise d'été qui, renversant sa harpe,

S'en fait un bateau d'or pour mieux traverser l'eau!

Et soupçonne la Lune et ce pâle halo

Qui se forme en lumière et qui répand le trouble!

Et je vais supplier chaque jacinthe double

De ne pas se mêler au prime acacia!

J'ai peur de cet air bleu dans lequel il y a

Trop d'arbres qui sont verts, trop de rieurs qui sont roses!

Redoutant les effets, je tremble aussi des causes.

Je ne veux pas qu'en toi glisse tout ce printemps

Qui notas fait la main moite avec les yeux flottants.

Je ne peux pas souffrir que les saisons te touchent,

Ni que le miel d'une heure ait fondu sur ta bouche;

Je ne peux pas souffrir qu'un grand soir enchanté

Te passe au cou des bras qui sont des roses thé;

Et je vais, arrêtant tes rêves dans leur course;

Et je vais, apportant au bord de chaque source

Où ton désir, comme un pied d'oiseau se posa,

Le lamentable coeur dont parle Spinoza!

Je crains tout ce qui rit, j'éteins tout ce qui dore;

Bref, je suis, avec toi, avec toi que j'adore,

Avec toi dont je meurs, presque comme serait

Quelqu'un, ô mon amour, qui te détesterait!

ROSEMONDE GÉRARD.

Théâtre de la lutte serbo-bulgare et gréco-bulgare. Les
grisés limitent les régions où se sont localisées, jusqu'au 9 juillet, les opérations.

LA SECONDE GUERRE DES BALKANS

LES OPÉRATIONS EN MACÉDOINE

La guerre maintenant déclarée, officielle, toutes relations diplomatiques rompues, se poursuit, acharnée, en Macédoine, entre les alliés d'hier, avec, depuis une semaine, un avantage nettement marqué pour les Serbes et les Grecs contre les Bulgares que menacent, d'autre part, au nord de leurs frontières, les forces hâtivement mobilisées de la Roumanie et, au sud-est de leurs conquêtes de Thrace, l'armée turque prête à sortir des lignes de Tchataldja.

Nous avons dit, dans notre dernier numéro, quelle était la situation stratégique et l'importance numérique des adversaires en présence lors de l'offensive bulgare. Cette offensive, dont divers documents saisis sur des officiers prisonniers ont permis de préciser le caractère et d'établir les responsabilités, ne fut point une querelle ou un malentendu d'avant-postes. Une marche en avant générale avec le but précis de couper les communications entre les Serbes et les Grecs et de s'emparer de Salonique avait été parfaitement combinée et ordonnée par le commandement bulgare. Le roi Ferdinand et son président du Conseil, M. Danef, auraient, dit-on, tout ignoré des opérations projetées. Ils ont relevé de ses fonctions le généralissime Savof qu'ils ont remplacé par le général Radko Dimitrief et ils ont fait, mais trop tard, un réel effort pour arrêter les hostilités engagées.

La carte détaillée que nous publions aujourd'hui, avec des grisés limitant les régions où les adversaires sont aux prises, permettra, surtout si on la compare à la carte indiquant, dans notre dernier numéro, la position respective des armées opposées, de se rendre compte de l'importance, du caractère et de l'orientation des dernières opérations que nous préciserons rapidement d'après les télégrammes jusqu'ici parvenus et en attendant les récits plus complets et précis de nos correspondants de guerre.

Du côté serbe.--L'offensive bulgare du 30 juin avait donné les résultats suivants:

La deuxième armée bulgare du Nord (général Koutintchef), passant sur la rive droite de la Zletovska, avait occupé les positions de Zletovo, de Dreveno, de Neogasi, chassant d'Istip et du confluent de la Bregalnitza les Serbes qui, avant l'offensive, occupaient ces positions avec les Bulgares.

D'autre part, l'aile gauche de Koutintchef ayant reçu des renforts de l'armée bulgare du Sud (général Ivanof) avait pu s'emparer de Krivolak et rejeter les Serbes sur la rive droite du Vardar.

Les Serbes, d'abord, avaient fléchi sous le choc. Mais les importants renforts qui leur furent envoyés d'urgence de Kumanovo et d'Uskub leur ont permis de se redresser et de prendre à leur tour l'offensive. Après avoir repoussé les Bulgares sur la rive gauche de la Zletovska, l'aile gauche serbe, dans une manoeuvre enveloppante, s'est emparée des deux hauteurs de Retka-Boukva et de Sultan-Tepe, tournant ainsi l'aile droite bulgare. La marche en avant s'est continuée par la prise des deux positions de Raitchevo et de Banja, qui commandent la ville de Kotchana, et par la prise de Kotchana elle-même, que durent évacuer les Bulgares, refoulés dès lors entre la rive gauche de la Bregalnitza et les pentes nord des monts Platchkovitza. Pendant ce temps, l'aile droite serbe opérant contre l'aile gauche de Koutintchef s'emparait de Krivolak et d'Istip, rejetant les forces qui lui étaient opposées sur les pentes ouest des monts Platchkovitza.

Du côté grec.--En même temps que l'armée du général Koutintchef au nord avait agi contre les Serbes, l'armée du général Ivanof au sud progressait contre les Grecs. Une partie des forces du général Ivanof, marchant sur Salonique, s'était avancée jusqu'à Baldja, à 25 kilomètres au nord de la ville, tandis qu'une division s'emparait de l'importante position de Guevgheli, point de jonction des Serbes et des Grecs, et de la voie ferrée de Karasuli à Kilindir.

D'autre part, tout à fait au sud, l'extrême aile gauche bulgare chassait les Grecs des pentes sud du Panghaïon, leur faisait repasser la Strouma et s'emparait de Nigrita. L'offensive bulgare ne devait pas aller plus avant.

Rappelé d'urgence à Salonique menacée, et où, dès les premières nouvelles des engagements d'avant-postes, le bataillon bulgare avait été capturé par les Grecs après une lutte dont nos gravures d'aujourd'hui prouvent l'acharnement, le roi Constantin marchait déjà à la tête de toutes ses troupes disponibles contre les Bulgares et les repoussait, d'étape en étape, à Sarigol, à Kilkitch, à Irikli. Son armée, continuant sa marche en avant, reprend le tronçon de chemin de fer de Karasuli à Kilindir, bat les Bulgares à Tchidemli, rétablit, en s'emparant de Guevgheli, les communications avec les Serbes, puis occupe les importantes positions de Doïran et de Strumitza, rejetant l'adversaire sur les pentes sud du mont Platchkovitza, cependant que l'aile droite, refoulant devant elle l'extrême gauche bulgare, reprenait Nigrita et arrivait sous les murs de Sérès.

L'encerclement des Bulgares.--Il suit de ces opérations combinées des Serbes et des Grecs que l'armée du général Koutintchef et, en grande partie, l'armée du général Ivanof, se trouvent acculées, sans communications possibles, aux flancs des monts Platchkovitza, où les Serbes par le nord et l'ouest, et les Grecs par le sud tendent à les encercler.

L'occupation, par les Grecs, de Demirhissar a coupé la route de Sérès. Les ravitaillements sont devenus, pour l'une et l'autre armée bulgare, d'une extrême difficulté et le mouvement concentrique des Serbes et des Grecs, s'il réussissait, isolerait leur adversaire dans une position presque désespérée.

Les tentatives de pénétration en Serbie.--Il faut ajouter encore, pour résumer toutes les informations des télégrammes, que des tentatives de passage de troupes bulgares en territoire serbe ont été signalées au nord d'Egri-Palanka, ainsi que dans les environs de Tzaribrod sur la ligne de Nich, à Saint-Nicolas, et, plus au nord encore, à Zaïtchar. Ces reconnaissances paraissent avoir été partout refoulées par les Serbes. De ce côté, les informations sont confuses, mais il semble bien que les Bulgares là encore ont été fort éprouvés.

LA MOBILISATION ROUMAINE

Les Bulgares, dont la situation stratégique paraît maintenant très compromise, auront-ils à défendre, en outre, leur territoire contre l'invasion des forces roumaines? Ceci est le secret de demain. Mais les alarmes sont immédiates. La mobilisation, ordonnée par décret royal du 3 juillet, s'achève en effet au milieu de l'enthousiasme national. Des lettres de Bucarest nous disent les manifestations exaltées qui se produisent en ce moment en faveur de la guerre dans toutes les villes du royaume. Dès qu'eût été signé le décret de mobilisation, la population de Bucarest s'est massée devant le palais royal pour acclamer le roi, les ministres, le prince héritier, nommé généralissime; elle a entouré le monument du voïvode Michel le Brave et applaudi les orateurs populaires qui parlaient de la guerre nécessaire et de la Grande Roumanie reconstituée. Et chaque jour l'on continue ces manifestations au cours desquelles, si l'on acclame la Serbie, on pousse le cri de «A bas l'Autriche», cri très nouveau dans ce pays si longtemps soumis à l'influence de la Triplice.

LES MENACES TURQUES

Les Turcs, aussi, menacent d'entrer en ligne, si les Bulgares n'évacuent point d'urgence le littoral de la mer de Marmara et ne se retirent point au delà de la ligne Enos-Midia assignée comme nouvelle frontière par le protocole du traité. Ce sont pour l'instant les revendications avouées dans une note à Belgrade. Mais on peut supposer, si l'on en juge par l'exaltation actuelle du parti militaire, qu'au cas d'un écrasement bulgare l'armée, non encore dispersée, de Tchataldja tenterait un effort pour reprendre quelques avantages en Thrace, si, ce qui est peu probable, l'Europe et particulièrement la Russie n'y mettaient point opposition.
A. C.

Voir à la fin de ce numéro les photographies de LA NUIT SANGLANTE DE SALONIQUE (30 Juin--1er Juillet).

L'ENTHOUSIASME POUR LA GUERRE EN ROUMANIE.--Manifestation populaire dans la rue de la Victoire, à Bucarest, le 3 juillet, après la signature du décret de mobilisation.
On lit, sur les banderoles, ces inscriptions: «A bas l'Autriche perfide!»--«Vive la Grande Roumanie!»--«Nous voulons la guerre!»
--Phot. H. Ghinsberg.


DANS LES RANGS BULGARES.
--Interrogatoire, à Istip, du sous-lieutenant serbe Milan Bojkovitch, qui avait été découvert, déguisé en villageois.

Après les premières escarmouches, favorables aux Bulgares: quelques prisonniers grecs, amenés à l'hôtel du gouverneur, à Sérès.

Photographies M. Ivanof.

ARMÉE SERBO-MONTÉNÉGRINE.--Les contingents monténégrins,
arrivés à Uskub (Skopljé en serbe) le 28 juin, partent pour le front.

LA NOUVELLE GUERRE DE MACÉDOINE

Phot Wagner.
A L'ASSAUT DE KSIBA.--Un passage difficile de l'artillerie de 75:
pièce tirée à bras par des tirailleurs algériens.

L'un des officiers qui, les 8 et 10 juin derniers, dans l'Atlas marocain, dirigeaient les fougueux assauts par lesquels la colonne Mangin emporta la kasba Ksiba, repaire de Moha ou Saïd, décrivant ce nid d'aigles qui nous coûta si cher, en dit simplement: «Ksiba est située à 1.000 mètres d'attitude, dans un pays difficile.» On ne saurait pousser plus loin la concision, qualité primordiale du style militaire, non plus que la modestie. Le fait est que les chemins que nos soldats durent emprunter pour atteindre leur but défiaient en âpreté toute description, et que seule la photographie peut donner une idée exacte des difficultés qu'il fallut vaincre. Cest ainsi que les tirailleurs durent tirer à bras jusqu'aux crêtes les pièces d'artillerie, par des sentiers abrupts, rocailleux, zigzaguant entre des buissons épais. Dans le même temps, les goumiers marocains du lieutenant Delhomme, descendus de leurs chevaux, lancés en avant de la colonne, se défilaient un à un le long de chemins couverts, bordés de végétations denses, éminemment propices aux embuscades, pour gagner le pied d'un piton qui dominait le village et qu'ils étaient chargés d'emporter d'assaut. Et l'on s'explique, à la vue de ce terrain chaotique et broussailleux, comment la vaillante colonne fut si cruellement décimée.

D'ALGER AU DAHOMEY

PAR TOMBOUCTOU

Lorsque, il y a peu de mois, le général Bailloud fut atteint par la limite d'âge, l'énergique et toujours jeune commandant en chef du 19e corps d'armée ne voulut point revenir en France sans avoir fait une dernière et exceptionnelle randonnée d' «Africain». Et voilà comment, accompagné d'un officier d'élite, le lieutenant Labrue, maintenant capitaine, le général Bailloud réalisa, d'Alger au Dahomey, à travers les périlleuses étendues sahariennes, un raid qui témoigne d'une vigueur physique et d'une énergie morale que l'ancien chef de nos troupes d'Algérie saurait mettre, le cas échéant, au service du pays, à la tête d'une des formations de réserve, noyau de notre armée de seconde ligne. Sur ce «tourisme» d'étude au Soudan, nous sommes heureux de publier quelques intéressantes photographies et notes de route.

Les plus hautes personnalités civiles et militaires et les nombreux amis du général Bailloud s'étaient réunis, le 24 novembre 1912, vers 8 heures du soir, sur les quais de la gare d'Alger pour saluer le commandant en chef du 19e corps, qui, le matin même, avait quitté son commandement.

C'est d'ordinaire sur les pontons de la Compagnie Générale Transatlantique que se déroulent ces cérémonies d'adieux; mais l'ancien chef du service des Étapes à Madagascar, l'ancien commandant de la colonne expéditionnaire de Chine, des 20e, 17e et 19e corps d'armée, atteint maintenant par l'inflexible limite d'âge, n'emprunte pas la voie normale pour se rendre en France. Il gagne la Touraine, où il a fixé sa résidence d'été, en passant par... Tombouctou et en procédant en cours de route à des expériences de télégraphie sans fil qui permettront peut-être d'établir la liaison tant cherchée entre l'Algérie et le Soudan.

Un officier, le lieutenant Labrue, deux caporaux radio-télégraphistes, munis d'un poste récepteur de télégraphie sans fil, deux ordonnances, une petite escorte prise sur place: c'est, estime le général, plus que suffisant pour traverser le Sahara où pourtant un important rezzou vient d'être signalé.

Le général Bailloud achète la lance
d'un chef touareg.

Tougourt devait être gagné par la voie des airs. Une série d'accidents survenus aux appareils du centre d'aviation de Biskra priva le général Bailloud de ce mode de locomotion. C'est en auto qu'il arrive dans la capitale de l'Oued-Rhir, et à cheval qu'il fait son entrée à Ouargla, où les dernières troupes régulières du 19e corps adressent leur adieu au chef qui les a si brillamment commandées pendant de longues années.

La «Sauterelle» du caporal Cros, pilotée par le lieutenant de Lafargue qui a réussi, au prix de quels efforts, à faire la route Biskra-Ouargla, prend, à son bord, le général jusqu'à la Gara-Krima, à quelques kilomètres au sud d'Ouargla; puis c'est le méhari, la seule monture possible au désert, qui va le transporter, trop lentement à son gré, d'une «rive à l'autre du Sahara».

Un passage difficile dans la koudia
du Hoggar.

Ouargla et Gao, ainsi sont baptisés les deux méhari du général. Le premier, très calme, va de son pas tranquille et n'est pas impressionné le moins du monde par les «pull up» de son cavalier qui se croit encore sur un pur sang. Gao, qui vient d'être arraché aux douceurs du pâturage, manifeste d'abord une ardeur qui effraie un peu les braves Chaambas habitués à cheminer lentement sur les pistes du désert. Au bout de quelques jours, il reprend l'allure caractéristique de sa race, et seuls des airs entraînants comme le Danube bleu ou la Chanson du petit paveur parviennent à lui faire donner plus que les six kilomètres réglementaires.

La Noël est fêtée aux portes d'In Salah le 25 décembre et pour la première fois les petits Chaambas voient un arbre de Noël. Les innombrables menus objets apportés dans ce but d'Alger font la joie des enfants d'indigènes, comme à la même heure, dans la mère patrie, la distribution traditionnelle de joujoux à tous les jeunes frères de France. Le 5 janvier 1913, les tentes sont dressées dans les gorges de Takombaret.

Du 17 au 21 janvier, on chemine péniblement par les sentiers impossibles de la Koudia du Hoggar, au milieu de blocs énormes jetés au hasard par des Titans, et figurant des animaux fantastiques, des châteaux forts du moyen âge, de vieilles églises des Flandres, tandis que, çà et là, des pitons émergent. Le 21, au soir, on arrive à Fort-Motylinsky. Le 25, on touche à Tamanghasset, où le général retrouve un vieil ami, le Révérend Père de Foucauld, le plus grand marabout du Sahara, et nourrit pendant quarante-huit heures toute une tribu touareg avec un sac de bechna. Un nouvel arbre de Noël, suivi d'une large distribution d'épingles de nourrice, de petits savons et de glaces à deux sous, attire sur la tête du général et de son officier d'ordonnance les bénédictions de toutes les Targuistes jeunes et vieilles. L'horrible Tanezrouft est franchi du 31 janvier au 3 février; le 4, on prend de l'eau à Tin-Gahor, point important de bifurcation du futur railway transafricain, et, le 11, on installe le campement à Bou-Ghessa, à la frontière de l'Algérie et de l'Afrique Occidentale française, où s'opère la jonction des méharistes algériens et soudanais. Cet événement saharien fut marqué par des fêtes superbes qui se déroulèrent dans un cadre majestueux et sous une tempête de vent et de sable comme on ne peut en voir qu'au Sahara. Un mât de cocagne remplace l'arbre de Noël, et ce divertissement inconnu jusqu'alors au Sahara excite l'enthousiasme universel. Le 18 février, Kidal; le 1er mars, Bourem, sur le Niger; au total, près de 3.000 kilomètres franchis en moins de trois mois.
Itinéraire du général Bailloud, d'Alger à Porto-Novo.

Un hippopotame tué par le général
Bailloud.

Tombouctou est tout proche, et l'aimable insistance du colonel Sadorge, commandant supérieur de la région, décide le général, qui avait fait avec lui la campagne de Madagascar, à pousser jusqu'à la. «Mystérieuse». Il y séjourne une semaine qu'il emploie à visiter la ville où se tient la grande foire annuelle du centre africain et à faire aux environs quelques reconnaissances cynégétiques, notamment une victorieuse campagne de trois jours contre une bande de six lions.

Du 18 mars au 11 avril, c'est la descente du Niger, en chaland, avec les escales de Bamba, Bourem, Gao, Ansango, Tillabery, Niamey, Gaya...

Ce mode de locomotion ne plaît guère au général qui s'accommode assez mal des longues heures d'immobilité dans l'étroite cabine du chaland. Chaque fois qu'il trouve une monture, il fait une partie de l'étape à cheval, force un coba à la course, abat une girafe après avoir chargé le troupeau pendant plus d'une demi-heure, tue un hippopotame dans les rapides de la Bezinga. Il échappe ainsi à la fièvre, plus heureux que son officier d'ordonnance qui, retenu de temps à autre par d'inopportuns accès, doit se contenter d'une seule victime, un bel hippopotame.

En pirogue sur le Niger.

Entre temps, le général interroge les administrateurs et les chefs indigènes sur le recrutement des noirs qui est appliqué pour la première fois dans la région, assiste à quelques opérations, voit un bataillon de recrues en formation à Niamey, s'enquiert des ressources du pays, des besoins des populations et donne dans tous les villages où il passe, avec sa générosité habituelle, une multitude de ces petits cadeaux qui, là plus que partout ailleurs, entretiennent l'amitié.

Gaya marque la fin de la navigation fluviale, la limite du territoire du Haut-Sénégal-Niger et celle du royaume de la terrible mouche tsé-tsé qui ne fera heureusement qu'une victime dans la caravane,--un brave chien, Miss, l'inséparable compagnon du général.

Le retour à la côte s'effectue par le Dahomey et par les moyens de transport les plus modernes: l'automobile et le chemin de fer.

Une excellente route aboutit jusqu'au Niger; un service automobile transportant voyageurs, marchandises et courrier est organisé et, en cinq jours, par petites étapes, on atteint Savé, terminus du chemin de fer du Dahomey. Un jour suffit pour gagner Kotonou par la voie ferrée; quelques heures de navigation à travers la lagune conduisent à Porto-Novo, capitale administrative du Dahomey, où le général et son officier reçoivent, au palais du gouvernement, jusqu'au jour de leur départ pour la France, 27 avril, la plus cordiale hospitalité de M. Noufflard.

Cette traversée du Dahomey, si rapide fût-elle, permit cependant au général de se rendre compte du développement économique de cette belle colonie dont le budget se chiffre chaque année par un gros excédent de recettes.

Le roi Toffa sortant, avec ses ministres, de la
résidence de Porto-Novo, où il vient de saluer
le général Bailloud.

Un admirable réseau routier est en voie d'exécution; une ligne secondaire de chemin de fer longe la frontière de la Nigeria; d'autres projets de voies de communication sont à la veille d'être réalisés. Le long des voies ferrées et des routes, la brousse disparaît, faisant place à d'importantes plantations de maïs, d'igname, de mil, de manioc, de bananiers, etc.

Au Dahomey comme au Sahara et dans les territoires du Haut-Sénégal-Niger, le général a trouvé chez toutes les autorités civiles et militaires l'accueil le plus aimable et le plus empressé. Le commandant supérieur de la région de Tombouctou se porta à sa rencontre jusqu'à Kidal, le lieutenant-gouverneur du Dahomey vint le saluer à Savé.

Les chefs indigènes se firent un devoir de présenter leurs hommages au grand chef blanc, venu d'Alger par le Sahara: Mohammed Ferzoug, chef des Touaregs Ifoghas; Moussa ag Amastane, amenokal du Hoggar; les chefs des tribus de Tombouctou, Gao, Ansango, la plupart accompagnés de nombreux cavaliers; enfin, au Dahomey, les rois de Parakou, de Savé; Agoli Akbo, le frère de Behanzin; le roi Toffa, de Porto-Novo, et nombreux autres roitelets. On ne saurait non plus omettre la reine des Peuhls, le chef recouvert d'un casque étincelant de blancheur, cadeau récent de la femme d'un administrateur, et Zoumaou, roi des Dassa, monté sur un superbe cheval de bois à roulettes, traîné par ses ministres,--spectacle imprévu pour des Européens.

Le raid transafricain que vient d'accomplir le général Bailloud, outre l'enseignement qu'il comporte au point de vue de la coopération que doivent se prêter les troupes algériennes et soudanaises chargées d'assurer la police du Sahara, a permis à l'un de nos premiers chefs militaires, dont les avis font autorité sur toutes les questions coloniales, de se rendre compte sur place des possibilités d'avenir d'un Sahara resté encore mystérieux pour celui qui ne le connaît que par les récits de trop rares visiteurs.
Capitaine L...

A LA COUR DES ROITELETS DAHOMÉENS.--La promenade équestre
de Zoumaou, roi des Dassa, sur un cheval de bois à roulettes traîné par ses ministres.

LES NOCES DE DIAMANT DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.
--Le discours du président de la République à la Sorbonne.

Dessin de J. SIMONT.

Les noces de diamant de la Société des Gens de lettres ont été fêtées, samedi dernier 5 juillet, avec un éclat exceptionnel. Tous les journaux quotidiens ont donné de longs comptes rendu? détaillés de la cérémonie de la Sorbonne présidée par M. Raymond Poincaré, de la réception à l'Hôtel de Ville et du grand banquet du soir présidé par M. Louis Barthou, président du Conseil des ministres. On a publié partant les admirables discours prononcés au cours de celte fête splendide des lettres françaises à laquelle s'étaient associés les pouvoirs publics, les grands corps de l'État, l'Institut et l'Université, et où les nations étrangères étaient représentées par le corps diplomatique au grand complet. Nous ne répéterons point ici ce qui a été dit et très bien dit ailleurs. Nous préférons, selon les traditions et le caractère de notre journal, donner, dans une belle gravure, la physionomie exacte de cette commémoration; et notre collaborateur J. Simont a choisi, à cet effet, pour composer le dessin de notre double page, l'instant de la réunion de la Sorbonne où le président de la République, répondant au beau discours du président de la Société des Gens de lettres, M. Georges Lecomte, adresse, avec cette éloquence si pure, si élevée, si nationale qui est la sienne, son salut aux lettres françaises.

UNE ÉCOLE DE GRIMPEURS

l'escalade et la traversée des clochetons de plan-praz.

I. trois alpinistes A, après être monté sur le clocheton de gauche, a lancé la corde par le travers du clocheton central; le second alpiniste B, s'étant attaché à cette corde, commence à monter.

II.--L'alpiniste B en train de grimper s'efforce d'atteindre quelques aspérités qui lui permettront de se hisser sur la plate-forme du clocheton central.

Les rochers du nord de la Grande-Bretagne offrent aux alpinistes anglais un merveilleux «champ d'entraînement»; chaque année, avant la belle saison, les membres de l'Alpine-Club londonien vont s'exercer aux difficultés de l'escalade en gravissant les cimes de l'île de Skye, en

III.--Le troisième alpiniste C grimpe à son tour le
long de la corde, aidé par son camarade B qui lui
prête main-forte.
Écosse, ou les falaises du Cumberland; sur les flancs abrupts de ces aiguilles, d'une altitude modeste mais qui exigent des prodiges de force et de souplesse, les débutants se familiarisent avec la technique savante des «rochassiers»; cette «école de grimpeurs» a ses adeptes et ses fervents. Les membres du Club allemand-autrichien s'attaquent aux pics vertigineux des Dolomites où se rencontrent les plus périlleux passages des grands sommets alpestres. Les Suisses ont à Schaffhouse un «jardin d'escalade», la Frendenthal, et l'on sait la faveur dont le Salève jouit auprès des étudiants genevois.

En France, rien de pareil. Le touriste se lance à l'assaut des montagnes savoyardes ou dauphinoises sans avoir été préparé aux fatigues spéciales qui le guettent. S'il peut étudier l'emploi du piolet et des crampons en parcourant des glaciers aisément accessibles, en franchissant des cols faciles, il reste ignorant de l'art de grimper, art complexe et périlleux s'il en fut.

Pourtant, il existe, au-dessus de Chamonix, entre le Brévent, belvédère illustre, et la chaîne des «Bouges», aux pierres friables, une crête presque ignorée, déchiquetée comme une scie inégale et dont les dents sont de véritables aiguilles. On y distingue surtout le Clocher et les trois Clochetons de Plan-Praz, pitons aigus aux parois rapides et qui semblent lisses. Depuis quelque temps, les friands de «varappe» leur rendent visite. Les guides Joseph Ravanel et Joseph Demarchi leur ont montré le chemin. De l'hôtellerie de Plan-Praz, on gagne, en une heure, par le sentier du col du Brévent et des pentes d'herbe très inclinées, une dépression à gauche du Clocher. On grimpe alors directement la face du Clocher jusqu'à mi-hauteur puis on tourne à droite pour atteindre une étroite fissure (visible de Plan-Praz) et l'on s'élève, à l'aide d'un genou coincé dans cette fissure, jusqu'au sommet. Pour descendre, on se laisse glisser le long de la corde dans une cheminée assez large qui aboutit près du point de départ. De là, par des rocs éboulés, on atteint un champ, souvent couvert de neige, et l'on se trouve en face des trois clochetons que représentent nos photographies.

IV.--Les deux alpinistes B et C s'étant rejoints
sur la plate-forme gagnent l'un après l'autre le
sommet.

L'ascension du deuxième clocheton est seule difficile. Elle serait sans doute impossible si un alpiniste--que nous désignons dans nos légendes par la lettre A--après être monté sur le clocheton de gauche (d'accès aisé), ne lançait une corde par-dessus une aspérité du piton central. Cette aspérité est à 7 ou 8 mètres du sommet. Les autres alpinistes B et C, en contournant le piton de droite, atteignent une brèche entre celui-ci et le clocheton central. De là, l'un d'eux B se penche, saisit la corde pendante, s'y attache et commence l'escalade d'une plaque sans prises contre laquelle le corps se maintient par un miracle d'équilibre. La difficulté de cette escalade se double du fait que la corde maintenue, au lieu de l'aider, contrarie l'effort du grimpeur qui, souvent, reste agrippé par le bout des doigts. Au-dessus de la plaque se trouve une vire horizontale d'où le second alpiniste B peut hisser le troisième C. Lorsqu'ils sont réunis, ils se détachent, et le premier alpiniste A, toujours perché sur son pic, retire la corde à lui pour la relancer de nouveau, mais, cette fois, par-dessus le sommet du clocheton du milieu.

V.--Par la double corde maintenue à
chacun des sommets par les deux
grimpeurs A et C, l'alpiniste B fait,
dans le vide, la traversée, laissant
son camarade C redescendre par le
chemin de la montée.

La même manoeuvre se renouvelle alors et l'ascension se continue par l'arête de droite de ce clocheton.

C'est au sommet que commence l'acrobatie. Il s'agit de passer du clocheton central sur le clocheton de gauche. Pour ce faire, on double la corde, on l'enroule autour du piton central et, tandis que le premier alpiniste A tire sur la double extrémité et que le troisième C maintient la boucle accrochée, le second B accomplit une impressionnante traversée dans le vide. Il se suspend d'abord par les mains à la corde et passe une jambe au-dessus d'elle. Ensuite, il avance par un mouvement de reptation en déplaçant lentement les mains. Dès qu'il atteint le sommet de gauche, il aide A à rendre la corde à leur compagnon C qui redescend, lui, par le chemin de la montée.

Pour un spectateur profane, ce jeu passionnant peut paraître une folie. Mais l'usage intelligent de la corde permet de pratiquer cette gymnastique vertigineuse avec sécurité. Afin de prévenir tout accident, on emploie deux cordes, l'une dite «de rappel» que lance le premier alpiniste (elle doit avoir 40 mètres environ), l'autre (plus courte) qui réunit les deux grimpeurs. Pendant la traversée aérienne, l'alpiniste B passe sur la corde de rappel doublée, mais il est attaché au milieu de l'autre corde dont ses deux compagnons tiennent les extrémités. Une chute devient ainsi impossible. Enfin, pour effectuer le retour, le grimpeur C se noue d'abord, sous les aisselles, la corde simple que B laissera filer peu à peu. Puis il saisit à deux mains la corde double et, les pieds posés à plat sur le roc, le corps presque en équerre, il descend par la force des bras.

De semblables exercices valent toutes les leçons de technique alpine, et les débutants qui les auront tentés ne s'effraieront pas des plus difficiles passages des cimes célèbres.
Georges Casella.

Phot. de Givenchy.
LA SAISON.--Fin d'après-midi au Polo de Bagatelle.

C'est par une de ces douces fins d'après-midi, où il est si plaisant de prolonger jusqu'au repas du soir l'heure du thé au Bois, propice aux légers entretiens et aux rencontres élégantes... Entre tous les «rendez-vous» de bonne compagnie, le Polo de Bagatelle, près de Longchamp, s'offre comme un des plus choisis. Tandis que, sur le vaste tapis gazonné réservé au jeu, se poursuit, parmi les galopades et les coups de maillet, une rude partie, de paisibles groupes errent le long de l'allée de sable fin, ou s'attablent sous les arbres, opposant, en contraste au sport violent qui emplit la pelouse d'alertes chevauchées, leur grâce indolente. Car l'endroit, aristocratique et discret, est de ceux que la Mode a consacrés et où une Parisienne habituée des réunions mondaines aime à paraître, sinon pour se passionner aux péripéties d'un beau match, du moins pour goûter le plaisir, toujours nouveau, d'être vue, et admirée...

NOS BONS PETITS ÉLÈVES DU MAROC.--Les lauréats de la
distribution des prix à l'école franco-arabe de Casablanca.

Si la France est obligée encore, dans toute une partie du Maroc, d'achever par les armes sa prise de possession, elle n'a pas attendu longtemps, dès que la sagesse des indigènes lui en a laissé la latitude, pour leur prodiguer, dans les régions qu'elle occupe en paix, les bienfaits de sa culture, et la gravure ci-dessus constitue une heureuse antithèse à celle qui montre, d'autre part, nos soldats à l'action. C'était la première fois qu'il était procédé, à l'école franco-arabe de Casablanca, à une «distribution solennelle des prix». La cérémonie, présidée par M. le comte de Saint-Aulaire, délégué à la résidence générale, autour duquel avaient pris place le général Ditte, M. Loth, directeur de l'enseignement, le pacha de Casablanca et tous les notables, fut suivie par la plupart des parents des élèves, assez étonnés, sans doute, à la vue de leurs enfants les bras chargés de livres aux reliures voyantes et le front ceint de couronnes dorées. Ah! si quelques émissaires des farouches Tadla, Béni M'Tir ou Zaer avaient pu se mêler à leurs groupes et contempler, comme eux, ce diplomate, représentant de la France, ces officiers complimentant gravement, affectueusement, ces bambins aux yeux éveillés dans des masques de bronze, quelles réflexions n'eussent-ils pas faites! Avant de venir récompenser de leur application ces petits Arabes, M. de Saint-Aulaire avait présidé à une autre solennité, plus semblable à celles que nous voyons se dérouler chez nous à pareille époque, avec la foule des garçons et des fillettes anxieux et béants devant les tables lourdes de volumes scintillants d'or: c'était la distribution des prix aux élèves des écoles françaises. Mais, pour être moins pittoresque que l'autre, et ne pas présenter le même contraste, elle n'en était pas moins frappante, pour ceux-là surtout qui l'année précédente avaient vu, groupés autour de leurs maîtres, deux cents enfants, et qui en voyaient, cette fois, quinze cents,--tant cette ville de Casablanca se développe avec rapidité, tant l'oeuvre française y progresse à pas de géant.

Une charge impressionnante de 30.000 boy-scouts, après la
revue passée à Birmingham par le prince Arthur de Connaught.

CHEZ LES BOY-SCOUTS ANGLAIS

Les Anglais, qui furent nos maîtres en matière de «scoutisme», possèdent une véritable petite armée d'éclaireurs, alerte, bien exercée, pleine de vaillance et d'entrain; la semaine dernière, elle a eu les honneurs d'une inspection passée par le prince Arthur de Connaught, en présence de son chef, le général sir R. Baden-Powell. C'est près de Birmingham, à Perry Hall Park, qu'a eu lieu, samedi, la revue de ces jeunes troupes, qui ne comprenaient pas moins de 30.000 boy-scouts, venus de toutes les parties de l'Angleterre; une délégation internationale, où figuraient des représentants de la France, qui furent particulièrement fêtés, s'était jointe à eux. Après avoir manoeuvré devant leur auguste visiteur, ils lui donnèrent le spectacle d'une charge générale: et ce fut une vision impressionnante que celle de tous ces jeunes garçons se précipitant, en une bruyante mêlée, drapeaux en tête, puis s'arrêtant soudain, au commandement, après une course éperdue...

UN CADEAU DE GUILLAUME II A LA NORVÈGE

La statue colossale du héros Scandinave
Fridthjof, offerte aux Norvégiens par
l'empereur d'Allemagne.

--Phot. Conrad Hünich.

L'empereur d'Allemagne, qui fait chaque été, depuis nombre d'années, une croisière sur les côtes de Norvège, a pris peu à peu ce pays en affection particulière. Si bien qu'il lui envoie un présent peu commun; ce n'est rien de moins que la statue colossale du légendaire héros Scandinave Fridthjof, qu'il destine à être érigée en vue de la mer,--souvenir d'un monarque ami des choses de la mer à un peuple de navigateurs. Ce Fridthjof, qui est loin dans la pénombre de l'histoire norvégienne, en reste la plus grande figure, parce que les Scaldes l'ont chanté. Il est pour les Norvégiens ce que sont pour les Grecs les guerriers de l'Iliade. C'est un vaillant comme Achille ou Ajax; mais ses poètes anciens ou nouveaux--le dernier en date Esaïas Tegner au commencement du dix-neuvième siècle--ont célébré non moins que le guerrier l'amant passionné et fidèle. La saga de Fridthjof n'est pas seulement une chanson de gestes, c'est un poème d'amour, et les Scandinaves placent Fridthjof et son Ingeborg près de Tristan et d'Iseult. De Scandinavie, les récits de ses aventures et de ses amours traversées ont passé en Allemagne: elles y sont, on peut le dire, vivantes et populaires. Aussi l'idée est-elle venue tout naturellement à Guillaume II d'offrir aux Norvégiens cet hommage à une sorte d'ancêtre héroïque commun aux deux nations.

Notons encore que Fridthjof a fourni à un compositeur français, M. Théodore Dubois, le sujet d'une oeuvre non représentée, mais dont l'ouverture a été souvent exécutée dans nos concerts symphoniques.

La statue de Fridthjof est l'oeuvre d'un des plus renommés sculpteurs d'Allemagne: le professeur Max Unger. Voici quelques-unes des mesures: elle a 12 mètres de haut; son poids est de 14.000 kilos; le pouce de la main droite a la longueur d'un bras d'homme; les pieds ont 1 m. 70 de longueur; un enfant debout contre l'un des pieds en dégage à peine la cheville. Ce colosse se dressera sur un promontoire qui domine le Sognefjord, près de Bergen.

Fondue en plusieurs parties, la statue a été assemblée pour la première fois la semaine dernière à Berlin où elle a été exposée pendant quelques jours. Puis elle a été démembrée et envoyée au cours de cette semaine à Hambourg, d'où elle sera embarquée pour Bergen. Elle doit être érigée sur l'emplacement choisi pour le 31 juillet. L'inauguration aura lieu en présence de l'empereur Guillaume II, qui offrira en personne son souvenir au roi Haakon et à la nation norvégienne.

LES PRIX DE ROME DE MUSIQUE

Mlle Lili Boulanger.--Phot. H. Manuel.

L'Académie des beaux-arts, qui, l'an passé, avait réservé l'attribution du grand prix de Rome de composition musicale, a décerné, cette année, les deux hautes récompenses dont elle disposait: pour la première fois, une femme, Mlle Lili Boulanger, a recueilli, grâce à un concours exceptionnel, le laurier tant disputé.

Les candidats, au nombre de cinq, avaient à exercer leur jeune talent sur un épisode emprunté par M. Eugène Adenis, auteur d'un poétique livret, au second Faust de Goethe. Samedi dernier, l'audition de leurs cinq oeuvres était donnée, suivant l'usage, au jury académique: après une courte délibération, il accordait un premier grand prix à Mlle Lili Boulanger par 31 voix contre 5, un autre à M. Claude Delvincourt, par 29 voix contre 7, tandis que M. Marc Delmas remportait un premier second grand prix.

Mlle Juliette Boulanger, qui est une très gracieuse jeune fille de dix-neuf ans, appartient à une famille de musiciens: son père, compositeur excellent, à qui l'on doit un Don Quichotte joué à l'Opéra-Comique, et professeur de chant remarquable, lui a transmis des dons précieux, qu'elle partage avec sa soeur aînée, Mlle Nadia Boulanger, second grand prix de Rome en 1909. La suprême récompense qui avait été refusée à celle-ci, malgré d'éminentes qualités, sa cadette l'a obtenue, après seulement quelques années d'études et de préparation suivies: son succès ne pouvait être ni plus brillant ni plus prompt.

CE QU'IL FAUT VOIR

LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER

J'ai commis, sans m'en apercevoir, une injustice, il y a quinze jours. En disant «au revoir», pour un an, aux deux Salons de la Nationale et des Artistes français, j'en signalais deux autres qui venaient de nous ouvrir leurs portes, rue de Sèze et rue La Boétie. J'insistais sur l'attrait de curiosité qui s'attachait à la seconde de ces Expositions: l'exposition du futuriste Boccioni, peintre-sculpteur. J'y insistais narquoisement, sans doute; mais enfin j'y insistais! Et je ne faisais que mentionner l'autre: celle des «Petits Maîtres de l'École de 1830». Voilà bien l'injustice. Nous allons à ce qui amuse, à ce qui étonne, à ce qui scandalise un peu, au besoin. Nous allons (disons l'affreux mot juste!) à ce qui épate... Et volontiers nous négligeons les grâces discrètes du joli spectacle qui ne fait pas de bruit. C'est mal. Mais l'essentiel est de pouvoir se repentir à temps; et c'est pourquoi je vous supplie de courir chez ces «Petits Maîtres», et de ne les point quitter trop vite, vite.

Cette exposition est, en ce moment, un des plus délicieux ornements de Paris. J'y suis retourné l'autre matin; et il m'a paru que la saison était particulièrement propice au spectacle délicat qui nous y est offert. Le public élégant--mais un peu tumultueux--des vernissages a déjà fait ses malles, ou, tout au moins, ne songe plus qu'à se sauver vers la montagne, vers les plages, vers les «eaux» diverses qui le sollicitent; et sur les cimaises, doucement éclairées, du Salon où règne un silence de chapelle, les «Petits Maîtres» ont l'air de sourire au visiteur et de le remercier: «C'est gentil à vous d'être venu...»

Arsène Alexandre a appelé cette exposition «le Salon des Eclipsés». C'est vrai. Nous ne les connaissions pas, ces «Petits Maîtres»; ou nous ne les connaissions que très mai. De trop grandes gloires, de bruyantes célébrités nous les cachaient; ils avaient eu le malheur de venir chanter leur discrète chanson en même temps que des ténors considérables, dont les voix éclatantes eurent tôt fait de couvrir les leurs. La postérité les vengera-t-elle d'une si amère mésaventure? C'est bien possible. Il paraît qu'il ne sera plus permis, l'hiver prochain, d'ignorer les «Petits Maîtres» et que nous allons voir triompher, dans les ventes, ces signatures d' «éclipsés»: Baron Berchère, Brissot de Carville, Cabat, Chavet, Cicéri, Couder. Karl Daubigny fils, Defaux, Dédreux, Victor Dupré, Fauvelet. Fichel. Flers, Guillemin, Héreau, Hervier, Joyant. Lambinet (qui a quarante paysages exposés!), Lavieille. Le Poittevin, le Roux, Longuet. Jules Noël, Ouvrié, Plassan, Roqueplan, Philippe-Rousseau, Rozier, Ville-vieille, et plus de trente autres encore! Leur catalogue, excellemment présenté par M. Roger Miles, ne comprend pas moins de trois cent cinquante ouvrages, dont beaucoup vous seront des révélations véritables. Allez voir cela.

Peu de bruit; peu de monde; de petites toiles que l'oeil embrasse vite: c'est bien l'atmosphère et le cadre d'intimité qui conviennent à d'honnêtes gens dont la destinée fut d'ignorer la gloire et, simplement, de travailler très bien dans le silence...

*
* *

Ce qu'il faut voir, cette semaine, après les «Petits Maîtres»? Ne cherchez pas. C'est tout trouvé. Il faut voir la Fête nationale.

Je sais qu'une immense foule de Parisiens blasés s'enfuient de Paris, le 14 juillet. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que le spectacle de cette journée a cessé d'être intéressant pour eux? Qu'ils se sauvent donc; mais qu'ils n'aillent point conseiller aux étrangers de les suivre! Ce serait mai. Il faut avoir vu, ne fût-ce qu'une fois, le peuple de Paris célébrer son Quatorze Juillet.

Je suis sûr qu'il le célébrera, cette année, avec une joie particulière, et que depuis longtemps on ne l'aura vu se précipiter avec un si joli enthousiasme à la revue de Longchamp!

Est-ce à dire que ce spectacle doive apporter aux Parisiens quelque supplément de plaisir? une surprise quelconque? Non. Mais pour toutes sortes de raisons (que nos coeurs connaissent et qu'il est inutile de redire ici) l'heure est propice aux beaux spectacles militaires.

On courra donc à Longchamp, et deux tableaux, également émouvants et pittoresques, s'y mêleront sous nos yeux; celui de l'armée qu'on acclamera; et celui de la foule qui acclamera l'armée... Les «cocardiers» vont vivre là d'heureuses minutes, et je crois que les étrangers qui les auront suivis au bois de Boulogne ne s'y ennuieront pas, comme on dit.

Mais qu'après la fête militaire du matin ces amateurs de pittoresque parisien n'aillent point manquer la fête populaire du soir! Cette fête est partout, et principalement dansées parties les plus populeuses et les moins élégantes de la ville; aux boulevards extérieurs et dans ce qu'on appelle les faubourgs. Nul protocole ne la règle; aucun programme n'en a fixé les amusements. C'est une sorte de kermesse improvisée dans le vacarme des orchestres de carrefours et parmi la joie d'illuminations où la guirlande électrique, le réverbère municipal et le lampion de marchand de vin combinent leurs effets pittoresques.

Chose curieuse: la gaieté de cette fête nocturne du Quatorze Juillet est très différente de celle dont le Carnaval, par exemple, nous donne le spectacle. La nécessité de s'entasser là où passeront les cortèges, la liberté du déguisement, la liberté--odieuse!--du confetti semblent exciter à un peu de brutalité les foules de Carnaval. On se bouscule, on s'écrase; sous le déguisement, la plaisanterie devient vite plus grossière, parce qu'elle est anonyme; et sous l'averse cinglante des petites rondelles de papier multicolores, que d'hommes paisibles se sentent devenir enragés!

Le Paris du Quatorze Juillet a une tout autre physionomie. Il nous donne l'amusante vision d'une multitude de fêtes de familles, éparses dans les rues... Chaque quartier s'amuse chez soi, et personne ne gêne personne. C'est comme un immense concert de joie bruyante, mais honnête, et à la protection de laquelle semble paternellement concourir l'autorité publique. On dirait--et cela est touchant--que durant toute cette soirée du Quatorze Juillet le droit de s'amuser est, aux yeux de la police elle-même, un droit très sérieux et qu'il convient que chacun respecte.